L'ÉVOLUTION   DE  L'HUMANITÉ

===== SYNTHÈSE    COLLECTIVE —— Dirigée par HENRI BERR

LE GENIE ROMAIN

DANS

LA  RELIGION,   LA   PENSÉE  ET   L'ART

PAR

albert   GRENIER

ancien membre de l'école française de rome

professeur a la faculté des lettres

de l'université de strasbourg

                                                                                                                                                                                                                                                

LA   RENAISSANCE   DU   LIVRE

78,  BOULEVARD   SAINT-MICHEL,  PARIS 1925

 

 

 

AVANT-PROPOS

ROME ET LA GRÈCE

Rome et la Grèce, — tel devait être primitivement le litre de ce volume. A la réflexion, il a semblé préférable d'adopter comme titre le sous-titre, légèrement modifié: le Génie romain dans la religion, la pensée et l'art (1).

Sans doute, en étudiant la vie de l'esprit à Rome, on ren­contre la Grèce. Mais l'influence grecque est à la fois plus diffuse et moins dominatrice qu'on ne se la représente sou­vent. Elle s'est infiltrée, longtemps, par l'intermédiaire de l'Etrurie, puis de la Campanie et de la Sicile. Plus tard, lorsque, conquise, la Grèce parut avoir « conquis son vain­queur », peut-être les séductions de l'Asie et de l'Egypte ont-elles été plus puissantes encore que les siennes.

Pour ces pages d'Avant-Propos le titre de Rome et la Grèce est sans inconvénient : nous y reprenons un problème traditionnel — dont la solution nous est fournie, précisément, par la lumineuse enquête d'Albert Grenier. Si le livre, lui, avait porté ce titre, il aurait été rapetissé à ce seul problème.

 

(1) Ce volume fait pendant à trois de la série grecque, les tomes XI, XII el XIII. Par contre, la série romaine a deux volumes pour les institutions, la série grecque un seul. Cette répartition semble répondre à la nature des choses,

 

Or l'objet de noire collaborateur, singulièrement plus large, consiste à déterminer, d'après ses premières et très humbles manifestations, un germe psychique, qui, sans doute, résulte lui-même de mélanges ethniques et de certaines con­ditions de vie, mais qui apparaît à un moment donné dans l'histoire et sans lequel on ne saurait parler de « génie romain », puis à suivre ce génie de peuple dans son évolu­tion (1). L'intérêt particulier et le grand mérite de cet ou­vrage, c'est, sans idée préconçue, sans théorie philosophique, sans croyance à un Volksgeisf, de réaliser une pénétrante étude de psychologie historique. Avec d'autres volumes de la même série, le caractère du peuple romain est étudié, implicitement, dans sa vie politique, dans l'organisation sociale qu'il a créée: ici, il l'est, explicitement, dans les oeuvres de l'esprit. Le travail de A. Grenier constitue une contribution importante à l’éthologiecollective.

Nous avons essayé, ailleurs (2), de montreret l’Evolution de l'Humanité prouvera, croyons-nous, que les recherches d'éthologie collective, qui s'attachent à ce qu'on peut appeler les « races psychologiques », ont plus de portée pour l'expli­cation historique que n'en peut avoir l'anthropologie, qui cherche à retrouver les races zoologiques. De cette discipline nous avons marqué les formes diverses : descriptive, compa­rée, génétique. La présente étude est génétique, comme il convient. A. Grenier le dit avec insistance, « le génie romain n'est pas, il s'est fait peu à peu »; ou du moins il s'est développé, non seulement sous l'empire des circonstances, mats par l'exercice d'une « merveilleuse faculté d'assimilation » qui caractérise le Romain au point de vue intellectuel.

 

(1) Pour un peuple, les mots caractère et génie peuvent-ils être employés indifféremment? Nous ne le croyons pas. Il nous semble que le mot génie n'est applicable que lorsqu'un peuple, parmi les traits de son caractère, en présente de nettement accusés qui lui donnent une originalité forte. On a tendance à l'appliquer particulièrement quand il s'agit des créations de l'esprit; pourtant on dira d'un peuple qu'il a le génie de la guerre ou celui du négoce,

(2) La Synthèse en Histoire, pp. 84-87,

 

Nous l'avons vu précédemment (1), les traits dominateurs ici sont le sens pratique et la volonté. Le Grec est porté à la spéculation et au jeu esthétique : le Romain agit. Long­temps la vie active, extérieure, — travaux de l'agriculture, obligations civiques, conduite ou préparation de la guerre, — lui semblera seule digne d'un homme libre. La vie pleine est au grand jour, in luce. Umbra, umbratilis secessus, la vie close, la retraite, c'est bon pour la femme, tout au plus, ou pour le malade. Ce qui fait l'intérêt de l'existence, ce sont les affaires, negotium. Toutes les formes de l'inaction physique et civique, le loisir, otium, fût-il studieux, jettent quelque discrédit sur l'individu qui s'y complaît. De durs paysans, qui ont mené une dure vie, qui ont connu une « longue pau­vreté », soutenu des luttes constantes, grandi et prospéré par l’exacte discipline, par le sens des réalités : voilà ce que montre d'abord A. Grenier en un vigoureux raccourci ; et dans le portrait saisissant d'un Caton il résume la physiono­mie morale de la vieille Rome (2).

    Une partie de ce livre fait voir comment la vie de l'esprit — religion, pensée et art parle originellement la marque de ce pragmatisme ; comment la préoccupation spéculative dans la religion, comment la préoccupation esthétique sous toutes ses formes sont ici réduites au minimum.

Nous renvoyons à l'Avant-Propos du tome XI, le Génie grec dans la religion, pour l'étude de la nature des religions et de leur rôle dans la vie humaine. Bien entendu, en Italie comme ailleurs, l'être humain, par la religion, interprète le monde extérieur, pour se relier à lui. On peut rapprocher le Romain des premiers temps du primitif qu'étudie la sociolo­gie (3).

 

(1) Avant-Propos du t. XVI; cf. Avant-Propos du t. XIX.

(2) Voir pp. 173 et suiv,

(3) Voir p. 104,

 

Mais il faut se mettre en garde contre une conception trop schématique et absolue de ce « primitif », Même chez les peuples « inférieurs » d'aujourd'hui, à plus forte raison chez les peuples anciens qui ont progressé et qui, donc, avaient le mouvement pour aller plus loin, on ne peut conce­voir la fameuse « mentalité prélogique » comme imperméable à l'expérience (1). La vie ne s'est consolidée que par une certaine prévision, un certain pouvoir sur les choses, qui reposent sur un certain savoir. La mentalité dite prélogique est d'autant plus accusée dans une société que celle-ci se cristallise, que les esprits s'y nouent, comme on le constate chez ces soi-disant primitifs qui sont, en réalité, des relégués de la civilisation, des isolés, des dégénérés.

    D'excellents chapitres de A. Grenier mettent en lumière le caractère très particulier de la religion des Romains. Faute d'imagination, soit poétique, soit plastique, soit métaphysique, ils doublent le réel d'une infinité de puis­sances, numina, nettement définies dans leur rôle, mais mal définies dans leur nature, leurs formes, leurs rapports. « L'instinct qui personnifie les concepts, dit Renouvier dans son Introduction à la Philosophie analytique de l'Histoire, est poussé ici aussi loin que possible et au point d'engendrer plus de divinités que les Grecs si féconds n’en ont eux-mêmes connu. Mais une fois ces dieux produits, ils demeurent sans histoire, sans légendes ; leurs adorateurs se mettent en rap­port de culte avec eux et s'attachent à se les rendre favorables et à interpréter leurs volontés, plutôt qu'à s'informer de leurs affaires privées. Quant aux attributs qui définissent le divin, on les tire tantôt des phénomènes naturels, tantôt et plus sou­vent de la suite innombrable des usages, des conditions et des accidents de la vie humaine. »

S'il manque de facultés créatrices pour une théogonie, le Romain applique aux pratiques religieuses dont toute son activité, privée ou publique, est enveloppée l'esprit juridique qui est un de ses caractères dominants.

 

(1) Voir les Avant-Propos des tomes 111. p. 33, VI, pp. 8-12.

 

Le culte est l'exécu­tion d'un contrai : do ut des. Le rituel est minutieux; le for­malisme absolu : ni trop peu ni trop ; trop, c'est la superstitio. Les prêtres sont les jurisconsultes de la religion; les Pontifes en sont les Prudents. Point d'élan, nulle émotion, — sinon la crainte, quand on ne s'acquitte pas de son dû.

    Si les Romains sont religieux, si même ce sont eux qui ont créé ce terme, c'est que le sens originel du mot est non point mystique, mais juridique et social. La Religio, a dit encore Renouvier, « est tout ce qui lient et enchaîne l’âme » (1).

Cette religion, sans système, toute pratique, devait être hospitalière aux dieux étrangers : elle a accueilli les dieux étrusques et grecs pour en faire des dieux supérieurs, établir dans la foule des numina quelque ordre et quelque hiérar­chie; elle en a accueilli bien d'autres dans l'intérêt de la res publica ; elle a annexé les empereurs, pour diviniser l'empire. Rome « faisait servir la religion à son agrandissement » et « elle s'attachait autant à conquérir les dieux que les villes (2) ». La catholicité, qui consistera plus tard à réunir tous les peuples dans le culte du même Dieu consiste alors à réunir les cultes de tous les dieux dans une même religion.

    Quoiqu'elle réponde, nous le savons (3), à un besoin indivi­duel et non social, partout la religion s'institutionnalise. A Rome elle est institutionnalisée si fortement que la vie inté­rieure se trouve étouffée par cette armature. Il n'y a quelques croyances vivaces que dans les campagnes; quelques inquié­tudes que dans une élite cultivée qui demande à la philosophie grecque de satisfaire sa raison. Mais, à diverses reprises, l'invasion de cultes exaltés, orgiaques, de ce mysticisme oriental si opposé au formalisme romain montrera qu'il existe dans les âmes un vide à remplir.

 

(1) Ouvrage cité, p. 382.

(2) fustel de coulangbs, la Cité Antique, p. 431 (14" éd.).

(3) Voir t. I, Introduction générale, p. 11

 

Du caractère primitif de la religion romaine il ressort que connaître pour connaître n'est pas la préoccupation des Romains. Spontanément ils ne cultivent ni là philosophie ni là science» Non seulement ils sont indifférents « à la Vertu Spéculative purement désintéressée que Pythagoriciens et Platoniciens exaltaient dans là recherche mathématique », mais ils « méprisent» là science pure et « Cicéron les loue de ce que, grâce aux dieux, ils ne sont pas comme les Grecs et savent limiter l'étude des mathématiques au domaine dès applications utiles (Tusculanes, 1-, 5) (1) ». Qu'il s'agisse de la nature ou qu'il s'agisse de l'homme, ils n'ont d'attention que pour ce qui servira là vie pratique : // n'y a jamais eu, il ne pouvait y avoir à Rome de milieu scientifique. L'homme  toutefois, les intéresse plus que la nature : ils ont acquis en psychologie et en morale des connaissances qui font d'eux les Créateurs des « humanités ». Et voilà pourquoi ils apparaissent non seulement comme organisateurs de la vie sociale, mais — avec les Grecs — comme instituteurs du genre humain.

Ici, de nécessité, la littérature et l'art eux-mêmes devaient être lies à la pratique; et c'est ce que A. Grenier montre avec force. L'esprit positif des Romains leur à fait pro­duire de bonne heure dans la législation, l'éloquence, l'his­toire, des œuvres qui par leurs qualités de précision, de vigueur, d'utilité même, —d'utilité accomplie-- prennent un caractère de beauté, mais qui sont militantes et n'ont pas en vue la beauté. Nous rappelons ici là distinction capitale que nous avons établie (2) entre ce qui tend au plaisir esthétique et ce qui le procure sans le chercher Ou du moins sans avoir pour objet propre de le procurer (3).

// faut pourtant reconnaître dans la satire et le dialogue des germes modestes d'art littéraire.

 

(1) arnold reymond, Histoire des sciences exactes et naturelles dans l'antiquité gréco-romaine, préface de L. brunschvicg, 1924, pp. VII, 91.

(2) Voir t. XII, l'Art en Grèce, Avant-Propos, p. xxviii.

(3) Artes quœ efficiant ut civitati usui simus, voilà ce que doit apprendre le Romain (cicéron, De Rep. I, 4). — Poesis est un mot grec.

 

Ces produits du terroir, apparus dans les ébats grossiers de fêtes variées; traduisent le réalisme romain : esprit d'observation, penchant au sar­casme, — qui se manifeste par tant de sobriquets, apti­tude à la riposte. Ce qu'auraient donné ces promesses, indé­pendamment de l'influence grecque, on ne saurait que le conjecturer.

    Il faut constater enfin que sur les beaux-arts, inspires des Etrusques, les Romains ont mis leur marque, aux débuts : c'est le réalisme — ici encore — dans les scènes de là vie et dans le portrait; c'est la préoccupation pratique de fixer l'histoire et ses héros, de constituer un témoignage du passe — utile au présent.

    En Grèce, l'utile est beau; en Italie, le beau même est utile.

 

Mais voici la contre-partie. Dans tout le cours de son livre, A. Grenier montré fortement que ce sens pratiqué était trop avisé, trop curieux même, pour repousser tout ce qui pouvait venir du dehors, et qu'indépendamment des actions subies ou des influences diffuses, il y eût une assimilation consciente, voulue, d'éléments intellectuels empruntés à l'étranger, surtout à là Grèce et à l'Orient.

Nulle part, dans l’histoire antérieure, on ne pouvait étu­dier de façon aussi précise et instructive ce phénomène que nous appelons réception. Nous avons observé que le principe logique qui fonde la société et qui explique ses transforma­tions internes préside aussi aux rapports des sociétés et y explique des phénomènes variés: réception, renaissance, coopération répondent diversement a une «volonté de culture» qui, pour les peuples, est une des formée du besoin d'être plus.

La crise qui transforme le génie romain se produit, ou plutôt les crises commencent, quand la civilisation grecque, au lieu de s'infiltrer, pénètre directement et de façon pour ainsi dire massive, et quand elle agît sur l'éducation même de la jeunesse. Ce que la Grèce introduit à Rome, c'est le jeu. Toute l'activité du Romain était utilitaire; péniblement, gravement, il accomplissait sa tâche de paterfamilias, de citoyen et de soldai; ses joies étaient rares et sévères ; il les trouvait surtout dans le devoir accompli et la réussite matérielle. Il apprend à fleurir la vie de jouissances. L'art, la littérature, la spéculation lui offrent tous leurs délices à la fois. Ce qui était divertissement, — au sens chrétien du motdétournement du devoir, oisiveté, devient besoin.

    Mais l'origine de la crise, il ne faut pas la chercher simple­ment dans l'importation de tout ce que le génie grec a créé. Les causes en sont multiples. Les circonstances générales de la vie romaine se sont modifiées. Des changements politiques et économiques résultent de ces transformations de la structure sociale: empire sans cesse élargi, population de la Ville sans cesse accrue, et qui peu à peu devient de plus en plus hété­rogène. A. Grenier a insisté précédemment sur l'apport du paysan latin, sur les vertus et les étroitesses que Rome doit à la glèbe, et montré que, malgré la suprématie habituelle des villes dans toute l’histoire de l'antiquité, la campagne a joué ici un rôle primordial. Il fait voir, maintenant, le rôle de la grande ville que Rome est devenue, l’importance de la plèbe urbaine et, par le commerce, de l’élément étranger, de cet hostis que la masse campagnarde était disposée à mépriser ou à haïr. Dans la cité agrandie, les préoccupations humaines entrent en lutte avec les préoccupations civiques. Les arts inspirés de la Grèce et de l'Orient sont une cause d'évolution morale; mais l'accueil fait à cette inspiration est aussi l'effet des circonstances nouvelles. A. Grenier, avec beaucoup de finesse, a démêlé ces rapports complexes, ces actions récipro­ques des œuvres et des mœurs dans la poussée de croissance; il a précisé les rôles de la masse et de  l'élite, des penseurs, des artistes, de la femme, dans cette évolution psychologique.

    Période de vie intense où Rome reçoit de toutes paris et assimile, avant de réagir par un choc en retour de son prag­matisme. — En Italie, comme dans tout le bassin méditer­ranéen, les beaux-arts se sont hellénisés. La réception grecque a tué l'art italien, comme la renaissance de l'antiquité tuera l'art gothique. Mais ce qu'il y a eu de particulier dans le cas de Rome, — A. Grenier le remarque bien justement, —c'est la possession, sans effort, de beautés étrangères. La richesse romaine fait naître le goût des antiquités, entraîne le faste des collections qui, s'il développe le sens esthétique, favorise l'éclectisme et ne fortifie pas le génie créateur. Sur certaines œuvres, cependant, — statues, médailles, scènes histo­riques, Rome continuera à mettre sa forte empreinte.

    Pour la littérature, la réception eut des effets moins néga­tifs. Par les infiltrations italiennes, c'est le grand art de la Grèce, la tragédie, l'épopée, — où Rome pouvait trouver des inspirations assez conformes à son idéal de force morale,—qui d'abord avait pénétré chez elle. Plus tard, à la suite d'un contact direct, les Romains s'éprennent de ce que l'art grec, dans sa décadence raffinée, a de plus subtil : ils y gagnent des qualités d'élégance el d'ingéniosité qui leur étaient étrangères. Mais sous la forme alexandrine s'exprime souvent une ardeur passionnée. L'art pour l’art, le pur dilet­tantisme répugne à l'âme romaine. Et si de patients efforts assouplissent, enrichissent une langue primitivement pauvre et raide, le latin tirera ses plus heureuses réussites de sa concision, de sa fermeté : son triomphe sera dans le raccourci impératif de la sententia. // vient un moment, d'ailleurs, où s'établit un heureux alliage des qualités grecques et des ten­dances romaines. On conçoit que le jeu peut servir les fins les plus graves et les plus nobles. Auguste rehausse tous les arts en les employant à la grandeur de Rome. Avec lui, l'Empire prend pleine conscience de son passé et de sa mission ; ce qui inspire les chefs-d'œuvre, c'est la Ville impériale, la terre, les dieux et les hommes qui l'ont faite.

     Mais dans la Ville, ouverte au monde qu'elle domine, dans la mêlée des races, des appétits, des idées, la sensibilité indi­viduelle s'est développée : tourmentée dans l'élite, grossière et violente dans la masse, elle cherchera bientôt, elle trou­vera de plus en plus ses plaisirs et ses croyances en dehors de la tradition romaine — comme de l'idéal grec. Malgré la forte armature de l'État et de la religion d'Étal, la crise morale du monde antique se prépare.

    Ainsi, longue prédominance de là raison pratique, souplesse d'esprit jointe à la rigidité morale et à l'énergie de la volonté; puis développement de la sensibilité, de l'imagination, du goût; puis équilibre des facultés, bientôt rompu au profit de la sensibilité:voilà ce que fait apparaître A. Grenier dans cette étude nuancée du génie romain.

Les problèmes nettement posés au début — de la formation de ce génie, de ses transformations, des facteurs internes et externes qui les produisent — sont traités avec une remar­quable sûreté. Notre collaborateur, pour les résoudre, réalise la synthèse de connaissances proprement historiques et de ces « spécialités » que le « pur » historien souvent ignore ou néglige. On sent chez lui le désir de ne pas faire l'histoire trop simple et de ne pas oublier, en considérant des pro­blèmes abstraits, la complexité de la réalité vivante. Il a de pénétrantes analyses et des portraits saisissants. L'histoire est science, on ne saurait trop le répéter. L'histoire n'est pas un art. Mais l'historien le plus scientifique peut être artiste.

 

henri berr.

 

 

 

TABLE  DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE La cité romaine et les civilisations italiennes.

chapitre premier. — La fondation de la ville..................       

I. Le Latium et les Latins, — II. Les Sabins. — III. Les Etrusques.  IV. Le synœcisme romain.

chapitre II. — L'art et la civilisation étrusques à Rome......     

I.  La civilisation ionienne et l'art étrusque. — II. Les monuments étrusques de Rome : le temple capitolin et la Louve du Capitole. — III. L'introduction de l'écriture à Rome. . — IV. La tradition légendaire étrusco-romaine. — V. Survivances diverses de la période étrusque dans la civilisation romaine. — VI. La population et les noms propres romains.

chapitre III. — Rome et l'Italie..............................     

I.   La réaction indigène : Latins et Sabins.  II. Rome et les Grecs d’Italie. III. La conquête des civilisations italiennes.  IV. Le développement artistique à Rome du ve au III 6 siècle.  V. La mon­naie romaine.  VI. Appius Claudius Caecus.

chapitre IV. — L'ancienne religion romaine.................   

I. La conception romaine de la divinité et les dieux principaux.  II. L'organisation religieuse et les collèges sacerdotaux.  III. La religion et les débuts de la littérature.

—     conclusion de la première partie : Rome, l'Italie et la Grèce.

 

DEUXIÈME PARTIE Rome, capitale méditerranée.

chapitre premier. — Les premiers poètes....................   

I. Livius Andronicus et Naevius. — II. Ennius. — III. Plaute.

chapitre II.   —  L'esprit  nouveau et l'idéal  ancien.  Scipion l'Africain et Caton le Censeur. ...........................   

I. Scipion l’Africain. — II. Caton le Censeur.

chapitre III. — Les transformations de l'esprit religieux.....   

I. L'inquiétude religieuse à Rome pendant la seconde guerre punique.

— II. Les cultes orientaux. La Grande Mère des dieux de Pessinonte.

— III. L'affaire des Bacchanales. La réaction pontificale.

chapitre   IV. —  Le cercle  de  Scipion  Emilien.   Térence et Lucilius...................................................   

I. Térence. — II. Lucilius.

chapitre V. — Des Gracques à Lucrèce. L'action et la pensée.    -. Le stoïcisme et la révolution sociale. — II. Lucrèce.

chapitre VI. — La science et l'érudition.....................   

I. La philosophie et les sciences. — II. L'astronomie et le calendrier romain. — III. La médecine. — IV. Les sciences historiques et philologiques.

chapitre  VII.  — La technique oratoire. Cicéron et la  prose littéraire..................................................   

I. L'éloquence et la rhétorique. — II. Les écoles de rhétorique. — III. La prose littéraire.

chapitre VIII. — La poésie, 268.  Catulle.

chapitre IX. — L'art grec à Rome............

I. L'invasion des œuvres d'art et des artistes grecs. — II. L'art asia­tique. Pergame. — III. Alexandrine. — IV. L'École néo-attique. — V. Les Écoles d'art hellénistiques à Rome. — VI. La peinture. — VII. Les premiers essais d'un art romain. Pasitelès et son école. - VIII. L'autel de Domitius Ahenobarbus. — IX. L'ar­chitecture.

conclusion du la seconde PARTIE.

 

TROISIÈME PARTIE Le siècle d'Auguste.

chapitre premier. — La poésie et les mœurs.................   

I. La fin de l’alexandrinisme. — II. Tibulle. — III. Properce. — IV. Ovide.

chapitre II. — Auguste et la  réaction nationale. Horace et Virgile....................................................   

I. César et Auguste. — 11. Horace. — III. Les Géorgiques. — IV. L'Enéide. — V. Les Jeux séculaires.

chapitre III.  — La connaissance et l'idée impériale. La géo­graphie et l'histoire à Rome................................  

I. La géographie. — II. La carte d’Agrippa. — III. La Germanie de Tacite. — IV. L'Histoire de Tite-Live.

chapitre IV. — L'Art augustéen.....

I. L'idéal augustéen et l'art officiel. III. L'autel de la Paix.

II. La statue d’Auguste. —

chapitre V. — La religion impériale.........................   

I. La religion populaire. — II. La pensée et l'oeuvre religieuse d’Au­guste. — III. Le culte de Rome et d’Auguste. — IV. Les effets de la restauration augustéenne.

CONCLUSION

Le Génie romain.............................................  

I. Les dieux.   II.   La Cité. — III.   Le Jeu.  — IV. La connaissance de l’homme. — V. L'originalité romaine.

 

 

LE   GÉNIE   ROMAIN

 

PREMIÈRE PARTIE

 

LA CITÉ  ROMAINE ET LES CIVILISATIONS ITALIENNES

 

CHAPITRE I LA FONDATION DE LA VILLE

J'ignore absolument, en commençant ce travail, ce qu'est le Génie romain et ne me propose pas d'autre objet que d'exa­miner quelques-uns des aspects successifs de la vie religieuse, intellectuelle et artistique du peuple romain. Cette revue demeurera nécessairement fort incomplète ; elle laissera de côté en particulier toute l'activité juridique qui fait l'objet d'un volume à part de cette collection (1). Peut-être cepen­dant s'en dégagera-t-il en fin de compte quelques idées générales pouvant justifier dans une certaine mesure le titre du livre. Mais que l'on n'attende pas une théorie systématique des facultés ni même du développement romain. Ce n'est pas dans l'abstrait, c'est dans la réalité vivante des œuvres et des hommes que, suivant un plan rigoureusement historique, nous chercherons le Génie de Rome.

 

(1) Vol. 19 : declaheuil, Rome el l'organisation du droit.

 

Pour le détail des faits je me permets de renvoyer le lecteur au volume qui précède le mien (1). Sans crainte de double emploi, j'ai cru cependant devoir prendre mon sujet au jour même de la fondation de Rome. Avant de décrire l'épanouissement de la civilisation romaine, ne convient-il pas, en effet, de considérer les racines qui l'ont nourrie et de discerner autant que possible, les couches profondes où en fut puisée la sève ?

Dès son origine, le peuple romain manque d'unité. Il n'est pas une race, pas même un groupement naturel. Nous le voyons se former de la fusion d'éléments ethniques divers, artificiellement réunis suivant une formule politique et reli­gieuse qui leur est étrangère. La matière dont il fut constitué était en majeure partie latine et sabine. Mais les Étrusques lui ont imposé la forme et ont véritablement créé le peuple.

 

I

le latium et les latins.

Autour de Rome, la campagne étend aujourd'hui, à perte de vue, ses landes désolées. Une herbe maigre, de bonne heure brûlée par le soleil, prête à tout le paysage une teinte grisâtre sur laquelle quelques pins parasols posent ça et là leur tache noire. Les longues files des aqueducs, des buissons d'épines poussant sur des ruines enterrées, parfois une ostérie ou un groupe de maisons avec leurs tonnelles et quelques champs, une charrette légère courant sur une route droite et blanche, animent seules cette solitude (2). L'abandon de l'homme a laissé le désert se créer aux portes d'une capitale.

    Les ruines innombrables de la campagne romaine témoignent cependant que cette terre fut autrefois peuplée et florissante (3).

 

(1) L. homo, LXXXVI.

(2) Sur la géographie de l'Italie et du Latium, en particulier, cf. fischer, LXXIV, et H. nissen, CXV, I, p, 254 sq.; Il, 2, 1902, p. 555 sq.

(3) G. tomassetti, CLX.

 

Hors des murs de la ville s'alignait tout d'abord, le long des routes, la succession des tombeaux. La plupart de ces monu­ments sont aujourd'hui détruits ; il n'en subsiste plus guère que ceux qui au moyen âge ont pu servir de forteresse, comme le mausolée célèbre de Cecilia Metella, au bord de la Voie Appienne. Puis venaient les villas de l'aristocratie romaine entourées de parcs aux beaux vergers et aux bosquets ombreux. Plus loin, se rencontrent les ruines de petites villes, comme Gabies, grand souvenir des temps anciens, presque rivale de Rome et, par la suite, modeste municipe suburbain. A chaque pas, le long des anciennes voies, se dresse ainsi un témoin de la vie intense qui, aux temps impériaux, faisait de la campagne un vaste jardin aux portes de la ville (1). Plus anciennement encore, jusque vers le Ier siècle avant notre ère, ces espaces aujourd'hui stériles avaient été les champs qui nourrirent le peuple romain.

    La terre, en effet, ne peut en cette région se passer du travail de l'homme. Seul, un labeur intense et âpre, une lutte constante, impose la fécondité à la nature. Le sol est un tuf volcanique friable dont la surface, décomposée par les agents atmosphé­riques, fournit une mince couche d'humus. La charrue fait l'épaisseur de la couche arable. C'est l'homme qui, véritable­ment, crée la terre.

    Vue de loin et dans son ensemble, la campagne romaine paraît presque parfaitement plane et unie. Au sud de l'Anio, aucun cours d'eau de quelque importance n'y creuse sa vallée. Rares et modestes y sont les éminences que couronne un boqueteau. Le sol, cependant, est extrêmement tourmenté. Là où le travail humain ne l'a pas nivelé, des boursouflures suc­cèdent à des dépressions. Des déchirures se sont fréquemment produites dans le tuf, montrant à nu la couleur rouille du sous-sol.

 

(1) th. ashby, The classical lopography of thé Roman Campagna, dans XIX, I, sq.

 

Dans ce chaos, l'eau ne trouve pas d'écoulement naturel ; elle séjourne en flaques dans les creux et, surtout, elle suinte partout au flanc de falaises minuscules. La région est, aujourd'hui encore, malsaine (1). Elle se défend par la fièvre contre les tentatives de colonisation qui, cependant, entament peu à peu sa stérilité. Pour qu'on pût y vivre autrefois, pour que cette terre fût productrice, il fallait que la volonté tenace et sans relâchement d'une population assez nombreuse ait imposé une règle aux eaux en canalisant les plus minces ruis­seaux et en drainant toute la surface des champs.

    Dominée par l'homme, cette terre d'apparence ingrate devient heureuse. Les établissements humains qui se risquent dans ce désert y font rapidement figure d'oasis. On en peut citer comme exemple l'abbaye de Tre Fonlane à quelques kilomètres au sud de la Porte Saint-Paul. De magnifiques euca­lyptus qui absorbent l'humidité du sol et chassent les mous­tiques porteurs dus germes fébriles abritent les clôtures mona­cales derrière lesquelles se devine l'ampleur de profonds vergers. Le travail l'emporte sur l'hostilité de la nature.

    Pour qu'elle devînt une nourricière que se disputèrent les hommes, la campagne romaine dut tout d'abord bénéficier des efforts colonisateurs de nombreuses générations. Les pre­miers occupants eurent à la conquérir sur elle-même. Leurs successeurs, durant toute l'antiquité, se trouvèrent contraints de continuer sans relâche leur rude surveillance.

   L'une des découvertes archéologiques les plus surprenantes de la fin du sixième siècle a été celle de tout un système de drai­nage développé sous toute la surface de la campagne romaine et dans la majeure partie du Latium jusqu'aux Marais Pontins. Ces canaux, à vrai dire, étaient connus de tout temps. Bon nombre sont aujourd'hui à ciel ouvert, leur voûte s'étant effondrée.

 

(1) La malaria semble cependant ne dater, en Italie, que du III éme siècle avant notre ère. Elle serait d'origine africaine et aurait été introduite dans la pénin­sule par les soldais d'Hannibal. Cette maladie ne serait pas étrangère à la dépression des foules de la Rome impériale et à leurs sursauts de méchanceté. Cf. H. stuart jones, R. Ross,G. Ellet CLIII.

 

Tous paraissent a voir été creusés en tunnels, au moins dans la partie moyenne et supérieure de leur cours; beaucoup sont encore souterrains, soit en entier, soit dans des portions plus ou moins longues, et leurs regards excitent chez les paysans une curiosité mêlée de peur. Des savants les avaient examinés, des ingénieurs en avaient dessiné quelques relevés ; la destination en demeurait incertain. Un membre de l'Ecole française de Rome, de la Blanchère, y reconnut un travail de canalisation, certainement antique, poursuivi au cours de l'époque romaine, mais dont l'origine semble remonter beaucoup plus haut que la période historique. L'entreprise de ces drai­nages daterait de la plus ancienne occupation du sol latin (1). Ces étranges galeries,- hautes d'environ lm,50, larges de Om,70à 1 mètre, voûtées mais non maçonnées, taillées à même dans le tuf, s'enfoncent sous terre, en certains points, jusqu'à plus de 15 mètres. Elles ne suivent jamais le fond des vallées, mais sont toujours adossées à l'une des pentes, passant fré­quemment de l'une à l'autre, parce que les gens qui les ont creusées se préoccupaient de suivre les veines d'eau du côté où elles se présentaient les plus riches. L'ensemble, croisé, superposé quelquefois en deux étages, ramifié et branchu comme le système veineux d'un mammifère, embrasse toute la région des tufs latins, le bassin inférieur du Tibre, celui de l'Anio et toutes les pentes inférieures des Monts Albains jus­qu'aux Marais Pontins. « Tout est fait, remarque de la Blan­chère, avec une unité d'ensemble, une sûreté de conception, une justesse d'exécution qui font ressembler ce grand travail à l'œuvre instinctive et parfaite d'une colonie de castors ou d'une république de fourmis... Et je ferai la remarque qu'une telle œuvre ne saurait être le produit d'efforts individuels ; tout s'y tient, tout montre un plan d'ensemble. C'est un travail qui n'a pu être fait que tout à la fois pour chaque bassin général. »

 

(1) de la blanchère, La malaria de Rome et le drainage antique, dans X, II, 1882, p, 94 sq. ; XXXII.

 

Privé de tout système naturel d'écoulement, le pays latin, à l'origine, n'était pas habitable. Ce vaste drainage a été fait pour qu'il le devînt. C'est lui qui, à l'époque antique, assainis­sait la campagne et la maintenait dans un état de fertilité et de salubrité sinon remarquable, du moins suffisant. C'est ce tra­vail, aussi, qui dut fixer au sol et y maintenir la plus ancienne population, celle qui l'avait entrepris et qui, seule, en vertu d'une expérience atavique, était capable de l'entretenir et de le poursuivre. Le bas pays latin demeura, vraisemblablement de tout temps, la propriété des autochtones qui en avaient créé la fertilité. Cette lutte perpétuelle contre la nature, poursuivie durant des millénaires, a formé la race, dure, patiente et attentive, perpétuellement en éveil contre le danger caché, recommençant sans connaître le découragement l'œuvre abîmée par l'orage ou l'accident, soumise, parce que l'intérêt et la vie de chacun en dépendent, à la discipline du groupe social. Si l'homme a fait sa terre, la terre aussi a créé les qua­lités de ses hommes.

    Mais la plaine qui nourrissait le Latium ne le commande pas. La montagne la domine. Du côté de l'est, de tous les points de la campagne romaine, s'aperçoit la masse des Monts Albains fermant l'horizon. C'est sur ces hauteurs que les peuples latins avaient leur centre politique et religieux. La montagne d'Albe est leur Ida. Jupiter y résidait. Chaque année les représentants des trente peuples de la plaine se rendaient à son sanctuaire du haut lieu pour y célébrer la fête fédérale et, en signe de communion, recevaient une part de la chair des victimes. Le dieu national avait donné la supré­matie sur tout le peuple à la ville située le plus près de lui. Albe la Longue fut longtemps la capitale du Latium. Elle n'a laissé aucune trace matérielle. Mais, dans la mémoire des hommes, son souvenir survit à sa ruine.

Le contraste est profond entre l'austère nudité de la plaine et l'aspect de la montagne. Volcans éteints, les Monts Albains ont toute la fécondité naturelle des terres; jadis brûlées. La végétation couvre leurs flancs; arbres fruitiers, olivier, vigne encadrent la blancheur des villages. De vastes prairies et des bois couvrent leur sommet. De grands lacs, les lacs d'Albano et de Némi, occupent d'anciens cratères, l'un clair et dégagé, l'autre assombri par les forêts qui l'enserrent. L'eau, bien séparée des terres, s'écoule des sources en frais ruisseaux. Autant la nature est sévère au pied des monts, autant elle se fait accueillante dès qu'on les aborde. La montagne représente le pays heureux du Latium.

Lorsque, du haut des Monts Albains, on contemple l'étendue des terres jusqu'à la mer, on comprend la signification vraie de l'indication conservée par Denys d'Halicarnasse sur le peu­plement du pays.

Aussi loin que remonte la mémoire des hommes, le territoire de Rome fut occupé par les Sicules, race barbare et autochtone. Mais plus tard, après de longues guerres, les Sicules furent repoussés par les Aborigenes qui s'empa­rèrent de tout le territoire entre le Tibre et le Liris. Ils y établirent leurs stations aux points les plus forts et y sont toujours demeurés sans avoirjamais été chassés par d'autres. Il leur est seulement arrivé de changer de nom. Sous le roi Latinus, vers le temps de la guerre de Troie, les Aborigènes, commen­cèrent à s'appeler Latins. Seize générations plus tard, lorsque Romulus eut fondé Rome, ils prirent le nom de Romains (1).

Les lieux les plus forts et les plus attrayants, les Monts Albains, furent l'acropole d'où ces Aborigènes envahisseurs commandaient aux autochtones de la plaine.

Si les gens du bas pays étaient de patients agriculteurs, les conquérants étaient, ajoute Denys, surtout des pâtres et des brigands. La population du Latium primitif résulte de la fusion de ces deux éléments. Les uns avaient besoin des autres. Les laboureurs de la plaine étaient seuls capables d'en entretenir la fertilité ; les seigneurs de la montagne étaient seuls en mesure de défendre les travailleurs. Les deux régions se complétaient.

 

(1) dion. halic., I, 9.

 

Le peuple latin nous apparaît donc comme l'union de la patience paysanne et de l'esprit d'aventure et de violence de pâtres batailleurs.

Un de ces bergers des Monts Albains aurait été, selon la légende, le fondateur de Rome. Mis au ban de sa patrie, Romulus aurait réuni d'autres fugitifs et, aux confins du Latium, sur les bords du Tibre, se serait établi avec eux sur l'un des sommets du Palatin. Cette colline était sans doute un pâturage dès longtemps fréquenté, au moins pendant l'hiver, par les troupeaux d'Albe : elle doit son nom au dieu ou à la déesse des troupeaux, Palès. Elle devint un jour le siège d'un village, modeste colonie de la capitale fédérale de la nation latine.

II

les  sabins.

Au nord et à l'est du massif Albain, séparées de lui par la dépression où passe la route qui conduit vers l'Italie du Sud, s'élèvent les montagnes de la Sabine. Les hauteurs de Tivoli continuent, à l'est, le cercle qui terme l'horizon romain. Puis vient le sommet de Palombara sabina; enfin, au nord même de Rome, le Soracte imposant. Au pied de ces montagnes et en arrière d'elles s'étend la Sabine, pays de coteaux accidentés et de Irais vallons, excellente terre de culture qui nourrît de tout temps une forte race de paysans.

    Comme les Latin», les Sabins appartenaient à la grande famille des envahisseurs indo-européens. Qu'ils aient été, comme les Latins eux-mêmes, plus ou moins mélangés d'auto­chtones, qu'ils se soient trouvés en rapports plus ou moins suivis avec les peuples de la côte adriatique et, par eux, con­taminés d'influences balkaniques, peu importe (1). Ce que

 

(1) Sur les Sabins, cf. A. PiGASiOL, CX.XX, particulièrement p. 33 sq. M. Piganiol attribue aux Sabins une origine illyrienne qui ne paraît pas confirmée par ce que l'on sait de leur langue.

 

l'on sait de leur parler en fait des cousins des Latins et des frères des Samnites, qui portent d'ailleurs le même nom qu'eux : Safini. Le dialecte de tous ces peuples, que les Grecs de Campanie désignaient du nom commun et impropre d’Osques, tient le milieu entre le latin, le plus ancien, semble-t-il, des parlers italiques de la Péninsule, et l'ombrien, le plus récent (1).

Comme les bergers d'Albe, ceux de la Sabine devaient, pendant l'hiver, venir chercher en plaine des pâturages pour leurs troupeaux. La tradition mentionne des habitants de Cures en Sabine qui auraient eu un établissement sur l'une des collines voisines du Tibre, le Quirinal, ainsi nommé en souvenir de leur patrie. Les Sabins se trouvaient ainsi tout voisins des Latins du Palatin. Une dépression marécageuse parcourue par un petit ruisseau les séparait; c'était celle qui fut plus tard le Forum. Le lacus Curtius y conservait le sou­venir du marais primitif. Quant au ruisseau, il fut capté plus tard par la Cloaca Maxima, canal de drainage analogue à ceux de toute la campagne latine. C'est là que la légende place les combats épiques entre les Romains de Romulus et les Sabins de Tatius. Il ne s'agissait, fort probablement, que de querelles de pâtres pour des bêtes volées ou quelque enlè­vement de femmes.

En face des Latins du Palatin, les Sabins du Quirinal paraissent représenter un élément d'ordre et de régularité. Les premiers ne seraient que des fugitifs, un ramassis de forbans ayant rompu tout lien avec leur peuple, sans autre tradition que celles qu'ils se créaient à eux-mêmes. Les autres appor­taient sur le Quirinal le souvenir et les cultes de leur patrie sabine. Ils étaient le populus Quiritium, les fidèles de Mars sabin. Ils avaient leurs coutumes et leurs lois. C'est ce con­traste que symbolise l'opposition entre Romulus et Numa, l'un exclusivement guerrier, l'autre prêtre des dieux, inspiré par Egérie et sage législateur du peuple.

 

(1) Cf. J. vbndryes, La place du latin parmi les langues indo-euro­péennes, XXIV, 2, p. 90-103.

 

Avec lui, semble-t-il, une communauté équitable réunit les deux villages d'origine diverse. Les voisins devenaient frères.

    Des villages même fraternellement unis ne font cependant pas une cité (1). Entre l'établissement de Romulus sur le Palatin, l'union avec les Sabins de Tatius et l'existence de Rome, il faut admettre une série de faits nouveaux dont la légende ne nous a conservé qu'un souvenir confus mais qui semble correspondre à la prise de possession de l'emplacement de Rome par les Etrusques et à la fondation de la ville suivant les rites de l'Etrurie. Cette fondation est la véritable origine de Rome.

 

III

les étrusques.

Autour de Rome, nous trouvons les Etrusques installés dès le VIIIème siècle à Caere (Cervetri), port actif et ancien, fondé jadis, nous dit-on, par les Pélasges, et à Veies, entre la mer et le Tibre. Un peu au nord, dominant le Tibre, ils occupent Faléries et Narcé. A l'est de Rome, sur la bordure des mon­tagnes sabines, Préncale (Palestrina) apparaît soumise à leur influence. Dans les monts Albaius, Tusculum, comme l'in­dique son nom, est une fondation étrusque. Il en est de même de Velletri au sud des montagnes. A la fin du VIIIème  siècle l'Etrurie enserre le Latium de toute part et, par le Janicule, touche Rome.

    C'est à Rome même que la route unissant l'Italie du centre à celle du sud franchit le Tibre (.2).

 

(1) Sur l'emplacement des anciens villages romains, cf. homo, LX.XXVI, chap II §2.

(2) Sur l'importance du pont du Tibre, dans tout 1e cours de l'histoire de Rome jusqu'aux temps modernes, on lira avec intérêt le brillant article de M. V. BERARD : Rome intangible, dans la Revue de Paris, oct. 1903; particulièrement p. 887-888.

 

Les relations entre les Étrusques et l'Italie méridionale animèrent bientôt ce passage d'une circulation de plus en plus intense. La voie de mer, le long des côtes fut, sans aucun doute, la première fréquentée. Elle demeura en usage pour les marchandises pondéreuses. Les minerais, les lingots de métal, les céréales de l'Etrurie durent, de tout temps, voyager par eau ; les bateaux pouvaient charger, comme fret de retour, les grands vases remplis de vin ou d'huile qui abondent à Caeré dès le début du VIIe siècle. Mais pour les objets de peu de poids et de grande valeur, bronzes laminés, bijoux ou autres, il y avait tout avantage à éviter les risques nombreux et divers de la mer (1). Bien des caravanes étrusques durent donc s'acheminer par terre et se présenter au pont du Tibre.

Le pont Sublicius, le premier et longtemps le seul des ponts de Rome, en vint ainsi à jouer un rôle capital dans la vie ita­lienne. On sait le caractère sacré que lui conserva l'âge clas­sique. Construit en bois, il n'admettait aucun clou de fer; on ne devait, même pour le réparer, employer aucun instrument de métal. Ces survivances de temps très anciens paraissent lui attribuer une antiquité supérieure à celle de Rome et des Etrusques eux-mêmes. Mais son importance date de l'époque qui développa le commerce. Autour de lui, sur la rive gauche du fleuve, durent s'établir des gîtes d'étape, des caravansérails, des dépôts de marchandises, tous les menus négoces et les petites industries qui vivent du roulage. L'emplacement de Rome devenait ainsi une tête de pont commerciale de l'Etrurie.

     Du haut de leurs villages, au sommet des collines romaines, les indigènes, agriculteurs ou bergers, durent s'intéresser peu à peu à ce mouvement qui se déroulait à leurs pieds et pouvait contribuer à les enrichir. Puis, à mesure qu'elle s'intensifiait, la vie commerciale prit la prépondérance jusque chez eux. Des rives du fleuve, l'influence étrusque gagnait peu à peu les hauteurs.

 

(1) L«s pirates d'Antium ont eu longtemps fâcheuse réputation. Le cap Circé l'a toujours conservée.

 

Un jour vint où l'élément étranger se sentit assez puissant pour commander. Il transforma les agglomérations de hasard constituées sur les collines en une ville régulière soumise à son autorité. Il en fit une cité calquée sur le modèle des siennes.

 

IV

le synoecisme romain.

La fondation des villes marque, dans la civilisation antique, un moment capital. La cité a dominé toute la vie sociale et politique, on peut même dire, jusqu'à un certain point, la vie intellectuelle et morale de l'antiquité. Sa civilisation a été une civilisation urbaine. L'âge classique commence au moment où apparaissent les villes ; le monde antique meurt lorsque les invasions barbares les ruinent et donnent la prépondérance aux campagnes.

    Une ville, dans l'antiquité, n'est pas une agglomération de hasard ou qu'ont déterminée seulement des circonstances topographiques et des conditions matérielles. Elle naît, en un jour, d'un acte de volonté précis, d'une pensée à la fois poli­tique et religieuse. Cette pensée en fixe la forme, elle règle tous les traits de son organisation, elle s'exerce de façon pro­fonde et constante sur les habitants de la cité. La vie de la cité est leur vie, sa puissance fait leur prospérité et cette idée s'impose à eux dans les moindres détails de l'existence. Le citoyen tient de la ville et de ses dieux tous ses droits, il leur doit en retour toute son existence. Comme la ville dresse son acropole au-dessus des campagnes, comme elle se trouve séparée par ses murailles du territoire environnant, de même le citoyen se trouve séparé des non-citoyens et élevé au-dessus d'eux. Nulle part ce sentiment n'apparaît plus puissant qu'à Rome ; il occupe dans l'âme du Romain une place éminente qui fait l'ardeur mais aussi l'orgueil et l'étroitesse de son patriotisme. D'où lui vient cette conception si fortement caractérisée de l'organisation politique et sociale?

Les Grecs ont connu eux aussi le régime de la cité. Fustel de Coulanges a décrit le processus normal de sa formation (1). A l'origine, montre-t-il, la plupart des villes furent habitées par bourgs séparés et certaines d'entre elles, Sparte, Delphes, par exemple, en sont toujours demeurées à ce stade primitif. Mais d'autres, comme Athènes, prirent soin de réunir dans une acropole commune les divinités protectrices des bourgades anciennes et de faire de cette citadelle le centre d'une agglo­mération d'un type nouveau. Autour du sanctuaire commun, les villages jadis indépendants ne furent plus que les quartiers d'un même tout obéissant à la même loi. L'acte qui créait ainsi la ville s'appelait le synœcisme.

    Sur les côtes de Sicile et de l'Italie méridionale, les colonies grecques, dès la fin du VIIIe siècle et surtout au cours du VII6 siècle, introduisirent la forme urbaine. Mais à la même époque, peut-être même un peu antérieurement et en tout cas hors du cercle de leur influence, dans l'Italie centrale occupée par les Etrusques, nous voyons se constituer des cités. La plupart semblent résulter d'un groupement de villages pri­mitifs autour d'une acropole nouvelle et à l'intérieur d'une enceinte commune (2). Est-ce là un type d'établissement italique dont on devrait reconnaître les premiers exemples dès l'âge du bronze dans les stations sur pilotis en terre ferme de la plaine de Pô? Nous n'en croyons rien. Comme la tra­dition romaine, qui a conservé intacts jusqu'à l'époque impé­riale les vieux rites de fondation des villes, les prétend empruntés aux Etrusques,

 

(1) LXXVIII, 3, 3, p. 157.

(2) Les cimetières primitifs relevant de ces anciens villages se trouvent dis­persés parfois à assez grande distance du centre postérieur. La topographie de Corneto-Tarquinies et de ses nécropoles est typique à cet égard. Cf. von duhn, CLXXII, p. 310-312.

 

nous préférons reconnaître dans la forme urbaine le type même de la civilisation introduite en Italie par les Étrusques (1). Ces rescapés des vieux empires orientaux de l'Asie antérieure et les Grecs de la période ionienne auraient, indépendamment les uns des autres et avec des variantes notables, emprunté la conception de la ville aux traditions asiatiques. C'est bien suivant le rite étrusque que fut fondée Rome.

    Suivons le récit que, d'après Denys d'Halicarnasse et Plutarque, Fustel de Coulanges fait de la cérémonie (2). Après avoir purifié le peuple en le faisant sauter à travers la flamme légère d'un feu de broussailles, le héros fondateur vêtu de la lourde chape brodée que nous montrent les pein­tures étrusques, tenant en main le lituus, bâton à crosse recourbée, insigne de ses fonctions sacerdotales, a consulté les dieux. Debout au sommet de l'une des collines, il a observé le vol des oiseaux. Les augures ont été favorables ; les dieux approuvent son dessein. Au milieu du silence religieux de ses compagnons, il a accompli les sacrifices aux dieux du ciel, à ceux de la terre et de l'eau et à ceux du sous-sol, consacrant l'acropole où vont désormais résider les divinités protectrices de la cité. Cette acropole, à Rome, ce n'est ni la colline latine du Palatin ni la colline sabine du Quirinal; c'est le Capitole. Les dieux qui y règnent ne sont ni les dieux latins ni les dieux sabins ; c'est la triade étrusque, Jupiter trônant entre Junon et Minerve. Les Étrusques, nous apprend la tradition, ne considéraient une ville comme régulièrement fondée que si elle possédait les trois temples de Jupiter, de Junon et de Minerve (3). Le Capitole avec son temple à triple demeure est donc bien une acropole étrusque.

 

(1) nissen, CXVI, p. 79-108; thulin,  CLVIII, 3, p. 3-41; greniei LXXXI, p. 91 sq.

(2) LXXVIII, 3, 4, p. 151 sq.

(3) serv., ad Aen., 1, 422. Cf. mueller-deecke, CXIV, 2, p. 150.

 

    Du haut de leur acropole, les dieux à qui est confiée la garde de la ville doivent pouvoir contempler tout leur domaine, et

l'enceinte sacrée des remparts, et le fleuve au fond de la vallée, et la plaine jusqu'aux montagnes (1). Sous l'œil des dieux, le fondateur va donc déterminer le périmètre de la ville et sépa­rer rigoureusement son sol de la terre étrangère. Il attelle d'une vache et d'un taureau blancs, la vache étant placée du côté de l'intérieur de la ville, la charrue au soc de bronze et, la tête voilée, récitant des formules, suivi de ses compagnons silen­cieux, il trace le sillon primordial. A mesure que le soc sou­lève les mottes, on les rejette soigneusement à l'intérieur de l'enceinte pour qu'aucune parcelle de cette terre sacrée ne reste hors du pomœrium. Le sillon est interrompu à l'empla­cement marqué pour les portes, car nul ne devra oser le fran­chir, nul ne pourra toucher aux murailles qui lui succéderont; pour les réparer, il faudra des sacrifices expiatoires et la per­mission expresse des dieux.

    De l'emplacement ainsi délimité, le fondateur a pris posses­sion au nom des dieux. Il l'a consacré en orientant suivant les points cardinaux les artères principales de la ville future. A cet effet il a planté vers le point central la baguette dont la pre­mière ombre, au lever du soleil, doit donner la direction exacte delà voie est-ouest, du decumanus. Avec le lituus il a tracé sur le sol une ligne parallèle au cours du soleil, puis une per­pendiculaire, qui a donné la ligne cardinale parallèle à l'axe nord-sud du firmament. La découverte récente d'un membre de l'Ecole française de Rome, M. A. Piganiol, a reconnu au Forum, parmi le chaos des fondations superposées, les traces de ce decumanus et de ce cardo primitifs. Le decumanus par­tait, à l'ouest, du temple de Saturne au pied du Capitale ; tra­versant la basilique de Constantin, il aboutissait, à l'est, au Tigillum sororium, cet arc d'expiation légendaire sous lequel on avait fait passer Horace vainqueur des Curiaces mais meur­trier de sa sœur. Le cardo prenait son origine, au nord, à la Porta Janualis, dans le voisinage du Forum de Nerva, et venait finir à la Porta Romanula, au pied du Palatin.

 

(1)Vitruv., de Arch., 1, 7 ; 4, 5.

 

Les deux voies se croisaient a l'emplacement marqué plus tard par le mystérieux puteal Libonis, tout près du temple de Vesta (1). C'est en ce point qu'avait été plantée la baguette d'orienta­tion du fondateur. Les trois portes correspondent bien au chiffre fixé par le rituel étrusque (2).

    La consécration du sol par l'orientation représente une idée spécifiquement étrusque, parallèle à celle qui inspire l'haruspicine, c'est-à-dire la lecture des volontés des dieux dans les entrailles des animaux immolés. En voici la substance.

    La consécration en général est censée imprimer matérielle­ment l'image de la pensée divine dans la chose consacrée. La victime, au moment du sacrifice, porte ainsi dans la partie la plus sensible de son corps, dans ses entrailles et particulière­ment dans son foie, l'ordre et comme la figure de l'univers. L'haruspice qui sait l'y apercevoir peut donc, d'après l'état des organes, découvrir la volonté des dieux et donner aux hommes d'utiles conseils. De même la cité, séjour des dieux et espace de terre qui leur est consacré, doit reproduire dans ses traits essentiels le plan divin du monde (3).

    Ce plan apparaît, clairement manifesté aux yeux des hommes, dans le cours du soleil et par les quatre points cardinaux. Séjour des dieux, comme le ciel, la terre consacrée devait donc elle aussi être divisée en quatre régions. Toutes ces doctrines, l'haruspicine comme l'orientation, viennent aux Etrusques du plus ancien Orient. On connaît la formule babylonienne exprimant emphatiquement la puissance du souverain: roi des quatre régions.

 

(1)A. piganiol, Les origines du Forum, dans X, 38, 1908, p. 233-282; cf. CXXX, p. 298,

(2)Serv.. ad Aen., I, 422. Cf. mueller-.deecke:, CX1V, 2. p. 43. Les Etrusques exigeaient dans une fondation régulière trois temples et trois portes.

(3) G. Blecher, XXXII; G. thullin, CLX et CLVIII.

