L'ÉVOLUTION   DE  L'HUMANITÉ

===== SYNTHÈSE    COLLECTIVE —— Dirigée par HENRI BERR

LE GENIE ROMAIN

DANS

LA  RELIGION,   LA   PENSÉE  ET   L'ART

PAR

albert   GRENIER

ancien membre de l'école française de rome

professeur a la faculté des lettres

de l'université de strasbourg

                                                                                                                                                                                                                                                

LA   RENAISSANCE   DU   LIVRE

78,  BOULEVARD   SAINT-MICHEL,  PARIS 1925

 

 

 

AVANT-PROPOS

ROME ET LA GRÈCE

Rome et la Grèce, — tel devait être primitivement le litre de ce volume. A la réflexion, il a semblé préférable d'adopter comme titre le sous-titre, légèrement modifié: le Génie romain dans la religion, la pensée et l'art (1).

Sans doute, en étudiant la vie de l'esprit à Rome, on ren­contre la Grèce. Mais l'influence grecque est à la fois plus diffuse et moins dominatrice qu'on ne se la représente sou­vent. Elle s'est infiltrée, longtemps, par l'intermédiaire de l'Etrurie, puis de la Campanie et de la Sicile. Plus tard, lorsque, conquise, la Grèce parut avoir « conquis son vain­queur », peut-être les séductions de l'Asie et de l'Egypte ont-elles été plus puissantes encore que les siennes.

Pour ces pages d'Avant-Propos le titre de Rome et la Grèce est sans inconvénient : nous y reprenons un problème traditionnel — dont la solution nous est fournie, précisément, par la lumineuse enquête d'Albert Grenier. Si le livre, lui, avait porté ce titre, il aurait été rapetissé à ce seul problème.

 

(1) Ce volume fait pendant à trois de la série grecque, les tomes XI, XII el XIII. Par contre, la série romaine a deux volumes pour les institutions, la série grecque un seul. Cette répartition semble répondre à la nature des choses,

 

Or l'objet de noire collaborateur, singulièrement plus large, consiste à déterminer, d'après ses premières et très humbles manifestations, un germe psychique, qui, sans doute, résulte lui-même de mélanges ethniques et de certaines con­ditions de vie, mais qui apparaît à un moment donné dans l'histoire et sans lequel on ne saurait parler de « génie romain », puis à suivre ce génie de peuple dans son évolu­tion (1). L'intérêt particulier et le grand mérite de cet ou­vrage, c'est, sans idée préconçue, sans théorie philosophique, sans croyance à un Volksgeisf, de réaliser une pénétrante étude de psychologie historique. Avec d'autres volumes de la même série, le caractère du peuple romain est étudié, implicitement, dans sa vie politique, dans l'organisation sociale qu'il a créée: ici, il l'est, explicitement, dans les oeuvres de l'esprit. Le travail de A. Grenier constitue une contribution importante à l’éthologiecollective.

Nous avons essayé, ailleurs (2), de montreret l’Evolution de l'Humanité prouvera, croyons-nous, que les recherches d'éthologie collective, qui s'attachent à ce qu'on peut appeler les « races psychologiques », ont plus de portée pour l'expli­cation historique que n'en peut avoir l'anthropologie, qui cherche à retrouver les races zoologiques. De cette discipline nous avons marqué les formes diverses : descriptive, compa­rée, génétique. La présente étude est génétique, comme il convient. A. Grenier le dit avec insistance, « le génie romain n'est pas, il s'est fait peu à peu »; ou du moins il s'est développé, non seulement sous l'empire des circonstances, mats par l'exercice d'une « merveilleuse faculté d'assimilation » qui caractérise le Romain au point de vue intellectuel.

 

(1) Pour un peuple, les mots caractère et génie peuvent-ils être employés indifféremment? Nous ne le croyons pas. Il nous semble que le mot génie n'est applicable que lorsqu'un peuple, parmi les traits de son caractère, en présente de nettement accusés qui lui donnent une originalité forte. On a tendance à l'appliquer particulièrement quand il s'agit des créations de l'esprit; pourtant on dira d'un peuple qu'il a le génie de la guerre ou celui du négoce,

(2) La Synthèse en Histoire, pp. 84-87,

 

Nous l'avons vu précédemment (1), les traits dominateurs ici sont le sens pratique et la volonté. Le Grec est porté à la spéculation et au jeu esthétique : le Romain agit. Long­temps la vie active, extérieure, — travaux de l'agriculture, obligations civiques, conduite ou préparation de la guerre, — lui semblera seule digne d'un homme libre. La vie pleine est au grand jour, in luce. Umbra, umbratilis secessus, la vie close, la retraite, c'est bon pour la femme, tout au plus, ou pour le malade. Ce qui fait l'intérêt de l'existence, ce sont les affaires, negotium. Toutes les formes de l'inaction physique et civique, le loisir, otium, fût-il studieux, jettent quelque discrédit sur l'individu qui s'y complaît. De durs paysans, qui ont mené une dure vie, qui ont connu une « longue pau­vreté », soutenu des luttes constantes, grandi et prospéré par l’exacte discipline, par le sens des réalités : voilà ce que montre d'abord A. Grenier en un vigoureux raccourci ; et dans le portrait saisissant d'un Caton il résume la physiono­mie morale de la vieille Rome (2).

    Une partie de ce livre fait voir comment la vie de l'esprit — religion, pensée et art parle originellement la marque de ce pragmatisme ; comment la préoccupation spéculative dans la religion, comment la préoccupation esthétique sous toutes ses formes sont ici réduites au minimum.

Nous renvoyons à l'Avant-Propos du tome XI, le Génie grec dans la religion, pour l'étude de la nature des religions et de leur rôle dans la vie humaine. Bien entendu, en Italie comme ailleurs, l'être humain, par la religion, interprète le monde extérieur, pour se relier à lui. On peut rapprocher le Romain des premiers temps du primitif qu'étudie la sociolo­gie (3).

 

(1) Avant-Propos du t. XVI; cf. Avant-Propos du t. XIX.

(2) Voir pp. 173 et suiv,

(3) Voir p. 104,

 

Mais il faut se mettre en garde contre une conception trop schématique et absolue de ce « primitif », Même chez les peuples « inférieurs » d'aujourd'hui, à plus forte raison chez les peuples anciens qui ont progressé et qui, donc, avaient le mouvement pour aller plus loin, on ne peut conce­voir la fameuse « mentalité prélogique » comme imperméable à l'expérience (1). La vie ne s'est consolidée que par une certaine prévision, un certain pouvoir sur les choses, qui reposent sur un certain savoir. La mentalité dite prélogique est d'autant plus accusée dans une société que celle-ci se cristallise, que les esprits s'y nouent, comme on le constate chez ces soi-disant primitifs qui sont, en réalité, des relégués de la civilisation, des isolés, des dégénérés.

    D'excellents chapitres de A. Grenier mettent en lumière le caractère très particulier de la religion des Romains. Faute d'imagination, soit poétique, soit plastique, soit métaphysique, ils doublent le réel d'une infinité de puis­sances, numina, nettement définies dans leur rôle, mais mal définies dans leur nature, leurs formes, leurs rapports. « L'instinct qui personnifie les concepts, dit Renouvier dans son Introduction à la Philosophie analytique de l'Histoire, est poussé ici aussi loin que possible et au point d'engendrer plus de divinités que les Grecs si féconds n’en ont eux-mêmes connu. Mais une fois ces dieux produits, ils demeurent sans histoire, sans légendes ; leurs adorateurs se mettent en rap­port de culte avec eux et s'attachent à se les rendre favorables et à interpréter leurs volontés, plutôt qu'à s'informer de leurs affaires privées. Quant aux attributs qui définissent le divin, on les tire tantôt des phénomènes naturels, tantôt et plus sou­vent de la suite innombrable des usages, des conditions et des accidents de la vie humaine. »

S'il manque de facultés créatrices pour une théogonie, le Romain applique aux pratiques religieuses dont toute son activité, privée ou publique, est enveloppée l'esprit juridique qui est un de ses caractères dominants.

 

(1) Voir les Avant-Propos des tomes 111. p. 33, VI, pp. 8-12.

 

Le culte est l'exécu­tion d'un contrai : do ut des. Le rituel est minutieux; le for­malisme absolu : ni trop peu ni trop ; trop, c'est la superstitio. Les prêtres sont les jurisconsultes de la religion; les Pontifes en sont les Prudents. Point d'élan, nulle émotion, — sinon la crainte, quand on ne s'acquitte pas de son dû.

    Si les Romains sont religieux, si même ce sont eux qui ont créé ce terme, c'est que le sens originel du mot est non point mystique, mais juridique et social. La Religio, a dit encore Renouvier, « est tout ce qui lient et enchaîne l’âme » (1).

Cette religion, sans système, toute pratique, devait être hospitalière aux dieux étrangers : elle a accueilli les dieux étrusques et grecs pour en faire des dieux supérieurs, établir dans la foule des numina quelque ordre et quelque hiérar­chie; elle en a accueilli bien d'autres dans l'intérêt de la res publica ; elle a annexé les empereurs, pour diviniser l'empire. Rome « faisait servir la religion à son agrandissement » et « elle s'attachait autant à conquérir les dieux que les villes (2) ». La catholicité, qui consistera plus tard à réunir tous les peuples dans le culte du même Dieu consiste alors à réunir les cultes de tous les dieux dans une même religion.

    Quoiqu'elle réponde, nous le savons (3), à un besoin indivi­duel et non social, partout la religion s'institutionnalise. A Rome elle est institutionnalisée si fortement que la vie inté­rieure se trouve étouffée par cette armature. Il n'y a quelques croyances vivaces que dans les campagnes; quelques inquié­tudes que dans une élite cultivée qui demande à la philosophie grecque de satisfaire sa raison. Mais, à diverses reprises, l'invasion de cultes exaltés, orgiaques, de ce mysticisme oriental si opposé au formalisme romain montrera qu'il existe dans les âmes un vide à remplir.

 

(1) Ouvrage cité, p. 382.

(2) fustel de coulangbs, la Cité Antique, p. 431 (14" éd.).

(3) Voir t. I, Introduction générale, p. 11

 

Du caractère primitif de la religion romaine il ressort que connaître pour connaître n'est pas la préoccupation des Romains. Spontanément ils ne cultivent ni là philosophie ni là science» Non seulement ils sont indifférents « à la Vertu Spéculative purement désintéressée que Pythagoriciens et Platoniciens exaltaient dans là recherche mathématique », mais ils « méprisent» là science pure et « Cicéron les loue de ce que, grâce aux dieux, ils ne sont pas comme les Grecs et savent limiter l'étude des mathématiques au domaine dès applications utiles (Tusculanes, 1-, 5) (1) ». Qu'il s'agisse de la nature ou qu'il s'agisse de l'homme, ils n'ont d'attention que pour ce qui servira là vie pratique : // n'y a jamais eu, il ne pouvait y avoir à Rome de milieu scientifique. L'homme  toutefois, les intéresse plus que la nature : ils ont acquis en psychologie et en morale des connaissances qui font d'eux les Créateurs des « humanités ». Et voilà pourquoi ils apparaissent non seulement comme organisateurs de la vie sociale, mais — avec les Grecs — comme instituteurs du genre humain.

Ici, de nécessité, la littérature et l'art eux-mêmes devaient être lies à la pratique; et c'est ce que A. Grenier montre avec force. L'esprit positif des Romains leur à fait pro­duire de bonne heure dans la législation, l'éloquence, l'his­toire, des œuvres qui par leurs qualités de précision, de vigueur, d'utilité même, —d'utilité accomplie-- prennent un caractère de beauté, mais qui sont militantes et n'ont pas en vue la beauté. Nous rappelons ici là distinction capitale que nous avons établie (2) entre ce qui tend au plaisir esthétique et ce qui le procure sans le chercher Ou du moins sans avoir pour objet propre de le procurer (3).

// faut pourtant reconnaître dans la satire et le dialogue des germes modestes d'art littéraire.

 

(1) arnold reymond, Histoire des sciences exactes et naturelles dans l'antiquité gréco-romaine, préface de L. brunschvicg, 1924, pp. VII, 91.

(2) Voir t. XII, l'Art en Grèce, Avant-Propos, p. xxviii.

(3) Artes quœ efficiant ut civitati usui simus, voilà ce que doit apprendre le Romain (cicéron, De Rep. I, 4). — Poesis est un mot grec.

 

Ces produits du terroir, apparus dans les ébats grossiers de fêtes variées; traduisent le réalisme romain : esprit d'observation, penchant au sar­casme, — qui se manifeste par tant de sobriquets, apti­tude à la riposte. Ce qu'auraient donné ces promesses, indé­pendamment de l'influence grecque, on ne saurait que le conjecturer.

    Il faut constater enfin que sur les beaux-arts, inspires des Etrusques, les Romains ont mis leur marque, aux débuts : c'est le réalisme — ici encore — dans les scènes de là vie et dans le portrait; c'est la préoccupation pratique de fixer l'histoire et ses héros, de constituer un témoignage du passe — utile au présent.

    En Grèce, l'utile est beau; en Italie, le beau même est utile.

 

Mais voici la contre-partie. Dans tout le cours de son livre, A. Grenier montré fortement que ce sens pratiqué était trop avisé, trop curieux même, pour repousser tout ce qui pouvait venir du dehors, et qu'indépendamment des actions subies ou des influences diffuses, il y eût une assimilation consciente, voulue, d'éléments intellectuels empruntés à l'étranger, surtout à là Grèce et à l'Orient.

Nulle part, dans l’histoire antérieure, on ne pouvait étu­dier de façon aussi précise et instructive ce phénomène que nous appelons réception. Nous avons observé que le principe logique qui fonde la société et qui explique ses transforma­tions internes préside aussi aux rapports des sociétés et y explique des phénomènes variés: réception, renaissance, coopération répondent diversement a une «volonté de culture» qui, pour les peuples, est une des formée du besoin d'être plus.

La crise qui transforme le génie romain se produit, ou plutôt les crises commencent, quand la civilisation grecque, au lieu de s'infiltrer, pénètre directement et de façon pour ainsi dire massive, et quand elle agît sur l'éducation même de la jeunesse. Ce que la Grèce introduit à Rome, c'est le jeu. Toute l'activité du Romain était utilitaire; péniblement, gravement, il accomplissait sa tâche de paterfamilias, de citoyen et de soldai; ses joies étaient rares et sévères ; il les trouvait surtout dans le devoir accompli et la réussite matérielle. Il apprend à fleurir la vie de jouissances. L'art, la littérature, la spéculation lui offrent tous leurs délices à la fois. Ce qui était divertissement, — au sens chrétien du motdétournement du devoir, oisiveté, devient besoin.

    Mais l'origine de la crise, il ne faut pas la chercher simple­ment dans l'importation de tout ce que le génie grec a créé. Les causes en sont multiples. Les circonstances générales de la vie romaine se sont modifiées. Des changements politiques et économiques résultent de ces transformations de la structure sociale: empire sans cesse élargi, population de la Ville sans cesse accrue, et qui peu à peu devient de plus en plus hété­rogène. A. Grenier a insisté précédemment sur l'apport du paysan latin, sur les vertus et les étroitesses que Rome doit à la glèbe, et montré que, malgré la suprématie habituelle des villes dans toute l’histoire de l'antiquité, la campagne a joué ici un rôle primordial. Il fait voir, maintenant, le rôle de la grande ville que Rome est devenue, l’importance de la plèbe urbaine et, par le commerce, de l’élément étranger, de cet hostis que la masse campagnarde était disposée à mépriser ou à haïr. Dans la cité agrandie, les préoccupations humaines entrent en lutte avec les préoccupations civiques. Les arts inspirés de la Grèce et de l'Orient sont une cause d'évolution morale; mais l'accueil fait à cette inspiration est aussi l'effet des circonstances nouvelles. A. Grenier, avec beaucoup de finesse, a démêlé ces rapports complexes, ces actions récipro­ques des œuvres et des mœurs dans la poussée de croissance; il a précisé les rôles de la masse et de  l'élite, des penseurs, des artistes, de la femme, dans cette évolution psychologique.

    Période de vie intense où Rome reçoit de toutes paris et assimile, avant de réagir par un choc en retour de son prag­matisme. — En Italie, comme dans tout le bassin méditer­ranéen, les beaux-arts se sont hellénisés. La réception grecque a tué l'art italien, comme la renaissance de l'antiquité tuera l'art gothique. Mais ce qu'il y a eu de particulier dans le cas de Rome, — A. Grenier le remarque bien justement, —c'est la possession, sans effort, de beautés étrangères. La richesse romaine fait naître le goût des antiquités, entraîne le faste des collections qui, s'il développe le sens esthétique, favorise l'éclectisme et ne fortifie pas le génie créateur. Sur certaines œuvres, cependant, — statues, médailles, scènes histo­riques, Rome continuera à mettre sa forte empreinte.

    Pour la littérature, la réception eut des effets moins néga­tifs. Par les infiltrations italiennes, c'est le grand art de la Grèce, la tragédie, l'épopée, — où Rome pouvait trouver des inspirations assez conformes à son idéal de force morale,—qui d'abord avait pénétré chez elle. Plus tard, à la suite d'un contact direct, les Romains s'éprennent de ce que l'art grec, dans sa décadence raffinée, a de plus subtil : ils y gagnent des qualités d'élégance el d'ingéniosité qui leur étaient étrangères. Mais sous la forme alexandrine s'exprime souvent une ardeur passionnée. L'art pour l’art, le pur dilet­tantisme répugne à l'âme romaine. Et si de patients efforts assouplissent, enrichissent une langue primitivement pauvre et raide, le latin tirera ses plus heureuses réussites de sa concision, de sa fermeté : son triomphe sera dans le raccourci impératif de la sententia. // vient un moment, d'ailleurs, où s'établit un heureux alliage des qualités grecques et des ten­dances romaines. On conçoit que le jeu peut servir les fins les plus graves et les plus nobles. Auguste rehausse tous les arts en les employant à la grandeur de Rome. Avec lui, l'Empire prend pleine conscience de son passé et de sa mission ; ce qui inspire les chefs-d'œuvre, c'est la Ville impériale, la terre, les dieux et les hommes qui l'ont faite.

     Mais dans la Ville, ouverte au monde qu'elle domine, dans la mêlée des races, des appétits, des idées, la sensibilité indi­viduelle s'est développée : tourmentée dans l'élite, grossière et violente dans la masse, elle cherchera bientôt, elle trou­vera de plus en plus ses plaisirs et ses croyances en dehors de la tradition romaine — comme de l'idéal grec. Malgré la forte armature de l'État et de la religion d'Étal, la crise morale du monde antique se prépare.

    Ainsi, longue prédominance de là raison pratique, souplesse d'esprit jointe à la rigidité morale et à l'énergie de la volonté; puis développement de la sensibilité, de l'imagination, du goût; puis équilibre des facultés, bientôt rompu au profit de la sensibilité:voilà ce que fait apparaître A. Grenier dans cette étude nuancée du génie romain.

Les problèmes nettement posés au début — de la formation de ce génie, de ses transformations, des facteurs internes et externes qui les produisent — sont traités avec une remar­quable sûreté. Notre collaborateur, pour les résoudre, réalise la synthèse de connaissances proprement historiques et de ces « spécialités » que le « pur » historien souvent ignore ou néglige. On sent chez lui le désir de ne pas faire l'histoire trop simple et de ne pas oublier, en considérant des pro­blèmes abstraits, la complexité de la réalité vivante. Il a de pénétrantes analyses et des portraits saisissants. L'histoire est science, on ne saurait trop le répéter. L'histoire n'est pas un art. Mais l'historien le plus scientifique peut être artiste.

 

henri berr.

 

 

 

TABLE  DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE La cité romaine et les civilisations italiennes.

chapitre premier. — La fondation de la ville..................       

I. Le Latium et les Latins, — II. Les Sabins. — III. Les Etrusques.  IV. Le synœcisme romain.

chapitre II. — L'art et la civilisation étrusques à Rome......     

I.  La civilisation ionienne et l'art étrusque. — II. Les monuments étrusques de Rome : le temple capitolin et la Louve du Capitole. — III. L'introduction de l'écriture à Rome. . — IV. La tradition légendaire étrusco-romaine. — V. Survivances diverses de la période étrusque dans la civilisation romaine. — VI. La population et les noms propres romains.

chapitre III. — Rome et l'Italie..............................     

I.   La réaction indigène : Latins et Sabins.  II. Rome et les Grecs d’Italie. III. La conquête des civilisations italiennes.  IV. Le développement artistique à Rome du ve au III 6 siècle.  V. La mon­naie romaine.  VI. Appius Claudius Caecus.

chapitre IV. — L'ancienne religion romaine.................   

I. La conception romaine de la divinité et les dieux principaux.  II. L'organisation religieuse et les collèges sacerdotaux.  III. La religion et les débuts de la littérature.

—     conclusion de la première partie : Rome, l'Italie et la Grèce.

 

DEUXIÈME PARTIE Rome, capitale méditerranée.

chapitre premier. — Les premiers poètes....................   

I. Livius Andronicus et Naevius. — II. Ennius. — III. Plaute.

chapitre II.   —  L'esprit  nouveau et l'idéal  ancien.  Scipion l'Africain et Caton le Censeur. ...........................   

I. Scipion l’Africain. — II. Caton le Censeur.

chapitre III. — Les transformations de l'esprit religieux.....   

I. L'inquiétude religieuse à Rome pendant la seconde guerre punique.

— II. Les cultes orientaux. La Grande Mère des dieux de Pessinonte.

— III. L'affaire des Bacchanales. La réaction pontificale.

chapitre   IV. —  Le cercle  de  Scipion  Emilien.   Térence et Lucilius...................................................   

I. Térence. — II. Lucilius.

chapitre V. — Des Gracques à Lucrèce. L'action et la pensée.    -. Le stoïcisme et la révolution sociale. — II. Lucrèce.

chapitre VI. — La science et l'érudition.....................   

I. La philosophie et les sciences. — II. L'astronomie et le calendrier romain. — III. La médecine. — IV. Les sciences historiques et philologiques.

chapitre  VII.  — La technique oratoire. Cicéron et la  prose littéraire..................................................   

I. L'éloquence et la rhétorique. — II. Les écoles de rhétorique. — III. La prose littéraire.

chapitre VIII. — La poésie, 268.  Catulle.

chapitre IX. — L'art grec à Rome............

I. L'invasion des œuvres d'art et des artistes grecs. — II. L'art asia­tique. Pergame. — III. Alexandrine. — IV. L'École néo-attique. — V. Les Écoles d'art hellénistiques à Rome. — VI. La peinture. — VII. Les premiers essais d'un art romain. Pasitelès et son école. - VIII. L'autel de Domitius Ahenobarbus. — IX. L'ar­chitecture.

conclusion du la seconde PARTIE.

 

TROISIÈME PARTIE Le siècle d'Auguste.

chapitre premier. — La poésie et les mœurs.................   

I. La fin de l’alexandrinisme. — II. Tibulle. — III. Properce. — IV. Ovide.

chapitre II. — Auguste et la  réaction nationale. Horace et Virgile....................................................   

I. César et Auguste. — 11. Horace. — III. Les Géorgiques. — IV. L'Enéide. — V. Les Jeux séculaires.

chapitre III.  — La connaissance et l'idée impériale. La géo­graphie et l'histoire à Rome................................  

I. La géographie. — II. La carte d’Agrippa. — III. La Germanie de Tacite. — IV. L'Histoire de Tite-Live.

chapitre IV. — L'Art augustéen.....

I. L'idéal augustéen et l'art officiel. III. L'autel de la Paix.

II. La statue d’Auguste. —

chapitre V. — La religion impériale.........................   

I. La religion populaire. — II. La pensée et l'oeuvre religieuse d’Au­guste. — III. Le culte de Rome et d’Auguste. — IV. Les effets de la restauration augustéenne.

CONCLUSION

Le Génie romain.............................................  

I. Les dieux.   II.   La Cité. — III.   Le Jeu.  — IV. La connaissance de l’homme. — V. L'originalité romaine.

 

 

LE   GÉNIE   ROMAIN

 

PREMIÈRE PARTIE

 

LA CITÉ  ROMAINE ET LES CIVILISATIONS ITALIENNES

 

CHAPITRE I LA FONDATION DE LA VILLE

J'ignore absolument, en commençant ce travail, ce qu'est le Génie romain et ne me propose pas d'autre objet que d'exa­miner quelques-uns des aspects successifs de la vie religieuse, intellectuelle et artistique du peuple romain. Cette revue demeurera nécessairement fort incomplète ; elle laissera de côté en particulier toute l'activité juridique qui fait l'objet d'un volume à part de cette collection (1). Peut-être cepen­dant s'en dégagera-t-il en fin de compte quelques idées générales pouvant justifier dans une certaine mesure le titre du livre. Mais que l'on n'attende pas une théorie systématique des facultés ni même du développement romain. Ce n'est pas dans l'abstrait, c'est dans la réalité vivante des œuvres et des hommes que, suivant un plan rigoureusement historique, nous chercherons le Génie de Rome.

 

(1) Vol. 19 : declaheuil, Rome el l'organisation du droit.

 

Pour le détail des faits je me permets de renvoyer le lecteur au volume qui précède le mien (1). Sans crainte de double emploi, j'ai cru cependant devoir prendre mon sujet au jour même de la fondation de Rome. Avant de décrire l'épanouissement de la civilisation romaine, ne convient-il pas, en effet, de considérer les racines qui l'ont nourrie et de discerner autant que possible, les couches profondes où en fut puisée la sève ?

Dès son origine, le peuple romain manque d'unité. Il n'est pas une race, pas même un groupement naturel. Nous le voyons se former de la fusion d'éléments ethniques divers, artificiellement réunis suivant une formule politique et reli­gieuse qui leur est étrangère. La matière dont il fut constitué était en majeure partie latine et sabine. Mais les Étrusques lui ont imposé la forme et ont véritablement créé le peuple.

 

I

le latium et les latins.

Autour de Rome, la campagne étend aujourd'hui, à perte de vue, ses landes désolées. Une herbe maigre, de bonne heure brûlée par le soleil, prête à tout le paysage une teinte grisâtre sur laquelle quelques pins parasols posent ça et là leur tache noire. Les longues files des aqueducs, des buissons d'épines poussant sur des ruines enterrées, parfois une ostérie ou un groupe de maisons avec leurs tonnelles et quelques champs, une charrette légère courant sur une route droite et blanche, animent seules cette solitude (2). L'abandon de l'homme a laissé le désert se créer aux portes d'une capitale.

    Les ruines innombrables de la campagne romaine témoignent cependant que cette terre fut autrefois peuplée et florissante (3).

 

(1) L. homo, LXXXVI.

(2) Sur la géographie de l'Italie et du Latium, en particulier, cf. fischer, LXXIV, et H. nissen, CXV, I, p, 254 sq.; Il, 2, 1902, p. 555 sq.

(3) G. tomassetti, CLX.

 

Hors des murs de la ville s'alignait tout d'abord, le long des routes, la succession des tombeaux. La plupart de ces monu­ments sont aujourd'hui détruits ; il n'en subsiste plus guère que ceux qui au moyen âge ont pu servir de forteresse, comme le mausolée célèbre de Cecilia Metella, au bord de la Voie Appienne. Puis venaient les villas de l'aristocratie romaine entourées de parcs aux beaux vergers et aux bosquets ombreux. Plus loin, se rencontrent les ruines de petites villes, comme Gabies, grand souvenir des temps anciens, presque rivale de Rome et, par la suite, modeste municipe suburbain. A chaque pas, le long des anciennes voies, se dresse ainsi un témoin de la vie intense qui, aux temps impériaux, faisait de la campagne un vaste jardin aux portes de la ville (1). Plus anciennement encore, jusque vers le Ier siècle avant notre ère, ces espaces aujourd'hui stériles avaient été les champs qui nourrirent le peuple romain.

    La terre, en effet, ne peut en cette région se passer du travail de l'homme. Seul, un labeur intense et âpre, une lutte constante, impose la fécondité à la nature. Le sol est un tuf volcanique friable dont la surface, décomposée par les agents atmosphé­riques, fournit une mince couche d'humus. La charrue fait l'épaisseur de la couche arable. C'est l'homme qui, véritable­ment, crée la terre.

    Vue de loin et dans son ensemble, la campagne romaine paraît presque parfaitement plane et unie. Au sud de l'Anio, aucun cours d'eau de quelque importance n'y creuse sa vallée. Rares et modestes y sont les éminences que couronne un boqueteau. Le sol, cependant, est extrêmement tourmenté. Là où le travail humain ne l'a pas nivelé, des boursouflures suc­cèdent à des dépressions. Des déchirures se sont fréquemment produites dans le tuf, montrant à nu la couleur rouille du sous-sol.

 

(1) th. ashby, The classical lopography of thé Roman Campagna, dans XIX, I, sq.

 

Dans ce chaos, l'eau ne trouve pas d'écoulement naturel ; elle séjourne en flaques dans les creux et, surtout, elle suinte partout au flanc de falaises minuscules. La région est, aujourd'hui encore, malsaine (1). Elle se défend par la fièvre contre les tentatives de colonisation qui, cependant, entament peu à peu sa stérilité. Pour qu'on pût y vivre autrefois, pour que cette terre fût productrice, il fallait que la volonté tenace et sans relâchement d'une population assez nombreuse ait imposé une règle aux eaux en canalisant les plus minces ruis­seaux et en drainant toute la surface des champs.

    Dominée par l'homme, cette terre d'apparence ingrate devient heureuse. Les établissements humains qui se risquent dans ce désert y font rapidement figure d'oasis. On en peut citer comme exemple l'abbaye de Tre Fonlane à quelques kilomètres au sud de la Porte Saint-Paul. De magnifiques euca­lyptus qui absorbent l'humidité du sol et chassent les mous­tiques porteurs dus germes fébriles abritent les clôtures mona­cales derrière lesquelles se devine l'ampleur de profonds vergers. Le travail l'emporte sur l'hostilité de la nature.

    Pour qu'elle devînt une nourricière que se disputèrent les hommes, la campagne romaine dut tout d'abord bénéficier des efforts colonisateurs de nombreuses générations. Les pre­miers occupants eurent à la conquérir sur elle-même. Leurs successeurs, durant toute l'antiquité, se trouvèrent contraints de continuer sans relâche leur rude surveillance.

   L'une des découvertes archéologiques les plus surprenantes de la fin du sixième siècle a été celle de tout un système de drai­nage développé sous toute la surface de la campagne romaine et dans la majeure partie du Latium jusqu'aux Marais Pontins. Ces canaux, à vrai dire, étaient connus de tout temps. Bon nombre sont aujourd'hui à ciel ouvert, leur voûte s'étant effondrée.

 

(1) La malaria semble cependant ne dater, en Italie, que du III éme siècle avant notre ère. Elle serait d'origine africaine et aurait été introduite dans la pénin­sule par les soldais d'Hannibal. Cette maladie ne serait pas étrangère à la dépression des foules de la Rome impériale et à leurs sursauts de méchanceté. Cf. H. stuart jones, R. Ross,G. Ellet CLIII.

 

Tous paraissent a voir été creusés en tunnels, au moins dans la partie moyenne et supérieure de leur cours; beaucoup sont encore souterrains, soit en entier, soit dans des portions plus ou moins longues, et leurs regards excitent chez les paysans une curiosité mêlée de peur. Des savants les avaient examinés, des ingénieurs en avaient dessiné quelques relevés ; la destination en demeurait incertain. Un membre de l'Ecole française de Rome, de la Blanchère, y reconnut un travail de canalisation, certainement antique, poursuivi au cours de l'époque romaine, mais dont l'origine semble remonter beaucoup plus haut que la période historique. L'entreprise de ces drai­nages daterait de la plus ancienne occupation du sol latin (1). Ces étranges galeries,- hautes d'environ lm,50, larges de Om,70à 1 mètre, voûtées mais non maçonnées, taillées à même dans le tuf, s'enfoncent sous terre, en certains points, jusqu'à plus de 15 mètres. Elles ne suivent jamais le fond des vallées, mais sont toujours adossées à l'une des pentes, passant fré­quemment de l'une à l'autre, parce que les gens qui les ont creusées se préoccupaient de suivre les veines d'eau du côté où elles se présentaient les plus riches. L'ensemble, croisé, superposé quelquefois en deux étages, ramifié et branchu comme le système veineux d'un mammifère, embrasse toute la région des tufs latins, le bassin inférieur du Tibre, celui de l'Anio et toutes les pentes inférieures des Monts Albains jus­qu'aux Marais Pontins. « Tout est fait, remarque de la Blan­chère, avec une unité d'ensemble, une sûreté de conception, une justesse d'exécution qui font ressembler ce grand travail à l'œuvre instinctive et parfaite d'une colonie de castors ou d'une république de fourmis... Et je ferai la remarque qu'une telle œuvre ne saurait être le produit d'efforts individuels ; tout s'y tient, tout montre un plan d'ensemble. C'est un travail qui n'a pu être fait que tout à la fois pour chaque bassin général. »

 

(1) de la blanchère, La malaria de Rome et le drainage antique, dans X, II, 1882, p, 94 sq. ; XXXII.

 

Privé de tout système naturel d'écoulement, le pays latin, à l'origine, n'était pas habitable. Ce vaste drainage a été fait pour qu'il le devînt. C'est lui qui, à l'époque antique, assainis­sait la campagne et la maintenait dans un état de fertilité et de salubrité sinon remarquable, du moins suffisant. C'est ce tra­vail, aussi, qui dut fixer au sol et y maintenir la plus ancienne population, celle qui l'avait entrepris et qui, seule, en vertu d'une expérience atavique, était capable de l'entretenir et de le poursuivre. Le bas pays latin demeura, vraisemblablement de tout temps, la propriété des autochtones qui en avaient créé la fertilité. Cette lutte perpétuelle contre la nature, poursuivie durant des millénaires, a formé la race, dure, patiente et attentive, perpétuellement en éveil contre le danger caché, recommençant sans connaître le découragement l'œuvre abîmée par l'orage ou l'accident, soumise, parce que l'intérêt et la vie de chacun en dépendent, à la discipline du groupe social. Si l'homme a fait sa terre, la terre aussi a créé les qua­lités de ses hommes.

    Mais la plaine qui nourrissait le Latium ne le commande pas. La montagne la domine. Du côté de l'est, de tous les points de la campagne romaine, s'aperçoit la masse des Monts Albains fermant l'horizon. C'est sur ces hauteurs que les peuples latins avaient leur centre politique et religieux. La montagne d'Albe est leur Ida. Jupiter y résidait. Chaque année les représentants des trente peuples de la plaine se rendaient à son sanctuaire du haut lieu pour y célébrer la fête fédérale et, en signe de communion, recevaient une part de la chair des victimes. Le dieu national avait donné la supré­matie sur tout le peuple à la ville située le plus près de lui. Albe la Longue fut longtemps la capitale du Latium. Elle n'a laissé aucune trace matérielle. Mais, dans la mémoire des hommes, son souvenir survit à sa ruine.

Le contraste est profond entre l'austère nudité de la plaine et l'aspect de la montagne. Volcans éteints, les Monts Albains ont toute la fécondité naturelle des terres; jadis brûlées. La végétation couvre leurs flancs; arbres fruitiers, olivier, vigne encadrent la blancheur des villages. De vastes prairies et des bois couvrent leur sommet. De grands lacs, les lacs d'Albano et de Némi, occupent d'anciens cratères, l'un clair et dégagé, l'autre assombri par les forêts qui l'enserrent. L'eau, bien séparée des terres, s'écoule des sources en frais ruisseaux. Autant la nature est sévère au pied des monts, autant elle se fait accueillante dès qu'on les aborde. La montagne représente le pays heureux du Latium.

Lorsque, du haut des Monts Albains, on contemple l'étendue des terres jusqu'à la mer, on comprend la signification vraie de l'indication conservée par Denys d'Halicarnasse sur le peu­plement du pays.

Aussi loin que remonte la mémoire des hommes, le territoire de Rome fut occupé par les Sicules, race barbare et autochtone. Mais plus tard, après de longues guerres, les Sicules furent repoussés par les Aborigenes qui s'empa­rèrent de tout le territoire entre le Tibre et le Liris. Ils y établirent leurs stations aux points les plus forts et y sont toujours demeurés sans avoirjamais été chassés par d'autres. Il leur est seulement arrivé de changer de nom. Sous le roi Latinus, vers le temps de la guerre de Troie, les Aborigènes, commen­cèrent à s'appeler Latins. Seize générations plus tard, lorsque Romulus eut fondé Rome, ils prirent le nom de Romains (1).

Les lieux les plus forts et les plus attrayants, les Monts Albains, furent l'acropole d'où ces Aborigènes envahisseurs commandaient aux autochtones de la plaine.

Si les gens du bas pays étaient de patients agriculteurs, les conquérants étaient, ajoute Denys, surtout des pâtres et des brigands. La population du Latium primitif résulte de la fusion de ces deux éléments. Les uns avaient besoin des autres. Les laboureurs de la plaine étaient seuls capables d'en entretenir la fertilité ; les seigneurs de la montagne étaient seuls en mesure de défendre les travailleurs. Les deux régions se complétaient.

 

(1) dion. halic., I, 9.

 

Le peuple latin nous apparaît donc comme l'union de la patience paysanne et de l'esprit d'aventure et de violence de pâtres batailleurs.

Un de ces bergers des Monts Albains aurait été, selon la légende, le fondateur de Rome. Mis au ban de sa patrie, Romulus aurait réuni d'autres fugitifs et, aux confins du Latium, sur les bords du Tibre, se serait établi avec eux sur l'un des sommets du Palatin. Cette colline était sans doute un pâturage dès longtemps fréquenté, au moins pendant l'hiver, par les troupeaux d'Albe : elle doit son nom au dieu ou à la déesse des troupeaux, Palès. Elle devint un jour le siège d'un village, modeste colonie de la capitale fédérale de la nation latine.

II

les  sabins.

Au nord et à l'est du massif Albain, séparées de lui par la dépression où passe la route qui conduit vers l'Italie du Sud, s'élèvent les montagnes de la Sabine. Les hauteurs de Tivoli continuent, à l'est, le cercle qui terme l'horizon romain. Puis vient le sommet de Palombara sabina; enfin, au nord même de Rome, le Soracte imposant. Au pied de ces montagnes et en arrière d'elles s'étend la Sabine, pays de coteaux accidentés et de Irais vallons, excellente terre de culture qui nourrît de tout temps une forte race de paysans.

    Comme les Latin», les Sabins appartenaient à la grande famille des envahisseurs indo-européens. Qu'ils aient été, comme les Latins eux-mêmes, plus ou moins mélangés d'auto­chtones, qu'ils se soient trouvés en rapports plus ou moins suivis avec les peuples de la côte adriatique et, par eux, con­taminés d'influences balkaniques, peu importe (1). Ce que

 

(1) Sur les Sabins, cf. A. PiGASiOL, CX.XX, particulièrement p. 33 sq. M. Piganiol attribue aux Sabins une origine illyrienne qui ne paraît pas confirmée par ce que l'on sait de leur langue.

 

l'on sait de leur parler en fait des cousins des Latins et des frères des Samnites, qui portent d'ailleurs le même nom qu'eux : Safini. Le dialecte de tous ces peuples, que les Grecs de Campanie désignaient du nom commun et impropre d’Osques, tient le milieu entre le latin, le plus ancien, semble-t-il, des parlers italiques de la Péninsule, et l'ombrien, le plus récent (1).

Comme les bergers d'Albe, ceux de la Sabine devaient, pendant l'hiver, venir chercher en plaine des pâturages pour leurs troupeaux. La tradition mentionne des habitants de Cures en Sabine qui auraient eu un établissement sur l'une des collines voisines du Tibre, le Quirinal, ainsi nommé en souvenir de leur patrie. Les Sabins se trouvaient ainsi tout voisins des Latins du Palatin. Une dépression marécageuse parcourue par un petit ruisseau les séparait; c'était celle qui fut plus tard le Forum. Le lacus Curtius y conservait le sou­venir du marais primitif. Quant au ruisseau, il fut capté plus tard par la Cloaca Maxima, canal de drainage analogue à ceux de toute la campagne latine. C'est là que la légende place les combats épiques entre les Romains de Romulus et les Sabins de Tatius. Il ne s'agissait, fort probablement, que de querelles de pâtres pour des bêtes volées ou quelque enlè­vement de femmes.

En face des Latins du Palatin, les Sabins du Quirinal paraissent représenter un élément d'ordre et de régularité. Les premiers ne seraient que des fugitifs, un ramassis de forbans ayant rompu tout lien avec leur peuple, sans autre tradition que celles qu'ils se créaient à eux-mêmes. Les autres appor­taient sur le Quirinal le souvenir et les cultes de leur patrie sabine. Ils étaient le populus Quiritium, les fidèles de Mars sabin. Ils avaient leurs coutumes et leurs lois. C'est ce con­traste que symbolise l'opposition entre Romulus et Numa, l'un exclusivement guerrier, l'autre prêtre des dieux, inspiré par Egérie et sage législateur du peuple.

 

(1) Cf. J. vbndryes, La place du latin parmi les langues indo-euro­péennes, XXIV, 2, p. 90-103.

 

Avec lui, semble-t-il, une communauté équitable réunit les deux villages d'origine diverse. Les voisins devenaient frères.

    Des villages même fraternellement unis ne font cependant pas une cité (1). Entre l'établissement de Romulus sur le Palatin, l'union avec les Sabins de Tatius et l'existence de Rome, il faut admettre une série de faits nouveaux dont la légende ne nous a conservé qu'un souvenir confus mais qui semble correspondre à la prise de possession de l'emplacement de Rome par les Etrusques et à la fondation de la ville suivant les rites de l'Etrurie. Cette fondation est la véritable origine de Rome.

 

III

les étrusques.

Autour de Rome, nous trouvons les Etrusques installés dès le VIIIème siècle à Caere (Cervetri), port actif et ancien, fondé jadis, nous dit-on, par les Pélasges, et à Veies, entre la mer et le Tibre. Un peu au nord, dominant le Tibre, ils occupent Faléries et Narcé. A l'est de Rome, sur la bordure des mon­tagnes sabines, Préncale (Palestrina) apparaît soumise à leur influence. Dans les monts Albaius, Tusculum, comme l'in­dique son nom, est une fondation étrusque. Il en est de même de Velletri au sud des montagnes. A la fin du VIIIème  siècle l'Etrurie enserre le Latium de toute part et, par le Janicule, touche Rome.

    C'est à Rome même que la route unissant l'Italie du centre à celle du sud franchit le Tibre (.2).

 

(1) Sur l'emplacement des anciens villages romains, cf. homo, LX.XXVI, chap II §2.

(2) Sur l'importance du pont du Tibre, dans tout 1e cours de l'histoire de Rome jusqu'aux temps modernes, on lira avec intérêt le brillant article de M. V. BERARD : Rome intangible, dans la Revue de Paris, oct. 1903; particulièrement p. 887-888.

 

Les relations entre les Étrusques et l'Italie méridionale animèrent bientôt ce passage d'une circulation de plus en plus intense. La voie de mer, le long des côtes fut, sans aucun doute, la première fréquentée. Elle demeura en usage pour les marchandises pondéreuses. Les minerais, les lingots de métal, les céréales de l'Etrurie durent, de tout temps, voyager par eau ; les bateaux pouvaient charger, comme fret de retour, les grands vases remplis de vin ou d'huile qui abondent à Caeré dès le début du VIIe siècle. Mais pour les objets de peu de poids et de grande valeur, bronzes laminés, bijoux ou autres, il y avait tout avantage à éviter les risques nombreux et divers de la mer (1). Bien des caravanes étrusques durent donc s'acheminer par terre et se présenter au pont du Tibre.

Le pont Sublicius, le premier et longtemps le seul des ponts de Rome, en vint ainsi à jouer un rôle capital dans la vie ita­lienne. On sait le caractère sacré que lui conserva l'âge clas­sique. Construit en bois, il n'admettait aucun clou de fer; on ne devait, même pour le réparer, employer aucun instrument de métal. Ces survivances de temps très anciens paraissent lui attribuer une antiquité supérieure à celle de Rome et des Etrusques eux-mêmes. Mais son importance date de l'époque qui développa le commerce. Autour de lui, sur la rive gauche du fleuve, durent s'établir des gîtes d'étape, des caravansérails, des dépôts de marchandises, tous les menus négoces et les petites industries qui vivent du roulage. L'emplacement de Rome devenait ainsi une tête de pont commerciale de l'Etrurie.

     Du haut de leurs villages, au sommet des collines romaines, les indigènes, agriculteurs ou bergers, durent s'intéresser peu à peu à ce mouvement qui se déroulait à leurs pieds et pouvait contribuer à les enrichir. Puis, à mesure qu'elle s'intensifiait, la vie commerciale prit la prépondérance jusque chez eux. Des rives du fleuve, l'influence étrusque gagnait peu à peu les hauteurs.

 

(1) L«s pirates d'Antium ont eu longtemps fâcheuse réputation. Le cap Circé l'a toujours conservée.

 

Un jour vint où l'élément étranger se sentit assez puissant pour commander. Il transforma les agglomérations de hasard constituées sur les collines en une ville régulière soumise à son autorité. Il en fit une cité calquée sur le modèle des siennes.

 

IV

le synoecisme romain.

La fondation des villes marque, dans la civilisation antique, un moment capital. La cité a dominé toute la vie sociale et politique, on peut même dire, jusqu'à un certain point, la vie intellectuelle et morale de l'antiquité. Sa civilisation a été une civilisation urbaine. L'âge classique commence au moment où apparaissent les villes ; le monde antique meurt lorsque les invasions barbares les ruinent et donnent la prépondérance aux campagnes.

    Une ville, dans l'antiquité, n'est pas une agglomération de hasard ou qu'ont déterminée seulement des circonstances topographiques et des conditions matérielles. Elle naît, en un jour, d'un acte de volonté précis, d'une pensée à la fois poli­tique et religieuse. Cette pensée en fixe la forme, elle règle tous les traits de son organisation, elle s'exerce de façon pro­fonde et constante sur les habitants de la cité. La vie de la cité est leur vie, sa puissance fait leur prospérité et cette idée s'impose à eux dans les moindres détails de l'existence. Le citoyen tient de la ville et de ses dieux tous ses droits, il leur doit en retour toute son existence. Comme la ville dresse son acropole au-dessus des campagnes, comme elle se trouve séparée par ses murailles du territoire environnant, de même le citoyen se trouve séparé des non-citoyens et élevé au-dessus d'eux. Nulle part ce sentiment n'apparaît plus puissant qu'à Rome ; il occupe dans l'âme du Romain une place éminente qui fait l'ardeur mais aussi l'orgueil et l'étroitesse de son patriotisme. D'où lui vient cette conception si fortement caractérisée de l'organisation politique et sociale?

Les Grecs ont connu eux aussi le régime de la cité. Fustel de Coulanges a décrit le processus normal de sa formation (1). A l'origine, montre-t-il, la plupart des villes furent habitées par bourgs séparés et certaines d'entre elles, Sparte, Delphes, par exemple, en sont toujours demeurées à ce stade primitif. Mais d'autres, comme Athènes, prirent soin de réunir dans une acropole commune les divinités protectrices des bourgades anciennes et de faire de cette citadelle le centre d'une agglo­mération d'un type nouveau. Autour du sanctuaire commun, les villages jadis indépendants ne furent plus que les quartiers d'un même tout obéissant à la même loi. L'acte qui créait ainsi la ville s'appelait le synœcisme.

    Sur les côtes de Sicile et de l'Italie méridionale, les colonies grecques, dès la fin du VIIIe siècle et surtout au cours du VII6 siècle, introduisirent la forme urbaine. Mais à la même époque, peut-être même un peu antérieurement et en tout cas hors du cercle de leur influence, dans l'Italie centrale occupée par les Etrusques, nous voyons se constituer des cités. La plupart semblent résulter d'un groupement de villages pri­mitifs autour d'une acropole nouvelle et à l'intérieur d'une enceinte commune (2). Est-ce là un type d'établissement italique dont on devrait reconnaître les premiers exemples dès l'âge du bronze dans les stations sur pilotis en terre ferme de la plaine de Pô? Nous n'en croyons rien. Comme la tra­dition romaine, qui a conservé intacts jusqu'à l'époque impé­riale les vieux rites de fondation des villes, les prétend empruntés aux Etrusques,

 

(1) LXXVIII, 3, 3, p. 157.

(2) Les cimetières primitifs relevant de ces anciens villages se trouvent dis­persés parfois à assez grande distance du centre postérieur. La topographie de Corneto-Tarquinies et de ses nécropoles est typique à cet égard. Cf. von duhn, CLXXII, p. 310-312.

 

nous préférons reconnaître dans la forme urbaine le type même de la civilisation introduite en Italie par les Étrusques (1). Ces rescapés des vieux empires orientaux de l'Asie antérieure et les Grecs de la période ionienne auraient, indépendamment les uns des autres et avec des variantes notables, emprunté la conception de la ville aux traditions asiatiques. C'est bien suivant le rite étrusque que fut fondée Rome.

    Suivons le récit que, d'après Denys d'Halicarnasse et Plutarque, Fustel de Coulanges fait de la cérémonie (2). Après avoir purifié le peuple en le faisant sauter à travers la flamme légère d'un feu de broussailles, le héros fondateur vêtu de la lourde chape brodée que nous montrent les pein­tures étrusques, tenant en main le lituus, bâton à crosse recourbée, insigne de ses fonctions sacerdotales, a consulté les dieux. Debout au sommet de l'une des collines, il a observé le vol des oiseaux. Les augures ont été favorables ; les dieux approuvent son dessein. Au milieu du silence religieux de ses compagnons, il a accompli les sacrifices aux dieux du ciel, à ceux de la terre et de l'eau et à ceux du sous-sol, consacrant l'acropole où vont désormais résider les divinités protectrices de la cité. Cette acropole, à Rome, ce n'est ni la colline latine du Palatin ni la colline sabine du Quirinal; c'est le Capitole. Les dieux qui y règnent ne sont ni les dieux latins ni les dieux sabins ; c'est la triade étrusque, Jupiter trônant entre Junon et Minerve. Les Étrusques, nous apprend la tradition, ne considéraient une ville comme régulièrement fondée que si elle possédait les trois temples de Jupiter, de Junon et de Minerve (3). Le Capitole avec son temple à triple demeure est donc bien une acropole étrusque.

 

(1) nissen, CXVI, p. 79-108; thulin,  CLVIII, 3, p. 3-41; greniei LXXXI, p. 91 sq.

(2) LXXVIII, 3, 4, p. 151 sq.

(3) serv., ad Aen., 1, 422. Cf. mueller-deecke, CXIV, 2, p. 150.

 

    Du haut de leur acropole, les dieux à qui est confiée la garde de la ville doivent pouvoir contempler tout leur domaine, et

l'enceinte sacrée des remparts, et le fleuve au fond de la vallée, et la plaine jusqu'aux montagnes (1). Sous l'œil des dieux, le fondateur va donc déterminer le périmètre de la ville et sépa­rer rigoureusement son sol de la terre étrangère. Il attelle d'une vache et d'un taureau blancs, la vache étant placée du côté de l'intérieur de la ville, la charrue au soc de bronze et, la tête voilée, récitant des formules, suivi de ses compagnons silen­cieux, il trace le sillon primordial. A mesure que le soc sou­lève les mottes, on les rejette soigneusement à l'intérieur de l'enceinte pour qu'aucune parcelle de cette terre sacrée ne reste hors du pomœrium. Le sillon est interrompu à l'empla­cement marqué pour les portes, car nul ne devra oser le fran­chir, nul ne pourra toucher aux murailles qui lui succéderont; pour les réparer, il faudra des sacrifices expiatoires et la per­mission expresse des dieux.

    De l'emplacement ainsi délimité, le fondateur a pris posses­sion au nom des dieux. Il l'a consacré en orientant suivant les points cardinaux les artères principales de la ville future. A cet effet il a planté vers le point central la baguette dont la pre­mière ombre, au lever du soleil, doit donner la direction exacte delà voie est-ouest, du decumanus. Avec le lituus il a tracé sur le sol une ligne parallèle au cours du soleil, puis une per­pendiculaire, qui a donné la ligne cardinale parallèle à l'axe nord-sud du firmament. La découverte récente d'un membre de l'Ecole française de Rome, M. A. Piganiol, a reconnu au Forum, parmi le chaos des fondations superposées, les traces de ce decumanus et de ce cardo primitifs. Le decumanus par­tait, à l'ouest, du temple de Saturne au pied du Capitale ; tra­versant la basilique de Constantin, il aboutissait, à l'est, au Tigillum sororium, cet arc d'expiation légendaire sous lequel on avait fait passer Horace vainqueur des Curiaces mais meur­trier de sa sœur. Le cardo prenait son origine, au nord, à la Porta Janualis, dans le voisinage du Forum de Nerva, et venait finir à la Porta Romanula, au pied du Palatin.

 

(1)Vitruv., de Arch., 1, 7 ; 4, 5.

 

Les deux voies se croisaient a l'emplacement marqué plus tard par le mystérieux puteal Libonis, tout près du temple de Vesta (1). C'est en ce point qu'avait été plantée la baguette d'orienta­tion du fondateur. Les trois portes correspondent bien au chiffre fixé par le rituel étrusque (2).

    La consécration du sol par l'orientation représente une idée spécifiquement étrusque, parallèle à celle qui inspire l'haruspicine, c'est-à-dire la lecture des volontés des dieux dans les entrailles des animaux immolés. En voici la substance.

    La consécration en général est censée imprimer matérielle­ment l'image de la pensée divine dans la chose consacrée. La victime, au moment du sacrifice, porte ainsi dans la partie la plus sensible de son corps, dans ses entrailles et particulière­ment dans son foie, l'ordre et comme la figure de l'univers. L'haruspice qui sait l'y apercevoir peut donc, d'après l'état des organes, découvrir la volonté des dieux et donner aux hommes d'utiles conseils. De même la cité, séjour des dieux et espace de terre qui leur est consacré, doit reproduire dans ses traits essentiels le plan divin du monde (3).

    Ce plan apparaît, clairement manifesté aux yeux des hommes, dans le cours du soleil et par les quatre points cardinaux. Séjour des dieux, comme le ciel, la terre consacrée devait donc elle aussi être divisée en quatre régions. Toutes ces doctrines, l'haruspicine comme l'orientation, viennent aux Etrusques du plus ancien Orient. On connaît la formule babylonienne exprimant emphatiquement la puissance du souverain: roi des quatre régions.

 

(1)A. piganiol, Les origines du Forum, dans X, 38, 1908, p. 233-282; cf. CXXX, p. 298,

(2)Serv.. ad Aen., I, 422. Cf. mueller-.deecke:, CX1V, 2. p. 43. Les Etrusques exigeaient dans une fondation régulière trois temples et trois portes.

(3) G. Blecher, XXXII; G. thullin, CLX et CLVIII.

 

Babylone, d'après la description d'Hérodote, était divisée en quatre régions par deux grandes voies rectilignes (1). A l'époque impériale, le culte des quatre vents est un apport des religions orientales. En Etrurie, l'orientation suivant les points cardinaux se reconnaît au moins dans les villes neuves créées de toutes pièces par les Etrusques (2) ; dans les autres, elle doit se trouver cachée comme elle l'était à Rome, en quelque point particulier de la cité. A l'époque classique, l'établissement du decumanus, voie principale cou­rant de l'est à l'ouest à travers la cité et son territoire, et du cardo, voie nord-sud, reste le principe de tout arpentage; il est le premier acte de l'établissement d'un camp militaire ou d'une colonie (3).

    Un autre rite d'origine étrusque et orientale se trouve encore mentionné à l'occasion de la fondation de Rome ; c'est l'aménagement du mundus. Romulus, dit Fustel de Coulanges, creuse une petite fosse de forme circulaire ; il y jette une motte de terre qu'il a apportée de la ville d'Albe. A son exemple, chacun de ses compagnons vient y jeter un peu de terre apportée de son pays d'origine, « pour que chacun pût dire en montrant la place nouvelle adoptée par le fondateur : ceci encore est la terre de mes pères : terra patrum, patria, ici est ma patrie car ici sont les mânes de ma famille ». Le mundus, en réalité, est une bouche d'enfer, une communication établie entre la surface du sol, séjour des vivants, et le monde sou­terrain, demeure des morts. En l'ouvrant, le fondateur appelle la foule des mânes ancestraux et tous les esprits quels qu'ils soient qui occupent le sous-sol à reconnaître la ville qui s'installe, il leur demande leur agrément et cherche leur bien­veillance pour sa création. Dans la suite, le mundus est ouvert chaque année à certains jours : mundus patet, jours néfastes durant lesquels les mânes invisibles des hommes qui ont autrefois vécu et qui reposent dans le sol se répandent parmi les vivants ; les portes des maisons doivent rester ouvertes afin

 

(1) herodote, 1,180.

(2) grenier, LXXXI, p. 95, 112.

(3) nissen, CXVI.

 

qu'ils puissent entrer et se réchauffer aux foyers ; il faut se garder de les irriter, puis à la fin du jour les morts regagnent leur demeure souterraine et le mundus est fermé à nouveau (1).

    Certaines peintures de tombes étrusques (2) et de nombreux vases peints de même provenance nous  offrent des  représentations du mundus. C'est un puits dont on voit parfois  sortir une forme humaine à tête de loup  et aux mains crochues figure du dieu étrusque de la mort, qui se saisit d'un vivant. On croit pouvoir reconnaître des mundus dans certains puits voûtés en forme d'entonnoir renversé trouvés  dans   quelques villes étrusques (3). « Autant que je puis savoir par ceux ont pénétré dans un mundus, disait Caton, la construction en rappelle la voûte du ciel qui est au-dessus  de  nous. » Italie, on verse dans le mundus le sang des victimes, car les morts sont avides du sang qui leur infuse un semblant de vie, on exécute devant leur  bouche des  danses pour réjouir les mânes, en prenant soin, à l'aide d'une ombrelle, que le  soleil ne pénètre pas dans leur sombre séjour; on y entasse comme offrande des fragments de métaux précieux (5). Ainsi, de nos jours,   nous avons conservé  l'habitude d'insérer quelque monnaie dans les fondations de nos édifices,  survivance incomprise des offrandes propitiatoires  aux esprits  infernaux du mundus. Ces rites, en partie au moins, viennent de l'Orient. Une inscription chaldéenne de Khorsabad, relatant la fondation du  palais de  Sargon, mentionne  qu'à  la base  du  futur édifice « le peuple jette ses amulettes » (6).

    Tous  les  dieux  ainsi évoqués et pris à témoins, la triade capitoline contemplant du haut de son acropole les habitations

 

(1) macrob., d'après varron, Sat., 1, 16, 18; festus, 154, 157.

(2) Tombe Stackelberg; à Corneto.

(3) Par exemple à   Marzabotto   dans l'Apennin, non   loin   de  Bolo grenier, LXXXI, p, 102.

(4) Ap. festus, 157. 

(5) tac., Hist., 4, 53.

(6) thulin, CLVIII, p. 9.

 

et l'enceinte dont la garde lui était confiée, les mânes infer­naux répandus en foule hors du mundus béant, le plan inté­rieur tracé conformément au plan divin du monde, le territoire de la ville séparé du pays environnant par la coupure nette du sillon, la cité se trouvait régulièrement fondée. Elle était un organisme complet et une chose sainte. L'accomplisse­ment des rites lui conterait la vie et le droit de commander aux hommes. Les hasards confus des temps anciens étaient périmés, un âge nouveau commençait sous les auspices d'une civilisation nouvelle.

    La date, au moins approximative, de cet événement capital nous est fournie par le sol même du Forum, Le synœcisme fut marqué, nous l'avons vu, par l'occupation de cette dépres­sion, primitivement marécageuse, qui formait le centre des principales collines : Capitole, Palatin et Quirinal. Jusque-là, elle avait servi de cimetière aux villageois des hauteurs voi­sines. Le moment où le Forum cessa d'être une nécropole cor­respond évidemment à son inauguration comme centre de la ville.

Les tombes primitives, découvertes au Forum dans les dernières années du xixe siècle devant le temple d'Antonin et de Faustine (1), se classent en deux groupes chronologique­ment bien distincts. Les plus anciennes contiennent des cendres enfermées dans un ossuaire de terre grossière. Le mobilier funéraire se compose de un ou deux petits vases de fabrication locale et de quelques fragments de bronze. La poterie, ana­logue à celle des Monts Albains et des plus anciennes tombes à puits de Toscane, date des Xe et VIIIe siècles avant notre ère. Ces premières sépultures marquent le début de l'occupation des collines romaines. Le second groupe est caractérisé par des fosses plus vastes contenant les restes de cadavres inhumés.

 

(1) G. pinza, X.IV, 15 (,1905)) col. 274 sq. La necropoli dell ‘Argileto.

 

Les squelettes sont parfois enfermés dans un cercueil rudimentaire formé des deux moitiés évidées d'un tronc de chêne. Ce mode de sépulture est plus récent que le premier. Il est daté par la présence de quelques vases d'importation grecque appartenant aux séries anciennes, géométriques et protocorin­thiennes. Les dernières tombes du Forum sont donc posté­rieures au début, de la colonisation grecque en Italie et des relations commerciales entre la Campanie et l'Etrurie. Elles ne sauraient remonter au delà du VIIesiècle; elles datent même plutôt de la seconde que de la première moitié de ce siècle.

    En fixant à l'an 754, exactement au 21 avril de cette année, la fondation de Rome, la chronologie traditionnelle est donc en retard ou en avance. Elle est certainement en retard d'au moins un siècle s'il s'agit de l'établissement du village du Palatin et en avance d'à peu près autant si elle entendait dater le synœcisme des villages romains. S'il est dans l'histoire romaine une date qui puisse concorder à peu près avec cet événement, c'est celle de 614 à laquelle la tradition place l'arrivée à Rome de l'Étrusque Tarquin, fils de Démarate Corinthien. Mais il est vain de demander à la légende des pré­cisions de ce genre.

    L'occupation des collines romaines par de petits groupes de bannis, de bergers ou de cultivateurs, ne représente en somme qu'un épisode médiocrement significatif de la préhistoire ita­lienne. Le fait important, celui qui marque vraiment le début d'une ère nouvelle c'est l'apparition sur ces collines d'une cité conforme au type que le progrès général multiplie à ce même moment sur tous les rivages de la Méditerranée.

Des rites religieux constitués, entre autres éléments, d'idées empruntées aux plus anciennes traditions de l'Orient con­sacrent sa fondation. Une pensée politique étrangère, l'expan­sion étrusque, groupe les forces ethniques indigènes et les organise. Les conditions économiques, le développement de la richesse italienne par l'industrie et le grand commerce, prêtent au pont du Tibre une importance qui ne fera que croître. Les citoyens de la ville nouvelle se trouvent ainsi arrachés à l'isolement des temps anciens; un horizon plus large s'ouvre à leurs yeux; ils vont être amenés à prendre conscience d'eux-mêmes et à se mêler de façon de plus en plus active à la vie et au mouvement de la civilisation dans toute la péninsule.

    La synœcisme des villages, c'est véritablement l'éclosion du peuple romain et comme le premier chaînon de la tradition religieuse, politique et intellectuelle qui va se poursuivre désormais jusqu'à la fin des temps antiques. Le jour où la triade étrusque fut installée au Capitole, où le Forum fut marqué par l'orientation de ses artères comme le centre sacré de la ville, où, suivant un plan méthodique, fut tracée la première enceinte, où des cérémonies solennelles sanction­nèrent pour les dieux et les hommes l'image raisonnée et voulue d'une cité, ce jour-là fut vraiment celui de la naissance de Rome; il marque l'origine du développement et du génie romain.

 

 

CHAPITRE II

L'ART  ET   LA   CIVILISATION  ÉTRUSQUES   A ROME

I

la   CIVILISATION   IONIENNE   ET   L'ART    ÉTRUSQUE.

Le VIème  siècle avant notre ère est l'époque du plein dévelop­pement de la civilisation ionienne. En Asie Mineure et dans les îles de la mer Egée, de grandes villes, enrichies par le commerce et l'industrie, donnent aux arts, aux lettres et aux sciences un essor qui marque le début du rayonnement grec (1). En Occident, l'éclat de la civilisation étrusque reflète la lumière qui vient d'Ionie. De grandes villes industrielles et commerçantes emploient leur richesse à embellir la vie. L'architecture, la sculpture, la peinture, la ciselure et les bijoux, les beaux vases de terre ou de bronze, les parfums, le vin, les riches vêtements, les jeux, la musique, transforment, en Italie, la rudesse indigène. Les vaisseaux ioniens fré­quentent les ports étrusques, comme les marins étrusques, commerçants et pirates, sillonnent les mers d'Ionie (2). Les produits importés se mêlent en Etrurie aux fabrications indi­gènes, si bien qu'il est la plupart du temps difficile de dis­tinguer les uns des au très. D'ailleurs des artistes grecs viennent couramment s'installer chez les Étrusques et travailler pour eux, chez eux (3).

 

(1) A. Jardé, LXXX.VII, p. 233 sq. P. ducati, LXV, p. 138 sq.

(2) MUELLER-DEBCKE,  CXIV   1,   p. 27l   Sq.

(3) kortE, art. Etrusker, CXXVII, p. 745. plin,, N.h-, XXXV, 152,

 

Plus lourde, moins délicate et de moindre envergure, sans doute, que la civilisation ionienne, celle de l'Étrurie à cette époque apparaît tout aussi riche et peut-être encore plus luxuriante. Jamais peut-être l'Italie n'a ressemblé d'aussi près à la Grèce.

Rome est à ce moment une grande ville, fondée par les Étrusques et gouvernée, en tout cas, par des tyrans étrusques. Si l'on en croit ses historiens, c'est durant cette période, la période royale, qu'auraient été fixées ses lois civiles, militaires et religieuses; c'est à ce temps que remonterait l'origine de la prépondérance romaine dans le Latium. Dans ces traditions, il est difficile, faute de documents, de faire la part de la vérité et celle des exagérations dues à l'orgueil d'une antiquité vénérable. Contentons-nous de noter ici quelques-unes des traces que cette ancienne domination des Etrusques a laissées à Rome.

 

II

LES   MONUMENTS ÉTRUSQUES DE   ROME   : LE TEMPLE CAPITOLIN   ET   LA.  LOUVE   DU   CAPITOLE.

La civilisation des grandes villes d'Étrurie nous est révélée surtout par les tombes disséminées autour de leur empla­cement. A Rome, les sépultures pouvant se rapporter à la période royale font entièrement défaut. Divers cimetières ont été explorés sur les pentes extérieures de plusieurs collines romaines, à l'est de l'Esquilin, au nord-est du Quirinal, sur le versant sud-ouest du Caelius et jusque dans la vallée Murcia, entre le Palatin et l'Aventin (1). Aucun ne comble la lacune séparant les modestes puits archaïques antérieurs à l'histoire, des inhumations du IVème ou du IIIème siècle avant notre ère. Les agrandissements successifs de Rome ont sans doute fait dispa­raître, dès l'antiquité, les plus encombrantes parmi les sépultures qui entouraient la ville, c'est-à-dire, précisément, les tumuli et les chambres funéraires de type étrusque.

 

(1) G.Pinza, XIV 15, col. 265.

 

    Parmi les monuments d'architecture civile ou religieuse pouvant remonter à cette période, la plupart ont naturellement disparu. Ceux qui ont été conservés et que la tradition attri­buait aux rois ont été tellement remaniés qu'ils sont devenus méconnaissables et que la critique y trouve d'excellentes raisons de les rapporter à des époques beaucoup moins anciennes. On discute, par exemple, sur ce que pouvait être primitivement le Tullianum, au pied du Capitole, cette prison utilisée dès l'ancienne république, dont le moyen âge fit la prison Mamertine et qui aurait été construite, comme l'indi­quait son nom, par le roi Servius Tullius (1). La Cloaca Maxima qui captait le ruisseau stagnant de la vallée du Forum doit remonter évidemment à la première occupation de cet emplacement. Elle représente un de ces travaux de drai­nage que les anciens Latins avaient multipliés dans tout le pays. Mais ce que l'on en voit aujourd'hui ne saurait remonter plus haut que le début de l'empire (2). Sa voûte à berceau tournant est l'œuvre des ingénieurs, non de Tarquin, mais fort probablement d'Agrippa qui refit la plupart des égouts de l'ancienne Rome.

    Il est cependant un monument qui conserva, jusqu'à la fin de l'époque classique, le souvenir de l'architecture étrusque. C'était le temple principal de la cité, celui de la Triade Capitoline (3). Plusieurs fois reconstruit à l'époque historique, il l'avait toujours été sur le plan ancien, car les dieux ne per­mettaient pas que l'on transformât les lieux dont ils avaient l'habitude (4).

 

(1) H. thédenat, CLVI, p. 107 sq. G. pinza III, 1902, p. 37-45.

(2) C. huelsen, XIII, 1902, p. 42-44. XVII, 13, 1904, p. 28-29.

(3) saglio, art. Capilolium, LVI. mahtha, CIV, 269 sq. E. rodocanachi, CXXXIX, p. xxvi sq.

(4) homo, LXXXV, p. 173 sq. ; cf. la bibliographie dans kiepert, huelsen, Format Vrbis Romae, s. v, Capitolium. Le temple s'élevait sur un haut soubassement mesurant huit plèthres (236 mètres) de pourtour et environ deux cents pieds (60 mètres) de côté ; la différence entre la longueur et la largeur était insignifiante et n'atteignait pas quinze pieds (4°,50). La façade tournée vers le midi présente une triple rangea de colonnes; les côtés sont entourés d’une rangée de colonnes. L'intérieur est divisé en trois sanctuaires parallèles accolés ; au milieu se trouve celui de Jupiter, et de chaque côté celui de Junon et de Minerve; tous trois se trouvent sous le même faite et sont couverts par le même toit.

 

Après l'incendie du temps de Sylla, le marbre avait remplacé le bois. Plus tard, sous Vespasien, les augures n’autorisent  l'empereur qu'à en augmenter la hauteur. Les descriptions que nous   en   possédons permettent d'ailleurs d'y reconnaître aisé­ment un monument étrusque.

018---à Plan du temple étrusque du Capitole.

   La tradition ro­maine s'accordait à en attribuer la cons­truction à Tarquin le Superbe. « II fît venir, dit T. Live, des artisans de toute l'Étrurie (1). (1)» C'est à l'affluence de ces ouvriers étrusques que l'on attribua l'origine du nom de vicus tuscus, la rue d'Étrurie, que con­serve le quartier au pied du Capitole. Les indications les plus précises sur l'œuvre de Tarquin nous sont fournies par Denys d'Halicarnasse (2), contemporain d'Auguste.

 

(1) Ti. LiV. I, 56.

(2) dion, halic, IV, 61.

 

On retrouve clairement, dans cette description, les traits essentiels du temple étrusque tels qu'ils sont fixés dans la théorie qu'en donne Vitruve (1) et que nous les présentent les fondations de plusieurs temples fouillés en Étrurie (2).

    L'emplacement réservé au temple, dit Vitruve, aura ses côtés dans les proportions de six pour la longueur sur cinq pour la largeur. La longueur sera divisée en deux ; la moitié postérieure sera réservée aux cellae, la moitié antérieure étant occupée par une colonnade. La largeur sera divisée en dix : trois dixièmes, à droite et à gauche, seront occupés par les cellae secondaires, et quatre dixièmes par la cella centrale (3).

Ce sont en effet des dispositions de ce genre que l'on recon­naît à Florence, à Marzabotto, à Fiesole, à Orvieto, à Cività Castellana (Faleri veleres), et à Cività Lavinia (4).