 

Babylone, d'après la description d'Hérodote, était divisée en quatre régions par deux grandes voies rectilignes (1). A l'époque impériale, le culte des quatre vents est un apport des religions orientales. En Etrurie, l'orientation suivant les points cardinaux se reconnaît au moins dans les villes neuves créées de toutes pièces par les Etrusques (2) ; dans les autres, elle doit se trouver cachée comme elle l'était à Rome, en quelque point particulier de la cité. A l'époque classique, l'établissement du decumanus, voie principale cou­rant de l'est à l'ouest à travers la cité et son territoire, et du cardo, voie nord-sud, reste le principe de tout arpentage; il est le premier acte de l'établissement d'un camp militaire ou d'une colonie (3).

    Un autre rite d'origine étrusque et orientale se trouve encore mentionné à l'occasion de la fondation de Rome ; c'est l'aménagement du mundus. Romulus, dit Fustel de Coulanges, creuse une petite fosse de forme circulaire ; il y jette une motte de terre qu'il a apportée de la ville d'Albe. A son exemple, chacun de ses compagnons vient y jeter un peu de terre apportée de son pays d'origine, « pour que chacun pût dire en montrant la place nouvelle adoptée par le fondateur : ceci encore est la terre de mes pères : terra patrum, patria, ici est ma patrie car ici sont les mânes de ma famille ». Le mundus, en réalité, est une bouche d'enfer, une communication établie entre la surface du sol, séjour des vivants, et le monde sou­terrain, demeure des morts. En l'ouvrant, le fondateur appelle la foule des mânes ancestraux et tous les esprits quels qu'ils soient qui occupent le sous-sol à reconnaître la ville qui s'installe, il leur demande leur agrément et cherche leur bien­veillance pour sa création. Dans la suite, le mundus est ouvert chaque année à certains jours : mundus patet, jours néfastes durant lesquels les mânes invisibles des hommes qui ont autrefois vécu et qui reposent dans le sol se répandent parmi les vivants ; les portes des maisons doivent rester ouvertes afin

 

(1) herodote, 1,180.

(2) grenier, LXXXI, p. 95, 112.

(3) nissen, CXVI.

 

qu'ils puissent entrer et se réchauffer aux foyers ; il faut se garder de les irriter, puis à la fin du jour les morts regagnent leur demeure souterraine et le mundus est fermé à nouveau (1).

    Certaines peintures de tombes étrusques (2) et de nombreux vases peints de même provenance nous  offrent des  représentations du mundus. C'est un puits dont on voit parfois  sortir une forme humaine à tête de loup  et aux mains crochues figure du dieu étrusque de la mort, qui se saisit d'un vivant. On croit pouvoir reconnaître des mundus dans certains puits voûtés en forme d'entonnoir renversé trouvés  dans   quelques villes étrusques (3). « Autant que je puis savoir par ceux ont pénétré dans un mundus, disait Caton, la construction en rappelle la voûte du ciel qui est au-dessus  de  nous. » Italie, on verse dans le mundus le sang des victimes, car les morts sont avides du sang qui leur infuse un semblant de vie, on exécute devant leur  bouche des  danses pour réjouir les mânes, en prenant soin, à l'aide d'une ombrelle, que le  soleil ne pénètre pas dans leur sombre séjour; on y entasse comme offrande des fragments de métaux précieux (5). Ainsi, de nos jours,   nous avons conservé  l'habitude d'insérer quelque monnaie dans les fondations de nos édifices,  survivance incomprise des offrandes propitiatoires  aux esprits  infernaux du mundus. Ces rites, en partie au moins, viennent de l'Orient. Une inscription chaldéenne de Khorsabad, relatant la fondation du  palais de  Sargon, mentionne  qu'à  la base  du  futur édifice « le peuple jette ses amulettes » (6).

    Tous  les  dieux  ainsi évoqués et pris à témoins, la triade capitoline contemplant du haut de son acropole les habitations

 

(1) macrob., d'après varron, Sat., 1, 16, 18; festus, 154, 157.

(2) Tombe Stackelberg; à Corneto.

(3) Par exemple à   Marzabotto   dans l'Apennin, non   loin   de  Bolo grenier, LXXXI, p, 102.

(4) Ap. festus, 157. 

(5) tac., Hist., 4, 53.

(6) thulin, CLVIII, p. 9.

 

et l'enceinte dont la garde lui était confiée, les mânes infer­naux répandus en foule hors du mundus béant, le plan inté­rieur tracé conformément au plan divin du monde, le territoire de la ville séparé du pays environnant par la coupure nette du sillon, la cité se trouvait régulièrement fondée. Elle était un organisme complet et une chose sainte. L'accomplisse­ment des rites lui conterait la vie et le droit de commander aux hommes. Les hasards confus des temps anciens étaient périmés, un âge nouveau commençait sous les auspices d'une civilisation nouvelle.

    La date, au moins approximative, de cet événement capital nous est fournie par le sol même du Forum, Le synœcisme fut marqué, nous l'avons vu, par l'occupation de cette dépres­sion, primitivement marécageuse, qui formait le centre des principales collines : Capitole, Palatin et Quirinal. Jusque-là, elle avait servi de cimetière aux villageois des hauteurs voi­sines. Le moment où le Forum cessa d'être une nécropole cor­respond évidemment à son inauguration comme centre de la ville.

Les tombes primitives, découvertes au Forum dans les dernières années du xixe siècle devant le temple d'Antonin et de Faustine (1), se classent en deux groupes chronologique­ment bien distincts. Les plus anciennes contiennent des cendres enfermées dans un ossuaire de terre grossière. Le mobilier funéraire se compose de un ou deux petits vases de fabrication locale et de quelques fragments de bronze. La poterie, ana­logue à celle des Monts Albains et des plus anciennes tombes à puits de Toscane, date des Xe et VIIIe siècles avant notre ère. Ces premières sépultures marquent le début de l'occupation des collines romaines. Le second groupe est caractérisé par des fosses plus vastes contenant les restes de cadavres inhumés.

 

(1) G. pinza, X.IV, 15 (,1905)) col. 274 sq. La necropoli dell ‘Argileto.

 

Les squelettes sont parfois enfermés dans un cercueil rudimentaire formé des deux moitiés évidées d'un tronc de chêne. Ce mode de sépulture est plus récent que le premier. Il est daté par la présence de quelques vases d'importation grecque appartenant aux séries anciennes, géométriques et protocorin­thiennes. Les dernières tombes du Forum sont donc posté­rieures au début, de la colonisation grecque en Italie et des relations commerciales entre la Campanie et l'Etrurie. Elles ne sauraient remonter au delà du VIIesiècle; elles datent même plutôt de la seconde que de la première moitié de ce siècle.

    En fixant à l'an 754, exactement au 21 avril de cette année, la fondation de Rome, la chronologie traditionnelle est donc en retard ou en avance. Elle est certainement en retard d'au moins un siècle s'il s'agit de l'établissement du village du Palatin et en avance d'à peu près autant si elle entendait dater le synœcisme des villages romains. S'il est dans l'histoire romaine une date qui puisse concorder à peu près avec cet événement, c'est celle de 614 à laquelle la tradition place l'arrivée à Rome de l'Étrusque Tarquin, fils de Démarate Corinthien. Mais il est vain de demander à la légende des pré­cisions de ce genre.

    L'occupation des collines romaines par de petits groupes de bannis, de bergers ou de cultivateurs, ne représente en somme qu'un épisode médiocrement significatif de la préhistoire ita­lienne. Le fait important, celui qui marque vraiment le début d'une ère nouvelle c'est l'apparition sur ces collines d'une cité conforme au type que le progrès général multiplie à ce même moment sur tous les rivages de la Méditerranée.

Des rites religieux constitués, entre autres éléments, d'idées empruntées aux plus anciennes traditions de l'Orient con­sacrent sa fondation. Une pensée politique étrangère, l'expan­sion étrusque, groupe les forces ethniques indigènes et les organise. Les conditions économiques, le développement de la richesse italienne par l'industrie et le grand commerce, prêtent au pont du Tibre une importance qui ne fera que croître. Les citoyens de la ville nouvelle se trouvent ainsi arrachés à l'isolement des temps anciens; un horizon plus large s'ouvre à leurs yeux; ils vont être amenés à prendre conscience d'eux-mêmes et à se mêler de façon de plus en plus active à la vie et au mouvement de la civilisation dans toute la péninsule.

    La synœcisme des villages, c'est véritablement l'éclosion du peuple romain et comme le premier chaînon de la tradition religieuse, politique et intellectuelle qui va se poursuivre désormais jusqu'à la fin des temps antiques. Le jour où la triade étrusque fut installée au Capitole, où le Forum fut marqué par l'orientation de ses artères comme le centre sacré de la ville, où, suivant un plan méthodique, fut tracée la première enceinte, où des cérémonies solennelles sanction­nèrent pour les dieux et les hommes l'image raisonnée et voulue d'une cité, ce jour-là fut vraiment celui de la naissance de Rome; il marque l'origine du développement et du génie romain.

 

 

CHAPITRE II

L'ART  ET   LA   CIVILISATION  ÉTRUSQUES   A ROME

I

la   CIVILISATION   IONIENNE   ET   L'ART    ÉTRUSQUE.

Le VIème  siècle avant notre ère est l'époque du plein dévelop­pement de la civilisation ionienne. En Asie Mineure et dans les îles de la mer Egée, de grandes villes, enrichies par le commerce et l'industrie, donnent aux arts, aux lettres et aux sciences un essor qui marque le début du rayonnement grec (1). En Occident, l'éclat de la civilisation étrusque reflète la lumière qui vient d'Ionie. De grandes villes industrielles et commerçantes emploient leur richesse à embellir la vie. L'architecture, la sculpture, la peinture, la ciselure et les bijoux, les beaux vases de terre ou de bronze, les parfums, le vin, les riches vêtements, les jeux, la musique, transforment, en Italie, la rudesse indigène. Les vaisseaux ioniens fré­quentent les ports étrusques, comme les marins étrusques, commerçants et pirates, sillonnent les mers d'Ionie (2). Les produits importés se mêlent en Etrurie aux fabrications indi­gènes, si bien qu'il est la plupart du temps difficile de dis­tinguer les uns des au très. D'ailleurs des artistes grecs viennent couramment s'installer chez les Étrusques et travailler pour eux, chez eux (3).

 

(1) A. Jardé, LXXX.VII, p. 233 sq. P. ducati, LXV, p. 138 sq.

(2) MUELLER-DEBCKE,  CXIV   1,   p. 27l   Sq.

(3) kortE, art. Etrusker, CXXVII, p. 745. plin,, N.h-, XXXV, 152,

 

Plus lourde, moins délicate et de moindre envergure, sans doute, que la civilisation ionienne, celle de l'Étrurie à cette époque apparaît tout aussi riche et peut-être encore plus luxuriante. Jamais peut-être l'Italie n'a ressemblé d'aussi près à la Grèce.

Rome est à ce moment une grande ville, fondée par les Étrusques et gouvernée, en tout cas, par des tyrans étrusques. Si l'on en croit ses historiens, c'est durant cette période, la période royale, qu'auraient été fixées ses lois civiles, militaires et religieuses; c'est à ce temps que remonterait l'origine de la prépondérance romaine dans le Latium. Dans ces traditions, il est difficile, faute de documents, de faire la part de la vérité et celle des exagérations dues à l'orgueil d'une antiquité vénérable. Contentons-nous de noter ici quelques-unes des traces que cette ancienne domination des Etrusques a laissées à Rome.

 

II

LES   MONUMENTS ÉTRUSQUES DE   ROME   : LE TEMPLE CAPITOLIN   ET   LA.  LOUVE   DU   CAPITOLE.

La civilisation des grandes villes d'Étrurie nous est révélée surtout par les tombes disséminées autour de leur empla­cement. A Rome, les sépultures pouvant se rapporter à la période royale font entièrement défaut. Divers cimetières ont été explorés sur les pentes extérieures de plusieurs collines romaines, à l'est de l'Esquilin, au nord-est du Quirinal, sur le versant sud-ouest du Caelius et jusque dans la vallée Murcia, entre le Palatin et l'Aventin (1). Aucun ne comble la lacune séparant les modestes puits archaïques antérieurs à l'histoire, des inhumations du IVème ou du IIIème siècle avant notre ère. Les agrandissements successifs de Rome ont sans doute fait dispa­raître, dès l'antiquité, les plus encombrantes parmi les sépultures qui entouraient la ville, c'est-à-dire, précisément, les tumuli et les chambres funéraires de type étrusque.

 

(1) G.Pinza, XIV 15, col. 265.

 

    Parmi les monuments d'architecture civile ou religieuse pouvant remonter à cette période, la plupart ont naturellement disparu. Ceux qui ont été conservés et que la tradition attri­buait aux rois ont été tellement remaniés qu'ils sont devenus méconnaissables et que la critique y trouve d'excellentes raisons de les rapporter à des époques beaucoup moins anciennes. On discute, par exemple, sur ce que pouvait être primitivement le Tullianum, au pied du Capitole, cette prison utilisée dès l'ancienne république, dont le moyen âge fit la prison Mamertine et qui aurait été construite, comme l'indi­quait son nom, par le roi Servius Tullius (1). La Cloaca Maxima qui captait le ruisseau stagnant de la vallée du Forum doit remonter évidemment à la première occupation de cet emplacement. Elle représente un de ces travaux de drai­nage que les anciens Latins avaient multipliés dans tout le pays. Mais ce que l'on en voit aujourd'hui ne saurait remonter plus haut que le début de l'empire (2). Sa voûte à berceau tournant est l'œuvre des ingénieurs, non de Tarquin, mais fort probablement d'Agrippa qui refit la plupart des égouts de l'ancienne Rome.

    Il est cependant un monument qui conserva, jusqu'à la fin de l'époque classique, le souvenir de l'architecture étrusque. C'était le temple principal de la cité, celui de la Triade Capitoline (3). Plusieurs fois reconstruit à l'époque historique, il l'avait toujours été sur le plan ancien, car les dieux ne per­mettaient pas que l'on transformât les lieux dont ils avaient l'habitude (4).

 

(1) H. thédenat, CLVI, p. 107 sq. G. pinza III, 1902, p. 37-45.

(2) C. huelsen, XIII, 1902, p. 42-44. XVII, 13, 1904, p. 28-29.

(3) saglio, art. Capilolium, LVI. mahtha, CIV, 269 sq. E. rodocanachi, CXXXIX, p. xxvi sq.

(4) homo, LXXXV, p. 173 sq. ; cf. la bibliographie dans kiepert, huelsen, Format Vrbis Romae, s. v, Capitolium. Le temple s'élevait sur un haut soubassement mesurant huit plèthres (236 mètres) de pourtour et environ deux cents pieds (60 mètres) de côté ; la différence entre la longueur et la largeur était insignifiante et n'atteignait pas quinze pieds (4°,50). La façade tournée vers le midi présente une triple rangea de colonnes; les côtés sont entourés d’une rangée de colonnes. L'intérieur est divisé en trois sanctuaires parallèles accolés ; au milieu se trouve celui de Jupiter, et de chaque côté celui de Junon et de Minerve; tous trois se trouvent sous le même faite et sont couverts par le même toit.

 

Après l'incendie du temps de Sylla, le marbre avait remplacé le bois. Plus tard, sous Vespasien, les augures n’autorisent  l'empereur qu'à en augmenter la hauteur. Les descriptions que nous   en   possédons permettent d'ailleurs d'y reconnaître aisé­ment un monument étrusque.

018---à Plan du temple étrusque du Capitole.

   La tradition ro­maine s'accordait à en attribuer la cons­truction à Tarquin le Superbe. « II fît venir, dit T. Live, des artisans de toute l'Étrurie (1). (1)» C'est à l'affluence de ces ouvriers étrusques que l'on attribua l'origine du nom de vicus tuscus, la rue d'Étrurie, que con­serve le quartier au pied du Capitole. Les indications les plus précises sur l'œuvre de Tarquin nous sont fournies par Denys d'Halicarnasse (2), contemporain d'Auguste.

 

(1) Ti. LiV. I, 56.

(2) dion, halic, IV, 61.

 

On retrouve clairement, dans cette description, les traits essentiels du temple étrusque tels qu'ils sont fixés dans la théorie qu'en donne Vitruve (1) et que nous les présentent les fondations de plusieurs temples fouillés en Étrurie (2).

    L'emplacement réservé au temple, dit Vitruve, aura ses côtés dans les proportions de six pour la longueur sur cinq pour la largeur. La longueur sera divisée en deux ; la moitié postérieure sera réservée aux cellae, la moitié antérieure étant occupée par une colonnade. La largeur sera divisée en dix : trois dixièmes, à droite et à gauche, seront occupés par les cellae secondaires, et quatre dixièmes par la cella centrale (3).

Ce sont en effet des dispositions de ce genre que l'on recon­naît à Florence, à Marzabotto, à Fiesole, à Orvieto, à Cività Castellana (Faleri veleres), et à Cività Lavinia (4).

009

Ce plan semble avoir prévalu, à une époque ancienne, en Toscane et dans le Latium soumis à l'influence étrusque.

    Le terre-plein sur lequel s'élevait le temple étrusque était bordé d'un mur de pierres sèches. En pierre éga­lement étaient les fondations et probablement les parois des cellae. Mais la majeure partie de la construction était de bois. Les colonnes et toute la charpente n'étaient que du bois revêtu, il est vrai, et protégé de plaques de terre cuite ornées de motifs décoratifs et peintes de couleurs voyantes (5). Les temples grecs jusque vers le milieu du VIe siècle n'avaient pas été construits autrement. Le vieux sanctuaire de Hera à Olympie était un temple de bois. Jus­qu'à l'époque classique des provinces demeurées rustiques, comme l'Étolie (6), avaient conservé ce mode d'architecture primitif.

 

(1) vitruv., IV, 7. Cf. martha, CIV, p. 269 sq.

(2) A. grenier, LXXXI, p. 104 sq. — (3) De Arch., IV, 7.

(4) P. ducati, Contributo allo studio dell'arce entrusca ica rti Marzabotlo, dans Alti e Mem, R. Deput. Storia Patria per le Romagne, 13, 1923, p. 18 sq. (du tirage à part). — Le temple de Segni (Signia) présente bien les trois cellae, mais il est beaucoup plus long que large. Cf. delbrxjkck, LIX, pi. IV.

(5) 3. durm, LXVHI, p. 75 sq.

(6 )Temple de Thermos, sanctuaire de la Ligue étolienne.

 

--- Elévation d’un temple étrusque.

 

Comme elles, l'Etrurie est demeurée longtemps fidèle aux matériaux employés par les premiers architectes ioniens (1).

    Le temple capitolin était ainsi décoré de terres cuites. Pour leur exécution, Tarquin s'était adressé à Véies, qui était à ce moment, dit Pline, probablement d'après Varron, le centre le plus floris­sant de cet art. Il avait fait venir un artiste nommé Vulca à qui il avait com­mandé la statue de culte (2). Le Jupiter du Capitole était en effet primitivement en terre cuite ; com­me toutes les statues de terre cuite, il était polychrome et, conformément à la convention de l'art grec archaïque, les chairs et la face notamment  étaient peintes en rouge (3). Il  tenait d'une main   le sceptre et, de l'autre, un foudre :

 

(1) Sur les décorations en terre cuite de l'architecture primitive en Asie Mineure, en Grèce et dans les Iles, cf. herbert-koch, Studien zu den Campanischen Dachlerrakotten, dans XIII, 30, 1915, p. 1-115.

(2) plin., N. H., XXXV, 157. Cf. plut., Publicola, 13,

(3) plin., N. H,, XXXIII, 111.

 

                                                                       inque Jovis dextra, fiçtile fulmen erat (1).

Sur le faîte du temple était un quadrige en terre cuite, fait à Véies et qui ne fut livré par les Véiens, à la suite de la chute de Tarquin, qu'avec bien des difficultés (2). D'autres statues se dressaient encore sur les rampants du fronton, sans parler des acrotères, du fronton lui-même dont nous ne savons rien, des antéfixes, de tous les revêtements des charpentes et des œuvres d'art qui pouvaient encore se trouver sous la colon­nade antérieure. A en croire les témoignages nombreux que nous possédons, une plastique abondante aurait orné le temple primitif du Capitule.

    Toute cette tradition, comme l'ensemble des traditions rela­tives aux premiers siècles de Rome, est naturellement sujette à caution. Elle a été attaquée par M. Ettore Pais (3). Selon ce cri­tique, l'aménagement du Capitole et la construction du temple ne dateraient que du ivb siècle. C'est l'invasion gauloise qui aurait révélé aux Romains les avantages défensifs de la colline. La mention de l'artiste véien Vulca ne résulterait que d'une confusion avec le dieu du feu Vulcanus, identifié au dieu Summanus qui aurait précédé Jupiter sur le Capitole. On ne peut manquer, en effet, d'être frappé des dimensions considé­rables, environ 60 mètres de côté, indiquées par Denys pour le temple capitolin. Celles des anciens temples d'Etrurie se trou­vent comprises, généralement, entre 20 et 30 mètres. La colonnade entourant les côtés du temple semble également une disposition architecturale postérieure au VIème siècle- Elle se re­trouve à Cîvità Castellana, dans le temple du Junon, construit en pierre et qui apparaît comme une réfection du IVème siècle (4).

 

(1) Ovid., Fast., I, 202.

(2)Plin., H. N., XXVIII, 16 ; SERV., ad Aen., VII, 188 ; plut.. Publico/a, 13.

(3) E. pais, CXXIV, 1   p, 523 ; 3, p. 337.

(4) Remarque de M. P, decati, art. cité, p. 22, 23.

 

Bien plus, ce temple primitif de bois, inauguré en 509 et détruit seulement par l'incendie du temps de Sylla, aurait eu une durée bien longue, plus de quatre siècles, alors que les temples de pierre ou de marbre qui lui succédèrent durent être reconstruits à des intervalles beaucoup plus brefs. On accor­dera, sans difficulté, à M. Pais que le temple dont les restau­rations postérieures conservèrent l'image ne devait dater que du ive siècle.

    Mais un ensemble de faits archéologiques mis au jour par des fouilles récentes viennent confirmer les indications relatives à l'existence et à la décoration du temple du vie siècle. C'est d'abord la trouvaille, dans les couches les plus profondes du Capitole, à l'emplacement du temple, de fragments de terre cuite qui ne peu­vent dater que de cette époque (1). On possède ainsi une grande tuile plate ornée sur l'un de ses bords d'une bande de méandres peints et plusieurs morceaux d'une bordure et d'antéfixes éga­lement peints, d'un type courant dans l'architecture gréco-étrusque de la fin du vie et au début du ve siècle (2). Mais sur­tout, la découverte à Véies de toute une série d'admirables sta­tues de terre cuite ou de fragments de statues est venue appor­ter une confirmation frappante au souvenir conservé par Pline de la renommée des coroplastes véiens du temps de Tarquin et prouver que le nom de Vulca, loin de résulter d'une confu­sion avec le dieu du feu, put fort bien être celui d'un artiste et d'un grand artiste de Véies, à la fin du vie siècle (3).

    Les fouilles entreprises à Véies ont amené la découverte, en mai 1916, d'une splendide statue d'Apollon archaïque, de grandeur naturelle et à laquelle ne manquent guère que les bras. A côté se trouvait la partie inférieure d'une autre statue de mêmes dimensions et le corps d'un animal, d'une biche semble-t-il, posant sur l'échiné et les pattes liées.

 

(1) gatti, III, 24, 1896, p. 187-9, pl. XII, XIII.

(2) G. pinza, XVI, 15, col. 500, fig. 152.

(3) gigloli, XVIII, 1919, p. 18-37. pl. 1-VII. Cf. della seta, CXLIX, p. 205-6, fig. 215-7.

 

La figure d'Apollon et ce fragment devaient faire partie d'un même groupe représentant la dispute d'Apollon et d'Héra­clès à propos de la biche aux pieds d'airain. Deux autres dieux assistaient à la scène : Hermès, dont on aretrouvé la tête coiffée du pilos ailé, et probablement Artémis dont il ne reste que des fragments insignifiants. Le style et la technique de ces oeuvres les date, aucune hésitation n'est possible, de la fin du VIème ou du début du Vème siècle.

    Le mythe et les dieux représentés sont grecs, mais la tech­nique est étrusque. Elle se révèle un peu plus récente que celle des grands sarcophages de Cervetri qui emploient une argile moins pure. Ces statues ont dû être exécutées à Véies même. « L'artiste qui les modela », dit très justement l'heureux auteur de cette belle découverte, M. Giglioli (1), « qu'il fût un Grec établi en Occident, ou un Etrusque, ou un Italiote, formé à l'école des Grecs, a su, en imitant les modèles qui d'Ionie affluaient en Etrurie, faire œuvre d'art vraiment indi­viduel. La complexité des figures, la science du modelé, ''élégance de la forme, le goût parfait de la polychromie, toute la vie qui anime l'exécution de ces corps aux jambes nerveuses, à la poitrine puissante, l'expression des visages marqués de profonds sillons autour des yeux et de la bouche font de ces terres cuites les chefs-d'œuvre de l'art archaïque en Étrurie. »

    Ces belles statues de Véies rappellent d'autres fragments archaïques non moins admirables découverts en 1896 par M. H. Graillot dans les ruines du temple étrusco-latin de Conca, l'ancien Satricum, à la limite du Latium et des Marais Pontins (2). Une antéfixe féminine aux yeux mi-clos, au sourire prononcé, a toute la finesse enveloppée du grand art.

 

(1) XVIII, 1919, p. 29.

(2) H. graillot.  X. 16. 1896.p.131-164,pl. A.V.cf.  DELLE SETA CXLIX p. 206-207, fig. 218, 219.

 

Une tête virile barbue aux grosses boucles schématisées encadrant le front, aux yeux en amande largement ouverts, présente la majesté empreinte de douceur et de bonté qui convient à un Jupiter. Une tête de barbare mourant, trouvée postérieurement, manifeste une tentative intéressante d'exprimer la souffrance et la grimace de la douleur. Des acrotères de Conca représentent des groupes très vivants de Satyres et de Ménades (1). Un des anciens temples de Faleries a fourni de même une belle acrotère représentant des guerriers armés de toute pièce, en train de combattre, des antéfixes, têtes de satyres grotesques aux oreilles caprines et aux rides accusées, ou figures aimables de Ménades, et de très abondants morceaux des revêtements décoratifs qui protégeaient les charpentes de bois (2).

    Nous avons là, entre Cervetri, Véies, Faleries et le sud du Latium, c'est-à-dire tout autour de Rome, à la fin du viéme et au début du ve siècle, l'exubérante floraison d'un art plastique de tout premier ordre qui justifie pleinement l'indication de Pline à propos des commandes de Tarquin à Vulca et aux artistes de Véies. La tradition romaine avait donc conservé, à propos de la construction du temple capitolin, un souvenir exact de la floraison de l'art étrusque de la période archaïque. La statue de culte de Jupiter, le quadrige du faîte, les acro­tères, la décoration du fronton peut-être, les revêtements déco­ratifs dont on a retrouvé quelques fragments, les statues acces­soires d'Hercule et de Summanus qui se trouvent encore mentionnées, étaient du même genre que celles de Véies et de Conca. Tout cet art de terre cuite avait, au moins depuis Sylla, disparu du Capitole. Mais telle avait été l'abondance de la production que d'autres spécimens en perpétuaient encore la connaissance au temps de Pline.

 

(1) della seta, CXLIX, p. 175, fig. 176.

(2) Ibid., p. 208, fi . 230, 231 ; p. 172-3, fig. 175 ; p. 177, fig. 177. Sur cette décoration, cf. E. Rizzo, III, 1910, p. 281-322; 1911, p. 54-67. Tous ces frag­ments se trouvent au Musée de la villa du  Pape Jules, à Rome ; cf. della seta, CXLVI1I. p. 120 sq.

 

On trouve encore en bien des lieux, dit-il, des statues de ce genre, cou­ronnant le faîte des temples, à Rome et dans les municipes ; leur admirable modelé, leur art, la solidité qu'elles ne doivent qu'à leur technique les tend plus précieuses que l'or — ou du moins plus pures \\\

Un chef-d'œuvre de sculpture bien connu, l'un des joyaux du Musée du Capitole, évoque aujourd'hui encore cet art si vivant de l'Italie primitive vivifiée par l'Ionie. C'est la Louve de bronze du Capitole. Elle représente incontesta­blement une œuvre de la fin du vie ou du début du ve siècle, contemporaine par conséquent, ou de peu s'en faut, de la pre­mière construction du Capitole.

Aussi haut que remonte le souvenir, la Louve fait partie des collections romaines ; elle se trouvait durant le moyen âge au Latran. On ignore quand et où elle fut trouvée. On l'identifiait autrefois avec une image de la Louve allaitant Romulus et Remus, dédiée en 296 av. J.-C. par les frères Ogulnii au Forum. Les putti que l'on voit aujourd'hui suçant ses mamelles sont modernes : ils datent de la Renaissance. La louve seule est antique, et son style n'a rien de commun avec la date à laquelle se place la dédicace des frères Ogulnii. Petersen a cru pouvoir établir que la Louve dite aujourd'hui « du Capitole » a bien été de tout temps au Capitole (2). Elle serait donc un des monuments originaux de la première consécration du sanc­tuaire de la cité romaine. Cicéron, en effet, parle à plusieurs reprises d'une Louve allaitant un Romulus doré qui, de son temps, en 65 av. J.-C., aurait été frappée de la foudre et qu'il aurait vue, arrachée de sa base, gisant à terre. Or un examen attentif du bronze du Capitole a fait remarquer, le long des pattes de derrière, deux déchirures longitudinales, bordées de petits globules de métal fondu qui semblent bien ne pouvoir provenir que d'un coup de foudre. Le feu du ciel n'aurait donc détruit que le pullo, lequel seul était doré, car le bronze de la louve ne présente aucune trace de dorure ; la louve elle-même n'en aurait que peu souffert.

 

(1) Pline, N. H., 35, 158.

(2) E. petersen, Luna capitolina, IX, 1908, p. 440-456 ; 1909, p. 29-47.—Carcopino, XXV, 1924, 4, p. 1-19 ; 5, p. 16-49.

 

    Sans doute les images de la Louve étaient-elles nombreuses à Rome. Il paraît cependant difficile d'admettre, quelle que soit la fréquence des orages romains, que plusieurs d'entre elles aient été ainsi frappées par la foudre (1). Il est également peu vraisemblable que la Louve que nous possédons soit un butin rapporté par les Romains de Grèce ou d'Etrurie. La légende de la Louve nourricière n'est  sans doute pas particulière  à Rome. En Ionie, Miletos aurait été ainsi allaité. Une stèle de Bologne, dans l'Etrurie du Nord, nous présente l'image d'un fauve, louve ou   lionne,  allaitant  un enfant (2).  Ce mythe en réalité fait partie du  folklore de tous les  pays, puisque M. Rudyard Kipling l'a retrouvé dans l'Inde et l'a illustré de la manière que l'on sait. Nulle part cependant, il ne semble avoir atteint   la même  popularité qu'à Rome. Aucune raison décisive n'a été apportée pour prouver qu'il n'appartint  pas originairement aux tribus latines ou aux Étrusques et qu'il fut  emprunté par  l'Italie à la Grèce.   Il ne suffit pas d'observer que rien n’exclut ni pour la légende ni pour la statue romaine elle-même l'hypothèse d'une provenance  étrangère, il faudrait établir cette provenance étrangère. Jusqu'à preuve du   contraire,  il  paraît légitime de croire que la Louve romaine est bien  autochtone  et  de considérer l'image que nous en possédons comme identifiée par les traces d'un coup de foudre avec celle qui se trouvait dans l'antiquité au Capi­tule.

    S'étonnera-t-on, maintenant que l'on connaît les sculptures de Véies, et en particulier le fragment représentant le corps de la biche, objet du litige entre Apollon et Hercule, qu'une œuvre d'art telle que la Louve ait pu être modelée en Italie, pour

 

(1) G. de sanctis, XXII, 38 (1910), p. 71-85.

(2) P. ducati, Le pietre funerarie felsinee, dans XIV, 1911, n° 195, col. 530, fig. 24 ; A. grenier, LXXXI. p. 536, fig. 140.

 

Rome, vers la fin du VIème siècle ? Nous retrouvons dans les terres cuites de Véies, de Faléries, de Conca, le même réalisme exact et vivant associé à une stylisation puissante, le même soin du détail, la même harmonie des masses et, par-dessus tout l'énergie de l'expression et la simplicité de la ligne. Bronziers réputés, les Etrusques étaient capables de réaliser en mé­tal les mêmes conceptions qu'ils excellaient à exprimer en terre cuite. Ne trouvons-nous pas en Etrurie d'ailleurs, àune époque un peu postérieure  à celle de la Louve, un autre chef-d'œuvre en bronze, la Chimère d'Arezzo, monstre com­posite comme les imaginait volontiers l'Ionie, à la tête et au corps de lion dressant au milieu de son dos un cou et une tête de chèvre et dont la queue retroussée se termine par une tête de serpent (l) ?

Reconnaissons donc dans la Louve du Capitule une œuvre étrusque du temps de Tarquin, exécutée pour Rome, au même titre que les statues de culte et les acrotères du temple capitolin, souvenir expressif du grand art qui, au VIème siècle avant notre ère, fut celui de Rome en même temps que de l'Etrurie.

 

III

l'introduction de l'écriture a rome.

Les Etrusques apparaissent ainsi comme les éducateurs des Romains. Ce sont eux aussi qui leur ont enseigné récriture, et cela, dès le VIIème siècle avant notre ère.

    La doctrine courante, celle que l'on trouve encore exposée dans la plupart des manuels classiques, est que Rome a reçu son alphabet, non des Etrusques, mais directement des Grecs de Cumes.

 

(1) Au Musée de Florence, martua, CXV, p. 310. fîg. 20

 

Les Étrusques n'auraient transmis leur écriture qu'aux Ombriens de l'Italie centrale et aux Osques de l'Italie méridionale, mais non pas aux Latins (1). Telle est la théorie consacrée, depuis 1850, par l'autorité de Mommsen, bien que Mommsen lui-même ait plus lard, à demi-mot, il est vrai, indiqué une solution moins paradoxale (2). Le chasse-croisé qui rattache à l'écriture étrusque celle des Osques voisins de Cumes, et à Cumes celle des Latins voisins des Étrusques, semble en effet assez étrange. Il apparaît au contraire, aujourd'hui, que les Latins ont reçu leur alphabet des Etrusques, comme les Osques et les Ombriens, mais non pas le même alphabet. L'alphabet latin est l'alphabet étrusque ancien, celui des Osques et des Ombriens est un alphabet étrusque plus récent.

    L'écriture était d'un usage courant en Etrurie, dès le début du VIIème siècle au plus tard. Une découverte récente en apporte la preuve : c'est celle, dans une tombe pourvue d'un riche mobilier d'ivoires sculptés de style oriental et que l'on peut dater, en chiffre rond, de l'an 700, d'une tablette à écrire en ivoire portant, gravé à la pointe sur l'un des côtés de son cadre, un alphabet complet (3). Cet alphabet, le plus ancien de tous ceux que l'on connaît, en Grèce aussi bien qu'en Italie, est essentiellement le même que plusieurs autres qui avaient été trouvés autrefois en Etrurie, incisés sur des vases prove­nant de Cervetri et de Véies ou peints sur la paroi d'une tombe voisine de Sienne (4). Les uns peuvent être datés de la seconde moitié du VIIème ou peut-être du début du VIème siècle ; celui de Sienne n'est peut-être pas antérieur au début du Vème siècle. Leur ensemble embrasse toute la période archaïque de la civilisation étrusque.

 

(1) F.sommer,CL, p.25; C D.Buck, XLI,p.25; kirchhoff,LXXXIX, p. 129 sq.

(2) V.1882, p. 95. 

(3) A. minto, CXII, p. 236 sq.

(4) Alphabet de Cervetri : lepsius, VI, 1836, p. 106-206 ; anziani  Mélangea Cagnat, 1912, p. 17-30. Alphabet de Formello, près de Veies : V, 1S82, p. 91 sq, ; breal, X, 1883, p. 147-160. Alphabet de Colle, prêt de Sienne: LI bis, n° 176 b.

 

Un même alphabet s'est donc trouvé en usage en Etrurie durant au moins deux siècles. Quelle qu'en soit l'origine, qu'il provienne de Cumes, comme on l'admet communément, ou qu'il représente un type plus ancien que celui des Chalcidiens de Cumes, il dérive incon­testablement d un modèle grec. L'alphabet étrusque archaïque n'est autre qu'un alphabet grec complet de vingt-six lettres.

006--- Alphabet étrusque et les alphabets latins archaïques.

    C'est  dans  cet  alphabet   que sont écrits les   plus  anciens documents épigraphiques, non seulement d'Étrurie mais du Latium et de Rome. Ces derniers sont rares; ils suffisent cependant pour permettre de juger de leur paléographie. C'est tout d'abord la fibule célèbre de Préneste, portant l'inscription Manios med fhe fhaked Numasio : Manius me fecit Numerico, datée, par la forme même de la fibule, du VIIème ou, au plus tard, du VIème siècle. C'est ensuite l'inscription du cippe mutilé trouvé en 1899 sous le pavage noir du Forum romain, devant le Comitium. On ne saurait affirmer, remarque très juste­ment M. Pais, que l'inscription du Forum soit du VIème du Vème ou même du IVème siècle. Mais son écriture est nettement celle des alphabets étrusques archaïques. C'est aux mêmes alphabets que se rattache l'inscription incisée à la pointe sur le vase connu sous le nom de vase de Duenos, quoiqu'elle apparaisse clairement beaucoup plus récente et ne puisse être datée que du IVème siècle (1). Un coup d'œil sur le tableau ci-joint permettra de s'en rendre compte.

    Vers la fin du vie ou plutôt le début du ve siècle, on aperçoit en Etrurie une modification de l'alphabet gréco-étrusque pri­mitif. Les occlusives sonores b et d qui, dans la phonétique étrusque, ne se distinguaient pas des sourdes, disparaissent, ainsi que la voyelle o. Les alphabets commencent donc par les lettres a, c, e, v,(2). Certains suppriment même la lettre c qui fait double emploi avec k. Deux cippes de Chiusi, par exemple, donnent la série : a, e, v, z..... (3). L'o fait défaut partout ; la voyelle u suffisait aux Etrusques. Par contre, un nouveau signe apparaît dans les alphabets et les inscriptions, le signe 8 = f, dont l'origine demeure d'ailleurs objet de dis­cussion (4). Une telle réforme mettant l'écriture en harmonie avec la phonétique paraît l'œuvre d'une volonté réfléchie et intelligente; c'est une véritable réforme orthographique. C'est cet alphabet diminué de ses sonores ainsi que de la voyelle o et augmenté du 8 = f, qui se trouve en usage chez les Osques et les Ombriens, soit que ces peuples n'aient appris àécrire que postérieurement àla réforme orthographique étrusque, soient qu'ils aient suivi aveuglément, et sans se rendre compte du génie différent de leurs parlers, l'exemple des Étrusques. Rome, au contraire, est restée fidèle àl'ancien alphabet. Les lettres qui ne correspondaient "à aucun son latin, comme les aspirées cp = p + h ; x = k + h, ont seules disparu. Pour exprimer le son f', noté dans l'inscription de la fibule de Préneste parle groupe digamma + h : FH, les Latins se sont plus tard contentés du simple digamma : F ; ils n'ont jamais

(1) dressel, VI, 1880, p. 158-195; bréal, X, 2, 1882, p. 147-168; pinza, XIV, 15, col. 643-553.

(2) P. e. le vase de Bomarzo, présente comme le type de l'alphabet étrusque, par bréal, XI, 7, 1892, p. 129-154 ; cf. barnabei, XVlIi, 1897, p. 509.

(3) II bis, n08 1372 et 1373, et gamurrini, VI, 1871, p. 155-166, pi. L.

(4) Voir, en dernier lieu, xogara, IV, 1920, p. 13; note 1.

 

employé le 8 étrusque. Ils n'ont achevé leur réforme ortho­graphique qu'à la fin du IVème siècle, en 312 avant Jésus-Christ, lorsque l'autorité du censeur Appius Claudius Caecus confirma la troisième lettre C dans sa valeur de gutturale sourde et introduisit à la septième place, au lieu du Z qui ne servait pas un signe nouveau G, destiné à noter la gutturale sonore. A partir du début du Ve siècle, l'évolution de l'écriture latine apparaît donc indépendante de celle de l'écriture étrusque.

    Tant que l'on considérait comme étrusque le seul alphabet réformé du v' siècle, il était donc naturel de chercher ailleurs qu'en Etrurie l'origine de l'écriture romaine. Etant donnée la, parenté de l'alphabet étrusque archaïque avec celui de Cumes il était légitime de faire dériver directement celui de Rome de celui des Grecs de Cumes. Mais aujourd'hui, nous connaissons en Etrurie un alphabet complet fournissant toutes les lettres qui furent en usage à Rome. La vraisemblance n'est-elle pas que les Romains aient eu pour maîtres d'écriture les Etrusques, leurs plus proches voisins, plutôt que les Grecs de Cumes?

    Un détail enlève toute hésitation à cet égard. C'est la transformation du gamma grec en C latin. Si l'alphabet latin donne la troisième place au C et non au G, la faute n'en peut incomber qu'aux Etrusques. C'est la phonétique étrusque qui confondait la sonore g et la sourde c ; c'est donc en Etrurie que le • grec servit à noter le son intermédiaire entremet c qui était celui de la langue étrusque. Les Romains, au contraire, n'ont jamais confondu les sonores et les sourdes. La preuve en est qu'ils ont introduit dans l'alphabet le signe nouveau G pour marquer la gutturale sonore. Si la confusion, étrangère à la phonétique, a régné durant un temps dans l'écriture, elle pro­venait de ce que l'écriture était d'origine étrusque. Pour noter l'un et l'autre son, l'alphabet étrusque employait le C. Nous lisons ainsi, sur l'inscription du Forum, le mot RECEI---regei - régi. Le G a dans cemot la valeur de y. Dans le même texte il apparaît dans H0NCE = hunc avec la valeur de c. Dans l'inscription du vase de Duenos nous rencontrons ainsi, l'un à coté de l'autre, les mots cosmis = comis, ou cornes et virco = virgo- C'est en raison de cette indécision ancienne que les Romain ont continué à écrire Caius et à abréger en C. le pré­nom qu'ils prononçaient Gaius et que les écrivains grecs ont toujours noté tilo,-. Si Rome avait emprunté directement son alphabet aux Grecs, la troisième lettre C aurait toujours con­servé la valeur £-et K aurait servi seul pour marquer la gut­turale sourde.

    Ce sont donc bien les Etrusques qui ont appris à écrire aux Romains et cela, dès le VIèmesiècle avant notre ère, au plus tard, puisque l'alphabet conservé par les Romains a disparu dès le début du ve siècle de l'usage étrusque. C'est sous la férule des Tarquins que Rome a fait ses classes.

 

IV

la. TRADITION LÉGENDAIRE ÉTRUSCO-HOMA1NE.

A travers les obscurités d'un long oubli, la période royale de Rome qui connut l'écriture, qui eut ses monuments d'archi­tecture, de sculpture et sans doute aussi de peinture, apparaît comme une grande période de civilisation. Elle eut aussi, toujours en commun avec les Etrusques, semble-t-il, ses tra­ditions légendaires, de caractère sinon même de forme épique.

    En Grèce, le VIème siècle est marqué par la diffusion de la littérature d'imagination. De l'état oral, l'épopée homérique est transposée en rédaction écrite. Il ne paraîtra pas invrai­semblable que les Etrusques, imitateurs de tous les arts hellé­niques, aient eu, eux aussi, leurs légendes épiques. Furent-elles écrites et sous quelle forme, nous l'ignorons. Mais le souvenir s'en était conservé, fort précis, nous le verrons, jusqu'à l'époque impériale. Nous le retrouvons vers le IVème siècle avant notre ère dans l'art figuré étrusque. Il n'a sans doute pas été étranger à la formation de la tradition historique romaine. Ce sont des légendes étrusques très probablement qui ont transmis à l'histoire les indications à la fois précises et fabuleuses que nous possédons sur l'époque des rois. Il y eut certainement un cycle de Tarquin et de ses compagnons. Une étude détaillée de l'art figuré étrusque sur les miroirs, sur les urnes et les cippes funéraires, sur les parois des tombes, permettrait peut-être de recueillir un certain nombre d'élé­ments de la légende historique étrusque. Contentons-nous de signaler ici et d'analyser à ce point de vue un monument, du reste bien connu, les peintures d'une tombe de Vulci.

En 1857, le consul et archéologue français Alexandre François découvrait sur les parois d'une chambre funéraire, aux environs de Vulci, une ample composition à l'extrémité de laquelle figurait un personnage désigné, par une inscription, comme Cneve Tarchu Rumach, c'est-à-dire Cneius Tarquin de Rome (1). La peinture elle-même, par son style, ne saurait

 

(1) martha, CIV, p. 398, fîg. 270; G. koerte, XII, 12 (1897), p. 57-80, fig. p. 70:

 

                                                           roma-quadrata

                                                                                                              Peinture de Vulchi

 

être antérieure à la première moitié du ive siècle. En repré­sentant un épisode des guerres entre Tarquin de Rome et certains héros étrusques, l'artiste se rattachait à une tradition ancienne demeurée populaire chez ses contemporains. Les noms qu'il écrit soigneusement sous chacun de ses person­nages devaient évoquer, dans l'esprit des spectateurs, des souvenirs précis et tout un cycle de légendes. Un récit, alors connu de tous, soutient, pour ainsi dire, cette peinture, de même que les vers de l'Iliade et de l'Odyssée soutiennent les innombrables représentations figurées qu'ils ont inspirées.

    La composition se trouve distribuée en triptyque. A gauche Caile Vipinas délivre de ses liens Macstrna qui devait être le prisonnier de Tarquin. Au centre, les compagnons de Vipinas nommés Larth Ulthes, Rasce et Aule Vipinas massacrent les compagnons de Tarquin : Laris Papathnas Velznach, Pesna Arcmsnas Svetimach, Venli Caules Plsachs. Enfin, à droite, un Marce Camitlnas se prépare à tuer Cneve Tarchu Rumach. Les gardes infortunés de Tarquin portent chacun, comme Tarquin lui-même, un triple nom dont le dernier élé­ment est un ethnique. Mais on ne saurait mettre cet ethnique en rapport avec des villes déterminées. Ces personnages demeurent pour nous des inconnus.

    Il n'en est pas de même, au moins des chefs du parti adverse. Les deux frères Caile et Aule Vipinas reparaissent sur des urnes étrusques, dans un autre exploit; ils surprennent un personnage, d'ailleurs énigmatique, nommée Cacu (1). Le souvenir de l'un d'eux, Caile, a survécu dans la tradition his­torique romaine. Tacite nous le présente comme le héros éponyme du mont Caelius, à Rome (2).

Ce mont, nous dit-il, s'appelait primitivement Querquetulanus en raison du grand nombre de chênes dont il était couvert. Il fut ensuite nommé Caellus, de Celés Vibenna, chef étrusque qui, appelé au secours de Rome avec un corps de sa nation, fut établi en cet endroit par Tarquin l'Ancien ou quelque autre de nos rois.

 

 

(1) Ce serait un enchanteur, envoyé par Marsyas au roi des Tyrrhènes Tarchon. Il a pu être le prototype du sorcier du feu Cacus que tua Hercule, sur le Palatin, d'après la légende romaine,

(2) tac,, Ann., 4, 65.

 

Le grammairien Festus, dans un passage d'ailleurs fort cor­rompu, semble mettre en relation les deux frères Vibenna avec le vicus Tuscus de Rome et même mentionner à leur propos un autre personnage également représenté dans les peintures de Vulci, Macstrna (1).

Celui-ci aussi nous est connu par la mention détaillée que fait de lui le plus célèbre des étruscologues, l'empereur Claude, de qui d'ailleurs peuvent fort bien provenir les indications données par Tacite et par Festus. Dans le discours fameux «qu'il prononça en faveur de l'admission des nobles gaulois au Sénat, discours résumé par Tacite et reproduit in extenso dans une inscription de Lyon, l'empereur érudit s'exprimait aussi :

Servie Tullius, le plus fidèle camarade de Caelius Vibenna et le com­pagnon de toutes ses aventures, après avoir été chassé d:Étrurie avec tous les restes de l'armée de Caelius, vint occuper le mont Caelius auquel il donna ce nom en souvenir de son chef: puis ayant lui-même changé de nom (car, en étrusque, il s'appelait Mastarna) il régna sous le nom de Servius pour le plus grand bien de Rome.

L'épisode auquel il est fait ici allusion devait être une suite de celui que représente la peinture de Vulci : Mastarna avait été pris par Tarquin. Les frères Vibenna délivrent leur com­pagnon et tuent Tarquin. Puis devait venir une série d'aventures au cours desquelles périssaient à leur tour les frères Vibenna. Mastarna recueillait les restes de leur armée et venait s'établir à Rome, où il finissait par régner à la place de Tarquin. Nous apercevons là toute la matière d'un fragment d'épopée qui mêlait les chefs étrusques de Rome et la topographie romaine aux aventures de héros célèbres d'Etrurie.

 

(1) fest., s. v. Tuscus vicus.

On con­naissait encore, au temps de l'empereur Claude, les exploits et les malheurs des frères Vibenna ainsi que la fortune extraor­dinaire de leur fidèle Mastarna. Les livres consacrés par Claude au passé de l'Etrurie, s'ils nous avaient été conservés, nous auraient appris sans doute sous quelle forme le souvenir s'en était transmis. L'hypothèse d'un cycle épique étrusco-romain n'a certes rien d'invraisemblable.

 

V

survivances diverses de la période étrusque dans la civilisation romaine.

Le fait d'avoir ainsi participé, durant une longue et brillante période; à la vie de l'Etrurie a laissé de nombreuses traces dans toute la civilisation romaine des siècles postérieurs. Cette com­munauté primitive avec l'Etrurie a eu pour premier effet de rendre Rome particulièrement accessible aux influences étrusques. De tout temps, même après qu'ils se trouvèrent les maîtres de l'Étrurie vaincue, les Romains ont considéré leurs voisins du nord comme détenteurs de bien des secrets qu'ils ne cessèrent de leur emprunter. Il est donc à peu près impos­sible de distinguer ce qu'ils ont conservé de l'époque pendant laquelle ils furent eux-mêmes étrusques des acquisitions suc­cessives réalisées au cours de leur histoire. La religion, l'art et la culture littéraire même, la vie familiale et sociale, accusent à Rome l'autorité persistante de ses premiers éducateurs.

    De tout temps, Jupiter Capitolin demeura, dans son temple étrusque, le dieu principal de la cité. Les collèges sacerdotaux, ceux des devins en particulier, augures ou haruspices s'inspi­rèrent toujours de la discipline étrusque. Lorsque quelque prodige dépassait leur compétence, le Sénat se hâtait de demander à l'Etrurie ses spécialistes les plus qualifiés. Nous retrouverons à chaque pas, dans l'étude des rites et des doctrines de la religion romaine, cette influence profonde de la religion étrusque.

    Au point de vue intellectuel, T. Live rappelle que l'habitude ancienne des jeunes Romains de famille noble était d'aller par­faire leur éducation en Etrurie, comme plus tard ils allèrent l'achever à Athènes (1). Les jeux romains sont grecs, sans doute, en majeure partie, mais c'est que les jeux étrusques l'étaient déjà (2). La pompe qui les ouvre, et qui apparaît essen­tiellement la même que celle du triomphe, mélange les éléments helléniques à d'autres qui semblent particulièrement étrus­ques (3). Jupiter sur son char, comme le triomphateur, sont costumés à l'étrusque (4). Étrusque est la lourde couronne d'or qu'un esclave supporte au-dessus de la tête du triomphateur et qui ornait le chef de Jupiter. Les licteurs et leurs faisceaux de douze baguettes entourant une hache sont étrusques (3). La hache semble le symbole du grand dieu des peuples de la mer préhelléniques dont bien des croyances survivent parmi les Etrusques; les douze baguettes paraissent correspondre aux douze cités de la confédération tyrrhénienne. La musique, à Rome, est étrusque (6). Les premiers acteurs, les histrions viennent d'Étrurie. Les funérailles romaines, d'un caractère si particulier et imposant, paraissent imitées des funérailles étrusques. En Etrurie, les pleureuses à gages récitent, comme à Rome, la nénie autour du lit funèbre. C'est à l'Etrurie que les Romains ont empruntée l'usage du masque modelé sur la figure du défunt, qui est ensuite conservé dans la famille (7). Leur collection constitue la galerie des ancêtres. Pour le cor­tège funèbre, les masques ancestraux quittent les âmes de

 

(1) T. Liv., 9, 3fi, 3. Cf. mueller-deecke, CX1V, p. 323.

(2) F, weege, XII, 3l (1916), p, 137-138.

(3) A. piganiol, CXXXI, p. 15 sq.

(4) mueller-deecke, CXIV, II, p. 198 sq.

(5) La tomba del Littore, à Vetulonia (Musée de Florence)

(6) mueller-deeckce, CXIV, 2, p. 209 sq.   

(7) A. minto. CXI1, r. 211 et 276.

 

 bois qui les portent, ils sont appliqués sur le visage de quelque figurant. Celui-ci s'ingénie à reproduire les particularités phy­siques du personnage qu'il représente, il a soin de claudiquer si l'ancêtre était boiteux. Les générations d'autrefois accom­pagnent ainsi leur descendant à sa dernière demeure : c'est devant cet aréopage que le plus proche parent prononce l'éloge funèbre.

    C'est du masque funéraire, du soin pris par les Étrusques de conserver la ressemblance du défunt, que dérive l'art du por­trait. En Italie, en Etrurie, depuis le VIème ou même le VIIème siècle et, plus tard, à Rome, le portrait accuse la tendance réaliste; il cherche à représenter l'individu avec ses traits particuliers ; il s'oppose ainsi à l'art grec du portrait qui idéalise l'individu et, d'une image particulière, cherche surtout à dégager un type général. Ce réalisme règne en maître dans toute sculpture funéraire étrusque depuis ses premiers essais jusqu'à l'in­nombrable série des urnes qui nous présentent l'Etrusque, tel qu'il était, obèse ou ridé, étendu sur le couvercle de son sarcophage ou de la cassette qui contient ses cendres.

    En architecture, de même que le temple romain primitif est étrusque, l'ancienne maison romaine, avant l'adjonction de l'oecus grec, reproduit un plan étrusque. Tous les auteurs anciens sont d'accord pour avouer l'origine étrusque de l'atrium autour duquel se distribuent les pièces d'habitation. Tout en hésitant à les suivre dans leurs étymologies et sans arriver à distinguer très nettement le caractère propre de l'atrium, les critiques modernes ne peuvent en chercher le modèle que dans l'architecture étrusque.