009

Ce plan semble avoir prévalu, à une époque ancienne, en Toscane et dans le Latium soumis à l'influence étrusque.

    Le terre-plein sur lequel s'élevait le temple étrusque était bordé d'un mur de pierres sèches. En pierre éga­lement étaient les fondations et probablement les parois des cellae. Mais la majeure partie de la construction était de bois. Les colonnes et toute la charpente n'étaient que du bois revêtu, il est vrai, et protégé de plaques de terre cuite ornées de motifs décoratifs et peintes de couleurs voyantes (5). Les temples grecs jusque vers le milieu du VIe siècle n'avaient pas été construits autrement. Le vieux sanctuaire de Hera à Olympie était un temple de bois. Jus­qu'à l'époque classique des provinces demeurées rustiques, comme l'Étolie (6), avaient conservé ce mode d'architecture primitif.

 

(1) vitruv., IV, 7. Cf. martha, CIV, p. 269 sq.

(2) A. grenier, LXXXI, p. 104 sq. — (3) De Arch., IV, 7.

(4) P. ducati, Contributo allo studio dell'arce entrusca ica rti Marzabotlo, dans Alti e Mem, R. Deput. Storia Patria per le Romagne, 13, 1923, p. 18 sq. (du tirage à part). — Le temple de Segni (Signia) présente bien les trois cellae, mais il est beaucoup plus long que large. Cf. delbrxjkck, LIX, pi. IV.

(5) 3. durm, LXVHI, p. 75 sq.

(6 )Temple de Thermos, sanctuaire de la Ligue étolienne.

 

--- Elévation d’un temple étrusque.

 

Comme elles, l'Etrurie est demeurée longtemps fidèle aux matériaux employés par les premiers architectes ioniens (1).

    Le temple capitolin était ainsi décoré de terres cuites. Pour leur exécution, Tarquin s'était adressé à Véies, qui était à ce moment, dit Pline, probablement d'après Varron, le centre le plus floris­sant de cet art. Il avait fait venir un artiste nommé Vulca à qui il avait com­mandé la statue de culte (2). Le Jupiter du Capitole était en effet primitivement en terre cuite ; com­me toutes les statues de terre cuite, il était polychrome et, conformément à la convention de l'art grec archaïque, les chairs et la face notamment  étaient peintes en rouge (3). Il  tenait d'une main   le sceptre et, de l'autre, un foudre :

 

(1) Sur les décorations en terre cuite de l'architecture primitive en Asie Mineure, en Grèce et dans les Iles, cf. herbert-koch, Studien zu den Campanischen Dachlerrakotten, dans XIII, 30, 1915, p. 1-115.

(2) plin., N. H., XXXV, 157. Cf. plut., Publicola, 13,

(3) plin., N. H,, XXXIII, 111.

 

                                                                       inque Jovis dextra, fiçtile fulmen erat (1).

Sur le faîte du temple était un quadrige en terre cuite, fait à Véies et qui ne fut livré par les Véiens, à la suite de la chute de Tarquin, qu'avec bien des difficultés (2). D'autres statues se dressaient encore sur les rampants du fronton, sans parler des acrotères, du fronton lui-même dont nous ne savons rien, des antéfixes, de tous les revêtements des charpentes et des œuvres d'art qui pouvaient encore se trouver sous la colon­nade antérieure. A en croire les témoignages nombreux que nous possédons, une plastique abondante aurait orné le temple primitif du Capitule.

    Toute cette tradition, comme l'ensemble des traditions rela­tives aux premiers siècles de Rome, est naturellement sujette à caution. Elle a été attaquée par M. Ettore Pais (3). Selon ce cri­tique, l'aménagement du Capitole et la construction du temple ne dateraient que du ivb siècle. C'est l'invasion gauloise qui aurait révélé aux Romains les avantages défensifs de la colline. La mention de l'artiste véien Vulca ne résulterait que d'une confusion avec le dieu du feu Vulcanus, identifié au dieu Summanus qui aurait précédé Jupiter sur le Capitole. On ne peut manquer, en effet, d'être frappé des dimensions considé­rables, environ 60 mètres de côté, indiquées par Denys pour le temple capitolin. Celles des anciens temples d'Etrurie se trou­vent comprises, généralement, entre 20 et 30 mètres. La colonnade entourant les côtés du temple semble également une disposition architecturale postérieure au VIème siècle- Elle se re­trouve à Cîvità Castellana, dans le temple du Junon, construit en pierre et qui apparaît comme une réfection du IVème siècle (4).

 

(1) Ovid., Fast., I, 202.

(2)Plin., H. N., XXVIII, 16 ; SERV., ad Aen., VII, 188 ; plut.. Publico/a, 13.

(3) E. pais, CXXIV, 1   p, 523 ; 3, p. 337.

(4) Remarque de M. P, decati, art. cité, p. 22, 23.

 

Bien plus, ce temple primitif de bois, inauguré en 509 et détruit seulement par l'incendie du temps de Sylla, aurait eu une durée bien longue, plus de quatre siècles, alors que les temples de pierre ou de marbre qui lui succédèrent durent être reconstruits à des intervalles beaucoup plus brefs. On accor­dera, sans difficulté, à M. Pais que le temple dont les restau­rations postérieures conservèrent l'image ne devait dater que du ive siècle.

    Mais un ensemble de faits archéologiques mis au jour par des fouilles récentes viennent confirmer les indications relatives à l'existence et à la décoration du temple du vie siècle. C'est d'abord la trouvaille, dans les couches les plus profondes du Capitole, à l'emplacement du temple, de fragments de terre cuite qui ne peu­vent dater que de cette époque (1). On possède ainsi une grande tuile plate ornée sur l'un de ses bords d'une bande de méandres peints et plusieurs morceaux d'une bordure et d'antéfixes éga­lement peints, d'un type courant dans l'architecture gréco-étrusque de la fin du vie et au début du ve siècle (2). Mais sur­tout, la découverte à Véies de toute une série d'admirables sta­tues de terre cuite ou de fragments de statues est venue appor­ter une confirmation frappante au souvenir conservé par Pline de la renommée des coroplastes véiens du temps de Tarquin et prouver que le nom de Vulca, loin de résulter d'une confu­sion avec le dieu du feu, put fort bien être celui d'un artiste et d'un grand artiste de Véies, à la fin du vie siècle (3).

    Les fouilles entreprises à Véies ont amené la découverte, en mai 1916, d'une splendide statue d'Apollon archaïque, de grandeur naturelle et à laquelle ne manquent guère que les bras. A côté se trouvait la partie inférieure d'une autre statue de mêmes dimensions et le corps d'un animal, d'une biche semble-t-il, posant sur l'échiné et les pattes liées.

 

(1) gatti, III, 24, 1896, p. 187-9, pl. XII, XIII.

(2) G. pinza, XVI, 15, col. 500, fig. 152.

(3) gigloli, XVIII, 1919, p. 18-37. pl. 1-VII. Cf. della seta, CXLIX, p. 205-6, fig. 215-7.

 

La figure d'Apollon et ce fragment devaient faire partie d'un même groupe représentant la dispute d'Apollon et d'Héra­clès à propos de la biche aux pieds d'airain. Deux autres dieux assistaient à la scène : Hermès, dont on aretrouvé la tête coiffée du pilos ailé, et probablement Artémis dont il ne reste que des fragments insignifiants. Le style et la technique de ces oeuvres les date, aucune hésitation n'est possible, de la fin du VIème ou du début du Vème siècle.

    Le mythe et les dieux représentés sont grecs, mais la tech­nique est étrusque. Elle se révèle un peu plus récente que celle des grands sarcophages de Cervetri qui emploient une argile moins pure. Ces statues ont dû être exécutées à Véies même. « L'artiste qui les modela », dit très justement l'heureux auteur de cette belle découverte, M. Giglioli (1), « qu'il fût un Grec établi en Occident, ou un Etrusque, ou un Italiote, formé à l'école des Grecs, a su, en imitant les modèles qui d'Ionie affluaient en Etrurie, faire œuvre d'art vraiment indi­viduel. La complexité des figures, la science du modelé, ''élégance de la forme, le goût parfait de la polychromie, toute la vie qui anime l'exécution de ces corps aux jambes nerveuses, à la poitrine puissante, l'expression des visages marqués de profonds sillons autour des yeux et de la bouche font de ces terres cuites les chefs-d'œuvre de l'art archaïque en Étrurie. »

    Ces belles statues de Véies rappellent d'autres fragments archaïques non moins admirables découverts en 1896 par M. H. Graillot dans les ruines du temple étrusco-latin de Conca, l'ancien Satricum, à la limite du Latium et des Marais Pontins (2). Une antéfixe féminine aux yeux mi-clos, au sourire prononcé, a toute la finesse enveloppée du grand art.

 

(1) XVIII, 1919, p. 29.

(2) H. graillot.  X. 16. 1896.p.131-164,pl. A.V.cf.  DELLE SETA CXLIX p. 206-207, fig. 218, 219.

 

Une tête virile barbue aux grosses boucles schématisées encadrant le front, aux yeux en amande largement ouverts, présente la majesté empreinte de douceur et de bonté qui convient à un Jupiter. Une tête de barbare mourant, trouvée postérieurement, manifeste une tentative intéressante d'exprimer la souffrance et la grimace de la douleur. Des acrotères de Conca représentent des groupes très vivants de Satyres et de Ménades (1). Un des anciens temples de Faleries a fourni de même une belle acrotère représentant des guerriers armés de toute pièce, en train de combattre, des antéfixes, têtes de satyres grotesques aux oreilles caprines et aux rides accusées, ou figures aimables de Ménades, et de très abondants morceaux des revêtements décoratifs qui protégeaient les charpentes de bois (2).

    Nous avons là, entre Cervetri, Véies, Faleries et le sud du Latium, c'est-à-dire tout autour de Rome, à la fin du viéme et au début du ve siècle, l'exubérante floraison d'un art plastique de tout premier ordre qui justifie pleinement l'indication de Pline à propos des commandes de Tarquin à Vulca et aux artistes de Véies. La tradition romaine avait donc conservé, à propos de la construction du temple capitolin, un souvenir exact de la floraison de l'art étrusque de la période archaïque. La statue de culte de Jupiter, le quadrige du faîte, les acro­tères, la décoration du fronton peut-être, les revêtements déco­ratifs dont on a retrouvé quelques fragments, les statues acces­soires d'Hercule et de Summanus qui se trouvent encore mentionnées, étaient du même genre que celles de Véies et de Conca. Tout cet art de terre cuite avait, au moins depuis Sylla, disparu du Capitole. Mais telle avait été l'abondance de la production que d'autres spécimens en perpétuaient encore la connaissance au temps de Pline.

 

(1) della seta, CXLIX, p. 175, fig. 176.

(2) Ibid., p. 208, fi . 230, 231 ; p. 172-3, fig. 175 ; p. 177, fig. 177. Sur cette décoration, cf. E. Rizzo, III, 1910, p. 281-322; 1911, p. 54-67. Tous ces frag­ments se trouvent au Musée de la villa du  Pape Jules, à Rome ; cf. della seta, CXLVI1I. p. 120 sq.

 

On trouve encore en bien des lieux, dit-il, des statues de ce genre, cou­ronnant le faîte des temples, à Rome et dans les municipes ; leur admirable modelé, leur art, la solidité qu'elles ne doivent qu'à leur technique les tend plus précieuses que l'or — ou du moins plus pures \\\

Un chef-d'œuvre de sculpture bien connu, l'un des joyaux du Musée du Capitole, évoque aujourd'hui encore cet art si vivant de l'Italie primitive vivifiée par l'Ionie. C'est la Louve de bronze du Capitole. Elle représente incontesta­blement une œuvre de la fin du vie ou du début du ve siècle, contemporaine par conséquent, ou de peu s'en faut, de la pre­mière construction du Capitole.

Aussi haut que remonte le souvenir, la Louve fait partie des collections romaines ; elle se trouvait durant le moyen âge au Latran. On ignore quand et où elle fut trouvée. On l'identifiait autrefois avec une image de la Louve allaitant Romulus et Remus, dédiée en 296 av. J.-C. par les frères Ogulnii au Forum. Les putti que l'on voit aujourd'hui suçant ses mamelles sont modernes : ils datent de la Renaissance. La louve seule est antique, et son style n'a rien de commun avec la date à laquelle se place la dédicace des frères Ogulnii. Petersen a cru pouvoir établir que la Louve dite aujourd'hui « du Capitole » a bien été de tout temps au Capitole (2). Elle serait donc un des monuments originaux de la première consécration du sanc­tuaire de la cité romaine. Cicéron, en effet, parle à plusieurs reprises d'une Louve allaitant un Romulus doré qui, de son temps, en 65 av. J.-C., aurait été frappée de la foudre et qu'il aurait vue, arrachée de sa base, gisant à terre. Or un examen attentif du bronze du Capitole a fait remarquer, le long des pattes de derrière, deux déchirures longitudinales, bordées de petits globules de métal fondu qui semblent bien ne pouvoir provenir que d'un coup de foudre. Le feu du ciel n'aurait donc détruit que le pullo, lequel seul était doré, car le bronze de la louve ne présente aucune trace de dorure ; la louve elle-même n'en aurait que peu souffert.

 

(1) Pline, N. H., 35, 158.

(2) E. petersen, Luna capitolina, IX, 1908, p. 440-456 ; 1909, p. 29-47.—Carcopino, XXV, 1924, 4, p. 1-19 ; 5, p. 16-49.

 

    Sans doute les images de la Louve étaient-elles nombreuses à Rome. Il paraît cependant difficile d'admettre, quelle que soit la fréquence des orages romains, que plusieurs d'entre elles aient été ainsi frappées par la foudre (1). Il est également peu vraisemblable que la Louve que nous possédons soit un butin rapporté par les Romains de Grèce ou d'Etrurie. La légende de la Louve nourricière n'est  sans doute pas particulière  à Rome. En Ionie, Miletos aurait été ainsi allaité. Une stèle de Bologne, dans l'Etrurie du Nord, nous présente l'image d'un fauve, louve ou   lionne,  allaitant  un enfant (2).  Ce mythe en réalité fait partie du  folklore de tous les  pays, puisque M. Rudyard Kipling l'a retrouvé dans l'Inde et l'a illustré de la manière que l'on sait. Nulle part cependant, il ne semble avoir atteint   la même  popularité qu'à Rome. Aucune raison décisive n'a été apportée pour prouver qu'il n'appartint  pas originairement aux tribus latines ou aux Étrusques et qu'il fut  emprunté par  l'Italie à la Grèce.   Il ne suffit pas d'observer que rien n’exclut ni pour la légende ni pour la statue romaine elle-même l'hypothèse d'une provenance  étrangère, il faudrait établir cette provenance étrangère. Jusqu'à preuve du   contraire,  il  paraît légitime de croire que la Louve romaine est bien  autochtone  et  de considérer l'image que nous en possédons comme identifiée par les traces d'un coup de foudre avec celle qui se trouvait dans l'antiquité au Capi­tule.

    S'étonnera-t-on, maintenant que l'on connaît les sculptures de Véies, et en particulier le fragment représentant le corps de la biche, objet du litige entre Apollon et Hercule, qu'une œuvre d'art telle que la Louve ait pu être modelée en Italie, pour

 

(1) G. de sanctis, XXII, 38 (1910), p. 71-85.

(2) P. ducati, Le pietre funerarie felsinee, dans XIV, 1911, n° 195, col. 530, fig. 24 ; A. grenier, LXXXI. p. 536, fig. 140.

 

Rome, vers la fin du VIème siècle ? Nous retrouvons dans les terres cuites de Véies, de Faléries, de Conca, le même réalisme exact et vivant associé à une stylisation puissante, le même soin du détail, la même harmonie des masses et, par-dessus tout l'énergie de l'expression et la simplicité de la ligne. Bronziers réputés, les Etrusques étaient capables de réaliser en mé­tal les mêmes conceptions qu'ils excellaient à exprimer en terre cuite. Ne trouvons-nous pas en Etrurie d'ailleurs, àune époque un peu postérieure  à celle de la Louve, un autre chef-d'œuvre en bronze, la Chimère d'Arezzo, monstre com­posite comme les imaginait volontiers l'Ionie, à la tête et au corps de lion dressant au milieu de son dos un cou et une tête de chèvre et dont la queue retroussée se termine par une tête de serpent (l) ?

Reconnaissons donc dans la Louve du Capitule une œuvre étrusque du temps de Tarquin, exécutée pour Rome, au même titre que les statues de culte et les acrotères du temple capitolin, souvenir expressif du grand art qui, au VIème siècle avant notre ère, fut celui de Rome en même temps que de l'Etrurie.

 

III

l'introduction de l'écriture a rome.

Les Etrusques apparaissent ainsi comme les éducateurs des Romains. Ce sont eux aussi qui leur ont enseigné récriture, et cela, dès le VIIème siècle avant notre ère.

    La doctrine courante, celle que l'on trouve encore exposée dans la plupart des manuels classiques, est que Rome a reçu son alphabet, non des Etrusques, mais directement des Grecs de Cumes.

 

(1) Au Musée de Florence, martua, CXV, p. 310. fîg. 20

 

Les Étrusques n'auraient transmis leur écriture qu'aux Ombriens de l'Italie centrale et aux Osques de l'Italie méridionale, mais non pas aux Latins (1). Telle est la théorie consacrée, depuis 1850, par l'autorité de Mommsen, bien que Mommsen lui-même ait plus lard, à demi-mot, il est vrai, indiqué une solution moins paradoxale (2). Le chasse-croisé qui rattache à l'écriture étrusque celle des Osques voisins de Cumes, et à Cumes celle des Latins voisins des Étrusques, semble en effet assez étrange. Il apparaît au contraire, aujourd'hui, que les Latins ont reçu leur alphabet des Etrusques, comme les Osques et les Ombriens, mais non pas le même alphabet. L'alphabet latin est l'alphabet étrusque ancien, celui des Osques et des Ombriens est un alphabet étrusque plus récent.

    L'écriture était d'un usage courant en Etrurie, dès le début du VIIème siècle au plus tard. Une découverte récente en apporte la preuve : c'est celle, dans une tombe pourvue d'un riche mobilier d'ivoires sculptés de style oriental et que l'on peut dater, en chiffre rond, de l'an 700, d'une tablette à écrire en ivoire portant, gravé à la pointe sur l'un des côtés de son cadre, un alphabet complet (3). Cet alphabet, le plus ancien de tous ceux que l'on connaît, en Grèce aussi bien qu'en Italie, est essentiellement le même que plusieurs autres qui avaient été trouvés autrefois en Etrurie, incisés sur des vases prove­nant de Cervetri et de Véies ou peints sur la paroi d'une tombe voisine de Sienne (4). Les uns peuvent être datés de la seconde moitié du VIIème ou peut-être du début du VIème siècle ; celui de Sienne n'est peut-être pas antérieur au début du Vème siècle. Leur ensemble embrasse toute la période archaïque de la civilisation étrusque.

 

(1) F.sommer,CL, p.25; C D.Buck, XLI,p.25; kirchhoff,LXXXIX, p. 129 sq.

(2) V.1882, p. 95. 

(3) A. minto, CXII, p. 236 sq.

(4) Alphabet de Cervetri : lepsius, VI, 1836, p. 106-206 ; anziani  Mélangea Cagnat, 1912, p. 17-30. Alphabet de Formello, près de Veies : V, 1S82, p. 91 sq, ; breal, X, 1883, p. 147-160. Alphabet de Colle, prêt de Sienne: LI bis, n° 176 b.

 

Un même alphabet s'est donc trouvé en usage en Etrurie durant au moins deux siècles. Quelle qu'en soit l'origine, qu'il provienne de Cumes, comme on l'admet communément, ou qu'il représente un type plus ancien que celui des Chalcidiens de Cumes, il dérive incon­testablement d un modèle grec. L'alphabet étrusque archaïque n'est autre qu'un alphabet grec complet de vingt-six lettres.

006--- Alphabet étrusque et les alphabets latins archaïques.

    C'est  dans  cet  alphabet   que sont écrits les   plus  anciens documents épigraphiques, non seulement d'Étrurie mais du Latium et de Rome. Ces derniers sont rares; ils suffisent cependant pour permettre de juger de leur paléographie. C'est tout d'abord la fibule célèbre de Préneste, portant l'inscription Manios med fhe fhaked Numasio : Manius me fecit Numerico, datée, par la forme même de la fibule, du VIIème ou, au plus tard, du VIème siècle. C'est ensuite l'inscription du cippe mutilé trouvé en 1899 sous le pavage noir du Forum romain, devant le Comitium. On ne saurait affirmer, remarque très juste­ment M. Pais, que l'inscription du Forum soit du VIème du Vème ou même du IVème siècle. Mais son écriture est nettement celle des alphabets étrusques archaïques. C'est aux mêmes alphabets que se rattache l'inscription incisée à la pointe sur le vase connu sous le nom de vase de Duenos, quoiqu'elle apparaisse clairement beaucoup plus récente et ne puisse être datée que du IVème siècle (1). Un coup d'œil sur le tableau ci-joint permettra de s'en rendre compte.

    Vers la fin du vie ou plutôt le début du ve siècle, on aperçoit en Etrurie une modification de l'alphabet gréco-étrusque pri­mitif. Les occlusives sonores b et d qui, dans la phonétique étrusque, ne se distinguaient pas des sourdes, disparaissent, ainsi que la voyelle o. Les alphabets commencent donc par les lettres a, c, e, v,(2). Certains suppriment même la lettre c qui fait double emploi avec k. Deux cippes de Chiusi, par exemple, donnent la série : a, e, v, z..... (3). L'o fait défaut partout ; la voyelle u suffisait aux Etrusques. Par contre, un nouveau signe apparaît dans les alphabets et les inscriptions, le signe 8 = f, dont l'origine demeure d'ailleurs objet de dis­cussion (4). Une telle réforme mettant l'écriture en harmonie avec la phonétique paraît l'œuvre d'une volonté réfléchie et intelligente; c'est une véritable réforme orthographique. C'est cet alphabet diminué de ses sonores ainsi que de la voyelle o et augmenté du 8 = f, qui se trouve en usage chez les Osques et les Ombriens, soit que ces peuples n'aient appris àécrire que postérieurement àla réforme orthographique étrusque, soient qu'ils aient suivi aveuglément, et sans se rendre compte du génie différent de leurs parlers, l'exemple des Étrusques. Rome, au contraire, est restée fidèle àl'ancien alphabet. Les lettres qui ne correspondaient "à aucun son latin, comme les aspirées cp = p + h ; x = k + h, ont seules disparu. Pour exprimer le son f', noté dans l'inscription de la fibule de Préneste parle groupe digamma + h : FH, les Latins se sont plus tard contentés du simple digamma : F ; ils n'ont jamais

(1) dressel, VI, 1880, p. 158-195; bréal, X, 2, 1882, p. 147-168; pinza, XIV, 15, col. 643-553.

(2) P. e. le vase de Bomarzo, présente comme le type de l'alphabet étrusque, par bréal, XI, 7, 1892, p. 129-154 ; cf. barnabei, XVlIi, 1897, p. 509.

(3) II bis, n08 1372 et 1373, et gamurrini, VI, 1871, p. 155-166, pi. L.

(4) Voir, en dernier lieu, xogara, IV, 1920, p. 13; note 1.

 

employé le 8 étrusque. Ils n'ont achevé leur réforme ortho­graphique qu'à la fin du IVème siècle, en 312 avant Jésus-Christ, lorsque l'autorité du censeur Appius Claudius Caecus confirma la troisième lettre C dans sa valeur de gutturale sourde et introduisit à la septième place, au lieu du Z qui ne servait pas un signe nouveau G, destiné à noter la gutturale sonore. A partir du début du Ve siècle, l'évolution de l'écriture latine apparaît donc indépendante de celle de l'écriture étrusque.

    Tant que l'on considérait comme étrusque le seul alphabet réformé du v' siècle, il était donc naturel de chercher ailleurs qu'en Etrurie l'origine de l'écriture romaine. Etant donnée la, parenté de l'alphabet étrusque archaïque avec celui de Cumes il était légitime de faire dériver directement celui de Rome de celui des Grecs de Cumes. Mais aujourd'hui, nous connaissons en Etrurie un alphabet complet fournissant toutes les lettres qui furent en usage à Rome. La vraisemblance n'est-elle pas que les Romains aient eu pour maîtres d'écriture les Etrusques, leurs plus proches voisins, plutôt que les Grecs de Cumes?

    Un détail enlève toute hésitation à cet égard. C'est la transformation du gamma grec en C latin. Si l'alphabet latin donne la troisième place au C et non au G, la faute n'en peut incomber qu'aux Etrusques. C'est la phonétique étrusque qui confondait la sonore g et la sourde c ; c'est donc en Etrurie que le • grec servit à noter le son intermédiaire entremet c qui était celui de la langue étrusque. Les Romains, au contraire, n'ont jamais confondu les sonores et les sourdes. La preuve en est qu'ils ont introduit dans l'alphabet le signe nouveau G pour marquer la gutturale sonore. Si la confusion, étrangère à la phonétique, a régné durant un temps dans l'écriture, elle pro­venait de ce que l'écriture était d'origine étrusque. Pour noter l'un et l'autre son, l'alphabet étrusque employait le C. Nous lisons ainsi, sur l'inscription du Forum, le mot RECEI---regei - régi. Le G a dans cemot la valeur de y. Dans le même texte il apparaît dans H0NCE = hunc avec la valeur de c. Dans l'inscription du vase de Duenos nous rencontrons ainsi, l'un à coté de l'autre, les mots cosmis = comis, ou cornes et virco = virgo- C'est en raison de cette indécision ancienne que les Romain ont continué à écrire Caius et à abréger en C. le pré­nom qu'ils prononçaient Gaius et que les écrivains grecs ont toujours noté tilo,-. Si Rome avait emprunté directement son alphabet aux Grecs, la troisième lettre C aurait toujours con­servé la valeur £-et K aurait servi seul pour marquer la gut­turale sourde.

    Ce sont donc bien les Etrusques qui ont appris à écrire aux Romains et cela, dès le VIèmesiècle avant notre ère, au plus tard, puisque l'alphabet conservé par les Romains a disparu dès le début du ve siècle de l'usage étrusque. C'est sous la férule des Tarquins que Rome a fait ses classes.

 

IV

la. TRADITION LÉGENDAIRE ÉTRUSCO-HOMA1NE.

A travers les obscurités d'un long oubli, la période royale de Rome qui connut l'écriture, qui eut ses monuments d'archi­tecture, de sculpture et sans doute aussi de peinture, apparaît comme une grande période de civilisation. Elle eut aussi, toujours en commun avec les Etrusques, semble-t-il, ses tra­ditions légendaires, de caractère sinon même de forme épique.

    En Grèce, le VIème siècle est marqué par la diffusion de la littérature d'imagination. De l'état oral, l'épopée homérique est transposée en rédaction écrite. Il ne paraîtra pas invrai­semblable que les Etrusques, imitateurs de tous les arts hellé­niques, aient eu, eux aussi, leurs légendes épiques. Furent-elles écrites et sous quelle forme, nous l'ignorons. Mais le souvenir s'en était conservé, fort précis, nous le verrons, jusqu'à l'époque impériale. Nous le retrouvons vers le IVème siècle avant notre ère dans l'art figuré étrusque. Il n'a sans doute pas été étranger à la formation de la tradition historique romaine. Ce sont des légendes étrusques très probablement qui ont transmis à l'histoire les indications à la fois précises et fabuleuses que nous possédons sur l'époque des rois. Il y eut certainement un cycle de Tarquin et de ses compagnons. Une étude détaillée de l'art figuré étrusque sur les miroirs, sur les urnes et les cippes funéraires, sur les parois des tombes, permettrait peut-être de recueillir un certain nombre d'élé­ments de la légende historique étrusque. Contentons-nous de signaler ici et d'analyser à ce point de vue un monument, du reste bien connu, les peintures d'une tombe de Vulci.

En 1857, le consul et archéologue français Alexandre François découvrait sur les parois d'une chambre funéraire, aux environs de Vulci, une ample composition à l'extrémité de laquelle figurait un personnage désigné, par une inscription, comme Cneve Tarchu Rumach, c'est-à-dire Cneius Tarquin de Rome (1). La peinture elle-même, par son style, ne saurait

 

(1) martha, CIV, p. 398, fîg. 270; G. koerte, XII, 12 (1897), p. 57-80, fig. p. 70:

 

                                                           roma-quadrata

                                                                                                              Peinture de Vulchi

 

être antérieure à la première moitié du ive siècle. En repré­sentant un épisode des guerres entre Tarquin de Rome et certains héros étrusques, l'artiste se rattachait à une tradition ancienne demeurée populaire chez ses contemporains. Les noms qu'il écrit soigneusement sous chacun de ses person­nages devaient évoquer, dans l'esprit des spectateurs, des souvenirs précis et tout un cycle de légendes. Un récit, alors connu de tous, soutient, pour ainsi dire, cette peinture, de même que les vers de l'Iliade et de l'Odyssée soutiennent les innombrables représentations figurées qu'ils ont inspirées.

    La composition se trouve distribuée en triptyque. A gauche Caile Vipinas délivre de ses liens Macstrna qui devait être le prisonnier de Tarquin. Au centre, les compagnons de Vipinas nommés Larth Ulthes, Rasce et Aule Vipinas massacrent les compagnons de Tarquin : Laris Papathnas Velznach, Pesna Arcmsnas Svetimach, Venli Caules Plsachs. Enfin, à droite, un Marce Camitlnas se prépare à tuer Cneve Tarchu Rumach. Les gardes infortunés de Tarquin portent chacun, comme Tarquin lui-même, un triple nom dont le dernier élé­ment est un ethnique. Mais on ne saurait mettre cet ethnique en rapport avec des villes déterminées. Ces personnages demeurent pour nous des inconnus.

    Il n'en est pas de même, au moins des chefs du parti adverse. Les deux frères Caile et Aule Vipinas reparaissent sur des urnes étrusques, dans un autre exploit; ils surprennent un personnage, d'ailleurs énigmatique, nommée Cacu (1). Le souvenir de l'un d'eux, Caile, a survécu dans la tradition his­torique romaine. Tacite nous le présente comme le héros éponyme du mont Caelius, à Rome (2).

Ce mont, nous dit-il, s'appelait primitivement Querquetulanus en raison du grand nombre de chênes dont il était couvert. Il fut ensuite nommé Caellus, de Celés Vibenna, chef étrusque qui, appelé au secours de Rome avec un corps de sa nation, fut établi en cet endroit par Tarquin l'Ancien ou quelque autre de nos rois.

 

 

(1) Ce serait un enchanteur, envoyé par Marsyas au roi des Tyrrhènes Tarchon. Il a pu être le prototype du sorcier du feu Cacus que tua Hercule, sur le Palatin, d'après la légende romaine,

(2) tac,, Ann., 4, 65.

 

Le grammairien Festus, dans un passage d'ailleurs fort cor­rompu, semble mettre en relation les deux frères Vibenna avec le vicus Tuscus de Rome et même mentionner à leur propos un autre personnage également représenté dans les peintures de Vulci, Macstrna (1).

Celui-ci aussi nous est connu par la mention détaillée que fait de lui le plus célèbre des étruscologues, l'empereur Claude, de qui d'ailleurs peuvent fort bien provenir les indications données par Tacite et par Festus. Dans le discours fameux «qu'il prononça en faveur de l'admission des nobles gaulois au Sénat, discours résumé par Tacite et reproduit in extenso dans une inscription de Lyon, l'empereur érudit s'exprimait aussi :

Servie Tullius, le plus fidèle camarade de Caelius Vibenna et le com­pagnon de toutes ses aventures, après avoir été chassé d:Étrurie avec tous les restes de l'armée de Caelius, vint occuper le mont Caelius auquel il donna ce nom en souvenir de son chef: puis ayant lui-même changé de nom (car, en étrusque, il s'appelait Mastarna) il régna sous le nom de Servius pour le plus grand bien de Rome.

L'épisode auquel il est fait ici allusion devait être une suite de celui que représente la peinture de Vulci : Mastarna avait été pris par Tarquin. Les frères Vibenna délivrent leur com­pagnon et tuent Tarquin. Puis devait venir une série d'aventures au cours desquelles périssaient à leur tour les frères Vibenna. Mastarna recueillait les restes de leur armée et venait s'établir à Rome, où il finissait par régner à la place de Tarquin. Nous apercevons là toute la matière d'un fragment d'épopée qui mêlait les chefs étrusques de Rome et la topographie romaine aux aventures de héros célèbres d'Etrurie.

 

(1) fest., s. v. Tuscus vicus.

On con­naissait encore, au temps de l'empereur Claude, les exploits et les malheurs des frères Vibenna ainsi que la fortune extraor­dinaire de leur fidèle Mastarna. Les livres consacrés par Claude au passé de l'Etrurie, s'ils nous avaient été conservés, nous auraient appris sans doute sous quelle forme le souvenir s'en était transmis. L'hypothèse d'un cycle épique étrusco-romain n'a certes rien d'invraisemblable.

 

V

survivances diverses de la période étrusque dans la civilisation romaine.

Le fait d'avoir ainsi participé, durant une longue et brillante période; à la vie de l'Etrurie a laissé de nombreuses traces dans toute la civilisation romaine des siècles postérieurs. Cette com­munauté primitive avec l'Etrurie a eu pour premier effet de rendre Rome particulièrement accessible aux influences étrusques. De tout temps, même après qu'ils se trouvèrent les maîtres de l'Étrurie vaincue, les Romains ont considéré leurs voisins du nord comme détenteurs de bien des secrets qu'ils ne cessèrent de leur emprunter. Il est donc à peu près impos­sible de distinguer ce qu'ils ont conservé de l'époque pendant laquelle ils furent eux-mêmes étrusques des acquisitions suc­cessives réalisées au cours de leur histoire. La religion, l'art et la culture littéraire même, la vie familiale et sociale, accusent à Rome l'autorité persistante de ses premiers éducateurs.

    De tout temps, Jupiter Capitolin demeura, dans son temple étrusque, le dieu principal de la cité. Les collèges sacerdotaux, ceux des devins en particulier, augures ou haruspices s'inspi­rèrent toujours de la discipline étrusque. Lorsque quelque prodige dépassait leur compétence, le Sénat se hâtait de demander à l'Etrurie ses spécialistes les plus qualifiés. Nous retrouverons à chaque pas, dans l'étude des rites et des doctrines de la religion romaine, cette influence profonde de la religion étrusque.

    Au point de vue intellectuel, T. Live rappelle que l'habitude ancienne des jeunes Romains de famille noble était d'aller par­faire leur éducation en Etrurie, comme plus tard ils allèrent l'achever à Athènes (1). Les jeux romains sont grecs, sans doute, en majeure partie, mais c'est que les jeux étrusques l'étaient déjà (2). La pompe qui les ouvre, et qui apparaît essen­tiellement la même que celle du triomphe, mélange les éléments helléniques à d'autres qui semblent particulièrement étrus­ques (3). Jupiter sur son char, comme le triomphateur, sont costumés à l'étrusque (4). Étrusque est la lourde couronne d'or qu'un esclave supporte au-dessus de la tête du triomphateur et qui ornait le chef de Jupiter. Les licteurs et leurs faisceaux de douze baguettes entourant une hache sont étrusques (3). La hache semble le symbole du grand dieu des peuples de la mer préhelléniques dont bien des croyances survivent parmi les Etrusques; les douze baguettes paraissent correspondre aux douze cités de la confédération tyrrhénienne. La musique, à Rome, est étrusque (6). Les premiers acteurs, les histrions viennent d'Étrurie. Les funérailles romaines, d'un caractère si particulier et imposant, paraissent imitées des funérailles étrusques. En Etrurie, les pleureuses à gages récitent, comme à Rome, la nénie autour du lit funèbre. C'est à l'Etrurie que les Romains ont empruntée l'usage du masque modelé sur la figure du défunt, qui est ensuite conservé dans la famille (7). Leur collection constitue la galerie des ancêtres. Pour le cor­tège funèbre, les masques ancestraux quittent les âmes de

 

(1) T. Liv., 9, 3fi, 3. Cf. mueller-deecke, CX1V, p. 323.

(2) F, weege, XII, 3l (1916), p, 137-138.

(3) A. piganiol, CXXXI, p. 15 sq.

(4) mueller-deecke, CXIV, II, p. 198 sq.

(5) La tomba del Littore, à Vetulonia (Musée de Florence)

(6) mueller-deeckce, CXIV, 2, p. 209 sq.   

(7) A. minto. CXI1, r. 211 et 276.

 

 bois qui les portent, ils sont appliqués sur le visage de quelque figurant. Celui-ci s'ingénie à reproduire les particularités phy­siques du personnage qu'il représente, il a soin de claudiquer si l'ancêtre était boiteux. Les générations d'autrefois accom­pagnent ainsi leur descendant à sa dernière demeure : c'est devant cet aréopage que le plus proche parent prononce l'éloge funèbre.

    C'est du masque funéraire, du soin pris par les Étrusques de conserver la ressemblance du défunt, que dérive l'art du por­trait. En Italie, en Etrurie, depuis le VIème ou même le VIIème siècle et, plus tard, à Rome, le portrait accuse la tendance réaliste; il cherche à représenter l'individu avec ses traits particuliers ; il s'oppose ainsi à l'art grec du portrait qui idéalise l'individu et, d'une image particulière, cherche surtout à dégager un type général. Ce réalisme règne en maître dans toute sculpture funéraire étrusque depuis ses premiers essais jusqu'à l'in­nombrable série des urnes qui nous présentent l'Etrusque, tel qu'il était, obèse ou ridé, étendu sur le couvercle de son sarcophage ou de la cassette qui contient ses cendres.

    En architecture, de même que le temple romain primitif est étrusque, l'ancienne maison romaine, avant l'adjonction de l'oecus grec, reproduit un plan étrusque. Tous les auteurs anciens sont d'accord pour avouer l'origine étrusque de l'atrium autour duquel se distribuent les pièces d'habitation. Tout en hésitant à les suivre dans leurs étymologies et sans arriver à distinguer très nettement le caractère propre de l'atrium, les critiques modernes ne peuvent en chercher le modèle que dans l'architecture étrusque.

    Peut-être même la constitution de la famille romaine est-elle redevable à l'Etrurie de l'un de ses éléments caractéristiques. La femme occupe, à Rome, dans la famille, une place infiniment plus importante qu'en Grèce et que chez la plupart des peuples de même souche que les Latins. Sa situation morale y apparaît en contradiction formelle avec l'état juridique que lui assigne la tradition proprement latine. Légalement, la femme ne compte pas ; elle n'a aucun droit. La phrase célèbre du vieux Caton définit sa situation de perpétuelle mineure : « nos ancêtres ont voulu que la femme soit en la possession et sous le pouvoir de l'homme : in manu et potestate virorum ». Elle n'hérite pas; la parenté par les femmes n'est pas prise en con­sidération dans les relations juridiques de famille à famille. Le droit romain correspond assez exactement, en tous ces traits, au droit grec.

    Et cependant, malgré la  loi, la  femme apparaît, à  Rome, comme la maîtresse au moins dans  la maison.  Tandis que la femme grecque est reléguée dans le gynécée, la  materfamilias trône au centre même de la maison, dans la pièce  princi­pale, largement ouverte sur l'atrium, d'où elle dirige toute la vie familiale. Les inscriptions latines nous montrent fréquem­ment en elles les conseillères et les fidèles compagnes de leurs époux dont elles partagent les  dangers. A l'époque  royale, la légende leur prête un rôle prépondérant dans la vie politique. Jusqu'à la fin de la République, elles n'ont jamais cessé d'exer­cer une influence considérable sur leurs fils et leurs maris et, par eux, dans la cité. Les mœurs corrigent largement, en leur faveur, la rigueur du droit.

    Cette situation doit-elle s'expliquer par une délicatesse par­ticulièrement tendre des anciens Romains ? N'est-il pas plus satisfaisant d'y reconnaître un souvenir de l'organisation de la famille étrusque qui oppose le matriarcat au régime patriarcal latin ? C'est la mère qui, en Étrurie, est le centre de la famille, c'est par les femmes que s'établit la parenté. Les ins­criptions funéraires étrusques mentionnent couramment le nom de la mère, tandis qu'elles omettent souvent celui du père. La noblesse de leur race maternelle n'importe pas moins aux Étrusques que celle de leur ascendance paternelle. La femme, en Etrurie, paraît vraiment au moins l'égale de l'homme. De là vient sans doute que, malgré la deminutio capilis dont elle se trouvait frappée par la loi, la matrone romaine jouit dans la maison de l'importance et de l'autorité que lui attribuaient les mœurs étrusques.

    Le mariage romain d'ailleurs, continue à reproduire jusqu'en pleine époque impériale les cérémonies et les rites du mariage étrusque. Sur les sarcophages romains, comme sur les urnes funéraires étrusques, les représentations nuptiales nous pré­sentent l'épouse voilée, entourée non seulement de ses com­pagnes, mais de ses parents. La formule : ubi tu Gaius, ego Gaia, semble bien faire allusion à l'égalité et à la communauté étrusque plutôt qu'à la subordination sévère du droit latin. Dans la vie morale, comme dans celle de l'esprit, dans la famille, comme dans le plan de la maison, une partie de l'ori­ginalité romaine semble provenir de traditions étrusques, mêlées de façon plus ou moins cohérente à celle des Latins.

 

VI

LA POPULATION ET LES NOMS PROPRES ROMAINS.

La population primitive de Rome nous est présentée, par la tradition, comme formée d'un mélange de Latins et de Sabins, appartenant les uns et les autres à la famille italique et parlant des dialectes assez étroitement apparentés. Celle de l'époque historique nous apparaît, d'après les noms propres en usage durant toute la période classique, composée d'indigènes et d'un grand nombre de familles d'origine étrusque.

    Etablir une distinction nette entre les uns et les autres serait une tâche à peu près impossible, car, en Etrurie même, les noms proprement étrusques se trouvent mêlés à beaucoup d'autres qui paraissent italiques. Bien plus, dans un même nom, aussi bien en Etrurie qu'à Rome, des éléments purement indigènes sont associés à des éléments étrangers aux langues italiques et que l'on peut considérer comme spécifiquement étrusques. C'est que, en effet, en Etrurie même, les Étrusques semblent n'avoir jamais représenté qu'une minorité ethnique, une caste dominante, ouverte d'ailleurs aux indigènes, qui a imposé autour d'elle ses habitudes de dénomination, en même temps qu'elle se laissait influencer et pénétrer par les noms en usage dans les régions où elle étendait sa puissance.

    Les  noms propres, aussi bien italiques qu'étrusques,  sont formés suivant le même principe, c'est-à-dire par dérivation à l'aide d'un ou de plusieurs suffixes.  On y  distingue donc le radical, d'une part et, d'autre part, les suffixes. Or, parmi les radicaux, un bon nombre se retrouvent dans les noms propres d'Asie Mineure; ils appartiennent donc en propre aux Etrus­ques, originaires, selon toute vraisemblance, de cette région. Il en est de même parmi les suffixes. Mais à des radicaux étrusques peuvent se   trouver joints  des  suffixes  italiques  et vice-versa. Il n'en  reste pas   moins que la   plupart des  noms propres romains apparaissent, sinon complètement étrusques, du moins fortement contaminés d'étrusque.

    Signalons tout d'abord, à titre d'exemple, quelques-uns des radicaux de noms romains qui, se retrouvant à la fois en Etrurie et en Asie Mineure, ou même simplement en Asie Mineure, peuvent être qualifiés d'étrusques. Parmi les suffixes, l'un de ceux que l'on peut, sans aucune hésitation, attribuer aux Etrusques est le suffixe -f)voç, latin enna que l'on trouve dans le nom propre des Etrusques : Tup<j-7|v&(, Ras-enna . Il se rencontre, dans les noms de per­sonnes, en Etrurie et à Rome, sous les formes -na, -ina, -ena,-enna : Caecina, Murena, Sisenna . Les Romains le dévelop­pent fréquemment à l'aide du suffixe italique -ius : Herennius (formé sur Herenna), Largennius (formé sur Largennd). Quelques familles, comme les Caecina, gardaient, à l'époque classique, le souvenir de leur arrivée récente de quelque ville étrusque. Tel est également le cas de Mécène, Mecenas. Le nombre et la variété des dérivés proprement romains en -nius,

•mus, -enius, -ennius, -inus, -inius, -innius, formés sur ce premier suffixe étrusque suffisent à indiquer que ce type de noms était extrêmement ancien à Rome.

    On s'accorde également à reconnaître l'origine étrusque des suffixes -a et -u.

Voici, par exemple, le nom étrusque Papas-a , qui appa­raît dans une autre inscription étrusque sous la forme plus récente Paper-is  à laquelle correspond aussi exactement que possible le nom latin Papir-ius. Les noms propres en -a sont nombreux à Rome : Colla, Helva, Sulla, Volca (étr. : Velya). Plus nombreux encore sont ceux dans lesquels ce suf­fixe -a se trouve développé à l'aide d'autres suffixes. Le nom étrusque Ap-as, par exemple, se trouve à la base de noms romains tels que App-e-ius, App-a-ienus, App-a-edius. Les noms latins en -anius, -arus, -atius, -alinius, apparaissent ainsi comme des dérivations secondaires d'une formation primaire étrusque en -a.

Il en est de même pour le suffixe -u. Un radical étrusque Tary, par exemple, produit une double série de noms. A l'aide du suffixe -ni est formé le nom Tary-ni, Tarqu-inius. A l'aide du suffixe -«. Tarx-u, Tarch-on et son dérivé Tarch-on-ius. Un nom étrusque Velu se trouve ainsi à la base du gentilice romain Velo-nius; Capru, à l'origine de Capr-onius. Les noms romains en onius reposent donc, en général, sur une for­mation primitive étrusque.

    Ces deux suffixes étrusques -a et -u ont servi à former non seulement des noms de famille, mais de nombreux sobriquets qui, de surnoms, sont devenus des noms propres : Agrippa, Galba, Pansa, Nasica, Seneca ; Capito, Fronto, Naso, Strabo, Labeo, Cato . Les radicaux auxquels ils sont joints paraissent pour la plupart d'origine italique : Agrippa : né les pieds devant; Galba : obèse, grosse-tête, grand-front, grand-nez, etc. Mais il est incertain, au moins pour quelques-uns d'entre eux, si l'on a affaire à une racine latine ou étrusque. Le surnom Labeo, par exemple, peut venir de labea, lèvre, à moins qu'il ne représente le même radical que l'on retrouve dans les noms Labius, Lab-inus, Lab-enius, Lab-erius, Lab-onius, dont une partie paraît de formation étrusque. Calo, de même, peut être dérivé de l'adjectif calus, sage, aussi bien que de la racine qui a fourni les noms Cal-ni (élr.), Câlina, Cali-nius, Cafonius, Calunius, Calullus, Caledius, CaleHius, Calillius, etc. Ainsi le cognomen de Virgile, Maro, provient certainement du nom étrusque Masa qui a donné, à Rome, les noms Masonius, Maronius.

    D'une façon générale, l'onomastique romaine apparaît cons­tituée de radicaux indifféremment latins ou étrusques, suivis d'une série plus ou moins développée de suffixations. Parmi ces suffixes, les premiers, ceux qui suivent immédiatement le radical, -a, -u,-l: Coc-l-es, Orb-il-ius; -n : Semp-ro-nius, Lab~ er-ius; -s: fa-s-ius, Farius, Vol-u-s-ius; -/ : Pisi-d-ius, Tarc-on-t-ius apparaissent très souvent d'origine étrusque, car ils se retrouvent non seulement en Etrurie, mais aussi en Asie Mineure. Mais la terminaison -ias est latine. La plu­part des noms romains sont donc ou entièrement étrusques et latinisés seulement par leur désinence, ou bien portent la marque étrusque dans une partie seulement de leurs suffixes. Nombreuses étaient donc les familles romaines qui tenaient leur nom d'un ancêtre étrusque ou étrusquisé. Les deux langues latine et étrusque paraissent, en outre, avoir à l'origine et durant une période assez longue, confondu dans la forma­tion des noms propres leurs moyens de dérivation. L'impres­sion qui se dégage de l'étude de l'onomastique confirme bien celle qui nous semble résulter d'un examen d'ensemble de la plus ancienne civilisation romaine; nous y voyons l'effet d'un mélange intime et prolongé des deux populations et de la pré­pondérance exercée par les Etrusques.

    Ainsi, lorsque au Palatin ou au Forum, après avoir écarté les débris de l'époque impériale, l'archéologue pénètre plus profondément dans le sol, il y trouve les fondations de l'époque républicaine, reposant elles-mêmes sur de puissantes assises de gros blocs de tuf obscur dont il ne sait plus préciser ni l'époque ni la destination, mais qui, ensevelies sous la terre, et ignorées des Romains de l'époque historique, ont donné au sol sa consistance, son relief et la solidité de son assise. Pour peu que l'on s'attache à l'étude de la civilisation romaine, on aper­çoit ainsi, à la base de son développement, les assises obscures mais puissantes que, dès le début de l'histoire, le peuple étrusque a posées partout en Italie. Les détails de l'histoire royale demeurent sans doute incertains. Mais on ne saurait révoquer en doute ni la réalité de cette période étrusque ni son extrême importance.

 

 

CHAPITRE III ROME ET L'ITALIE

I

la RÉACTION INDIGÈNE : LATINS ET SABINS.

De tout temps et avec une intensité particulière aux époques anciennes, l'Italie a dû présenter le contraste qui frappe encore aujourd'hui entre la brillante civilisation des villes et la rudesse des campagnes. Les cités, où se rencontrent et vivent les uns à côté des autres des représentants non seulement de toutes les contrées italiennes mais du monde, atteignent le niveau de culture le plus élevé. Les campagnes au contraire, celles surtout qui se trouvent à l'écart des grandes voies de commu­nication et qu'isole à la fois la nature des lieux et la pauvreté de leurs habitants, poursuivent jusqu'à nos jours une vie extrêmement primitive. Que l'on s'écarte même à une faible distance de Rome et de Naples, on se trouvera au milieu d'une population demeurée extrêmement fruste. Une quasi-barbarie voisine avec le développement artistique et intellectuel le plus admirable.

    Ces masses rurales et montagnardes que la civilisation moderne, aujourd'hui encore, a effleurées à peine, repré­sentent à la fois une faiblesse et une précieuse réserve de forces. Ces familles arriérées ne prennent qu'une part minime à la vie sociale et économique du pays, mais elles préparent pour l'avenir une race d'hommes vigoureuse, capable de déployer, une fois éduquée, toute l'intelligence et le savoir-faire du citadin, en y ajoutant une énergie, une abnégation, un mépris de la peine et une force de résistance, que ne connaissent plus les fils de la ville habitués à une existence plus douce et plus facile. Du paysan italien l'artiste goûte le pittoresque et les allures primitives, l'homme politique et l'économiste déplorent l'anachronisme qu'il constitue. L'histo­rien peut apprendre de son exemple, nous paraît-il, à conce­voir de façon au moins intelligible et vraisemblable le carac­tère propre et les vicissitudes de la civilisation romaine primitive.

    L'histoire de Rome et de l'Italie ancienne n'est pas seulement celle des villes étrusques ou grecques, mais aussi des nombreuses tribus indigènes des plaines, des collines et des montagnes.

    Les Étrusques dans l'Italie centrale comme les colons grecs dans le Midi avaient, en créant des villes, introduit dans la péninsule les germes d'une vie politique et sociale nouvelle. Dans leurs cités, les industries, les arts, les idées issues du long développement des sociétés asiatiques et méditerra­néennes, portaient des fruits à peine parfumés de la saveur proprement italienne. Mais tout autour d'eux, dans les vastes espaces de l'arrière-pays, les tribus indigènes prolongeaient les traditions de la vie primitive agricole et pastorale telles qu'elles s'étaient constituées durant les longs siècles de la préhistoire. Les campagnes échappaient à l'empire des villes.

    A la différence des Grecs, les Etrusques avaient au moins essayé, semble-t-il, de pénétrer les masses indigènes qui les environnaient. Ils en avaient assimilé une partie qu'ils avaient admise avec eux dans leurs cités. Le progrès de leur puissance, dés le VIIème et surtout au cours du VIème siècle, nous fait assister de leur part à un véritable essaimage, depuis les villes côtières, vers l'intérieur des terres italiennes. La confédération des cités tyrrhéniennes avait conçu, semble-t-il, et entrepris de réaliser le vaste projet d'un empire italien, dominant par le moyen de nouvelles confédérations de villes, la vallée du Pô au nord de l'Apennin et les plaines de Campanie au sud du Latium (1). Pour la prospérité de ses industries qui avaient besoin de main-d'œuvre, pour le développement de son com­merce qui exigeait une clientèle et pour la nourriture de ses villes, l’Etrurie s'était faite l’éducatrice des Italiens. Mais sa puissance, solidement assise sur la côte, se heurtait, au delà du Tibre, à la barrière des montagnes de l'Ombrie. Au sud de l'Ombrie, les Sabins, puis les divers petits peuples qui les séparaient des Samnites, demeuraient indépendants sur toutes les hauteurs qui, de la plaine côtière, s'élèvent peu à peu vers l'Apennin. Les tentatives de pénétration et les attaques étrusques avaient dû avoir pour effet de mettre en mouvement les peuples indigènes (2). La demi-éducation recueillie au cours des guerres défensives rendait, à la longue, redoutables pour les riches cités tyrrhéniennes le nombre et le courage des tribus montagnardes.

    Dans le Latium, Rome étrusque avait réussi à détruire Albe latine. L'Étrurie avait assuré par la fondation de Tusculum la sécurité de la campagne romaine et des routes qui la parcouraient contre les retours offensifs des montagnards. Au début du ve siècle, en 499 ou 496, nous trouvons au lac Régille les Latins alliés de Tarquin en face des Romains (3), mais quelques années plus tard, en 493, les annales romaines mentionnent le traité de Spurius Cassius où il n'est plus ques­tion ni de Tarquin ni des Étrusques et qui sanctionne l'alliance entre les Latins et Rome. Les Latins, ce sont sans doute quel­ques villes étrusquisées comme Rome elle-même et dans les ruines desquelles se retrouvent des fondations et des débris d'architecture étrusque, ce sont les clara oppida dont parle Pline (4),

 

(1) Cf. homo, LXXXVI, ch. 3. 

(2) Cf. homo, LXXXVI, ch. 3, § 4.

(3) T. Liv., 2, 19; Dion. hal., VI, 3. 

(4) plin., N. H., 3, 69.

 

mais ce sont surtout les trente populi ou tribus qu'associe annuellement le sacrifice offert en commun au Jupiter latin du Mont Albain (1). Outre les Monts Albains, le Latium comprend les Monts Lépins demeurés aujourd'hui si sauvages et une partie des plaines qui s'étendent à leurs pieds. Durant tout le vc et la première moitié du ive siècle, jus­qu'en 342, où Rome l'emporte définitivement sur Tusculum, Latins et Romains apparaissent étroitement unis. Il semble même bien que les intérêts latins, la politique de Tusculum, plus encore que celle de Rome, dominent la conduite de la Ligue latine (2). Les Latins ont pris sur la rive gauche du Tibre la prépondérance qu'y exerçait autrefois l'Etrurie.

    La défaite de l'Etrurie à Rome et dans le Latium semble due à un autre peuple indigène, les Sabins, chez qui l'on aperçoit, sans doute, bien des traces de l'influence étrusque mais qui avaient réussi à sauvegarder pleinement leur autonomie. Ce sont les Sabins qui, vers la fin du vie siècle ou plutôt au début du ve siècle, ont enlevé Rome aux Etrusques (3).

    La tradition romaine place en 509 la révolution républicaine contre Tarquin. C'est en 504 que les annalistes rapportaient l'arrivée à Rome du Sabin Atta Clausus, ancêtre de la famille des Claudii, avec tous ses clients dont 5 000 auraient été en état de porter les armes (4). Il s'agirait donc, si l'on peut prêter quelque foi à ce chiffre, d'une immigration Sabine de 20 000 à 25 000 personnes. Ce fut le noyau de la tribu Claudia dont les terres se trouvaient du côté de la Sabine, au nord de l'Anio.

    D'autres familles romaines, comme celle des Valerii, reven­diquaient également une origine sabine. Or les Fastes consu­laires nomment plusieurs Valerii durant la première moitié du ve siècle. Des Claudes exercent le consulat en 495 et 471. En 487 apparaît un Sicinius Sabinus.

 

(1) A. grenier, LXXXI, p. 50-54.

(2) A. piganiol, Romains et Latins, dans X, 38 (1920), p. 285-316, partie. 297 sq.

(3) Cf. homo. LXXXVI, 1. II, ch. 1.

(4) E. albertini, La Clientèle des Claudii, dans X, 24(1904), p. 247 sq.

 

Enfin, en 460, la tradition mentionne un chef sabin, Appius Herdonius qui, par surprise, se serait emparé du Capitole. Jusqu'à l'époque de Caton, Rome fut souvent considérée comme une ville sabine et l'on admettait couramment que les Romains descendaient des Sabins. Nous croyons pouvoir nous rallier entièrement à l'hypothèse émise par M. Ettore Pais, d'une conquête de Rome par les Sabins, vers le milieu du vc siècle, au plus tard (1).

L'alliance avec les Latins et la conquête sabine marquent, au début de l'ère républicaine, une réaction des anciennes tradi­tions indigènes contre la civilisation méditerranéenne et urbaine des Etrusques. Les Latins sont des paysans, plus que des citadins. Les Sabins sont surtout des montagnards. Au moment où les Romains conquirent la Sabine, ils y trouvèrent encore la population dispersée en petits groupes, dans des villages ou même des exploitations rurales isolées. Ce sont donc des campagnards qui prennent possession de la ville deRome. Les nouvelles familles qui, dès lors, y exercent la prépondé­rance politique, demeurent établies dans leurs domaines. Les gentes patriciennes sont essentiellement rurales. La terre constitue leur fortune. Les travaux agricoles occupent l'activité de tous leurs membres. Chefs et clients se rendent à la ville chaque neuvième jour, aux nondines, pour le marché et l'ex­pédition des affaires publiques. Sur le Forum consacré jadis par les Etrusques on crie les oignons. L'inscription gravée sur le cippe mutilé du Forum rappelait, semble-t-il, qu'il était interdit de faire stationner les bêtes de somme (jouxmenta = fumenta) près du prétendu tombeau de Romulus. Non loin de là, les patres se réunissent au Comitium pour préparer les motions qui, tout à l'heure, les ventes achevées, seront sou­mises aux citoyens rassemblés pour quelques heures dans la cité. La campagne désormais l'emporte sur la ville, l'agricul­ture sur le commerce, la terre sur l'esprit.

 

(1) ettore pais, XXIlI, 2. 1909, p. 358-379, et CXXIII, 1. p. 347-364.

 

Le peuple romain devient un peuple de paysans, gouverné par une aristocratie de propriétaires fonciers.

    Deux siècles de vie rustique, obscurs et presque aussi incer­tains que la période royale elle-même, succèdent ainsi au pre­mier et brillant essor de l'époque étrusque. Ils ont consommé l'union du peuple romain avec la terre latine. Ils ont confirmé la nation, formée d'éléments divers, dans ses qualités de téna­cité et d'âpreté. Durant tout ce temps, le peuple romain cul­tiva la terre et lutta pour la vie, contractant les traits dont la postérité lui a fait gloire, une énergie inlassable et un âpre patriotisme. Paysan et soldat, il a mis son idéal à conserver la terre de ses pères et à l'agrandir par la conquête. Dur pour lui-même, il l'est également pour les autres. Une fidélité obstinée l'attache à ses usages anciens et le détourne de toute nou­veauté. L'étranger et ses mœurs, le voisin, est l'ennemi; un seul mot, hostis, désigne à la fois ce qui n'est pas romain et ce qui est odieux. La vertu et la simplicité romaines trouvent leur sauvegarde dans la plus complète étroitesse d'esprit.

    La tradition classique a popularisé à l'envi le portrait idéal du Romain de l'ancien temps, adonné de toutes ses forces aux travaux des champs et ne quittant la charrue que pour prendre l'épée. C'est Cincinnatus (1), c'est Manius Curius que les ambassadeurs samnites tentent en vain de corrompre et qui repousse leur or, préférant rester pauvre mais commander aux peuples riches (2). Ce sont les lois somptuaires de la vieille république veillant jalousement sur les dépenses des particu­liers (3).

 

(1) T. Liv., 3, 25-29. Les envoyés du Sénat le trouvent en train de labourer son champ au Transtévère ; ils l'invitent à mettre sa toge pour entendre l'ordre du Sénat qui lui confie la dictature. Seize jours plus tard, l'ennemi vaincu, Cincinnatus vient reprendre ses labours.

(2) Flor, 1, 13, 22. Les Samnites le trouvent dans sa modeste cabane, en train de cuire lui-même les navets de son dîner.

(3) Un trousseau de mariage ne peut compter plus de trois robes à bordure de pourpre. Interdiction des couronnes d'or, à la mode étrusque. Défense de louer des pleureuses pour les funérailles. Le nombre des joueur» de flûte, pour le plus grand enterrement, ne doit pas dépasser dix. En 275, le consulaire P. cornelius rufinus est rayé du Sénat pour avoir été trouvé possesseur d'une vaisselle d'argent pesant dix livres. Les ambassadeurs de Carthage, à la fin de la première guerre punique, reconnaissent  chez tous les sénateurs romains qui les reçoivent le même service de table. Le vieux Romain se contente d'une vaisselle de terre noire et ne possède, en argent, que la salière, etc.

 

L'enthousiasme rétrospectif des historiens se complaît àopposer l'austérité romaine au luxe « étranger ». Il exalte cet esprit absorbé tout entier par les soucis pratiques. La spéculation abstraite, les jeux de l'imagination et de l'intel­ligence seraient demeurés totalement inconnus à cette dure vertu. Et cette rudesse aurait fait la force de Rome. C'est parce que le Romain était volontairement demeuré le plus fruste des peuples italiens qu'il aurait vaincu tous les autres.

    Que ce tableau consacré par la tradition corresponde à quelque réalité, nous n'en voulons pas douter. Il représente sans doute exactement certains traits du caractère romain, disons même les traits dominants d'une partie de la popula­tion romaine, de la partie la plus importante de cette popula­tion, de celle au moins qui détenait le pouvoir politique. N'ou­blions pas cependant que, même aux mains des Latins et des Sabins, Rome demeure une ville et une grande ville. Les indigènes se sont emparés de la cité fondée par les Étrusques, mais ils ne l'ont pas détruite. L'ancienne population y est demeurée. Elle n'a pu y subsister, elle qui ne possédait pas la terre, que par son industrie. La prospérité et l'importance de Rome étrusque était due, semble-t-il, au grand commerce dont elle était l'entrepôt. Rome sabine conservait tous les avantages de sa situation au passage du Tibre, entre l'Italie du centre et celle du midi. Bon nombre de ses habitants durent continuer, quoique peut-être avec plus de difficultés qu'auparavant, à servir d'intermédiaires entre les villes étrusques et les populations du centre et du sud de la pénin­sule. Cette activité était, pour eux et pour la ville elle-même une inéluctable nécessité. Le sol assez maigre qui entourait Rome était incapable de nourrir une agglomération tant soit peu nombreuse. Obligée d'importer des céréales (1), la cité devait par l'industrie et le commerce se procurer les ressources nécessaires pour les payer. Il lui fallait travailler et produire pour subvenir à ses besoins alimentaires.

    A côte de l'aristocratie campagnarde, ne voyons-nous pas apparaître du reste, dans l'histoire traditionnelle, et cela dès le lendemain de la révolution républicaine, une plèbe essen­tiellement urbaine dont le travail est jugé indispensable à la vie de la cité ? On connaît l'apologue des membres et de l'es­tomac conté à la plèbe retirée sur le Mont Sacré. Cette plèbe regrette les temps étrusques. Tandis que Porsenna assiège Rome, les chefs républicains craignent de la voir ouvrir les portes à l'ennemi et prennent contre elle toutes les précau­tions (2). Nous n'irons pas chercher ailleurs que dans cette population d'artisans et de commerçants constituée au cours de l'époque étrusque l'origine, si discutée, de la plèbe romaine. Elle est la population urbaine par excellence, conservant l'es­prit, les traditions et les industries de Rome étrusque. Ses conquêtes politiques, du Vème au IIIème siècle avant notre ère, témoignent de son importance sans cesse croissante dans l'existence nationale. A côté du Latin et du Sabin rustiques elle représente l'intelligence et les arts méditerranéens.

    Rome, du reste, n'a pu vivre deux siècles complètement isolée du reste de l'Italie. Par son commerce, par les mille besoins journaliers de la vie, elle se trouvait en relations avec l'Étrurie aussi bien qu'avec la Grande Grèce et la Sicile. Elle n'a pu manquer de subir leur influence. Grande ville elle-même, elle devait être nécessairement amenée à rivaliser avec les autres grandes villes qui l'entouraient ou qu'elle était amenée à connaître.

 

(l) T. Liv., 2, 34; 4,25; 4, 52,etc.

(2) T. Liv., 2,9.

 

La vie italienne générale à laquelle elle a nécessairement participé, ravivant les souvenirs l'époque étrusque, y dut entretenir de tout temps une vie intellectuelle et artistique, un degré de civilisation générale très supérieur à celui que conduit généralement à supposer l'austérité rigou­reuse de l'antique vertu.

C'est sur ces éléments souvent méconnus de l'ancienne civi­lisation romaine que nous voudrions insister dans ce chapitre.

 

II

rome et les grecs d'italie.

Révoltée contre Tarquin et les Etrusques, Rome trouvait,au vc siècle, des alliés naturels en Italie. C'étaient les Grecs et, en particulier, les Syracusains qui tenaient le premier rôle dans la lutte de l'hellénisme contre l'Etrurie.

    Les relations de Rome avec les Grecs d'Italie devaient se faire par terre et par mer. L'importance de la voie de terre qui, à l'est des Monts Albains et Lépins, par la vallée du Sacco, rejoint celle du Liris, ressort des interminables guerres des Romains et des Latins contre les Eques et les Volsques qui leur barrent le chemin. Mais les convois importants de matières lourdes, de blé par exemple, arrivaient à Rome cer­tainement par mer. Etaient-ils transbordés à l'embouchure du Tibre, parvenant ainsi jusqu'à Rome par voie d'eau, ou plutôt le commerce maritime à destination de Rome n'emprunta-t-il pas longtemps le port étrusque de Caere ? Le premier établis­sement romain à Ostie, à l'embouchure du Tibre, ne semble pas remonter plus haut que le ive siècle. Caeré, d'autre part, quoique étrusque et refuge des Tarquins, paraît avoir entretenu de tout temps avec Rome des relations excellentes et, sans aucun doute, de part et d'autre également intéressées. Son port put fort bien, jusqu'à ce qu'au IIIème siècle Rome fût devenue une  puissance  maritime, avoir servi couramment aux Romains.

    Ce que Rome demandait à la Sicile, c'était tout d'abord du blé.   Nous  trouvons chez   T.  Live mention  d'achats de blé sicilien  pour les années 486, 435, 411, avant notre ère. C'était de Sicile également  que Latium aurait tout d'abord reçu son vin et son huile; ce sont des Siciliens qui auraient appris aux Latins à cultiver la vigne et l'olivier. On trouve, semble-t-il, un souvenir de ces influences civilisatrices dans l'édification à Rome, dès le début du Vème siècle, d'un temple à la déesse sicilienne Cérés associée, à la mode étrusque, à Liber (Bacchus) et à Libéra (probablement Demeter). L'architecture du temple était étrusque. Mais  on avait fait appel  pour la décoration  à deux   artistes grecs, Damophilos  et Gorgasos, qui s'établirent à Rome. Le culte de Cérés paraît avoir été desservi jusqu'à l'époque classique par une prêtresse d'origine sicilienne. C'est aussi durant cette période que sont intro­duits à Rome Mercure, le Dieu grec du commerce, et Apollon, la grande divinité panhellénique du ve siècle.

    Les Romains se trouvent également dès le ve siècle en rela­tions avec Marseille. De Marseille serait venue Diane à qui l'on construisit un temple sur l'Aventin et dont la statue de culte reproduisait l'image d'Artémis, la grande protectrice des Phocéens. Un peu plus tard, en 396, lorsqu'après de longs efforts les Romains se sont emparés de Véies, c'est dans le Trésor de Marseille qu'ils déposent le cratère d'or offert à Apollon Delphique en reconnaissance des avis de son oracle, Après l'incendie gaulois, Marseille contribue à la recons­truction de Rome. Rome entretient à ce moment des relations si excellentes avec les Grecs d'Occident que les échos qui parviennent jusque dans la Grèce propre de sa prise par les Gaulois la représentent comme une ville grecque mise à mal par les Barbares hyperboréens (1).

    Les convois de ravitaillement n'introduisent pas seulement dans le Latium des divinités helléniques, mais aussi des idées de toute sorte, morales, sociales et politiques.

    L'aristocratie paysanne latine et sabine mise en possession d'une grande ville comme Rome devait être amenée à chercher des règles d'organisation. Où trouver les modèles d'un système politique pouvant donner satisfaction à la plèbe urbaine, sinon dans les cités florissantes et populeuses de Sicile et de Grande-Grèce ? Le Vème siècle est précisément pour elles une période non seulement d'extrême prospérité matérielle, mais de puissant rayonnement intellectuel. Pour la rhétorique, la Sicile devance l'Attique. Platon se réfugie à Syracuse, Hérodote vient s'établir à Thurium en Grande-Grèce, colonie athénienne fondée en 446 vers l'emplacement de Sybaris détruite par Crotone à la fin du VIème siècle. Cette région de l'Italie grecque, le Bruttium, apparaît même comme un terrain d'expériences sociales extrêmement curieuses.

    C'est là que se localise, à la fin du vie et au début du Vème siècle, l'histoire de Pythagore, dont le souvenir a laissé une trace si profonde dans l'imagination de toute l'Italie et de Rome en particulier. Au retour de ses voyages en Orient et jusque dans l'Inde, après avoir essayé sans succès d'établir son école en Grèce, Pythagore vint enseigner à Tarente.

 

(1) plut., Camil., 22.

 

Puis, appelé par les Crotoniates, il exerça sur leur ville une véritable dic­tature morale. En 510, après la prise de Sybaris, il bâtit près des ruines de la ville l'institut fameux où il rassembla ses dis­ciples en une sorte de congrégation mystico-philosophique. Nous ne pouvons juger de la qualité de sa doctrine. Les caté­chismes conservés sous son nom ne nous en donnent qu'une image grossièrement superstitieuse. Mais ses découvertes mathématiques et ses théories cosmiques classent Pythagore au nombre des grands penseurs de l'antiquité. Son intelli­gence s'était appliquée à la morale et à la politique aussi bien qu'à la métaphysique. Nous saisissons dans toute l'Italie méridionale des traces nombreuses et persistantes de son influence. Son nom, au moins, était parvenu jusqu'à Rome dès une époque ancienne.

On sait que, malgré l'anachronisme évident, la légende romaine faisait de Numa un disciple de Pythagore. S'il est vrai que la tradition résume sous le nom de Numa le long travail d'organisation sociale et religieuse réalisé à Rome sous l'hégémonie sabine, l'anachronisme disparaît. La légende représenterait un souvenir de l'influence exercée sur Rome par les idées morales et par l'activité législative issues, dans l'Italie méridionale, des enseignements du grand philo­sophe.