    Peut-être même la constitution de la famille romaine est-elle redevable à l'Etrurie de l'un de ses éléments caractéristiques. La femme occupe, à Rome, dans la famille, une place infiniment plus importante qu'en Grèce et que chez la plupart des peuples de même souche que les Latins. Sa situation morale y apparaît en contradiction formelle avec l'état juridique que lui assigne la tradition proprement latine. Légalement, la femme ne compte pas ; elle n'a aucun droit. La phrase célèbre du vieux Caton définit sa situation de perpétuelle mineure : « nos ancêtres ont voulu que la femme soit en la possession et sous le pouvoir de l'homme : in manu et potestate virorum ». Elle n'hérite pas; la parenté par les femmes n'est pas prise en con­sidération dans les relations juridiques de famille à famille. Le droit romain correspond assez exactement, en tous ces traits, au droit grec.

    Et cependant, malgré la  loi, la  femme apparaît, à  Rome, comme la maîtresse au moins dans  la maison.  Tandis que la femme grecque est reléguée dans le gynécée, la  materfamilias trône au centre même de la maison, dans la pièce  princi­pale, largement ouverte sur l'atrium, d'où elle dirige toute la vie familiale. Les inscriptions latines nous montrent fréquem­ment en elles les conseillères et les fidèles compagnes de leurs époux dont elles partagent les  dangers. A l'époque  royale, la légende leur prête un rôle prépondérant dans la vie politique. Jusqu'à la fin de la République, elles n'ont jamais cessé d'exer­cer une influence considérable sur leurs fils et leurs maris et, par eux, dans la cité. Les mœurs corrigent largement, en leur faveur, la rigueur du droit.

    Cette situation doit-elle s'expliquer par une délicatesse par­ticulièrement tendre des anciens Romains ? N'est-il pas plus satisfaisant d'y reconnaître un souvenir de l'organisation de la famille étrusque qui oppose le matriarcat au régime patriarcal latin ? C'est la mère qui, en Étrurie, est le centre de la famille, c'est par les femmes que s'établit la parenté. Les ins­criptions funéraires étrusques mentionnent couramment le nom de la mère, tandis qu'elles omettent souvent celui du père. La noblesse de leur race maternelle n'importe pas moins aux Étrusques que celle de leur ascendance paternelle. La femme, en Etrurie, paraît vraiment au moins l'égale de l'homme. De là vient sans doute que, malgré la deminutio capilis dont elle se trouvait frappée par la loi, la matrone romaine jouit dans la maison de l'importance et de l'autorité que lui attribuaient les mœurs étrusques.

    Le mariage romain d'ailleurs, continue à reproduire jusqu'en pleine époque impériale les cérémonies et les rites du mariage étrusque. Sur les sarcophages romains, comme sur les urnes funéraires étrusques, les représentations nuptiales nous pré­sentent l'épouse voilée, entourée non seulement de ses com­pagnes, mais de ses parents. La formule : ubi tu Gaius, ego Gaia, semble bien faire allusion à l'égalité et à la communauté étrusque plutôt qu'à la subordination sévère du droit latin. Dans la vie morale, comme dans celle de l'esprit, dans la famille, comme dans le plan de la maison, une partie de l'ori­ginalité romaine semble provenir de traditions étrusques, mêlées de façon plus ou moins cohérente à celle des Latins.

 

VI

LA POPULATION ET LES NOMS PROPRES ROMAINS.

La population primitive de Rome nous est présentée, par la tradition, comme formée d'un mélange de Latins et de Sabins, appartenant les uns et les autres à la famille italique et parlant des dialectes assez étroitement apparentés. Celle de l'époque historique nous apparaît, d'après les noms propres en usage durant toute la période classique, composée d'indigènes et d'un grand nombre de familles d'origine étrusque.

    Etablir une distinction nette entre les uns et les autres serait une tâche à peu près impossible, car, en Etrurie même, les noms proprement étrusques se trouvent mêlés à beaucoup d'autres qui paraissent italiques. Bien plus, dans un même nom, aussi bien en Etrurie qu'à Rome, des éléments purement indigènes sont associés à des éléments étrangers aux langues italiques et que l'on peut considérer comme spécifiquement étrusques. C'est que, en effet, en Etrurie même, les Étrusques semblent n'avoir jamais représenté qu'une minorité ethnique, une caste dominante, ouverte d'ailleurs aux indigènes, qui a imposé autour d'elle ses habitudes de dénomination, en même temps qu'elle se laissait influencer et pénétrer par les noms en usage dans les régions où elle étendait sa puissance.

    Les  noms propres, aussi bien italiques qu'étrusques,  sont formés suivant le même principe, c'est-à-dire par dérivation à l'aide d'un ou de plusieurs suffixes.  On y  distingue donc le radical, d'une part et, d'autre part, les suffixes. Or, parmi les radicaux, un bon nombre se retrouvent dans les noms propres d'Asie Mineure; ils appartiennent donc en propre aux Etrus­ques, originaires, selon toute vraisemblance, de cette région. Il en est de même parmi les suffixes. Mais à des radicaux étrusques peuvent se   trouver joints  des  suffixes  italiques  et vice-versa. Il n'en  reste pas   moins que la   plupart des  noms propres romains apparaissent, sinon complètement étrusques, du moins fortement contaminés d'étrusque.

    Signalons tout d'abord, à titre d'exemple, quelques-uns des radicaux de noms romains qui, se retrouvant à la fois en Etrurie et en Asie Mineure, ou même simplement en Asie Mineure, peuvent être qualifiés d'étrusques. Parmi les suffixes, l'un de ceux que l'on peut, sans aucune hésitation, attribuer aux Etrusques est le suffixe -f)voç, latin enna que l'on trouve dans le nom propre des Etrusques : Tup<j-7|v&(, Ras-enna . Il se rencontre, dans les noms de per­sonnes, en Etrurie et à Rome, sous les formes -na, -ina, -ena,-enna : Caecina, Murena, Sisenna . Les Romains le dévelop­pent fréquemment à l'aide du suffixe italique -ius : Herennius (formé sur Herenna), Largennius (formé sur Largennd). Quelques familles, comme les Caecina, gardaient, à l'époque classique, le souvenir de leur arrivée récente de quelque ville étrusque. Tel est également le cas de Mécène, Mecenas. Le nombre et la variété des dérivés proprement romains en -nius,

•mus, -enius, -ennius, -inus, -inius, -innius, formés sur ce premier suffixe étrusque suffisent à indiquer que ce type de noms était extrêmement ancien à Rome.

    On s'accorde également à reconnaître l'origine étrusque des suffixes -a et -u.

Voici, par exemple, le nom étrusque Papas-a , qui appa­raît dans une autre inscription étrusque sous la forme plus récente Paper-is  à laquelle correspond aussi exactement que possible le nom latin Papir-ius. Les noms propres en -a sont nombreux à Rome : Colla, Helva, Sulla, Volca (étr. : Velya). Plus nombreux encore sont ceux dans lesquels ce suf­fixe -a se trouve développé à l'aide d'autres suffixes. Le nom étrusque Ap-as, par exemple, se trouve à la base de noms romains tels que App-e-ius, App-a-ienus, App-a-edius. Les noms latins en -anius, -arus, -atius, -alinius, apparaissent ainsi comme des dérivations secondaires d'une formation primaire étrusque en -a.

Il en est de même pour le suffixe -u. Un radical étrusque Tary, par exemple, produit une double série de noms. A l'aide du suffixe -ni est formé le nom Tary-ni, Tarqu-inius. A l'aide du suffixe -«. Tarx-u, Tarch-on et son dérivé Tarch-on-ius. Un nom étrusque Velu se trouve ainsi à la base du gentilice romain Velo-nius; Capru, à l'origine de Capr-onius. Les noms romains en onius reposent donc, en général, sur une for­mation primitive étrusque.

    Ces deux suffixes étrusques -a et -u ont servi à former non seulement des noms de famille, mais de nombreux sobriquets qui, de surnoms, sont devenus des noms propres : Agrippa, Galba, Pansa, Nasica, Seneca ; Capito, Fronto, Naso, Strabo, Labeo, Cato . Les radicaux auxquels ils sont joints paraissent pour la plupart d'origine italique : Agrippa : né les pieds devant; Galba : obèse, grosse-tête, grand-front, grand-nez, etc. Mais il est incertain, au moins pour quelques-uns d'entre eux, si l'on a affaire à une racine latine ou étrusque. Le surnom Labeo, par exemple, peut venir de labea, lèvre, à moins qu'il ne représente le même radical que l'on retrouve dans les noms Labius, Lab-inus, Lab-enius, Lab-erius, Lab-onius, dont une partie paraît de formation étrusque. Calo, de même, peut être dérivé de l'adjectif calus, sage, aussi bien que de la racine qui a fourni les noms Cal-ni (élr.), Câlina, Cali-nius, Cafonius, Calunius, Calullus, Caledius, CaleHius, Calillius, etc. Ainsi le cognomen de Virgile, Maro, provient certainement du nom étrusque Masa qui a donné, à Rome, les noms Masonius, Maronius.

    D'une façon générale, l'onomastique romaine apparaît cons­tituée de radicaux indifféremment latins ou étrusques, suivis d'une série plus ou moins développée de suffixations. Parmi ces suffixes, les premiers, ceux qui suivent immédiatement le radical, -a, -u,-l: Coc-l-es, Orb-il-ius; -n : Semp-ro-nius, Lab~ er-ius; -s: fa-s-ius, Farius, Vol-u-s-ius; -/ : Pisi-d-ius, Tarc-on-t-ius apparaissent très souvent d'origine étrusque, car ils se retrouvent non seulement en Etrurie, mais aussi en Asie Mineure. Mais la terminaison -ias est latine. La plu­part des noms romains sont donc ou entièrement étrusques et latinisés seulement par leur désinence, ou bien portent la marque étrusque dans une partie seulement de leurs suffixes. Nombreuses étaient donc les familles romaines qui tenaient leur nom d'un ancêtre étrusque ou étrusquisé. Les deux langues latine et étrusque paraissent, en outre, avoir à l'origine et durant une période assez longue, confondu dans la forma­tion des noms propres leurs moyens de dérivation. L'impres­sion qui se dégage de l'étude de l'onomastique confirme bien celle qui nous semble résulter d'un examen d'ensemble de la plus ancienne civilisation romaine; nous y voyons l'effet d'un mélange intime et prolongé des deux populations et de la pré­pondérance exercée par les Etrusques.

    Ainsi, lorsque au Palatin ou au Forum, après avoir écarté les débris de l'époque impériale, l'archéologue pénètre plus profondément dans le sol, il y trouve les fondations de l'époque républicaine, reposant elles-mêmes sur de puissantes assises de gros blocs de tuf obscur dont il ne sait plus préciser ni l'époque ni la destination, mais qui, ensevelies sous la terre, et ignorées des Romains de l'époque historique, ont donné au sol sa consistance, son relief et la solidité de son assise. Pour peu que l'on s'attache à l'étude de la civilisation romaine, on aper­çoit ainsi, à la base de son développement, les assises obscures mais puissantes que, dès le début de l'histoire, le peuple étrusque a posées partout en Italie. Les détails de l'histoire royale demeurent sans doute incertains. Mais on ne saurait révoquer en doute ni la réalité de cette période étrusque ni son extrême importance.

 

 

CHAPITRE III ROME ET L'ITALIE

I

la RÉACTION INDIGÈNE : LATINS ET SABINS.

De tout temps et avec une intensité particulière aux époques anciennes, l'Italie a dû présenter le contraste qui frappe encore aujourd'hui entre la brillante civilisation des villes et la rudesse des campagnes. Les cités, où se rencontrent et vivent les uns à côté des autres des représentants non seulement de toutes les contrées italiennes mais du monde, atteignent le niveau de culture le plus élevé. Les campagnes au contraire, celles surtout qui se trouvent à l'écart des grandes voies de commu­nication et qu'isole à la fois la nature des lieux et la pauvreté de leurs habitants, poursuivent jusqu'à nos jours une vie extrêmement primitive. Que l'on s'écarte même à une faible distance de Rome et de Naples, on se trouvera au milieu d'une population demeurée extrêmement fruste. Une quasi-barbarie voisine avec le développement artistique et intellectuel le plus admirable.

    Ces masses rurales et montagnardes que la civilisation moderne, aujourd'hui encore, a effleurées à peine, repré­sentent à la fois une faiblesse et une précieuse réserve de forces. Ces familles arriérées ne prennent qu'une part minime à la vie sociale et économique du pays, mais elles préparent pour l'avenir une race d'hommes vigoureuse, capable de déployer, une fois éduquée, toute l'intelligence et le savoir-faire du citadin, en y ajoutant une énergie, une abnégation, un mépris de la peine et une force de résistance, que ne connaissent plus les fils de la ville habitués à une existence plus douce et plus facile. Du paysan italien l'artiste goûte le pittoresque et les allures primitives, l'homme politique et l'économiste déplorent l'anachronisme qu'il constitue. L'histo­rien peut apprendre de son exemple, nous paraît-il, à conce­voir de façon au moins intelligible et vraisemblable le carac­tère propre et les vicissitudes de la civilisation romaine primitive.

    L'histoire de Rome et de l'Italie ancienne n'est pas seulement celle des villes étrusques ou grecques, mais aussi des nombreuses tribus indigènes des plaines, des collines et des montagnes.

    Les Étrusques dans l'Italie centrale comme les colons grecs dans le Midi avaient, en créant des villes, introduit dans la péninsule les germes d'une vie politique et sociale nouvelle. Dans leurs cités, les industries, les arts, les idées issues du long développement des sociétés asiatiques et méditerra­néennes, portaient des fruits à peine parfumés de la saveur proprement italienne. Mais tout autour d'eux, dans les vastes espaces de l'arrière-pays, les tribus indigènes prolongeaient les traditions de la vie primitive agricole et pastorale telles qu'elles s'étaient constituées durant les longs siècles de la préhistoire. Les campagnes échappaient à l'empire des villes.

    A la différence des Grecs, les Etrusques avaient au moins essayé, semble-t-il, de pénétrer les masses indigènes qui les environnaient. Ils en avaient assimilé une partie qu'ils avaient admise avec eux dans leurs cités. Le progrès de leur puissance, dés le VIIème et surtout au cours du VIème siècle, nous fait assister de leur part à un véritable essaimage, depuis les villes côtières, vers l'intérieur des terres italiennes. La confédération des cités tyrrhéniennes avait conçu, semble-t-il, et entrepris de réaliser le vaste projet d'un empire italien, dominant par le moyen de nouvelles confédérations de villes, la vallée du Pô au nord de l'Apennin et les plaines de Campanie au sud du Latium (1). Pour la prospérité de ses industries qui avaient besoin de main-d'œuvre, pour le développement de son com­merce qui exigeait une clientèle et pour la nourriture de ses villes, l’Etrurie s'était faite l’éducatrice des Italiens. Mais sa puissance, solidement assise sur la côte, se heurtait, au delà du Tibre, à la barrière des montagnes de l'Ombrie. Au sud de l'Ombrie, les Sabins, puis les divers petits peuples qui les séparaient des Samnites, demeuraient indépendants sur toutes les hauteurs qui, de la plaine côtière, s'élèvent peu à peu vers l'Apennin. Les tentatives de pénétration et les attaques étrusques avaient dû avoir pour effet de mettre en mouvement les peuples indigènes (2). La demi-éducation recueillie au cours des guerres défensives rendait, à la longue, redoutables pour les riches cités tyrrhéniennes le nombre et le courage des tribus montagnardes.

    Dans le Latium, Rome étrusque avait réussi à détruire Albe latine. L'Étrurie avait assuré par la fondation de Tusculum la sécurité de la campagne romaine et des routes qui la parcouraient contre les retours offensifs des montagnards. Au début du ve siècle, en 499 ou 496, nous trouvons au lac Régille les Latins alliés de Tarquin en face des Romains (3), mais quelques années plus tard, en 493, les annales romaines mentionnent le traité de Spurius Cassius où il n'est plus ques­tion ni de Tarquin ni des Étrusques et qui sanctionne l'alliance entre les Latins et Rome. Les Latins, ce sont sans doute quel­ques villes étrusquisées comme Rome elle-même et dans les ruines desquelles se retrouvent des fondations et des débris d'architecture étrusque, ce sont les clara oppida dont parle Pline (4),

 

(1) Cf. homo, LXXXVI, ch. 3. 

(2) Cf. homo, LXXXVI, ch. 3, § 4.

(3) T. Liv., 2, 19; Dion. hal., VI, 3. 

(4) plin., N. H., 3, 69.

 

mais ce sont surtout les trente populi ou tribus qu'associe annuellement le sacrifice offert en commun au Jupiter latin du Mont Albain (1). Outre les Monts Albains, le Latium comprend les Monts Lépins demeurés aujourd'hui si sauvages et une partie des plaines qui s'étendent à leurs pieds. Durant tout le vc et la première moitié du ive siècle, jus­qu'en 342, où Rome l'emporte définitivement sur Tusculum, Latins et Romains apparaissent étroitement unis. Il semble même bien que les intérêts latins, la politique de Tusculum, plus encore que celle de Rome, dominent la conduite de la Ligue latine (2). Les Latins ont pris sur la rive gauche du Tibre la prépondérance qu'y exerçait autrefois l'Etrurie.

    La défaite de l'Etrurie à Rome et dans le Latium semble due à un autre peuple indigène, les Sabins, chez qui l'on aperçoit, sans doute, bien des traces de l'influence étrusque mais qui avaient réussi à sauvegarder pleinement leur autonomie. Ce sont les Sabins qui, vers la fin du vie siècle ou plutôt au début du ve siècle, ont enlevé Rome aux Etrusques (3).

    La tradition romaine place en 509 la révolution républicaine contre Tarquin. C'est en 504 que les annalistes rapportaient l'arrivée à Rome du Sabin Atta Clausus, ancêtre de la famille des Claudii, avec tous ses clients dont 5 000 auraient été en état de porter les armes (4). Il s'agirait donc, si l'on peut prêter quelque foi à ce chiffre, d'une immigration Sabine de 20 000 à 25 000 personnes. Ce fut le noyau de la tribu Claudia dont les terres se trouvaient du côté de la Sabine, au nord de l'Anio.

    D'autres familles romaines, comme celle des Valerii, reven­diquaient également une origine sabine. Or les Fastes consu­laires nomment plusieurs Valerii durant la première moitié du ve siècle. Des Claudes exercent le consulat en 495 et 471. En 487 apparaît un Sicinius Sabinus.

 

(1) A. grenier, LXXXI, p. 50-54.

(2) A. piganiol, Romains et Latins, dans X, 38 (1920), p. 285-316, partie. 297 sq.

(3) Cf. homo. LXXXVI, 1. II, ch. 1.

(4) E. albertini, La Clientèle des Claudii, dans X, 24(1904), p. 247 sq.

 

Enfin, en 460, la tradition mentionne un chef sabin, Appius Herdonius qui, par surprise, se serait emparé du Capitole. Jusqu'à l'époque de Caton, Rome fut souvent considérée comme une ville sabine et l'on admettait couramment que les Romains descendaient des Sabins. Nous croyons pouvoir nous rallier entièrement à l'hypothèse émise par M. Ettore Pais, d'une conquête de Rome par les Sabins, vers le milieu du vc siècle, au plus tard (1).

L'alliance avec les Latins et la conquête sabine marquent, au début de l'ère républicaine, une réaction des anciennes tradi­tions indigènes contre la civilisation méditerranéenne et urbaine des Etrusques. Les Latins sont des paysans, plus que des citadins. Les Sabins sont surtout des montagnards. Au moment où les Romains conquirent la Sabine, ils y trouvèrent encore la population dispersée en petits groupes, dans des villages ou même des exploitations rurales isolées. Ce sont donc des campagnards qui prennent possession de la ville deRome. Les nouvelles familles qui, dès lors, y exercent la prépondé­rance politique, demeurent établies dans leurs domaines. Les gentes patriciennes sont essentiellement rurales. La terre constitue leur fortune. Les travaux agricoles occupent l'activité de tous leurs membres. Chefs et clients se rendent à la ville chaque neuvième jour, aux nondines, pour le marché et l'ex­pédition des affaires publiques. Sur le Forum consacré jadis par les Etrusques on crie les oignons. L'inscription gravée sur le cippe mutilé du Forum rappelait, semble-t-il, qu'il était interdit de faire stationner les bêtes de somme (jouxmenta = fumenta) près du prétendu tombeau de Romulus. Non loin de là, les patres se réunissent au Comitium pour préparer les motions qui, tout à l'heure, les ventes achevées, seront sou­mises aux citoyens rassemblés pour quelques heures dans la cité. La campagne désormais l'emporte sur la ville, l'agricul­ture sur le commerce, la terre sur l'esprit.

 

(1) ettore pais, XXIlI, 2. 1909, p. 358-379, et CXXIII, 1. p. 347-364.

 

Le peuple romain devient un peuple de paysans, gouverné par une aristocratie de propriétaires fonciers.

    Deux siècles de vie rustique, obscurs et presque aussi incer­tains que la période royale elle-même, succèdent ainsi au pre­mier et brillant essor de l'époque étrusque. Ils ont consommé l'union du peuple romain avec la terre latine. Ils ont confirmé la nation, formée d'éléments divers, dans ses qualités de téna­cité et d'âpreté. Durant tout ce temps, le peuple romain cul­tiva la terre et lutta pour la vie, contractant les traits dont la postérité lui a fait gloire, une énergie inlassable et un âpre patriotisme. Paysan et soldat, il a mis son idéal à conserver la terre de ses pères et à l'agrandir par la conquête. Dur pour lui-même, il l'est également pour les autres. Une fidélité obstinée l'attache à ses usages anciens et le détourne de toute nou­veauté. L'étranger et ses mœurs, le voisin, est l'ennemi; un seul mot, hostis, désigne à la fois ce qui n'est pas romain et ce qui est odieux. La vertu et la simplicité romaines trouvent leur sauvegarde dans la plus complète étroitesse d'esprit.

    La tradition classique a popularisé à l'envi le portrait idéal du Romain de l'ancien temps, adonné de toutes ses forces aux travaux des champs et ne quittant la charrue que pour prendre l'épée. C'est Cincinnatus (1), c'est Manius Curius que les ambassadeurs samnites tentent en vain de corrompre et qui repousse leur or, préférant rester pauvre mais commander aux peuples riches (2). Ce sont les lois somptuaires de la vieille république veillant jalousement sur les dépenses des particu­liers (3).

 

(1) T. Liv., 3, 25-29. Les envoyés du Sénat le trouvent en train de labourer son champ au Transtévère ; ils l'invitent à mettre sa toge pour entendre l'ordre du Sénat qui lui confie la dictature. Seize jours plus tard, l'ennemi vaincu, Cincinnatus vient reprendre ses labours.

(2) Flor, 1, 13, 22. Les Samnites le trouvent dans sa modeste cabane, en train de cuire lui-même les navets de son dîner.

(3) Un trousseau de mariage ne peut compter plus de trois robes à bordure de pourpre. Interdiction des couronnes d'or, à la mode étrusque. Défense de louer des pleureuses pour les funérailles. Le nombre des joueur» de flûte, pour le plus grand enterrement, ne doit pas dépasser dix. En 275, le consulaire P. cornelius rufinus est rayé du Sénat pour avoir été trouvé possesseur d'une vaisselle d'argent pesant dix livres. Les ambassadeurs de Carthage, à la fin de la première guerre punique, reconnaissent  chez tous les sénateurs romains qui les reçoivent le même service de table. Le vieux Romain se contente d'une vaisselle de terre noire et ne possède, en argent, que la salière, etc.

 

L'enthousiasme rétrospectif des historiens se complaît àopposer l'austérité romaine au luxe « étranger ». Il exalte cet esprit absorbé tout entier par les soucis pratiques. La spéculation abstraite, les jeux de l'imagination et de l'intel­ligence seraient demeurés totalement inconnus à cette dure vertu. Et cette rudesse aurait fait la force de Rome. C'est parce que le Romain était volontairement demeuré le plus fruste des peuples italiens qu'il aurait vaincu tous les autres.

    Que ce tableau consacré par la tradition corresponde à quelque réalité, nous n'en voulons pas douter. Il représente sans doute exactement certains traits du caractère romain, disons même les traits dominants d'une partie de la popula­tion romaine, de la partie la plus importante de cette popula­tion, de celle au moins qui détenait le pouvoir politique. N'ou­blions pas cependant que, même aux mains des Latins et des Sabins, Rome demeure une ville et une grande ville. Les indigènes se sont emparés de la cité fondée par les Étrusques, mais ils ne l'ont pas détruite. L'ancienne population y est demeurée. Elle n'a pu y subsister, elle qui ne possédait pas la terre, que par son industrie. La prospérité et l'importance de Rome étrusque était due, semble-t-il, au grand commerce dont elle était l'entrepôt. Rome sabine conservait tous les avantages de sa situation au passage du Tibre, entre l'Italie du centre et celle du midi. Bon nombre de ses habitants durent continuer, quoique peut-être avec plus de difficultés qu'auparavant, à servir d'intermédiaires entre les villes étrusques et les populations du centre et du sud de la pénin­sule. Cette activité était, pour eux et pour la ville elle-même une inéluctable nécessité. Le sol assez maigre qui entourait Rome était incapable de nourrir une agglomération tant soit peu nombreuse. Obligée d'importer des céréales (1), la cité devait par l'industrie et le commerce se procurer les ressources nécessaires pour les payer. Il lui fallait travailler et produire pour subvenir à ses besoins alimentaires.

    A côte de l'aristocratie campagnarde, ne voyons-nous pas apparaître du reste, dans l'histoire traditionnelle, et cela dès le lendemain de la révolution républicaine, une plèbe essen­tiellement urbaine dont le travail est jugé indispensable à la vie de la cité ? On connaît l'apologue des membres et de l'es­tomac conté à la plèbe retirée sur le Mont Sacré. Cette plèbe regrette les temps étrusques. Tandis que Porsenna assiège Rome, les chefs républicains craignent de la voir ouvrir les portes à l'ennemi et prennent contre elle toutes les précau­tions (2). Nous n'irons pas chercher ailleurs que dans cette population d'artisans et de commerçants constituée au cours de l'époque étrusque l'origine, si discutée, de la plèbe romaine. Elle est la population urbaine par excellence, conservant l'es­prit, les traditions et les industries de Rome étrusque. Ses conquêtes politiques, du Vème au IIIème siècle avant notre ère, témoignent de son importance sans cesse croissante dans l'existence nationale. A côté du Latin et du Sabin rustiques elle représente l'intelligence et les arts méditerranéens.

    Rome, du reste, n'a pu vivre deux siècles complètement isolée du reste de l'Italie. Par son commerce, par les mille besoins journaliers de la vie, elle se trouvait en relations avec l'Étrurie aussi bien qu'avec la Grande Grèce et la Sicile. Elle n'a pu manquer de subir leur influence. Grande ville elle-même, elle devait être nécessairement amenée à rivaliser avec les autres grandes villes qui l'entouraient ou qu'elle était amenée à connaître.

 

(l) T. Liv., 2, 34; 4,25; 4, 52,etc.

(2) T. Liv., 2,9.

 

La vie italienne générale à laquelle elle a nécessairement participé, ravivant les souvenirs l'époque étrusque, y dut entretenir de tout temps une vie intellectuelle et artistique, un degré de civilisation générale très supérieur à celui que conduit généralement à supposer l'austérité rigou­reuse de l'antique vertu.

C'est sur ces éléments souvent méconnus de l'ancienne civi­lisation romaine que nous voudrions insister dans ce chapitre.

 

II

rome et les grecs d'italie.

Révoltée contre Tarquin et les Etrusques, Rome trouvait,au vc siècle, des alliés naturels en Italie. C'étaient les Grecs et, en particulier, les Syracusains qui tenaient le premier rôle dans la lutte de l'hellénisme contre l'Etrurie.

    Les relations de Rome avec les Grecs d'Italie devaient se faire par terre et par mer. L'importance de la voie de terre qui, à l'est des Monts Albains et Lépins, par la vallée du Sacco, rejoint celle du Liris, ressort des interminables guerres des Romains et des Latins contre les Eques et les Volsques qui leur barrent le chemin. Mais les convois importants de matières lourdes, de blé par exemple, arrivaient à Rome cer­tainement par mer. Etaient-ils transbordés à l'embouchure du Tibre, parvenant ainsi jusqu'à Rome par voie d'eau, ou plutôt le commerce maritime à destination de Rome n'emprunta-t-il pas longtemps le port étrusque de Caere ? Le premier établis­sement romain à Ostie, à l'embouchure du Tibre, ne semble pas remonter plus haut que le ive siècle. Caeré, d'autre part, quoique étrusque et refuge des Tarquins, paraît avoir entretenu de tout temps avec Rome des relations excellentes et, sans aucun doute, de part et d'autre également intéressées. Son port put fort bien, jusqu'à ce qu'au IIIème siècle Rome fût devenue une  puissance  maritime, avoir servi couramment aux Romains.

    Ce que Rome demandait à la Sicile, c'était tout d'abord du blé.   Nous  trouvons chez   T.  Live mention  d'achats de blé sicilien  pour les années 486, 435, 411, avant notre ère. C'était de Sicile également  que Latium aurait tout d'abord reçu son vin et son huile; ce sont des Siciliens qui auraient appris aux Latins à cultiver la vigne et l'olivier. On trouve, semble-t-il, un souvenir de ces influences civilisatrices dans l'édification à Rome, dès le début du Vème siècle, d'un temple à la déesse sicilienne Cérés associée, à la mode étrusque, à Liber (Bacchus) et à Libéra (probablement Demeter). L'architecture du temple était étrusque. Mais  on avait fait appel  pour la décoration  à deux   artistes grecs, Damophilos  et Gorgasos, qui s'établirent à Rome. Le culte de Cérés paraît avoir été desservi jusqu'à l'époque classique par une prêtresse d'origine sicilienne. C'est aussi durant cette période que sont intro­duits à Rome Mercure, le Dieu grec du commerce, et Apollon, la grande divinité panhellénique du ve siècle.

    Les Romains se trouvent également dès le ve siècle en rela­tions avec Marseille. De Marseille serait venue Diane à qui l'on construisit un temple sur l'Aventin et dont la statue de culte reproduisait l'image d'Artémis, la grande protectrice des Phocéens. Un peu plus tard, en 396, lorsqu'après de longs efforts les Romains se sont emparés de Véies, c'est dans le Trésor de Marseille qu'ils déposent le cratère d'or offert à Apollon Delphique en reconnaissance des avis de son oracle, Après l'incendie gaulois, Marseille contribue à la recons­truction de Rome. Rome entretient à ce moment des relations si excellentes avec les Grecs d'Occident que les échos qui parviennent jusque dans la Grèce propre de sa prise par les Gaulois la représentent comme une ville grecque mise à mal par les Barbares hyperboréens (1).

    Les convois de ravitaillement n'introduisent pas seulement dans le Latium des divinités helléniques, mais aussi des idées de toute sorte, morales, sociales et politiques.

    L'aristocratie paysanne latine et sabine mise en possession d'une grande ville comme Rome devait être amenée à chercher des règles d'organisation. Où trouver les modèles d'un système politique pouvant donner satisfaction à la plèbe urbaine, sinon dans les cités florissantes et populeuses de Sicile et de Grande-Grèce ? Le Vème siècle est précisément pour elles une période non seulement d'extrême prospérité matérielle, mais de puissant rayonnement intellectuel. Pour la rhétorique, la Sicile devance l'Attique. Platon se réfugie à Syracuse, Hérodote vient s'établir à Thurium en Grande-Grèce, colonie athénienne fondée en 446 vers l'emplacement de Sybaris détruite par Crotone à la fin du VIème siècle. Cette région de l'Italie grecque, le Bruttium, apparaît même comme un terrain d'expériences sociales extrêmement curieuses.

    C'est là que se localise, à la fin du vie et au début du Vème siècle, l'histoire de Pythagore, dont le souvenir a laissé une trace si profonde dans l'imagination de toute l'Italie et de Rome en particulier. Au retour de ses voyages en Orient et jusque dans l'Inde, après avoir essayé sans succès d'établir son école en Grèce, Pythagore vint enseigner à Tarente.

 

(1) plut., Camil., 22.

 

Puis, appelé par les Crotoniates, il exerça sur leur ville une véritable dic­tature morale. En 510, après la prise de Sybaris, il bâtit près des ruines de la ville l'institut fameux où il rassembla ses dis­ciples en une sorte de congrégation mystico-philosophique. Nous ne pouvons juger de la qualité de sa doctrine. Les caté­chismes conservés sous son nom ne nous en donnent qu'une image grossièrement superstitieuse. Mais ses découvertes mathématiques et ses théories cosmiques classent Pythagore au nombre des grands penseurs de l'antiquité. Son intelli­gence s'était appliquée à la morale et à la politique aussi bien qu'à la métaphysique. Nous saisissons dans toute l'Italie méridionale des traces nombreuses et persistantes de son influence. Son nom, au moins, était parvenu jusqu'à Rome dès une époque ancienne.

On sait que, malgré l'anachronisme évident, la légende romaine faisait de Numa un disciple de Pythagore. S'il est vrai que la tradition résume sous le nom de Numa le long travail d'organisation sociale et religieuse réalisé à Rome sous l'hégémonie sabine, l'anachronisme disparaît. La légende représenterait un souvenir de l'influence exercée sur Rome par les idées morales et par l'activité législative issues, dans l'Italie méridionale, des enseignements du grand philo­sophe.

En 454, la tradition romaine place la rédaction des lois des XII Tables. Ces lois auraient été inspirées de modèles grecs, lois de Solon ou autres. Les décemvirs chargés de les rédiger auraient été envoyés à Athènes et dans les villes grecques d'Italie avec mission de recueillir partout les dispositions les meilleures.   Ont-ils été vraiment à Athènes ? Dans quelle mesure leur œuvre s'est-elle inspirée d'antécédents hellé­niques? Nous n'entendons pas le discuter ici, après beaucoup d'autres. Contentons-nous de remarquer que l'idée seule de rédiger un code indépendant de la religion et de publier des lois était toute grecque. Les vieilles lois indigènes, les lois royales, faisant partie du droit pontifical, sont demeurées jusqu'à la fin du IVème siècle le secret des collèges sacerdotaux. Les XII Tables représentent dans l'histoire du droit romain une véritable révolution dont l'origine, nous semble-t-il, né peut provenir que de cités grecques.

    Parmi les institutions politiques romaines, celles dont la plèbe impose la création paraissent aussi calquées sur des modèles grecs (1). Le tribunat de la plèbe, institué selon la tradition en 471 ou 466, rappelle la magistrature des dé­marches de Syracuse. Les édiles plébéiens correspondent aux agoranomes de diverses cités grecques. La sacrosancta potestas paraît l'équivalent de l 'îspà xai acoÀcç àp/_7J des Grecs. Le droit d'asile, en tout cas, attribué à des sanctuaires grecs de Rome, comme le temple de Cérès, est bien une chose grecque. Grecque également est la statue de Marsyas, symbole de liberté, sur le Forum romain. L'institution même des colonies, qui commencera au IVème siècle, s'inspire évidemment de la colo­nisation grecque. C'est la Grèce qui, par l'intermédiaire de ses rejetons italiens, achève l'organisation de la cité romaine.

    L'originalité romaine n'a donc jamais comporté vis-à-vis des régions d'Italie les plus avancées en civilisation, un iso­lement radical qui eût d'ailleurs été impossible. Elle a consisté au contraire dans la variété des emprunts faits à tous les peuples de la péninsule. Dès le Vème siècle, Rome semble s'être misé résolument à l'école des Grecs. Lorsque, au siècle sui­vant, elle conquiert l'Italie, elle prend possession non seulement  des terres, mais  aussi  des   civilisations  qui,   depuis quatre cents ans, s'y  étaient développées.

 

 

(1) E. pais, CXX1I, p. 260 sq.

 

III

LA   CONQUÊTE    DES    CIVILISATIONS   ITALIENNES.

Au début du IVème siècle,  les Gaulois prennent Rome et la brûlent. Cette catastrophe semble avoir eu pour conséquence l'essor politique de l'État romain. Ce n'est pas tant Rome, en effet, que son ennemie l'Etrurie, qui se trouvait frappée. A l'Étrurie, les invasions barbares avaient enlevé la plus riche peut-être de ses provinces, la plaine du Pô. Surtout, le voisi­nage des Gaulois, en faisant peser sur elle l'incessante menace d'incursions nouvelles, détournait vers le nord l'attention de la Confédération étrusque. Libérant les forces romaines, il leur livrait le midi de la péninsule.

    Au milieu du IVème siècle, en 342, commence la guerre inex­piable contre les Samnites qui a, pour dernière conséquence, la prise de Tarente en 272 et la domination de Rome sur toute l'Italie méridionale.

    Sur les vastes plateaux de l'Apennin central et dans les hautes vallées des petits fleuves qui en descendent aussi bien vers l'Adriatique que la mer Tyrrhénienne vivaient, depuis les siècles préhistoriques, les Samnites proches parents des Sabins. La vie est rude dans ce pays de montagne. Des crêtes couvertes de neige pendant la majeure partie de l'année, un climat rigoureux, une terre maigre, y rendent difficile l'éta­blissement d'une population sédentaire nombreuse. La grande ressource, aujourd'hui encore, demeure l'élevage du bétail. De mai à septembre, les troupeaux de grands bœufs au pelage clair, des myriades de moutons et de chèvres, accompagnés de leurs pâtres, animent les hauts pâturages.

    Du sommet de leurs montagnes, les bergers samnites aper­cevaient à leurs pieds, vers l'est, la vaste plaine d'Apulie avec ses ports et ses villes, et, vers l'ouest, la verte Campanie. Ces plaines désirables leur étaient nécessaires. Sitôt que l'hiver les chassait de la montagne, c'est là qu'il leur fallait aller paître leurs bêtes. Traversant à nouveau le village de la vallée, où était établie leur famille, ils s'acheminaient vers le bas pays qui, du reste, les attendait eux et leurs bêtes pour acheter laine, peaux et viandes. Ce va-et-vient de la montagne à la plaine est demeuré le rythme de la vie dans l'Italie méri­dionale (1).

    Ces échanges entre les deux régions ne s'étaient pas établis et ne se poursuivaient pas sans heurts. La richesse des cam­pagnes du bas pays et de ses villes était une tentation cons­tante pour la pauvreté et la vigueur des montagnards. C'est par le Samnium, semble-t-il, que les populations auxquelles les Grecs ont donné le nom d'Osques sont descendues en Campanie et l'ont peuplée. A la fin du VIème siècle, à l'aube de l'histoire, des montagnards apparaissent de nouveau comme alliés des Etrusques dans la vallée du Vulturne. A la fin du siècle suivant, les Samnites submergent toute la plaine et s'emparent des villes étrusques, comme Nole et Capoue, aussi bien que des cités grecques comme Cumes et Naples, tandis que les montagnards de Lucanie occupent Paestum (2). Du côté de l'est, vers l'Apulie, nous ignorons les rapports qui purent s'établir entre les tribus de l'Apennin et les indigènes de la plaine, Dauniens, Iapyges, Peucétiens, Messapiens et autres (3). Nous trouvons en Calabre des cités grecques florissantes, Brindes et Tarente; en Apulie, sur la côte et à l'intérieur des terres, de grandes villes indigènes riches et prospères. Pour les unes comme pour les autres, les pâtres du Samnium apparaissent un danger constamment menaçant.

 

(1) A. grenier,  La transhumance des troupeaux en Italie et son râle dans l'histoire romaine, X, 25, 1905, p. 293-328.

(2) nissen, CXV, II, 2, p. 681 sq., partie, p. 700, 893.

(3) Ibid., p. 835 sq.

 

    En Apulie comme en Campanie, la civilisation des colonies grecques a conquis les indigènes, Osques ou Iapyges. Dès le milieu du Vème siècle, ces deux régions apparaissent comme les foyers d'une brillante éclosion, sinon intellectuelle, du moins artistique. En Apulie et en Lucanie, des ateliers fabriquent des vases peints qui, peu à peu, évincent les produits attiques. Quelques tombes régulièrement fouillées, parmi un grand nombre qui ont été négligées ou détruites, nous permettent de constater la diffusion dans ces provinces de moeurs, d'idées, d'industries comparables à celles de Tarente ou d'Héraclée. Il en est de même en Campanie, où vient se superposer à l'influence grecque celle des Etrusques qui ont dominé la province durant un siècle au moins, au moment de leur plus grande puissance. Là aussi une céramique peinte indigène rivalise avec les importations grecques. Là aussi quelques tombes, à Cumes, à Noie, à Capoue, à Paestum, nous font connaître une architecture et une peinture funéraires qui suivent sans un retard trop marqué le mouvement de l'art grec et étrusque.

    Les Samnites de la montagne eux-mêmes apparaissent au IVème siècle en possession d'une civilisation qui imite celle de la plaine. Leur capitale, Aufidène, dans la haute vallée du Sangro, sur le versant adriatique de l'Apennin, était une citadelle d'architecture rustique, sans doute, mais établie selon les principes savants de la fortification grecque. Les édifices paraissent avoir été surtout de bois, établis sur des stylobates de pierre; ils n'en comportent pas moins des colonnes et semblent indiquer l'existence d'une vie sociale imitée de celle des cités de la plaine. Les tombes, en tout cas, donnent une haute idée de la richesse de ces montagnards et de l'abon­dance de leurs échanges avec les villes grecques ou hellé­nisées du bas pays (3). Ces tribus vigoureuses d'une région ingrate forment un peuple que ses relations avec l'Apulie et la Campanie ont élevé très au-dessus de la barbarie primitive.

    C'est l'appel de Capoue en même temps, semble-t-il, que les intrigues de Tarente, qui déchaînent la guerre entre Latins et Samnites. Rome est l'alliée, tout d'abord, des villes de Campanie et d'Apulie. Ses armées occupent ces provinces; c'est là que se déroule la lutte. Les trois quarts de siècle durant lesquels elle combattit dans le midi tout hellénisé de la péninsule ont achevé son éducation.

    C'est alors, semble-t-il, que les Romains commencèrent à connaître la richesse, le luxe qui en dérive et, par conséquent, la joie de l'art. T. Live insiste sur l'éclat des armes samnites dorées et argentées (1), la blancheur des tuniques, les bandes de pourpre, les  hautes aigrettes; il énumère les profits en métal,  cuivre, or et argent  que rapporte chaque triomphe. Ce que nous connaissons de la civilisation osque confirme pleinement le tableau qu'il en trace(2). Une peinture d'une tombe de  Capoue, par exemple, nous présente un cavalier samnite. Il est  coiffé d'un casque de bronze à grand  ci­mier, garni d'une abon­dante crinière ; de cha­que  côté se dresse un haut couteau de plume. Un  justaucorps blanc est serré à la taille par une large ceinture à appliques métalliques. Une plaque de métal doré protège la tête du cheval  au dessus  de laquelle se balancent deux aigrettes. Le har­nachement de cuir est garni de rondelles do­rées.

 

(1) T. Liv., 9, 40.

(2) F. weege, Bewaffnung u.  Tracht der Oxker, XII, 24, 1909, p.   141-162.

 

Les  vases  peints de  Campanie  nous  montrent parfois le même armement, dans lequel une fantaisie barbare surcharge les formes grecques. Ces gens aiment la parade. Ils se font représenter sur les parois des chambres funéraires dans leur plus brillant appareil, partant pour la guerre ou revenant du combat chargés de trophées. Ces trophées ne sont autre chose que la tunique bariolée de l'ennemi vaincu fixée à la hampe d'une lance. On peut reconnaître là l'origine de nos étendards.

    C'étaient de rudes et habiles combattants auxquels les Romains empruntèrent bien des détails d'armement. La cava­lerie romaine adopta en particulier le javelot, le bouclier et les manœuvres de celle des Samnites de Campanie. Ceux-ci, en effet, avaient pu profiter des leçons de tactique des Grecs et il fallait que les Romains eux-mêmes fussent déjà en possession d'une éducation militaire savante pour avoir pu se mesurer avec eux. Le bien-être et la civilisation n'avaient pas porté atteinte à l'ardeur combative de ce peuple resté en communications constantes, amicales ou hostiles, avec ses congénères des montagnes. Les peintures funéraires en font foi. Si elles représentent parfois des dames à leur toilette ou des matrones chargées de lourds bijoux, elles figurent plus fréquemment encore des combats où l'on voit les adver­saires déjà percés de coups se précipiter encore l'un sur l'autre, bouclier en avant, lance baissée ou brandissant le javelot.

    Ces combats semblent n'être souvent, il est vrai, que des jeux. La présence de spectateurs et d'arbitres ne laisse, en certains cas, aucun doute à cet égard. On sait d'ailleurs qu'à Rome le nom de Samnites servit à désigner une caté­gorie de gladiateurs armés de toute pièce et que, jusque sous l'Empire, Capoue resta un centre important d'écoles de gla­diateurs. Est-ce donc en Campanie que les Romains s'épri­rent de ce genre de spectacle ? Le premier exemple en aurait été donné à Rome par M. et D. Brutus à l'occasion de la mort de leur père, en 264, c'est-à-dire peu après le moment où Rome avait établi son pouvoir en Campanie. Mais les combats de gladiateurs semblent une institution étrus­que aussi bien que samnite. Le nom générique qui dési­gne à Rome les gladiateurs, lanista, est d'origine étrusque. Il est difficile de décider auquel de leurs voisins les Romains sont redevables de leur goût pour ces jeux sanglants. C'est en Grande-Grèce, en tout cas, à Thurium où ils mirent garnison en 285, qu'ils auraient emprunté les courses de chevaux. Mais les courses de chars devaient être, chez eux, beaucoup plus anciennes et leur avoir été enseignées par les Etrusques. La politique et les guerres qui conduisent leurs armées en Campanie, en Apulie et en Lucanie, mettent les Romains en contact direct avec de brillantes civilisations indigènes, filles de la civilisation grecque d'Italie. Loin de manifester vis-à-vis d'elles la moindre répugnance, ils s'empressent, au contraire, de les imiter.

    Rome, à ce moment, devient la capitale de l'Italie gréco-étrusque. Maîtresse .de la majeure partie de la péninsule, elle bénéficie de tout l'effort de civilisation développé depuis des siècles par les peuples divers qu'elle avait successivement vaincus. En même temps que leurs dépouilles et une partie de leur richesse elle recueillait au moins quelques-uns des élé­ments de prospérité dont ils avaient disposé : industries, commerce, ports, voies de communication ; elle s'ouvrait à leurs hommes et, plus que jamais, à leurs idées et à leurs arts.

    L'an 300 marque véritablement la fin du particularisme romain. Au régime de la cité succède un état politique et social nouveau, le groupement de nombreuses villes et de vastes régions en un ensemble encore mal défini, sans doute, mais soumis à une autorité centrale. Cette évolution si carac­téristique suit de près, en Italie, la transformation correspon­dante de la Grèce et des pays hellénisés d'Asie, où l'empire d'Alexandre puis les royaumes des diadoques mettent fin à l'indépendance des cités et constituent de grands États forte­ment centralisés.

    Si nous nous en tenions à la tradition historique romaine, telle qu'elle nous est présentée par Tite-Live, par exemple, nous nous représenterions cette conquête de l'Italie par les Romains comme la victoire d'un peuple demeuré rude sur des ennemis infiniment plus puissants d'apparence mais affaiblis par leur richesse et le raffinement de leur civilisation. Ce serait, en somme, une sorte de première invasion barbare. Rome aurait détruit l'hellénisme italien. En enlevant leur indépendance à ses voisins, elle aurait porté un coup fatal aux arts et aux industries qu'ils avaient créés. Fière de sa rudesse et méprisant ce luxe qui aurait perdu ses ennemis, elle serait demeurée imperturbablement fidèle à ses vieilles traditions jus­qu'au moment où la Grèce vaincue aurait enfin séduit sa sévérité. La conquête du monde méditerranéen après celle de l'Italie serait de même le triomphe d'un peuple ayant conservé toute la vigueur de sa jeunesse et son énergie rustique sur les civilisations plus avancées de l'Orient. L'histoire de Rome montrerait uniformément la supériorité de la grossièreté sur le développement de l'esprit.

    Ce thème si souvent développé ne nous  paraît pas corres­pondre à la réalité. Nous ne prétendrons pas sans doute que la Rome du ive siècle avant notre ère ait été semblable à Capoue ou à Tarente. Mais aucun fait non plus n'impose l'image d'une Rome  demeurée  barbare et détruisant  brutalement  autour d'elle, sans en tirer profit, tout le développement ancien de la Grande-Grèce et de l'Etrurie. Si les Romains ont vaincu  tous les autres peuples d'Italie c'est que, à certains points de vue au moins, ils étaient leurs égaux en intelligence. La force brutale peut parfois, sans doute, l'emporter sur la civilisation, mais c'est qu’alors la civilisation elle-même souffre de quelque vice interne qui fait sa  faiblesse. Il ne nous   paraît pas, autant que nous connaissions les civilisations anciennes  de l'Italie, qu'elles se  soient trouvées ainsi frappées à mort. Il ne semble même pas qu'elles soient mortes de  la conquête romaine.

    Sans doute Rome a-t-elle beaucoup pillé et détruit en Italie. Elle s'est enrichie des dépouilles des vaincus. Mais aussi bien en Grande-Grèce qu'en Etrurie elle a pénétré dans beaucoup de villes, à Capoue, à Thurium, à Canosa, comme alliée et pro­tectrice plutôt que comme ennemie. Tarente elle-même, prise de vive force, n'a pas été détruite et reparaît florissante au temps des guerres puniques. Nous ne croyons donc pas que l'on puisse dater de l'apparition des armées romaines l'arrêt des industries d'art, notamment delà céramique peinte, dans l'Italie méridionale. Le fléchissement que marquent ces indus­tries durant la première partie du IIIème des causes plus générales, notamment à l'essor nouveau de l'hellénisme après Alexandre et aux changements dans les goûts esthétiques qui en furent la conséquence. La Grande-Grèce se trou­vait dès lors en retard sur le monde hellénique. Nous la voyons, sous la domination romaine, rattraper ce retard dès la seconde moitié du me siècle avec ses céramiques du type de Calés, près de Capoue. Admettons que Rome se trouvât de même en retard sur la Grande-Grèce. Elle n'en participait pas moins à la même civilisation d'origine grecque, implantée en Italie depuis l'établissement des colonies grecques et qui s'était répandue assez uniformément, dans les diverses pro­vinces de la péninsule, depuis le Bruttium jusqu'à l'Étrurie et à la vallée du Pô. Même après la réaction sabine et latine Rome n'a pas cessé de participer à la vie générale de l'Italie. Ses relations avec la Sicile et la Grande-Grèce d'abord, puis ses conquêtes dans le sud et le centre, n'ont fait qu'égaliser peu à peu, pour ainsi dire, entre elle et les régions plus pré­coces ou plus favorisées par les circonstances, le niveau géné­ral de la civilisation.

 

IV

LE DÉVELOPPEMENT ARTISTIQUE A ROME, DU   Ve AU IIIe SIÈCLE.

Les historiens romains semblent s'être fait comme un point d'honneur de mettre leur cité à part du reste de l'Italie et de l'opposer aux peuples qu'elle a vaincus. Nous croyons au contraire qu'il faut l'en rapprocher. Nous imaginons à Rome un développement parallèle à celui des autres grandes villes de la péninsule. Essayons d'en retrouver au moins quelques indices.

    Dès l'ancienne république, les Romains apparaissent grands constructeurs; ils ne tardent pas à se révéler bons architecte Leur piété multiplie les temples. Dès 484 ils auraient dédié sur le Forum, un temple à Castor (1). En 433, ils en élevèrent un autre à Apollon sur le Champ de Mars (2). On a retrouvé récemment quelques vestiges de ces édifices vénérables et l'étude en a donné lieu à quelques constatations fort intéressantes (3).

    Dans les soubassements du temple de Castor datant di l'époque d'Auguste on a reconnu une partie des fondations de l'édifice plus ancien. Ce sont de gros blocs de tuf noirâtre assez grossièrement taillés, dont la disposition est identique àcelle des assises qui forment le soubassement du temple de Jupiter Capitolin ou des très vieux murs que l'on aperçoit encore au Palatin. Du temple d'Apollon on a retrouvé, près du théâtre de Marcellus et du portique d'Octavie, un fort mur d'appui qui devait en soutenir le podium. Les blocs de tuf qui le composent apparaissent très finement et soigneusement taillés et leurs rangées accusent en leur milieu une légère con­vexité de 0,045 (4), artifice d'architecture imaginé en Grèce au ve siècle, pour corriger l'erreur naturelle de la vision. Un pro­grès considérable a donc été accompli au cours du demi-siècle qui sépare la construction du temple de Castor de celle du temple d'Apollon, et ce progrès nous montre les architectes qui travaillèrent à Rome au courant des procédés les plus adroits de la technique grecque.

D'autres restes d'anciens temples reconnus dans le sous-sol de Rome et identifiés permettent de constater que jusque vers le milieu du IIIème siècle, c'est-à-dire à la veille de la première guerre punique, l'ordonnance toscane domina à Rome, aussi bien que dans tout le Latium.

 

(1) T. Liv., 2, 42.

(2) Ibid, 4, 25; 29.

(3) delbrueck, LIX.

(1) R. delbrueck, LIX, p.8 v t 14. 

 

C'est seulement au début du II ème siècle que le plan grec, de forme allongée, et les ordres grecs prirent définitivement la place de l'ancienne tradition architecturale étrusque.

    Ces vieux temples romains ne sont, comme les temples étrusques, que des édifices en bois revêtus de terres cuites polychromes. Mais cette décoration plastique suit le mouvement général de l'art grec. Les figures s'y distinguent du simple ornement et se multiplient. Outre les acrotères et lesfrises, on voit apparaître de véritables frontons dans lesquels figurent les dieux de la mythologie hellénique. Les débris trouvés dans de petites localités du Latium comme Antemnae, Ardée ou Lanuvium ne se distinguent pas des restes beaucoup plus abondants trouvés à Faléries et pour les­quels la destruction de la ville en241 fixe une date extrême. Ces reliefs et ces statues en terre cuite apparaissent iden­tiques en Etrurie, en Ombrie, en Latium et en Campanie. Ils sont le produit d'un art véritablement italique, si bien que l'on est naturellement amené à supposer l'existence d'artistes nomades, appelés par les diverses cités qui avaient un temple à construire et à décorer. Rome ne s'est pas tenue à l'écart de ce mouvement artistique. Une belle statue de terre cuite repré­sentant une divinité féminine assise, trouvée près du Palatin et qui se voit au musée des Conservateurs, provient du fronton de quelque temple romain disparu.Les édifices religieux qui s'élevèrent à Rome du V ème au III ème siècle avant notre ère devaient comporter la même décoration figurée que ceux des autres villes d'Italie. Ces temples étaient ornés de peintures. Les témoignages des écrivains antiques ne laissent aucun doute à cet égard. Des artistes grecs, nous l'avons vu, avaient été mandés à Rome pour orner le temple de Cérès et ils s'étaient établis définitive­ment dans la ville. Pline, à qui nous devons ce renseignement, nous montre en 304 Fabius Pictor, un Romain de l'aristocra­tique famille des Fabii, décorant le temple de Salus. II affirme, à ce propos, que la peinture, très ancienne en Italie, a toujours été fort appréciée des Romains. Il dit avoir admiré à Ardée et à Lanuvium l'étonnante fraîcheur de peintures qu'il estime plus anciennes que Rome même et où il aurait reconnu Atalante et Hélène représentées nues et d'un excellent dessin (1). C'est à Rome même que Quintilien rapporte avoir vu d'anciennes peintures sur lesquelles il aurait déchiffré les noms de Alexanter, Cassantra, Hecoba, Pulixena (2). Cette orthographe est celle que nous retrouvons sur les miroirs et les cistes du Préneste du IV ème siècle Elle est due à l'influence étrusque et nous indique que c'est par l'intermédiaire de l'Etrurie que les fables du cycle troyen étaient parvenues à Rome. La peinture les y avait donc popularisées en même temps que dans le reste de l'Italie.