En 454, la tradition romaine place la rédaction des lois des XII Tables. Ces lois auraient été inspirées de modèles grecs, lois de Solon ou autres. Les décemvirs chargés de les rédiger auraient été envoyés à Athènes et dans les villes grecques d'Italie avec mission de recueillir partout les dispositions les meilleures.   Ont-ils été vraiment à Athènes ? Dans quelle mesure leur œuvre s'est-elle inspirée d'antécédents hellé­niques? Nous n'entendons pas le discuter ici, après beaucoup d'autres. Contentons-nous de remarquer que l'idée seule de rédiger un code indépendant de la religion et de publier des lois était toute grecque. Les vieilles lois indigènes, les lois royales, faisant partie du droit pontifical, sont demeurées jusqu'à la fin du IVème siècle le secret des collèges sacerdotaux. Les XII Tables représentent dans l'histoire du droit romain une véritable révolution dont l'origine, nous semble-t-il, né peut provenir que de cités grecques.

    Parmi les institutions politiques romaines, celles dont la plèbe impose la création paraissent aussi calquées sur des modèles grecs (1). Le tribunat de la plèbe, institué selon la tradition en 471 ou 466, rappelle la magistrature des dé­marches de Syracuse. Les édiles plébéiens correspondent aux agoranomes de diverses cités grecques. La sacrosancta potestas paraît l'équivalent de l 'îspà xai acoÀcç àp/_7J des Grecs. Le droit d'asile, en tout cas, attribué à des sanctuaires grecs de Rome, comme le temple de Cérès, est bien une chose grecque. Grecque également est la statue de Marsyas, symbole de liberté, sur le Forum romain. L'institution même des colonies, qui commencera au IVème siècle, s'inspire évidemment de la colo­nisation grecque. C'est la Grèce qui, par l'intermédiaire de ses rejetons italiens, achève l'organisation de la cité romaine.

    L'originalité romaine n'a donc jamais comporté vis-à-vis des régions d'Italie les plus avancées en civilisation, un iso­lement radical qui eût d'ailleurs été impossible. Elle a consisté au contraire dans la variété des emprunts faits à tous les peuples de la péninsule. Dès le Vème siècle, Rome semble s'être misé résolument à l'école des Grecs. Lorsque, au siècle sui­vant, elle conquiert l'Italie, elle prend possession non seulement  des terres, mais  aussi  des   civilisations  qui,   depuis quatre cents ans, s'y  étaient développées.

 

 

(1) E. pais, CXX1I, p. 260 sq.

 

III

LA   CONQUÊTE    DES    CIVILISATIONS   ITALIENNES.

Au début du IVème siècle,  les Gaulois prennent Rome et la brûlent. Cette catastrophe semble avoir eu pour conséquence l'essor politique de l'État romain. Ce n'est pas tant Rome, en effet, que son ennemie l'Etrurie, qui se trouvait frappée. A l'Étrurie, les invasions barbares avaient enlevé la plus riche peut-être de ses provinces, la plaine du Pô. Surtout, le voisi­nage des Gaulois, en faisant peser sur elle l'incessante menace d'incursions nouvelles, détournait vers le nord l'attention de la Confédération étrusque. Libérant les forces romaines, il leur livrait le midi de la péninsule.

    Au milieu du IVème siècle, en 342, commence la guerre inex­piable contre les Samnites qui a, pour dernière conséquence, la prise de Tarente en 272 et la domination de Rome sur toute l'Italie méridionale.

    Sur les vastes plateaux de l'Apennin central et dans les hautes vallées des petits fleuves qui en descendent aussi bien vers l'Adriatique que la mer Tyrrhénienne vivaient, depuis les siècles préhistoriques, les Samnites proches parents des Sabins. La vie est rude dans ce pays de montagne. Des crêtes couvertes de neige pendant la majeure partie de l'année, un climat rigoureux, une terre maigre, y rendent difficile l'éta­blissement d'une population sédentaire nombreuse. La grande ressource, aujourd'hui encore, demeure l'élevage du bétail. De mai à septembre, les troupeaux de grands bœufs au pelage clair, des myriades de moutons et de chèvres, accompagnés de leurs pâtres, animent les hauts pâturages.

    Du sommet de leurs montagnes, les bergers samnites aper­cevaient à leurs pieds, vers l'est, la vaste plaine d'Apulie avec ses ports et ses villes, et, vers l'ouest, la verte Campanie. Ces plaines désirables leur étaient nécessaires. Sitôt que l'hiver les chassait de la montagne, c'est là qu'il leur fallait aller paître leurs bêtes. Traversant à nouveau le village de la vallée, où était établie leur famille, ils s'acheminaient vers le bas pays qui, du reste, les attendait eux et leurs bêtes pour acheter laine, peaux et viandes. Ce va-et-vient de la montagne à la plaine est demeuré le rythme de la vie dans l'Italie méri­dionale (1).

    Ces échanges entre les deux régions ne s'étaient pas établis et ne se poursuivaient pas sans heurts. La richesse des cam­pagnes du bas pays et de ses villes était une tentation cons­tante pour la pauvreté et la vigueur des montagnards. C'est par le Samnium, semble-t-il, que les populations auxquelles les Grecs ont donné le nom d'Osques sont descendues en Campanie et l'ont peuplée. A la fin du VIème siècle, à l'aube de l'histoire, des montagnards apparaissent de nouveau comme alliés des Etrusques dans la vallée du Vulturne. A la fin du siècle suivant, les Samnites submergent toute la plaine et s'emparent des villes étrusques, comme Nole et Capoue, aussi bien que des cités grecques comme Cumes et Naples, tandis que les montagnards de Lucanie occupent Paestum (2). Du côté de l'est, vers l'Apulie, nous ignorons les rapports qui purent s'établir entre les tribus de l'Apennin et les indigènes de la plaine, Dauniens, Iapyges, Peucétiens, Messapiens et autres (3). Nous trouvons en Calabre des cités grecques florissantes, Brindes et Tarente; en Apulie, sur la côte et à l'intérieur des terres, de grandes villes indigènes riches et prospères. Pour les unes comme pour les autres, les pâtres du Samnium apparaissent un danger constamment menaçant.

 

(1) A. grenier,  La transhumance des troupeaux en Italie et son râle dans l'histoire romaine, X, 25, 1905, p. 293-328.

(2) nissen, CXV, II, 2, p. 681 sq., partie, p. 700, 893.

(3) Ibid., p. 835 sq.

 

    En Apulie comme en Campanie, la civilisation des colonies grecques a conquis les indigènes, Osques ou Iapyges. Dès le milieu du Vème siècle, ces deux régions apparaissent comme les foyers d'une brillante éclosion, sinon intellectuelle, du moins artistique. En Apulie et en Lucanie, des ateliers fabriquent des vases peints qui, peu à peu, évincent les produits attiques. Quelques tombes régulièrement fouillées, parmi un grand nombre qui ont été négligées ou détruites, nous permettent de constater la diffusion dans ces provinces de moeurs, d'idées, d'industries comparables à celles de Tarente ou d'Héraclée. Il en est de même en Campanie, où vient se superposer à l'influence grecque celle des Etrusques qui ont dominé la province durant un siècle au moins, au moment de leur plus grande puissance. Là aussi une céramique peinte indigène rivalise avec les importations grecques. Là aussi quelques tombes, à Cumes, à Noie, à Capoue, à Paestum, nous font connaître une architecture et une peinture funéraires qui suivent sans un retard trop marqué le mouvement de l'art grec et étrusque.

    Les Samnites de la montagne eux-mêmes apparaissent au IVème siècle en possession d'une civilisation qui imite celle de la plaine. Leur capitale, Aufidène, dans la haute vallée du Sangro, sur le versant adriatique de l'Apennin, était une citadelle d'architecture rustique, sans doute, mais établie selon les principes savants de la fortification grecque. Les édifices paraissent avoir été surtout de bois, établis sur des stylobates de pierre; ils n'en comportent pas moins des colonnes et semblent indiquer l'existence d'une vie sociale imitée de celle des cités de la plaine. Les tombes, en tout cas, donnent une haute idée de la richesse de ces montagnards et de l'abon­dance de leurs échanges avec les villes grecques ou hellé­nisées du bas pays (3). Ces tribus vigoureuses d'une région ingrate forment un peuple que ses relations avec l'Apulie et la Campanie ont élevé très au-dessus de la barbarie primitive.

    C'est l'appel de Capoue en même temps, semble-t-il, que les intrigues de Tarente, qui déchaînent la guerre entre Latins et Samnites. Rome est l'alliée, tout d'abord, des villes de Campanie et d'Apulie. Ses armées occupent ces provinces; c'est là que se déroule la lutte. Les trois quarts de siècle durant lesquels elle combattit dans le midi tout hellénisé de la péninsule ont achevé son éducation.

    C'est alors, semble-t-il, que les Romains commencèrent à connaître la richesse, le luxe qui en dérive et, par conséquent, la joie de l'art. T. Live insiste sur l'éclat des armes samnites dorées et argentées (1), la blancheur des tuniques, les bandes de pourpre, les  hautes aigrettes; il énumère les profits en métal,  cuivre, or et argent  que rapporte chaque triomphe. Ce que nous connaissons de la civilisation osque confirme pleinement le tableau qu'il en trace(2). Une peinture d'une tombe de  Capoue, par exemple, nous présente un cavalier samnite. Il est  coiffé d'un casque de bronze à grand  ci­mier, garni d'une abon­dante crinière ; de cha­que  côté se dresse un haut couteau de plume. Un  justaucorps blanc est serré à la taille par une large ceinture à appliques métalliques. Une plaque de métal doré protège la tête du cheval  au dessus  de laquelle se balancent deux aigrettes. Le har­nachement de cuir est garni de rondelles do­rées.

 

(1) T. Liv., 9, 40.

(2) F. weege, Bewaffnung u.  Tracht der Oxker, XII, 24, 1909, p.   141-162.

 

Les  vases  peints de  Campanie  nous  montrent parfois le même armement, dans lequel une fantaisie barbare surcharge les formes grecques. Ces gens aiment la parade. Ils se font représenter sur les parois des chambres funéraires dans leur plus brillant appareil, partant pour la guerre ou revenant du combat chargés de trophées. Ces trophées ne sont autre chose que la tunique bariolée de l'ennemi vaincu fixée à la hampe d'une lance. On peut reconnaître là l'origine de nos étendards.

    C'étaient de rudes et habiles combattants auxquels les Romains empruntèrent bien des détails d'armement. La cava­lerie romaine adopta en particulier le javelot, le bouclier et les manœuvres de celle des Samnites de Campanie. Ceux-ci, en effet, avaient pu profiter des leçons de tactique des Grecs et il fallait que les Romains eux-mêmes fussent déjà en possession d'une éducation militaire savante pour avoir pu se mesurer avec eux. Le bien-être et la civilisation n'avaient pas porté atteinte à l'ardeur combative de ce peuple resté en communications constantes, amicales ou hostiles, avec ses congénères des montagnes. Les peintures funéraires en font foi. Si elles représentent parfois des dames à leur toilette ou des matrones chargées de lourds bijoux, elles figurent plus fréquemment encore des combats où l'on voit les adver­saires déjà percés de coups se précipiter encore l'un sur l'autre, bouclier en avant, lance baissée ou brandissant le javelot.

    Ces combats semblent n'être souvent, il est vrai, que des jeux. La présence de spectateurs et d'arbitres ne laisse, en certains cas, aucun doute à cet égard. On sait d'ailleurs qu'à Rome le nom de Samnites servit à désigner une caté­gorie de gladiateurs armés de toute pièce et que, jusque sous l'Empire, Capoue resta un centre important d'écoles de gla­diateurs. Est-ce donc en Campanie que les Romains s'épri­rent de ce genre de spectacle ? Le premier exemple en aurait été donné à Rome par M. et D. Brutus à l'occasion de la mort de leur père, en 264, c'est-à-dire peu après le moment où Rome avait établi son pouvoir en Campanie. Mais les combats de gladiateurs semblent une institution étrus­que aussi bien que samnite. Le nom générique qui dési­gne à Rome les gladiateurs, lanista, est d'origine étrusque. Il est difficile de décider auquel de leurs voisins les Romains sont redevables de leur goût pour ces jeux sanglants. C'est en Grande-Grèce, en tout cas, à Thurium où ils mirent garnison en 285, qu'ils auraient emprunté les courses de chevaux. Mais les courses de chars devaient être, chez eux, beaucoup plus anciennes et leur avoir été enseignées par les Etrusques. La politique et les guerres qui conduisent leurs armées en Campanie, en Apulie et en Lucanie, mettent les Romains en contact direct avec de brillantes civilisations indigènes, filles de la civilisation grecque d'Italie. Loin de manifester vis-à-vis d'elles la moindre répugnance, ils s'empressent, au contraire, de les imiter.

    Rome, à ce moment, devient la capitale de l'Italie gréco-étrusque. Maîtresse .de la majeure partie de la péninsule, elle bénéficie de tout l'effort de civilisation développé depuis des siècles par les peuples divers qu'elle avait successivement vaincus. En même temps que leurs dépouilles et une partie de leur richesse elle recueillait au moins quelques-uns des élé­ments de prospérité dont ils avaient disposé : industries, commerce, ports, voies de communication ; elle s'ouvrait à leurs hommes et, plus que jamais, à leurs idées et à leurs arts.

    L'an 300 marque véritablement la fin du particularisme romain. Au régime de la cité succède un état politique et social nouveau, le groupement de nombreuses villes et de vastes régions en un ensemble encore mal défini, sans doute, mais soumis à une autorité centrale. Cette évolution si carac­téristique suit de près, en Italie, la transformation correspon­dante de la Grèce et des pays hellénisés d'Asie, où l'empire d'Alexandre puis les royaumes des diadoques mettent fin à l'indépendance des cités et constituent de grands États forte­ment centralisés.

    Si nous nous en tenions à la tradition historique romaine, telle qu'elle nous est présentée par Tite-Live, par exemple, nous nous représenterions cette conquête de l'Italie par les Romains comme la victoire d'un peuple demeuré rude sur des ennemis infiniment plus puissants d'apparence mais affaiblis par leur richesse et le raffinement de leur civilisation. Ce serait, en somme, une sorte de première invasion barbare. Rome aurait détruit l'hellénisme italien. En enlevant leur indépendance à ses voisins, elle aurait porté un coup fatal aux arts et aux industries qu'ils avaient créés. Fière de sa rudesse et méprisant ce luxe qui aurait perdu ses ennemis, elle serait demeurée imperturbablement fidèle à ses vieilles traditions jus­qu'au moment où la Grèce vaincue aurait enfin séduit sa sévérité. La conquête du monde méditerranéen après celle de l'Italie serait de même le triomphe d'un peuple ayant conservé toute la vigueur de sa jeunesse et son énergie rustique sur les civilisations plus avancées de l'Orient. L'histoire de Rome montrerait uniformément la supériorité de la grossièreté sur le développement de l'esprit.

    Ce thème si souvent développé ne nous  paraît pas corres­pondre à la réalité. Nous ne prétendrons pas sans doute que la Rome du ive siècle avant notre ère ait été semblable à Capoue ou à Tarente. Mais aucun fait non plus n'impose l'image d'une Rome  demeurée  barbare et détruisant  brutalement  autour d'elle, sans en tirer profit, tout le développement ancien de la Grande-Grèce et de l'Etrurie. Si les Romains ont vaincu  tous les autres peuples d'Italie c'est que, à certains points de vue au moins, ils étaient leurs égaux en intelligence. La force brutale peut parfois, sans doute, l'emporter sur la civilisation, mais c'est qu’alors la civilisation elle-même souffre de quelque vice interne qui fait sa  faiblesse. Il ne nous   paraît pas, autant que nous connaissions les civilisations anciennes  de l'Italie, qu'elles se  soient trouvées ainsi frappées à mort. Il ne semble même pas qu'elles soient mortes de  la conquête romaine.

    Sans doute Rome a-t-elle beaucoup pillé et détruit en Italie. Elle s'est enrichie des dépouilles des vaincus. Mais aussi bien en Grande-Grèce qu'en Etrurie elle a pénétré dans beaucoup de villes, à Capoue, à Thurium, à Canosa, comme alliée et pro­tectrice plutôt que comme ennemie. Tarente elle-même, prise de vive force, n'a pas été détruite et reparaît florissante au temps des guerres puniques. Nous ne croyons donc pas que l'on puisse dater de l'apparition des armées romaines l'arrêt des industries d'art, notamment delà céramique peinte, dans l'Italie méridionale. Le fléchissement que marquent ces indus­tries durant la première partie du IIIème des causes plus générales, notamment à l'essor nouveau de l'hellénisme après Alexandre et aux changements dans les goûts esthétiques qui en furent la conséquence. La Grande-Grèce se trou­vait dès lors en retard sur le monde hellénique. Nous la voyons, sous la domination romaine, rattraper ce retard dès la seconde moitié du me siècle avec ses céramiques du type de Calés, près de Capoue. Admettons que Rome se trouvât de même en retard sur la Grande-Grèce. Elle n'en participait pas moins à la même civilisation d'origine grecque, implantée en Italie depuis l'établissement des colonies grecques et qui s'était répandue assez uniformément, dans les diverses pro­vinces de la péninsule, depuis le Bruttium jusqu'à l'Étrurie et à la vallée du Pô. Même après la réaction sabine et latine Rome n'a pas cessé de participer à la vie générale de l'Italie. Ses relations avec la Sicile et la Grande-Grèce d'abord, puis ses conquêtes dans le sud et le centre, n'ont fait qu'égaliser peu à peu, pour ainsi dire, entre elle et les régions plus pré­coces ou plus favorisées par les circonstances, le niveau géné­ral de la civilisation.

 

IV

LE DÉVELOPPEMENT ARTISTIQUE A ROME, DU   Ve AU IIIe SIÈCLE.

Les historiens romains semblent s'être fait comme un point d'honneur de mettre leur cité à part du reste de l'Italie et de l'opposer aux peuples qu'elle a vaincus. Nous croyons au contraire qu'il faut l'en rapprocher. Nous imaginons à Rome un développement parallèle à celui des autres grandes villes de la péninsule. Essayons d'en retrouver au moins quelques indices.

    Dès l'ancienne république, les Romains apparaissent grands constructeurs; ils ne tardent pas à se révéler bons architecte Leur piété multiplie les temples. Dès 484 ils auraient dédié sur le Forum, un temple à Castor (1). En 433, ils en élevèrent un autre à Apollon sur le Champ de Mars (2). On a retrouvé récemment quelques vestiges de ces édifices vénérables et l'étude en a donné lieu à quelques constatations fort intéressantes (3).

    Dans les soubassements du temple de Castor datant di l'époque d'Auguste on a reconnu une partie des fondations de l'édifice plus ancien. Ce sont de gros blocs de tuf noirâtre assez grossièrement taillés, dont la disposition est identique àcelle des assises qui forment le soubassement du temple de Jupiter Capitolin ou des très vieux murs que l'on aperçoit encore au Palatin. Du temple d'Apollon on a retrouvé, près du théâtre de Marcellus et du portique d'Octavie, un fort mur d'appui qui devait en soutenir le podium. Les blocs de tuf qui le composent apparaissent très finement et soigneusement taillés et leurs rangées accusent en leur milieu une légère con­vexité de 0,045 (4), artifice d'architecture imaginé en Grèce au ve siècle, pour corriger l'erreur naturelle de la vision. Un pro­grès considérable a donc été accompli au cours du demi-siècle qui sépare la construction du temple de Castor de celle du temple d'Apollon, et ce progrès nous montre les architectes qui travaillèrent à Rome au courant des procédés les plus adroits de la technique grecque.

D'autres restes d'anciens temples reconnus dans le sous-sol de Rome et identifiés permettent de constater que jusque vers le milieu du IIIème siècle, c'est-à-dire à la veille de la première guerre punique, l'ordonnance toscane domina à Rome, aussi bien que dans tout le Latium.

 

(1) T. Liv., 2, 42.

(2) Ibid, 4, 25; 29.

(3) delbrueck, LIX.

(1) R. delbrueck, LIX, p.8 v t 14. 

 

C'est seulement au début du II ème siècle que le plan grec, de forme allongée, et les ordres grecs prirent définitivement la place de l'ancienne tradition architecturale étrusque.

    Ces vieux temples romains ne sont, comme les temples étrusques, que des édifices en bois revêtus de terres cuites polychromes. Mais cette décoration plastique suit le mouvement général de l'art grec. Les figures s'y distinguent du simple ornement et se multiplient. Outre les acrotères et lesfrises, on voit apparaître de véritables frontons dans lesquels figurent les dieux de la mythologie hellénique. Les débris trouvés dans de petites localités du Latium comme Antemnae, Ardée ou Lanuvium ne se distinguent pas des restes beaucoup plus abondants trouvés à Faléries et pour les­quels la destruction de la ville en241 fixe une date extrême. Ces reliefs et ces statues en terre cuite apparaissent iden­tiques en Etrurie, en Ombrie, en Latium et en Campanie. Ils sont le produit d'un art véritablement italique, si bien que l'on est naturellement amené à supposer l'existence d'artistes nomades, appelés par les diverses cités qui avaient un temple à construire et à décorer. Rome ne s'est pas tenue à l'écart de ce mouvement artistique. Une belle statue de terre cuite repré­sentant une divinité féminine assise, trouvée près du Palatin et qui se voit au musée des Conservateurs, provient du fronton de quelque temple romain disparu.Les édifices religieux qui s'élevèrent à Rome du V ème au III ème siècle avant notre ère devaient comporter la même décoration figurée que ceux des autres villes d'Italie. Ces temples étaient ornés de peintures. Les témoignages des écrivains antiques ne laissent aucun doute à cet égard. Des artistes grecs, nous l'avons vu, avaient été mandés à Rome pour orner le temple de Cérès et ils s'étaient établis définitive­ment dans la ville. Pline, à qui nous devons ce renseignement, nous montre en 304 Fabius Pictor, un Romain de l'aristocra­tique famille des Fabii, décorant le temple de Salus. II affirme, à ce propos, que la peinture, très ancienne en Italie, a toujours été fort appréciée des Romains. Il dit avoir admiré à Ardée et à Lanuvium l'étonnante fraîcheur de peintures qu'il estime plus anciennes que Rome même et où il aurait reconnu Atalante et Hélène représentées nues et d'un excellent dessin (1). C'est à Rome même que Quintilien rapporte avoir vu d'anciennes peintures sur lesquelles il aurait déchiffré les noms de Alexanter, Cassantra, Hecoba, Pulixena (2). Cette orthographe est celle que nous retrouvons sur les miroirs et les cistes du Préneste du IV ème siècle Elle est due à l'influence étrusque et nous indique que c'est par l'intermédiaire de l'Etrurie que les fables du cycle troyen étaient parvenues à Rome. La peinture les y avait donc popularisées en même temps que dans le reste de l'Italie.

    C'est aussi dans quelque temple, fort probablement, que l'esclave mis en scène par Plaute, dans les Captifs (3), avait vu la représentation des tourments de l'Achéron. Ces scènes infernales étaient des motifs courants, à partir du IV ème siècle, dans la peinture funéraire étrusque (4). Leur reproduction à Rome y témoigne de la diffusion à la fois des idées et de l'art étrusques. Dès une époque bien antérieure au début de la litté­rature le peuple romain disposa donc, pour s'instruire et des légendes grecques et des idées étrusques, de ces représenta­tions figurées qui sont les livres des ignorants.

 

(1) plin., Nat. Hist., 35, 17.

(2) quintil., Inst. Orat., 1, 4, 16.

(3) plaut., Cap!., 998 sq.

(4)   weege. CLXIX, p. 25 sq.

 

    Nous trouvons même, dès ce moment, chez lui, l'expression d'une tendance artistique originale destinée à recevoir plus tard, dans la sculpture de la fin de la République et de l'époque impériale, un développement majestueux : la représenta­tion de faits historiques (1). Nous faisons allusion, ici, à un fragment de fresque trouvé à l'Esquilin sur la paroi d'une an­cienne chambre funéraire (2). Les peintures sont distribuées en trois bandes superposées : en bas, quelques restes d'une scène de combat ; immédiatement au-dessus, deux personnages de grande taille sont en conversation. L'un, le Romain Q. Fabius, est vêtu de la toge et escorté de quatre personnages plus petits, en tunique ; l'autre, M. Fannius, porte un lourd manteau blanc sur l'épaule gauche et tend la main droite vers son interlocuteur. Nous retrouvons ce même personnage, M. Fannius, au registre supérieur, coiffé cette fois d'un casque à aigrette de type nettement samnite. Il s'avance au-devant d'un personnage très mutilé tenant la lance au pied et qui doit être Fabius : il est question sans doute de la reddition d'une place forte dont on aperçoit le mur et les cré­neaux. Ces tableaux sont une imagerie naïve et non une œuvre d'art. C'est là précisément leur intérêt. Les œuvres d'art s'inspiraient des motifs traditionnels, de la mythologie sur­tout, ou des sujets courants soit en Grande-Grèce, soit en Etrurie, pompes triomphales ou scènes funéraires. Ici, au contraire, nous apercevons l'effort maladroit pour rendre sans modèle des faits particuliers à la gloire d'un personnage qui les a accomplis. On ne saurait préciser qui est ce Q. Fabius. Son adversaire Fannius est également inconnu ; c'est, sans aucun doute, un chef samnite. La peinture est donc un docu­ment représentant quelque épisode des guerres samnites de la fin du ive ou du début du m6 siècle.

 

(1) E.  courbaud, LII, p. 195 sq.

(2)III, 17 (l889),  p.  340-350. pl.  XI, XII; XIII,  6 (1891), p.   111; LI. VI, 29, 827.

 

C'est une œuvre romaine originale, la première de ces compositions figurées inspirées par l'histoire qui devaient raconter au peuple les exploits accomplis par ses chefs.

    Une autre catégorie d'oeuvres d'art paraît avoir été, dès l'époque ancienne, particulièrement abondante à Rome: celle des statues représentant non pas des dieux ou des héros my­thiques, maisdes personnages réels. Laissons de côté, comme invérifiables et vraisemblablement entachées au moins de fantaisie, les mentions qui sont faites de statues des rois dédiées par eux-mêmes sur Je Capitole aussi bien que de portraits des fondateurs et des premiers défenseurs de la République, de Brutus, d'Horatius Coclès, ou d'héroïnes comme Lucrèce et Clélie. II est cependant difficile de douter qu'une statue dans laquelle on croyait reconnaître l'augure Attus Navius se soit dressée longtemps près de la Curie et l'on ne saurait rejeter en bloc toute la tradition relative aux anciens monuments de Rome depuis que, à l'endroit précis où les textes signalaient la tombe monumentale de Romulus ou de Faustulus, sous le pavage noir du Forum, on a retrouvé en effet les soubassements d'un monument ressemblant à un tombeau, quelle qu'en ait été la destination véritable (1).

    La série des monuments honorifiques se serait poursuivie, si l'on en croit la tradition, durant tout le V ème et le IV ème siècle, Les ambassadeurs romains massacrés par les gens de Fidènes en 438, Camille le vainqueur de Veies en 396, C. Menius vain­queur des Latins. Tremulus vainqueur des Samnites, auraient eu leurs statues. Les témoignages concernant des œuvres an­térieures à l'incendie gaulois (390) sont évidemment sujets à caution. Mais les monuments de l'époque des guerres samites ont subsisté jusqu'au Ier siècle.

 

(1) H. thédenat, CLVI, p. 76 sq.

 

Ce sont les remaniements de Sylla qui firent disparaître du Comitium les statues de Pythagore et d'Alcibiade élevées au cours de ces guerres sur l'ordre d'Apollon Pythien (1). Malgré l'incertitude qui entoure les exemples cités pour l'époque ancienne, nous pouvons admettre que la prétendue sévérité romaine n'a jamais interrompu la tradition étrusque de dresser en public les portraits des citoyens qui avaient utilement servi l'Etat. Ce qu'étaient ces statues honorifiques de l'ancien temps, un exemple célèbre nous permet de nous le figurer : c'est la belle statue de l'Arringatore, trouvée au XVI ème siècle près du lac Trasimène et con­servée au Musée archéologique de Florence. L'œuvre est un peu plus récente que l'époque qui nous occupe. Elle ne doit dater que du cours du III ème siècle, d'un temps, en tout cas, où, postérieurement à la conquête de l'Etrurie, l'art étrusque et l'art romain ne se distinguent plus. C'est une statue de bronze d'une technique parfaite, représen­tant un personnage, Aulus Metilius, par ailleurs inconnu. Drapé dans sa toge, levant le bras pour réclamer le silence, l'orateur se dresse de tout son corps pour dominer la foule. Les rides du front, une légère contraction de la bouche font attendre, pour ainsi dire, la pensée qui va s'exprimer. La figure est austère et grave, l'ensemble profondément vivant. Une telle œuvre apparaît comme le produit d'une longue tradition de l'art du portrait. Elle annonce par un chef-d'œuvre l'innombrable série des statues honorifiques romaines.

    A côté de l'architecture et de la décoration religieuses, l'an­cienne république a donc connu un art profane. Les jeux du souvenir et de l'imagination ne lui étaient pas étrangers. Loin de vouloir opposer une austère nudité à l'abondance des mo­numents qui ornaient les cités grecques et étrusques, elle paraît plutôt avoir, de tout temps, essayé de rivaliser avec elles.

    Mais a-t-elle possédé aussi des industries d'art ?

 

(1) plin., N. H., 34, 26; cf. E. pais, CXXI, I, 594.

 

Le IV ème siècle est marqué dans toute l'Italie, depuis Tarente jusqu'à Chiusi et à Volterra, par une floraison nouvelle du travail artistique. La guerre du Péloponnèse et, surtout, la désastreuse entreprise d'Athènes contre Syracuse, avaient mis fin à la prépondérance de l'industrie attique dans toute la Méditerranée. Vers le milieu du V ème siècle les ateliers de la Grande-Grèce avaient com­mencé à fabriquer, pour la clientèle italienne, des vases peints semblables à ceux de l'Attique. Au début du IV ème siècle ils sont maîtres du marché. Non loin de Rome, Faleries, ville indi­gène, mais étroitement soumise aux influences étrusques, ap­paraît comme un centre de fabrication de premier ordre. Ses produits sont supérieurs comme technique et même comme art à ceux de l'Etrurie. Les modèles de Tarente et de la Grande-Grèce ne semblent pas étrangers à ce développement particu­lièrement brillant de la céramique falisque.

    Une autre ville indigène, voisine et autrefois rivale de Rome, Préneste, s'était fait, au même moment, une spécialité de la ciselure sur bronze. De Préneste proviennent bon nombre de miroirs gravés et de cistes. La fabrication des miroirs était une industrie primitivement grecque, transplantée en Etrurie dès le début du V ème siècle et qui, de là, était passée à Préneste. Les cistes au contraire, au moins sous la forme qu'elles prennent à Préneste au IV ème siècle, représentent une industrie proprement locale. Ce sont des boîtes entière­ment métalliques, destinées à contenir les objets de toilette et les bijoux des dames. Le corps, généralement cylindrique, en est couvert de fines gravures exécutées au burin dont les mo­tifs sont ceux des vases peints contemporains de l'Italie méri­dionale, II repose sur trois pieds moulés figurant le plus sou­vent une patte de lion, surmontée parfois d'un motif figuré. Le couvercle  a  pour poignée un petit groupe de deux ou   de trois personnages.

    Le style de la plupart des cistes est mou et assez négligé. Miroirs et cistes correspondent, par leur caractère plus industriel qu'artistique ainsi que par les sujets représentés, à la céramique peinte de Faléries.

    Or la plus belle parmi les cistes de Préneste — et les plus belles sont les plus anciennes, — la ciste Ficoroni, au Musée de la villa du pape Jules depuis 1913, porte une signature qui en localise la fabrication à Rome même : Dindia Macolnia fileai dedit. Novios Plautios med Romai fecid. (Dindia Macol­nia m'a donnée à sa fille. Novios Plautios m'a faite à Rome) (1).

   La ciste provient de Préneste même ; le nom de Dindia Ma­colnia est prénestin. Le prénom de l'artiste au contraire est campanien. Le nom de Plautios est celui d'une grande famille romaine. Novios Plautios semble avoir été quelque affranchi d'origine campanienne fixé à Rome. Quelle a été sa part dans la confection de la ciste ? La fabrication comportait en effet plusieurs opérations qui n'étaient pas nécessairement exécutées dans le même atelier ni surtout par le même artisan. Les pieds et le groupe servant de poignée au couvercle étaient fondus à part ; plusieurs se ressemblent ; ils étaient adaptés un peu au hasard dans l'atelier de montage. Le monteur rece­vait sa tôle de bronze toute ciselée, il la coupait en entamant parfois le sujet figuré ; la preuve en est que les anneaux de suspension fixés dans le corps de la ciste couvrent souvent des parties importantes du dessin. Quoique incisée sur le cou­vercle, l'inscription doit se rapporter à la partie principale et la seule artistique du travail, à la ciselure du bronze qui forme le corps de la ciste. C'est donc la gravure même qui a été exécu­tée à Rome.

    Elle représente un  épisode de la légende des Argonautes.

(1) F. behn, XXIX; martha, CIV, p. 535.

 

Jason  et  ses  compagnons   viennent d'arriver chez   les Bébryces et ils débarquent pour aller faire de l'eau. Le roi du pays,

Amykos, Veut le leur interdire. Pollux le bat au pugi­lat et le lie à un arbre. La Victoire couronne le héros, Castor et quelques-uns des Argonautes l'entourent, tandis que d'autres des­cendent du navire avec des tonnelets ou se reposent soit sur le pont, soit sur la rive. La scè­ne, compliquée, est d'une composition savante et d'un dessin excellent. Comme l'indique la répétition du mê­me sujet ou de mo­tifs isolés sur différentes cistes, sur des miroirs et même sur des vases peints de l'Italie méridio­nale, elle s'ins­pire d'une œuvre célèbre de la grande peinture, fort vraisem­blablement d'une œuvre de Polygnote. L'influence de l'art attique du milieu du V ème siècle s'exerce donc à Rome, à environ un siècle de distance, par l'intermédiaire, très certainement, de l'Italie méridionale.

    On a proposé, depuis longtemps, sur la foi de l'inscription de la ciste Ficoroni, de localiser à Rome la fabrication des cistes et des miroirs dits de Préneste (1). Les résistances opposées à une telle hypothèse apparaissent pleinement justifiées. L'art de la ciste Ficoroni est beaucoup plus fin que celui de la plupart des cistes et des miroirs de Préneste. Il représente, sem­ble-t-il, l'art d'une capitale, en face de celui d'ateliers provinciaux. Si la majeure partie des cistes trouvées à Préneste est bien de fabrication locale, la signature de Novios Plautios in­dique cependant que le centre principal de cet art, ou du moins l'intermédiaire entre l'Italie méridionale et la cité èque subor­donnée politiquement à Rome depuis le milieu du IV ème siècle environ, dut être Rome (2).

    Telles sont les analogies de style et de sujets entre les cistes de Préneste et les vases peints de Paieries que si Rome a fourni des modèles aux unes, elle a dû également exercer une influence sur les autres. La ciste Ficoroni nous la montre en possession d'une tradition artistique émanée directement de la Grande-Grèce. Les circonstances historiques qui, durant la seconde moitié du ive siècle, mêlent si étroitement l'histoire de Rome à celle de l'Italie méridionale, expliquent aisément que des artistes de Tarente, de Capoue ou autres lieux soient venus s'installer à Rome comme, un siècle plus tôt, des artistes attiques étaient venus s'établir en Grande-Grèce. Rome elle-même serait ainsi devenue le foyer secondaire d'où cet art italo-grec aurait rayonné dans les diverses régions de l'Italie centrale sur lesquelles s'affirmait de plus en plus sa su­prématie politique.

   

(1) gamurrini, XIII, 2 (1887), p. 228 sq.

(2) ducati, LXVI, p. 469.

 

La fable grecque qui devait un siècle plus tard inspirer les débuts de la littérature romaine se trouvait donc depuis long­temps popularisée dans le Latium par l'art industriel aussi bien que par les arts majeurs, peinture et sculpture. La veine réaliste elle-même n'y était pas inconnue. Une autre ciste de type prénestin, mais de provenance inconnue, nous présente les préparatifs d'un repas, véritable illustration des scènes si fréquentes dans la comédie de Plante et de Térence. Les légendes qui accompagnent le dessin pourraient figurer dans un dialogue comique (1). Confice piscim : vide le poisson, lit-on devant un personnage fort mutilé qui semble occupé à cette besogne ; un autre paraît en train de dépecer un quartier de bœuf pendu à des crocs ; deux autres serviteurs se font face, l'un présentant un plat sur lequel sont disposés des morceaux de viande, l'autre lui rapportant un plat vide : cofeci, j'ai préparé la viande, dit le premier; feri porod, coupe encore, répond le second ;

 

(1) L. duvau, Ciste de Préneste, X, 10 (1890), p. 303-316, pi. 6.

 

— autour d'un fourneau, un cuisinier tourne la viande qui cuit dans une bassine : made mi recie fais-moi cuire cela royalement ; l'autre saisit les morceaux avec une fourchette et les met sur un plat : misce sane, tourne bien, dit-il à son compagnon ; enfin un autre cuisiner court vers la droite portant deux broches auxquelles sont enfilés des morceaux de viande : asom fero, j'apporte le rôti : ou je porte à rôtir. Le tout est intitulé cœnalia, d'une écriture d'ail­leurs différente et qui semble plus ancienne que celle des autres inscriptions. La ciste ne doit dater que de la fin du ive siècle ; la graphie recie = régie la place avant la réforme orthographique d'Appius Claudius. Elle est d'un art rapide et peu soigné mais aisé et qui s'inspire du détail familier de la vie commune. Des scènes analogues se rencontrent sur les parois des tombes étrusques dès la fin du Ve ou le début du ive siè­cle. Les influences des diverses régions de l'Italie ancienne se donnent donc rendez-vous, pour ainsi, et se croisent dans le Latium. Mythologie et réalisme s'y rencontrent. L'art figuré a précédé, de longue date, l'éclosion de la littérature et préparé peu à peu les esprits à en comprendre les sujets et à en goû­ter les tendances.

 

V

la  MONNAIE ROMAINE.

Tous ces indices d'une vie intellectuelle et artistique fleuris­sant à Rome, dès le ve siècle probablement et certainement au ive siècle, apportent un démenti à la tradition classique de la longue rudesse romaine. A l'incertitude qui résulte de cette contradiction, une série importante de documents fournissent une précieuse mise au point. L'histoire des premières mon­naies romaines témoigne à la fois d'une longue fidélité aux usages primitifs et d'une remarquable souplesse d'esprit. Tout en maintenant obstinément pour eux-mêmes leurs habitudes, les Romains apparaissent très au courant des innovations réa­lisées par les autres peuples d'Italie et s'entendent à en tirer profit.

    L'étalon de la valeur marchande chez les paysans du Latium était le bétail. Pecunia, la richesse, est un dérivé du mot pecus qui désigne le troupeau. Jusqu'à l'époque de Varron, les tribunaux romains continuèrent à formuler en bœufs et en moutons le montant des amendes qu'ils infligeaient (1). Cependant, dès le début de la République, des tables de conver­sion officielles permettaient de réduire les têtes de bétail en monnaie courante.

    D'autre part, dès le premier âge du fer et peut-être même auparavant, le cuivre apparaît employé comme monnaie dans l'Europe centrale aussi bien qu'en Italie. Jusqu'en pleine époque historique il demeura l'étalon normal de la valeur chez les différents peuples italiques, comme l'or l'était en Asie et l'argent en Grèce.

 

(1) varr., de R. R., 2, l, 9.

 

A l'époque préhistorique, le cuivre était employé brut, en fragments que l'on pesait : c'est l'aes rude. L'aes rude continue à figurer dans les trouvailles latines à côté de monnaies frappées de la fin du III ème ou du début du II ème siècle avant notre ère, Durant toute la période du droit civil, c'est-à-dire jusqu'à la fin de la République, la cérémonie juridique de la vente continua à se faire per aes et libram, c'est-à-dire avec un morceau de métal brut et la balance.

    De bonne heure dans toute l'Italie centrale, le bronze des­tiné à servir de monnaie se rencontre souvent fondu en pains de formes diverses et de poids essentiellement variables ou en broches qui se prêtaient à une division facile. La broche, obelos, représente une monnaie primitive en usage sur les côtes méditerranéennes et notamment en Etrurie jusque vers le VI ème siècle avant notre ère. A ce moment on commence, dans l'Italie du nord et du centre, à marquer les pains de métal rectangulaires servant de monnaie d'un signe rudimentaire, d'une nervure médiane à laquelle d'autres traits obliques donnent l'apparence d'un rameau sec ou d'une arête de pois­son, ou bien encore d'une étoile, d'une demi-lune. C'est l'aes signatum. La tradition romaine est peut-être exacte en attribuant à l'un des rois, à Servius Tullius, l'innovation d'avoir marqué d'un signe les pains de bronze destinés à rem­placer le bétail des paiements rustiques. Mais elle antici­pait en mentionnant dès cette période des figures en relief de bœufs ou de brebis. C'est de beaucoup plus tard, du début du III ème siècle seulement, que datent ces lourdes pièces rectangu­laires marquées d'un bœuf. A la même série appartiennent en effet des pains sur lesquels se trouve figuré un éléphant, allu­sion évidente aux victoires sur Pyrrhus. On a donc continue à Rome à fondre de ces monnaies primitives alors même que des types beaucoup plus parfaits se trouvaient depuis longtemps en usage.

    C'est pendant la seconde moitié du iv8 siècle que les Romains commencent à frapper une véritable monnaie, l’aes grave, de forme lenticulaire, d'une valeur et d'un poids cal­culés suivant une échelle de division fixe et garantis par l'em­preinte de l'État. Ce sont les pièces bien connues à tête de Janus, portant une proue au revers. L'unité est l'as, correspondant à la livre de cuivre de 272 grammes et se divisant en 12 onces. On trouve, comme multiples, le double as : dupondius et la pièce de cinq as : quincussis; comme sous-multiples, le semis (1/2), le Triens (1/3), le sextans (1/6) et l'uncia (1/12). Les émis­sions se poursuivent concurremment avec celles de pièces rec­tangulaires, permettant de constater à partir du début du III ème siècle une réduction progressive du poids de l'unité jus­qu'aux environs de 36 grammes, limite qui semble avoir été atteinte au moment des guerres puniques. La monnaie de cuivre n'est plus, dès lors, qu'une monnaie fiduciaire.

    L'histoire fixe à l'année 269, après la prise de Tarente et à la veille de la première guerre punique, le début de la mon­naie d'argent romaine. Est-ce à dire que Rome se soit conten­tée jusque-là de sa monnaie de cuivre? On trouve couram­ment dans l'Italie du centre et surtout du sud des pièces d'argent portant l'épigraphe romano, puis roma, contempo­raines du début de l'aes grave. C'est une monnaie que les Romains faisaient frapper à Capoue pour les besoins de leur politique dans l'Italie méridionale. Elle repose sur le système décimal et non plus duodécimal. L'unité en est le didrachme de 6gr,82 représentant 1/5000 du talent grec. Des monnaies analogues frappées au même moment en Etrurie montrent que les mesures gréco-romaines servent désormais de règle aux émissions étrusques. Du reste, Rome s'était elle-même préoc­cupée de trouver une commune mesure entre sa nouvelle monnaie et l'étalon d'argent traditionnel en Etrurie, le scru­pule de lgr,137. Le didrachme campano-romain représente exactement six scrupules. La monnaie d'argent romaine de la fin du ive siècle était donc faite pour circuler dans toute l'Italie.

    Lorsque, en 269, Rome se trouva plus riche que l'Italie méridionale et l'Etrurie vaincues, elle jugea bon de concen­trer chez elle l'activité monétaire que depuis plus d'un demi-siècle les ateliers campaniens exerçaient pour son compte. Une nouvelle réforme métrologique rapprocha non seulement sa monnaie mais l'ensemble de ses mesures du type attique qui prévalait à ce moment sur toutes les côtes méditerra­néennes. De la drachme attique de 4gr,37 elle fit son denier; le quinaire ou double sesterce de 2gr,18 équivalait au triobole grec. Elle conserva cependant l'étalon étrusque du scru­pule qui représentait 2 dixièmes et demi du denier et devint !e sesterce : semis tertius = 21/2. Une vieille tradition qu'elle se refusait à rejeter la liait en effet à la monnaie d'argent étrus­que. Avant qu'elle ne fût attirée dans l'Italie méridionale et qu'elle ne disposât des ateliers monétaires de Campanie, c'est d'Etrurie qu'elle avait dû recevoir la monnaie d'or et d'argent dont elle avait besoin.

Depuis le ve siècle, en effet, nous trouvons en Etrurie une monnaie d'argent à tête de Gorgone archaïque dont l'unité semble être une pièce pesant 8gr,53, qui correspond en valeur au quincussis (5 as) de cuivre romain. Au ive siècle, avant d'imiter Rome, l'Etrurie frappe un statère d'argent de 11gr,37, correspondant au decussis (10 as) de cuivre. Auparavant encore, [dès le vie siècle, des pièces d'or et d'argent d'Asie Mineure se trouvent en Etrurie, à Chiusi, à Volterra (1).

 

(l) mueller-deecke, CXIV, I, p. 385 sq.

 

Durant la période étrusque, des pièces de même origine ne purent manquer de circuler à Rome. Au ve et au ive siècle les émissions d'argent étrusque durent valoir pour Rome comme, plus tard, les émissions romaines valurent pour l'Etrurie. Le peuple le plus riche, seul, battait monnaie, et cette monnaie circulait chez les voisins qui commerçaient avec lui.

    La tardive apparition d'une monnaie romaine confirme, de façon incontestable, la longue fidélité de Rome aux plus anciennes traditions italiques. Pour les agriculteurs patriciens qui composaient le Sénat, le bétail était la mesure de la richesse. Le métal, soit brut, soit sous forme de barres ou de pains, marqués ou non d'un signe, suffisait à faire l'appoint des échanges en nature. On comptait le bétail, on pesait le métal. Mais dans une ville comme Rome, que sa situation et les nécessités de l'existence contraignaient au commerce, l'économie nationale ne pouvait se borner au troc des pro­duits agricoles et à quelques menus achats soldés en cuivre. Les monnaies des villes de Grande-Grèce et de Sicile ont de bonne heure circulé chez elle ; c'est le mot grec vopoç, mesure, qui, en latin, signifie la pièce de monnaie, nummus (1); l’uncia latine correspond au sicilien oùyxi'a ; libra, probablement à Xt'rpa (2). Cette identité d'expressions d'une part, et d'autre part les concordances entre les systèmes monétaires grecs, romains et étrusques, indiquent la circula­tion, dans l'ensemble de la péninsule, des monnaies de diverse origine. Mais l'État romain s'abstint longtemps de consacrer officiellement, en le dotant d'une monnaie portant sa marque, le mouvement économique laissé à l'activité de cette partie de la population qui n'exerçait pas le pouvoir politique.

 

(1) mueller-deecke, CXIV, I, p. 298. Peut-être faut-il expliquer par l'intermédiaire de l'étrusque le changement de o en u.

(2) Cf. W. sohulze, Kuhn Zeitschr., 33, 1893, p. 225. L'origine véritable de ces mots est inconnue. Voir l'hypothèse de ernst assmann, Die Baby-lonische Herkunft von as, aes, raudus, uncia, libra, dans Nomisma, 5, 1910, p. 1-9.

 

    II ne s'y décida que durant la seconde moitié du IV ème siècle, lorsque ses armées pénétrèrent dans l'Italie méridionale. Pour Rome, il frappa ses as de cuivre ; pour les Latins, des pains rectangulaires exactement calibrés, et pour la Grande-Grèce, des pièces d'argent. Enfin, après la prise de Tarente seule­ment, il consentit à renoncer au vieil étalon de cuivre et à introniser à Rome celui d'argent. Mais la monnaie d'argent y était connue depuis longtemps. Une longue tradition, latente mais vivace, en avait consacré les unités, la drachme qui devint le denier et le scrupule étrusque qui fut le sesterce. Les sénatus-consultes n'eurent qu'à ratifier l'usage.

    Ne confondons pas la vie romaine avec la politique romaine. La politique est bien celle d'une aristocratie de paysans et de soldats. Cette aristocratie put s'obstiner à ignorer pendant des siècles le progrès qui, en dehors d'elle, mais tout autour d'elle, s'accomplissait en Italie et à Rome même ; il lui était impossible de l'empêcher. A l'intérieur de la ville, elle se trouvait obligée, chaque jour, à composer avec la plèbe urbaine étrangère à ses traditions. Au dehors, chacun des agrandissements de l'Etat romain portait atteinte à l'intégrité de l'esprit conservateur, jusqu'au moment où, capitale de la majeure partie de l'Italie, Rome s'ouvrit définitivement à l'en­semble des civilisations italiennes.

 

VI

appius claudius caecus (1).

Un personnage représente à lui seul, par son activité multiple, l'état de civilisation atteint par Rome vers la fin du ive siècle ; c'est Appius Claudius Caecus, censeur en 312, consul en 307 et en 296, général, juriste, poète, grammairien et surtout grand constructeur de travaux publics (2).

 

(1) Cf. P. lejay, Appius Claudius Caecus, XX, 44, 1920, p. 92-141.

(2) T. Liv., 2,56; tac., Ann., 1, 4; suet., Tiber.   1-3.

Appius est un aristocrate, descendant de la grande famille sabine des Claudes dont l'orgueil, l'entêtement et la dureté sont demeurés légen­daires. C'est lui qui livre les derniers combats en faveur des privilèges des patriciens (1); il s'indigne surtout à l'idée de voir les sacerdoces exercés par des plébéiens. Il a, du vieux Romain, le patriotisme intransigeant. Lorsque, en 279, le Sénat se laisse tenter par les propositions pacifiques de Pyrrhus présentées par Cineas, Appius Claudius, tout vieux qu'il est et déjà représentant d'un autre âge, sort de la retraite où il s'est enfermé et, par un discours resté célèbre, fait repousser la paix offerte par un ennemi vainqueur (2).

    Mommsen a pu, cependant, le présenter comme un novateur, un démagogue révolutionnaire, presque un précurseur des Gracques (3). Novateur, il l'est, en effet. Tout en contestant aux plébéiens l'accès au consulat et l'égalité des droits religieux, il les favorise en faisant entrer au Sénat jusqu'aux fils d'affran­chis qui possèdent le cens nécessaire. Il inscrit dans les tribus les citoyens qui ne possèdent pas de propriété foncière et con­fère à la fortune mobilière des droits égaux à ceux qui demeu­raient jusque-là attachés à la possession de la terre (4). Sur­tout, il fait divulguer par son questeur Cn. Flavius les for­mules d'action juridique dont la connaissance était réservée aux patriciens. La différence entre son rôle politique et celui des Gracques est que les Gracques s'intéressent aux déshérités de la plèbe, tandis que lui favorise les plébéiens fortunés. Il comprend la puissance nouvelle que constitue entre leurs mains la richesse mobilière et, tout en voulant conserver l'exercice du pouvoir aux seuls patriciens, il s'efforce d'agréger au vieil Etat aristocratique les meilleurs des plébéiens.

    Il  imite,   dit   Mommsen,   Clisthènes  et  Périclès. 

 

(1) T. L iv., 10, 7 ; cf. 9, :A.

(2) Cic., de Senect.,6; Brutus, 16 ;PLUT., Pyrrhus, 19.

(3) mommsen, CXII, 1, 287 sq.

(4) E. âlbertini, La Clientèle des Claudii  X, 24, 1904, p. 248 sq.

 

Il prend modèle, pense M. Pais, sur Denys et Architas de Syracuse (1). Que la connaissance de la politique grecque et surtout sici­lienne ne soit pas étrangère à l'origine de ses idées, est fort vraisemblable. Mais les réformes qu'il accomplit semblent plus simplement l'effet d'une intelligence romaine s'efforçant de consacrer officiellement un progrès déjà accompli et de le faire servir au bien de l'Etat. Appius Claudius cherche à adapter l'organisation patricienne de la République à un état social nouveau et à l'extension nouvelle de la puissance romaine. Il voudrait légitimer, au moins dans une certaine mesure, la situation acquise par la plèbe dont les traditions constituent un lien entre les diverses régions de l'Italie et Rome leur nouvelle capitale. Appius Claudius est un patricien romain éclairé, non un démagogue.

    Il connaît le droit et sait user habilement de la parole. Cette science et cet art n'étaient pas des nouveautés à Rome. Tite-Live oppose Claudius aux militaires maladroits en politique comme Fabius et Decius et indique qu'il vaut mieux au Forum et dans l'administration que comme général (2). Il est en outre moraliste et poète. La souplesse de son esprit doit-elle le mettre en dehors de la lignée romaine ? Il avait composé, en vers saturniens, un recueil de sentences, qu'au dire de Cicéron admirait Panaetius (3). Était-ce simplement une imitation des vers dorés pythagoriciens populaires dans l'Italie méridionale ? On a cru pouvoir y reconnaître aussi l'influence de la comédie nouvelle et, en particulier, de Philémon (4). Certes, les Romains de ce temps qui, depuis trente ans, combattaient et vivaient de la Campanie à l'Apulie, avaient connaissance de cette littérature. Mais des maximes comme celles qui nous sont transmises sous le nom d'Appius Claudius,

 

(1) E. pais, CXXII, p'. 294.

(2) T. Liv., 10 23.

(3) Cic., Tusc., 4, 2, 4.

(4) F. marx, Zeitsch. f. oenler. Gymn., 1897, p. 217,394.

 

« chacun est l'artisan de sa propre fortune » — « le travail vaut mieux, pour le peuple romain, que l'oisiveté » — « à la vue d'un ami, oublie tes propres misères » — paraissent aussi bien le résumé de l'expérience pratique du paysan latin, telle qu'elle s'exprime encore aujourd'hui en des proverbes innombrables et souvent d'une savoureuse finesse.

    L'influence grecque sert au Latin, semble-t-il, à déga­ger sa propre originalité. C'est peut-être la connaissance du grec qui a décidé Appius Claudius à réintroduire dans l'alpha­bet latin la lettre G. Mais le caractère lui-même est nouveau; il prend la place d'une lettre grecque, le Z, qui est éliminé comme inutile. C'est un fait de phonétique proprement latin que consacre le remplacement officiel de s intervocalique par r : Furii, au lieu de Fusii. De telles réformes indiquent un censeur subtilement curieux des questions grammaticales.

    L'œuvre la plus mémorable d'Appius Claudius et qui témoigne le mieux du développement de la civilisation romaine de son temps, c'est la construction du premier aque­duc et de la grande route qui a conservé son nom.

    Par tradition ancestrale, les Romains étaient experts en tra­vaux de drainage. Mais l'idée d'amener en ville les eaux d'une source lointaine est assez différente de celle que réali­saient les innombrables cuniculi de la campagne latine. Elle fut inspirée, sans aucun doute, par quelque exemple remarqué en Apulie, riche en villes mais pauvre en eaux. Syracuse, la véri­table capitale de toute l'Hellade d'Italie, avait son aqueduc dont les canaux souterrains aboutissaient à la citadelle. Comme l'aqueduc de Syracuse, l’Aqua Appia était en majeure partie souterraine. Elle captait les eaux d'une source située non loin de l'Anio, à 16 kilomètres et demi de Rome. La conduite ne sortait du sol qu'à son entrée en ville où elle traversait sur des arches, près de la porte Capène, la dépression entre le Cœlius et l'Aventin, sur une distance d'environ soixante pas (90 mètres). Quarante ans plus tard, en 272, le censeur M. Curius Dentatus fit construire un second aqueduc, souterrain encore dans tout son cours, sauf aux abords de l'Esquilin. Les arcades n'attei­gnaient encore qu'une longueur de 300 mètres. C'est seule­ment au milieu du II ème siècle avant Jésus-Christ, en 144, que l'Aqua Marcia, sur un total de 92 kilomètres en eut 11 sur arcades. Les premiers aqueducs représentent donc encore une œuvre de drainage plutôt que d'architecture. Ils eurent sans doute des modèles grecs, mais leur construction repose sur les plus anciennes traditions techniques des paysans latins.

    On ne saurait méconnaître l'ampleur de conception dont témoigne l'établissement de la Via Appia, entre Rome et Capoue, à travers les Marais Pontins.

    D'autres routes existaient avant celle-là dans l'Italie ancienne. Les relations entre l'Italie du centre et du sud avaient été assurées de tout temps par celle qui devint la Via Latina, de Rome à Bénévent. La Via Salaria, qui de la côte conduisait en Sabine, paraît également fort ancienne. Les Étrusques, bien avant le IV ème siècle, avaient construit de belles et bonnes routes. Les Grecs les avaient multipliées dans l'Italie méri­dionale. Là encore, de vieilles traditions indigènes rencon­traient des exemples étrangers.

    Suivant la tradition, ce seraient les Carthaginois qui, en Sicile, auraient enseigné aux Romains l'art de construire des routes. Le rôle des Carthaginois s'est borné, semble-t-il, à introduire en Sicile l'usage du mortier à la chaux, qui par la Grande-Grèce parvint aux Romains. C'est précisément l'emploi du mortier qui distingue la Via Appia des anciennes voies latines et de celles de l'Etrurie. Les fouilles ont permis de reconnaître dans ses substructions les quatre couches dont la superposition est demeurée classique jusqu'à la fin de l'époque romaine : à la base, le statumen, en pierres plates, destiné à l'assèchement, puis une première couche de béton grossier (rudus) ; au-dessus, une seconde couche plus épaisse de béton fin (nucleus), enfin le summum dorsum, soit de gra­vier, soit de dalles.

Le dallage de la Via Appia ne fut exécuté que peu à peu, dès le début du III ème siècle pour les sec­tions voisines de Rome, sous l'Empire seulement, aux abords de Terracine.

    Le premier établissement de la route n'en comportait pas moins des travaux d'art considérables dont on admire aujour­d'hui encore la hardiesse et la perfection : un aménagement en corniche au bord des Monts Albains, dans le voisinage d'Ariccia et une chaussée en remblai de trois à quatre mètres de haut sur une longueur de 28 kilomètres à travers les Marais Pontins. Sous l'empire, Stace qualifiait encore la vieille construc­tion d'Appius Claudius de Regina viarum, la reine des routes.

    Si, dès le premier contact intime avec les Grecs d'Italie, Rome atteint ainsi la perfection dans la construction de ses routes et aqueducs, si la monnaie qu'elle émet alors, sans tâtonnements, circule immédiatement dans toute l'Italie, si la ciste romaine de Novios Plautios apparaît comme un modèle au milieu de toute la série prénestine, si l'architecture latine réussit à intro­duire en Campanie, à Paestum même, à côté des plus majes­tueux exemples du temple grec, le temple étrusco-latin à podium, c'est qu'une longue tradition indigène soutient cette soudaine éclosion. Les exemples de la Grande-Grèce fruc­tifient à Rome parce qu'ils y trouvent un terrain préparé et qu'ils n'y sont pas entièrement nouveaux. L'Étrurie d'abord, puis les relations avec l'Italie grecque, établies dès le début de la République et obscurément poursuivies durant la période latine, ont peu à peu éduqué les Romains. Un caractère comme celui d'Appius Claudius, disait Niebhur, n'étonnerait pas en Grèce, il paraît étranger dans l'histoire romaine. Il nous semble, au contraire, représenter de façon parfaite cette union de l'expérience ancienne et des tendances nouvelles.

    C'est faire tort aux Romains que de chercher toute leur ori­ginalité dans leur grossièreté. Des paysans têtus et des soldats bornés n'auraient jamais fait souche d'un grand peuple. Il ne convient pas d'opposer Rome des premiers siècles au reste de l'Italie, mais bien plutôt de chercher à distinguer chez elle l'héritage des anciennes civilisations italiennes qu'elle a absorbées et dont elle s'est assimilé la substance.

    Qu'elle ait, en outre, possédé son caractère propre, nous n'en disconviendrons pas. Elle a, au début du V ème siècle, rejeté l'hégémonie étrusque pour s'agréger étroitement aux peuples campagnards des monts Latins et Sabins. Puis, elle eut à lutter âprement pour la vie, par le travail et par la guerre. Les circonstances imposèrent à son enfance le sens des réa­lités, une discipline exacte et une longue pauvreté. Delà, peut-être, dans la suite de son existence, la timidité de l'imagina­tion, l'habitude de l'observation morale, le souci de la pra­tique et de la logique.... Cui non risere parentes. Quels que soient ses mérites, le Romain n'a jamais le charme du Grec. L'ampleur de la conception ne rachète pas chez lui l'absence de fantaisie ; son idéal ne se détache pas du sol. Il a trop appris à calculer; son raisonnement ne perd jamais de vue l'action qui en sera la conséquence. L'art sera toujours inté­ressé ou bien il sentira l'effort appliqué de l'écolier.

    L'esprit romain ne manque cependant ni d'activité, ni de souplesse, ni de finesse. Il tient aux traditions éprouvées par l'usage, il n'en est pas moins curieux des expériences et des idées étrangères. Il emprunte avec discernement les institu­tions, les idées et les arts de ses voisins. Il n'imite pas servilement et imprime à ce qu'il adopte un caractère propre. Dès les siècles anciens que nous venons de considérer, la faculté d'assimilation des Romains paraît aussi développée que leur originalité, Rome a triomphé de toute l'Italie, non parce que son peuple était de tous demeuré le plus fruste, mais parce que, devenu sensiblement l'égal des autres en civilisation, il se trouvait plus discipliné et plus énergique.

 

CHAPITRE  IV

L'ANCIENNE RELIGION ROMAINE

Comme l'ensemble de la civilisation romaine, la religion présente un mélange d'anciennes traditions obstinément main­tenues et d'emprunts.  « Les plus anciennes institutions reli­gieuses, disait Cicéron, sont les meilleures, parce qu'elles sont les plus proches des dieux (1). » Du temps de Cicéron, en effet, et même jusqu'à la fin de l'Empire, le calendrier dont l'établis­sement était attribué à Numa continua à régler l'année reli­gieuse du Romain. On célébrait suivant les vieux rites des fêtes dont le sens s'était perdu. On en célébrait d'autres aussi, et les dieux nouveaux venus de Grèce ou d'Orient avaient pris dans le Panthéon romain la place occupée par des divinités primitives dont les érudits ne connaissaient plus guère que le nom. Le respect des plus anciennes institutions n'avait pu empêcher la religion de suivre l'évolution politique, sociale et intellectuelle de Rome.

    On pourrait essayer de distinguer, dès l'époque ancienne, le fonds religieux primitif de ses transformations successives et de noter les apports des différents peuples d'Italie, Sabins, Etrusques, Campaniens, avec lesquels les Romains se sont trouvés en contact. Mais si nous connaissons assez bien, grâce à un ensemble de documents soit littéraires (2),

 

(1) Cic., de Legib., 2.

(2) La plupart des renseignements épars chez les érudits, les glossateurs et les Pères de l'Église, en particulier saint Augustin, proviennent de Varron et des savants de l'époque d'Auguste comme Verrius Flaccus.

 

soit épigraphiques (1), l'aspect de la vieille religion romaine (2), les ren­seignements précis nous font défaut au contraire sur la plu­part des cultes italiques. Les premières transformations et les premiers mélanges paraissent antérieurs à l'état le plus ancien dont les Romains aient noté le souvenir. Et puis ces perpé­tuelles analyses, forcément mêlées de beaucoup d'hypothèses, finissent par faire perdre de vue la réalité des faits. Essayons plutôt de noter ce que furent les conceptions religieuses du début de l'époque historique et d'en dégager les caractères généraux. Cette religion n'a que peu de traits communs avec celle de la période classique. Les croyances oubliées n'en ont pas moins marqué leur empreinte dans l'imagination et le caractère romain. La gravité romaine, par exemple, semble faite, pour une bonne part, du respect de ces dieux dont la men­talité primitive avait partout multiplié la présence. Et surtout, au point de vue qui nous occupe, une vue d'ensemble du sys­tème religieux ancien complétera et précisera l'idée que nous pouvons nous faire de la civilisation romaine des premiers siècles de la République.

 

I

la CONCEPTION ROMAINE   DE   LA DIVINITÉ   ET   LES DIEUX PRINCIPAUX.

On connaît l'admirable tableau que trace Fustel de Coulanges de la vie religieuse du Romain (3) :

« Sa maison est pour lui ce qu'est pour nous un temple ; il y trouve son culte et ses dieux. C'est un dieu que son foyer, les murs, les portes, le seuil sont des dieux, les bornes qui entourent son champ sont encore des dieux.

 

(1) En particulier le calendrier officiel, datant du début de l'Empire, dont les fragments ont été retrouvés au Forum en 1893.

(2) On trouvera les faits en particulier dans G. wissowa, CLXX, et une vue d'ensemble extrêmement pénétrante et bien documentée chez W. warde  fowler, CLXVII.

(3) LXXVIII, p  254 sq.

 

Le tombeau est un autel et ses ancêtres sont des êtres divins. Chacune de ses actions de chaque jour est un rite... La naissance, l'initiation, la prise de la toge, le mariage et les anniversaires de tous ces événe­ments, sont les actes solennels de son culte... Chaque jour il sacrifie dans sa maison, chaque mois dans sa curie, plusieurs fois par an dans sa gens ou dans sa tribu. Par-dessus tous ces dieux, il doit encore un culte à ceux de la cité. Il y a, dans Rome, plus de dieux que de citoyens... » Prenant un exemple, préci­sément à l'époque que nous étudions ici, Fustel de Coulanges montre Camille, cinq fois dictateur et qui vainquit dans plus de dix batailles, prêtre autant que guerrier.

    « Enfant, on lui a fait porter la robe prétexte qui indique sa caste et la bulle qui détourne les mauvais sorts. Il a grandi en assistant chaque jour aux cérémonies du culte ; il a passé sa jeunesse à s'instruire des rites de la religion. Il est vrai qu'une guerre a éclaté et que le prêtre s'est fait soldat... Un jour vint où l'on songe à lui pour la dictature. Ce jour-là, le magistrat en charge, après s'être recueilli pendant une nuit claire, a consulté les dieux : sa pensée était attachée à Camille dont il prononçait tout bas le nom et ses yeux étaient fixés au ciel où ils cherchaient des présages. Les dieux n'en ont envoyé que,de bons ; c'est que Camille leur est agréable, il est nommé dictateur. Le voilà chef d'armée, il sort de la ville, non sans avoir consulté les auspices et immolé force victimes. Il a sous ses ordres beaucoup d'officiers, presque autant de prêtres, un pontife, des augures, des aruspices, des pullaires, des victimaires, un porte-foyer... »

    On peut nier l'existence de Camille; on n'en reconnaît pas moins son image, plus ou moins atténuée, plus ou moins sin­cère, suivant les temps, dans tout magistrat et même dans chaque citoyen de Rome, jusqu'à la fin des temps antiques.

    Un tel état d'esprit représente dès l'époque de Camille un hé­ritage extrêmement ancien. C'est très certainement celui de l'époque préhistorique : il est très antérieure Rome elle-même. Il correspond en effet, aussi exactement que possible, à celui que les études d'ethnographie moderne nous ont fait connaître chez les peuples demeurés à un état de civilisation primitif.

    Pour le primitif, comme pour le Latin d'avant l'histoire, la distinction si tranchée dans les sociétés modernes du sacré et du profane, du spirituel et du monde matériel, n'existe pas. De toute part, le primitif se sent entouré de forces mystérieuses, intangibles et invisibles, qu'il ne définit pas, dont il ne sau­rait calculer le nombre, mais dont il sait bien que dépendent, à tout instant, son sort, celui de tout ce qui lui tient à cœur, ses entreprises, ses biens, sa famille, sa cité. Toute chose est dieu, le rocher, la terre, l'arbre, la source, l'animal, le ciel. Lui-même participe au divin, chacun de ses gestes, chacune de ses paroles comporte des répercussions à l'infini dont il ne peut se rendre compte. Certains moments de son existence possèdent une puis­sance particulière ou sont au contraire spécialement sensibles et vulnérables à ces forces partout éparses. Quelques hommes, soit pardon naturel, soit en vertu d'une initiation ou seulement d'un acte même involontaire sont censés être en rapports plus étroits avec le divin ; ils savent le moyen d'agir sur ces forces cachées. Ces moyens sont des formules ou des rites, qui agissent par eux-mêmes, qui chassent le mal, attirent, fortifient et multi­plient le bien. Le Romain, comme le primitif, a en ces for­mules, en ces rites et dans les personnes qui en connaissent le secret, une confiance aveugle, inébranlable, une foi que ne saurait entamer l'expérience. Le magicien est roi. Le roi, ou le magistrat qui le remplace, est nécessairement magicien.

    On ne saurait, pour une telle époque, parler ni de dieux, ni de génies, ni de liaisons nécessaires de volontés et d'actions. Esprit, matière, forme extérieure, substance, causalité, sont des catégories qui n'existent pas pour le primitif. Il n'y a pas des choses d'une part et des esprits d'autre part, il n'y a pas d'ac­tions mécaniques, il n'y a pas de lois de la nature. Il y a des forces en toute chose et ces forces ne connaissent d'autre loi que leur caprice ou les contraintes qui leur sont imposées par des forces supérieures à elles. Ce n'est même pas l'homme qui agit ; ce n'est pas le maçon qui construit la maison, le général qui remporte la victoire, la lance qui tue, c'est la force qui est dans le maçon qui détermine celle qui est dans la maison, c'est celle du chef ou de la cité qui l'emporte sur celle de l'en­nemi, la lance n'est que le signe accidentel du combat de forces dont résulte la mort. Antérieure à la logique, une telle men­talité est longtemps demeurée plus forte qu'elle. Elle n'a cédé que peu à peu, à Rome comme ailleurs. Ni à Rome, ni ailleurs, pas même chez nous à l'époque moderne, elle n'a jamais com­plètement disparu.

    Les traces en sont innombrables dans la religion romaine ancienne, infiniment plus développées, nous semble-t-il, que dans la religion grecque où elles ne se découvrent plus qu'étouf­fées sous le mythe ou à l'origine du rite. Héritière du long développement intellectuel des civilisations préhistoriques de la Méditerranée, la Grèce est parvenue, dès l'époque ionienne et les poèmes homériques, à la conception de dieux personnels qui pensent, veulent et agissent. Le fond même de la religion romaine est demeuré beaucoup plus primitif. Les dieux autochtones sont à peine des dieux; ils n'ont ni forme, ni person­nalité, ni volonté. Ils ne se sont déterminés et paraissent n'avoir reçu de noms que peu à peu, d'après la fonction qu'ils exercent ou le lieu où ils sont censés résider, ou même bien souvent d'après la formule ou le rite destiné à agir sur eux (1). Défaut d'ima­gination, dira-t-on. Non pas, mais imagination qui demeura

 

(1) Anna Perenna, par exemple, la déesse de la nouvelle année, semble née de la formule du souhait annare perennareque commode liceat.

 

liée beaucoup plus longtemps qu'ailleurs par les formes pri­mitives de la pensée humaine et qui ne s'en dégagea que pour trouver autour d'elle une mythologie déjà toute formée qu'elle adopta.

    Les circonstances politiques semblent avoir appris au Romain, de très bonne heure, peut-être dès l'époque préhistorique, à concevoir un dieu supérieur, plus fort que tous les autres, celui qui préside aux destinées du groupe, qui représente primiti­vement la force ou le génie du peuple. Mais ce dieu social n'a jamais supprimé les autres et ne s'est pas substitué à eux dans leurs fonctions propres. Le Jupiter romain ne s'est pas trouvé relégué dans le firmament ou au sommet de quelque Olympe où son rôle se serait réduit chaque jour, pour aboutir finalement à une sorte de présidence virtuelle au jeu des lois de la nature. Il ne fut jamais qu'un dieu semblable aux autres, agissant comme eux dans un cercle nettement défini, et non pas un dieu suprême auquel les autres se seraient trouvés subordonnés. L'hellénisme seul lui donna la toute-puissance.