    C'est aussi dans quelque temple, fort probablement, que l'esclave mis en scène par Plaute, dans les Captifs (3), avait vu la représentation des tourments de l'Achéron. Ces scènes infernales étaient des motifs courants, à partir du IV ème siècle, dans la peinture funéraire étrusque (4). Leur reproduction à Rome y témoigne de la diffusion à la fois des idées et de l'art étrusques. Dès une époque bien antérieure au début de la litté­rature le peuple romain disposa donc, pour s'instruire et des légendes grecques et des idées étrusques, de ces représenta­tions figurées qui sont les livres des ignorants.

 

(1) plin., Nat. Hist., 35, 17.

(2) quintil., Inst. Orat., 1, 4, 16.

(3) plaut., Cap!., 998 sq.

(4)   weege. CLXIX, p. 25 sq.

 

    Nous trouvons même, dès ce moment, chez lui, l'expression d'une tendance artistique originale destinée à recevoir plus tard, dans la sculpture de la fin de la République et de l'époque impériale, un développement majestueux : la représenta­tion de faits historiques (1). Nous faisons allusion, ici, à un fragment de fresque trouvé à l'Esquilin sur la paroi d'une an­cienne chambre funéraire (2). Les peintures sont distribuées en trois bandes superposées : en bas, quelques restes d'une scène de combat ; immédiatement au-dessus, deux personnages de grande taille sont en conversation. L'un, le Romain Q. Fabius, est vêtu de la toge et escorté de quatre personnages plus petits, en tunique ; l'autre, M. Fannius, porte un lourd manteau blanc sur l'épaule gauche et tend la main droite vers son interlocuteur. Nous retrouvons ce même personnage, M. Fannius, au registre supérieur, coiffé cette fois d'un casque à aigrette de type nettement samnite. Il s'avance au-devant d'un personnage très mutilé tenant la lance au pied et qui doit être Fabius : il est question sans doute de la reddition d'une place forte dont on aperçoit le mur et les cré­neaux. Ces tableaux sont une imagerie naïve et non une œuvre d'art. C'est là précisément leur intérêt. Les œuvres d'art s'inspiraient des motifs traditionnels, de la mythologie sur­tout, ou des sujets courants soit en Grande-Grèce, soit en Etrurie, pompes triomphales ou scènes funéraires. Ici, au contraire, nous apercevons l'effort maladroit pour rendre sans modèle des faits particuliers à la gloire d'un personnage qui les a accomplis. On ne saurait préciser qui est ce Q. Fabius. Son adversaire Fannius est également inconnu ; c'est, sans aucun doute, un chef samnite. La peinture est donc un docu­ment représentant quelque épisode des guerres samnites de la fin du ive ou du début du m6 siècle.

 

(1) E.  courbaud, LII, p. 195 sq.

(2)III, 17 (l889),  p.  340-350. pl.  XI, XII; XIII,  6 (1891), p.   111; LI. VI, 29, 827.

 

C'est une œuvre romaine originale, la première de ces compositions figurées inspirées par l'histoire qui devaient raconter au peuple les exploits accomplis par ses chefs.

    Une autre catégorie d'oeuvres d'art paraît avoir été, dès l'époque ancienne, particulièrement abondante à Rome: celle des statues représentant non pas des dieux ou des héros my­thiques, maisdes personnages réels. Laissons de côté, comme invérifiables et vraisemblablement entachées au moins de fantaisie, les mentions qui sont faites de statues des rois dédiées par eux-mêmes sur Je Capitole aussi bien que de portraits des fondateurs et des premiers défenseurs de la République, de Brutus, d'Horatius Coclès, ou d'héroïnes comme Lucrèce et Clélie. II est cependant difficile de douter qu'une statue dans laquelle on croyait reconnaître l'augure Attus Navius se soit dressée longtemps près de la Curie et l'on ne saurait rejeter en bloc toute la tradition relative aux anciens monuments de Rome depuis que, à l'endroit précis où les textes signalaient la tombe monumentale de Romulus ou de Faustulus, sous le pavage noir du Forum, on a retrouvé en effet les soubassements d'un monument ressemblant à un tombeau, quelle qu'en ait été la destination véritable (1).

    La série des monuments honorifiques se serait poursuivie, si l'on en croit la tradition, durant tout le V ème et le IV ème siècle, Les ambassadeurs romains massacrés par les gens de Fidènes en 438, Camille le vainqueur de Veies en 396, C. Menius vain­queur des Latins. Tremulus vainqueur des Samnites, auraient eu leurs statues. Les témoignages concernant des œuvres an­térieures à l'incendie gaulois (390) sont évidemment sujets à caution. Mais les monuments de l'époque des guerres samites ont subsisté jusqu'au Ier siècle.

 

(1) H. thédenat, CLVI, p. 76 sq.

 

Ce sont les remaniements de Sylla qui firent disparaître du Comitium les statues de Pythagore et d'Alcibiade élevées au cours de ces guerres sur l'ordre d'Apollon Pythien (1). Malgré l'incertitude qui entoure les exemples cités pour l'époque ancienne, nous pouvons admettre que la prétendue sévérité romaine n'a jamais interrompu la tradition étrusque de dresser en public les portraits des citoyens qui avaient utilement servi l'Etat. Ce qu'étaient ces statues honorifiques de l'ancien temps, un exemple célèbre nous permet de nous le figurer : c'est la belle statue de l'Arringatore, trouvée au XVI ème siècle près du lac Trasimène et con­servée au Musée archéologique de Florence. L'œuvre est un peu plus récente que l'époque qui nous occupe. Elle ne doit dater que du cours du III ème siècle, d'un temps, en tout cas, où, postérieurement à la conquête de l'Etrurie, l'art étrusque et l'art romain ne se distinguent plus. C'est une statue de bronze d'une technique parfaite, représen­tant un personnage, Aulus Metilius, par ailleurs inconnu. Drapé dans sa toge, levant le bras pour réclamer le silence, l'orateur se dresse de tout son corps pour dominer la foule. Les rides du front, une légère contraction de la bouche font attendre, pour ainsi dire, la pensée qui va s'exprimer. La figure est austère et grave, l'ensemble profondément vivant. Une telle œuvre apparaît comme le produit d'une longue tradition de l'art du portrait. Elle annonce par un chef-d'œuvre l'innombrable série des statues honorifiques romaines.

    A côté de l'architecture et de la décoration religieuses, l'an­cienne république a donc connu un art profane. Les jeux du souvenir et de l'imagination ne lui étaient pas étrangers. Loin de vouloir opposer une austère nudité à l'abondance des mo­numents qui ornaient les cités grecques et étrusques, elle paraît plutôt avoir, de tout temps, essayé de rivaliser avec elles.

    Mais a-t-elle possédé aussi des industries d'art ?

 

(1) plin., N. H., 34, 26; cf. E. pais, CXXI, I, 594.

 

Le IV ème siècle est marqué dans toute l'Italie, depuis Tarente jusqu'à Chiusi et à Volterra, par une floraison nouvelle du travail artistique. La guerre du Péloponnèse et, surtout, la désastreuse entreprise d'Athènes contre Syracuse, avaient mis fin à la prépondérance de l'industrie attique dans toute la Méditerranée. Vers le milieu du V ème siècle les ateliers de la Grande-Grèce avaient com­mencé à fabriquer, pour la clientèle italienne, des vases peints semblables à ceux de l'Attique. Au début du IV ème siècle ils sont maîtres du marché. Non loin de Rome, Faleries, ville indi­gène, mais étroitement soumise aux influences étrusques, ap­paraît comme un centre de fabrication de premier ordre. Ses produits sont supérieurs comme technique et même comme art à ceux de l'Etrurie. Les modèles de Tarente et de la Grande-Grèce ne semblent pas étrangers à ce développement particu­lièrement brillant de la céramique falisque.

    Une autre ville indigène, voisine et autrefois rivale de Rome, Préneste, s'était fait, au même moment, une spécialité de la ciselure sur bronze. De Préneste proviennent bon nombre de miroirs gravés et de cistes. La fabrication des miroirs était une industrie primitivement grecque, transplantée en Etrurie dès le début du V ème siècle et qui, de là, était passée à Préneste. Les cistes au contraire, au moins sous la forme qu'elles prennent à Préneste au IV ème siècle, représentent une industrie proprement locale. Ce sont des boîtes entière­ment métalliques, destinées à contenir les objets de toilette et les bijoux des dames. Le corps, généralement cylindrique, en est couvert de fines gravures exécutées au burin dont les mo­tifs sont ceux des vases peints contemporains de l'Italie méri­dionale, II repose sur trois pieds moulés figurant le plus sou­vent une patte de lion, surmontée parfois d'un motif figuré. Le couvercle  a  pour poignée un petit groupe de deux ou   de trois personnages.

    Le style de la plupart des cistes est mou et assez négligé. Miroirs et cistes correspondent, par leur caractère plus industriel qu'artistique ainsi que par les sujets représentés, à la céramique peinte de Faléries.

    Or la plus belle parmi les cistes de Préneste — et les plus belles sont les plus anciennes, — la ciste Ficoroni, au Musée de la villa du pape Jules depuis 1913, porte une signature qui en localise la fabrication à Rome même : Dindia Macolnia fileai dedit. Novios Plautios med Romai fecid. (Dindia Macol­nia m'a donnée à sa fille. Novios Plautios m'a faite à Rome) (1).

   La ciste provient de Préneste même ; le nom de Dindia Ma­colnia est prénestin. Le prénom de l'artiste au contraire est campanien. Le nom de Plautios est celui d'une grande famille romaine. Novios Plautios semble avoir été quelque affranchi d'origine campanienne fixé à Rome. Quelle a été sa part dans la confection de la ciste ? La fabrication comportait en effet plusieurs opérations qui n'étaient pas nécessairement exécutées dans le même atelier ni surtout par le même artisan. Les pieds et le groupe servant de poignée au couvercle étaient fondus à part ; plusieurs se ressemblent ; ils étaient adaptés un peu au hasard dans l'atelier de montage. Le monteur rece­vait sa tôle de bronze toute ciselée, il la coupait en entamant parfois le sujet figuré ; la preuve en est que les anneaux de suspension fixés dans le corps de la ciste couvrent souvent des parties importantes du dessin. Quoique incisée sur le cou­vercle, l'inscription doit se rapporter à la partie principale et la seule artistique du travail, à la ciselure du bronze qui forme le corps de la ciste. C'est donc la gravure même qui a été exécu­tée à Rome.

    Elle représente un  épisode de la légende des Argonautes.

(1) F. behn, XXIX; martha, CIV, p. 535.

 

Jason  et  ses  compagnons   viennent d'arriver chez   les Bébryces et ils débarquent pour aller faire de l'eau. Le roi du pays,

Amykos, Veut le leur interdire. Pollux le bat au pugi­lat et le lie à un arbre. La Victoire couronne le héros, Castor et quelques-uns des Argonautes l'entourent, tandis que d'autres des­cendent du navire avec des tonnelets ou se reposent soit sur le pont, soit sur la rive. La scè­ne, compliquée, est d'une composition savante et d'un dessin excellent. Comme l'indique la répétition du mê­me sujet ou de mo­tifs isolés sur différentes cistes, sur des miroirs et même sur des vases peints de l'Italie méridio­nale, elle s'ins­pire d'une œuvre célèbre de la grande peinture, fort vraisem­blablement d'une œuvre de Polygnote. L'influence de l'art attique du milieu du V ème siècle s'exerce donc à Rome, à environ un siècle de distance, par l'intermédiaire, très certainement, de l'Italie méridionale.

    On a proposé, depuis longtemps, sur la foi de l'inscription de la ciste Ficoroni, de localiser à Rome la fabrication des cistes et des miroirs dits de Préneste (1). Les résistances opposées à une telle hypothèse apparaissent pleinement justifiées. L'art de la ciste Ficoroni est beaucoup plus fin que celui de la plupart des cistes et des miroirs de Préneste. Il représente, sem­ble-t-il, l'art d'une capitale, en face de celui d'ateliers provinciaux. Si la majeure partie des cistes trouvées à Préneste est bien de fabrication locale, la signature de Novios Plautios in­dique cependant que le centre principal de cet art, ou du moins l'intermédiaire entre l'Italie méridionale et la cité èque subor­donnée politiquement à Rome depuis le milieu du IV ème siècle environ, dut être Rome (2).

    Telles sont les analogies de style et de sujets entre les cistes de Préneste et les vases peints de Paieries que si Rome a fourni des modèles aux unes, elle a dû également exercer une influence sur les autres. La ciste Ficoroni nous la montre en possession d'une tradition artistique émanée directement de la Grande-Grèce. Les circonstances historiques qui, durant la seconde moitié du ive siècle, mêlent si étroitement l'histoire de Rome à celle de l'Italie méridionale, expliquent aisément que des artistes de Tarente, de Capoue ou autres lieux soient venus s'installer à Rome comme, un siècle plus tôt, des artistes attiques étaient venus s'établir en Grande-Grèce. Rome elle-même serait ainsi devenue le foyer secondaire d'où cet art italo-grec aurait rayonné dans les diverses régions de l'Italie centrale sur lesquelles s'affirmait de plus en plus sa su­prématie politique.

   

(1) gamurrini, XIII, 2 (1887), p. 228 sq.

(2) ducati, LXVI, p. 469.

 

La fable grecque qui devait un siècle plus tard inspirer les débuts de la littérature romaine se trouvait donc depuis long­temps popularisée dans le Latium par l'art industriel aussi bien que par les arts majeurs, peinture et sculpture. La veine réaliste elle-même n'y était pas inconnue. Une autre ciste de type prénestin, mais de provenance inconnue, nous présente les préparatifs d'un repas, véritable illustration des scènes si fréquentes dans la comédie de Plante et de Térence. Les légendes qui accompagnent le dessin pourraient figurer dans un dialogue comique (1). Confice piscim : vide le poisson, lit-on devant un personnage fort mutilé qui semble occupé à cette besogne ; un autre paraît en train de dépecer un quartier de bœuf pendu à des crocs ; deux autres serviteurs se font face, l'un présentant un plat sur lequel sont disposés des morceaux de viande, l'autre lui rapportant un plat vide : cofeci, j'ai préparé la viande, dit le premier; feri porod, coupe encore, répond le second ;

 

(1) L. duvau, Ciste de Préneste, X, 10 (1890), p. 303-316, pi. 6.

 

— autour d'un fourneau, un cuisinier tourne la viande qui cuit dans une bassine : made mi recie fais-moi cuire cela royalement ; l'autre saisit les morceaux avec une fourchette et les met sur un plat : misce sane, tourne bien, dit-il à son compagnon ; enfin un autre cuisiner court vers la droite portant deux broches auxquelles sont enfilés des morceaux de viande : asom fero, j'apporte le rôti : ou je porte à rôtir. Le tout est intitulé cœnalia, d'une écriture d'ail­leurs différente et qui semble plus ancienne que celle des autres inscriptions. La ciste ne doit dater que de la fin du ive siècle ; la graphie recie = régie la place avant la réforme orthographique d'Appius Claudius. Elle est d'un art rapide et peu soigné mais aisé et qui s'inspire du détail familier de la vie commune. Des scènes analogues se rencontrent sur les parois des tombes étrusques dès la fin du Ve ou le début du ive siè­cle. Les influences des diverses régions de l'Italie ancienne se donnent donc rendez-vous, pour ainsi, et se croisent dans le Latium. Mythologie et réalisme s'y rencontrent. L'art figuré a précédé, de longue date, l'éclosion de la littérature et préparé peu à peu les esprits à en comprendre les sujets et à en goû­ter les tendances.

 

V

la  MONNAIE ROMAINE.

Tous ces indices d'une vie intellectuelle et artistique fleuris­sant à Rome, dès le ve siècle probablement et certainement au ive siècle, apportent un démenti à la tradition classique de la longue rudesse romaine. A l'incertitude qui résulte de cette contradiction, une série importante de documents fournissent une précieuse mise au point. L'histoire des premières mon­naies romaines témoigne à la fois d'une longue fidélité aux usages primitifs et d'une remarquable souplesse d'esprit. Tout en maintenant obstinément pour eux-mêmes leurs habitudes, les Romains apparaissent très au courant des innovations réa­lisées par les autres peuples d'Italie et s'entendent à en tirer profit.

    L'étalon de la valeur marchande chez les paysans du Latium était le bétail. Pecunia, la richesse, est un dérivé du mot pecus qui désigne le troupeau. Jusqu'à l'époque de Varron, les tribunaux romains continuèrent à formuler en bœufs et en moutons le montant des amendes qu'ils infligeaient (1). Cependant, dès le début de la République, des tables de conver­sion officielles permettaient de réduire les têtes de bétail en monnaie courante.

    D'autre part, dès le premier âge du fer et peut-être même auparavant, le cuivre apparaît employé comme monnaie dans l'Europe centrale aussi bien qu'en Italie. Jusqu'en pleine époque historique il demeura l'étalon normal de la valeur chez les différents peuples italiques, comme l'or l'était en Asie et l'argent en Grèce.

 

(1) varr., de R. R., 2, l, 9.

 

A l'époque préhistorique, le cuivre était employé brut, en fragments que l'on pesait : c'est l'aes rude. L'aes rude continue à figurer dans les trouvailles latines à côté de monnaies frappées de la fin du III ème ou du début du II ème siècle avant notre ère, Durant toute la période du droit civil, c'est-à-dire jusqu'à la fin de la République, la cérémonie juridique de la vente continua à se faire per aes et libram, c'est-à-dire avec un morceau de métal brut et la balance.

    De bonne heure dans toute l'Italie centrale, le bronze des­tiné à servir de monnaie se rencontre souvent fondu en pains de formes diverses et de poids essentiellement variables ou en broches qui se prêtaient à une division facile. La broche, obelos, représente une monnaie primitive en usage sur les côtes méditerranéennes et notamment en Etrurie jusque vers le VI ème siècle avant notre ère. A ce moment on commence, dans l'Italie du nord et du centre, à marquer les pains de métal rectangulaires servant de monnaie d'un signe rudimentaire, d'une nervure médiane à laquelle d'autres traits obliques donnent l'apparence d'un rameau sec ou d'une arête de pois­son, ou bien encore d'une étoile, d'une demi-lune. C'est l'aes signatum. La tradition romaine est peut-être exacte en attribuant à l'un des rois, à Servius Tullius, l'innovation d'avoir marqué d'un signe les pains de bronze destinés à rem­placer le bétail des paiements rustiques. Mais elle antici­pait en mentionnant dès cette période des figures en relief de bœufs ou de brebis. C'est de beaucoup plus tard, du début du III ème siècle seulement, que datent ces lourdes pièces rectangu­laires marquées d'un bœuf. A la même série appartiennent en effet des pains sur lesquels se trouve figuré un éléphant, allu­sion évidente aux victoires sur Pyrrhus. On a donc continue à Rome à fondre de ces monnaies primitives alors même que des types beaucoup plus parfaits se trouvaient depuis longtemps en usage.

    C'est pendant la seconde moitié du iv8 siècle que les Romains commencent à frapper une véritable monnaie, l’aes grave, de forme lenticulaire, d'une valeur et d'un poids cal­culés suivant une échelle de division fixe et garantis par l'em­preinte de l'État. Ce sont les pièces bien connues à tête de Janus, portant une proue au revers. L'unité est l'as, correspondant à la livre de cuivre de 272 grammes et se divisant en 12 onces. On trouve, comme multiples, le double as : dupondius et la pièce de cinq as : quincussis; comme sous-multiples, le semis (1/2), le Triens (1/3), le sextans (1/6) et l'uncia (1/12). Les émis­sions se poursuivent concurremment avec celles de pièces rec­tangulaires, permettant de constater à partir du début du III ème siècle une réduction progressive du poids de l'unité jus­qu'aux environs de 36 grammes, limite qui semble avoir été atteinte au moment des guerres puniques. La monnaie de cuivre n'est plus, dès lors, qu'une monnaie fiduciaire.

    L'histoire fixe à l'année 269, après la prise de Tarente et à la veille de la première guerre punique, le début de la mon­naie d'argent romaine. Est-ce à dire que Rome se soit conten­tée jusque-là de sa monnaie de cuivre? On trouve couram­ment dans l'Italie du centre et surtout du sud des pièces d'argent portant l'épigraphe romano, puis roma, contempo­raines du début de l'aes grave. C'est une monnaie que les Romains faisaient frapper à Capoue pour les besoins de leur politique dans l'Italie méridionale. Elle repose sur le système décimal et non plus duodécimal. L'unité en est le didrachme de 6gr,82 représentant 1/5000 du talent grec. Des monnaies analogues frappées au même moment en Etrurie montrent que les mesures gréco-romaines servent désormais de règle aux émissions étrusques. Du reste, Rome s'était elle-même préoc­cupée de trouver une commune mesure entre sa nouvelle monnaie et l'étalon d'argent traditionnel en Etrurie, le scru­pule de lgr,137. Le didrachme campano-romain représente exactement six scrupules. La monnaie d'argent romaine de la fin du ive siècle était donc faite pour circuler dans toute l'Italie.

    Lorsque, en 269, Rome se trouva plus riche que l'Italie méridionale et l'Etrurie vaincues, elle jugea bon de concen­trer chez elle l'activité monétaire que depuis plus d'un demi-siècle les ateliers campaniens exerçaient pour son compte. Une nouvelle réforme métrologique rapprocha non seulement sa monnaie mais l'ensemble de ses mesures du type attique qui prévalait à ce moment sur toutes les côtes méditerra­néennes. De la drachme attique de 4gr,37 elle fit son denier; le quinaire ou double sesterce de 2gr,18 équivalait au triobole grec. Elle conserva cependant l'étalon étrusque du scru­pule qui représentait 2 dixièmes et demi du denier et devint !e sesterce : semis tertius = 21/2. Une vieille tradition qu'elle se refusait à rejeter la liait en effet à la monnaie d'argent étrus­que. Avant qu'elle ne fût attirée dans l'Italie méridionale et qu'elle ne disposât des ateliers monétaires de Campanie, c'est d'Etrurie qu'elle avait dû recevoir la monnaie d'or et d'argent dont elle avait besoin.

Depuis le ve siècle, en effet, nous trouvons en Etrurie une monnaie d'argent à tête de Gorgone archaïque dont l'unité semble être une pièce pesant 8gr,53, qui correspond en valeur au quincussis (5 as) de cuivre romain. Au ive siècle, avant d'imiter Rome, l'Etrurie frappe un statère d'argent de 11gr,37, correspondant au decussis (10 as) de cuivre. Auparavant encore, [dès le vie siècle, des pièces d'or et d'argent d'Asie Mineure se trouvent en Etrurie, à Chiusi, à Volterra (1).

 

(l) mueller-deecke, CXIV, I, p. 385 sq.

 

Durant la période étrusque, des pièces de même origine ne purent manquer de circuler à Rome. Au ve et au ive siècle les émissions d'argent étrusque durent valoir pour Rome comme, plus tard, les émissions romaines valurent pour l'Etrurie. Le peuple le plus riche, seul, battait monnaie, et cette monnaie circulait chez les voisins qui commerçaient avec lui.

    La tardive apparition d'une monnaie romaine confirme, de façon incontestable, la longue fidélité de Rome aux plus anciennes traditions italiques. Pour les agriculteurs patriciens qui composaient le Sénat, le bétail était la mesure de la richesse. Le métal, soit brut, soit sous forme de barres ou de pains, marqués ou non d'un signe, suffisait à faire l'appoint des échanges en nature. On comptait le bétail, on pesait le métal. Mais dans une ville comme Rome, que sa situation et les nécessités de l'existence contraignaient au commerce, l'économie nationale ne pouvait se borner au troc des pro­duits agricoles et à quelques menus achats soldés en cuivre. Les monnaies des villes de Grande-Grèce et de Sicile ont de bonne heure circulé chez elle ; c'est le mot grec vopoç, mesure, qui, en latin, signifie la pièce de monnaie, nummus (1); l’uncia latine correspond au sicilien oùyxi'a ; libra, probablement à Xt'rpa (2). Cette identité d'expressions d'une part, et d'autre part les concordances entre les systèmes monétaires grecs, romains et étrusques, indiquent la circula­tion, dans l'ensemble de la péninsule, des monnaies de diverse origine. Mais l'État romain s'abstint longtemps de consacrer officiellement, en le dotant d'une monnaie portant sa marque, le mouvement économique laissé à l'activité de cette partie de la population qui n'exerçait pas le pouvoir politique.

 

(1) mueller-deecke, CXIV, I, p. 298. Peut-être faut-il expliquer par l'intermédiaire de l'étrusque le changement de o en u.

(2) Cf. W. sohulze, Kuhn Zeitschr., 33, 1893, p. 225. L'origine véritable de ces mots est inconnue. Voir l'hypothèse de ernst assmann, Die Baby-lonische Herkunft von as, aes, raudus, uncia, libra, dans Nomisma, 5, 1910, p. 1-9.

 

    II ne s'y décida que durant la seconde moitié du IV ème siècle, lorsque ses armées pénétrèrent dans l'Italie méridionale. Pour Rome, il frappa ses as de cuivre ; pour les Latins, des pains rectangulaires exactement calibrés, et pour la Grande-Grèce, des pièces d'argent. Enfin, après la prise de Tarente seule­ment, il consentit à renoncer au vieil étalon de cuivre et à introniser à Rome celui d'argent. Mais la monnaie d'argent y était connue depuis longtemps. Une longue tradition, latente mais vivace, en avait consacré les unités, la drachme qui devint le denier et le scrupule étrusque qui fut le sesterce. Les sénatus-consultes n'eurent qu'à ratifier l'usage.

    Ne confondons pas la vie romaine avec la politique romaine. La politique est bien celle d'une aristocratie de paysans et de soldats. Cette aristocratie put s'obstiner à ignorer pendant des siècles le progrès qui, en dehors d'elle, mais tout autour d'elle, s'accomplissait en Italie et à Rome même ; il lui était impossible de l'empêcher. A l'intérieur de la ville, elle se trouvait obligée, chaque jour, à composer avec la plèbe urbaine étrangère à ses traditions. Au dehors, chacun des agrandissements de l'Etat romain portait atteinte à l'intégrité de l'esprit conservateur, jusqu'au moment où, capitale de la majeure partie de l'Italie, Rome s'ouvrit définitivement à l'en­semble des civilisations italiennes.

 

VI

appius claudius caecus (1).

Un personnage représente à lui seul, par son activité multiple, l'état de civilisation atteint par Rome vers la fin du ive siècle ; c'est Appius Claudius Caecus, censeur en 312, consul en 307 et en 296, général, juriste, poète, grammairien et surtout grand constructeur de travaux publics (2).

 

(1) Cf. P. lejay, Appius Claudius Caecus, XX, 44, 1920, p. 92-141.

(2) T. Liv., 2,56; tac., Ann., 1, 4; suet., Tiber.   1-3.

Appius est un aristocrate, descendant de la grande famille sabine des Claudes dont l'orgueil, l'entêtement et la dureté sont demeurés légen­daires. C'est lui qui livre les derniers combats en faveur des privilèges des patriciens (1); il s'indigne surtout à l'idée de voir les sacerdoces exercés par des plébéiens. Il a, du vieux Romain, le patriotisme intransigeant. Lorsque, en 279, le Sénat se laisse tenter par les propositions pacifiques de Pyrrhus présentées par Cineas, Appius Claudius, tout vieux qu'il est et déjà représentant d'un autre âge, sort de la retraite où il s'est enfermé et, par un discours resté célèbre, fait repousser la paix offerte par un ennemi vainqueur (2).

    Mommsen a pu, cependant, le présenter comme un novateur, un démagogue révolutionnaire, presque un précurseur des Gracques (3). Novateur, il l'est, en effet. Tout en contestant aux plébéiens l'accès au consulat et l'égalité des droits religieux, il les favorise en faisant entrer au Sénat jusqu'aux fils d'affran­chis qui possèdent le cens nécessaire. Il inscrit dans les tribus les citoyens qui ne possèdent pas de propriété foncière et con­fère à la fortune mobilière des droits égaux à ceux qui demeu­raient jusque-là attachés à la possession de la terre (4). Sur­tout, il fait divulguer par son questeur Cn. Flavius les for­mules d'action juridique dont la connaissance était réservée aux patriciens. La différence entre son rôle politique et celui des Gracques est que les Gracques s'intéressent aux déshérités de la plèbe, tandis que lui favorise les plébéiens fortunés. Il comprend la puissance nouvelle que constitue entre leurs mains la richesse mobilière et, tout en voulant conserver l'exercice du pouvoir aux seuls patriciens, il s'efforce d'agréger au vieil Etat aristocratique les meilleurs des plébéiens.

    Il  imite,   dit   Mommsen,   Clisthènes  et  Périclès. 

 

(1) T. L iv., 10, 7 ; cf. 9, :A.

(2) Cic., de Senect.,6; Brutus, 16 ;PLUT., Pyrrhus, 19.

(3) mommsen, CXII, 1, 287 sq.

(4) E. âlbertini, La Clientèle des Claudii  X, 24, 1904, p. 248 sq.

 

Il prend modèle, pense M. Pais, sur Denys et Architas de Syracuse (1). Que la connaissance de la politique grecque et surtout sici­lienne ne soit pas étrangère à l'origine de ses idées, est fort vraisemblable. Mais les réformes qu'il accomplit semblent plus simplement l'effet d'une intelligence romaine s'efforçant de consacrer officiellement un progrès déjà accompli et de le faire servir au bien de l'Etat. Appius Claudius cherche à adapter l'organisation patricienne de la République à un état social nouveau et à l'extension nouvelle de la puissance romaine. Il voudrait légitimer, au moins dans une certaine mesure, la situation acquise par la plèbe dont les traditions constituent un lien entre les diverses régions de l'Italie et Rome leur nouvelle capitale. Appius Claudius est un patricien romain éclairé, non un démagogue.

    Il connaît le droit et sait user habilement de la parole. Cette science et cet art n'étaient pas des nouveautés à Rome. Tite-Live oppose Claudius aux militaires maladroits en politique comme Fabius et Decius et indique qu'il vaut mieux au Forum et dans l'administration que comme général (2). Il est en outre moraliste et poète. La souplesse de son esprit doit-elle le mettre en dehors de la lignée romaine ? Il avait composé, en vers saturniens, un recueil de sentences, qu'au dire de Cicéron admirait Panaetius (3). Était-ce simplement une imitation des vers dorés pythagoriciens populaires dans l'Italie méridionale ? On a cru pouvoir y reconnaître aussi l'influence de la comédie nouvelle et, en particulier, de Philémon (4). Certes, les Romains de ce temps qui, depuis trente ans, combattaient et vivaient de la Campanie à l'Apulie, avaient connaissance de cette littérature. Mais des maximes comme celles qui nous sont transmises sous le nom d'Appius Claudius,

 

(1) E. pais, CXXII, p'. 294.

(2) T. Liv., 10 23.

(3) Cic., Tusc., 4, 2, 4.

(4) F. marx, Zeitsch. f. oenler. Gymn., 1897, p. 217,394.

 

« chacun est l'artisan de sa propre fortune » — « le travail vaut mieux, pour le peuple romain, que l'oisiveté » — « à la vue d'un ami, oublie tes propres misères » — paraissent aussi bien le résumé de l'expérience pratique du paysan latin, telle qu'elle s'exprime encore aujourd'hui en des proverbes innombrables et souvent d'une savoureuse finesse.

    L'influence grecque sert au Latin, semble-t-il, à déga­ger sa propre originalité. C'est peut-être la connaissance du grec qui a décidé Appius Claudius à réintroduire dans l'alpha­bet latin la lettre G. Mais le caractère lui-même est nouveau; il prend la place d'une lettre grecque, le Z, qui est éliminé comme inutile. C'est un fait de phonétique proprement latin que consacre le remplacement officiel de s intervocalique par r : Furii, au lieu de Fusii. De telles réformes indiquent un censeur subtilement curieux des questions grammaticales.

    L'œuvre la plus mémorable d'Appius Claudius et qui témoigne le mieux du développement de la civilisation romaine de son temps, c'est la construction du premier aque­duc et de la grande route qui a conservé son nom.

    Par tradition ancestrale, les Romains étaient experts en tra­vaux de drainage. Mais l'idée d'amener en ville les eaux d'une source lointaine est assez différente de celle que réali­saient les innombrables cuniculi de la campagne latine. Elle fut inspirée, sans aucun doute, par quelque exemple remarqué en Apulie, riche en villes mais pauvre en eaux. Syracuse, la véri­table capitale de toute l'Hellade d'Italie, avait son aqueduc dont les canaux souterrains aboutissaient à la citadelle. Comme l'aqueduc de Syracuse, l’Aqua Appia était en majeure partie souterraine. Elle captait les eaux d'une source située non loin de l'Anio, à 16 kilomètres et demi de Rome. La conduite ne sortait du sol qu'à son entrée en ville où elle traversait sur des arches, près de la porte Capène, la dépression entre le Cœlius et l'Aventin, sur une distance d'environ soixante pas (90 mètres). Quarante ans plus tard, en 272, le censeur M. Curius Dentatus fit construire un second aqueduc, souterrain encore dans tout son cours, sauf aux abords de l'Esquilin. Les arcades n'attei­gnaient encore qu'une longueur de 300 mètres. C'est seule­ment au milieu du II ème siècle avant Jésus-Christ, en 144, que l'Aqua Marcia, sur un total de 92 kilomètres en eut 11 sur arcades. Les premiers aqueducs représentent donc encore une œuvre de drainage plutôt que d'architecture. Ils eurent sans doute des modèles grecs, mais leur construction repose sur les plus anciennes traditions techniques des paysans latins.

    On ne saurait méconnaître l'ampleur de conception dont témoigne l'établissement de la Via Appia, entre Rome et Capoue, à travers les Marais Pontins.

    D'autres routes existaient avant celle-là dans l'Italie ancienne. Les relations entre l'Italie du centre et du sud avaient été assurées de tout temps par celle qui devint la Via Latina, de Rome à Bénévent. La Via Salaria, qui de la côte conduisait en Sabine, paraît également fort ancienne. Les Étrusques, bien avant le IV ème siècle, avaient construit de belles et bonnes routes. Les Grecs les avaient multipliées dans l'Italie méri­dionale. Là encore, de vieilles traditions indigènes rencon­traient des exemples étrangers.

    Suivant la tradition, ce seraient les Carthaginois qui, en Sicile, auraient enseigné aux Romains l'art de construire des routes. Le rôle des Carthaginois s'est borné, semble-t-il, à introduire en Sicile l'usage du mortier à la chaux, qui par la Grande-Grèce parvint aux Romains. C'est précisément l'emploi du mortier qui distingue la Via Appia des anciennes voies latines et de celles de l'Etrurie. Les fouilles ont permis de reconnaître dans ses substructions les quatre couches dont la superposition est demeurée classique jusqu'à la fin de l'époque romaine : à la base, le statumen, en pierres plates, destiné à l'assèchement, puis une première couche de béton grossier (rudus) ; au-dessus, une seconde couche plus épaisse de béton fin (nucleus), enfin le summum dorsum, soit de gra­vier, soit de dalles.

Le dallage de la Via Appia ne fut exécuté que peu à peu, dès le début du III ème siècle pour les sec­tions voisines de Rome, sous l'Empire seulement, aux abords de Terracine.

    Le premier établissement de la route n'en comportait pas moins des travaux d'art considérables dont on admire aujour­d'hui encore la hardiesse et la perfection : un aménagement en corniche au bord des Monts Albains, dans le voisinage d'Ariccia et une chaussée en remblai de trois à quatre mètres de haut sur une longueur de 28 kilomètres à travers les Marais Pontins. Sous l'empire, Stace qualifiait encore la vieille construc­tion d'Appius Claudius de Regina viarum, la reine des routes.

    Si, dès le premier contact intime avec les Grecs d'Italie, Rome atteint ainsi la perfection dans la construction de ses routes et aqueducs, si la monnaie qu'elle émet alors, sans tâtonnements, circule immédiatement dans toute l'Italie, si la ciste romaine de Novios Plautios apparaît comme un modèle au milieu de toute la série prénestine, si l'architecture latine réussit à intro­duire en Campanie, à Paestum même, à côté des plus majes­tueux exemples du temple grec, le temple étrusco-latin à podium, c'est qu'une longue tradition indigène soutient cette soudaine éclosion. Les exemples de la Grande-Grèce fruc­tifient à Rome parce qu'ils y trouvent un terrain préparé et qu'ils n'y sont pas entièrement nouveaux. L'Étrurie d'abord, puis les relations avec l'Italie grecque, établies dès le début de la République et obscurément poursuivies durant la période latine, ont peu à peu éduqué les Romains. Un caractère comme celui d'Appius Claudius, disait Niebhur, n'étonnerait pas en Grèce, il paraît étranger dans l'histoire romaine. Il nous semble, au contraire, représenter de façon parfaite cette union de l'expérience ancienne et des tendances nouvelles.

    C'est faire tort aux Romains que de chercher toute leur ori­ginalité dans leur grossièreté. Des paysans têtus et des soldats bornés n'auraient jamais fait souche d'un grand peuple. Il ne convient pas d'opposer Rome des premiers siècles au reste de l'Italie, mais bien plutôt de chercher à distinguer chez elle l'héritage des anciennes civilisations italiennes qu'elle a absorbées et dont elle s'est assimilé la substance.

    Qu'elle ait, en outre, possédé son caractère propre, nous n'en disconviendrons pas. Elle a, au début du V ème siècle, rejeté l'hégémonie étrusque pour s'agréger étroitement aux peuples campagnards des monts Latins et Sabins. Puis, elle eut à lutter âprement pour la vie, par le travail et par la guerre. Les circonstances imposèrent à son enfance le sens des réa­lités, une discipline exacte et une longue pauvreté. Delà, peut-être, dans la suite de son existence, la timidité de l'imagina­tion, l'habitude de l'observation morale, le souci de la pra­tique et de la logique.... Cui non risere parentes. Quels que soient ses mérites, le Romain n'a jamais le charme du Grec. L'ampleur de la conception ne rachète pas chez lui l'absence de fantaisie ; son idéal ne se détache pas du sol. Il a trop appris à calculer; son raisonnement ne perd jamais de vue l'action qui en sera la conséquence. L'art sera toujours inté­ressé ou bien il sentira l'effort appliqué de l'écolier.

    L'esprit romain ne manque cependant ni d'activité, ni de souplesse, ni de finesse. Il tient aux traditions éprouvées par l'usage, il n'en est pas moins curieux des expériences et des idées étrangères. Il emprunte avec discernement les institu­tions, les idées et les arts de ses voisins. Il n'imite pas servilement et imprime à ce qu'il adopte un caractère propre. Dès les siècles anciens que nous venons de considérer, la faculté d'assimilation des Romains paraît aussi développée que leur originalité, Rome a triomphé de toute l'Italie, non parce que son peuple était de tous demeuré le plus fruste, mais parce que, devenu sensiblement l'égal des autres en civilisation, il se trouvait plus discipliné et plus énergique.

 

CHAPITRE  IV

L'ANCIENNE RELIGION ROMAINE

Comme l'ensemble de la civilisation romaine, la religion présente un mélange d'anciennes traditions obstinément main­tenues et d'emprunts.  « Les plus anciennes institutions reli­gieuses, disait Cicéron, sont les meilleures, parce qu'elles sont les plus proches des dieux (1). » Du temps de Cicéron, en effet, et même jusqu'à la fin de l'Empire, le calendrier dont l'établis­sement était attribué à Numa continua à régler l'année reli­gieuse du Romain. On célébrait suivant les vieux rites des fêtes dont le sens s'était perdu. On en célébrait d'autres aussi, et les dieux nouveaux venus de Grèce ou d'Orient avaient pris dans le Panthéon romain la place occupée par des divinités primitives dont les érudits ne connaissaient plus guère que le nom. Le respect des plus anciennes institutions n'avait pu empêcher la religion de suivre l'évolution politique, sociale et intellectuelle de Rome.

    On pourrait essayer de distinguer, dès l'époque ancienne, le fonds religieux primitif de ses transformations successives et de noter les apports des différents peuples d'Italie, Sabins, Etrusques, Campaniens, avec lesquels les Romains se sont trouvés en contact. Mais si nous connaissons assez bien, grâce à un ensemble de documents soit littéraires (2),

 

(1) Cic., de Legib., 2.

(2) La plupart des renseignements épars chez les érudits, les glossateurs et les Pères de l'Église, en particulier saint Augustin, proviennent de Varron et des savants de l'époque d'Auguste comme Verrius Flaccus.

 

soit épigraphiques (1), l'aspect de la vieille religion romaine (2), les ren­seignements précis nous font défaut au contraire sur la plu­part des cultes italiques. Les premières transformations et les premiers mélanges paraissent antérieurs à l'état le plus ancien dont les Romains aient noté le souvenir. Et puis ces perpé­tuelles analyses, forcément mêlées de beaucoup d'hypothèses, finissent par faire perdre de vue la réalité des faits. Essayons plutôt de noter ce que furent les conceptions religieuses du début de l'époque historique et d'en dégager les caractères généraux. Cette religion n'a que peu de traits communs avec celle de la période classique. Les croyances oubliées n'en ont pas moins marqué leur empreinte dans l'imagination et le caractère romain. La gravité romaine, par exemple, semble faite, pour une bonne part, du respect de ces dieux dont la men­talité primitive avait partout multiplié la présence. Et surtout, au point de vue qui nous occupe, une vue d'ensemble du sys­tème religieux ancien complétera et précisera l'idée que nous pouvons nous faire de la civilisation romaine des premiers siècles de la République.

 

I

la CONCEPTION ROMAINE   DE   LA DIVINITÉ   ET   LES DIEUX PRINCIPAUX.

On connaît l'admirable tableau que trace Fustel de Coulanges de la vie religieuse du Romain (3) :

« Sa maison est pour lui ce qu'est pour nous un temple ; il y trouve son culte et ses dieux. C'est un dieu que son foyer, les murs, les portes, le seuil sont des dieux, les bornes qui entourent son champ sont encore des dieux.

 

(1) En particulier le calendrier officiel, datant du début de l'Empire, dont les fragments ont été retrouvés au Forum en 1893.

(2) On trouvera les faits en particulier dans G. wissowa, CLXX, et une vue d'ensemble extrêmement pénétrante et bien documentée chez W. warde  fowler, CLXVII.

(3) LXXVIII, p  254 sq.

 

Le tombeau est un autel et ses ancêtres sont des êtres divins. Chacune de ses actions de chaque jour est un rite... La naissance, l'initiation, la prise de la toge, le mariage et les anniversaires de tous ces événe­ments, sont les actes solennels de son culte... Chaque jour il sacrifie dans sa maison, chaque mois dans sa curie, plusieurs fois par an dans sa gens ou dans sa tribu. Par-dessus tous ces dieux, il doit encore un culte à ceux de la cité. Il y a, dans Rome, plus de dieux que de citoyens... » Prenant un exemple, préci­sément à l'époque que nous étudions ici, Fustel de Coulanges montre Camille, cinq fois dictateur et qui vainquit dans plus de dix batailles, prêtre autant que guerrier.

    « Enfant, on lui a fait porter la robe prétexte qui indique sa caste et la bulle qui détourne les mauvais sorts. Il a grandi en assistant chaque jour aux cérémonies du culte ; il a passé sa jeunesse à s'instruire des rites de la religion. Il est vrai qu'une guerre a éclaté et que le prêtre s'est fait soldat... Un jour vint où l'on songe à lui pour la dictature. Ce jour-là, le magistrat en charge, après s'être recueilli pendant une nuit claire, a consulté les dieux : sa pensée était attachée à Camille dont il prononçait tout bas le nom et ses yeux étaient fixés au ciel où ils cherchaient des présages. Les dieux n'en ont envoyé que,de bons ; c'est que Camille leur est agréable, il est nommé dictateur. Le voilà chef d'armée, il sort de la ville, non sans avoir consulté les auspices et immolé force victimes. Il a sous ses ordres beaucoup d'officiers, presque autant de prêtres, un pontife, des augures, des aruspices, des pullaires, des victimaires, un porte-foyer... »

    On peut nier l'existence de Camille; on n'en reconnaît pas moins son image, plus ou moins atténuée, plus ou moins sin­cère, suivant les temps, dans tout magistrat et même dans chaque citoyen de Rome, jusqu'à la fin des temps antiques.

    Un tel état d'esprit représente dès l'époque de Camille un hé­ritage extrêmement ancien. C'est très certainement celui de l'époque préhistorique : il est très antérieure Rome elle-même. Il correspond en effet, aussi exactement que possible, à celui que les études d'ethnographie moderne nous ont fait connaître chez les peuples demeurés à un état de civilisation primitif.

    Pour le primitif, comme pour le Latin d'avant l'histoire, la distinction si tranchée dans les sociétés modernes du sacré et du profane, du spirituel et du monde matériel, n'existe pas. De toute part, le primitif se sent entouré de forces mystérieuses, intangibles et invisibles, qu'il ne définit pas, dont il ne sau­rait calculer le nombre, mais dont il sait bien que dépendent, à tout instant, son sort, celui de tout ce qui lui tient à cœur, ses entreprises, ses biens, sa famille, sa cité. Toute chose est dieu, le rocher, la terre, l'arbre, la source, l'animal, le ciel. Lui-même participe au divin, chacun de ses gestes, chacune de ses paroles comporte des répercussions à l'infini dont il ne peut se rendre compte. Certains moments de son existence possèdent une puis­sance particulière ou sont au contraire spécialement sensibles et vulnérables à ces forces partout éparses. Quelques hommes, soit pardon naturel, soit en vertu d'une initiation ou seulement d'un acte même involontaire sont censés être en rapports plus étroits avec le divin ; ils savent le moyen d'agir sur ces forces cachées. Ces moyens sont des formules ou des rites, qui agissent par eux-mêmes, qui chassent le mal, attirent, fortifient et multi­plient le bien. Le Romain, comme le primitif, a en ces for­mules, en ces rites et dans les personnes qui en connaissent le secret, une confiance aveugle, inébranlable, une foi que ne saurait entamer l'expérience. Le magicien est roi. Le roi, ou le magistrat qui le remplace, est nécessairement magicien.

    On ne saurait, pour une telle époque, parler ni de dieux, ni de génies, ni de liaisons nécessaires de volontés et d'actions. Esprit, matière, forme extérieure, substance, causalité, sont des catégories qui n'existent pas pour le primitif. Il n'y a pas des choses d'une part et des esprits d'autre part, il n'y a pas d'ac­tions mécaniques, il n'y a pas de lois de la nature. Il y a des forces en toute chose et ces forces ne connaissent d'autre loi que leur caprice ou les contraintes qui leur sont imposées par des forces supérieures à elles. Ce n'est même pas l'homme qui agit ; ce n'est pas le maçon qui construit la maison, le général qui remporte la victoire, la lance qui tue, c'est la force qui est dans le maçon qui détermine celle qui est dans la maison, c'est celle du chef ou de la cité qui l'emporte sur celle de l'en­nemi, la lance n'est que le signe accidentel du combat de forces dont résulte la mort. Antérieure à la logique, une telle men­talité est longtemps demeurée plus forte qu'elle. Elle n'a cédé que peu à peu, à Rome comme ailleurs. Ni à Rome, ni ailleurs, pas même chez nous à l'époque moderne, elle n'a jamais com­plètement disparu.

    Les traces en sont innombrables dans la religion romaine ancienne, infiniment plus développées, nous semble-t-il, que dans la religion grecque où elles ne se découvrent plus qu'étouf­fées sous le mythe ou à l'origine du rite. Héritière du long développement intellectuel des civilisations préhistoriques de la Méditerranée, la Grèce est parvenue, dès l'époque ionienne et les poèmes homériques, à la conception de dieux personnels qui pensent, veulent et agissent. Le fond même de la religion romaine est demeuré beaucoup plus primitif. Les dieux autochtones sont à peine des dieux; ils n'ont ni forme, ni person­nalité, ni volonté. Ils ne se sont déterminés et paraissent n'avoir reçu de noms que peu à peu, d'après la fonction qu'ils exercent ou le lieu où ils sont censés résider, ou même bien souvent d'après la formule ou le rite destiné à agir sur eux (1). Défaut d'ima­gination, dira-t-on. Non pas, mais imagination qui demeura

 

(1) Anna Perenna, par exemple, la déesse de la nouvelle année, semble née de la formule du souhait annare perennareque commode liceat.

 

liée beaucoup plus longtemps qu'ailleurs par les formes pri­mitives de la pensée humaine et qui ne s'en dégagea que pour trouver autour d'elle une mythologie déjà toute formée qu'elle adopta.

    Les circonstances politiques semblent avoir appris au Romain, de très bonne heure, peut-être dès l'époque préhistorique, à concevoir un dieu supérieur, plus fort que tous les autres, celui qui préside aux destinées du groupe, qui représente primiti­vement la force ou le génie du peuple. Mais ce dieu social n'a jamais supprimé les autres et ne s'est pas substitué à eux dans leurs fonctions propres. Le Jupiter romain ne s'est pas trouvé relégué dans le firmament ou au sommet de quelque Olympe où son rôle se serait réduit chaque jour, pour aboutir finalement à une sorte de présidence virtuelle au jeu des lois de la nature. Il ne fut jamais qu'un dieu semblable aux autres, agissant comme eux dans un cercle nettement défini, et non pas un dieu suprême auquel les autres se seraient trouvés subordonnés. L'hellénisme seul lui donna la toute-puissance.

    Tout en conservant une conception du divin encore engainée dans la mentalité primitive, le Romain du temps de Camille n'est cependant plus un primitif. Par l'Étrurie, par la Grande-Grèce et la Sicile, les idées méditerranéennes ont pénétré sa ville et se sont, en partie déjà, imposées à son esprit. Il a orga­nisé sa vie politique et sociale. Sa religion, déjà, forme un tout qui apparaît régulièrement organisé.

    La famille, tout d'abord, groupe autour d'elle un bon nombre des cultes qui demeurèrent vivaces assez longtemps pour être recueillis par la religion officielle de l'époque clas­sique. Le foyer domestique est l'autel familial devant lequel le père consacre par des rites traditionnels tous les actes qui touchent à la vie des siens. C'est au feu du foyer qu'il pré­sente, en l'élevant dans ses bras et en l'annonçant comme sien, l'enfant qui vient de naître. C'est devant cet autel, dont elle sera la servante, qu'est amenée la nouvelle épouse, pour partager avec son mari le gâteau sacré de la confarreatio. A côté du foyer, l'armoire aux provisions, penus, a ses dieux bienveillants et généreux, les Pénates. Les autels de Pompéi nous les montrent sous forme de génies légers, couronnés de fleurs, court vêtus et dansant joyeusement au milieu de l'envol de leurs bandelettes. Les diverses parties de la maison ont ainsi leur rôle divin. Limentinus, le seuil accueille les gens de la maison et écarte les importuns. Forculus est la puissance protectrice de la porte ; Cardea, celle des gonds. Janus à double visage, que l'on explique souvent comme représentant la porte—janua—à double face, semble plutôt le dieu qui veille, à droite et à gauche, sur ses abords, le défenseur par excel­lence du groupe qui habite la maison, le village ou la ville. La porte monumentale aurait été dénommée d’après lui et non lui d'après la porte.

    Chacun des actes de la vie familiale évoque ainsi un génie. Nous en connaissons quelques-uns par saint Augustin citant Varron. Lorsque l'enfant naît, Cunina veille sur son ber­ceau, Rumina lui enseigne à prendre le sein, Educa et Polina le font manger et boire, Statulinus le tient debout, Fabulinus le fait parler. Les Actes des Frères Arvales nous appor­tent un autre exemple de cette multiplication des divinités. Il s'agit un jour d'enlever un figuier qui avait poussé sur le toit de Dea Dia. Pour ce faire on invoque l'intervention de Deferunda qui l'enlèvera, de Coinquenda qui l'ébranchera, de Commolenda qui le coupera en morceaux, de Adolenda qui le brûlera. En sacrifiant à Tellus et à Cérès pour les travaux des champs, le flamine, indique un texte ancien (1), invoque Vervactor pour le premier labourage, Redarator pour le second, Imporcitor pour le hersage, Insitor pour les semailles, Oberator pour le fumage, Occator, Sarsitor, Subrincator, Messor, Convector, Conditor, Promitor.

(1) fabius pictor, ap. serv., ad Georg., 1, 21.

 

Dieux, Génies, disons-nous improprement; survivances bien plutôt des temps antérieurs aux dieux et aux génies tels que nous les concevons d'après les Grecs et l'époque classique, des temps où toute chose, tout être, tout acte était divin, où le divin ne se distinguait pas de la nature où ce n'était pas l'homme mais une force indéfinie qui coupait l'arbre, qui remuait la terre et faisait pousser la moisson.

    Ce sont des dieux de ce genre, imparfaitement personnifiés, artificiellement et tardivement nommés, que nous trouvons en majorité dans le calendrier traditionnellement attribué à Numa et qui ne doit représenter qu'un premier essai de sys­tématisation de l'ancienne religion datant du début de la République. La plupart se trouvent en rapports étroits avec la vie agricole : Pales, dieu ou déesse, dont la fête se célèbre le 21 avril, règne sur les troupeaux ; Faunus, Lupercus, nommé, semble-t-il, d'après le rite des Lupercalia destiné à écar­ter le loup (15 février), ont un rôle analogue. La richesse des moissons est confiée à Ops unie au dieu de la grange Consus qui cache et conserve. Les Opiconsivia se célèbrent le 25 août, vers le moment où l'on rentre les moissons, les Opalia le 19 décembre, à la fin de l'année agricole, vers le même mo­ment que les Saturnales (19 décembre). Les fêtes agricoles reprennent le 15 avril avec les fêtes des semailles au cours desquelles on sacrifie à Tellus des vaches pleines pour favo­riser sa fécondité. Le 19 avril viennent les Cerialia en l'hon­neur de Cérès, le 25 avril les Robigalia pour conjurer Robigo ou Robigus, la rouille qui gâte les blés.

    De cet essaim de numina, c'est-à-dire de volontés, d'éner­gies ou de forces, quelques-unes se détachent qui devinrent de véritables dieux : Saturne, Janus, Jupiter, Mars, Quirinus, Neptune, Vulcain.