    Tout en conservant une conception du divin encore engainée dans la mentalité primitive, le Romain du temps de Camille n'est cependant plus un primitif. Par l'Étrurie, par la Grande-Grèce et la Sicile, les idées méditerranéennes ont pénétré sa ville et se sont, en partie déjà, imposées à son esprit. Il a orga­nisé sa vie politique et sociale. Sa religion, déjà, forme un tout qui apparaît régulièrement organisé.

    La famille, tout d'abord, groupe autour d'elle un bon nombre des cultes qui demeurèrent vivaces assez longtemps pour être recueillis par la religion officielle de l'époque clas­sique. Le foyer domestique est l'autel familial devant lequel le père consacre par des rites traditionnels tous les actes qui touchent à la vie des siens. C'est au feu du foyer qu'il pré­sente, en l'élevant dans ses bras et en l'annonçant comme sien, l'enfant qui vient de naître. C'est devant cet autel, dont elle sera la servante, qu'est amenée la nouvelle épouse, pour partager avec son mari le gâteau sacré de la confarreatio. A côté du foyer, l'armoire aux provisions, penus, a ses dieux bienveillants et généreux, les Pénates. Les autels de Pompéi nous les montrent sous forme de génies légers, couronnés de fleurs, court vêtus et dansant joyeusement au milieu de l'envol de leurs bandelettes. Les diverses parties de la maison ont ainsi leur rôle divin. Limentinus, le seuil accueille les gens de la maison et écarte les importuns. Forculus est la puissance protectrice de la porte ; Cardea, celle des gonds. Janus à double visage, que l'on explique souvent comme représentant la porte—janua—à double face, semble plutôt le dieu qui veille, à droite et à gauche, sur ses abords, le défenseur par excel­lence du groupe qui habite la maison, le village ou la ville. La porte monumentale aurait été dénommée d’après lui et non lui d'après la porte.

    Chacun des actes de la vie familiale évoque ainsi un génie. Nous en connaissons quelques-uns par saint Augustin citant Varron. Lorsque l'enfant naît, Cunina veille sur son ber­ceau, Rumina lui enseigne à prendre le sein, Educa et Polina le font manger et boire, Statulinus le tient debout, Fabulinus le fait parler. Les Actes des Frères Arvales nous appor­tent un autre exemple de cette multiplication des divinités. Il s'agit un jour d'enlever un figuier qui avait poussé sur le toit de Dea Dia. Pour ce faire on invoque l'intervention de Deferunda qui l'enlèvera, de Coinquenda qui l'ébranchera, de Commolenda qui le coupera en morceaux, de Adolenda qui le brûlera. En sacrifiant à Tellus et à Cérès pour les travaux des champs, le flamine, indique un texte ancien (1), invoque Vervactor pour le premier labourage, Redarator pour le second, Imporcitor pour le hersage, Insitor pour les semailles, Oberator pour le fumage, Occator, Sarsitor, Subrincator, Messor, Convector, Conditor, Promitor.

(1) fabius pictor, ap. serv., ad Georg., 1, 21.

 

Dieux, Génies, disons-nous improprement; survivances bien plutôt des temps antérieurs aux dieux et aux génies tels que nous les concevons d'après les Grecs et l'époque classique, des temps où toute chose, tout être, tout acte était divin, où le divin ne se distinguait pas de la nature où ce n'était pas l'homme mais une force indéfinie qui coupait l'arbre, qui remuait la terre et faisait pousser la moisson.

    Ce sont des dieux de ce genre, imparfaitement personnifiés, artificiellement et tardivement nommés, que nous trouvons en majorité dans le calendrier traditionnellement attribué à Numa et qui ne doit représenter qu'un premier essai de sys­tématisation de l'ancienne religion datant du début de la République. La plupart se trouvent en rapports étroits avec la vie agricole : Pales, dieu ou déesse, dont la fête se célèbre le 21 avril, règne sur les troupeaux ; Faunus, Lupercus, nommé, semble-t-il, d'après le rite des Lupercalia destiné à écar­ter le loup (15 février), ont un rôle analogue. La richesse des moissons est confiée à Ops unie au dieu de la grange Consus qui cache et conserve. Les Opiconsivia se célèbrent le 25 août, vers le moment où l'on rentre les moissons, les Opalia le 19 décembre, à la fin de l'année agricole, vers le même mo­ment que les Saturnales (19 décembre). Les fêtes agricoles reprennent le 15 avril avec les fêtes des semailles au cours desquelles on sacrifie à Tellus des vaches pleines pour favo­riser sa fécondité. Le 19 avril viennent les Cerialia en l'hon­neur de Cérès, le 25 avril les Robigalia pour conjurer Robigo ou Robigus, la rouille qui gâte les blés.

    De cet essaim de numina, c'est-à-dire de volontés, d'éner­gies ou de forces, quelques-unes se détachent qui devinrent de véritables dieux : Saturne, Janus, Jupiter, Mars, Quirinus, Neptune, Vulcain.

    Saturne sembleprimitivement le génie des semailles (Sala). Il serait le plus ancien des dieux de l'Italie. Lorsque les Aborigènes pénétrèrent dans le Latium, ils l'y auraient trouvé régnant paisiblement sur les Sicules leurs prédécesseurs. C'est lui qui les avait réunis en un peuple ordonné ; il leur avait appris à se nourrir de lui et, presque sans travail, racontait la postérité, fournissait en abondance à tous leurs besoins. La jeunesse de Saturne avait été l'âge d'or. Aussi, au printemps et surtout en hiver, figurait-on, pendant quelques jours, le retour de l'âge d'or pour rajeunir Saturne ; c'étaient les Saturnales. Plus de maîtres, plus de serviteurs, plus d'esclaves, plus de travail, plus de propriété privée; la joie seule devait régner. Chacun revêtait comme il lui plaisait les vêtements des autres, buvait et mangeait son saoul. Les Saturnales de décembre ont disparu ; notre Mardi gras perpétue celles du printemps. Un homme jeune et fort, semble-t-il, représentait le dieu ; à l'issue de la fête, lui ou son simulacre était sacrifié au dieu pour lui apporter sa force et sa jeunesse, comme aujourd'hui encore, on brûle solennellement le bonhomme Carnaval. Il y a un ancien dieu et des souvenirs méditer­ranéens, semble-t-il, dans Saturne et dans la légende de son âge d'or.

    Janus, que nous trouvons réduit au rôle modeste de portier vigilant, doit avoir été de bonne heure un dieu puissant, génie du ciel et prédécesseur de Jupiter, comme Saturne était le génie de la terre. Le premier mois du cycle solaire annuel porte soir nom ; sa fête se célèbre le 9 janvier. Son nom Janus-Dianus indique en lui le même numen dont Diana est la per­sonnification féminine. Diane, semble-t-il, est dans le Latium la divinité de la végétation renaissant chaque année et dont la force ne doit jamais s'affaiblir. Elle est, au bord du lac de Némi, la déesse de la forêt, Diana Nemorensis. Le meurtre rituel de son prêtre, lorsqu'il n'a plus la force suffisante pour être victorieux, doit assurer, en le remplaçant par un plus fort, la perpétuelle fécondité de la divinité.

    II y a à Rome de nombreux Jupiters. Celui qui règne au Capitole, entre Junon et Minerve, est étrusque. II ne figure pas dans le calendrier de Numa. Celui que l'on fête chaque mois au jour des ides et auquel s'adressent les rites des Vinalia (23 avril et 19 août), des Meditrinalia le 11 octobre où l'on boit le vin nouveau en prononçant la formule :

velus novum vinum bibo,

 veleri novo morbo medeor

je bois le vin vieux et  nouveau, je suis  guéri des maladies anciennes et nouvelles.

ce Jupiter, qui préside encore aux cérémonies du Regifugium et du Poplifugium,  fuite du roi, fuite du peuple, semble pré­senter quelques analogies avec Janus.  Son flamine porte  le titre de Flamen Dialis. Il n'est probablement pas très différent non plus du Jupiter Latiar ou Latial, divinité ethnique com­mune aux tribus latines, dont le sanctuaire occupait le som­met du Monte Cavo, au centre des Monts Albains. Mais Jupiter latin  n'a rien de commun,  primitivement, avec Zeus  hellé­nique. Il n'a pas de traits, il n'est  pas  le roi  divin dont un froncement de sourcils ébranle le ciel et la terre. Il est multiple et se trouve divisé en autant de personnages que d'emplois : Jupiter Lucetius, génie du ciel lumineux,  Jupiter Elicius, Fulgur,  Summanus, dieu du ciel orageux, de la foudre, de l'éclair ; il est l'aérolithe qui tombe du firmament, probablement aussi la vieille hache de pierre mystérieuse dans laquelle on voit un instrument venu du ciel, Jupiter Lapis. Il est celui par qui l'on jure, Dius Fidius. Dans le gâteau nuptial, il pré­side  à  l'union  des  époux,  Jupiter   Farreus. On le vénère, comme l'indique l'épithète  de pater régulièrement accolée à son  nom,   mais on ne   cherche   pas  à le  connaître  et à le définir.

    Si Mars est incontestablement devenu à l'époque classique le dieu de la guerre protecteur des armées romaines, son carac­tère original demeure incertain. Il représente plutôt, lui aussi, un dieu agraire, le génie de la végétation printanière. On s'expliquerait difficilement, s'il avait été toujours un dieu guerrier, le nom d'Arvales porté par ses prêtres et le carac­tère de la fête des Ambarvalia, la procession qui faisait, au printemps, le tour des champs pour les purifier et en favoriser la fécondité.  D'autre part, les Saliens, qui dansent armés et dont le costume est celui des soldats romains du VI ème ou V ème siècle, sont aussi des prêtres de Mars. La double fête de Mars, au prin­temps et en octobre, semble bien correspondre à une lustration de l'armée avant son départ en campagne et à une purification à son retour. Le 14 mars, les Equirria sont une lustration des chevaux ; le 19, vient la  lustration des boucliers, le 23, celle des trompettes, Tubilustrium et la procession dansante des Saliens. A l'automne, les cérémonies se répètent, comme des rites de

sortie ; aux ides, le 15 octobre, le sacrifice d'un cheval ; le 19, après l'Armilustrium, les Saliens rentrent leurs boucliers. Le double caractère des fêtes du dieu, Ambarvalia, Armilustrium, et du dieu lui-même, peut s'expliquer par le fait que le printemps, qui marque la reprise des travaux champêtres, est aussi la saison où les armées entrent en campagne. Le même dieu printanier préside aux entreprises simultanées du paysan et du soldat.

    Qu'était autrefois Neptune, devenu un grand dieu par suite de son identification avec Poséidon ? Qu'était Volcanus avant de devenir l’Hephaistos romain? Nous l'ignorons (1). D'autres dieux ou déesses, importants sans doute, puisqu'ils avaient leur flamine, nous sont encore plus inconnus : Carmenta, fêtée les 11 et 15 janvier, Falacer, Furrina, Volturnus. Une déesse Caca semble avoir anciennement joué, sur le Palatin, le rôle de déesse du feu que Vesta remplira plus tard au Forum.

 

(1) Neptune était particulièrement honoré à Véies et Volcanus à Ostie. Sur ce dieu, cf. carcofino, XLII, p. 87 sq.

 

Ce ne sont là que quelques-uns parmi les dieux connus, dii certi. A côté d'eux existe encore un nombre infini de dieux indéterminés, dii incerti, qui se révèlent au fur et à mesure des occasions, et cela, jusqu'en pleine époque historique. Lorsqu'on commença à battre monnaie, un dieu Aescolanus vint présider à cette opération. La frappe de l'argent eut encore son dieu, Argentinus, mais non plus celle de l'or. Un dieu jusque-là inconnu, Aius-Locutius, prévint les Romains, en 390, de l'approche des Gaulois. En 211, lorsque Annibal rebroussa chemin après avoir caracolé avec ses cavaliers numides sous les murs de Rome, sa retraite fut attribuée à l'ordre formel de Rediculus Tutanus. Ce fut la dernière des révélations divines à Rome.

    Des dieux vaquent ainsi en nombre infini, non seulement dans le Latium, mais par tout le monde. Ceux des voisins sont puissants aussi : il importe pour le Romain de se les concilier. Aucune répugnance ne s'oppose à leur adoption. A côté des dieux indigènes, dii indigetes, la piété romaine invoque, tous ensemble, les dieux étrangers dont plusieurs se trouvent d'ailleurs intronisés à Rome, dii novensiles ou novensides, les dieux nouvellement installés. La formule de dévotion pro­noncée par Decius nous donne une idée de la complexité du Panthéon primitif : Janus, Juppiter, Mars Pater, Quirinus, Bellona, Lares, divi novensiles, divi indigetes, divi quorum est potestlas nostrorum hostiumque (1). Ces dieux nouveaux seraient pour la plupart, d'après Varron, d'origine sabine (2), comme Ferronia dont le lieu de culte, près du lac Capène, au pied du Soracte, était fréquenté par les bergers sabins, ou Vacuna qui, à Reate, semble avoir été une Vesta. D'autres sont grecs, Mercure, Apollon, Castor et Pollux, Hercule.

 

(1) T. Liv., 8, 9.

(2) varr.,  de Ling.  Lat., 5   10,  74.

 

Plusieurs sont les dieux de cités vaincues que Rome a recueillis : Junon Reine, de Veies, Juturna de Lavinium, la Fortune de Préneste. Ce sont encore tous ceux qui corres­pondent à des idées ou à des faits nouveaux : les Tempestates dont les honneurs ne doivent dater que de la naissance d'une marine romaine, Salus, Spes, Honos, Virtus, Concordia, abstractions qui ne se trouvent en aucune façon étrangères à côté des plus anciennes divinités. C'est aussi parmi les dieux nouveaux qu'il faut ranger les dii Consentes, ceux qui sont ensemble et forment le conseil de Jupiter, six dieux et six déesses d'origine gréco-étrusque, dont les statues dorées se voyaient au Forum, au pied du Capitole et qui furent iden­tifiés plus tard avec les douze grandes divinités du Panthéon hellénique. Toute l'Italie ancienne est ainsi représentée à Rome par ses dieux.

    Parmi ces divinités il en est de grandes, celles qui ont une fonction importante, et de petites, celles dont l'action se res­treint à un dieu particulier ou à des intérêts réduits. Mais on n'aperçoit à l'origine des dieux ou de leur classement aucune grande hypothèse cosmologique, aucune conception d'en­semble de l'ordre du monde, aucun horizon un peu large. Il est des dieux dans le ciel, sans doute : Janus, Jupiter sont des dieux célestes. Mais la contemplation du ciel absorbe peu le Romain. Il vit sur la terre, il s'inquiète surtout des dieux de la terre; il tire sa subsistance de la fécondité des champs, la plupart de ses dieux veillent sur ses champs. Peu lui importe le monde, le mystère de la vie et de la nature. Ce qui l'oc­cupe, c'est sa famille, sa maison, son domaine, son troupeau, sa moisson, sa ville aussi et son peuple. Pour tous ces intérêts, il ne trouve jamais assez de dieux familiers et serviables. Il remplace la qualité par la quantité.

    Le divin étant conçu comme une force mystérieuse répandue dans toute la nature, rien ne s'oppose à ce qu'il réside dans des objets matériels ou des animaux. Il fut un temps où le génie du silex faisait la puissance de l'homme. Il était naturel que le silex fût dieu. Jupiter Lapis en représente un souvenir. La force nuisible ou utile des animaux avait également quelque chose de divin, tout aussi bien que celle de l'arbre, de la source ou du fleuve. Quelques traces de ces imaginations sub­sistent dans le culte et la légende. Les Lupercales semblent avoir été à l'origine un rite destiné à agir sur la force divine du loup, pour l'écarter des troupeaux. Des rapports certains unissent Mars et le dieu loup; le loup lui est consacré; une louve nourrit Romulus et Remus dont Mars est le père. L'aigle est l'attribut du dieu céleste Jupiter; les oiseaux par lesquels la divinité manifeste ses volontés ont aussi quelque chose de divin. Le pic semble avoir été dieu national dans le Picenum. Mais nous ne trouvons pas, dans l'Italie ancienne, de traces précises d'un culte proprement totémique, où le génie de l'animal s'identifie avec celui de la tribu, où l'animal est conçu comme le père des hommes et où des rites particuliers renou­vellent périodiquement la communion entre le groupe social et son ancêtre divin. L'esprit romain est trop soucieux de pré­cision et d'utilité pratique pour s'attacher à de tels mystères. Les dieux, animaux ou autres, ont une fonction, ils sont faits pour servir ou, du moins, il s'agit de les empêcher de nuire. On ne conçoit pas d'union mystique entre l'animal et l'homme. Une force divine n'est pas moins présente dans l'homme, c'est le Genius. Le Genius du père de famille est en même temps celui de toute la famille; c'est lui qui en assure le bien-être, la prospérité et aussi la continuité. Il est le même que celui des anciens chefs de famille qui ont disparu ; il s'iden­tifie avec celui des ancêtres, et ce titre lui vaut un nouveau culte. Il faut le rendre favorable aux générations nouvelles, lui faire sa place dans la vie de la famille et sa part aux offrandes du foyer. Il faut surtout se garder de l'irriter en s'écartant des règles que sa volonté a autrefois fixées. Cette permanence du génie familial est une des bases de l'esprit conservateur romain; elle consacre à jamais le mos majorum, La mère de famille, elle aussi a son génie, sa Juno qui l'assiste dans tous ses actes. Elle l'a rencontrée au jour de son mariage sous le voile, d'où elle est sortie à une vie nouvelle, Juno Pronuba. Sa Junon fait son heureuse fécondité et faci­lite sa délivrance, Jana Lucina. Chaque femme et chaque homme a sa Junon et son Génie qui partage toutes les vicissi­tudes de son existence.

    Après la   mort, l'esprit qui est dans l'homme continue a vivre, mais d'une vie diminuée et obscure. Il est censé reposer dans la tombe où les parents viennent lui présenter leurs offrandes. Au sujet des morts, une seule idée paraît bien nette et immuable dans  l'ensemble de la tradition   romaine, c'est qu'ils ont impérieusement besoin des aliments dont  les vivants entretiennent leur existence. Le Génie a toujours quelque chose de matériel. Satisfaits, les morts sont les Mânes favorables — le mot manus, dans l'ancien latin, signifiait bon. Ils s'identifient avec les génies du groupe   familial   protec­teurs de la famille, souvent représentés, à Pompéi sous forme de serpents qui viennent prendre leur part des  offrandes déposées au foyer. Négligés par les vivants, ils souffrent et se vengent. Ils deviennent les Larves ou Lémures redoutables.

    C'est du culte des morts que Fustel de Coulanges croyait pouvoir faire dériver toute l'organisation de la famille et de l'état social antique. Ce culte occupe incontestablement une place considérable dans la vie familiale. Le Génie des ancêtres, incarné dans le père de famille, fait son autorité sur toute la gens; il se confond en quelque mesure avec le Génie de la gens elle-même et avec celui du foyer de la maison, centre de  la gens. Mais ces conceptions, d'ailleurs assez confuses, appa­raissent plutôt comme la conséquence que l'origine de l'orga­nisation familiale romaine. Le culte des morts lui-même semble une continuation de celui du Génie personnel des individus, qui lui-même ne fait que refléter l'idée générale de la vie et du monde dominant toute l'ancienne religion romaine.

    La représentation proprement romaine de la vie d'outre-tombe et du séjour des morts apparaît extrêmement vague. C'était là une préoccupation dépourvue d'intérêt pratique, un souci proprement individuel, auquel l'esprit romain n'attachait qu'une faible importance. Le Romain ne s'aventure pas plus dans les enfers que dans le ciel, il reste de préférence sur la terre solide. Mais il ne s'est pas soustrait à l'influence des idées courantes sur ce sujet chez les peuples ses voisins, Les déesses de la mort primitives, Mania mères des Mânes, Acca Larentia mères des Lares, sont peut-être elles-mêmes d'ori­gine étrusque (1). L'Orcus souterrain, où les morts se trou­vent rassemblés sous la domination d'un dieu puissant Vedius ou Dis Pater qui se prêtera à l'assimilation avec Pluton, semble inspiré soit par l’Etrurie, soit par la Grande-Grèce. L’Orcus deviendra plus tard l'Enfer de Virgile ; les fables grecques et étrusques s'y mêlent aux idées morales et méta­physiques du pythagorisme et de la philosophie grecque. La vieille religion romaine ne semble pas s'être inquiétée de sys­tématiser ces croyances de diverse origine.

    Dès l'époque primitive nous voyons alterner, dans les sépul­tures romaines, les rites de l'incinération et de l'inhumation, sans pouvoir suivre une évolution correspondante des idées relatives à la vie d'outre-tombe. La survie souterraine du Génie dans le tombeau semble s'accorder avec le rite de l'inhumation. La Terre-Mère, compagne primitive de Saturne, génératrice de toute vie, celle à laquelle on sacrifie le 15 avril une vache pleine pour la fécondité des troupeaux, apparaît conçue aussi comme celle qui reçoit dans son vaste sein tout ce qui a vécu. Déesse des morts, la Terre est étroitement asso­ciée aux Mânes. Aux Mânes et à la Terre-Mère, s'écrie Decius, je dévoue les légions et les troupes de l'ennemi, en même temps que moi-même (2).

 

(1) mueller-deecke, CXIV, 2, p. 101 sq. 

(2) T. Liv., 8, 9.

 

Lorsque à l'époque classique domine le rite de l'incinération qui dégage l'âme du corps, l'emportant pour ainsi dire sur l'aile de la flamme vers les régions lointaines d'un empyrée aérien, on continue à croire à la vie souterraine des âmes, à leur offrir des nourritures, à se les imaginer reçues et gardées par la Terre-Mère, Une ins­cription funéraire exprime nettement cette idée :

Ereptam viro et matri,  Mater me Terra recipit.

La mort m'enlève à mon mari et à ma mère pour me confier à la Terre-Mère.

Nous trouvons, dans l'ensemble des conceptions relatives à l'outre-tombe, plus de littérature et de philosophie que de croyances religieuses.

Lorsque, au contact des dieux personnels de la Grande-Grèce et de l'Etrurie hellénisée, par émulation avec elles et sous l'influence de la fable apportée au moins par l'art figuré, ces numina indigènes eurent pris corps et furent devenues vraiment des divinité, le Panthéon romain se trouva surpeu­plé. Sa surabondance justifiait pleinement le mot de Polybe : Les Romains sont plus religieux que les dieux eux-mêmes. Mais ces dieux demeuraient vagues : sans personnalité, sans figure, sans légende, presque sans noms, souvent sans sexe, ne se distinguant que par leurs fonctions et désignés, pour la plupart, par un simple adjectif indiquant leur rôle. De tels dieux ne suscitaient chez leurs fidèles ni sentiments ni émotion. Leur souvenir, du moins celui des dieux locaux, put se perpétuer longtemps chez le peuple campagnard, dont nous connaissons fort peu, d'ailleurs, la religion. Mais à la ville et, surtout, chez les esprits cultivés, ces pâles divinités devaient inévitablement s'évanouir devant les dieux si vivants de la Grèce. La grande surprise que procure l'étude de l'ancienne religion romaine, c'est qu'elle ait laissé jusqu'à l'âge classique tant de traces encore saisissables. Elle le doit à un travail de systématisation qui, tout en conservant les dieux primitifs, transforma entièrement, sinon la forme, du moins l'esprit de leur culte.

 

II

LES   CARACTÈRES    DU   CULTE   ROMAIN.

La grande originalité de cette religion aux conceptions si primitives consiste dans le caractère essentiellement rationnel de son organisation.

Si le voisinage de tant de dieux semble n'avoir jamais trou­blé le Romain c'est que, vis-à-vis d'eux, il avait de bonne heure et une fois pour toutes adopté la même attitude que vis-à-vis des hommes : celle du droit. Le jus divinum auquel correspond le fas et le nefas, ce qui est permis ou défendu par la religion, était aussi strictement réglé que le jus civile et suivant le même principe : à chacun son dû. L'homme devait au dieu l'accomplissement de certains rites; le dieu devait à l'homme l'exercice régulier de la fonction à laquelle il était préposé. Dans son Manuel du parfait agriculteur, Caton l'Ancien note les cérémonies que doit accomplir le pater-familias et les formules dont il doit les accompagner. Tout dans la prière est précisé par la parole et par le geste comme dans les actions de droit civil. Chaque offrande est soulignée de la mention ut tibi jus est : « comme tu y as droit ». Moyennant quoi, le dieu, ayant son dû, attribuera à l'homme pieux, c'est-à-dire qui a rempli strictement son devoir envers lui, la protection à laquelle cet homme a droit.

    Le devoir du Romain envers ses dieux n'est pas une pensée, il n'est pas nécessaire de les connaître; c'est encore moins un sentiment, il n'est pas question de les aimer; ce devoir n'est qu'action, il consiste dans le culte. Mais ce culte est rationnel, il s'adresse à la volonté du dieu.

    Si haut que permettent de remonter les documents concer­nant la religion romaine, nous n'y retrouvons plus, qu'à titre d'exception et déjà en majeure partie périmée, la conception magique primitive suivant laquelle le rite agit directement sur le dieu pour le renforcer ou l'affaiblir et possède la vertu de le contraindre automatiquement, pour ainsi dire, à exercer sa fonction. Le rite essentiel est le sacrifice; comme les autres peuples, les Romains offrent à leurs dieux des nourri­tures. Mais il s'agit pour eux de conquérir ainsi leur bonne volonté. Leurs sacrifices en effet ne répandent le sang qu'avec une extrême parcimonie. Pline affirme que le culte, tel que l'avait organisé Numa, ne comportait d'autres offrandes que des fruits de la terre et des gâteaux (1). C'est donc qu'il est inutile de recourir à la puissance magique du sang pour vivi­fier les dieux. On peut citer, à l'époque historique, des exemples de sacrifices humains; c'était là, spécifie Tite-Live en les men­tionnant, un rite étranger aux Romains (2). L'érudition moderne peut reconnaître des traces, d'ailleurs incertaines, de sacrifices humains dans quelques rites particuliers de certaines cérémonies romaines (3), il n'en est pas moins vrai que de la mémoire des Romains de l'âge républicain avait disparu tout souvenir des imaginations suivant lesquelles la divinité béné­ficiait de la vie qui lui était sacrifiée. Les dieux romains ne tenaient même pas au sang des animaux; ils admettaient aisé­ment des substitutions :

 

(1) plin,, N. H., 18, 7 : Numa instituit deos fruge colere et mole salsa supplicare.

(2) T. Liv., 23, 57, 6. Dans l'émotion de la seconde guerre punique, le Sénat, après consultation des Oracles sibyllins, fait enterrer vifs, au Forum boarium, deux Grecs et deux Gaulois, minime romano sacro, dit T. Live.

(3) Sur la cérémonie des Argées où l'on jette à l'eau des mannequins repré­sentant des vieillards, cf. H. hubert, Année sociologique, 4, p. 237 sq. Sur le Regifugium, frazer, LXXV, p. 157 et 301.

 

il est permis, spécifie un scoliaste de Virgile, de substituer des simulacres aux vraies victimes ; si les animaux nécessaires sont difficiles à trouver, les dieux en agréent l'image en pain ou en cire. C'est donc que la force vitale de l'animal n'est censée exercer sur le dieu aucune action nécessaire. L'aspect de l'offrande l'emporte sur sa vraie nature. Le dieu tient surtout à la forme. Le sacrifice lui apporte une satisfaction morale.

    La prière, du reste, accompagne toujours le sacrifice. Elle est une formule, sans doute, rythmée et le plus souvent accompagnée de musique, un véritable carmen ; le moindre changement dans les termes détruit son efficacité; c'est que le dieu se plaît au langage rythmé et aux paroles traditionnelles. Ces paroles ne sont cependant pas une incantation, du moins dans la religion officielle ; elles présentent un sens raisonnable; elles nous apprennent clairement ce que l'homme attend de sa prière. La prière ne cherche pas à violenter les dieux; elle s'adresse à leur bonne volonté ; elle implore leur paix : pacem deorum, c'est-à-dire leur satisfaction et leur amitié. Pour obtenir leur bienveillance, e!le leur fait des promesses. Sur­tout, le fidèle accompagne sa prière de la stricte exécution des rites et des sacrifices qui représentent ses obligations et il demande au dieu d'accomplir, à son tour, les siennes. Les for­mules de prière citées par Caton concordent entièrement avec celles que nous font connaître les historiens ; elles peuvent servir de type de la prière romaine. Il convient tout d'abord de nommer le dieu auquel on s'adresse, non pas en raison du pouvoir magique du nom, mais par un souci scrupuleux de précision : Mars, te precor quaesoque. Il serait inutile de prier et de supplier, si le nom agissait par lui-même. Te precor quaesoque uti sies volens propitius, mihi, domo, familiaeque nosirae. Après avoir indiqué à qui s'adresse la prière, on spécifie en faveur de qui elle est faite : les deux parties sont, pour ainsi dire, mises en présence. Caton mentionne ensuite le rite accompli ; quojus rei ergo, agrum,terram, fundumque meum suovetaurilia circumagi jussi. Puis il énumère longuement les services qu'il demande au coeur bien disposé de Mars. Il conclut enfin : sic uti dixi, macte hisce suovetaurilibus lactentibus immolandis esto. L'immolation faite, il répète au dieu sa prière d'agréer le sacri­fice et de ne pas en oublier l'objet : Mars pater, ejusquem rei ergo, macte his suovetaurilibus lactentibus esto. Ce sont les diverses phases et, souvent, les termes mêmes d'une action juridique.

    Le cérémonial des fêtes religieuses comporte des sacrifices, des prières et des rites extrêmement divers et d'origine et de date. Un certain nombre d'entre eux ne trouve son explication que dans des pratiques de caractère primitivement magique. Telle est, nous semble-t-il, la  lustration, qui met l'homme en état d'agir ou la chose en état d'être influencée par la divinité. La procession  des animaux du sacrifice autour du  domaine, celle des frères Arvales à travers les champs, semble bien avoir pour  but de recueillir et de neutraliser les influences qui empêcheraient  l'action favorable du dieu.   Mais de bonne heure s'ajoute à la lustration une  idée de purification qui se traduit soit par l'usage d'eau lustrale, soit par le passage à tra­vers la flamme, soit par l'usage de la fumée. Il s'agit encore plutôt de pureté matérielle que de pureté morale. L'homme doit  se mettre en état de plaire aux  dieux.  Lorsque la justice sera devenue la qualité essentielle des dieux, la pre­mière condition pour obtenir ta bienveillance divine sera pour l'homme  d'être juste, et la lustration aura pour objet de le purifier des fautes autrefois commises. L'état de pureté mys­tique de la mentalité prélogique se transforme en une idée de justice et de pitié rationnelles. Les termes de justus et de plusprennent un sens moral.

    Il est parfaitement légitime, il est même nécessaire de cher­cher, dans leur origine magique, l'explication  du détail de la plupart des rites. Mais l'intelligence qu'ainsi nous en pouvons prendre aujourd'hui échappait entièrement aux Romains dès l'époque à  laquelle fut   fixé leur culte. Ils  répétaient chaque année leurs cérémonies  traditionnelles afin de ne pas offenser leurs dieux en leur enlevant leur  dû. Ils y  ajoutaient aussi. Plusieurs parmi les noms qui désignent des fêtes du calendrier de Numa semblent de formation nouvelle : armilustrium, lubi-lustrium.   Les courses  de chars,  en  mars et  en octobre,   ne paraissent pas chose très ancienne ; ce genre de spectacle ne fut introduit en Italie qu'au vie siècle par les colonies grecques de Crotone  et  de Sybaris  et parvint à Rome, par l'intermé­diaire des Etrusques, vers le début du Ve siècle. Il dut y arriver, nous semble-t-il, dépouillé  de toute  signification magique. A l'issue de la course  d'octobre, le   meurtre à coups  de javelots du cheval de droite du char victorieux conserve la trace d'une sauvagerie   de date  plus   ancienne, à   moins  qu'elle  ne  soit d'origine étrangère. On coupe la tête et la queue de la bête ; les gens de  Subure et de la   Via Sacra se disputent la tête ; la queue est portée  en courant sur l'autel de la Regia et les Ves­tales recueillent le sang qui en découle. Ce rite cruel contraste avec l'esprit même qui, dans  la course, met en jeu l'élégance rapide du bon cheval. La signification  nous en échappe ; c'est tout ce qu'on en peut dire.

    Mais les scènes de ce genre sont exceptionnelles dans la religion romaine. Le culte officiel apparaît de bonne heure dépouillé de la barbarie primitive. Il ne s'entoure pas d'une buée sanglante; il est pur de terreur. Les fêtes des dieux sont toutes, pour le peuple, des jours de joie-; elles ne l'ont jamais avili. Cette religion apparaît surtout utilitaire. Elle célèbre le départ et le retour des troupeaux et des armées, appelant sur les uns comme sur les autres la même protection du même dieu; les processions, en se déroulant à travers la campagne, doivent attirer sur elle le regard favorable de la divinité. En l'honneur de Vesta, du 7 au 15 juin, au moment où la moisson mûrit, on ouvre et on nettoie complètement le penus Vestae, réceptacle symbolique du grain de la cité, et on le prépare à recevoir le blé nouveau. A la fin d'août, les fêtes d'Ops et de Consus sont celles de la moisson rentrée. Culte froid et sans élan, religion grave et d'une sévérité tout administrative, mais essentielle­ment publique, ignorant les détours obscurs du mysticisme, claire, probe et foncièrement saine. Ce n'est pas sans raison que les poètes de l'époque classique ont vu de la beauté dans ces vieux rites campagnards.

 

III

l'organisation religieuse et les collèges sacerdotaux.

Par son caractère rationnel, juridique et utilitaire, le culte contraste donc avec la conception demeurée très primitive du divin. C'est que les dieux avaient été imaginés par le peuple, tandis que le culte était réglé par les magistrats de la cité. Entre les dieux et le peuple est intervenu, pour régler leurs rapports, le Collège des Pontifes. C'est lui qui a établi ces rap­ports sur la base du droit.

    Au nombre de trois, tout d'abord, puis de cinq, puis de neuf, les Pontifes, sous la présidence du Pontifex maximus, héritier du pouvoir royal en ce qui concerne la religion, ont autorité pour régler tout ce qui touche aux rapports des hommes avec les dieux. Ils ne constituent cependant pas une caste sacerdotale isolée du reste du peuple. Ils ne sont pas prêtres, à proprement parler, ou du moins ils ne le sont que momentanément, comme chaque citoyen, lorsque sa charge l'appelle à remplir ses devoirs sacerdotaux ; ce sont bien plutôt des espèces de magistrats, des magistrats religieux. Ils se recrutent par cooptation parmi l'élite de l'intelligence romaine. Ils sont en même temps sénateurs, jurisconsultes, généraux. Exclusivement patricien, jusque vers l'an 300, le Collège des Pontifes s'ouvre a!ors aux plébéiens et même à des étrangers comme le Latin Tiberius Coruncanius qui laissa la réputation d'un homme de tout point remar­quable (1). Il représente une commission d'administrateurs qui commande à la fois aux prêtres et au peuple.

    Les Pontifes ont directement sous leurs ordres les flamines, prêtres annuels des trois grands dieux, Jupiter, Mars et Quirinus (Janus), flamines majeurs, et les douze flamines mineurs. C'est d'eux que dépendent les Vestales. Ils dirigent tous les autres collèges religieux, ceux de spécialistes comme les augures et les decemviri sacris faciundis et les diverses con­grégations, Saliens, Arvales, sodales Titii, etc. Ils contrôlent, en un mot, toute la vie religieuse de la cité.