    Saturne sembleprimitivement le génie des semailles (Sala). Il serait le plus ancien des dieux de l'Italie. Lorsque les Aborigènes pénétrèrent dans le Latium, ils l'y auraient trouvé régnant paisiblement sur les Sicules leurs prédécesseurs. C'est lui qui les avait réunis en un peuple ordonné ; il leur avait appris à se nourrir de lui et, presque sans travail, racontait la postérité, fournissait en abondance à tous leurs besoins. La jeunesse de Saturne avait été l'âge d'or. Aussi, au printemps et surtout en hiver, figurait-on, pendant quelques jours, le retour de l'âge d'or pour rajeunir Saturne ; c'étaient les Saturnales. Plus de maîtres, plus de serviteurs, plus d'esclaves, plus de travail, plus de propriété privée; la joie seule devait régner. Chacun revêtait comme il lui plaisait les vêtements des autres, buvait et mangeait son saoul. Les Saturnales de décembre ont disparu ; notre Mardi gras perpétue celles du printemps. Un homme jeune et fort, semble-t-il, représentait le dieu ; à l'issue de la fête, lui ou son simulacre était sacrifié au dieu pour lui apporter sa force et sa jeunesse, comme aujourd'hui encore, on brûle solennellement le bonhomme Carnaval. Il y a un ancien dieu et des souvenirs méditer­ranéens, semble-t-il, dans Saturne et dans la légende de son âge d'or.

    Janus, que nous trouvons réduit au rôle modeste de portier vigilant, doit avoir été de bonne heure un dieu puissant, génie du ciel et prédécesseur de Jupiter, comme Saturne était le génie de la terre. Le premier mois du cycle solaire annuel porte soir nom ; sa fête se célèbre le 9 janvier. Son nom Janus-Dianus indique en lui le même numen dont Diana est la per­sonnification féminine. Diane, semble-t-il, est dans le Latium la divinité de la végétation renaissant chaque année et dont la force ne doit jamais s'affaiblir. Elle est, au bord du lac de Némi, la déesse de la forêt, Diana Nemorensis. Le meurtre rituel de son prêtre, lorsqu'il n'a plus la force suffisante pour être victorieux, doit assurer, en le remplaçant par un plus fort, la perpétuelle fécondité de la divinité.

    II y a à Rome de nombreux Jupiters. Celui qui règne au Capitole, entre Junon et Minerve, est étrusque. II ne figure pas dans le calendrier de Numa. Celui que l'on fête chaque mois au jour des ides et auquel s'adressent les rites des Vinalia (23 avril et 19 août), des Meditrinalia le 11 octobre où l'on boit le vin nouveau en prononçant la formule :

velus novum vinum bibo,

 veleri novo morbo medeor

je bois le vin vieux et  nouveau, je suis  guéri des maladies anciennes et nouvelles.

ce Jupiter, qui préside encore aux cérémonies du Regifugium et du Poplifugium,  fuite du roi, fuite du peuple, semble pré­senter quelques analogies avec Janus.  Son flamine porte  le titre de Flamen Dialis. Il n'est probablement pas très différent non plus du Jupiter Latiar ou Latial, divinité ethnique com­mune aux tribus latines, dont le sanctuaire occupait le som­met du Monte Cavo, au centre des Monts Albains. Mais Jupiter latin  n'a rien de commun,  primitivement, avec Zeus  hellé­nique. Il n'a pas de traits, il n'est  pas  le roi  divin dont un froncement de sourcils ébranle le ciel et la terre. Il est multiple et se trouve divisé en autant de personnages que d'emplois : Jupiter Lucetius, génie du ciel lumineux,  Jupiter Elicius, Fulgur,  Summanus, dieu du ciel orageux, de la foudre, de l'éclair ; il est l'aérolithe qui tombe du firmament, probablement aussi la vieille hache de pierre mystérieuse dans laquelle on voit un instrument venu du ciel, Jupiter Lapis. Il est celui par qui l'on jure, Dius Fidius. Dans le gâteau nuptial, il pré­side  à  l'union  des  époux,  Jupiter   Farreus. On le vénère, comme l'indique l'épithète  de pater régulièrement accolée à son  nom,   mais on ne   cherche   pas  à le  connaître  et à le définir.

    Si Mars est incontestablement devenu à l'époque classique le dieu de la guerre protecteur des armées romaines, son carac­tère original demeure incertain. Il représente plutôt, lui aussi, un dieu agraire, le génie de la végétation printanière. On s'expliquerait difficilement, s'il avait été toujours un dieu guerrier, le nom d'Arvales porté par ses prêtres et le carac­tère de la fête des Ambarvalia, la procession qui faisait, au printemps, le tour des champs pour les purifier et en favoriser la fécondité.  D'autre part, les Saliens, qui dansent armés et dont le costume est celui des soldats romains du VI ème ou V ème siècle, sont aussi des prêtres de Mars. La double fête de Mars, au prin­temps et en octobre, semble bien correspondre à une lustration de l'armée avant son départ en campagne et à une purification à son retour. Le 14 mars, les Equirria sont une lustration des chevaux ; le 19, vient la  lustration des boucliers, le 23, celle des trompettes, Tubilustrium et la procession dansante des Saliens. A l'automne, les cérémonies se répètent, comme des rites de

sortie ; aux ides, le 15 octobre, le sacrifice d'un cheval ; le 19, après l'Armilustrium, les Saliens rentrent leurs boucliers. Le double caractère des fêtes du dieu, Ambarvalia, Armilustrium, et du dieu lui-même, peut s'expliquer par le fait que le printemps, qui marque la reprise des travaux champêtres, est aussi la saison où les armées entrent en campagne. Le même dieu printanier préside aux entreprises simultanées du paysan et du soldat.

    Qu'était autrefois Neptune, devenu un grand dieu par suite de son identification avec Poséidon ? Qu'était Volcanus avant de devenir l’Hephaistos romain? Nous l'ignorons (1). D'autres dieux ou déesses, importants sans doute, puisqu'ils avaient leur flamine, nous sont encore plus inconnus : Carmenta, fêtée les 11 et 15 janvier, Falacer, Furrina, Volturnus. Une déesse Caca semble avoir anciennement joué, sur le Palatin, le rôle de déesse du feu que Vesta remplira plus tard au Forum.

 

(1) Neptune était particulièrement honoré à Véies et Volcanus à Ostie. Sur ce dieu, cf. carcofino, XLII, p. 87 sq.

 

Ce ne sont là que quelques-uns parmi les dieux connus, dii certi. A côté d'eux existe encore un nombre infini de dieux indéterminés, dii incerti, qui se révèlent au fur et à mesure des occasions, et cela, jusqu'en pleine époque historique. Lorsqu'on commença à battre monnaie, un dieu Aescolanus vint présider à cette opération. La frappe de l'argent eut encore son dieu, Argentinus, mais non plus celle de l'or. Un dieu jusque-là inconnu, Aius-Locutius, prévint les Romains, en 390, de l'approche des Gaulois. En 211, lorsque Annibal rebroussa chemin après avoir caracolé avec ses cavaliers numides sous les murs de Rome, sa retraite fut attribuée à l'ordre formel de Rediculus Tutanus. Ce fut la dernière des révélations divines à Rome.

    Des dieux vaquent ainsi en nombre infini, non seulement dans le Latium, mais par tout le monde. Ceux des voisins sont puissants aussi : il importe pour le Romain de se les concilier. Aucune répugnance ne s'oppose à leur adoption. A côté des dieux indigènes, dii indigetes, la piété romaine invoque, tous ensemble, les dieux étrangers dont plusieurs se trouvent d'ailleurs intronisés à Rome, dii novensiles ou novensides, les dieux nouvellement installés. La formule de dévotion pro­noncée par Decius nous donne une idée de la complexité du Panthéon primitif : Janus, Juppiter, Mars Pater, Quirinus, Bellona, Lares, divi novensiles, divi indigetes, divi quorum est potestlas nostrorum hostiumque (1). Ces dieux nouveaux seraient pour la plupart, d'après Varron, d'origine sabine (2), comme Ferronia dont le lieu de culte, près du lac Capène, au pied du Soracte, était fréquenté par les bergers sabins, ou Vacuna qui, à Reate, semble avoir été une Vesta. D'autres sont grecs, Mercure, Apollon, Castor et Pollux, Hercule.

 

(1) T. Liv., 8, 9.

(2) varr.,  de Ling.  Lat., 5   10,  74.

 

Plusieurs sont les dieux de cités vaincues que Rome a recueillis : Junon Reine, de Veies, Juturna de Lavinium, la Fortune de Préneste. Ce sont encore tous ceux qui corres­pondent à des idées ou à des faits nouveaux : les Tempestates dont les honneurs ne doivent dater que de la naissance d'une marine romaine, Salus, Spes, Honos, Virtus, Concordia, abstractions qui ne se trouvent en aucune façon étrangères à côté des plus anciennes divinités. C'est aussi parmi les dieux nouveaux qu'il faut ranger les dii Consentes, ceux qui sont ensemble et forment le conseil de Jupiter, six dieux et six déesses d'origine gréco-étrusque, dont les statues dorées se voyaient au Forum, au pied du Capitole et qui furent iden­tifiés plus tard avec les douze grandes divinités du Panthéon hellénique. Toute l'Italie ancienne est ainsi représentée à Rome par ses dieux.

    Parmi ces divinités il en est de grandes, celles qui ont une fonction importante, et de petites, celles dont l'action se res­treint à un dieu particulier ou à des intérêts réduits. Mais on n'aperçoit à l'origine des dieux ou de leur classement aucune grande hypothèse cosmologique, aucune conception d'en­semble de l'ordre du monde, aucun horizon un peu large. Il est des dieux dans le ciel, sans doute : Janus, Jupiter sont des dieux célestes. Mais la contemplation du ciel absorbe peu le Romain. Il vit sur la terre, il s'inquiète surtout des dieux de la terre; il tire sa subsistance de la fécondité des champs, la plupart de ses dieux veillent sur ses champs. Peu lui importe le monde, le mystère de la vie et de la nature. Ce qui l'oc­cupe, c'est sa famille, sa maison, son domaine, son troupeau, sa moisson, sa ville aussi et son peuple. Pour tous ces intérêts, il ne trouve jamais assez de dieux familiers et serviables. Il remplace la qualité par la quantité.

    Le divin étant conçu comme une force mystérieuse répandue dans toute la nature, rien ne s'oppose à ce qu'il réside dans des objets matériels ou des animaux. Il fut un temps où le génie du silex faisait la puissance de l'homme. Il était naturel que le silex fût dieu. Jupiter Lapis en représente un souvenir. La force nuisible ou utile des animaux avait également quelque chose de divin, tout aussi bien que celle de l'arbre, de la source ou du fleuve. Quelques traces de ces imaginations sub­sistent dans le culte et la légende. Les Lupercales semblent avoir été à l'origine un rite destiné à agir sur la force divine du loup, pour l'écarter des troupeaux. Des rapports certains unissent Mars et le dieu loup; le loup lui est consacré; une louve nourrit Romulus et Remus dont Mars est le père. L'aigle est l'attribut du dieu céleste Jupiter; les oiseaux par lesquels la divinité manifeste ses volontés ont aussi quelque chose de divin. Le pic semble avoir été dieu national dans le Picenum. Mais nous ne trouvons pas, dans l'Italie ancienne, de traces précises d'un culte proprement totémique, où le génie de l'animal s'identifie avec celui de la tribu, où l'animal est conçu comme le père des hommes et où des rites particuliers renou­vellent périodiquement la communion entre le groupe social et son ancêtre divin. L'esprit romain est trop soucieux de pré­cision et d'utilité pratique pour s'attacher à de tels mystères. Les dieux, animaux ou autres, ont une fonction, ils sont faits pour servir ou, du moins, il s'agit de les empêcher de nuire. On ne conçoit pas d'union mystique entre l'animal et l'homme. Une force divine n'est pas moins présente dans l'homme, c'est le Genius. Le Genius du père de famille est en même temps celui de toute la famille; c'est lui qui en assure le bien-être, la prospérité et aussi la continuité. Il est le même que celui des anciens chefs de famille qui ont disparu ; il s'iden­tifie avec celui des ancêtres, et ce titre lui vaut un nouveau culte. Il faut le rendre favorable aux générations nouvelles, lui faire sa place dans la vie de la famille et sa part aux offrandes du foyer. Il faut surtout se garder de l'irriter en s'écartant des règles que sa volonté a autrefois fixées. Cette permanence du génie familial est une des bases de l'esprit conservateur romain; elle consacre à jamais le mos majorum, La mère de famille, elle aussi a son génie, sa Juno qui l'assiste dans tous ses actes. Elle l'a rencontrée au jour de son mariage sous le voile, d'où elle est sortie à une vie nouvelle, Juno Pronuba. Sa Junon fait son heureuse fécondité et faci­lite sa délivrance, Jana Lucina. Chaque femme et chaque homme a sa Junon et son Génie qui partage toutes les vicissi­tudes de son existence.

    Après la   mort, l'esprit qui est dans l'homme continue a vivre, mais d'une vie diminuée et obscure. Il est censé reposer dans la tombe où les parents viennent lui présenter leurs offrandes. Au sujet des morts, une seule idée paraît bien nette et immuable dans  l'ensemble de la tradition   romaine, c'est qu'ils ont impérieusement besoin des aliments dont  les vivants entretiennent leur existence. Le Génie a toujours quelque chose de matériel. Satisfaits, les morts sont les Mânes favorables — le mot manus, dans l'ancien latin, signifiait bon. Ils s'identifient avec les génies du groupe   familial   protec­teurs de la famille, souvent représentés, à Pompéi sous forme de serpents qui viennent prendre leur part des  offrandes déposées au foyer. Négligés par les vivants, ils souffrent et se vengent. Ils deviennent les Larves ou Lémures redoutables.

    C'est du culte des morts que Fustel de Coulanges croyait pouvoir faire dériver toute l'organisation de la famille et de l'état social antique. Ce culte occupe incontestablement une place considérable dans la vie familiale. Le Génie des ancêtres, incarné dans le père de famille, fait son autorité sur toute la gens; il se confond en quelque mesure avec le Génie de la gens elle-même et avec celui du foyer de la maison, centre de  la gens. Mais ces conceptions, d'ailleurs assez confuses, appa­raissent plutôt comme la conséquence que l'origine de l'orga­nisation familiale romaine. Le culte des morts lui-même semble une continuation de celui du Génie personnel des individus, qui lui-même ne fait que refléter l'idée générale de la vie et du monde dominant toute l'ancienne religion romaine.

    La représentation proprement romaine de la vie d'outre-tombe et du séjour des morts apparaît extrêmement vague. C'était là une préoccupation dépourvue d'intérêt pratique, un souci proprement individuel, auquel l'esprit romain n'attachait qu'une faible importance. Le Romain ne s'aventure pas plus dans les enfers que dans le ciel, il reste de préférence sur la terre solide. Mais il ne s'est pas soustrait à l'influence des idées courantes sur ce sujet chez les peuples ses voisins, Les déesses de la mort primitives, Mania mères des Mânes, Acca Larentia mères des Lares, sont peut-être elles-mêmes d'ori­gine étrusque (1). L'Orcus souterrain, où les morts se trou­vent rassemblés sous la domination d'un dieu puissant Vedius ou Dis Pater qui se prêtera à l'assimilation avec Pluton, semble inspiré soit par l’Etrurie, soit par la Grande-Grèce. L’Orcus deviendra plus tard l'Enfer de Virgile ; les fables grecques et étrusques s'y mêlent aux idées morales et méta­physiques du pythagorisme et de la philosophie grecque. La vieille religion romaine ne semble pas s'être inquiétée de sys­tématiser ces croyances de diverse origine.

    Dès l'époque primitive nous voyons alterner, dans les sépul­tures romaines, les rites de l'incinération et de l'inhumation, sans pouvoir suivre une évolution correspondante des idées relatives à la vie d'outre-tombe. La survie souterraine du Génie dans le tombeau semble s'accorder avec le rite de l'inhumation. La Terre-Mère, compagne primitive de Saturne, génératrice de toute vie, celle à laquelle on sacrifie le 15 avril une vache pleine pour la fécondité des troupeaux, apparaît conçue aussi comme celle qui reçoit dans son vaste sein tout ce qui a vécu. Déesse des morts, la Terre est étroitement asso­ciée aux Mânes. Aux Mânes et à la Terre-Mère, s'écrie Decius, je dévoue les légions et les troupes de l'ennemi, en même temps que moi-même (2).

 

(1) mueller-deecke, CXIV, 2, p. 101 sq. 

(2) T. Liv., 8, 9.

 

Lorsque à l'époque classique domine le rite de l'incinération qui dégage l'âme du corps, l'emportant pour ainsi dire sur l'aile de la flamme vers les régions lointaines d'un empyrée aérien, on continue à croire à la vie souterraine des âmes, à leur offrir des nourritures, à se les imaginer reçues et gardées par la Terre-Mère, Une ins­cription funéraire exprime nettement cette idée :

Ereptam viro et matri,  Mater me Terra recipit.

La mort m'enlève à mon mari et à ma mère pour me confier à la Terre-Mère.

Nous trouvons, dans l'ensemble des conceptions relatives à l'outre-tombe, plus de littérature et de philosophie que de croyances religieuses.

Lorsque, au contact des dieux personnels de la Grande-Grèce et de l'Etrurie hellénisée, par émulation avec elles et sous l'influence de la fable apportée au moins par l'art figuré, ces numina indigènes eurent pris corps et furent devenues vraiment des divinité, le Panthéon romain se trouva surpeu­plé. Sa surabondance justifiait pleinement le mot de Polybe : Les Romains sont plus religieux que les dieux eux-mêmes. Mais ces dieux demeuraient vagues : sans personnalité, sans figure, sans légende, presque sans noms, souvent sans sexe, ne se distinguant que par leurs fonctions et désignés, pour la plupart, par un simple adjectif indiquant leur rôle. De tels dieux ne suscitaient chez leurs fidèles ni sentiments ni émotion. Leur souvenir, du moins celui des dieux locaux, put se perpétuer longtemps chez le peuple campagnard, dont nous connaissons fort peu, d'ailleurs, la religion. Mais à la ville et, surtout, chez les esprits cultivés, ces pâles divinités devaient inévitablement s'évanouir devant les dieux si vivants de la Grèce. La grande surprise que procure l'étude de l'ancienne religion romaine, c'est qu'elle ait laissé jusqu'à l'âge classique tant de traces encore saisissables. Elle le doit à un travail de systématisation qui, tout en conservant les dieux primitifs, transforma entièrement, sinon la forme, du moins l'esprit de leur culte.

 

II

LES   CARACTÈRES    DU   CULTE   ROMAIN.

La grande originalité de cette religion aux conceptions si primitives consiste dans le caractère essentiellement rationnel de son organisation.

Si le voisinage de tant de dieux semble n'avoir jamais trou­blé le Romain c'est que, vis-à-vis d'eux, il avait de bonne heure et une fois pour toutes adopté la même attitude que vis-à-vis des hommes : celle du droit. Le jus divinum auquel correspond le fas et le nefas, ce qui est permis ou défendu par la religion, était aussi strictement réglé que le jus civile et suivant le même principe : à chacun son dû. L'homme devait au dieu l'accomplissement de certains rites; le dieu devait à l'homme l'exercice régulier de la fonction à laquelle il était préposé. Dans son Manuel du parfait agriculteur, Caton l'Ancien note les cérémonies que doit accomplir le pater-familias et les formules dont il doit les accompagner. Tout dans la prière est précisé par la parole et par le geste comme dans les actions de droit civil. Chaque offrande est soulignée de la mention ut tibi jus est : « comme tu y as droit ». Moyennant quoi, le dieu, ayant son dû, attribuera à l'homme pieux, c'est-à-dire qui a rempli strictement son devoir envers lui, la protection à laquelle cet homme a droit.

    Le devoir du Romain envers ses dieux n'est pas une pensée, il n'est pas nécessaire de les connaître; c'est encore moins un sentiment, il n'est pas question de les aimer; ce devoir n'est qu'action, il consiste dans le culte. Mais ce culte est rationnel, il s'adresse à la volonté du dieu.

    Si haut que permettent de remonter les documents concer­nant la religion romaine, nous n'y retrouvons plus, qu'à titre d'exception et déjà en majeure partie périmée, la conception magique primitive suivant laquelle le rite agit directement sur le dieu pour le renforcer ou l'affaiblir et possède la vertu de le contraindre automatiquement, pour ainsi dire, à exercer sa fonction. Le rite essentiel est le sacrifice; comme les autres peuples, les Romains offrent à leurs dieux des nourri­tures. Mais il s'agit pour eux de conquérir ainsi leur bonne volonté. Leurs sacrifices en effet ne répandent le sang qu'avec une extrême parcimonie. Pline affirme que le culte, tel que l'avait organisé Numa, ne comportait d'autres offrandes que des fruits de la terre et des gâteaux (1). C'est donc qu'il est inutile de recourir à la puissance magique du sang pour vivi­fier les dieux. On peut citer, à l'époque historique, des exemples de sacrifices humains; c'était là, spécifie Tite-Live en les men­tionnant, un rite étranger aux Romains (2). L'érudition moderne peut reconnaître des traces, d'ailleurs incertaines, de sacrifices humains dans quelques rites particuliers de certaines cérémonies romaines (3), il n'en est pas moins vrai que de la mémoire des Romains de l'âge républicain avait disparu tout souvenir des imaginations suivant lesquelles la divinité béné­ficiait de la vie qui lui était sacrifiée. Les dieux romains ne tenaient même pas au sang des animaux; ils admettaient aisé­ment des substitutions :

 

(1) plin,, N. H., 18, 7 : Numa instituit deos fruge colere et mole salsa supplicare.

(2) T. Liv., 23, 57, 6. Dans l'émotion de la seconde guerre punique, le Sénat, après consultation des Oracles sibyllins, fait enterrer vifs, au Forum boarium, deux Grecs et deux Gaulois, minime romano sacro, dit T. Live.

(3) Sur la cérémonie des Argées où l'on jette à l'eau des mannequins repré­sentant des vieillards, cf. H. hubert, Année sociologique, 4, p. 237 sq. Sur le Regifugium, frazer, LXXV, p. 157 et 301.

 

il est permis, spécifie un scoliaste de Virgile, de substituer des simulacres aux vraies victimes ; si les animaux nécessaires sont difficiles à trouver, les dieux en agréent l'image en pain ou en cire. C'est donc que la force vitale de l'animal n'est censée exercer sur le dieu aucune action nécessaire. L'aspect de l'offrande l'emporte sur sa vraie nature. Le dieu tient surtout à la forme. Le sacrifice lui apporte une satisfaction morale.

    La prière, du reste, accompagne toujours le sacrifice. Elle est une formule, sans doute, rythmée et le plus souvent accompagnée de musique, un véritable carmen ; le moindre changement dans les termes détruit son efficacité; c'est que le dieu se plaît au langage rythmé et aux paroles traditionnelles. Ces paroles ne sont cependant pas une incantation, du moins dans la religion officielle ; elles présentent un sens raisonnable; elles nous apprennent clairement ce que l'homme attend de sa prière. La prière ne cherche pas à violenter les dieux; elle s'adresse à leur bonne volonté ; elle implore leur paix : pacem deorum, c'est-à-dire leur satisfaction et leur amitié. Pour obtenir leur bienveillance, e!le leur fait des promesses. Sur­tout, le fidèle accompagne sa prière de la stricte exécution des rites et des sacrifices qui représentent ses obligations et il demande au dieu d'accomplir, à son tour, les siennes. Les for­mules de prière citées par Caton concordent entièrement avec celles que nous font connaître les historiens ; elles peuvent servir de type de la prière romaine. Il convient tout d'abord de nommer le dieu auquel on s'adresse, non pas en raison du pouvoir magique du nom, mais par un souci scrupuleux de précision : Mars, te precor quaesoque. Il serait inutile de prier et de supplier, si le nom agissait par lui-même. Te precor quaesoque uti sies volens propitius, mihi, domo, familiaeque nosirae. Après avoir indiqué à qui s'adresse la prière, on spécifie en faveur de qui elle est faite : les deux parties sont, pour ainsi dire, mises en présence. Caton mentionne ensuite le rite accompli ; quojus rei ergo, agrum,terram, fundumque meum suovetaurilia circumagi jussi. Puis il énumère longuement les services qu'il demande au coeur bien disposé de Mars. Il conclut enfin : sic uti dixi, macte hisce suovetaurilibus lactentibus immolandis esto. L'immolation faite, il répète au dieu sa prière d'agréer le sacri­fice et de ne pas en oublier l'objet : Mars pater, ejusquem rei ergo, macte his suovetaurilibus lactentibus esto. Ce sont les diverses phases et, souvent, les termes mêmes d'une action juridique.

    Le cérémonial des fêtes religieuses comporte des sacrifices, des prières et des rites extrêmement divers et d'origine et de date. Un certain nombre d'entre eux ne trouve son explication que dans des pratiques de caractère primitivement magique. Telle est, nous semble-t-il, la  lustration, qui met l'homme en état d'agir ou la chose en état d'être influencée par la divinité. La procession  des animaux du sacrifice autour du  domaine, celle des frères Arvales à travers les champs, semble bien avoir pour  but de recueillir et de neutraliser les influences qui empêcheraient  l'action favorable du dieu.   Mais de bonne heure s'ajoute à la lustration une  idée de purification qui se traduit soit par l'usage d'eau lustrale, soit par le passage à tra­vers la flamme, soit par l'usage de la fumée. Il s'agit encore plutôt de pureté matérielle que de pureté morale. L'homme doit  se mettre en état de plaire aux  dieux.  Lorsque la justice sera devenue la qualité essentielle des dieux, la pre­mière condition pour obtenir ta bienveillance divine sera pour l'homme  d'être juste, et la lustration aura pour objet de le purifier des fautes autrefois commises. L'état de pureté mys­tique de la mentalité prélogique se transforme en une idée de justice et de pitié rationnelles. Les termes de justus et de plusprennent un sens moral.

    Il est parfaitement légitime, il est même nécessaire de cher­cher, dans leur origine magique, l'explication  du détail de la plupart des rites. Mais l'intelligence qu'ainsi nous en pouvons prendre aujourd'hui échappait entièrement aux Romains dès l'époque à  laquelle fut   fixé leur culte. Ils  répétaient chaque année leurs cérémonies  traditionnelles afin de ne pas offenser leurs dieux en leur enlevant leur  dû. Ils y  ajoutaient aussi. Plusieurs parmi les noms qui désignent des fêtes du calendrier de Numa semblent de formation nouvelle : armilustrium, lubi-lustrium.   Les courses  de chars,  en  mars et  en octobre,   ne paraissent pas chose très ancienne ; ce genre de spectacle ne fut introduit en Italie qu'au vie siècle par les colonies grecques de Crotone  et  de Sybaris  et parvint à Rome, par l'intermé­diaire des Etrusques, vers le début du Ve siècle. Il dut y arriver, nous semble-t-il, dépouillé  de toute  signification magique. A l'issue de la course  d'octobre, le   meurtre à coups  de javelots du cheval de droite du char victorieux conserve la trace d'une sauvagerie   de date  plus   ancienne, à   moins  qu'elle  ne  soit d'origine étrangère. On coupe la tête et la queue de la bête ; les gens de  Subure et de la   Via Sacra se disputent la tête ; la queue est portée  en courant sur l'autel de la Regia et les Ves­tales recueillent le sang qui en découle. Ce rite cruel contraste avec l'esprit même qui, dans  la course, met en jeu l'élégance rapide du bon cheval. La signification  nous en échappe ; c'est tout ce qu'on en peut dire.

    Mais les scènes de ce genre sont exceptionnelles dans la religion romaine. Le culte officiel apparaît de bonne heure dépouillé de la barbarie primitive. Il ne s'entoure pas d'une buée sanglante; il est pur de terreur. Les fêtes des dieux sont toutes, pour le peuple, des jours de joie-; elles ne l'ont jamais avili. Cette religion apparaît surtout utilitaire. Elle célèbre le départ et le retour des troupeaux et des armées, appelant sur les uns comme sur les autres la même protection du même dieu; les processions, en se déroulant à travers la campagne, doivent attirer sur elle le regard favorable de la divinité. En l'honneur de Vesta, du 7 au 15 juin, au moment où la moisson mûrit, on ouvre et on nettoie complètement le penus Vestae, réceptacle symbolique du grain de la cité, et on le prépare à recevoir le blé nouveau. A la fin d'août, les fêtes d'Ops et de Consus sont celles de la moisson rentrée. Culte froid et sans élan, religion grave et d'une sévérité tout administrative, mais essentielle­ment publique, ignorant les détours obscurs du mysticisme, claire, probe et foncièrement saine. Ce n'est pas sans raison que les poètes de l'époque classique ont vu de la beauté dans ces vieux rites campagnards.

 

III

l'organisation religieuse et les collèges sacerdotaux.

Par son caractère rationnel, juridique et utilitaire, le culte contraste donc avec la conception demeurée très primitive du divin. C'est que les dieux avaient été imaginés par le peuple, tandis que le culte était réglé par les magistrats de la cité. Entre les dieux et le peuple est intervenu, pour régler leurs rapports, le Collège des Pontifes. C'est lui qui a établi ces rap­ports sur la base du droit.

    Au nombre de trois, tout d'abord, puis de cinq, puis de neuf, les Pontifes, sous la présidence du Pontifex maximus, héritier du pouvoir royal en ce qui concerne la religion, ont autorité pour régler tout ce qui touche aux rapports des hommes avec les dieux. Ils ne constituent cependant pas une caste sacerdotale isolée du reste du peuple. Ils ne sont pas prêtres, à proprement parler, ou du moins ils ne le sont que momentanément, comme chaque citoyen, lorsque sa charge l'appelle à remplir ses devoirs sacerdotaux ; ce sont bien plutôt des espèces de magistrats, des magistrats religieux. Ils se recrutent par cooptation parmi l'élite de l'intelligence romaine. Ils sont en même temps sénateurs, jurisconsultes, généraux. Exclusivement patricien, jusque vers l'an 300, le Collège des Pontifes s'ouvre a!ors aux plébéiens et même à des étrangers comme le Latin Tiberius Coruncanius qui laissa la réputation d'un homme de tout point remar­quable (1). Il représente une commission d'administrateurs qui commande à la fois aux prêtres et au peuple.

    Les Pontifes ont directement sous leurs ordres les flamines, prêtres annuels des trois grands dieux, Jupiter, Mars et Quirinus (Janus), flamines majeurs, et les douze flamines mineurs. C'est d'eux que dépendent les Vestales. Ils dirigent tous les autres collèges religieux, ceux de spécialistes comme les augures et les decemviri sacris faciundis et les diverses con­grégations, Saliens, Arvales, sodales Titii, etc. Ils contrôlent, en un mot, toute la vie religieuse de la cité.

    Leur mission particulière consiste à l'organiser et à la régler. Dépositaires de la tradition, ils doivent l'adapter aux circons­tances. C'est ainsi que le Collège fixe, chaque année, le calen­drier, et intercale les jours nécessaires pour mettre le comput civil d'accord avec le cours du soleil, de façon que les fêtes printanières tombent aux mois du printemps et ainsi de suite. A lui d'indiquer, par conséquent, quels dieux on fêtera et quel jour on les fêtera. Le calendrier dit de Numa est son œuvre. Ce sont les Pontifes qui ont à décider de l'admission des dieux étrangers, de l'emplacement, du plan, de la dédicace des temples et des rites à célébrer. Ils interviennent dans tous les cas nouveaux ou litigieux. De tous les prodiges il leur est rendu compte et on leur demande les moyens d'expiation. Ils représentent un pouvoir permanent chargé de fixer et d'admi­nistrer tout le jus divinum. C'est à eux que la religion doit son caractère formaliste et rationnel.

   

(1) Cic., Brut., 14, 55.

 

Un autre collège sacerdotal joue, à Rome, un rôle important, celui des augures. Les augures sont des spécialistes qui, sous l'autorité des Pontifes, ont pour mission d'observer les signes de la volonté divine et de les interpréter. Quoiqu'ils habitent parmi les hommes, les dieux romains sont moins familiers, en effet, que les dieux grecs; ils ne se laissent entrevoir que très exceptionnellement ; ils ne parlent pas ; on ne leur connaît pas d'oracle ; ils se contentent, pour donner leurs avertisse­ments, de prodiges généralement enfantins dont les augures ont à discuter la signification. Tout un système de consulta­tion des dieux se trouve en outre organisé ; les augures y pré­sident, non pour leur propre compte, mais pour celui du ma­gistrat dont ils sont les auxiliaires.

    Là encore, nous trouvons une règle s'efforçant de rationa­liser un ensemble de pratiques primitives.

Les signes qu'interprètent les augures sont répartis en cinq catégories: ceux qui viennent du ciel, les éclairs; ceux que donnent les oiseaux, par leur vol et par leur chant ; ceux qui proviennent des quadrupèdes, en particulier l'inspection des entrailles des victimes ; enfin les prodiges divers : les dirae. La signification des éclairs était censée dépendre de la région du ciel où ils se produisaient. Les éclairs du jour paraissaient un avertissement de Jupiter ; ceux de la nuit, de Summanus ou de Vedius, le dieu des morts ; la forme de l'éclair en préci­sait sans doute la signification. Les coups de tonnerre dans un ciel serein étaient considérés comme particulièrement graves.

    En ce qui concerne les oiseaux, la divination la plus couram­ment pratiquée consistait dans l'observation de leur vol. Ici encore intervenait la doctrine des régions du ciel, favorables ou défavorables, non moins que le nombre des oiseaux et leur espèce. Selon la tradition,  Romulus se levait dès la fin de la nuit pour aller prendre les auspices au réveil de la nature. Antérieurement aux guerres puniques, les Romains avaient trouvé un substitut commode à cette vieille pratique : les pou­lets sacrés. Le magistrat se les faisait apporter à son réveil, et dans le silence favorable engageait avec l'augure préposé à leur soin, le dialogue suivant : « Dis-moi, le silence règne-t-il ? — II semble. — Dis-moi si les poulets mangent. — Ils mangent (1). »On connaît l'anecdote rapportée à la première guerre punique. Les poulets embarqués sur le navire du géné­ral se refusaient à manger. « Eh bien, qu'ils boivent, » et le gé­néral les fit jeter par-dessus bord. Il engagea la bataille et fut vaincu.

    Nous avons déjà mentionné la théorie générale sur laquelle reposait l'examen des entrailles des victimes et, en particulier, du foie. Le mot haruspicium, désignant cette partie de la divination, est, au moins par sa première partie, étrusque ; le terme proprement latin est extispicium. La doctrine elle-même paraît d'origine étrusque. Elle repose sur une connaissance précise de la topographie anatomique du foie, complétée, sans doute, parcelle des entrailles et sur la distinction des parties censées relever de chacun des dieux. La chiromancie, à l'heure actuelle, se livre sur les formes et les lignes de la main à des spéculations analogues. L'autorité des Pontifes a conféré la consécration officielle de l'Etat à ce mode de divination.

    Dès le V ème siècle, nous rencontrons également à Rome quelques traces de la divination de type grec. Tandis que le Romain cherche à connaître la volonté présente des dieux, le Grec les interroge, de préférence, sur l'avenir. Les dieux grecs et Apollon en particulier connaissent le destin ; leur prescience dépasse infiniment l'intelligence des dieux aveugles de l'Ita­lie. A Préneste, une déesse peut-être d'origine grecque, ou, du moins, fortement influencée par la Grèce, la Fortune, fille aînée de Jupiter, Fortuna Primigenia (2), rend des oracles sur le modèle de la Pythie de Delphes, ce sont des phrases obscures qu'il s'agit d'interpréter.

 

(1) Cic., de Div., 2, 31, 71-72. 

(2) wissowa, CLXXII, p. 259 sq.

 

Mais les sorts prénestins, trop voisins, paraissent avoir joui de peu de crédit à Rome, puisque, en 242, le Sénat interdisait encore, à l'un de ses mem­bres, de les consulter (1). Il n'en fut pas de même des oracles sibyllins de Cumes.

    Dans quelqu'un des antres volcaniques qui entouraient Cumes, les Grecs avaient dû trouver ou installer un oracle desservi par une prêtresse appelée la Sibylle. Comment elle rendait ses oracles, Virgile nous l'explique au début du sixième chant de l'Enéide (2). Comment un recueil de ces oracles pouvait-il intéresser Rome, les anciens ne semblent pas s'en être rendu compte. Leur tradition racontait seulement que la Sibylle elle-même en avait imposé l'achat à Tarquin (3). Leur introduction à Rome doit, en tout cas, être antérieure à la prise de Cumes par les Samnites en 423. Peut-être date-t-elle précisément de ce moment. Elle représenterait un épisode obscur de la diffusion des influences helléniques dans le Latium. Les oracles sibyllins avaient été déposés dans le temple de Jupiter Capitolin, où ils furent détruits, avec le temple lui-même, en 83 avant Jésus-Christ. Des fonctionnaires spéciaux, au nombre de deux, d'abord, puis de dix, duo puis decemviri sacris faciundis, placés, eux aussi, sous l'autorité des Pon­tifes, avaient été créés pour garder ces oracles et les consulter. On n'y recourait d'ailleurs que dans des circonstances excep­tionnelles ou en face de prodiges dont l'explication dépassait la compétence des augures. Plus que tout autre chose, les oracles sibyllins ont contribué à introduire dans le culte romain les rites grecs, supplications, lectisternes, repas offerts aux statues des dieux, transformant ainsi, peu à peu, en idolâtrie la reli­gion moins imagée mais plus idéale de l'ancienne Rome.

 

(1) val. max., 1, 3, 2.

(2) Aen., 6, 41 sq.

(3) dion. halic., IV, 62. plin., N. H.,   13, 88. Cf. wissowa,  CLXXII, p. 536 sq.

 

IV

la RELIGION ET LES DÉBUTS DE LA LITTÉRATURE.

Si accueillante qu'elle soit aux dieux et aux rites étrangers, la religion n'en porte pas moins profondément marquée l'em­preinte originale du vieil esprit romain.  L'instinct d'ordre et le soin du souvenir l'ont de bonne heure familiarisée avec l'écriture. Les Pontifes, semble-t-il, en ont fait un usage déve­loppé. Chargés d'indiquer les moyens divers et les formules qui devaient donner satisfaction aux dieux, ils prenaient note des prodiges et des solutions intervenues. Cette sorte de ca­suistique faisait l'objet du recueil des Indigilamenta qui dut être compilé dès le IV ème et, au plus tard, au III ème siècle. Les règles générales édictées sur tout sujet, morale, droit, religion, avaient été recueillies vers la même époque que les Indigila­menta dans les Libri ou Commentarii Pontificum, véritables archives  religieuses de   l'Etat romain. Ce n'est pas tout. Chargés du soin du calendrier, les Pontifes se trouvaient obligés à garder un souvenir précis des années écoulées, de leur nombre et des intercalations auxquelles elles avaient donné lieu. Primitivement, raconte-t-on, ils les marquaient d'un clou enfoncé dans une planche. Puis, ils prirent note des noms des consuls ; ils y ajoutèrent même une mention sommaire des événements les plus importants qui s'étaient produits dans l'an­née. Ces indications étaient écrites sur des planches d'abord gardées secrètes et, plus tard, exposées à la demeure du Pontifex   maximus   sur  le  Forum.   C'est   la   collection  de ces tableaux qui fut publiée en l'an 123 avant notre ère par le grand pontife Mucius Scaevola sous le nom d'Annales Maximi. Précieux document qui constitue la source principale et la seule authentique de notre connaissance de l'histoire romaine. Des albums des Pontifes proviennent également les Fastes, Fastes consulaires donnant la liste des consuls et Fastes triom­phaux, que la piété traditionaliste d'Auguste voulut voir expo­sés, comme autrefois, sur les murs de la Regia et qui y furent gra­vés de son temps, à côté du calendrier. Ce sont les Annales pontificales qui ont imposé à l'histoire romaine, à Tite-Live comme à Tacite, cette forme qui nous semble étrange d'annales distribuant les événements année par année. On discutera longtemps encore, sans doute, de l'authenticité de ces docu­ments, au moins pour les années qui ont précédé l'incendie gaulois en 390. Leur rédaction par les Pontifes explique le caractère des renseignements que nous possédons sur les temps anciens de Rome. Nous connaissons les noms des magis­trats, le vote des lois, les guerres et les traités, les dédicaces de temples et, tout particulièrement, les prodiges qui tiennent en­core chez Tite-Live une place si importante. Mais n'y cherchons pas de vues d'ensemble ou des considérations semblables à celles que l'on rencontrera chez Thucydide ou chez Polybe.

    Les Pontifes qui dans leurs Commentaires ont fixé les premières règles du droit romain, ont donc été aussi les pre­miers historiens de Rome. Leur collège représente à la fois l'intelligence directrice et la conscience du peuple. L'empla­cement de la Regia, sur le Forum, le lieu où il se réunissait et où il exerça son activité, apparaît comme vénérable entre tous.

    C'est aussi dans la religion qu'il faut chercher l'origine de la plus ancienne poésie latine. Les fêtes des dieux lui ont donné l'essor en unissant autour de l'autel du sacrifice la parole rythmée de la prière, la musique et parfois l'exaltation de la danse.

    On sait l'importance dont jouissait à Rome, en raison de sa participation nécessaire à toute cérémonie du culte public, la corporation des tubicines. Leur absence arrêtait tout le culte. Les actes du sacrifice et les formules de la prière étaient accom­pagnés de flûte. Toute invocation aux dieux était donc un texte rythmé. Sans pouvoir le définir, en raison de notre ignorance de la musique ancienne, on retrouve ce rythme dans tous les rituels qui nous sont parvenus, dans les tables Eugubines d'Ombrie,  aussi bien que dans le texte étrusque incompréhensible inscrit sur les bandelettes qui entouraient la momie d'Agram. Les musiciens romains étaient élèves de ceux d'Etrurie, héritiers eux-mêmes, semble-t-il, de la tradition ionienne ou gréco-orientale. C'est des modes lydiens que parlent couram­ment les écrivains classiques lorsqu'ils font allusion à la musique ancienne étrusco-romaine. Par la musique, au moins, l'art étrusque a donc dirigé le premier mode d'expression des sen­timents romains.

    La même musique animait la danse. C'est peut-être à l'Étrurie, à Véies sa voisine, que Rome a emprunté la danse armée des Saliens. Casqués, portant la lance et les anciles, boucliers sacrés réputés tombés du ciel, les deux groupes de douze Saliens exécutent leurs évolutions sous la direction du vates qui règle les paroles et du praesul qui dirige danse et musique. Nous possédons, par l'intermédiaire de Varron, quelques bribes de leur chant. Les paroles en étaient inintel­ligibles pour les Romains eux-mêmes ; les commentateurs modernes n'en ont pas éclairci toutes les obscurités. Mais ils s'accordent généralement à y reconnaître au moins une ébauche du vers latin ancien, du saturnien, double succession de trois pieds marqués chacun par un temps fort.

Les frères Arvales dansent, de même, en l'honneur de Mars pacifique et de Dea Dia, sur un rythme à trois temps. L'heureuse trouvaille, dans l'enceinte où ils se réunissaient, aux environs de Rome, des Actes de leur confrérie, gravés à l'époque impériale, nous a livré leur chant (1). C'est une sorte de litanie dont chaque vers était répété trois fois :

Enos Lases iuvale

Neve lue rue Marmar \ sins incurrere in pleoris

Satur fu fere Mars \ limen sali s/a berber

Semunis alternei \ advocapit cunctos.

Enos Marmor iuvalo. Triumpe. Triumpe.  Triumpe. \ Triumpe.  Triumpe.

Les prêtres, dit le rituel, se retroussent, reçoivent les livrets et, chantant la litanie, dansent à trois temps.

La prière représente donc une poésie lyrique primitive. Lorsque, pour la célébration des Jeux séculaires, Auguste fit composer par Horace l'hymne que devaient chanter les chœurs alternés de jeunes filles et de jeunes gens, il ne faisait que renouveler une tradition dont l'origine remontait peut-être plus haut que Rome elle-même.

    Notons la présence à Rome, dès l'époque primitive, du vates, habile à composer les paroles rythmées des hymnes sacrés, du praesul, réglant les danses, et du tubicen accompagnant danses et paroles. En fait, les trois professions devaient se confondre. Elles rentrent dans la corporation des tubicines, artistes, auxiliaires du culte.

    Mais ces artistes ont-ils consacré leur talent exclusivement au culte? N’ont-ils pas, comme les bardes, auxiliaires des druides, été tentés parfois par d'autres sujets que les prières?

    Nous ne voulons pas nous engager ici dans la question, si débattue depuis qu'elle fut posée par Niebuhr, de l'existence de chants épiques romains.

 

(1) LI, 28 ; VI, 2104.

 

    La théorie de Niebuhr, reconnais­sant à la base de l'histoire légendaire des premiers siècles de Rome  les traces   d'une  épopée, repose  sur une impression littéraire à laquelle on ne saurait se soustraire. La plupart des épisodes de cette histoire, la dramatique légende des Tarquins,  Horatius Cocles, Clélie, Coriolan,  les  trois cent six Fabius, Torquatus, présentent une indéniable couleur poé­tique  (1). Aucune raison sérieuse, d'autre part, n'autorise à s'inscrire en faux contre les témoignages antiques rappelant l'habitude des vieux Romains de célébrer, à l'issue des ban­quets, le souvenir des aïeux en des chants accompagnés de la flûte (2).   Mais on  ne saurait prouver la  relation entre  ces chants   et   la   tradition   légendaire   romaine   dont   l'origine demeure obscure (3). En Etrurie, les peintures de la tombe de  Vulci,  où figurent Tarquin et  Mastarna,  semblent   bien prouver l'existence  d'un cycle romanesque auquel  n'étaient pas étrangers les héros de l'ancienne histoire romaine. Des chants  épiques latins pouvaient y  trouver des modèles.  On reconnaît,  aujourd'hui,   qu'il  ne saurait y  avoir de   poème sans poète. En Etrurie, les poètes auraient été les musiciens et jongleurs professionnels, ludions et histrions ; à Rome, ils auraient été les tubicines, musiciens dont la formation tech­nique dépendait de l'Etrurie et chez qui la modestie de leur condition n'excluait nécessairement ni la vivacité d'esprit ni l'imagination. S'il en était ainsi, ces auxiliaires du culte auraient bien mérité le droit de festoyer  au Capitole aux dépens de Jupiter et de remplir la ville de leurs folies aux jours de leur fête annuelle.

 

(1) Voir en dernier lieu de sanctis, CXLII, 2, p. 502 sq.

(2) Cic., Tusc., 1, 2, 3 ; 4, 2, 3 (citant caton). val. mav., 2, I, 10; festus, d'aprèsVarron, p. 77 (M.) ; Hor., Carm., 4, 15, 29. Cf. E. pais,

CXXI, 1, p. 9, note 1.

(3) On en explique généralement la formation par une floraison mythique, en majeure partie d'origine religieuse. C'est la tendance que M. Pais pousse à l'extrême. L hypothèse du mythe a remplacé celle de l'épopée populaire. Malgré l'ingéniosité et 1’érudition qu'elles mettent en jeu, ces interprétations apparaissent bien souvent arbitraires.

 

    Le théâtre, en tout cas, plongea quelques racines, à travers la couche superficielle des jeux de type grec, jusqu'à la couche profonde des vieilles fêtes indigènes. Les Jeux romains, sui­vant la tradition, auraient été institués par Tarquin. Dès le VI ème siècle probablement, et certainement au début du V ème siècle, les Etrusques célébraient en effet des jeux dont leurs peintures funéraires nous ont conservé la représentation. C'étaient des jeux athlétiques, courses de chars, luttes de diverses sortes, qui semblent bien un premier emprunt à la Grèce. Qu'ils remontent ou non à l'époque royale, les Jeux romains se célèbrent en l'honneur de Jupiter Capitolin; ils ont toujours conservé la marque évidente de leur origine étrusque. Ils s'ouvraient par un défilé de tous leurs acteurs, qui reprodui­sait à peu près exactement la pompe du triomphateur montant au Capitole. Derrière les concurrents et avant les statues des dieux ou le char portant le triomphateur costumé lui-même en Jupiter, marchaient les chœurs de danseurs lydiens, Ludions ou Histrions, et les joueurs de flûte ou de cithare. Le rôle de ces chœurs dans les jeux anciens se réduisait, semble-t-il, à des danses mimées accompagnées de musique, mais sans paroles. De même en Grèce les chœurs de Satyres représentaient par leurs évolutions et leur mimique las fables du drame satyrique. La première apparition de ces acteurs à Rome remonterait à l'an 366; on les aurait fait venir d'Étrurie pour se procurer l'assistance des dieux contre une épidémie. Les Jeux romains, suivant Mommsen, ne remonteraient pas plus haut. Dans le long récit qu'il accorde aux origines du théâtre romain, Tite-Live (1) parle ensuite des plaisanteries, en vers informes, qu'échangeaient les jeunes gens, cherchant à accorder leurs gestes avec leurs paroles. C'étaient les chants fescenins, vieille tradition indigène peut-être, comme l'in­dique Horace, ou nouvel emprunt à l'Etrurie (2). La licence fescennine, en tout cas, paraît avoir été nettement satirique. Elle fait penser à la veine de parodie qui fleurit au IV ème siècle en Sicile et dans toute la Grande-Grèce.

    On vit apparaître ensuite, continue Tite-Live, des acteurs professionnels qui reçurent le nom étrusque d'histrions. Ne se contentant plus de ce vers rude et sans art semblable au fescennin qu'ils improvisaient tour à tour, ils en vinrent à représenter des Satires accompagnées de musique dont les paroles chantées étaient réglées sur la partie de flûte. C'étaient là de véritables pièces de théâtre imitant, sans aucun doute, les farces phlyaques et les Rhintonica de l'Italie méridionale (3). Elles précédèrent d'ailleurs immédiatement les pièces de type classique de Livius Andronicus.

    Mais la jeunesse romaine, abandonnant aux histrions cet art trop savant, continua ses anciennes bouffonneries entre­mêlées de vers. C'est ce qu'on appela plus tard des exodes dont le genre se confond, semble-t-il, avec celui des Atellanes, d'origine campanienne comme l'indique le nom (4). « Les jeunes gens, dit Tite-Live, se réservèrent la représenta­tion des ces pièces et ne la laissèrent pas profaner par les his­trions. De là vient que les acteurs d'AtelIanes ne sont point exclus des tribus et font leur service militaire, comme n'étant pas des comédiens (5). »

 

(1) T. Liv., 7, 2. Cf. piganiol, CXXXI, p. 109 sq.

(2) la ville de Fescennium  qui aurait fourni le modèle de ces chants, se trouvait en Etrurie, dans la région de Viterbe.

(3) croiset, LIV, 5, p   172 sq.

(4) ATELLA, petite ville de Campanie, entre Capoue et Naples.

(5) T. Liv., 7, 2.

 

    A côté des spectacles savants, évolutions rythmées des Ludions et Satires des Histrions, nous trouvons donc une veine populaire qui reflète les mêmes tendances et qui intro­duit peu à peu le dialogue dans les jeux scéniques. Et cette tradition, née aux jours de fêtes religieuses, se poursuit jusqu'à l'époque impériale à côté du théâtre classique. L’Atellane resta populaire; nous la reconnaissons aujourd'hui encore, rajeunie par la verve italienne, dans la Commedia dell’ Arte. Polichinelle, Arlequin, Pierrot, Colombine descendent en droite ligne de Maccus, le lourdaud bossu au long nez en bec de perroquet et aux larges oreilles, de Bucco, le vantard, de Pappus, le vieux radoteur, de Dorsenus et autres types cari­caturaux de l'Italie ancienne. Le calembour, l'allusion plai­sante à l'événement du jour, la parodie ont égayé les vieux Romains aux fêtes de leurs dieux primitifs. Les jeux de l'esprit, si naïfs fussent-ils, n'ont pas été étrangers à leur religion.

 

 

CONCLUSION DE LA PREMIERE PARTIE ROME, L'ITALIE ET LA GRÈCE

Nous reconnaissons dans la religion les mêmes traits que dans l'ensemble de l'ancienne civilisation romaine. Le fond en apparaît extrêmement primitif. La conception même de la  divinité, l'organisation du culte autour du foyer et des champs de la famille, apparaissent antérieures à la fondation des cités et proviennent, sans aucun doute, des pâtres et labou­reurs descendants des vieilles tribus préhistoriques. Parmi ces éléments primordiaux les uns semblent avoir appartenu  plu­tôt aux envahisseurs indo-européens de la péninsule italique, les autres, comme Saturne et la Terre-Mère, par exemple, aux autochtones méditerranéens, Sicules ou autres (1). Mais sur ce substrat primitif sont venus se déposer successivement les sédiments apportés par toutes les vicissitudes de la plus ancienne histoire romaine. Comme dans une coupe de terrain, nous apercevons dans la masse solidifiée de la religion romaine une  couche épaisse et d'ailleurs mal distincte des couches primitives, d'influences étrusques à laquelle  succèdent de bonne heure les traces de plus en plus nombreuses des rap­ports de Rome avec les Grecs de l'Italie méridionale et de Sicile. La nuance hellénique s'accentue à mesure que la puis­sance romaine progresse vers les régions hellénisées de l'Ita­lie; les dieux grecs se multiplient en même temps que leurs représentations figurées, les légendes étrusques et grecques se mêlent à celles du Latium, des rites gréco-étrusques, les danses, peut-être des rudiments de poésie, les jeux, prennent dans le culte une place de plus en plus large.

 

(1) Cette distinction est faite avec beaucoup de pénétration par A, PiGANlOL, CXXX, p. 93-139.

 

La religion ro­maine n'est pas seulement romaine, elle est italienne et par là même, dès une époque ancienne, toute pénétrée d'influences méditerranéennes et spécialement grecques.

    Son trait caractéristique, emprunté peut-être à l’Etrurie, est sa forte organisation administrative sous l'autorité des col­lèges de spécialistes et en particulier des Pontifes. A travers le mélange hétérogène des traditions religieuses, les Pontifes semblent s'être appliqués à développer, en un réseau cohé­rent, l'élément rationnel auquel ils ont donné la forme pru­dente et stricte de rapports juridiques entre l'homme et la divinité. Par eux, la religion romaine devient essentiellement un culte formaliste et officiel. Si haut que nous puissions remonter, elle apparaît comme une religion d'Etat.

    Sous cette froide enveloppe palpite cependant une vie popu­laire que nous connaissons peu, sans doute, mais que nous devinons dans les cultes familiaux et agraires, dans les innom­brables cultes locaux et dans certaines manifestations telles que les jeux fescennins ou les Atellanes, non moins que dans bien des rites de caractère et de sens magiques incorporés dans la religion officielle.

    Qu'est-ce donc que le peuple romain durant cette longue période que nous venons de parcourir? Quel est son génie et que doit-il à la Grèce ?