    Leur mission particulière consiste à l'organiser et à la régler. Dépositaires de la tradition, ils doivent l'adapter aux circons­tances. C'est ainsi que le Collège fixe, chaque année, le calen­drier, et intercale les jours nécessaires pour mettre le comput civil d'accord avec le cours du soleil, de façon que les fêtes printanières tombent aux mois du printemps et ainsi de suite. A lui d'indiquer, par conséquent, quels dieux on fêtera et quel jour on les fêtera. Le calendrier dit de Numa est son œuvre. Ce sont les Pontifes qui ont à décider de l'admission des dieux étrangers, de l'emplacement, du plan, de la dédicace des temples et des rites à célébrer. Ils interviennent dans tous les cas nouveaux ou litigieux. De tous les prodiges il leur est rendu compte et on leur demande les moyens d'expiation. Ils représentent un pouvoir permanent chargé de fixer et d'admi­nistrer tout le jus divinum. C'est à eux que la religion doit son caractère formaliste et rationnel.

   

(1) Cic., Brut., 14, 55.

 

Un autre collège sacerdotal joue, à Rome, un rôle important, celui des augures. Les augures sont des spécialistes qui, sous l'autorité des Pontifes, ont pour mission d'observer les signes de la volonté divine et de les interpréter. Quoiqu'ils habitent parmi les hommes, les dieux romains sont moins familiers, en effet, que les dieux grecs; ils ne se laissent entrevoir que très exceptionnellement ; ils ne parlent pas ; on ne leur connaît pas d'oracle ; ils se contentent, pour donner leurs avertisse­ments, de prodiges généralement enfantins dont les augures ont à discuter la signification. Tout un système de consulta­tion des dieux se trouve en outre organisé ; les augures y pré­sident, non pour leur propre compte, mais pour celui du ma­gistrat dont ils sont les auxiliaires.

    Là encore, nous trouvons une règle s'efforçant de rationa­liser un ensemble de pratiques primitives.

Les signes qu'interprètent les augures sont répartis en cinq catégories: ceux qui viennent du ciel, les éclairs; ceux que donnent les oiseaux, par leur vol et par leur chant ; ceux qui proviennent des quadrupèdes, en particulier l'inspection des entrailles des victimes ; enfin les prodiges divers : les dirae. La signification des éclairs était censée dépendre de la région du ciel où ils se produisaient. Les éclairs du jour paraissaient un avertissement de Jupiter ; ceux de la nuit, de Summanus ou de Vedius, le dieu des morts ; la forme de l'éclair en préci­sait sans doute la signification. Les coups de tonnerre dans un ciel serein étaient considérés comme particulièrement graves.

    En ce qui concerne les oiseaux, la divination la plus couram­ment pratiquée consistait dans l'observation de leur vol. Ici encore intervenait la doctrine des régions du ciel, favorables ou défavorables, non moins que le nombre des oiseaux et leur espèce. Selon la tradition,  Romulus se levait dès la fin de la nuit pour aller prendre les auspices au réveil de la nature. Antérieurement aux guerres puniques, les Romains avaient trouvé un substitut commode à cette vieille pratique : les pou­lets sacrés. Le magistrat se les faisait apporter à son réveil, et dans le silence favorable engageait avec l'augure préposé à leur soin, le dialogue suivant : « Dis-moi, le silence règne-t-il ? — II semble. — Dis-moi si les poulets mangent. — Ils mangent (1). »On connaît l'anecdote rapportée à la première guerre punique. Les poulets embarqués sur le navire du géné­ral se refusaient à manger. « Eh bien, qu'ils boivent, » et le gé­néral les fit jeter par-dessus bord. Il engagea la bataille et fut vaincu.

    Nous avons déjà mentionné la théorie générale sur laquelle reposait l'examen des entrailles des victimes et, en particulier, du foie. Le mot haruspicium, désignant cette partie de la divination, est, au moins par sa première partie, étrusque ; le terme proprement latin est extispicium. La doctrine elle-même paraît d'origine étrusque. Elle repose sur une connaissance précise de la topographie anatomique du foie, complétée, sans doute, parcelle des entrailles et sur la distinction des parties censées relever de chacun des dieux. La chiromancie, à l'heure actuelle, se livre sur les formes et les lignes de la main à des spéculations analogues. L'autorité des Pontifes a conféré la consécration officielle de l'Etat à ce mode de divination.

    Dès le V ème siècle, nous rencontrons également à Rome quelques traces de la divination de type grec. Tandis que le Romain cherche à connaître la volonté présente des dieux, le Grec les interroge, de préférence, sur l'avenir. Les dieux grecs et Apollon en particulier connaissent le destin ; leur prescience dépasse infiniment l'intelligence des dieux aveugles de l'Ita­lie. A Préneste, une déesse peut-être d'origine grecque, ou, du moins, fortement influencée par la Grèce, la Fortune, fille aînée de Jupiter, Fortuna Primigenia (2), rend des oracles sur le modèle de la Pythie de Delphes, ce sont des phrases obscures qu'il s'agit d'interpréter.

 

(1) Cic., de Div., 2, 31, 71-72. 

(2) wissowa, CLXXII, p. 259 sq.

 

Mais les sorts prénestins, trop voisins, paraissent avoir joui de peu de crédit à Rome, puisque, en 242, le Sénat interdisait encore, à l'un de ses mem­bres, de les consulter (1). Il n'en fut pas de même des oracles sibyllins de Cumes.

    Dans quelqu'un des antres volcaniques qui entouraient Cumes, les Grecs avaient dû trouver ou installer un oracle desservi par une prêtresse appelée la Sibylle. Comment elle rendait ses oracles, Virgile nous l'explique au début du sixième chant de l'Enéide (2). Comment un recueil de ces oracles pouvait-il intéresser Rome, les anciens ne semblent pas s'en être rendu compte. Leur tradition racontait seulement que la Sibylle elle-même en avait imposé l'achat à Tarquin (3). Leur introduction à Rome doit, en tout cas, être antérieure à la prise de Cumes par les Samnites en 423. Peut-être date-t-elle précisément de ce moment. Elle représenterait un épisode obscur de la diffusion des influences helléniques dans le Latium. Les oracles sibyllins avaient été déposés dans le temple de Jupiter Capitolin, où ils furent détruits, avec le temple lui-même, en 83 avant Jésus-Christ. Des fonctionnaires spéciaux, au nombre de deux, d'abord, puis de dix, duo puis decemviri sacris faciundis, placés, eux aussi, sous l'autorité des Pon­tifes, avaient été créés pour garder ces oracles et les consulter. On n'y recourait d'ailleurs que dans des circonstances excep­tionnelles ou en face de prodiges dont l'explication dépassait la compétence des augures. Plus que tout autre chose, les oracles sibyllins ont contribué à introduire dans le culte romain les rites grecs, supplications, lectisternes, repas offerts aux statues des dieux, transformant ainsi, peu à peu, en idolâtrie la reli­gion moins imagée mais plus idéale de l'ancienne Rome.

 

(1) val. max., 1, 3, 2.

(2) Aen., 6, 41 sq.

(3) dion. halic., IV, 62. plin., N. H.,   13, 88. Cf. wissowa,  CLXXII, p. 536 sq.

 

IV

la RELIGION ET LES DÉBUTS DE LA LITTÉRATURE.

Si accueillante qu'elle soit aux dieux et aux rites étrangers, la religion n'en porte pas moins profondément marquée l'em­preinte originale du vieil esprit romain.  L'instinct d'ordre et le soin du souvenir l'ont de bonne heure familiarisée avec l'écriture. Les Pontifes, semble-t-il, en ont fait un usage déve­loppé. Chargés d'indiquer les moyens divers et les formules qui devaient donner satisfaction aux dieux, ils prenaient note des prodiges et des solutions intervenues. Cette sorte de ca­suistique faisait l'objet du recueil des Indigilamenta qui dut être compilé dès le IV ème et, au plus tard, au III ème siècle. Les règles générales édictées sur tout sujet, morale, droit, religion, avaient été recueillies vers la même époque que les Indigila­menta dans les Libri ou Commentarii Pontificum, véritables archives  religieuses de   l'Etat romain. Ce n'est pas tout. Chargés du soin du calendrier, les Pontifes se trouvaient obligés à garder un souvenir précis des années écoulées, de leur nombre et des intercalations auxquelles elles avaient donné lieu. Primitivement, raconte-t-on, ils les marquaient d'un clou enfoncé dans une planche. Puis, ils prirent note des noms des consuls ; ils y ajoutèrent même une mention sommaire des événements les plus importants qui s'étaient produits dans l'an­née. Ces indications étaient écrites sur des planches d'abord gardées secrètes et, plus tard, exposées à la demeure du Pontifex   maximus   sur  le  Forum.   C'est   la   collection  de ces tableaux qui fut publiée en l'an 123 avant notre ère par le grand pontife Mucius Scaevola sous le nom d'Annales Maximi. Précieux document qui constitue la source principale et la seule authentique de notre connaissance de l'histoire romaine. Des albums des Pontifes proviennent également les Fastes, Fastes consulaires donnant la liste des consuls et Fastes triom­phaux, que la piété traditionaliste d'Auguste voulut voir expo­sés, comme autrefois, sur les murs de la Regia et qui y furent gra­vés de son temps, à côté du calendrier. Ce sont les Annales pontificales qui ont imposé à l'histoire romaine, à Tite-Live comme à Tacite, cette forme qui nous semble étrange d'annales distribuant les événements année par année. On discutera longtemps encore, sans doute, de l'authenticité de ces docu­ments, au moins pour les années qui ont précédé l'incendie gaulois en 390. Leur rédaction par les Pontifes explique le caractère des renseignements que nous possédons sur les temps anciens de Rome. Nous connaissons les noms des magis­trats, le vote des lois, les guerres et les traités, les dédicaces de temples et, tout particulièrement, les prodiges qui tiennent en­core chez Tite-Live une place si importante. Mais n'y cherchons pas de vues d'ensemble ou des considérations semblables à celles que l'on rencontrera chez Thucydide ou chez Polybe.

    Les Pontifes qui dans leurs Commentaires ont fixé les premières règles du droit romain, ont donc été aussi les pre­miers historiens de Rome. Leur collège représente à la fois l'intelligence directrice et la conscience du peuple. L'empla­cement de la Regia, sur le Forum, le lieu où il se réunissait et où il exerça son activité, apparaît comme vénérable entre tous.

    C'est aussi dans la religion qu'il faut chercher l'origine de la plus ancienne poésie latine. Les fêtes des dieux lui ont donné l'essor en unissant autour de l'autel du sacrifice la parole rythmée de la prière, la musique et parfois l'exaltation de la danse.

    On sait l'importance dont jouissait à Rome, en raison de sa participation nécessaire à toute cérémonie du culte public, la corporation des tubicines. Leur absence arrêtait tout le culte. Les actes du sacrifice et les formules de la prière étaient accom­pagnés de flûte. Toute invocation aux dieux était donc un texte rythmé. Sans pouvoir le définir, en raison de notre ignorance de la musique ancienne, on retrouve ce rythme dans tous les rituels qui nous sont parvenus, dans les tables Eugubines d'Ombrie,  aussi bien que dans le texte étrusque incompréhensible inscrit sur les bandelettes qui entouraient la momie d'Agram. Les musiciens romains étaient élèves de ceux d'Etrurie, héritiers eux-mêmes, semble-t-il, de la tradition ionienne ou gréco-orientale. C'est des modes lydiens que parlent couram­ment les écrivains classiques lorsqu'ils font allusion à la musique ancienne étrusco-romaine. Par la musique, au moins, l'art étrusque a donc dirigé le premier mode d'expression des sen­timents romains.

    La même musique animait la danse. C'est peut-être à l'Étrurie, à Véies sa voisine, que Rome a emprunté la danse armée des Saliens. Casqués, portant la lance et les anciles, boucliers sacrés réputés tombés du ciel, les deux groupes de douze Saliens exécutent leurs évolutions sous la direction du vates qui règle les paroles et du praesul qui dirige danse et musique. Nous possédons, par l'intermédiaire de Varron, quelques bribes de leur chant. Les paroles en étaient inintel­ligibles pour les Romains eux-mêmes ; les commentateurs modernes n'en ont pas éclairci toutes les obscurités. Mais ils s'accordent généralement à y reconnaître au moins une ébauche du vers latin ancien, du saturnien, double succession de trois pieds marqués chacun par un temps fort.

Les frères Arvales dansent, de même, en l'honneur de Mars pacifique et de Dea Dia, sur un rythme à trois temps. L'heureuse trouvaille, dans l'enceinte où ils se réunissaient, aux environs de Rome, des Actes de leur confrérie, gravés à l'époque impériale, nous a livré leur chant (1). C'est une sorte de litanie dont chaque vers était répété trois fois :

Enos Lases iuvale

Neve lue rue Marmar \ sins incurrere in pleoris

Satur fu fere Mars \ limen sali s/a berber

Semunis alternei \ advocapit cunctos.

Enos Marmor iuvalo. Triumpe. Triumpe.  Triumpe. \ Triumpe.  Triumpe.

Les prêtres, dit le rituel, se retroussent, reçoivent les livrets et, chantant la litanie, dansent à trois temps.

La prière représente donc une poésie lyrique primitive. Lorsque, pour la célébration des Jeux séculaires, Auguste fit composer par Horace l'hymne que devaient chanter les chœurs alternés de jeunes filles et de jeunes gens, il ne faisait que renouveler une tradition dont l'origine remontait peut-être plus haut que Rome elle-même.

    Notons la présence à Rome, dès l'époque primitive, du vates, habile à composer les paroles rythmées des hymnes sacrés, du praesul, réglant les danses, et du tubicen accompagnant danses et paroles. En fait, les trois professions devaient se confondre. Elles rentrent dans la corporation des tubicines, artistes, auxiliaires du culte.

    Mais ces artistes ont-ils consacré leur talent exclusivement au culte? N’ont-ils pas, comme les bardes, auxiliaires des druides, été tentés parfois par d'autres sujets que les prières?

    Nous ne voulons pas nous engager ici dans la question, si débattue depuis qu'elle fut posée par Niebuhr, de l'existence de chants épiques romains.

 

(1) LI, 28 ; VI, 2104.

 

    La théorie de Niebuhr, reconnais­sant à la base de l'histoire légendaire des premiers siècles de Rome  les traces   d'une  épopée, repose  sur une impression littéraire à laquelle on ne saurait se soustraire. La plupart des épisodes de cette histoire, la dramatique légende des Tarquins,  Horatius Cocles, Clélie, Coriolan,  les  trois cent six Fabius, Torquatus, présentent une indéniable couleur poé­tique  (1). Aucune raison sérieuse, d'autre part, n'autorise à s'inscrire en faux contre les témoignages antiques rappelant l'habitude des vieux Romains de célébrer, à l'issue des ban­quets, le souvenir des aïeux en des chants accompagnés de la flûte (2).   Mais on  ne saurait prouver la  relation entre  ces chants   et   la   tradition   légendaire   romaine   dont   l'origine demeure obscure (3). En Etrurie, les peintures de la tombe de  Vulci,  où figurent Tarquin et  Mastarna,  semblent   bien prouver l'existence  d'un cycle romanesque auquel  n'étaient pas étrangers les héros de l'ancienne histoire romaine. Des chants  épiques latins pouvaient y  trouver des modèles.  On reconnaît,  aujourd'hui,   qu'il  ne saurait y  avoir de   poème sans poète. En Etrurie, les poètes auraient été les musiciens et jongleurs professionnels, ludions et histrions ; à Rome, ils auraient été les tubicines, musiciens dont la formation tech­nique dépendait de l'Etrurie et chez qui la modestie de leur condition n'excluait nécessairement ni la vivacité d'esprit ni l'imagination. S'il en était ainsi, ces auxiliaires du culte auraient bien mérité le droit de festoyer  au Capitole aux dépens de Jupiter et de remplir la ville de leurs folies aux jours de leur fête annuelle.

 

(1) Voir en dernier lieu de sanctis, CXLII, 2, p. 502 sq.

(2) Cic., Tusc., 1, 2, 3 ; 4, 2, 3 (citant caton). val. mav., 2, I, 10; festus, d'aprèsVarron, p. 77 (M.) ; Hor., Carm., 4, 15, 29. Cf. E. pais,

CXXI, 1, p. 9, note 1.

(3) On en explique généralement la formation par une floraison mythique, en majeure partie d'origine religieuse. C'est la tendance que M. Pais pousse à l'extrême. L hypothèse du mythe a remplacé celle de l'épopée populaire. Malgré l'ingéniosité et 1’érudition qu'elles mettent en jeu, ces interprétations apparaissent bien souvent arbitraires.

 

    Le théâtre, en tout cas, plongea quelques racines, à travers la couche superficielle des jeux de type grec, jusqu'à la couche profonde des vieilles fêtes indigènes. Les Jeux romains, sui­vant la tradition, auraient été institués par Tarquin. Dès le VI ème siècle probablement, et certainement au début du V ème siècle, les Etrusques célébraient en effet des jeux dont leurs peintures funéraires nous ont conservé la représentation. C'étaient des jeux athlétiques, courses de chars, luttes de diverses sortes, qui semblent bien un premier emprunt à la Grèce. Qu'ils remontent ou non à l'époque royale, les Jeux romains se célèbrent en l'honneur de Jupiter Capitolin; ils ont toujours conservé la marque évidente de leur origine étrusque. Ils s'ouvraient par un défilé de tous leurs acteurs, qui reprodui­sait à peu près exactement la pompe du triomphateur montant au Capitole. Derrière les concurrents et avant les statues des dieux ou le char portant le triomphateur costumé lui-même en Jupiter, marchaient les chœurs de danseurs lydiens, Ludions ou Histrions, et les joueurs de flûte ou de cithare. Le rôle de ces chœurs dans les jeux anciens se réduisait, semble-t-il, à des danses mimées accompagnées de musique, mais sans paroles. De même en Grèce les chœurs de Satyres représentaient par leurs évolutions et leur mimique las fables du drame satyrique. La première apparition de ces acteurs à Rome remonterait à l'an 366; on les aurait fait venir d'Étrurie pour se procurer l'assistance des dieux contre une épidémie. Les Jeux romains, suivant Mommsen, ne remonteraient pas plus haut. Dans le long récit qu'il accorde aux origines du théâtre romain, Tite-Live (1) parle ensuite des plaisanteries, en vers informes, qu'échangeaient les jeunes gens, cherchant à accorder leurs gestes avec leurs paroles. C'étaient les chants fescenins, vieille tradition indigène peut-être, comme l'in­dique Horace, ou nouvel emprunt à l'Etrurie (2). La licence fescennine, en tout cas, paraît avoir été nettement satirique. Elle fait penser à la veine de parodie qui fleurit au IV ème siècle en Sicile et dans toute la Grande-Grèce.

    On vit apparaître ensuite, continue Tite-Live, des acteurs professionnels qui reçurent le nom étrusque d'histrions. Ne se contentant plus de ce vers rude et sans art semblable au fescennin qu'ils improvisaient tour à tour, ils en vinrent à représenter des Satires accompagnées de musique dont les paroles chantées étaient réglées sur la partie de flûte. C'étaient là de véritables pièces de théâtre imitant, sans aucun doute, les farces phlyaques et les Rhintonica de l'Italie méridionale (3). Elles précédèrent d'ailleurs immédiatement les pièces de type classique de Livius Andronicus.

    Mais la jeunesse romaine, abandonnant aux histrions cet art trop savant, continua ses anciennes bouffonneries entre­mêlées de vers. C'est ce qu'on appela plus tard des exodes dont le genre se confond, semble-t-il, avec celui des Atellanes, d'origine campanienne comme l'indique le nom (4). « Les jeunes gens, dit Tite-Live, se réservèrent la représenta­tion des ces pièces et ne la laissèrent pas profaner par les his­trions. De là vient que les acteurs d'AtelIanes ne sont point exclus des tribus et font leur service militaire, comme n'étant pas des comédiens (5). »

 

(1) T. Liv., 7, 2. Cf. piganiol, CXXXI, p. 109 sq.

(2) la ville de Fescennium  qui aurait fourni le modèle de ces chants, se trouvait en Etrurie, dans la région de Viterbe.

(3) croiset, LIV, 5, p   172 sq.

(4) ATELLA, petite ville de Campanie, entre Capoue et Naples.

(5) T. Liv., 7, 2.

 

    A côté des spectacles savants, évolutions rythmées des Ludions et Satires des Histrions, nous trouvons donc une veine populaire qui reflète les mêmes tendances et qui intro­duit peu à peu le dialogue dans les jeux scéniques. Et cette tradition, née aux jours de fêtes religieuses, se poursuit jusqu'à l'époque impériale à côté du théâtre classique. L’Atellane resta populaire; nous la reconnaissons aujourd'hui encore, rajeunie par la verve italienne, dans la Commedia dell’ Arte. Polichinelle, Arlequin, Pierrot, Colombine descendent en droite ligne de Maccus, le lourdaud bossu au long nez en bec de perroquet et aux larges oreilles, de Bucco, le vantard, de Pappus, le vieux radoteur, de Dorsenus et autres types cari­caturaux de l'Italie ancienne. Le calembour, l'allusion plai­sante à l'événement du jour, la parodie ont égayé les vieux Romains aux fêtes de leurs dieux primitifs. Les jeux de l'esprit, si naïfs fussent-ils, n'ont pas été étrangers à leur religion.

 

 

CONCLUSION DE LA PREMIERE PARTIE ROME, L'ITALIE ET LA GRÈCE

Nous reconnaissons dans la religion les mêmes traits que dans l'ensemble de l'ancienne civilisation romaine. Le fond en apparaît extrêmement primitif. La conception même de la  divinité, l'organisation du culte autour du foyer et des champs de la famille, apparaissent antérieures à la fondation des cités et proviennent, sans aucun doute, des pâtres et labou­reurs descendants des vieilles tribus préhistoriques. Parmi ces éléments primordiaux les uns semblent avoir appartenu  plu­tôt aux envahisseurs indo-européens de la péninsule italique, les autres, comme Saturne et la Terre-Mère, par exemple, aux autochtones méditerranéens, Sicules ou autres (1). Mais sur ce substrat primitif sont venus se déposer successivement les sédiments apportés par toutes les vicissitudes de la plus ancienne histoire romaine. Comme dans une coupe de terrain, nous apercevons dans la masse solidifiée de la religion romaine une  couche épaisse et d'ailleurs mal distincte des couches primitives, d'influences étrusques à laquelle  succèdent de bonne heure les traces de plus en plus nombreuses des rap­ports de Rome avec les Grecs de l'Italie méridionale et de Sicile. La nuance hellénique s'accentue à mesure que la puis­sance romaine progresse vers les régions hellénisées de l'Ita­lie; les dieux grecs se multiplient en même temps que leurs représentations figurées, les légendes étrusques et grecques se mêlent à celles du Latium, des rites gréco-étrusques, les danses, peut-être des rudiments de poésie, les jeux, prennent dans le culte une place de plus en plus large.

 

(1) Cette distinction est faite avec beaucoup de pénétration par A, PiGANlOL, CXXX, p. 93-139.

 

La religion ro­maine n'est pas seulement romaine, elle est italienne et par là même, dès une époque ancienne, toute pénétrée d'influences méditerranéennes et spécialement grecques.

    Son trait caractéristique, emprunté peut-être à l’Etrurie, est sa forte organisation administrative sous l'autorité des col­lèges de spécialistes et en particulier des Pontifes. A travers le mélange hétérogène des traditions religieuses, les Pontifes semblent s'être appliqués à développer, en un réseau cohé­rent, l'élément rationnel auquel ils ont donné la forme pru­dente et stricte de rapports juridiques entre l'homme et la divinité. Par eux, la religion romaine devient essentiellement un culte formaliste et officiel. Si haut que nous puissions remonter, elle apparaît comme une religion d'Etat.

    Sous cette froide enveloppe palpite cependant une vie popu­laire que nous connaissons peu, sans doute, mais que nous devinons dans les cultes familiaux et agraires, dans les innom­brables cultes locaux et dans certaines manifestations telles que les jeux fescennins ou les Atellanes, non moins que dans bien des rites de caractère et de sens magiques incorporés dans la religion officielle.

    Qu'est-ce donc que le peuple romain durant cette longue période que nous venons de parcourir? Quel est son génie et que doit-il à la Grèce ?

Le peuple romain et sa civilisation sont un mélange d'élé­ments européens et méditerranéens préhistoriques fondus par une discipline, discipline qui fut étrusque, c'est-à-dire toute pénétrée d'éléments helléniques, avant d'être proprement romaine. Au moment où commence l'histoire, nous trouvons à Rome une plèbe urbaine et une population campagnarde, deux peuples pour ainsi dire, dont le second se divise encore en une aristocratie patriarcale et une foule de modestes paysans. Les nécessités de la lutte pour la vie imposent la cohésion à cet agrégat. Mais l'esprit des uns et des autres semble profondé­ment différent. Les fils de la terre, patriciens ou simples paysans, apportent la solidité de leurs traditions rustiques et leur obstination conservatrice. Plus souples, plus entrepre­nants et moins frustes, les enfants de la ville établissent la liaison entre la cité romaine, les grandes villes étrusques ou étrusquisées qui entourent Rome et les cités plus lointaines de l'Italie hellénisée. Par eux, les idées et les arts que les flots de la mer apportent aux côtes de l'Italie se diffusent par les grands chemins terrestres jusqu'à l'intérieur du Latium et pénètrent dans la ville.

    Dans le peuple romain, la conquête de l'Italie introduit ensuite toute sorte d'éléments nouveaux. L'homme du Samnium, de Campanie. d'Apulie, du Bruttium, s'y rencontre avec le Falisque, l'Étrusque et l’Ombrien, les dieux grecs avec ceux des villes italiennes conquises et les divinités to­piques des sanctuaires campagnards. Seule, l'aristocratie sénatoriale représente dans cette foule l'élément de perma­nence ; elle maintient son autorité et impose ainsi autour d'elle la règle et l'unité. Mais l'unité n'est que superficielle et la règle qui s'applique aux moindres détails, à l'alphabet comme au culte, doit, pour conserver sa force, s'assouplir à consacrer successivement les innovations intervenues en dehors d'elle.

    Le peuple romain n'est pas, il se forme peu à peu et, avec lui, son génie, d'abord peu caractérisé comme celui de l'en­fance, est en perpétuelle transformation. Lorsque, vers la fin du III ème et le début du II ème siècle, une histoire plus certaine va nous le montrer parvenu à l'adolescence et que les débuts de sa littérature nous permettront de saisir ses pensées, il nous apparaîtra plus italien que proprement romain et déjà tout pénétré, antérieurement à tout contact direct avec la Grèce, de légendes, d'idées et de sentiments grecs.

 

 

DEUXIÈME PARTIE

ROME CAPITALE MÉDITERRANÉENNE

 

Cherchant à présenter un tableau d'ensemble de l'histoire romaine, Florus en compare les périodes successives à celles de la vie d'un homme. Il en prolonge l'enfance et l'ado­lescence jusqu'au consulat d’Appius Claudius, au début du III ème siècle avant notre ère. Puis vient, jusqu'à la mort de César, sa forte et robuste jeunesse. Il avait fallu à Rome, remarquait-il, près de cinq cents ans pour conquérir l'Italie ; moins de deux

siècles allaient la rendre maîtresse de l'Afrique, de l'Europe, de l'Asie, en un mot de tout le cercle du monde civilisé.

    Adoptons le cadre ainsi tracé. Cette période de jeunesse exu­bérante et ambitieuse produit en effet un changement décisif dans la civilisation romaine. L'horizon intellectuel des Romains dépasse désormais l'Italie pour embrasser, peu à peu, l'ensemble du monde méditerranéen. La lutte grandiose que Rome sou­tient contre Carthage la met tout d'abord en possession de la Sicile (première guerre punique, 264-241) puis de toute la Médi­terranée occidentale (deuxième guerre punique, 218-201). Elle continue presque sans interruption par l'abaissement puis la conquête de la Macédoine (200-168), de la Grèce (146), de l'Asie Mineure (132), de la Syrie (65) et enfin de l'Egypte (31). Les ambitions que pousse au paroxysme la convoitise du butin suscitent les bouleversements des guerres civiles où sombre l'état social et tout l'idéal ancien. La population même se renou­velle. Les troupes interminables de prisonniers de guerre de toute provenance tombés en esclavage puis affranchis prennent la place des citoyens décimés par les guerres et des petits pro­priétaires campagnards ruinés par les transformations écono­miques. Rome voit affluer chez elle les marchandises et les commerçants d'outre-mer, des pédagogues, philosophes, otages, ambassadeurs, artistes et artisans, grecs  ou hellénisés, qui exercent autour d'eux une large influence. Ce n'est pas à tort qu'on a vu dans toute l'Antiquité le développement d'une seule et même civilisation  dont le centre s'est déplacé successive­ment d'Athènes à Rome et de Rome à Constantinople. Rome en apparaît dès lors comme la dépositaire.

    Le fait essentiel de cette période est le développement d'une littérature romaine. D'une façon générale, cette littérature s'inspire de celle de la Grèce : elle apparaît comme une création savante et artificielle. Elle ne s'en présente pas moins, à ses débuts, comme une littérature d'imagination et de forme poétique et commence, ainsi que les littératures originales, par l'épopée et par des spectacles populaires. Ses premières œuvres, du reste, sont antérieures à tout contact direct avec la Grèce. C'est en 200 que les armées romaines attaquent Philippe de Macédoine. L'œuvre littéraire de Livius remonte à 240. Naevius, un peu plus jeune que lui, disparaît vers l'an 200. Ennius est né en 239, Plaute en 254, Caton en 234 ; ils appartiennent, par conséquent, à une génération entièrement formée par Rome encore exclusivement italienne, Livius Andronicus est un Grec de Tarente, Naevius un Campanien, Ennius un Bruttien, Plaute un Ombrien. L'éclosion de la littérature latine ne saurait donc être consi­dérée comme une révolution soudaine, conséquence de la conquête des pays grecs, mais bien comme le dernier effet de l'assimilation, par Rome, des provinces hellénisées de l'Italie. C'est en Sicile, surtout, au cours de la première guerre punique, que les Romains ont appris à connaître les formes littéraires grecques. La Grèce leur fut révélée tout d'abord par l'école et par les livres. Ainsi s'explique le défaut d'actua­lité de la première littérature latine. Elle s'inspire non des œuvres contemporaines du monde hellénistique mais des modèles de l'époque classique. Ses maîtres sont Homère et les tragiques. La comédie seule fait exception. C'est que, en Sicile et dans toute l'Italie méridionale, la comédie était un genre exceptionnellement vivant et populaire. La source de la poésie romaine est grecque sans doute, mais elle sort du terroir italien.

Loin de se trouver intimidés par la perfection de tels modèles et de se rétracter sur eux-mêmes devant l'austère noblesse de l'idéal classique, les Romains surent l'admirer et l'adoptèrent d'enthousiasme. Ils se trouvaient en effet préparés à le comprendre par les siècles obscurs de lente initiation parcourus au contact de leurs voisins d'Italie. Ils, se présen­tèrent à la Grèce en élèves dociles mais déjà formés, capables de profiter de l'enseignement offert, capables aussi d'y faire leur choix. Il empruntèrent beaucoup, mais sans oublier com­plètement leur développement antérieur et en cherchant, la plupart du temps, à adapter leurs imitations à leurs traditions propres, à leurs besoins et à leurs aspirations. Sous les formes grecques transparaissent bon nombre de traits italiens. Sans méconnaître les premières, ce sont surtout les seconds que nous voudrions tenter de mettre en lumière.

 

CHAPITRE PREMIER

LES PREMIERS POÈTES

livius   andronicus  et Naevius.

Andronicus faisait partie du butin enlevé à Tarente en 272 et était échu à la famille des Livii qui l'affranchit plus tard, d'où son nom de Livius Andronicus. Autant que nous en puissions juger par le peu que nous savons de lui, il n'apparaît que comme un bien modeste personnage ; sa figure est terne, son genre manque de rayonnement. Elevé avec les enfants de son maître, il fut employé, plus tard, à enseigner le grec et le latin aux fils des amis et clients de la maison. Il fut le pédagogue, non seulement de ses élèves directs, mais des Romains eux-mêmes.

    C'est pour ses écoliers sans aucun doute qu'il s'avisa de traduire l'Odyssée, le livre par excellence de l'éducation enfantine des Grecs. De ce travail il nous reste une qua­rantaine de vers, cités en menus fragments par des gram­mairiens. Nous y voyons Livius s'appliquer, magister scru­puleux, à rendre textuellement chaque hexamètre homérique par un saturnien au rythme lourdement frappé. C'est une traduction juxtalinéaire du genre des « corrigés » qui peuvent se dicter aujourd'hui encore dans les classes élémentaires.

    Livius traduit tout littéralement, sauf les images et les envolées d'expression devant lesquelles le latin se trouvait dépourvu de moyens. Créer n'est pas son fait, soit qu'il en soit incapable, soit qu'il n'ose se le permettre devant ses élèves.

    Par la faveur de ses protecteurs et de ses disciples aristocra­tiques il n'en fait pas moins figure à Rome à la fois d'inter­prète officiel de la poésie grecque et de poète national. La première guerre punique terminée, le Sénat voulut donner aux Jeux romains le même caractère qu'à ceux qui se célé­braient en pays grec. Andronicus fut chargé, pour cette occasion, de traduire une tragédie et une comédie grecques. Son succès fut sans doute honorable, puisqu'il ne s'en tint pas à ce premier essai. De son œuvre tragique nous possédons quelques titres et une quarantaine de vers. Le style en présente les mêmes caractères de précision sèche et de raideur que celui de l'Odyssée latine.

    Mais à travers ces traductions prosaïques c'étaient les héros grecs qui apparaissaient aux Romains, plus grands que la réalité, et cependant profondément humains, passionnés, raisonneurs, héroïques, aventureux ou résignés. Leurs tra­giques aventures les mettaient aux prises avec la force invincible du Destin. On reconnaissait en eux des exemples insignes des vicissitudes de la vie. L'action ravissait les imaginations ; on n'apercevait pas la pauvreté de la forme. Par considération pour le traducteur de ces belles légendes, le Sénat accorda aux musiciens, auteurs et acteurs, con­frères de Livius, un lieu de réunion et de culte dans le temple de Minerve sur l'Aventin. En 207, pendant la seconde guerre punique, le poète fut encore chargé de composer l'hymne que devait chanter un chœur de vingt-sept jeunes femmes pour remercier les dieux de la victoire du Métaure (1). Avec Livius Andronicus et par lui, la poésie grecque obtenait droit de cité à Rome.

    A la sage application de Livius Andronicus s'oppose la fougue enthousiaste de Naevius. Celui-ci est un Italien de Campanie, soldat pendant la première guerre punique, plébéien ardent aux luttes politiques contre l'aristocratie qui l'emprisonna et finalement l'exila.

    Poète épique, Naevius est un créateur, précisément par le mélange qu'il accomplit des leçons grecques et des traditions italiques. Livius Andronicus avait traduit l'Odyssée ; il voulut, lui, faire une Iliade, mais une Iliade latine. L'idée et la forme épique, il les emprunta à Homère, mais la guerre qu'il venait de combattre lui parut un sujet aussi grand que la lutte des Grecs contre Troie. C'est donc la guerre punique qu'il chanta. D'autre part, comme la légende grecque semblait la source de toute épopée, il s'ingénia à rattacher son poème au cycle troyen. A l'histoire il donna pour atmosphère le mythe. Le premier, à notre connaissance, il évoqua les origines troyennes de Rome et, à propos de la guerre punique, les amours malheureuses d'Enée et de Didon (2). Qui peut nier que le récit poétique des combats auxquels il assista ne se rattache peut-être à quelque tradition de chants épiques latins ou campaniens, célébrant par le verbe les exploits qu'au jour du triomphe la peinture racontait au peuple et dont elle conservait le souvenir dans des tombes comme celle de l'Esquilin ?