Le peuple romain et sa civilisation sont un mélange d'élé­ments européens et méditerranéens préhistoriques fondus par une discipline, discipline qui fut étrusque, c'est-à-dire toute pénétrée d'éléments helléniques, avant d'être proprement romaine. Au moment où commence l'histoire, nous trouvons à Rome une plèbe urbaine et une population campagnarde, deux peuples pour ainsi dire, dont le second se divise encore en une aristocratie patriarcale et une foule de modestes paysans. Les nécessités de la lutte pour la vie imposent la cohésion à cet agrégat. Mais l'esprit des uns et des autres semble profondé­ment différent. Les fils de la terre, patriciens ou simples paysans, apportent la solidité de leurs traditions rustiques et leur obstination conservatrice. Plus souples, plus entrepre­nants et moins frustes, les enfants de la ville établissent la liaison entre la cité romaine, les grandes villes étrusques ou étrusquisées qui entourent Rome et les cités plus lointaines de l'Italie hellénisée. Par eux, les idées et les arts que les flots de la mer apportent aux côtes de l'Italie se diffusent par les grands chemins terrestres jusqu'à l'intérieur du Latium et pénètrent dans la ville.

    Dans le peuple romain, la conquête de l'Italie introduit ensuite toute sorte d'éléments nouveaux. L'homme du Samnium, de Campanie. d'Apulie, du Bruttium, s'y rencontre avec le Falisque, l'Étrusque et l’Ombrien, les dieux grecs avec ceux des villes italiennes conquises et les divinités to­piques des sanctuaires campagnards. Seule, l'aristocratie sénatoriale représente dans cette foule l'élément de perma­nence ; elle maintient son autorité et impose ainsi autour d'elle la règle et l'unité. Mais l'unité n'est que superficielle et la règle qui s'applique aux moindres détails, à l'alphabet comme au culte, doit, pour conserver sa force, s'assouplir à consacrer successivement les innovations intervenues en dehors d'elle.

    Le peuple romain n'est pas, il se forme peu à peu et, avec lui, son génie, d'abord peu caractérisé comme celui de l'en­fance, est en perpétuelle transformation. Lorsque, vers la fin du III ème et le début du II ème siècle, une histoire plus certaine va nous le montrer parvenu à l'adolescence et que les débuts de sa littérature nous permettront de saisir ses pensées, il nous apparaîtra plus italien que proprement romain et déjà tout pénétré, antérieurement à tout contact direct avec la Grèce, de légendes, d'idées et de sentiments grecs.

 

 

DEUXIÈME PARTIE

ROME CAPITALE MÉDITERRANÉENNE

 

Cherchant à présenter un tableau d'ensemble de l'histoire romaine, Florus en compare les périodes successives à celles de la vie d'un homme. Il en prolonge l'enfance et l'ado­lescence jusqu'au consulat d’Appius Claudius, au début du III ème siècle avant notre ère. Puis vient, jusqu'à la mort de César, sa forte et robuste jeunesse. Il avait fallu à Rome, remarquait-il, près de cinq cents ans pour conquérir l'Italie ; moins de deux

siècles allaient la rendre maîtresse de l'Afrique, de l'Europe, de l'Asie, en un mot de tout le cercle du monde civilisé.

    Adoptons le cadre ainsi tracé. Cette période de jeunesse exu­bérante et ambitieuse produit en effet un changement décisif dans la civilisation romaine. L'horizon intellectuel des Romains dépasse désormais l'Italie pour embrasser, peu à peu, l'ensemble du monde méditerranéen. La lutte grandiose que Rome sou­tient contre Carthage la met tout d'abord en possession de la Sicile (première guerre punique, 264-241) puis de toute la Médi­terranée occidentale (deuxième guerre punique, 218-201). Elle continue presque sans interruption par l'abaissement puis la conquête de la Macédoine (200-168), de la Grèce (146), de l'Asie Mineure (132), de la Syrie (65) et enfin de l'Egypte (31). Les ambitions que pousse au paroxysme la convoitise du butin suscitent les bouleversements des guerres civiles où sombre l'état social et tout l'idéal ancien. La population même se renou­velle. Les troupes interminables de prisonniers de guerre de toute provenance tombés en esclavage puis affranchis prennent la place des citoyens décimés par les guerres et des petits pro­priétaires campagnards ruinés par les transformations écono­miques. Rome voit affluer chez elle les marchandises et les commerçants d'outre-mer, des pédagogues, philosophes, otages, ambassadeurs, artistes et artisans, grecs  ou hellénisés, qui exercent autour d'eux une large influence. Ce n'est pas à tort qu'on a vu dans toute l'Antiquité le développement d'une seule et même civilisation  dont le centre s'est déplacé successive­ment d'Athènes à Rome et de Rome à Constantinople. Rome en apparaît dès lors comme la dépositaire.

    Le fait essentiel de cette période est le développement d'une littérature romaine. D'une façon générale, cette littérature s'inspire de celle de la Grèce : elle apparaît comme une création savante et artificielle. Elle ne s'en présente pas moins, à ses débuts, comme une littérature d'imagination et de forme poétique et commence, ainsi que les littératures originales, par l'épopée et par des spectacles populaires. Ses premières œuvres, du reste, sont antérieures à tout contact direct avec la Grèce. C'est en 200 que les armées romaines attaquent Philippe de Macédoine. L'œuvre littéraire de Livius remonte à 240. Naevius, un peu plus jeune que lui, disparaît vers l'an 200. Ennius est né en 239, Plaute en 254, Caton en 234 ; ils appartiennent, par conséquent, à une génération entièrement formée par Rome encore exclusivement italienne, Livius Andronicus est un Grec de Tarente, Naevius un Campanien, Ennius un Bruttien, Plaute un Ombrien. L'éclosion de la littérature latine ne saurait donc être consi­dérée comme une révolution soudaine, conséquence de la conquête des pays grecs, mais bien comme le dernier effet de l'assimilation, par Rome, des provinces hellénisées de l'Italie. C'est en Sicile, surtout, au cours de la première guerre punique, que les Romains ont appris à connaître les formes littéraires grecques. La Grèce leur fut révélée tout d'abord par l'école et par les livres. Ainsi s'explique le défaut d'actua­lité de la première littérature latine. Elle s'inspire non des œuvres contemporaines du monde hellénistique mais des modèles de l'époque classique. Ses maîtres sont Homère et les tragiques. La comédie seule fait exception. C'est que, en Sicile et dans toute l'Italie méridionale, la comédie était un genre exceptionnellement vivant et populaire. La source de la poésie romaine est grecque sans doute, mais elle sort du terroir italien.

Loin de se trouver intimidés par la perfection de tels modèles et de se rétracter sur eux-mêmes devant l'austère noblesse de l'idéal classique, les Romains surent l'admirer et l'adoptèrent d'enthousiasme. Ils se trouvaient en effet préparés à le comprendre par les siècles obscurs de lente initiation parcourus au contact de leurs voisins d'Italie. Ils, se présen­tèrent à la Grèce en élèves dociles mais déjà formés, capables de profiter de l'enseignement offert, capables aussi d'y faire leur choix. Il empruntèrent beaucoup, mais sans oublier com­plètement leur développement antérieur et en cherchant, la plupart du temps, à adapter leurs imitations à leurs traditions propres, à leurs besoins et à leurs aspirations. Sous les formes grecques transparaissent bon nombre de traits italiens. Sans méconnaître les premières, ce sont surtout les seconds que nous voudrions tenter de mettre en lumière.

 

CHAPITRE PREMIER

LES PREMIERS POÈTES

livius   andronicus  et Naevius.

Andronicus faisait partie du butin enlevé à Tarente en 272 et était échu à la famille des Livii qui l'affranchit plus tard, d'où son nom de Livius Andronicus. Autant que nous en puissions juger par le peu que nous savons de lui, il n'apparaît que comme un bien modeste personnage ; sa figure est terne, son genre manque de rayonnement. Elevé avec les enfants de son maître, il fut employé, plus tard, à enseigner le grec et le latin aux fils des amis et clients de la maison. Il fut le pédagogue, non seulement de ses élèves directs, mais des Romains eux-mêmes.

    C'est pour ses écoliers sans aucun doute qu'il s'avisa de traduire l'Odyssée, le livre par excellence de l'éducation enfantine des Grecs. De ce travail il nous reste une qua­rantaine de vers, cités en menus fragments par des gram­mairiens. Nous y voyons Livius s'appliquer, magister scru­puleux, à rendre textuellement chaque hexamètre homérique par un saturnien au rythme lourdement frappé. C'est une traduction juxtalinéaire du genre des « corrigés » qui peuvent se dicter aujourd'hui encore dans les classes élémentaires.

    Livius traduit tout littéralement, sauf les images et les envolées d'expression devant lesquelles le latin se trouvait dépourvu de moyens. Créer n'est pas son fait, soit qu'il en soit incapable, soit qu'il n'ose se le permettre devant ses élèves.

    Par la faveur de ses protecteurs et de ses disciples aristocra­tiques il n'en fait pas moins figure à Rome à la fois d'inter­prète officiel de la poésie grecque et de poète national. La première guerre punique terminée, le Sénat voulut donner aux Jeux romains le même caractère qu'à ceux qui se célé­braient en pays grec. Andronicus fut chargé, pour cette occasion, de traduire une tragédie et une comédie grecques. Son succès fut sans doute honorable, puisqu'il ne s'en tint pas à ce premier essai. De son œuvre tragique nous possédons quelques titres et une quarantaine de vers. Le style en présente les mêmes caractères de précision sèche et de raideur que celui de l'Odyssée latine.

    Mais à travers ces traductions prosaïques c'étaient les héros grecs qui apparaissaient aux Romains, plus grands que la réalité, et cependant profondément humains, passionnés, raisonneurs, héroïques, aventureux ou résignés. Leurs tra­giques aventures les mettaient aux prises avec la force invincible du Destin. On reconnaissait en eux des exemples insignes des vicissitudes de la vie. L'action ravissait les imaginations ; on n'apercevait pas la pauvreté de la forme. Par considération pour le traducteur de ces belles légendes, le Sénat accorda aux musiciens, auteurs et acteurs, con­frères de Livius, un lieu de réunion et de culte dans le temple de Minerve sur l'Aventin. En 207, pendant la seconde guerre punique, le poète fut encore chargé de composer l'hymne que devait chanter un chœur de vingt-sept jeunes femmes pour remercier les dieux de la victoire du Métaure (1). Avec Livius Andronicus et par lui, la poésie grecque obtenait droit de cité à Rome.

    A la sage application de Livius Andronicus s'oppose la fougue enthousiaste de Naevius. Celui-ci est un Italien de Campanie, soldat pendant la première guerre punique, plébéien ardent aux luttes politiques contre l'aristocratie qui l'emprisonna et finalement l'exila.

    Poète épique, Naevius est un créateur, précisément par le mélange qu'il accomplit des leçons grecques et des traditions italiques. Livius Andronicus avait traduit l'Odyssée ; il voulut, lui, faire une Iliade, mais une Iliade latine. L'idée et la forme épique, il les emprunta à Homère, mais la guerre qu'il venait de combattre lui parut un sujet aussi grand que la lutte des Grecs contre Troie. C'est donc la guerre punique qu'il chanta. D'autre part, comme la légende grecque semblait la source de toute épopée, il s'ingénia à rattacher son poème au cycle troyen. A l'histoire il donna pour atmosphère le mythe. Le premier, à notre connaissance, il évoqua les origines troyennes de Rome et, à propos de la guerre punique, les amours malheureuses d'Enée et de Didon (2). Qui peut nier que le récit poétique des combats auxquels il assista ne se rattache peut-être à quelque tradition de chants épiques latins ou campaniens, célébrant par le verbe les exploits qu'au jour du triomphe la peinture racontait au peuple et dont elle conservait le souvenir dans des tombes comme celle de l'Esquilin ?

 

(1) T. Liv., 27, 37, 7.

(2) La Guerre Punique devait commencer par un tableau de la prise de Troie fr. 5. Noctu Trioad exibanl capitibus opertis... — C'est à Didon, sans doute, qu'Énée raconte ses aventures.

 

Ce n'est pas chez Homère, en tout cas, que Naevius trouvait la source des exploits et des amours d'Enée. Il se serait inspiré, suivant M. Pais, soit de la poésie qui pouvait fleurir de son temps à Tarente ou à Syracuse, soit même des histoires d'Italie composées en Sicile depuis le IV ème siècle et dans lesquelles d'ingénieux écrivains se seraient efforcés de ratta­cher à la tradition préhistorique grecque les origines de la ville dont la puissance s'étendait progressivement en Italie. Quoi qu'il en soit, ce qui nous intéresse ici c'est l'origi­nalité de cette combinaison voulue de l'histoire et de l'imagi­naire.

    La forme de la poésie de Naevius apparaît également nouvelle. Son mètre reste le saturnien. Mais il n'hésite pas à y faire entrer des expressions calquées sur celles de la langue poétique grecque. Avec lui commence le travail d'enrichis­sement artistique de la langue romaine. Deinde pollens sagittis, inclutus Arquitenens Sanctus Jove prognatus, Putius Apollo.

    Il a le sens du style poétique, différent de la prose, surtout par l'emploi de termes spéciaux. En Grèce, le poète use de termes archaïques empruntés le plus souvent à Homère ou de mots dialectaux ; ou bien encore, il invente des com­posés résumant une image en un mot et qui se transmettent d'œuvre en œuvre. Pour Naevius et après lui pour les poètes romains en général, les mots qui donneront à la poésie sa résonance particulière et sa couleur seront soit des termes étrangers au parler courant, soit des alliances de mots la plu­part du temps imitées du grec, soit des mots composés. Les deux vers cités ci-dessus fournissent l'exemple de ces divers procédés. Naevius crée ainsi en latin la langue artistique, celle des dieux et des héros s'exprimant d'autre façon que les hommes pour les besoins pratiques de la vie journalière.

    Pour les Jeux, la grande manifestation artistique de ce temps, Naevius composa des tragédies et de nombreuses comédies. Parmi ses tragédies, la plupart sont imitées de pièces grecques ou du moins inspirées par la légende grecque. Mais au théâtre aussi il voulut être novateur. Il mit en scène l'enfance de Romulus et de Remus. Lors du triomphe de Marcellus en 222, il fit représenter l'un des faits d'armes de la campagne, la prise de Clastidium, portant ainsi au théâtre, animé du souffle tragique et du dialogue poétique, le spectacle des victoires du triomphateur. Les acteurs de ces drames historiques revêtaient le costume réel des chefs romains, la toge brodée, praetexta, d'où le nom de fabulœ praetextatae. Si la hardiesse de Naevius avait trouvé auprès du peuple et de l'aristocratie le même appui que les simples traductions de Livius, une tragédie ori­ginale romaine aurait pu naître et se développer.

    Ses comédies portaient les unes des titres grecs, les autres des titres proprement latins. Dans les premières il usait déjà, semble-t-il, du procédé de la contamination que l'on reprocha plus tard à Térence, c'est-à-dire qu'il fondait en une seule pièce l'action et les épisodes de plusieurs modèles grecs. Quel­ques fragments qui paraissent provenir de ses comédies à sujet latin portent à croire qu'il y donnait large cours à la verve railleuse des vieux chants fescennins et aux plaisanteries du genre de celles qui, dans la plèbe ou les rangs des soldats, accompagnaient parfois la marche triomphale du général vic­torieux. Qu'aux fêtes de Liber, au moins, demandait-il, la parole soit libre (1). Un fragment, conservé par Aulu-Gelle, fait une allusion satirique à quelque aventure de jeunesse de Scipion l'Africain (2) :

Celui qui tant de fois accomplit tant d'exploits glorieux, dont les hauts faits brillent aujourd'hui de tant d'éclat, qui aux yeux des nations appa­raît seul, en avant de tous, un jour son père l'a ramené de chez sa maîtresse couvert seulement d'un pallium.

Sans doute tous ces efforts originaux de Naevius puisent-ils leur sève dans les traditions anciennes du vates latin ou campanien. On peut reconnaître chez lui la veine indigène épique et comique, amplifiée et élevée à la dignité littéraire par la forme savante des genres poétiques grecs.

 

II

ennius.

Le grand poète de cette période primitive fut Ennius, à la fois inspiré et savant. Il était lui aussi un Italien du midi, né à Rudies en Calabre, mais devenu profondément romain. Il appartient à la génération qui suivit celle de Naevius et son talent montre bien le progrès rapide réalisé par Rome entre la première et la seconde guerre punique. Son œuvre littéraire, contemporaine de celle de Plaute, embrasse tous les genres : épopée, tragédie, comédie, et en outre la satire, mélange de raillerie, d'idées morales et philosophiques, de polémique et d'exposé didactique de connaissances extrêmement diverses.

 

(1) Fr. 113: libcra lingua loquemur ludis Liberalibus.

(2) A. gell., V, 7, 8, 5 :

 

Elle forme vraiment la transition entre la période des débuts et le développement classique. Ennius tient de près encore à Livius et à Naevius tandis que, par Lucilius, le genre qu'il inau­gure trouve son prolongement chez Horace et que les contacts sont nombreux et étroits entre les Annales et l'épopée de Virgile.

    Comme Nœvius, Ennius voulut attacher son nom à une Iliade romaine. Mais ce n'est plus seulement un épisode de l'histoire de Rome, c'en est l'ensemble, depuis les origines jusqu'à son temps, qu'il entreprend de présenter sous la forme épique. C'est à l'œuvre historique des Pontifes romains qu'il emprunte son titre d’Annales. Entre les Pontifes et !e poète, les premiers historiens romains ses contemporains, Fabius Pictor et Cincius Alimentas, servent sans aucun doute d'in­termédiaires. Mais ceux-ci écrivent en grec et ne s'adressent par conséquent qu'à une élite. Par la poésie, c'est le peuple lui-même que veut atteindre Ennius ; son nom et ses paroles doivent voler sur les lèvres de la foule.

    La seconde guerre punique, durant laquelle il a combattu, lui apparaît comme l'apogée et l'aboutissement des destins de Rome. Elle devait former le centre du poème, puisque nous la voyons commencer avec le VIII ème chant et que le XVIII ème chant terminait les Annales en l'an 174. Après les légendes de la fon­dation, déjà narrées par Naevius, et les souvenirs des siècles anciens, on devait donc y voir défiler longuement, avec des attitudes calquées sur celles des héros d'Homère, les chefs qui au cours de ces quarante années décisives présidèrent aux des­tins de Rome.

    Artificielle et savante, comme du reste toute œuvre d'art, cette épopée, par son âme toute vivante d'actualité, était faite pour être comprise et goûtée comme l'ont été longtemps et le sont encore en Italie celles de l'Arioste et du Tasse. Ennius comme Naevius ne sont pas seulement des hommes de cabinet vivant des livres grecs, ce sont des hommes d'action qui cherchent à rendre sous une forme artistique des impressions et des sentiments qu'ils ont éprouvés et qu'ont partagés leurs contemporains. La Guerre punique et les Annales sont bien des épopées romaines et non de simples transpositions de Illiade.

    Auprès des Romains qui lisaient ses œuvres, Ennius passait cependant pour plus pénétré des influences grecques que Naevius. Ce jugement devait s'appliquer surtout à sa langue et à son style qui, tout en montrant l'emploi des mêmes procédés, apparaissent en effet plus savants que chez son prédécesseur.

    Le mètre, tout d'abord, n'est plus le saturnien mais bien l'hexa­mètre calqué sur le vers épique grec. Les images et les alliances de mots, les procédés de style, apostrophes, comparaisons, se modèlent sur l'exemple d'Homère. Il ne s'agit pas cependant de simple traduction, mais bien plutôt d'adaptation et de trans­position. L'imitation du maître n’altère pas la physionomie propre du poète, tantôt rude et énergique avec une tendance accentuée à l'emphase, tantôt gracieuse et d'une douceur char­mante. Les envolées poétiques alternent chez lui avec des traits de réalisme un peu lourds, avec du prosaïsme et des gau­cheries, mais l'expression présente, la plupart du temps, une plénitude de sens et une sonorité de verbe qui est vraiment d'un grand poète. Il est un écrivain chez nous à qui fait penser Ennius, c'est Ronsard qu'animé le même génie agité et chercheur fougueusement passionné, amoureux du grand et de la beauté, unissant le zèle inexpérimenté de l'archaïsme aux grâces parfois un peu mièvres empruntées à quelque modèle admiré pour son adresse savante.

    Les tragédies formaient une part assez considérable de l'oeuvre d'Ennius ; les anciens nous ont transmis les titres d'une ving­taine (1). Deux d'entre elles mettaient en scène des sujets romains : le Rapt des Sabines et la Prise d'Ambracie ; la plu­part des autres appartiennent au cycle troyen, devenu romain par adoption. Presque toutes, a-t-on remarqué, semblent ins­pirées d'Euripide. De son modèle Ennius ne reproduit pas seulement le pathétique, mais aussi les habitudes raisonneuses et les discussions philosophiques, morales et religieuses. Il discute contre le destin, il s'essaye à analyser le caractère des hommes et même des dieux ; son théâtre est un théâtre de passion et d'idées. Voici une profession de foi tout épicurienne et digne de Lucrèce, provenant delà tragédie de Telamo :

Ego deum genus esse semper dixi et dicam caelitum, Sed eos non curare opinor quid agat humanum genus ; Nam si curent, bene bonis sit, male malis, quod non est.

Qu'il y ait une race des dieux je l'ai toujours dit et je le dirai, mais que ces dieux s'occupent des actes de la race humaine je ne le pense pas, car s'ils s'en occupaient, aux bons ils donneraient le bien et le mal aux méchants, ce qui n'est pas.

C'est le grand argument de l'existence du mal opposé à la perfection divine.

    La morale surtout le préoccupe, comme elle intéressait déjà son modèle Euripide. Un fragment d'origine incertaine nous présente une belle image familière et frappante de la solidarité :

Homo qui erranti comiler monstrat viam Quasi lumen de suo lumine accendat facit : Nihilominus ipsi lucet, cum illi accenderit.

L'homme qui aimablement montre la voie à celui qui erre agit comme celui qui laisse son voisin allumer son flambeau au sien ; la lumière ne brille pas moins pour lui lorsqu'il l'a communiquée.

Mais sa morale repose sur une idée bien romaine; le droit passe avant toute autre chose : il est supérieur même à la vertu :

Melius est virtute jus, nom saepe virtutem mali Nanciscuntur, jus aeque ac cum se a malis spernit procul,

Mieux vaut le droit que la vertu, car la vertu, souvent, les méchants peuvent la rencontrer; le droit par lui-même repousse au loin les méchants.

Une ample pensée, beaucoup plus philosophique que religieuse, et plus dramatique encore que philosophique, celle de l'inexorable fatalité, domine tout ce théâtre comme elle domi­nait le drame athénien. Le sort des hommes ne dépend pas du caprice des anciens dieux innombrables supposés partout présents. Les dieux comme les hommes sont soumis au Des­tin. Quoi qu'ils fassent, ni les uns ni les autres ne sauraient échapper à la loi suprême et aveugle fixée de toute éternité. Sa force s'empare des individus et bon gré malgré leur fait jouer le rôle auquel ils étaient destinés. La malheureuse Cassandre est l'image vivante de cette loi fatale. Possédée par son don de prophétie, elle gémit en vain du trouble qu'elle jette dans sa famille et dans sa cité :

Mère chérie, de toutes les femmes de beaucoup la meilleure, je suis envoyée pour de mystérieuses prophéties ; Apollon, malgré moi, me force, hors de moi, à proclamer les destins. J'en rougis devant les vierges mes compagnes, j'ai honte de moi devant mon père excellent. Ma mère, j'ai pitié de toi et dégoût de moi-même.

Et la prophétie que nous a conservée un autre fragment s'exprime en des termes qui devaient éveiller un retentisse ment profond dans les âmes d'une génération grandie au milieu des anxiétés de la guerre d'Hannibal. La catastrophe voulue par le Destin se prépare pour la Cité; la voici, rien ne pourra l'écarter.

    Du théâtre et par le théâtre, Ennius se trouvait amené à la philosophie. Mais la philosophie qu'il connaît, ce n'est pas encore, semble-t-il, celle des grandes écoles de la Grèce hellénistique, on a du moins n'en perçoit-il l'écho qu'à travers la Sicile. Une de ses satires s'intitulait Epicharme, du nom du poète sicilien dont la verve ne se faisait pas faute de railler les dieux aussi bien que les hommes et dont l^œuvre abondait d'ailleurs de sentences et de discussions philosophiques. Il semble bien qu'elle racontait un songe d'Epicharme; le poète se croyait mort, il descendait aux Enfers et s'entretenait entre autres avec Pythagore lui-même. Un fragment donne la note du poème et des doctrines qui s'y trouvaient développées; c'est un naturalisme, interprétant les vieux mythes reli­gieux par des idées naturalistes. Jupiter n'est autre que l'univers en perpétuelle métamorphose ; c'est l'air qui se fait vent et nuage, et pluie, c'est l'élément nourricier de toute vie :

Istic est is Juppiter, quem dico, quem Graeci vocant

Aerem, qui ventus est et nubes, imber poslea

Algue ex imbre frigus, ventus post fit, aer denuo.

Haec propter Jupiter sunt ista quae dico tibi

Quando mortales  atque  urbes beluasque  omnes juvant.

Plus  tard,   sans doute,   Eunius   a   même poussé plus loin encore sa critique. Voici que,  dans  la Grèce hellénistique, venait d'apparaître une théorie nouvelle, à la fois romanesque et rationaliste, suivant laquelle les dieux ne seraient que d'anciens héros divinisés par l'imagination des hommes. Ennius s'en empare ; il traduit ou imite l'Histoire sacrée d'Evhémère. Depuis longtemps le mystère des dieux l'inquié­tait. Voici, semble-t-il, la solution qui l'avait séduit. Dans une île lointaine, narrait Evhémère, s'élevait un temple de Jupi­ter ; sur l'une des colonnes une longue inscription conservait toute l’histoire primitive du monde. Kronos et Jupiter et tous les autres dieux n'étaient que d'anciens rois... Echo fantaisiste des grandes discussions qui mettaient aux prises à ce moment les Epicuriens, Stoïciens et Sceptiques grecs, b en fait pour séduire l'imagination tumultueuse du poète des Annales. De cette vivante série d'efforts accomplis, dès le début du III ème siècle, par ses premiers poètes résultaient pour Rome plusieurs acquisitions définitives : une langue poétique tout d'abord convenant également à la tragédie et à l'épopée, puis des modèles de ces deux genres, enfin la comédie et la satire, sans parler des commencements d'une réflexion philosophique fondée exclusivement sur la raison. Dans toutes ces directions Ennius apparaît vraiment comme le chef qui conduit les Romains à la conquête des choses de l'esprit avec une ardeur égale à celle qui poussait leurs armées de Sicile à Carthage, en Macédoine, en Asie et en Grèce.

 

III

plaute.

Des trois premiers poètes ainsi que de leurs successeurs, les poètes tragiques Pacuvius et Accius, nous ne possédons que des fragments. Les soins de Varron nous ont conservé, de Plaute, vingt comédies complètes sur les vingt et une recon­nues par lui comme authentiques (1). Elles sont toutes imi­tées de modèles grecs. Plaute lui-même s'en vante : fabula tota graeca est, annonce-t-il ; c'est là une sorte de recomman­dation auprès du public. La Grèce apparaît comme un idéal d'intelligence, de beauté et de joie, d'autant plus qu'elle n'est connue encore qu'indirectement et de loin, par ses œuvres lit­téraires. La première par ordre alphabétique des pièces de Plaute, Amphitryon, porte d'ailleurs nettement la marque sicilienne. C'est une de ces hilarotragédies si populaires à Syracuse et à Tarente.

« Pourquoi froncez-vous le sourcil », demande Mercure dans le prologue ; est-ce parce que je viens de vous annoncer une tragédie? Eh bien, je suis dieu; je m'en vais changer cela. Si tel est voire bon plaisir, d'une tragédie, je vais faire une comédie, sans toucher aux vers. Voulez-vous, ne voulez-vous pas ? »

    Rhinton lui-même, le créateur du genre, avait composé un Amphitryon. Pour les autres pièces, on peut indiquer comme modèles, souvent d'après Plaute lui-même, Ménandre, Diphile, Philémon, les auteurs les plus célèbres de la Comédie nouvelle. Dans quelle mesure Plaute suit-il la trace de Naevius, nous ne saurions l'indiquer. En tout cas, c'est bien un genre grec qui, par lui, reçoit droit de cité à Rome.

    Mais Plaute n'est ni un savant ni un théoricien ; la protection de quelque puissant patron ne lui permet pas, comme à Ennius, de se faire l'apôtre d'un idéal littéraire.

 

(1) D'après aulu-gelle, 3, 3, 10, cent trente comédies environ étaient attribuées à Plaute. Aelius Stilon en reconnaissait vingt-cinq comme authen­tiques, d'autres en comptaient quarante. Le Corpus de Varron en avait reçu vingt et une; nous n'avons plus que des fragments de la vingt et unième, la Vidularia. Les autres sont : Amphitruo, Asinaria, Aulularia, Captivi, Curculio, Casina, Cistellaria, Epidicus, Bacchides, Mostellaria,Menœchmi, Miles gloriosus, Mercator, Pseudolus, Poenulus, Persa, Rudens, Stichus, Trinummus, Truculentus. L'édition la plus commode, en attendant celle que prépare M. L. Havet pour la collection Budé, est celle de lindsay, CI. l'Asinaria n'est qu'un pastiche de Plaute : Havet, Comptes rendus Acad, Inscript., 2 mai 1924, p. 158, 159.

 

Son patron, c'est la foule ; son seul principe est de plaire, son seul but, le succès. Sans que nous puissions préciser les modifications qu'il fit subir à ses modèles, nous pouvons être convaincus qu'il les transforma au goût du public romain. Son oeuvre constitue vraiment un document historique de l'esprit romain vers la fin du III ème et le début du II ème siècle avant notre ère. C'est à ce titre qu'elle nous intéresse particulièrement ici.

Lui-même, il était un plébéien. Né à Sarsina, en Ombrie, avant 250, il exerça pour vivre, jusqu'après la quarantaine, des métiers divers et également modestes, d'abord entrepre­neur de spectacles puis commerçant malheureux, au point qu'ildut s'engager comme manoeuvre chez un boulanger. C'est pour échapper à  la  meule, dit-on, qu'il devint auteur comique.  Il connaissait la vie et ses difficultés ; il avait dû traverser bien des milieux différents, voyager peut-être, lorsqu'il faisait du commerce, côtoyer en tout cas les types les plus divers depuis le temps où il fournissait matériel et per­sonnel au  théâtre jusqu'à celui  où il fit jouer ses  pièces. Fils de famille, entremetteurs, esclaves et marchands d'esclaves, cabaretiers et usuriers représentaient, pour lui, des connais­sances  personnelles. Le plus étonnant, dans  son cas, c'est sa formation  littéraire,  la souplesse et là pureté de sa langue, reconnues par les anciens (l); c’est l'art, souvent très habile, de sa  composition et de  sa poésie. Il unissait, dira-t-on, le génie naturel à'expérience du théâtre. Mais pour que le théâtre lui-même pût former un tel auteur, il fallait qu'il fût déjà fort .littéraire ; pour  que, de la  foule, pût sortir un tel écrivain, il fallait que cette foule elle-même ne fût pas sans culture.

    Qu'y a-t-il de vraiment original et de caractéristique dans la comédie de Plante ?

    Ce ne sont pas les sujets. Nous pouvons admettre qu'ils sont grecs. On nous excusera de les trouver d'une désolante banalité et complètement dénués d'intérêt. Lisez les comédies de Plante et, le livre fermé, essayez de préciser l'intrigue de l'une d'entre elles. Tout se confond dans la mémoire; telle scène, tel épisode peut trouver sa place dans le Stichus aussi bien que dans le Mercator ou le Truculentus. Vous trouverez à peu près uniformément un amoureux servi par un esclave retors et plaisant ; cet amoureux est aux prises avec son père, avec l'entremetteur, avec un soldat fanfaron ou un fantoche Quelconque; l'esclave leur escroque un argent qui sert à racheter la jeune fille. Celle-ci s'est conservée pure à travers tous les dangers. La pièce finit bien, par un mariage, la plupart du temps accompagné d'une reconnaissance.

 

(1) quintilien, 10, 1, 99, rapporte le mot d'Aelius Stilon : si les Muses voulaient parler latin, elles parleraient la langue de Plaute.

 

Histoires de voyages en mer, de naufrages et de pirates, retours inopinés, mystifica­tions, quiproquos, fourberies d'esclaves, rome capitale méditerrannéennedisputes, fournissent les épisodes les plus courants. Le sujet n'est évidemment que l'accessoire. Sauf exception, comme dans l'Aululaire, il compte peu par lui-même ; ce n'est qu'un scénario  convention­nel,  une trame banale destinée à porter les    diffé­rentes scènes. Plaute n'y attache, visiblement,  au­cune importance. Sans se mettre en frais   d'invention, il accepte,  sans plus, les thèmes et les procédés  four­nis par la comédie grecque. Il est  presque superflu, pour goûter la pièce, de s'astreindre à en suivre le développe­ment, souvent assez confus.

    Les personnages eux-mêmes sont conventionnels. Ils ne portaient pas encore le masque, du temps de Plaute, mais rien ne dut être plus facile, lorsqu'on reprit son répertoire, que de le leur appliquer. Ils reproduisent en effet des modèles qui le portaient; ils n'ont rien d'individuel; ce

 

---à Miles gloriosus.---Peinture de Pompeï.

sont des rôles. Nous trouvons le vieillard, tantôt indulgent et bon, plus sou­vent sévère et avare. L'un, parfois, s'oppose à l'autre, comme dans l’Aulalaire où l'excellent Mégadore a pour repoussoir l'inquiet et injurieux Euclion. Chaque pièce a son senex. Viennent ensuite le ou les adolescents, tous amoureux, mais les uns vertueux et tendres, les autres, débauchés, violents, jaloux. Ils ont parfois auprès d'eux leur pédagogue ; c'est pour eux qu'intrigue l'esclave, dévoué, goguenard et rusé qui fait rire aux dépens du père avare, du rustaud ou du soldat fanfa­ron. Ajoutez le parasite et le leno. Dans chaque pièce, ce sont les mêmes personnages que l'on rencontre sous des noms diffé­rents. Les rôles de femmes sont moins nombreux mais beau­coup plus insignifiants encore : on sait d'ailleurs qu'ils étaient joués par des hommes ; ils auraient pu l'être par des marion­nettes. Hommes et femmes viennent également du théâtre grec. La comédie nouvelle, charmante d'ailleurs par si viva­cité, sa bonhomie, l'imprévu des réparties et la sagesse des réflexions, n'est, en aucune façon, une comédie de caractères.     On y trouve de la morale, non de la psychologie. N'en cher­chons point davantage dans la comédie latine.

    Que reste-t-il donc, dans la comédie de Plaute, qui en ait assuré le succès ? Le comique uniquement, comique des situations et surtout des mots.

Le comique des situations n'est pas, la plupart du temps, d'un ordre très relevé; il est produit par des moyens faciles et un peu gros dont les gambades, les coups, l'ivresse, la van­tardise, les tromperies de toute sorte, sont les plus courants. Certaines peintures de vases de l'Italie méridionale nous don­nent idée de ce théâtre où des personnages grimaçants se livrent à des contorsions excessives mais expressives et drôles. C'est là, plus encore que dans la Comédie nouvelle proprement dite, que Plaute a dû trouver ses jeux de scène. Il en use avec tant de désinvolture et de prodigalité, la sur­prise se répète et varie si fréquemment, la scène comique se trouve conduite, non sans longueur parfois, mais avec tant d'aisance, de bonne humeur et de fantaisie, que les plus difficiles ne peuvent résister au rire. Il y a, dans ces comédies, une verve un peu enfantine mais simple et saine, qui entraîne. L'auteur s'amuse, on le sent; les acteurs eux-mêmes devaient s'amuser et nous-mêmes aujourd'hui, à la simple lecture, pourvu que nous ne voulions pas nous montrer trop soucieux d'analyse, nous sentons gagnés par toute cette gaîté.

    Ce qui appartient en propre à Plaute et reste inimitable, c'est l'emploi qu'il fait de la langue. La phrase est simple, brève, faite pour être immédiatement saisie, calquée sur le type de la conversation courante, mais d'une éblouissante richesse verbale. Le poète fait appel à toutes les ressources d'expression du latin : termes de métier, mots populaires et savants. Avec une parfaite aisance, sa verve emprunte indiffé­remment au vocabulaire du prêtre, du magistrat, du paysan, du soldat, de l'esclave, des courtisanes et des commères, au parler des carrefours comme à la langue de la haute poésie.

    11 ne se contente pas d'user des mots, il en joue; c'est là une de ses ressources préférées. L'abondance des mots et des jeux de mots passait, dès l'antiquité, pour la marque propre de son style.

    Jeux sur le son des mots et sur leur sens, calembours, coq-à-l'âne, formations plaisantes font du dialogue un feu inin­terrompu d'esprit, non du plus fin sans doute, mais de ce sel un peu gros des salines latines dont Cicéron se plaisait à parsemer ses discours lorsqu'il voulait séduire son public.

    Cette richesse verbale ne tient pas seulement à la fantaisie avec laquelle Plaute sait faire usage des ressources du latin, elle procède aussi de son imagination créatrice. Le poète invente non seulement des jeux et des alliances de mots, mais encore, sans aucun doute, bon nombre de termes qu'il dérive de radicaux ou de mots déjà courants, de façon que ces expressions nouvelles puissent être immédiatement comprises et que, cependant, leur nouveauté saisisse et fasse rire. Pour nous, aujourd'hui, il est bien difficile de distinguer ces néologismes lorsqu'il s'agit, au moins, soit de mots simples, soit de dérivés. Les procédés de dérivation, en effet, sont communs à la langue; aucun indice n'y révèle de façon bien nette la personnalité de l'écrivain qui le premier en fît usage pour tel ou tel mot. Les comédies de Plaute sont, en latin, le premier texte littéraire que nous puissions lire de façon suivie ; il nous est impossible d'apprécier l'enrichissement qu'elles ont apporté au parler de Rome.

    Il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit des mots composés. La haute poésie, celle de Naevius et d'Ennius, tirait des res­sources précieuses du procédé de la composition des mots. Les termes de ce genre, les sesquipedalia verba d'Horace, consti­tuent un des éléments caractéristiques du style épique et tragique. Plaute les transpose dans la comédie, il en use pour les effets les plus comiques. On fait accroire au vieillard des Captivi que l'un de ses esclaves a pour père un personnage très riche et très connu du nom de Thensaurochrysonico-chrysides. « C'est sans doute en raison de sa fortune qu'on lui a donné ce beau nom », riposte naïvement le vieillard. Le soldat du Pseudolus s'appelle Polymachaeroplagides, celui du Miles, Pyrgopolinice. Ce n'est là probablement qu'une imitation, sinon des comiques grecs, du moins de ceux de Sicile. Mais Plaute transpose aussi le procédé en latin. Voici tout un couplet injurieux ainsi formé d'un mélange de grec et de latin — il s'adresse à un leno :

Vaniloquidorus, virginesvendonides Nugiepiloquides, argentumextenebronides Tedigniloquides, nugides, palponides, Quodsemelarripides nunquameripides. Em tibi.

Plaute joue sur les noms propres : Credo hercle nomen mutabit mihi

 Facietque extemplo Crucisalum ex Chrysalo.

II joue sur les noms communs ; les poings, chez lui, devien­nent des casse-dents et les dents des casse-noix :

Ne tibi, hercle, hau longe est os ab inforlunio ita dentifrangibula haec meis manibus gestiunt.

 Le parasite :

Quom ejus verba interpretor, mihi cautio est

 Ne nucifrangibula excussit ex malis meis.

Toute sorte d'injures comiques sont ainsi formées par com­position. Parfois aussi, ce sont les expressions de l'épopée et de la tragédie qui se trouvent parodiées par ce moyen.

Salsipotenti et Multipotenti Jovi' fratri et Nerei, Neptuno.

    Ces formations plaisantes par composition portent nettement la marque de Plaute. Associer deux termes précédemment indépendants pour en créer un mot nouveau, c'est en effet faire œuvre personnelle. L'imagination et la volonté de l'écri­vain ont part à cette création. L'intimité d'une alliance imprévue entre deux mots provoque la surprise ; l'image plaisante se trouve ramassée et comme resserrée dans l'unité du composé. De telles formations sont une part intégrante de l'œuvre littéraire.

    Le propre d'un grand poète est de créer sa langue. Naevius et Ennius ont créé la langue de la haute poésie ; Plaute, celle de la comédie. Là est sa véritable originalité, son titre prin­cipal à la place importante qu'il a toujours occupée dans les lettres latines.

    La forme même de la comédie est grecque; l'intrigue, les personnages, les idées morales, les sentiments sont grecs. Il ne convient pas d'attacher grande importance aux allusions qui peuvent être faites çà et là à des institutions ou à des coutumes romaines;  la désinvolture du poète  mêle aisément dans le monde de féerie qu'est le théâtre, ce qui est grec et ce qui est romain. Tous ces éléments, chez Plaute, ne sont que l'acces­soire. L'essentiel pour lui est de faire rire. Lui-même et son public sont indifférents à la logique de l'action ; pourvu que les  incidents   divertissent,   peu   importe   comment   ils   sont amenés. L'analyse psychologique, les subtilités sentimentales n'intéressent pas  le public romain; ce n'est pas lui-même, encore moins l'homme en général que ce public va chercher au théâtre. Plaute simplifie donc, il supprime ou il exagère jusqu'à la caricature les indications de cet ordre qu'il rencontre dans  ses modèles grecs. Par  contre, il  accumule avec une abondance que n'a jamais connue la comédie nouvelle tous les moyens comiques et, en particulier, la facétie verbale qu'il porte à sa suprême perfection. Telle est  sa maîtrise  en  la matière  qu'elle   lui permet de  traiter n'importe quel sujet, tragi-comédie,  comme   Amphitryon,  comédie très  libre et licencieuse comme  la Casina, ou sérieuse et attendrissante comme les Captifs.  Peu importe le sujet, la forme dont il le revêt est l'essentiel ; c'est par elle que Plaute est assuré de plaire.

    Il se vante de donner des pièces entièrement grecques parce que la Grèce est à la mode ; Rome vient de lui rendre la liberté; on se sait gré de la connaître, on fait à l'occasion semblant de la comprendre. Mais ne croyons Plaute qu'à demi. Sa comédie est certainement plus sicilienne que grecque, ou plutôt elle est italienne, car depuis longtemps l'influence de la Sicile avait dû, par l'Italie méridionale, se répandre dans l'en­semble de la péninsule et pénétrer à Rome. La fantaisie de Plaute nous conserve certainement beaucoup du laisser-aller des vieilles farces nationales, chants fescennins, atellanes ou satires. Comme dans l'atellane, les personnages ne représentent que des silhouettes conventionnelles. Comme dans les chants fescennins, le jeu de mot et la plaisanterie l'emportent sur la logique de l'action. Si nous connaissions les Atellanes de l'époque impériale, nous y retrouverions sans doute les traits caractéristiques de la comédie de Plaute. Mais ce que proba­blement nous n'y retrouverions plus, c'est la langue si savou­reuse et si pleine du vieux poète et cette truculence qui, dans son archaïsme, évoque invinciblement, chez nous, le souvenir de notre Rabelais.

    Le comique latin ne possède pas la profondeur de pensée, ni l'audace satirique, ni le sens d'observation de Rabelais. La substantifique moelle fait défaut chez lui. Mais l'aspect exté­rieur se ressemble. L'un et l'autre écrivain sont de grands artistes du verbe. Ils excellent à transformer en matière litté­raire la langue populaire, brassant les mots de façon à. en exprimer tout le sens et, de leur choc, faisant jaillir l'étincelle du rire. Malgré l'influence grecque, Plaute procède du vieux génie comique italien, comme, malgré la Renaissance, Rabelais personnifie la verve populaire gauloise. Ils sont nourris tous deux des sucs du terroir.

    La comédie de Plaute apparaît vraiment comme un spectacle de jour de fête pour un peuple naturellement gai, dont l'exubérance encore jeune est étrangère aux raffinements de l'analyse psychologique, qui aime les gambades et la scurrilité. Gardons-nous cependant d'exagérer en ce sens. Le public de Plaute paraît aussi capable d'entendre quelques idées simples de morale pratique et même certains sentiments délicats, exposés sous une forme humoristique. La comédie des Captifs nous en apporte la preuve.

Cette pièce, prévient Plaute, n'est pas laite comme les autres; vous n'y trouverez aucun de ces vers grossiers dont on n'ose se souvenir ; vous n'y rencontrerez même pas de leno, ni de méchante courtisane, ni de soldat fanfaron.

Le sujet, en effet, est l'amitié délicate et le dévouement mutuel de deux jeunes gens pleins des meilleurs sentiments. Le mouvement et le rire bruyant que déchaînent les esclaves y voisinent avec des tirades empreintes de sensibilité et des sentences morales. Nous nous trouvons ici beaucoup plus près de la nouvelle comédie grecque que de l'atellane. N'oublions pas que la représentation d'une comédie comporte une part développée de musique ; encadrés dans le dialogue, les cantica, morceaux lyriques ou plus particulièrement pathétiques, sont accompagnés de flûte ; ils représentent de véritables envolées de poésie ; ils sont, dans la comédie, l'élément vraiment litté­raire qui s'adresse à l'intelligence et au sens esthétique. Le développement de la farce chez Plante n'exclut pas l'art; l'abondance truculente de la parole s'allie souvent, chez lui, à l'expression claire et élégante des idées, à la finesse d'un dialogue spirituel adroitement conduit ; les jeux du corps et du verbe alternent avec ceux de la pensée.

    Il convient de laisser de côté, lorsque nous essayons de nous représenter la foule qui, après une tragédie d'Ennius, applau­dissait aux comédies de Plaute, les images consacrées par la tradition. Le peuple romain de la fin du III ème et du début du II ème siècle n'est ni le peuple-roi, lourdement conscient de sa majesté et pénétré d'une gravité quelque peu stupide, ni une plèbe démoralisée et vile ne se plaisant qu'aux jeux violents et sanglants de l'amphithéâtre. Il est le peuple italien; le paysan latin et sabin s'y mêle à l'Ombrien, à l'Etrusque, au Campanien, à l'Apulien et au Messapien, voire au Grec de Sicile. Les esclaves de toutes les parties du monde méditer­ranéen n'ont pas encore afflué dans la ville pour y être affranchis et y faire souche. La foule se compose de petits artisans libres dont beaucoup peuvent être des ouvriers d'art, de commerçants de fortune trop modeste pour être classés parmi les chevaliers mais dont l'horizon intellectuel dépasse de beaucoup la ville et les campagnes latines, de petits pro­priétaires campagnards qui ont combattu dans toute l'Italie, en Sicile, en Espagne et même en Afrique. C'est une population d'origine libre, de provenance italienne et vivant de son travail qui peuple la ville. Plaute sort de ses rangs et a vécu toute sa vie parmi elle ; il écrit pour elle ; pour elle il unit les traditions du spectacle comique italien aux leçons littéraires de la comédie grecque.

    Comme la comédie, l'épopée et la tragédie sont faites pour ce peuple. Leur forme est grecque ; les fables des Grecs de l'ancien temps et celles qu'ont inventées les Siciliens s'y mêlent aux légendes locales et au récit des exploits contem­porains des armées et des chefs romains. Un patriotisme ardemment romain inspire chaque effort de Naevius et d'Ennius. L'âme italienne vit dans leurs œuvres non moins que dans celle de Plaute. C'est sur le tronc indigène qu'a été greffé le rameau grec cueilli en Sicile. Les fruits en ont conservé la saveur un peu âpre peut-être, mais originale de la terre italienne.

 

CHAPITRE II

L'ESPRIT NOUVEAU ET L'IDÉAL ANCIEN. SCIPION L'AFRICAIN ET CATON LE CENSEUR

L'importance des premiers essais littéraires romains tient à ce qu'ils ne sont pas seulement un jeu de l'esprit, mais expri­ment vraiment une conception nouvelle du monde et de la vie sociale. Telle fut la raison du succès qu'ils rencontrèrent. Les poètes ne faisaient qu'exprimer en latin et répandre dans la foule les idées dont les plus intelligents et les plus hardis parmi les générations nouvelles se trouvaient complètement imbus. Ils en multipliaient et en prolongeaient l'effet. La lit­térature apparaît à la fois comme l'expression et l'une des causes principales de la transformation des idées.

    L'épopée et la tragédie grecques et, d'après elles, la pre­mière poésie romaine, sont la glorification du héros. Aimé des dieux ou persécuté par eux, le héros tient le milieu entre les hommes et eux. Prométhée défie Jupiter ; l'ingéniosité d'Ulysse finit par l'emporter sur la rancune de Héra. Au-dessus de la foule, dans un monde de féerie, libéré des règles étroites de la réalité, le héros donne libre cours à toutes les facultés humaines, intelligence, activité, passion. La poésie héroïque est l'exaltation de la personnalité humaine, elle ouvre à l'ima­gination la rayonnante carrière de la gloire.

    L'exemple des héros inspire aux âmes bien nées une noble émulation. Par lui, l'homme conçoit le sentiment de sa propre importance et de son pouvoir. Il prend confiance en lui-même. La vie lui apparaîtra désormais comme une sorte de théâtre, où l'homme supérieur doit s'imposer à la foule, par son audace, par l'ampleur de son geste, par l'imprévu ou la majesté de son attitude. L'ampleur des intérêts ne fera qu'ex­citer sa hardiesse. Il rêve d'exploits inouïs; qu'il réussisse ou qu'il succombe, une renommée héroïque sera son partage. L'ambition devient vertu. L'individu s'élève au-dessus des intérêts collectifs ; il n'agit plus seulement pour la patrie, mais aussi pour lui-même.

    Combien une telle conception ne s'écarte-t-elle pas de la vieille tradition romaine? L'idéal ancien ne fait nul cas de la personnalité. Placé dans l'étroite dépendance de la famille et  de la gens, l'individu ne compte que dans le groupe dont il fait partie, il n'agit ni ne pense par lui-même mais seulement en fonction des principes ou des intérêts de son groupe. La vertu suprême est le sacrifice anonyme aux lois de la cité. La litté­rature arrache le Romain à la foule. En éveillant la pensée personnelle, elle lui apprend à reconnaître, en lui-même, l'homme dans le citoyen. Elle oppose l'imagination aux intérêts matériels, le jeu au strict devoir, le héros au pater-familias. C'est elle qui crée et développe la personnalité. Les Romains ne s'y sont pas trompés; à juste titre, ils ont donné à la culture intellectuelle le nom d'humanités.

 

I

scipion l'africain.

Le type accompli du Romain des temps nouveaux nous apparaît réalisé dans le personnage de Scipion l'Africain. L'art de Tite-Live a contribué, peut-être, à accentuer chez lui les traits héroïques. Les faits néanmoins reposent pour cette époque sur des témoignages suffisamment certains pour que nous puissions les admettre, dans l'ensemble, comme authen­tiques.

On connaît  la scène qui marque le début de sa carrière. Scipion  surgit, pour ainsi dire, du peuple assemblé,   rayon­nant de confiance   en  lui-même et paré de tous les dons qu'attribuent les dieux aux mortels qu'ils chérissent (1). C'est aux jours les plus  sombres de l'année 212, quatre ans après Cannes. Les messagers de malheur se succèdent au Sénat : Syracuse vient de passer à Hannibal ; Tarente était prise, l'Italie jusque-là fidèle faisait défection, Capoue avait ouvert ses portes à l'ennemi. Le père et l'oncle de Scipion qui avaient réussi en Espagne, pendant des années, à fermer la route aux renforts que Carthage  tentait d'acheminer  vers l'Italie, venaient  d'être  tous deux battus et   tués.   Personne  n'osait briguer le lourd honneur de les remplacer. Les comices ont été convoqués, le peuple attend que les candidats se fassent connaître, tous les yeux sont tournés vers les magistrats, ceux-ci se regardent les uns les autres. Tout à coup, P. Cornélius, jeune homme d'environ vingt-quatre ans, se dresse et déclare qu'il demande à remplacer son père et son oncle. Un seul cri, la faveur générale, lui augurent immédiatement un heureux commandement ; l'unanimité des citoyens le charge d'aller en Espagne. Son éloquence et sa sagesse ont beau jeu des hési­tations des prudents et des revirements inquiets de la foule.

    Tous les actes de sa vie apparaissent ainsi comme des coups de théâtre. Scipion trouve, à l'instant voulu, le geste qui rassure, le mot qui entraîne. Il ne connaît pas d'obstacle. Les lois fixant l'âge des candidatures, les craintes superstitieuses, les traditions strictes de l'administration ne l'embarrassent pas plus que les circonstances hostiles. Il est le héros dont la per­sonnalité domine les choses aussi bien que les hommes.

    Le caractère merveilleux de chacun des actes de Scipion n'en impose pas moins à l'ennemi qu'à ses concitoyens. En Espagne, son premier acte est d'enlever par surprise, « grâce à l'aide de Neptune »,

 

(1)T. Liv , 26, 18.

 

la citadelle de Carthagène, le trésor et l'arsenal d'Hasdrubal (1). La générosité dont il use après sa victoire le rend aussitôt populaire parmi les chefs indigènes. Le bruit se répand qu'il est arrivé aux Romains un jeune chef semblable à un dieu (2). Il ressemble en effet à quelque Dioscure guidant les marins à travers les dangers de la mer et dont l'éclatante apparition sur le champ de bataille décide de la victoire. Lui-même, d'ailleurs, n'ignorait pas cette réputation et se complaisait à laisser les imaginations tracer autour de lui une auréole de divinité. Tite-Live note en lui non moins de talents véritables qu'un grand art de les faire valoir qu'il cultiva dès sa jeunesse (3).

    Ce qu'il proposait à la multitude, ou bien lui était apparu en songe ou bien lui était suggéré par une inspiration d'en haut... Du jour où il prit la toge virile, il ne fit aucune action publique ou privée sans aller au Capitole, sans pénétrer dans le sanctuaire et y rester quelque temps seul, caché à tous les regards. Cette règle, qu'il observa durant toute sa vie, fit croire à quelques-uns qu'il était issu du sang des dieux et remit en crédit avec des circons­tances non moins ridicules la fable autrefois répandue au sujet d'Alexandre le Grand ; on attribuait sa naissance à un serpent monstrueux qu'on voyait souvent, disait-on, dans la chambre de sa mère mais qui disparaissait dès que quelqu'un y pénétrait. Scipion lui-même ne porta jamais atteinte à l'auto­rité de ce prodige, il avait l'habileté de l'augmenter encore en ne le niant comme en ne l'affirmant jamais.

Cette recherche des attitudes, ces tête-à-tête avec Jupiter Capitolin, ces légendes surtout qui indiquent l'imitation d'Alexandre, le héros par excellence, le modèle qui hanta les imaginations de tous les ambitieux depuis les princes de Macédoine, de Syrie et d'Egypte jusqu'à César, voilà qui nous éloigne singulièrement de la simplicité des chefs romains d'antan.

Pour Scipion comme plus tard pour César, ses admirateurs, au moins en pays non romain, songent au titre de roi.

 

(1) T. Liv., 26, 45. C'est l'utilisation du phénomène de la marée, un pro­dige pour les Romains, qui livre Carthagène : Neptunum, jubebat ducem itineris sequi, dit Tite-Live.

(2) Ibid., 26, 50.

(3) 26, 10

 

Il était encore trop romain pour ne pas repousser le mot, mais l'idée correspond trop bien à l'image qu'il conçoit de lui-même et de son rôle dans la cité pour qu'il en décline entièrement l'hom­mage (1). « Le titre d’imperator queme donnent mes soldats, répond-il aux Espagnols, est pour moi plus honorable, mais si celui de roi vous semble plus haut, contentez-vous de m'at­tribuer une âme royale. » Une âme royale, c'est évidemment, pour Scipion, celle d'un Alexandre ou d'un Achille. Son idéal n'est plus dans l'ancienne Rome, mais dans cette humanité transfigurée qu'a créée la Grèce.

    Son attitude d'ailleurs déplaisait aux vieux Romains et les inquiétait. Par la noblesse de son aspect non moins que par sa bonne grâce et la vivacité de son esprit, il avait pu séduire les chefs numides Syphax et Massinissa, et même son ennemi Hasdrubal (2). Mais Caton, son questeur, lui reproche âprement son faste et son arrogance, il l'accuse de corrompre l'ancienne discipline. Au Sénat, le vieux Fabius Cunctator s'oppose de toutes ses forces au projet que forme le jeune général de passer en Afrique et de terminer cette longue guerre d'usure par un coup d'audace qui peut aboutir au même désastre que l'expédition de Regulus (3). Au lieu de l'Afrique, on lui assigne comme province la Sicile. Peu lui importe. En Sicile, il prépare son expédition d'Afrique, il débarque devant Carthage et oblige ainsi Hannibal à quitter l'Italie. Entre les deux héros, la victoire décide en faveur du Romain.

    On raconte que, plus tard, à la cour d'Antiochus, Scipion aurait retrouvé son ancien adversaire et se serait entretenu familièrement avec lui du mérite et du rang des grands capi­taines (4). Le premier de tous, de l'avis d'Hannibal, était Alexandre dont la phalange avait dispersé des armées innom­brables. Après lui, venait Pyrrhus, maître dans l'art de choisir et de fortifier une position. — Et au troisième rang? Interroge

 

(1) T. Liv., 27, 19.

(2) T. Liv., 28, 18; 28, 35.

(3) Ibid., 28, 40 sq. 

(4) Ibid., 35, Sommaire,

 

Scipion. — Moi-même, répond Hannibal. — Quel rang te serais-tu donc donné si tu avais été vainqueur à Zama? — Je me serais placé avant Alexandre, avant Pyrrhus, avant tous les autres. — L'anecdote est bien évidemment apocryphe. L'intérêt en est de nous montrer l'obstination des faiseurs de nouvelles à présenter Scipion comme se mettant lui-même en parallèle avec les héros grecs. Les autres tableaux de la vie de Scipion, tels que nous les présente Tite-Live, doivent peut-être également beaucoup plus aux Annales d'Ennius qu'à la vérité historique. Ils sont, en ce cas, une œuvre littéraire nous permettant de juger du tour des imaginations de ce temps. Rien ne prouve d'ailleurs qu'une imagination éprise de roma­nesque et de littérature n'ait pas inspiré bien souvent la con­duite de Scipion. Ne diminuons pas, même pour ces temps anciens, la part des influences littéraires sur la vie et les actions des hommes. N'est-ce pas, en dernière analyse, l'ima­gination qui détermine leur carrière et, la plupart du temps, anime leurs exploits et leurs forfaits?

    C'est par la faute des lettres grecques trop ardemment adoptées comme règle de vie que Scipion se trouva finalement en opposition avec la majorité de ses concitoyens. L'accusation de concussion qui les frappa, son frère et lui, au retour de l'expédition d'Asie, en 190, n'était bien évidemment qu'un prétexte (1). Scipion dédaigna de se justifier et par une der­nière bravade entraîna à sa suite le peuple entier au Capitole pour remercier Jupiter de la victoire sur Carthage dont ce jour ramenait l'anniversaire. Il n'en fut pas moins condamné ; on n'osa l'arrêter, mais il termina sa vie dans le demi-exil de Literne, refusant ses cendres à son « ingrate patrie ».

    Cent ans plus tôt, avant Livius, Naevius et Ennius, Scipion n'aurait été qu'un Romain comme les autres, soldat courageux magistrat énergique, soucieux uniquement d'exécuter les décisions du Sénat et du peuple pour le plus grand bien de la république.

 

(1) T, Liv., 38, 50 sq.; partic.. 55, 56.

 

La poésie n'aurait pas exalté sa personnalité au-dessus du peuple et des lois. Il aurait également battu Hannibal, mais sans cette allure d'épopée que son imagination imprima aux dernières années de la guerre, en Espagne et en Afrique. Il aurait fini écouté au Sénat, respecté par le peuple et, sur son sarcophage, rangé à côté de celui de ses ancêtres dans le tombeau familial, on aurait pu graver la formule tradi­tionnelle : Edile, censeur, consul, il fut parmi vous.

    Reconnaissons-le avec les Romains de la stricte observance, l'esprit nouveau qui s'incarne dans Scipion bouleversait les traditions morales et sociales de la république. C'est bien celui qui donna naissance, plus tard, aux Sylla et aux César. Mais d'autre part la tradition patriarcale de la petite cité romaine n'était plus viable dans un grand État. Les victoires même de Rome condamnaient le mos majorum. Les chemins de toute l'Italie, ceux même de la mer, s'ouvraient devant les Romains. Comment maintenir la famille groupée dans son domaine sous l'autorité du père? La subordination à une règle austère de travail et d'économie, l'abnégation de chacun aux intérêts du groupe, tels étaient les fondements de l'ancienne morale. Les qualités qu'exigeait du citoyen la situation nouvelle de Rome étaient à l'opposé. Il fallait au chef l'initiative et la har­diesse que donnent la confiance en soi et l'habitude de l'indé­pendance. L'ampleur de la tâche à accomplir exigeait une vue plus large des choses et des hommes. La réponse de Scipion aux accusations de Caton était juste : « Je ne dois compte au Sénat que des résultats; je n'ai pas besoin d'un questeur si exact. » Le sentiment de l'honneur, même, était appelé à se transformer ; il ne devait plus consister uniquement à se sacrifier et à obéir, mais surtout à agir et à créer. La cité, en s'agrandissant, rendait la liberté aux individus; ceux-ci devaient trouver en eux-mêmes leur règle. Les vieilles tradi­tions ne la leur donnaient plus. La pensée grecque pouvait la leur fournir ; elle la fournit, en effet, à ceux qui étaient capables de la comprendre. Son seul défaut était d'être trop élevée pour beaucoup. Ce n'est pas d'excès, c'est plutôt du défaut de litté­rature, que le peuple romain allait souffrir. Plus de sagesse philosophique et moins de convoitises matérielles lui aurait épargné les guerres civiles.

 

II

caton le censeur.

L'engouement d'une partie de l'aristocratie et de la foule urbaine pour la Grèce et sa littérature n'allait pas sans ren­contrer une forte opposition. L'attachement aux habitudes d'autrefois était l'une des formes de l'orgueil romain; le culte excessif de la tradition ou plutôt d'une partie de là tradition ne représente-t-il pas l'une des doctrines de tout nationalisme ? La résistance à l'esprit nouveau s'incarna dans un homme, un homme qui d'ailleurs représentait toute une classe de la popu­lation latine dont il possédait, à un degré éminent, aussi bien les vertus que les défauts. Cet homme fut Caton. La classe qu'il représente est celle des petits propriétaires ruraux, durs au travail et âpres au gain, soldats admirables de résistance, de sang-froid et d'énergie, toujours combatifs, sur la place publique aussi bien que sur le champ de bataille, d'un esprit mordant et incisif, sérieux du reste et adroits, passionnément attachés à leur terre, à leur foyer et à tous les souvenirs que représentait pour eux le foyer.

Plus que tous les autres, ces paysans avaient contribué au triomphe de Rome, triomphe dont ils devenaient les victimes. Les récoltes de leurs domaines avaient toujours tenu jusque-là une place prépondérante dans la vie économique de la répu­blique. La fécondité de l'Italie méridionale et surtout le com­merce maritime menaçaient désormais leurs intérêts. Leur grand ennemi, c'est la Sicile qui, déjà, fournit Rome de blé et les oblige à serejeter sur la culture de l'olivier et de la vigne, c'est l'Afrique qui peut fournir l'huile, la Grèce qui fournira le vin, c'est surtout l'esprit d'aventure et de nouveauté qui déve­loppe la fortune immobilière, diminue la valeur de leur patri­moine et en prépare l'absorption par la grande propriété. Ils sont les sacrifiés et les mécontents. C'est en leur nom, animé de leur esprit et de toutes leurs rancunes, que Caton va entre­prendre la lutte contre l'esprit nouveau.

    La personne même de Caton et son caractère ont vivement frappé l'antiquité ; le portrait que nous en a conservé Plutarque est légendaire, mais les grandes lignes en présentent cependant toute chance d'exactitude. Caton était à la fois Latin et Sabin, né à Tusculum, en 234, et élevé dans le petit domaine de la Sabine que cultivait son père. Un travail assidu, dit Plutarque, une vie frugale et le service militaire dans lequel il était entré de bonne heure, lui avaient donné une complexion aussi saine que robuste. Une épigramme antique évoque ainsi son portrait : « roux, tout en dents, aux yeux glauques : même après sa mort, Perséphone a peur de le recevoir dans l'Adès ». (1).

Il était et affecta toujours de demeurer un simple et un brutal.

Il eut, dès sa jeunesse, le corps tout cicatrisé de blessures honorables reçues dans la guerre contre Hannibal... Dans les combats, il demeurait iné­branlable à son poste, portait des coups terribles, montrait à l'ennemi un visage redoutable, le menaçant d'un ton de voix effrayant, persuadé et ensei­gnant aux autres que cette mimique fait souvent plus d'effet sur l'ennemi que l'épée qu'on lui présente... Plus tard, devenu chef, il demeurait soldat. Dans les marches, il allait toujours à pied, portant lui-même ses armes, suivi d'un seul esclave changé des vivres. Simple et facile en tout ce qui concernait son service personnel, il se montrait dans tout le reste sévère et inexorable. Il était, conclut Plutarque, comme Socrate, dont Platon disait qu'il paraissait en son extérieur, grossier, satirique outrageux, mais qu'au dedans, il était rempli de raison et de gravité (2).

 

(1) plut., Cat., 1.

(2) Ibid., 10.

 

D'autres mérites, cependant, que son courage et son inté­grité lui ouvrirent l'accès aux honneurs. Ce qui le fit remar­quer, ce fut son ardeur à plaider et son talent de parole. De sa terre, il se rendait dès le matin aux villes voisines et défendait les clients qui l'en priaient ; puis, revenant à son champ, ache­vait la journée à labourer avec ses esclaves. C'était là une activité entièrement conforme à la vieille tradition latine. Un patricien romain, son voisin de campagne, Valerius Flaccus, lui aurait conseillé d'aller s'établir à Rome et de s'y occuper des affaires publiques. Ses plaidoyers lui firent bientôt des admirateurs et des amis et, le crédit de Valerius aidant, il put aborder la carrière des honneurs (1).

    Que Caton ait été un orateur remarquable, on ne saurait en douter. Les fragments qui nous restent de ses discours ne permettent sans doute guère de juger de son éloquence, mais l'éloge qu'en fait Cicéron mérite d'être cru (2). « Qui jamais sut louer avec plus de noblesse, blâmer avec une plus mor­dante énergie ? Quelle finesse dans les pensées, quelle ingé­nieuse simplicité dans l'exposition des faits et des arguments! » Le trait particulier de son esprit semble avoir été une sorte d'humour satirique s'exprimant en mots plaisants frappés comme des proverbes, Plutarque en cite plusieurs exemples, vraisemblablement authentiques, qui sont bien les mots d'un paysan railleur, prompt à noter le ridicule (3). Plusieurs ne semblent autre chose que des proverbes rustiques adaptés avec à-propos à la circonstance. Un jour, le peuple romain deman­dait avec insistance et hors de propos une distribution de blé. Caton, qui voulait l'en détourner, commença ainsi son discours : Citoyens, il est difficile de parler à un ventre qui n'a pas d'oreilles. Une autre fois, blâmant la dépense excessive des Romains pour la table, il n'est pas facile, disait-il, de sauver une ville où un poisson vaut plus cher qu'un bœuf.

 

(1) Ibid., 4. 

(2) Brutus, 17, 65.

(3) plut., Cat., 11 sq.

 

Injurié par un sot, il lui riposte : le combat est inégal entre nous; tu écoutes volontiers les sottises et tu en dis avec plaisir : moi, je les entends avec peine et n'ai pas l'habitude d'en dire.

    Cet esprit n'est pas, sans doute, extrêmement fin. Bien des traits s'en rapprochent de ce que nous trouvons chez Plaute (1). Ces discours, en effet, sont animés de la même verve caustique indigène et, de plus, ils s'adressent au même public que la comédie. Il s'agit de provoquer non le sourire, mais le rire bruyant qui réjouit un auditoire ou confond l'adversaire. Savoir faire rire, disait Caton, c'est le fait du bon orateur (2).

    Dès sa jeunesse, Caton avait fait choix de son idéal moral et politique. Il l'avait trouvé dans le souvenir de son voisin de campagne Manius Curius, trois fois triomphateur et demeuré célèbre pour sa simplicité rustique. Un peu plus tard, à l'armée ou à Rome, il avait pu se proposer comme modèle Fabius Maximus Cunctator. C'est non seulement en raison de son tempérament propre mais aussi au nom de la tradition repré­sentée par ces grands Romains qu'il déclara la guerre aux fauteurs de toute nouveauté.

    Nous avons déjà mentionné son hostilité et ses attaques contre Scipion l'Africain (3). Rien ne désarma la ténacité de sa haine. Vingt ans après ses premières accusations, c'est encore lui que nous retrouvons comme l'instigateur de la campagne qui condamna le vainqueur de Carthage à l'exil. Plutarque cite de lui à cette occasion un mot féroce qui montre bien l'âpreté de cette nature froidement violente (4).

Un jeune homme qui avait réussi à faire condamner un ennemi de son père mort depuis peu, traversait le Forum quelques jours après le jugement de Scipion. « Voilà les sacrifices funéraires qu'il convient d'offrir aux mânes d'un père, lui dit Caton, en l'embrassant ; ce n'est pas le sang des agneaux et des chevreaux qu'il faut faire couler pour eux, ce sont les larmes de leurs ennemis condamnés- »

 

(1) Les procédés, allitérations, oppositions de sons, de mots et d'images, vivacité de repartie, sont souvent les mêmes. Comparer les invectives de Caton contre les femmes, dans le discours très estonien que lui prête Tite-Live (32,2), et celles de Plaute dans les Menœchmes, v. 110-117.

(2) quint., Inst. Or., 6, 3, 103 ; jordan, LXXXVIII, p. 83.

(3) Cf. plut., Cat., 5.  

(4) Ibid., 22.

 

De propos délibéré, Caton ne voulait pas comprendre les modifications qu'imposait à la civilisation romaine la nouvelle situation politique de Rome. De là ses efforts, voués à un échec certain, contre le luxe et la culture grecque. Il s'était composé à lui-même son personnage, tout comme l'avait fait Scipion, et il lui fallait en soutenir l'austère réputation. C'est ainsi qu’il fut amené en mainte circonstance à forcer la note et à céder lui-même à cette vanité qui l'exaspérait chez les autres. Plutarque discute gravement ces exagérations (1) :

Ayant trouvé une tapisserie de Babylone dans la succession d'un de ses amis, il la fît vendre sur-le-champ. De plusieurs maisons de campagne qu'il possédait, aucune n'était blanchie. Le cheval et l'esclave devenus vieux, il fallait les vendre... Caton semblait se faire gloire de son insensibilité ; il se vantait d'avoir laissé en Espagne le cheval qu'il montait à la guerre pendant son consulat afin de n'avoir pas à porter en compte à la république ce que le transport du cheval par mer aurait coûté.

Magnanimité ou mesquinerie ? se demande Plutarque. Vanité, répondra-t-on.

Cette vanité du censeur qui, seul, se croit impeccable, n'a pas échappé d'ailleurs à son biographe (2) :

II ne voulait pas qu'un bon citoyen souffrît une louange qui ne tournât pas à l'utilité publique. C'était cependant l'homme qui se louait le plus lui-même, au point que, lorsque des citoyens avaient fait des fautes dans leur conduite, il faut les excuser, disait-il, ce ne sont pas des Caton... Sur la base de la statue qui lui fut élevée dans le temple de Satus il ne fit graver ni ses exploits militaires, ni son triomphe, mais l'inscription suivante : A l'honneur de Caton pour avoir, par de salutaires ordonnances et des institutions sages, relevé, dans sa censure, la république romaine que l'altération des mœurs avait mise sur le penchant de la ruine.

Quelle que fût d'ailleurs l'obstination de Caton dans sa fidé­lité au passé et son aversion pour toute nouveauté, il n'ignorait

 

(1) Ibid.. 6. — (2) Ibid., 28

 

pas lui-même ces lettres grecques auxquelles il voulait inter­dire l'entrée de la république. Il était d'esprit trop curieux et trop avide, du reste, de toutes les utilités, pour ne s'y être pas initié dès sa jeunesse. Tout en le montrant, suivant la tradition, occupé à apprendre le grec dans sa vieillesse, Plutarque ne se fait pas faute de mentionner plusieurs épisodes qui contre­disent nettement cette légende.

Lorsque Fabius Maximus reprit Tarente (en 209 avant notre ère), Caton, fort jeune, servait alors sous lui. Il était logé chez Néarque, philosophe pythagoricien qu'il désira entendre discourir sur la philosophie. Néarque professait les mêmes doctrines que Platon ; il enseignait que la volupté était la plus grande amorce pour le mal, que le corps est le premier fléau de l'âme... Ces discours firent aimer encore davantage à Caton la tempérance et la frugalité...

Il y aurait donc une part d'influence grecque, même à l'ori­gine de l'ascétisme catonien.

    Les leçons de la rhétorique grecque n'auraient pas non plus été étrangères à l'adresse de son éloquence.

Il profita un peu, dit Plutarque, de la lecture de Thucydide, mais beau­coup plus de celle de Démosthène... ; du moins ses écrits sont enrichis de nombreuses maximes et de traits d'histoire lires des ouvrages des Grecs et plusieurs de ses sentences morales en sont traduites mot à mot.

    En 191, Caton prit part à l'expédition de Grèce et d'Asie contre Antiochus et fit un assez long séjour à Athènes.

On prétend, raconte Plutarque, que le discours qu'il fil en grec au peuple athénien a été conservé... il n'en est rien, car il parla aux Athéniens par interprète, non qu'il ne sût très bien le grec, mais il était attaché aux coutumes de ses pères et se moquait de ceux qui n'avaient d'admiration que pour les Grecs.

    Lorsque, d'ailleurs, on étudie la langue du seul des ouvrages qui nous reste de Caton, le De Agricultura, on est frappé du nombre des mots grecs qui ont pénétré dans ce traité. En champion de la vieille tradition latine, Caton prétendait résumer sa propre expérience de bonus agricola bonusque colonus. En réalité, l'idée même de rédiger la téyvyj de l'agri­culture lui a été suggérée par un modèle grec, la traduction en grec d'un traité d'agriculture dû au Carthaginois Hannon. La note vraie nous est donnée par Caton lui-même (1). Il connaît les Grecs et leur littérature, mais il fait profession de les mépriser. Il n'ose proscrire absolument la lecture de leurs œuvres, mais il n'en autorise qu'une notion superficielle; après avoir, à son corps défendant, entr'ouvert la porte, il croit la fermer en maudissant solennellement toute cette culture.

Je parlerai, en son temps, de ces maudits Grecs, je dirai ce que j'ai trouvé à Athènes et comme quoi il peut être bon de jeter un coup d'oeil sur leur littérature, non de s'y plonger. Je démontrerai combien détestable et bonne à rien est leur race. Croîs-le bien, Marcus, mon fils, ceci est parole d'oracle : si quelque jour cette race arrive à nous passer sa littérature, tout est perdu.

Ce n'est pas la culture de l'intelligence que proscrit Caton, mais seulement ce qu'en ont fait les Grecs de son temps. Son attitude lors de l'ambassade de Carnéade à Rome permet de saisir cette nuance. Voici le récit de Plutarque (2) :

Les deux philosophes Carnéade, académicien, et Diogène, de lasecte stoïque, furent à peine arrivés que tous les jeunes Romains qui avaient du goût pour les lettres, étant allés les voir, en furent ravis d'admiration et ne pouvaient se lasser de les entendre. La grâce de Carnéade, la force de son éloquence, sa réputation qui n'était pas au-dessus de son talent, l'avantage qu'il eut d'avoir pour auditeurs les plus distingués et les plus polis des Romains firent le plus grand bruit dans Rome: c'était comme un souffle impétueux qui retentit dans toute la ville; on disait partout qu'il était venu un Grec d'un savoir merveilleux, qui charmait et attirait tous les esprits, qui inspirait aux jeunes gens un tel amour de la science que, renonçant au plaisir et à toute autre occupation, ils étaient saisis d'enthousiasme pour la philosophie. Tous les Romains en étaient dans l'enchantement et voyaient avec plaisir leurs enfants s'appliquer à l'étude des lettres grecques et rechercher avec avidité ces hommes admirables.

 

(1) Cité par pline, Nat. Hist., 29, 7, 14. Jordan, LXXXVIII, p. 77.

(2 plut., Cat., 34, 35.

 

Mais Caton vit avec peine cet amour des lettres s'introduire à Rome ; // craignait que la jeunesse romaine, tournant verscette étude toute son émulation et toute son ardeur, en vint à préférer la gloire de bien parler à celle de bien faire et de se distinguer par les armes... Il pensa qu'il fallait, sous quelque prétexte spécieux, renvoyer de Rome tous ces philosophes. Il se rendit au Sénat et lui reprocha de laisser depuis longtemps ces ambassadeurs sans leur donner de réponse. Il faut donc connaître au plus tôt de leur affaire et en décider, afin que ces philosophes retournent à leurs écoles pour y instruire les enfants des Grecs et que les jeunes Romains n'obéissent, comme autrefois, qu'aux magistrats et aux lois.

En cela, note Plutarque, il agissait, non, comme on l'a cru, par inimitié personnelle contre Carnéade, mais par une oppo­sition décidée contre la philosophie, par un mépris affecté, dont il se faisait gloire, pour les Muses et les disciplines grecques.

    Une pensée ou, plutôt, un sens politique, qui ne manquait pas d'ailleurs de justesse, animait le vieux Caton. Cette philo­sophie, aussi bien celle de Zénon que celle de l'Académie ou d'Épicure, ce souci prédominant et presque exclusif des choses de l'esprit et de l'art, représentaient en effet une mentalité de vaincus, résignés à l'impuissance politique et à l'inaction. Elles étaient, au vrai sens du mot, un divertissement, divertis­sement fort estimable sans doute mais qui néanmoins disposait au laisser-aller, sinon les esprits, du moins les énergies; en concentrant les forces morales vers la vie intérieure, elles les détournaient de l'effort nécessaire pour dominer les choses et les hommes. Pour ce Latin réaliste, dont toutes les pensées étaient tendues vers l'action et qui, au sortir de l'âpre lutte soutenue tout le long de sa jeunesse pour l'existence de sa patrie, comprenait l'urgente nécessité de combattre et de vaincre encore, Socrate n'était qu'un babillard et Isocrate un inutile (1). Il se moquait, non sans raison, de ces disciples qui vieillissaient auprès du maître, comme s'ils ne devaient exercer leur art que dans les Enfers. La philosophie comme l'éloquence ne représentaient pour lui qu'un moyen, un moyen d'action et non une fin.

 

(1) plut., Cat., 36.

 

De même qu'après avoir formellement interdit à son fils les médecins grecs, il avait composé lui-même un ouvrage de médecine dans lequel il recueillait les vieilles formules latines, il voulut aussi donner à ses concitoyens une littérature sans danger, une littérature pratique comme le traité de l'Agriculture et une histoire. Il était si peu ennemi des lettres en elles-mêmes qu'il fut l'un des protecteurs d'Ennius et l'emmena avec lui en Sardaigne en 195. Il devait être sensible au génie du poète et surtout à son ardent patriotisme. Il aurait aimé certes, et favorisé une littérature purement romaine et inspirée des seules traditions nationales.

    L'histoire, pour lui, représentait un enseignement essentiel­lement pratique. Il avait voulu, nous dit-on, être utile à son fils en lui transmettant le fruit de l'expérience et les traditions ancestrales. Le profit que le cultivateur devait tirer du De re rustica, le citoyen et l'homme politique devaient les trouver dans l'histoire. Ainsi naquirent les sept livres De Originibus. Historien, Caton trouvait comme prédécesseur immédiat Fabius Pictor qui, vers l'an 200, avait écrit en latin et en prose. Mais Fabius appartenait à la gens Fabia et son œuvre devait être, avant tout, une manifestation de cet orgueil nobiliaire que Caton poursuivait partout d'une haine opiniâtre. Ennius lui-même avait dû se montrer indulgent, dans ses Annales, aux fantaisies généalogiques de ses protecteurs. Par réaction, Caton se serait astreint, nous dit-on, à ne citer aucun nom propre, ou plutôt, il n'en citait qu'un, celui d'un des éléphants de Pyrrhus. Il ne connaissait pas d'individus, il ne voyait que le « consul » ou le « magistrat ». Comme l'indique le titre de l'ouvrage, il s'attachait surtout aux origines des villes d'Italie dont il traitait, semble-t-il, au fur et à mesure que les diverses cités entraient dans l'orbite de Rome. Il empruntait ses renseignements soit aux historiographes grecs, en particulier aux auteurs siciliens des « Origines italiennes », soit aux poètes comme Ennius. Quelques-uns des fragments qui nous en sont parvenus se réfèrent, en effet, à 1a légende d'Enée et des origines troyennes. « Beaucoup de recherches et d'application », jugeait Cornélius Nepos, « mais de doctrine point (l). »

    L'atmosphère dans laquelle vivait le peuple romain au temps d'Ennius et de Plaute était trop pénétrée d'intellectualité pour que Caton pût songer à proscrire les choses de l'esprit. Il aurait voulu une littérature purement nationale, ne laissant rien perdre des acquisitions ancestrales. N'était-ce pas lui qui, dans ses Origines, mentionnait les poèmes qui, bien des siècles avant son temps, étaient chantés dans les festins par chacun des convives, en l'honneur des grands hommes (2) ? Mais l'état dans lequel il voyait la Grèce ne lui paraissait aucu­nement un idéal pour son pays. C'est pourquoi, brutalement, à sa façon, il la répudiait, elle et sa littérature, et vitupérait contre l'engouement de ses contemporains.

    Caton vécut trop longtemps pour ne pas assister à la défaite de toutes les idées qu'il avait si âprement défendues. L'esprit nouveau l'emportait définitivement sur l'idéal antique. Lui-même le constatait lors d'un de ses derniers procès : il est pénible, avouait-il, d'avoir à rendre compte de sa vie à des hommes d'un autre siècle que celui où l'on a vécu (3). Du reste, comme il mettait une sorte de point d'honneur à ne pas être parmi les vaincus, on le voit céder lui-même de plus en plus aux nouvelles mœurs. Il avait défendu l'agriculture italienne comme la seule base solide sur laquelle pût reposer

 

(1) corn. nep., Cat., 3, 2, 4. Voici, autant qu'on peut la reconstituer, quelle était l'économie de l'ouvrage (jordan, p. 4) : I. L'histoire des Rois. — II et III. L'origine des cités d'Italie. — IV. La première guerre punique. — V. La seconde guerre punique. — VI et VII. Les événements postérieurs jusqu'à la préture de Servius Galba, en 161 avant notre ère. Dans ces derniers livres, Caton avait pris soin d'insérer quelques-uns des discours qu'il avait prononcés, mais en les composant, sans doute, à nouveau. Cicéron parle de cent cinquante discours au moins qu'il a pu retrouver et qu'il a lus, mais sans indiquer que ce fût dans les Origines (Brûlas, 17, 65).

(2) Cic., Brut., 19, 75.

(3) plut.. Cat., 22,

 

la fortune des particuliers et celle de l'État ; il condamnait le grand commerce comme trop hasardeux et celui de l'argent comme honteux. Il vit au moins commencer la ruine de la petite propriété italienne et lui-même, sur ses vieux jours, en vint à négliger ses champs pour acheter des étangs où il faisait de la pisciculture, des sources thermales, et à organiser des ateliers de foulons. Il exerça même, par intermédiaires il est vrai, la plus décriée de toutes les usures, l'usure maritime. Il alla jusqu'à pratiquer le commerce des esclaves, achetant de jeunes garçons qu'il revendait après les avoir instruits et formés. Et il exhortait son fils à tous ces genres de négoces.

    Il dut en être de même en ce qui concernait ses goûts litté­raires. Bien qu'il professât que la plus belle manière de vieillir fût de s'occuper toujours des affaires publiques, l'accès des jeunes générations aux honneurs finit par lui créer des loisirs. L'étude, qui lui avait paru autrefois un objet indigne d'occuper toute l'activité d'un homme, dut lui sembler, alors, un digne ornement du repos. Or il ne pouvait y avoir, à ce moment, d'autre objet d'étude que les lettres grecques. Il dut s'y adonner avec une ardeur que l'âge n'éteignait pas. De là, sans doute, la légende de Caton s'appliquant sur la fin de sa vie à apprendre le grec. En réalité, depuis longtemps, l'austère champion du vieil esprit latin avait su faire son profit des acquisitions de la science grecque.

    Ses concessions à la Grèce, ou plutôt à la vie méditerra­néenne sous la forme que lui avait donnée le monde issu des conquêtes d'Alexandre, n'empêchent pas Caton de représenter, au début du II ème siècle, le type accompli du Romain de l'ancien temps, à l'esprit vif mais obstiné, âprement combatif et foncièrement utilitaire. Il en a toutes les qualités, le don du comique et le sens du droit, une énergie indomptable mais avisée ; il en a aussi les défauts de brutalité, de mesqui­nerie et d'orgueil. Tout compte fait, on préférera Scipion mourant en exil à Caton trafiquant de jeunes esclaves et finissant par épouser la fille de son greffier (1).

    Toutes ses idées cependant ne sont pas mortes avec lui ; il en est une au moins que l'on retrouve encore parfois aujourd'hui, à savoir qu'une culture raffinée de l'intelligence contribue à corrompre la pureté des mœurs. Des exemples illustres nous feront constater, au contraire, que l'introduction à Rome de la pensée grecque n'y eut pas pour effet l'abaissement mais bien plutôt l'élévation des caractères (2). La plupart des vices qui se répandirent à Rome à partir de ce moment n'avaient rien de grec : gloutonnerie, avidité sans mesure d'honneurs, d'autorité et d'argent. Marius illettré n'est pas moralement supérieur au dilettante Sylla. Si les défauts romains n'ont pas dans la grossièreté rustique leur racine première, il est plus juste d'en chercher l'origine en Asie (3), avec Tite-Live, plutôt qu'en Grèce. En réalité, ce sont vices de parvenus qui n'ont rien à voir avec la littérature et la philosophie. Ils résultent uniquement d'un enrichissement trop rapide. Rome s'est trouvée grisée d'avoir tout à coup entre les mains le monde et tout son or. Elle a pillé dans la confusion, et le bien mal acquis s'est retourné contre elle. Cette richesse ne s'est même pas trouvée répartie entre tout le peuple vainqueur.

 

(1) plut., Cat., 37.

(2) Infra, chap. IV : Paul-Emile, Scipion Emilien.

(3) T. Liv., 39,6: « Ce fut l'armée d'Asie qui introduisit à Rome les com­mencements du luxe étranger (en 190), lits ornés de bronze, tapis précieux, voiles et tissus de soie, etc. Ce fut alors qu'on ajouta aux festins des chan­teuses, des joueurs de harpe, des baladins, que les repas eux-mêmes com­mencèrent à être préparés avec plus de soin et de frais, que le cuisinier, le dernier des esclaves, chez les anciens, pour le prix et l'emploi, fut tenu en estime et que ce qui n'était qu'un office de valet fut regardé comme un art. »

 

Elle est demeurée le privilège d'une classe restreinte, de l'aristocratie sénatoriale et des chevaliers qui, après avoir ruiné les petits propriétaires italiens, s'est détruite elle-même par les guerres civiles. Il y a là toute une série de phénomènes économiques et sociaux d'ordre matériel complè­tement étrangers à l'évolution intellectuelle et morale du génie romain. Ce n'est pas la pensée grecque, c'est l'or du monde mis au pillage, qui a ruiné les antiques vertus et fina­lement la puissance de Rome.

 

CHAPITRE III

LES TRANSFORMATIONS DE L'ESPRIT RELIGIEUX

Nous accorderons plus volontiers que la critique philoso­phique était de nature à porter atteinte aux vieilles croyances religieuses. Encore ne faudrait-il pas exagérer, car bien des Romains n'avaient pas attendu la pensée grecque pour dépas­ser les conceptions primitives, pour faire boire, par exemple, les poulets sacrés lorsqu'ils ne voulaient pas manger (1). Et d'autre part, nous trouvons des hommes cultivés comme Paul-Emile qui demeurent des augures extrêmement scrupuleux et convaincus. Plus encore que les philosophies d'aujourd'hui, celles de l'antiquité abandonnaient bien des énigmes aux réponses toutes prêtes de la religion. Le raisonnement pou­vait même servir à justifier d'anciens usages religieux. Ne voyons-nous pas Cicéron défendre la divination ?

Que la Grèce ait miné le crédit des trente mille dieux italiens que trouvait Varron, qui songerait à le lui reprocher? Zeus, surtout le Zeus assagi des philosophes, était infiniment supérieur à Janus et à son cortège. Qu'il fût même devenu un Zeus paresseux et indifférent, nous n'y verrons nul dommage, ni pour la pensée spéculative, ni pour la morale dont il ne se souciait primitivement que fort peu. En réalité, ce ne sont pas ces spéculations nouvelles qui ont tué les anciennes croyances ; celles-ci sont mortes d'elles-mêmes parce qu'elles ne correspondaient plus à l'état intellectuel et social du peuple.

 

(1) Val. max., 1, 5, 3 et 4 ; Cic., de Div.,1, 16, 29; T. liv.,Epit., 19.

 

Faute d'avoir rien à y substituer, 1es Romains ont adopté, un peu au hasard, soit des notions philo­sophiques, soit des mythes et des cultes é!rangers. Laissons de côté, pour le moment, la pensée philosophique grecque qui n'atteint guère que l'élite intellectuelle. Le flot, très mêlé, qui coule aux carrefours populaires provient de sources moins hautes et moins pures.

    Nous y distinguons tout d'abord, comme à l'origine de la littérature, des influences italiennes beaucoup plus nombreuses et plus fortes, plus anciennes d'ailleurs, que celles qui peu­vent venir de Grèce.

 

I

L'INQUIÉTUDE RELIGIEUSE A ROME PENDANT LA SECONDE GUERRE PUNIQUE.

La conquête de l'Italie a eu pour effet d'attirer à Rome une foule originaire des diverses provinces de la péninsule. Samnites, Etrusques, Ombriens, Campaniens y sont arrivés soit comme prisonniers, soit comme artisans libres, soit comme réfugiés dépouillés de leurs biens et déracinés, venant chercher asile et fortune dans la nouvelle capitale. La seconde guerre punique a eu pour effet de multiplier outre mesure cette dernière catégorie. Sitôt Hannibal éloigné, le Sénat ordonne à ces misérables de retourner dans leurs provinces, mais ses décrets ne reçurent jamais, sans doute, qu'une application partielle. Ces provinciaux se mêlent à la plèbe romaine; des uns à l'autre s'accomplit un échange d'idées constant et prolongé. L'effet s'en marque tout d'abord par une recrudes­cence de superstitions.

La guerre traînait en longueur, expose Tite-Live ; les succès et les revers modifiaient moins la situation que les dispositions des esprits. Un zèle religieux, venu en grande partie du dehors, envahit la cité sibien qu'on eût dit que les dieux ou les hommes en avaient été tout à coup changés. Ce n'était plus seulement en secret et dans l'intimité des maisons que l'on abandonnait les rites romains; en public et jusque sur le Forum et le Capitole on voyait des troupes de femmes ne plus sacrifier et ne plus prier les dieux suivant la coutume des ancêtres. Des espèces d'officiants et de devins s'étaient emparés des âmes ; le nombre de leurs fidèles s'augmentait de toute la foule campagnarde chassée par cette guerre interminable de ses champs incultes. Il était facile à ces prêtres d'exploiter la superstition de ces malheureux; ils le faisaient comme si c'eût été un métier autorisé... Le Sénat dut charger le préteur de libérer le peuple de ces cultes. Ce magistrat lut le sénatus-consulte devant l'assemblée et prescrivit par édit que quiconque aurait des livres de prophéties ou des formules de prières ou des rituels de sacrifice devrait livrer ces recueils et tous ces écrits au préteur avant les calendes d'avril. Défense était faite à quiconque de sacrifier, dans aucun lieu public ou consacré, suivant un rite nouveau ou étranger.

L'autorité du Sénat pouvait réprimer les plus bruyantes de ces manifestations; il lui fallait cependant tenir compte de l'inquiétude religieuse répandue dans la foule. Le crédit des anciens dieux était épuisé; ils n'avaient pas eu la puissance de protéger l'Italie, leur terre, contre l'étranger; la vertu des rites traditionnels paraissait usée. Sans doute aussi la vieille religion trop abstraite et exclusivement formaliste ne donnait-elle plus satisfaction au sentiment et à l'imagination popu­laires. L'inaction imposée par la guerre, l'angoisse du danger, le mélange des peuples, les échos de la poésie et les bribes de philosophie qui pouvaient tomber jusque dans la masse, développaient chez elle, comme une fermentation, des préoc­cupations nouvelles. D'où vient l'homme, de quelle essence est-il pétri, quelle est sa destinée? Ces questions, naturelles à l'intelligence qui s'éveille, le peuple romain devait se les poser et la religion de ses Pontifes n'y répondait pas.

    Les réfugiés de Campanie et de l'Italie méridionale, au contraire, et les Grecs de Sicile., parlaient de dieux étranges qui souffrent comme les hommes, qui meurent comme eux et comme toute la nature, mais pour ressusciter. Ils auraient révélé à certains sages les mystères permettant aux hommes d'assurer leur bonheur après la mort et de comprendre le secret des renaissances. Les noms de Iacchos et de Zagreus qui règnent dans les montagnes de Thrace, de Déméter et de Koré honorées à Eleusis, se mêlent à ceux d'Orphée et de Pythagore. Les initiés à ces mystères gardent précieusement entre eux le secret qui ne fait qu'irriter la curiosité. On les voit se réunir pour célébrer des rites dont les profanes ne peuvent rien savoir de précis; on parle de purifications inef­fables et d'une ivresse divine qui exalte l'esprit et les sens ; il est question de descente aux enfers, de mort, da résurrection. Ces gens ne s'habillent que de blanc, ils s'abstiennent de manger tout ce qui a vécu, certaines plantes même leur sont interdites; ils sont les purs et même après la mort n'admettent dans leurs cimetières que les purs. Pénétrés d'une sagesse plus qu'humaine, ils semblent au delà des atteintes du mal. Et les femmes en particulier s'empressent autour d'eux pour avoir part au secret.

    A cette exaspération du sentiment religieux dans le peuple correspond un redoublement d'activité dans le fonctionne­ment de l'administration des Pontifes. Les chefs officiels du culte s'efforcent de donner satisfaction par les moyens régu­liers à l'inquiétude nouvelle. A chacun des prodiges qui leur est annoncé ils consultent les Livres Sibyllins (1). Ces oracles grecs leur suggèrent des expiations extrêmement diverses. Evidemment, les Pontifes font appel à toutes les ressources de leur expérience et de leur imagination.

    Nous les voyons recourir tout d'abord à de vieux rites ita­liques. En 217, après les premiers revers de la seconde guerre punique, ils font décréter par le Sénat un printemps sacré (2). Les animaux nouvellement nés, seuls, furent immolés; pour les enfants, on décida d'attendre qu'ils aient atteint l'âge d'homme, ils devraient alors disparaître de la cité et chercher ailleurs un établissement.

 

(1) T. Liv., 21, 62. 

(2) T. Liv., 22, 10.

 

L'année suivante, après Cannes, le désastre est attribué à l'infidélité de deux Vestales (1). Les malheureuses sont mises à mort. On consulte de nouveau les livres sibyllins et Q. Fabius Pictor, le futur historien, est envoyé à Delphes pour consulter l'oracle. Entre temps, les livres sibyllins ont suggéré un rite abominable : on enterre vivants sur le Forum boarium un Gaulois et une Gauloise, un Grec et une Grecque. La plupart du temps, au cours de chacune des années suivantes, les   oracles  se contentent de prescrire l'accomplissement de cérémonies de rite grec, ou l'adoption de dieux grecs aux­quels on voue des temples à l'intérieur même du pomerium. C'est de ce moment que date l'adoption officielle dans la reli­gion romaine de la plupart des divinités helléniques, connues sans doute depuis longtemps, mais encore traitées en étran­gères. En 215, par exemple, un lectisterne fut tenu pendant trois jours (2).   Les statues  des  douze  grands dieux grecs furent, à la mode hellénique,  installées sur six lits; on  était censé leur offrir un festin, pendant lequel le peuple défilait devant eux, leur apportant ses supplications. Les grands jeux en l'honneur d'Apollon sont organisés ainsi, à la mode grecque, en 212, comme dérivation, pour ainsi dire, à l'angoisse popu­laire en mal d'innovation religieuse.

Parmi les livres prophétiques qu'on avait saisis, raconte Tite-Live (3), les vers d'un certain Marcius étaient tombés aux mains du préteur. Des deux prédictions de Marcius, l'une, confirmée par l'événement postérieurement auquel elle avait été d'ailleurs publiée, faisait assez nettement allusion à la bataille de Cannes. La seconde était plus vague : Romains, si vous voulez chasser l'ennemi et la peste que vous en voient des contrées lointaines, vouez des Jeux à Apollon; que les particuliers y contribuent en même temps que l'État. Que /es décemvirs suivent le rite grec. Si vous accomplissez exac­tement ces ordres, vous serez toujours heureux et vos affaires deviendront meilleures, car ce dieu exterminera vos ennemis qui se nourrissent tran­quillement de vos champs-

On mit tout un jour, continue Tite-Live, à essayer de com­prendre cette prédiction. Le lendemain, les décemvirs furent chargés par un sénatus-consulte de consulter les livres sibyllins.

 

(1) T. Liv., 22, 57. 

(2) T. Liv., 22, 10. 

(3) 26, 12,

 

Sur leur rapport, le Sénat décréta l'exact accomplis­sement des ordres de la prophétie. Les décemvirs devraient donc sacrifier suivant les rites grecs; ils offriraient à Apollon un bœuf et deux chèvres blanches, à Latone une génisse; toutes ces victimes auraient les cornes dorées. Le préteur, au moment da commencer les Jeux, dans le grand Cirque, fit publier que, pendant leur durée, chacun devrait apporter à Apollon ses offrandes. Le peuple assista aux Jeux couronné de fleurs; les matrones, les cheveux déliés, firent des supplications; par­tout on ouvrit les portes des maisons et l'on prit ses repas au dehors; ce jour fut marqué enfin par des cérémonies de toute sorte. Rites grecs et vieilles pratiques magiques comme l'ouverture des portes, se mélangent pour attribuer au culte romain un aspect entièrement nouveau.

 

II

LES CULTES ORIENTAUX. la GRANDE MÈRE DES DIEUX DE PESSINONTE.

Toutes ces nouvelles dévotions, qu'elles fussent d'origine italique ou grecque, ne réussissaient pas à écarter le danger. Sept ans après, en 205, l'ennemi continuait à se nourrir des champs italiens. Les prodiges se multipliaient encore (1). Rome était plus que jamais tourmentée de craintes supersti­tieuses. En consultant à nouveau les livres sibyllins, on y avait trouvé cet oracle : Lorsqu'un ennemi étranger aura transporté la guerre sur le sol de l'Italie, on ne pourra le chasser et le vaincre qu'en transportant de Pessinonte à Rome la statue de la Mère Idéenne. Ce n'était plus aux dieux grecs, c'est à ceux de l'Asie qu'on faisait appel.

    La Grande Mère de Pessinonte était la vieille divinité chthonienne adorée depuis les temps préhistoriques en Crète et  en Asie Mineure. 

 

(1) T. Liv,, 26, 19; 27, 28 ; 28, 11.

 

Rhea,  Cubébè, Cybèle, étaient ses noms. Mère de tous les dieux, principe de la vie, divine, humaine, animale et même végétale, elle règne sur les hauts plateaux couverts de forêts, sur les animaux, sur les sources, les étangs, dans les antres souterrains et dans les tombeaux. Ses plus anciennes images sont taillées dans le roc; sa figure humaine y est encore mal dégagée de la pierre. Elle est asso­ciée à un jeune dieu de la lumière, Attis, son amant. Déesse jalouse, elle exige de ses fidèles un attachement exclusif. Qui lui résiste devient dément. Dans une crise de fureur mystique, Attis s'émascule au pied d'un pin et meurt de sa blessure. La déesse Mère de l'Ida est la déesse nationale de Phrygie ; la ville de Pessinonte est le principal de ses sanctuaires et son domaine propre.

    « Sur le plateau d'Anatolie, écrit M. F. Cumont, le cli­mat est extrême. L'hiver y est rude, long, glacé ; les pluies du printemps développent soudain une floraison vigoureuse que brûlent bientôt les ardeurs de l'été. Les brusques con­trastes de cette nature, tour à tour généreuse et stérile, écla­tante et morose, provoquaient des excès de tristesse et de joie inconnus dans les régions plus tempérées. Les Phrygiens pleuraient désespérément la longue agonie et la mort de la végétation, puis, lorsqu'en mars, la verdure reparaissait, ils s'adonnaient à toute l'exaltation d'une joie tumultueuse. Des rires sauvages exprimaient la véhémence de ces sentiments opposés. Après les jours de deuil où l'on pleurait le trépas d'Attis, une explosion de réjouissances commémorait sa résurrection, c'est-à-dire la renaissance de la nature. Au milieu des clameurs, dans le vacarme des tambourins et des cymbales que domine le bruit strident des flûtes, ce sont des courses folles sur la montagne, des danses échevelées autour des autels, des flagellations et des mutilations. Le sang des hommes se mêle à celui des victimes. Les prêtres, les galles qui ont sacrifié leur virilité à la déesse, forment un ordre saint qui a le don de prophétie. L'orgie de leurs rites produit l'extase qui purifie la vie présente et assure après la mort une existence bienheureuse. » Tel est le culte que, pour chasser Hannibal, le Sénat introduit à Rome.

    La grande déesse de l'Ida aborda l'Italie au début d'avril 204, sous forme d'une pierre noire. Elle y fut reçue par celui que le Sénat avait jugé le plus saint des Romains, P. Scipion Nasica, le cousin du futur Africain, et par une matrone de la vieille famille aristocratique des Claudes à la tête de toutes les dames romaines. En attendant qu'elle ait son sanctuaire à elle, on l'installa dans le temple de la Victoire, sur le Palatin, avec tout son clergé de galles émasculés aux longues robes éclatantes, prophètes et mendiants, porteurs d'images de piété de toute sorte, joueurs de tambourins et de musiques stridentes. En même temps des Jeux de type grec, les ludi Megalenses, devaient commémorer chaque année le souvenir de cette introduction du culte exotique dans la ville.

    Ce culte de mysticisme et d'exaltation était trop contraire aux principes de la religion romaine pour que les Pontifes n'aient pas bientôt imposé des barrières strictes à ses mani­festations. Défense fut faite aux citoyens d'y prendre part et, à plus forte raison, d'entrer dans ce clergé. Il semble d'ailleurs que le bon sens populaire n'ait pas tardé à concevoir le plus profond mépris, sinon pour la déesse, du moins pour ses ministres, ces frotteurs de tambourins, dit Plaute, qui ne valent pas une coquille de noix. Le danger passé, la déesse de l'Ida se trouva reléguée dans son sanctuaire. Il n'en reste pas moins que, pour donner satisfaction à l'émotion religieuse qui travaillait la foule, le Sénat avait introduit à Rome l’undes plus grossiers de tous ces cultes orgiastiques qui sévissaient en Orient.

 

III

l'affaire des bacchanales. la réaction pontificale.

Moyennant toutes ces concessions diverses à l'esprit nouveau, les Pontifes avaient réussi à sauvegarder leur autorité sur la religion. Les innovations qu'ils admettaient prenaient place dans le culte officiel. Le reste demeurait superstition. Les grands dieux de l'Olympe intronisés à Rome avaient relégué dans l'ombre les innombrables numina des temps primitifs. Souvent, ils s'étaient trouvés assimilés à quelque divinité ancienne et lui avaient prêté leur personnalité. Saturne italique, par exemple, se trouvait décidément con­fondu avec Kronos; Vénus, une ancienne déesse des jardins, semble-t-il, était devenue Aphrodite. Les sacrifices et les rites à la mode grecque s'étaient superposés et, en bien des cas, avaient dû remplacer les rites indigènes. Sous l'influença de la poésie, en particulier, la religion romaine apparaissait désormais comme une sœur cadette de celle des Grecs. Mais elle demeurait tout aussi strictement réglée qu'auparavant et aussi hostile aux exaltations sentimentales.

    Dans le peuple cependant la fermentation religieuse dont la seconde guerre punique avait jeté les germes continuait à développer ses effets. Nous en trouvons trace en particulier dans cette histoire que nous conte longuement Tite-Live du scandale provoqué par les mystères de Bacchus. La sévérité de la répression montre avec quelle énergie s'exerçait l'auto­rité des Pontifes lorsqu'il s'agissait de sauvegarder les prin­cipes de la religion nationale.

    L'incident se place en 186 avant notre ère, quinze ans après Zama. Tite-Live semble considérer le culte de Bacchus comme d'introduction toute récente à Rome (1). « Un Grec de basse extraction,  dit-il,   vint en Etrurie tout d'abord... Le fléau corrupteur passa d'Etrurie à  Rome comme une conta­gion. » En réalité, les mystères bachiques semblent répandus dès le V ème siècle au moins dans toute l'Italie méridionale, où ils se  trouvent  plus  ou  moins  confondus  avec l'orphisme. Ils avaient dû, dès la même époque, pénétrer en Etrurie, s'il est vrai qu'il faille reconnaître des Bacchants et des Bacchantes dans bon nombre de peintures de tombes étrusques.  Sous quelque nom qu'on le désignât, Dionysos, Iacchos, Zagreus, Bacchus, et quelle que soit son origine, le dieu est, comme Attis, un dieu de la nature qui meurt et qui renaît. Son culte avait inspiré autrefois à Euripide l'une des plus poétiques et des plus troublantes de ses tragédies, les Bacchantes ; il unis­sait dans l'enthousiasme de la vie le sentiment de la nature à celui de l'infini, il était un hymne à la beauté, à la joie et un défi à la mort. Il est tout à l'honneur des Romains de n'être pas demeurés insensibles à la grâce troublante et fantaisiste du jeune Dionysos menant son thiase au milieu des danses des Ménades et de l'exubérance des Satyres. Le succès et la diffu­sion des mystères montre simplement que la vieille tradition religieuse ne suffisait plus à l'esprit romain. L'ardeur de la pensée qui s'éveillait l'entraînait malgré   sa prudence  aux exaltations mystiques.

La sévérité de Tite-Live pour les sectateurs de Bacchus n'est que l'écho de la tradition pontificale dont s'inspire toute l'his­toriographie romaine. Les accusations qu'il répète ne sont que les banales et atroces calomnies que toutes les religions nou­velles ont suscitées chez ceux qui ne les connaissent pas. L'ivrognerie et la volupté auraient été les moyens de séduc­tion de ce culte ; le stupre, le faux serment, l'assassinat, ses effets les plus ordinaires.

 

(1) T. Liv., 39. 8.

 

Cependant tel avait été son succès que plus de sept mille personnes, hommes et femmes, se trou­vèrent impliqués dans les poursuites et que la persécution n'avait pas encore pris fin au bout de cinq ans (1). La seule conclusion à tirer de ces indications, c'est que le peuple de Rome s'était montré accueillant aux doctrines si largement répandues depuis des siècles dans le reste de l'Italie et du monde méditerranéen. L'ivresse religieuse de l'orgie n'était pas nécessairement corruption. Le symbole ne doit pas se con­fondre avec la réalité, le rite avec l'acte qu'il simule.

    La répression fut d'une férocité qui déconcerte. Le consul Posthumius chargé de l'enquête fit au Sénat un rapport effrayant (2) et obtint un décret d'interdiction résumé par Tite-Live et dont le texte complet a été retrouvé au XVIIe siècle dans le Bruttium, gravé sur une table de bronze (3). Il s'agit bien de l'interdiction d'un culte et non pas seule­ment des réunions secrètes qui pouvaient être occasionnées .par la célébration de ce culte. Cette interdiction est éten­due à toute l'Italie, à tout citoyen, à toute personne de droit latin, à tout allié, c'est-à-dire à tous ceux sur qui le Sénat a autorité.

Une grande terreur se répandit à Rome et en Italie... plusieurs initiés, hommes et femmes, se donnèrent la mort. Les arrestations furent innombrables. Tous les initiés coupables furent décapités, les autres retenus en prison et le nombre des condamnés à mort dépassa celui des prisonniers. Les femmes furent remises aux mains de leurs parents ou de ceux en puissance de qui elles se trouvaient pour qu'ils les fissent exécuter (4)...

Rien n'est d'apparence plus fallacieuse qu'une religion mauvaise, déclarait le consul Posthumius. Mais combien de fois nos pères n'ont-ils pas chargé les magistrats de s'opposer à toute cérémonie d'un culte étranger, de proscrire tout rite, tout sacrifice autre que ceux des Romains? Ils pensaient, en effet, que rien ne tend d'avantage à détruire le culte national qu:e les pratiques étrangères (5).

Le sénatus-consulte des Bacchanales est une mesure très nette de réaction non seulement politique, mais aussi religieuse.

 

(1) T.  Liv., 40 19. 

(2) T. Liv., 39, 14.

(3) LI, I, n° 196.

(4) T. Liv., 39, 18.

(5) Ibid, 39, 16.

 

    Que  l'on compare encore un  autre épisode datant de la même période à l'attention prêtée par les Pontifes pendant la guerre punique, en 212, aux prophéties de Marcius. En 181, on aurait découvert au pied du Janicule deux sarcophages de pierre avec des inscriptions grecques et latines  indiquant qu'ils contenaient, l'un le corps de Numa Pompilius, fils de Pompo, roi des Romains, l'autre les livres de Numa (1). Le sarcophage de Numa était vide; l'autre contenait sept volumes en latin traitant du droit pontifical et sept autres, en grec, de philosophie morale. Supercherie grossière, indique Tite-Live, reposant sur la tradition qui faisait de Numa l'élève de Pythagore. Il s'agissait évidemment d'introduire, sous le couvert de Numa, des idées ou des rites provenant des sectes pythagori­ciennes. Le préteur n'hésita pas ; il déclara que ces livres ne devaient être ni lus ni conservés, et le Sénat les fît brûler par le bourreau sur le Forum. On n'avait plus besoin de nouveaux livres sibyllins.

    Le Sénat, par l'intermédiaire des Pontifes, veut conserver la haute main sur les choses religieuses. Il ne conçoit d'autre religion que les cultes officiels. Ces cultes seront élargis, mais par lui. Ils peuvent admettre tous les dieux suivant les circon­stances, mais à certaines conditions. La première est qu'ils ne soient l'objet que d'honneurs publics. Comme les autres céré­monies, celles de la religion doivent avoir leur règle fixée par un collège et des chefs responsables pour les présider. La reli­gion n'admet ni culte caché, ni sentiment personnel. Fon­cièrement individuel, le mysticisme échappe par son essence même et par le secret qui l'entoure à l'action des autorités. Telle est la raison de l'invincible défiance qu'il inspire.

    En dépit du Sénat, des idées nouvelles n'en pénètrent pas moins la religion, et cela surtout par l'intermédiaire de la litté­rature. La tragédie a certainement contribué à l'adoption des dieux grecs.

 

(1) T. Liv., 40, 29.

 

Plus populaire, la comédie dut avoir encore plus d'action, mais dans un autre domaine; elle établit un rapport qui jusque-là n'existait pas entre les dieux et la morale. Le prologue du Rudens de Plaute nous paraît caractéristique à cet égard. Jupiter devient le juge et le protecteur de la vertu :

II s'inquiète des actions des hommes, de leurs habitudes, de la fidélité avec laquelle ils observent leurs devoirs, de la façon dont chacun use de la richesse. Jour par jour des messagers lui rapportent fidèlement les noms de ceux qui cherchent le mal, des méchants qui cherchent à gagner leur procès par un faux serment, qui obtiennent du juge ce à quoi ils n'ont pas droit. Et Jupiter juge à nouveau la chose jugée; il frappe les coupables d'une amende qui dépasse leur gain. Des honnêtes gens, au contraire, il tient la liste sur des tablettes à part.

Voici, dans le même prologue, qui est encore plus nouveau et qui bouleverse les vieilles conceptions religieuses :

Sans doute, les méchants s'imaginent qu'ils peuvent se concilier Jupiter par des dons, par des sacrifices. Eh bien, ils perdent leur temps et leur argent. Il en est ainsi parce qu'aucune prière émanant des parjures n'est agréée par Jupiter. L'homme qui remplit ses devoirs, lorsqu'il supplie les dieux, réussit bien mieux que le coupable à obtenir leur faveur.

C'est, nous semble-t-il, transposée dans la religion commune, la distinction établie par les religions de mystères entre les purs et les profanes. Mais il s'agit ici de pureté morale et de vertu (1).

    De telles idées viennent sans nul doute de la comédie grecque qui servit de modèle à Plaute. Parmi les éléments très divers qui se mêlent dans la religion romaine du II ème siècle avant notre ère, ceux qu'y introduit la littérature ne sont pas les moins riches d'avenir.

 

(1) Dans l'inscription métrique du Sérapeion A de Délos, M. P. Roussel relève deux vers qui indiquent que Sérapis et Isis protègent surtout les gens de bien : v. 33, 34, Divinités de salut, vous veillez sans cesse sur les gens de bien qui n'ont en leur esprit que des pensées pures. Chez Euripide, les Dioscures déclarent de même qu'ils ne prêtent assistance en mer qu'aux gens de bien, Electre (v. 1350 sq.) ; P. roussel, CXLI, p. 77 et 293.

 

CHAPITRE IV

LE CERCLE DE SCIPION ÉMILIEN TÉRENCE ET LUCILIUS

Lorsque au début du IIe siècle avant notre ère les Romains abordèrent en Grèce ils se trouvaient, en quelque sorte, dans l'état d'esprit de ces jeunes gens qui plus tard, à la fin de la République et au début de l'Empire, s'embarquaient, leurs études terminées, pour visiter enfin les lieux dont on les avait si longtemps entretenus. Aussi leurs sentiments à l'égard de la Grèce accusent-ils, au début tout au moins, l'ardeur des enthousiasmes juvéniles. Ce temps, qui était celui d'Ennius et de Plaute, fut pour les Romains une période de philhellénisme ardent que nous avons tout lieu de croire sincère. La procla­mation de l'indépendance de la Grèce, en 196, nous en apporte le témoignage.

    Mais la Grèce que les Romains apprirent à connaître n'était plus celle des poètes ni même des orateurs. Commencés en idylle, les rapports politiques dégénérèrent bientôt en sauvages exécutions comme le ravage de l'Epire par Paul-Emile en 168 (1) et le sac de Corinthe par Mummius en 146. Dans Athènes déchue la haute poésie s'était tue ; l'éloquence n'était plus que rhétorique ; la philosophie couvrait toutes les autres voix du bruit de ses discussions.

 

 (1) plut., Paul-Emile, 32.

 

Ce n'étaient là, pour les uns, comme Caton, que de ridicules subtilités. D'autres, d'un esprit moins étroit, furent vivement frappés du profit intellectuel qu'ils en pouvaient tirer. Laissant de côté la métaphysique, ils s'appliquèrent aux théories traitant de la conduite pratique de la vie. La morale avait de tout temps exercé un puissant attrait sur l'esprit romain. Les leçons des philosophes portèrent leurs fruits. A l'idéalisme de la période précédente nous voyons succéder à Rome le goût de l'observation psycholo­gique et de la discussion morale.

    Les plus sévères parmi les Romains ne sont d'ailleurs pas insensibles aux séductions de la culture intellectuelle et des arts de la Grèce. Paul-Emile (227-158), après sa victoire de Pydna (168), profita de son commandement, nous dit Plutarque, pour visiter les pays grecs, leurs villes et leurs sanctuaires. De tous les trésors que lui livrait la défaite de Persée, il ne voulut retenir pour lui-même que la bibliothèque du roi, Aux Athéniens, il demanda deux choses, le meilleur de leurs artistes pour exécuter les peintures qui, au jour de son triomphe, devraient représenter les épisodes de sa campagne et le meilleur de leurs philosophes pour parfaire l'éducation de ses enfants.

    Pour ses fils, ajoute Plutarque, il nourrissait une affection extrêmement tendre. Il les avait tout d'abord instruits lui-même, suivant la vieille tradition nationale, comme Caton l'avait fait pour son fils. « Mais il prit encore plus de soin à les former aux disciplines grecques. Il tenait toujours auprès d'eux, non seulement des grammairiens, des sophistes et des rhéteurs, mais encore des peintres et même des écuyers, des veneurs et des piqueurs habiles. »

    Ainsi fut élevé Scipion Émilien (185-128), fils de Paul-Emile, passé par adoption dans la famille de Scipion l'Africain dont il était du reste le neveu. Cette éducation, qui avait fait de lui l'un des hommes les plus cultivés de son temps, ne l'avait pas empêché de concevoir dans sa jeunesse un vif attachement pour Caton (1). Son ami Laelius, fils du compagnon le plus fidèle du premier Africain, n'était pas moins versé que lui dans les lettres grecques et l'aurait même emporté par un esprit plus brillant. Tandis que Scipion admirait surtout Xénophon, Laelius préférait la philosophie plus subtile des Grecs de son temps. Il fut en 155 l'un des auditeurs assidus du stoïcien Diogène. Un peu plus tard, il s'attacha à Panaetius, stoïcien également, mais de la libre observance et qui prenait son bien chez les plus grands esprits de toutes les écoles, en particulier chez Platon et chez Aristote. C'est dans l'intimité de Scipion et de Laelius que Panaetius créa la tradition de la philosophie romaine, telle que nous la trouvons exposée par Cicéron, toute faite d'éclectisme, à égale distance du scepticisme foncier de la nouvelle Académie et de l'absolutisme du Portique.

    L'histoire également, en  la personne de Polybe, trouve accueil dans le cercle de Scipion Emilien. Plus âgé de vingt ou vingt-cinq ans que les deux jeunes Romains, Polybe joua longtemps auprès d'eux  le rôle d'une sorte de précepteur paternel. Depuis 190, il avait pris part, aux côtés de Philopœmen, aux derniers efforts des Grecs pour sauvegarder cette liberté que venaient de leur octroyer les Romains. En 169, il était hipparque de la Ligue achéenne. C'est à ce titre qu’après la victoire de Paul-Emile sur Persée il fut réclamé comme otage par les Romains. Des livres prêtés furent l'occasion de longues conversations avec le fils du général romain. Tandis que les autres otages étaient  internés dans des municipes d'Italie, Polybe obtint de demeurer à Rome. En 150 on lui permit de rentrer en Grèce. Mais Rome était désormais pour lui  une seconde patrie. Il en écrivait l'histoire.  Il y revint fréquemment.

 

 (1) Cic., de Rep., 2, 1, 1.

 

Nous le trouvons à côté de Scipion lors de la prise de Carthage en 146; il l'accompagna de même, semble-t-il, à Numance en 133 (1). « II y avait pour ainsi dire, remarque M. Croiset, harmonie préétablie entre l'esprit vigoureux de Polybe et ce monde nouveau. Au milieu de tant de cénacles frivoles et bavards, il est sérieux, pratique, capable d'action et de réflexion, il y a du Romain en lui... » Peut-être Polybe n'a-t-il pas moins reçu de Scipion et de Rome qu'il ne leur a donné.

Dans cette maison de Scipion, où fréquente toute l'aristo­cratie romaine, les deux meilleurs poètes de l'époque, Térence et Lucilius sont reçus familièrement. C'est pour cette société qu'ils écrivent ; c'est d'elle tout au moins que leur pensée reçoit sa direction.

 

I

térence (192 environ à 159).

Térence n'était qu'un affranchi, ancien esclave du sénateur Terentius Lucanus. Le surnom d’A fer qu'il portait conserve évidemment le souvenir de son origine, qu'il ait été acheté en Afrique ou qu'il fût le fils de quelqu'un de ces prisonniers que la prise de Carthage, en 204, dut amener à Rome. Son activité littéraire commence avec l’Andrienne et l'Eunuque en 166, un an ou deux après le retour à Rome de Scipion et de Polybe. Sa carrière fut brève. De complexion délicate, il mourut vers 159 au cours d'un voyage en Grèce. Il avait écrit six comédies que nous possédons.

On lui reprochait de n'être pas l'auteur ou du moins le seul auteur de ses œuvres. Un commentateur nous a conservé cette épigramme

 

(1) Polybe survécut à Scipion Émilien, mort en 129 à cinquante-six ans. Il ne succomba lui-même qu'en 125, âgé de plus de quatre-vingts ans, des suites d'une chute de cheval.

 

Les pièces que l'on met sous ton nom. Térence, de qui sont-elles ? Ne serait-ce pas quelqu'un qui règle le sort des peuples, un personnage comblé d'honneurs qui les écrivit ?

Si les uns parlaient de Scipion, les autres soupçonnaient, plutôt Laelius. On connaît l'anecdote rapportée par Suétone, Laelius priant sa femme de ne pas l'interrompre parce qu'il se sentait en veine d'écrire et récitant ensuite un passage qu'il venait, disait-il, de composer et qui figure dans VHeaulontimo-roumenos. Térence lui-même mentionne à deux reprises, dans ses prologues, ces accusations. Il n'y oppose pas de dénégation formelle. Il lui était d'ailleurs difficile de donner publiquement un démenti trop net à des allégations qui fondées ou non, constituaient une flatterie pour ses protec­teurs. Vous voyez là un reproche, répondait-il, moi j'y vois une louange; je suis fier de plaire à ces personnages que vous aimez tous. La querelle est d'ailleurs sans intérêt. Retenons simplement que ces comédies durent être, alors que Térence les écrivait, un des sujets de conversation et de discussion du cercle de Scipion; une idée, un couplet, une repartie, peu­vent provenir de Scipion ou de Laelius ou de quelqu'un de leurs amis. Le ton général, en tout cas, répondait à leur goût. C'est l'esprit de ce cercle de jeunes gens distingués qu'exprimé le théâtre de Térence.

    On ne saurait y méconnaître en effet l'influence prépondé­rante de cette tendance morale qui, de la philosophie grecque, se répand dans toute la littérature de cette époque. Les comédies de Térence sont, avant tout, des études de sentiments et de caractères. Elles sont du théâtre psychologique. C'est pourquoi elles ont été tellement appréciées chez nous durant toute l'époque classique et généralement préférées à celles de Plaute, bien plus vivantes cependant et infiniment plus comiques. Térence, néanmoins, imite exactement les mêmes modèles que Plaute. Il les contamine, — c'est entendu, — c'est-à-dire qu'il transpose d'une pièce dans une autre des épisodes ou des personnages. Plaute, au contraire, se vantait de traduire exactement : Plautus vortit barbare. En réalité, l'un et l'autre usent de leurs modèles avec la même liberté, selon leur tem­pérament; Plaute y prend surtout la farce et les situations plaisantes, Térence la sensibilité et les nuances psychologiques. Ces éléments   divers se   trouvaient  réunis dans la Comédie nouvelle grecque; chacun des pactes latins  développe et renforce ce qu'il pense devoir  plaire à  son public. Plaute intro­duit dans la comédie jusqu'aux conventions traditionnelles de l'Atellane et de la plus vieille farce indigène ; Térence yajoute les subtilités d'un esprit délicat qui se replie volontiers sur lui-même pour analyser ses propres mouvements en face des circonstances. Son œuvre marque vraiment le début, à Rome, cette littérature morale, issue du « connais-toi toi-même » de Socrate et qui a pour objet l'homme et la vie.

    La découverte récente, en Egypte, par M. G. Lefebvre, d'un papyrus portant des fragments assez développés de Ménandre, nous permet d'ailleurs de nous faire une idée plus précise que précédemment de cette Comédie nouvelle dont s'est inspirée la comédie latine et de là liberté dont usèrent les imitateurs. La moins incomplète des quatre comédies retrouvées était l'une des plus renommées du théâtre de Ménandre, l'Arbitrage. Le sujet en est précisément celui de l’Hécyre de Térence. On ne saurait cependant instituer une comparaison trop serrée entre les deux pièces, parce que l’Hécyre prend pour modèle, non pas directement la comédie de Ménandre, mais une imitation de Ménandre par un auteur de second ordre, Apollodore de Carystos. Les personnages ne sont pas les mêmes, aucune scène ne se recouvre exactement ; l'analogie se réduit à la donnée générale.

    Dans l’Arbitrage, l'union de deux jeunes époux, Charisios et Pamphilè, tendrement attachés l'un à l'autre, se trouve brisée par la naissance prématurée d'un enfant, né de la vio­lence que la jeune femme a subie de la part d'un inconnu, avant son mariage. On a exposé l'enfant. Mais Charisios, irrité, a pris une danseuse avec laquelle il essaye d'oublier son chagrin. Des paysans ont recueilli l'enfant. L'arbitrage fortuit de Smikrinès, le beau-père, rencontré par hasard, les fait entrer en possession du signe de reconnaissance que la mère a donné au malheureux bébé, un anneau enlevé par elle à celui qui l'avait violée. Cet anneau passe entre les mains de la danseuse de Charisios. Après diverses complications, Cha­risios reconnaît son anneau et son enfant. Le ménage se réconcilie, la danseuse et l'esclave son compère sont affranchis selon leurs vœux.

   Dans les fragments que nous possédons, l'intérêt se trouve concentré sur l'entrée en scène du ménage de paysans et le plaidoyer du charbonnier contre le pâtre pour obtenir les objets qui faisaient partie du trousseau de l'enfant. Comme l'indique le titre, c'était bien là le nœud de l'action ; la scène principale constituait une sorte de parodie de ces procès où les beaux parleurs d'Athènes déployaient l’ingéniosité de leur dialectique. Une sensibilité légère mêlée d'effronterie anime le personnage de la petite danseuse, Habrotonon, étonnée de la conduite de Charisios qui la achetée mais dont elle ne parvient pas à se faire aimer. Elle rêve de se faire affran­chir par amour et, pour atteindre son but, combine avec l'esclave Onesimos des ruses naïves. Le comique est fourni par les colères intempestives du beau-père Smikrinès qui, sans rien comprendre à ce qui se passe, s'agite autour du jeune ménage pour sauver la dot. Malgré les lacunes, nous arrivons à saisir ce qui dut faire le charme et le succès de Ménandre, la variété et la fantaisie de l'action qui entraîne l'ima­gination du spectateur et lui présente, en une série de tableaux plaisants, la transposition comique de la vie fami­lière.

    Plus confus et bien moins adroit apparaît l'argument de l'Hécyre, soit que l'auteur que suit Térence fût moins habile que Ménandre, soit que le procédé de la contamination ait surchargé et embarrassé le développement de l'action. Nous y retrouvons le jeune ménage brouillé malgré lui, mais dans des circonstances plus invraisemblables encore que dans la pièce grecque. Pamphile, lié depuis longtemps à la courtisane Bacchis, s'est laissé marier à Philuménè. Mais depuis son mariage il s'est détaché peu à peu de sa maîtresse, puis il est parti en voyage. Il revient tout à fait amoureux de sa jeune femme. Comme Pamphile dans la pièce grecque, Philuménè a subi, quelque temps avant son mariage, la violence d'un inconnu. Enceinte, elle s'est, en l'absence de son mari, réfugiée chez sa mère. Le beau-père attribue cette fuite à l'influence de sa femme, à laquelle il adresse de violents reproches. Pam­phile revient juste pour saisir le secret de l'accouchement. Désespéré, il renonce au bonheur conjugal qu'il attendait et veut divorcer. Les deux pères tombent d'accord pour attribuer cette décision à l'attachement persistant du jeune homme pour la courtisane Bacchis. Comme chez A. Dumas, le père supplie la maîtresse de son fils de s'effacer. Il obtient aisé­ment son renoncement et l'envoie rassurer Philuménè. Au doigt de Bacchis, la jeune femme reconnaît son anneau, celui qui lui avait été enlevé par l'inconnu qui la violenta. Bacchis l'avait reçu de Pamphile ; tout s'explique, le jeune ménage se réconcilie. Applaudissez.

    L'épisode qui donne son titre à la pièce, ce sont les invec­tives du beau-père contre la malheureuse et innocente belle-mère à laquelle il attribue la brouille des jeunes gens : « Oui, vous êtes toutes les mêmes vous n’avez de cesse de voir vos fils mariés et mariés selon votre choix. Les voilà mariés; vous n'avez pas de cesse de les voir chasser leur femme ! »

La scène est assez bien venue, quoique banale. Elle repré­sente le moyen de divertir le public. La belle-mère intervient dans la pièce à titre, pour ainsi dire, d'intermède comique. Le véritable sujet, celui que Térence s'est attaché à traiter, c'est le caractère de Pamphile.

    Le héros n'apparaît, sans doute, qu'au troisième acte. Mais dès le premier vers, suivant un procédé classique, il n'est question que de lui et de ses sentiments. Sa maîtresse, son esclave, son père, sa mère, ses beaux-parents ne s'entretiennent que de lui. Lorsque, aussi abondamment présenté, il entre enfin en scène, c'est pour faire confidence de ses sentiments à son esclave.

« Laisse tes consolations. Est-il quelqu'un quelque part au monde aussi malheureux que moi ? Avant de me marier, mon cœur était pris ailleurs. Point n'est besoin de te le rappeler, chacun sait combien j'ai pu souffrir. Et cependant, je n'ai pas osé refuser celle que mon père m'a jetée dans les bras. A peine sorti de là, alors que mon cœur, débarrassé des liens où il était pris, commençait à se porter du côté de ma femme, bon, voilà que surgit une nouvelle histoire pour me détourner d'elle. C'est ma mère cette fois, ou c'est ma femme que je vais trouver en faute, il n'y a pas de doute. Dans l'un ou l'autre cas, que me reste-t-il à faire, si ce n'est de continuer à souffrir? Car, pour ma mère, je dois passer sur ses torts, le devoir me l'ordonne. Et ma femme, d'autre part, que ne lui dois-je pas! Elle a montré autrefois tant de patience à mon égard; de tous mes affronts elle n'a jamais rien dit nulle part... Etc. »

C'est dans ces dispositions qu'il surprend sa femme en train d'accoucher. De nouveau, un long monologue analyse son émotion. Puis ce sont les feintes du jeune homme pour cacher le fait à son esclave à qui il n'en a déjà que trop dit, ce sont ses efforts contre l'abnégation de ses parents qui, pour la paix du jeune ménage, veulent se retirer à la campagne, et contre son beau-père qui veut lui faire accepter l'enfant. Toute la pièce n'est que le développement des embarras d'un jeune homme faible et plein des meilleurs sentiments entre une maî­tresse, une femme, un bâtard, un beau-père maladroit, un esclave indiscret, et des parents trop bien intentionnés. Les divers épisodes n'ont pour objet véritable que la psychologie de Pamphile.

    La littérature dramatique comporte, en substance, deux élé­ments distincts. L'un s'adresse aux yeux et à l'imagination, c'est le spectacle d'un monde ou d'un temps qui ravit le spec­tateur à ses pensées quotidiennes, c'est l'animation de person­nages qui agissent, s'agitent, rient, souffrent, s'inquiètent, intriguent, à travers des épisodes plus violents ou plus comiques on plus grands que les circonstances de la vie cou­rante. L'autre, qui intéresse surtout la réflexion, ramène le spectateur à lui-même et à la réalité ; il l'invite à reconnaître ses actes, ses pensées, ses sentiments dans les personnages qui lui sont présentés. C'est le premier élément surtout que déve­loppe Plaute. Chez Térence, il n'est au contraire que l'acces­soire et ne représente que l'occasion et le moyen de faire jouer des sentiments dont l'analyse constitue l'intérêt principal de la comédie.

    Térence, Scipion, Laelius et leurs amis sont des jeunes gens, ils n'ont pas vingt-cinq ans. Polybe, qui en a quarante et qui, depuis vingt ans, a pris part à la vie publique de son pays, fait parmi eux figure d'ancêtre. Ce qui intéresse particulièrement ce cercle, c'est le caractère du jeune homme en général, ses sentiments, ses passions, son éducation, son attitude envers l'autorité paternelle, l'influence sur sa conduite de la sévérité ou de l'indulgence du père. Tels sont les problèmes qu'on discute. Dans la comédie grecque on va chercher des exemples et des leçons. La philosophie grecque, d'autre part, traite abon­damment des caractères et des passions ; elle analyse, elle rai­sonne et, de ses observations, tire des conclusions morales. Térence et ses amis en font l'objet de leurs réflexions. Si dans le théâtre de Térence les caractères de jeunes gens surtout apparaissent vivants, c'est qu'ils sont animés de l'expérience personnelle de l'auteur et de ses amis. N'y cherchons pas leurs portraits, mais seulement un écho de leurs préoccu­pations et de leurs idées.

    Un problème semble tout spécialement à l'ordre du jour, chez eux et sans doute aussi à Rome à ce moment. C'est celui de l'attitude qui convient aux pères à l'égard de leurs fils. Dans l'Heautontimoroumenos, Ménédème a été sévère, comme l'aurait été un vieux Romain de l'école de Caton ; il s'en repent amèrement et se montre disposé désormais à l'extrême indul­gence. Son voisin Chremès intervient pour le rappeler à la juste mesure et lui donner de sages conseils de modération. Le thème est repris et traité avec plus de développement et de netteté dans les Adelphes. Demea est un bourru ; il fait de son fils un hypocrite. Micion passe tout à son fils adoptif ; l'enfant gâté abuse de cette indulgence. Micion, en dernière analyse, apparaît comme un égoïste et, au dénouement, c'est lui qui se trouve bafoué. Évidemment, on est partisan, chez Scipion, du juste milieu (1). Mais Térence ne soutient pas une thèse, il analyse, il décrit. Entre la vieille sévérité et un relâ­chement trop moderne, il adopte le ton, tempéré d'éclectisme, qui devait être celui d'un Panaetius.

    Il serait vain d'ailleurs de chercher dans son théâtre des traits de mœurs précisément romains. Ni ses jeunes gens, ni les autres personnages ne sont des Romains. Sont-ils davan­tage des Grecs de ce temps? Je me garderais bien de l'affirmer. On n'y remarque aucun trait de réalisme. Ils sont le jeune homme ou le père de tous les temps et de tous les pays. Guidée par une philosophie qui ne se soucie que du « général », l'observation aboutit à une analyse qui dégage de tous ses caractères particuliers une sorte d'abstraction empreinte d'une vérité universelle.

 

(1) C'est l'attitude d'ailleurs qu'en politique, avait adoptée Scipion vers la fin de sa vie, entre les Gracques démagogues et l'obstination réactionnaire de l'aristocratie.

 

Ce que l'on aperçoit, chez Térence, c'est, comme dans .notre littérature classique, l'homme idéal ou plutôt mêmes des caractères, étudiés en dehors de toute circons­tance de temps et de lieu.

    Ajoutons que ces personnages sont presque tous foncière­ment vertueux ou du moins pénétrés des intentions les plus vertueuses. Les fourberies mêmes des esclaves ne s'inspirent que d'un dévouaient absolu pour leurs jeunes maîtres, et les courtisanes réputées les plus dangereuses cèdent avec élan à l'entraînement général vers la générosité. Le ton est souvent d'une sensibilité un peu larmoyante. Les ombres sont légères dans cette peinture de la vie. Le théâtre de Térence respire un aimable idéalisme. Était-ce là le tempérament propre de Térence ou bien la jeune sagesse de Scipion et de ses amis, heureuse et favorisée par la fortune, ne voulait-elle voir de la vie que les côtés attendrissants?    Il n'y a pas lieu de s'étonner que ces comédies, quel que fût leur mérite — et précisément en raison de leur mérite— n'aient joui auprès du public populaire romain que d'une faveur médiocre. L'auteur, dans ses prologues, attribue ses insuccès, à, des circonstances malheureuses, la concurrence d'un funambule, l'annonce d'un pugiliste en renom ou de combats de gladiateurs. On comprend fort bien que le même public qui applaudissait Plaute ou ses imitateurs s'ennuyât à écouter Térence. Tout en nuances et en finesse, le dialogue manque de force et d'éclat. Les subtilités d'une psychologie délicate étaient faites pour séduire, à la lecture, un observa­teur averti du cœur humain. Les artifices grossiers et dénués de toute vraisemblance que Térence reproche à ses rivaux convenaient mieux à l'amusement des spectateurs (1).

 

(1) Prologue du Phormion. « Le vieux poète malveillant s'en va répétant que tout ce que tout ce que Térence a donné jusqu'ici au théâtre est aussi pauvre d'invention que de style. C'est qu'en effet on ne trouve rien chez lui du goût de certaine scène où un petit jeune homme halluciné croit voir une biche lancée, une meute à sa poursuite,... elle pleure, la pauvre bête, il l'en­tend implorer du secours... »

 

L'œuvre de l'ami de Laelius  et de  Scipion est par trop dépouillée d'artifice, elle est d'une matière trop pure et trop froide  pour amuser le  peuple. La  pensée  abstraite, les jeux savants de l'intelligence demeurent forcément l'apanage d'une élite. Chez les poètes de la génération précédente, le patrio­tisme de l'épopée, le caractère  dramatique des légendes tra­giques, tout ce qui relève de l'imagination ou du sentiment se trouvait naturellement à la portée de tous. La Grèce homérique et classique de   Naevius et d' Ennius était  appelée à plus de popularité que celle du Portique ou de Polybe. Dès ce moment apparaît dans la formation intellectuelle romaine ce caractère aristocratique et fermé qui exclut la masse. Les humanités deviennent le privilège d'un petit cercle d'initiés. L'œuvre littéraire s'écarte du peuple.

    Térence ne veut pas comprendre ni admettre ce divorce. Ce qui a plu à Scipion doit plaire au peuple. Il veut être un pur artiste  et cependant il demande  à la  foule ses applaudisse­ments : Encouragez par votre attention et votre silence bien­veillant, ne cesse-t-il de  répéter, ceux qui cultivent vraiment t'art des Muses. Les Muses qu'il  honore ne sont pas divinités de carrefour et de tréteaux. Ce sont les déesses savantes d'une société réfléchie et cultivée que le commerce assidu des lettres grecques sépare profondément de  la foule des gradins. Les Muses de Térence ne peuvent plaire qu'à une élite.

 

II

lucilius (185-103).

Plus jeune que Térence d'une dizaine d'années, Lucilius dut lui succéder dans l'intimité de Scipion et de Laelius. Une anecdote à laquelle Horace fait allusion le montrait jouant avec Scipion et le poursuivant autour de la table à coups de serviette en attendant que le légume fût cuit. Il aurait servi sous les ordres de Scipion au siège de Numance en Î34-133. Il était un Italien de Suessa Aurunca en Campanie à la frontière du Latium. Chevalier et indépendant, il écrivit ; pour sa satisfaction personnelle, quelque démon sans doute le poussant. Il ne  commença d'ailleurs à publier que fort tarif vers 131, quelques années seulement avant la mort de Scipion.  Ses satires sont l'œuvre de   vieillesse de ce cercle dont les comédies de Térence avaient marqué la noble adolescence. La Satire, selon le mot bien connu et si souvent  discuté de Quintilien, serait tout particulièrement romaine. Le genre sans doute est latin ; on ne lui trouve pas de modèle dans la littérature grecque. A Rome au contraire Lucilius rencontrait l'exemple d'Ennius et de Pacuvius qui, eux-mêmes, se ratta­chaient peut-être à quelque tradition de fantaisie parodique et critique d'origine indigène. Après lui, Varron, dans ses Satires Ménippées, mélange prose et vers et en même temps, sans doute, toute sorte de sujets. Horace, qui se réclame en mainte occasion de Lucilius tout en ne se faisant pas faute de le critiquer, donne sa forme définitive à la satire littéraire. Juvénal en exaspère l'âpreté et y introduit, suivant le goût de son temps, la déclamation tandis que Pétrone dans son Satyricon en fait une revue comique des ridicules de l'époque. Issue peut-être originairement de la forme dramatique, la satire aboutit avec lui au genre nouveau du roman.

    Mais si la forme est latine, on ne saurait être aussi nette­ment affirmatif en ce qui concerne le fond. La satire comporte au moins chez Lucilius et chez Horace, deux élé­ments distincts : la médisance et !e développement moral. La médisance est de tous les temps et de tous les pays. Il ne semble pas que le vieux Latium en ait été le moins du monde exempt.   Mais elle fleurit en  Grèce comme genre  littéraire dans   l' ïambe et dans  la comédie ancienne qui  ne craignait pas d'appeler  par leur nom les  personnages connus qu'elle tournait en ridicule. Horace lui-même le rappelle (1). Quant au développement moral, la philosophie grecque dans toutes ses écoles  en donnait d'abondants exemples. Le maître con­versait chaque jour de sujets variés avec ses disciples comme fait Lucilius avec ses lecteurs. Il devait parfois être amené à tourner en dérision le système adverse ou même la personne de tel ou tel philosophe de la secte voisine. L'un de ces philo­sophes,  Timon de Phlionte, vers la fin du IV ème siècle, avait laissé un poème de railleries dans lequel il passait en revue pour les ridiculiser tous les systèmes, sauf celui de son maître le sceptique Pyrrhon. On ne voit pas cependant qu'aucun ait jamais songé à illustrer  pour ainsi dire ses leçons de morale par le portrait plaisant des ridicules ou des vices de son temps. La nouvelle Académie, pour laquelle aucune vérité n'était certaine, devait se trouver particulièrement disposée à la moquerie envers le dogmatisme des Stoïciens  ou la foi des Epicuriens.   Or Lucilius fut en relations  particulièrement étroites à Rome avec l'un des chefs de cette école, Clitomaque, qui lui dédia l'un de ses traités. Mais qu'était ce traité ? Quel était le genre d'esprit  de Clitomaque? Lucilius prit-il chez les philosophes grecs son goût de la dissertation morale pré­sentée sous forme plaisante et  agrémentée d'attaques person­nelles visant à faire rire le lecteur ? Ne se contenta-t-il pas tout  simplement  d'imiter  Ennius  et Pacuvius ?  Quintilien sans doute pouvait en juger, lui qui se trouvait en mesure de lire Ennius et Lucilius et de connaître, autrement que par des « on dit » assez vagues, les philosophes contemporains de ces poètes. Userait, de notre part, présomptueux de le contredire.

 

(1) Hor., Sat., 1,4, 1 sq.

 

N'avons-nous pas vu que chez Scipion, comme chez son père Paul-Emile, la tradition latine et la culture grecque étaient tenues en égal honneur? Epargnons-nous la peine, d'ailleurs vaine, de chercher à séparer ce que Lucilius trouvait indissolublement uni. Autant que nous en pouvons juger par ce qui nous en est dit et par les fragments qui en ont subsisté, les trente livres Satires de Lucilius n'étaient pas sans quelque parenté avec la comédie de Térence. La satire est plus abstraite que la comédie en ce qu'elle disserte, mais elle disserte surtout de morale ; elle décrit les travers que la comédie met en action. Elle émaille ses développements de portraits plaisants, d'anecdotes, parfois même de petits dialogues destinés à faire rire. Elle est, en cela, plus précise et plus réaliste que la comédie. Ce n'est pas, par exemple, l'avarice ou l'avare qu'elle met en jeu, c'est tel ou tel personnage, nommément désigné, qui était avare. Elle représente l'application à la vie, l'épreuve expérimentale, peut-on dire, de la philosophie morale et de la psychologie qui, chez Térence, animaient la comédie.

    C'est cette précision réaliste, ce sont ces portraits, ces pein­tures d'actualité qui, dans la Satire, pouvaient paraître originales et particulièrement romaines. Elles durent assurer le succès de l'œuvre de Lucilius ; elles en feraient, pour nous, le vif intérêt. Quelle mine abondante de renseignements ne nous fourniraient ces chroniques dans lesquelles, sur ses vieux jours, le poète rapportait l'expérience de sa vie, ses réflexions et ses observations sur ses contemporains I Le style en était lâche et l'art médiocre, dit Horace. Mais l'ensemble devait en être vivant et constituerait un précieux document sur ce moment que Cicéron considérait comme l’âge d’or de la République et sur cette société encore fidèle aux vieilles maximes et déjà pénétrée cependant de pensée grecque. De tous les poètes latins, Lucilius est peut-être celui dont nous devons le plus amèrement regretter la perte.

 

CHAPITRE  V

DES GRACQUES A LUCRÈCE L'ACTION ET LA PENSÉE

 

I

le STOÏCISME ET LA RÉVOLUTION SOCIALE.

    Tandis que, cantonné dans le domaine de la morale, Lucilius satirisait en paix, la vie de Scipion Emilien, commencée sous des auspices si favorables et longtemps si heureuse, s'achevait dans le drame. Un matin de l'année 129, on le trouva mort dans son lit ; il avait été, fort probablement, assassiné. Rome était en effet en pleine révolution sociale ; les Gracques avaient engagé contre l'aristocratie une lutte sans merci. Des hommes foncièrement honnêtes comme Scipion, mais timorés et soucieux avant tout de la juste mesure, encou­raient également les colères des deux partis. Les temps étaient passés du noble idéal de Xénophon et de l'aimable éclectisme de Panaetius.

    Un siècle de gouvernement essentiellement aristocratique avait assuré la puissance politique de Rome sur le monde méditerranéen. Il avait enrichi la capitale de toutes les dépouilles des vaincus mais ruiné à tout jamais l'édifice social de l'ancienne Rome. La véritable plèbe urbaine n'existait plus, remplacée aux carrefours et jusque sur le Forum, par lesfils de Daos devenus citoyens. La petite propriété rurale avait disparu, ruinée par la concurrence étrangère; elle se trouvait peu à peu absorbée par les latifundia de l'aristocratie sénatoriale. Mais le Sénat lui-même avait affaire à une classe nou­velle, enrichie par le grand commerce et chaque jour plus puissante, celle des chevaliers, qui aspirait à lui enlever ou du moins à partager avec lui le pouvoir politique. Aussi bien que les sénateurs, ces financiers comprenaient quelle belle chose c'était, selon le mot de Cicéron, que de commander au monde. Dans ce chaos d'hommes et d'intérêts nouveaux, que restait-il de l'ancienne Rome ? Quelques idées et des sen­timents qui trouvaient leur force et comme leur nourriture dans la spéculation philosophique grecque.

    Entre le vieil esprit latin et la culture intellectuelle de la Grèce n'existait pas en effet l'incompatibilité qu'avait imaginée Caton. La poésie d'Homère et la littérature athénienne du V ème siècle exprimaient le génie d'un peuple courageux et entre­prenant.   Quant à la  nouvelle littérature,  celle   de la  Grèce privée de sa liberté, elle recueillait quelques-unes au moins des plus nobles traditions d'un grand passé. La curiosité scien­tifique et le souci des choses morales pouvaient se concilier avec l'activité pratique chère aux vieux  Romains. Certaines formes de la pensée grecque la plus récente présentaient même, une affinité singulière avec le caractère absolu, la rigidité et d'énergie un peu rude de l'antique Latium.  Telles étaient en particulier les doctrines stoïciennes.

    Le développement  du Stoïcisme à Athènes et en Grèce, au III ème siècle avant notre ère, représente, comme il le fera plus tard dans Rome impériale, une protestation des âmes géné­reuses contre l'avilissement présent. La vigueur sans nuances et sans ménagements d'une pensée outrancière semblait une sorte de compensation à l'inertie imposée par les circonstances politiques. Zenon plaçait le souverain bien dans l'effort vers la beauté morale. Il préconisait dans la vie l'usage de la raison pour atteindre la tempérance, le courage, la justice. Une telle morale  ne faisait que codifier,  pour ainsi dire, les principes du vieil idéal romain. A la simple pratique de la vertu, le Stoïcisme ajoutait quelque chose de plus noble encore, à savoir un fondement rationnel et un but idéal. Le développement de sa pensée apportait en outre des principes nouveaux et généreux. La raison étant le partage commun des hommes, tous, quelle que soit leur naissance, se trouvent égaux, et puisque la vertu est l'unique mérite, elle confère à tous les sages, quelle que soit leur condition, la même dignité éminente. Aux sépara­tions de caste, aux distinctions de rang social, le stoïcien oppose la justice universelle. Il pouvait apprendre aux Romains le respect des vaincus et la charité à l'égard des malheureux.

    Les stoïciens ne restreignaient pas d'ailleurs leurs spécula­tions à la métaphysique et à la morale. Ils traitaient égale­ment de la politique et nous savons qu'ils n'hésitaient pas, le cas échéant, à s'y mêler, essayant de faire prévaloir leur idéal égalitaire et absolu. L'ardeur démocratique des Gracques tient également des vieilles traditions latines et des leçons stoï­ciennes.

    Les Gracques n'étaient pas, en effet, des hommes nouveaux. Ils appartenaient à l'élite de l'aristocratie romaine. Leur père, Sempronius, était un ami et un partisan résolu du vieux Caton ; leur mère Cornelia était la fille de Scipion l'Africain ; ils trou­vaient dans leur famille les mêmes traditions que Scipion Emilien ; ils étaient à même de recevoir avec le même profit que leur aîné les leçons de la Grèce. Ce ne fut pas un Panaetius qu'ils rencontrèrent, mais un stoïcien, le philosophe Blossius, qui demeura fidèlement attaché à Tibérius, le seconda dans son œuvre et, après la mort du premier des Gracques, fut impliqué dans les poursuites dirigées contre ses partisans.

    Lorsque Tibérius Gracchus s'adresse au peuple, ne craignant pas, pour soulever ses passions, d'étaler à ses yeux ses griefs et ses souffrances, on entend l'écho, dans sa harangue, à la fois des anciens tribuns de la plèbe et des leçons du Portique. Le fragment que nous a transmis Plutarque révèle, en tout cas, un puissant orateur !

Les bêtes sauvages ont leurs tanières et ceux qui meurent pour la défense de l'Italie n'ont d'autre bien que l'air qu'ils respirent. Sans toit pour s'abriter, ils errent avec leurs femme» et leurs enfants. Les généraux vous trompent quand ils vous exhortent à combattre pour vos temples, pour vos dieux, pour les tombeaux de vos pères. De tant de Romains, en est-il un qui ait son autel domestique et son tombeau familial ? Vous ne combattez et ne mourez que pour nourrir l'opulence et le luxe d'autrui. On vous appelle les maîtres du monde et vous n'avez pas en propriété une motte de terre.

Les exemples de l'histoire grecque n'ont pas moins de part à la tentative des Gracques que les leçons de la philosophie. Tibérius, inspiré par Blossius, semble avoir espéré tout d'abord provoquer à Rome le même mouvement d'idéalisme généreux qu'avait réalisé à Sparte, environ un siècle aupara­vant, le roi Agis assisté du philosophe stoïcien Sphairos. Agis avait tenté de régénérer sa ville en mettant un terme à la monstrueuse inégalité des fortunes. La révolution avait glissé dans le sang el l'anarchie, mais elle avait eu d'admira­bles débuts. On avait vu toute une jeunesse enthousiaste et, au premier rang, les femmes, faire abandon de leurs biens sur l'autel de la patrie. Tibérius attendait peut-être de ses compa­triotes le même désintéressement.

    Caius, de son côté, s'inspire nettement de Periclès. «Son pou­voir, dit G. Bloch, c'est une monarchie personnelle fondée sur l'opinion, issue du suffrage et en relevant, une monarchie à la Périclès. » Le souvenir du grand Athénien parait diriger constamment sa pensée. « La loi frumentaire, par exemple, qui substitue l'État aux nobles dans les libéralités à la multi­tude et, par 1à, affranchît les votes, paraît inspirée du système des salaires  par lequel Périclès essaya de combattre l'influence de l'opulent Cimon. Les grandes constructions or­données par l'État étaient, pour le prolétariat, comme un com­plément de cette loi. Et de même qu'à Athènes, la constitution se trouvait, à Rome, sinon violée, du moins faussée par le pres­tige de l'éloquence et du génie et par la concentration entre les mêmes mains de tous les ressorts du gouvernement. » Le principe de la révolution tentée par les Gracques était généreux, le succès en aurait peut-être sauvé la République. L'échec en incombe, non pas aux Gracques ni à leurs maîtres ou à leurs modèles grecs, mais à l'aristocratie romaine dont l'égoïsme n'était pas à même de comprendre leur conception, et au peuple lui-même, déjà trop avili, trop habitué à l'oisiveté et aux distractions de la ville, pour donner et surtout pour soutenir l'effort nécessaire à sa régénération. Après la mort de Caius Gracchus, le seul souci de l'intérêt matériel et immé­diat domine toute la politique romaine. En 111 commence la guerre contre Jugurtha. En 91, la guerre sociale éclate en Ita­lie et, aussitôt après, celle de Mithridate, en Asie. Marius et Sylla se trouvent aux prises, aussi dépourvus de tout idéal l'un que l'autre ; les guerres civiles et les proscriptions vont se prolonger durant un demi-siècle, jusqu'au principat d'Auguste.

 

II

lucrèce.

C'est durant cette période de troubles et de passions exaspé­rées que naissent les grands écrivains de l'époque républicaine: Cicéron en 106, César en 100, Lucrèce vers 98, Salluste en 86, Catulle en 84.

    Du personnage de Lucrèce et de sa vie, nous ne savons rien, ou presque. Une glose de Donat, commentateur de Virgile, reposant sur l'autorité de Suétone, nous fournit les dates approximatives de sa naissance (98) et de sa mort (54 av. J.-C.). Ajoutons-y, pour mémoire, l'indication des plus suspectes, provenant de saint Jérôme, d'un Lucrèce affolé par un philtre d'amour, écrivant son poème dans l'intervalle de ses crises et se suicidant à quarante-quatre ans. Achevée mais non termi­née, c'est-à-dire amenée à sa perfection, l'œuvre fut publiée, de façon d'ailleurs assez négligente, par Cicéron, aussitôt après la mort du poète.

    Sans qu'il parle jamais de lui-même, Lucrèce apparaît cependant  à travers son œuvre. La sagesse  qu'il  chante, l'apaisante doctrine d'Epicure, n'est pas le fruit de l'indiffé­rence et d'une heureuse propension à jouir sans trouble des joies de la vie. Elle est, pour lui, objet de passion. Savoir et comprendre apparaît chez lui comme  la consolation d'une nature ardente qui n'a pu agir ou qui n'a pas daigné le faire.

La soif de l’or, DISAIT  Salluste, puis celle du pouvoir furent la source de tous les maux. L’avidité ruina la bonne foi, la probité et toutes les autres vertus. A leur place, elle enseigna l'orgueil, la cruauté, le mépris des dieux, la vénalité sans bornes. L'ambition fit prendre un masque à la plupart des hommes ; on eut une pensée cachée au fond du cœur, une autre sur les lèvres ; la haine et l'amitié ne furent plus un sentiment, mais un calcul; l'honnêteté se porta sur le visage et non dans le cœur... — Une cupidité sans mesure envahit tout, profana tout, ravagea tout: elle ne respecta rien, n'eut rien de sacré et finit par se précipiter elle-même dans l'abîme.

Lucrèce, lui aussi, a vu ses contemporains « verser le sang des citoyens pour grossir leurs richesses, l'avidité doubler les fortunes en accumulant meurtre sur meurtre, la cruauté se ré­jouir des tristes funérailles d'un frère, les parents redouter et fuir la table de leurs proche. »Il a eu sous les yeux le spectacle de l'envie et de la trahison. L'ambition lui a paru le travail de Sisyphe,

qui s'acharne à briguer auprès du peuple les faisceaux et les haches redoutables et qui toujours se retira, vain et plein d'affliction... Car solliciter le pouvoir, qui n'est qu'illusion et n'est jamais donné et, dans cette recherche, supporter sans cesse de dures fatigues, c'est bien pousser avec effort sur la pente d'une montagne un rocher qui, à peine au sommet, retombe et va aussitôt rouler en bas dans la plaine.

Peut-être lui-même, un jour, a-t-il essayé ce travail. Il en a, en tout cas, répudié la vanité. Ce n'est pas cependant une égoïste indifférence qui lui inspire le début de son second chant ; la fin du passage l'indique suffisamment.

Il est doux, quand sur la vaste mer les vents soulèvent les flots, d'assister de la terre aux rudes épreuves d'autrui, non que la souffrance de personne soit un plaisir aimable, mais voir à quels maux on échappe soi-même est chose douce... Mais rien n'est plus doux que d'occuper solidement les hauts lieux fortifiés par la science des sages, régions sereines, d'où l'on peut abaisser les yeux sur les hommes... O misérables esprits des hommes, ô cœurs aveugles ! Dans quelles ténèbres et dans quels dangers s'écoule ce peu d'ins­tants qu'est la vie !

Lucrèce est un Romain qui souffre profondément des maux de sa patrie et qui voudrait les guérir. Il a trouvé lui-même la paix dans la sagesse d'Epicure. C'est pourquoi il passe les nuits au travail pour enseigner à ses concitoyens le remède qui les sauverait.

Veuille donc, ô divine, dit-il dans sa prière du début à la mère des Enéades, veuille, ô Vénus, donner à mes vers une éternelle beauté. Obtiens que les farouches travaux de la guerre, à travers mers et terres, s'apaisent assoupis. Car toi seule as le pouvoir de réjouir les mortels par une paix tranquille, puisqu'aux farouches travaux, c'est Mars qui préside. Et lui-même, souvent, vient chercher asile sur tes genoux, vaincu à son tour par la blessure éternelle de l'amour.

L'art et la beauté doivent prêter leur charme à la sagesse pour ramener les hommes de  leurs erreurs  et apaiser leurs maux.

    L'histoire nous a conservé le souvenir des ambitieux et de leurs comparses, de leurs luttes et de leurs crimes. Elle a laissé dans l'oubli tous ceux qui, comme le poète, restèrent dans l'ombre, soit par impuissance, soit par raison et par vertu tous ceux qui ne firent que subir les maux de l'époque et en souffrirent matériellement et moralement. Ceux-ci cependant furent de beaucoup les plus nombreux tant à Rome qu'en Italie et dans les provinces. Que pensèrent-ils ? Comment cherchè­rent-ils à comprendre leur temps et à se comprendre eux-mêmes; comment réagirent-ils, au moins dans leur conscience et dans leur esprit, aux luttes frénétiques dont le monde entier était le théâtre? Ce sont eux vraiment qui représentent la civi­lisation de l'époque. Et leur influence dut être considérable, puisque sans elle on ne saurait s'expliquer la retraite que tout à coup, en plein succès, s'imposent un Sylla et un Lucullus ou que garda toute sa vie un sage comme Atticus. C'est évidem­ment le sentiment de beaucoup de Romains, c'est celui qui dut inspirer Lucrèce lui-même et qu'exprimé Salluste lorsque, réduit par force à l'inaction, il déclarait :

  « Les magistratures et les commandements militaires, en un mot toutes les charges publiques et toute action politique me semblent, en ce moment, infiniment peu désirables. »

    Lucrèce apparaît comme le porte-parole de ces désabusés. Mais dans la retraite fortifiée par la doctrine des sages il apporte toute la passion de ceux qui luttent dans la plaine. A la sagesse que lui enseigna Epicure, il prête toute la tenace insistance du vieux tempérament romain. Il partage l'ardeur frénétique de son temps ; il la dirige non vers l'ambition, mais vers la vérité. Sa philosophie est toute grecque, mais le ton dont il la prêche ne l'est certainement pas. Peu importe que la vérité acceptée d'un cœur aussi fervent soit celle d'Épicure ou du Portique. L'essentiel, dans le poème de Lucrèce, nous paraît cette adhésion passionnée à un idéal tout intellectuel. C'est le même absolutisme farouche des con­victions qu'il nous semble reconnaître dans la sombre austérité de Caton d'Utique, peut-être même jusque dans le crime d'un Brutus et d'un Cassius. Pour ces Romains, comme le dit Cicéron en se moquant de Caton, les idées philosophiques ne sont pas seulement une matière à discussion, elles deviennent vrai­ment des règles de vie, des principes d'action.

    Une conséquence de cette adhésion complète de l'âme à une doctrine philosophique est la logique sans restriction et sans réticence qui dirige le développement des principes. Le rai­sonnement suit son cours imperturbable, aucune considération étrangère à la doctrine elle-même ne le fait dévier. Lucrèce s'est préparé, pour ainsi dire, une âme complètement neuve, un cœur de néophyte ; il a fait table rase de toutes les opinions traditionnelles. C'est une doctrine purement scientifique et exclusivement rationnelle qu'il appelle à régler toutes les croyances et toute la vie de l'homme.

    La cause première de tous les vices humains, de ceux en particulier qui font le malheur du siècle, c'est l'ignorance. L'homme ne connaît pas la nature, il ne se comprend donc pas lui-même ni les conditions et les limites de son existence. Le poème doit apporter l'explication de toute la nature. L'intelli­gence délivrera l'homme de ses erreurs, de ses vains soucis, elle lui épargnera les efforts inutiles et les crimes. La morale est le but de toute connaissance.

    Ce point de vue est commun à tous les systèmes philoso­phiques de ce temps. Mais ici intervient, chez Lucrèce, le prin­cipe purement matérialiste de l'épicurisme. L'univers n'est que matière; la matière se compose uniformément d'atomes, d'ato­mes divers, plus ou moins subtils mais qui obéissent tous aux mêmes lois. Ils tombent uniformément à travers le vide infini; leur déclinaison amène les rencontres qui constituent les différents corps. Rien n'est jamais créé de rien ; tous les corps doivent leur naissance à des germes spécifiques. Les loisqui les régissent sont absolues et sans exception. Rien ne retourne au néant. Si pendant toute la durée des temps écoulés il s'est trouvé des éléments propres à reformer sans cesse notre univers c’est que ces éléments sont doués d’une nature immor­telle. Tels sont les dogmes posés dès le premier chant. Tout le reste de la doctrine en découle par voie de conséquence.

   Les propriétés des atomes et le mécanisme de leurs combi­naisons diverses suffisent pour rendre compte de tout l'uni­vers, de notre monde « avec les races des fauves errant sur les montagnes et la descendance des hommes et les troupes muettes des poissons écailleux et les diverses sortes des races ailées », des autres mondes aussi qui en nombre infini gra­vitent dans l'espace. Point n'est besoin  pour expliquer leur existence de l’intervention des dieux ni d'une Providences.

    « Ces vérités connues, aussitôt la  nature  t'apparaît  libre, exempte   de   maîtres orgueilleux, accomplissant son œuvre d'elle-même, spontanément et sans contrainte» Les dieux existent sans doute, mais ils ne peuvent être que matière comme tout le reste de la nature. « Dans une paix inaltérable, ils mènent une vie sans trouble et une paix sans nuage. » Leur action sur le monde est nulle. Qui  pourrait, en effet régir l'ensemble de cette immensité, qui pourrait tenir d'une main assez ferme  les fortes rênes capables de, gouverner l’infini ? Qui pourrait faire tourner de concert tous les cieux échauffer des feux de l'éther toutes les terres fertilisées, se trouver en tout temps, en tous lieux, toujours prêt à faire les ténèbres avec les nuages, à ébranler du tonnerre les espaces sereins du ciel, lancer la foudre, démolir parfois son  propre temple et, se retirant dans les déserts s’y exercer furieusement à jeter ce trait qui, souvent, passe à côté des coupables et va, par un châtiment immérité, priver de la vie des innocents ?

La nature de l'âme n'est point autre que celle du reste de l'univers. L'âme est matière, comme le reste,  produit d'une combinaison d'atomes, plus subtils seulement que ceux  qui forment le corps; elle n'est qu'une partie du corps, naît comme le corps,   meurt comme lui  et avec lui.   Pourquoi  donc craindre la mort ? Elle n'est rien pour nous, elle ne nous touche en rien. Nous; existons, elle  n'est pas; elle survient, nous ne sommes plus. De même que, dans le passé, avant que nous ne fussions, nous  n'avons point  senti de douleur, de même nous n'avons rien à redouter ni à espérer d'un avenir où nous ne serons plus. Et tout le chant s'achève à tirer les conséquences de ce néant. Insensées les lamentations, vains les soins des funérailles ! Que t'importe que ton corps soit broyé par la mâchoire des fauves ou rôti sur le bûcher, ou mis dans le miel qui vous étouffe, ou  raidi par le froid sur la pierre glacée du tombeau, ou enfin écrasé et broyé sous le poids de la terre qui vous recouvre ? Quant aux châtiments infernaux, ce ne sont que légendes ou symboles. La mort est la loi commune; la craindre n'est qu'un effet de l'ignorance; la vie, du reste, n'est rien en comparaison de l'éternité ; tous deux seront aussi longtemps à ne plus être, celui dont la fin date d'hier et tel autre qui est mort depuis bien des  mois  et des années.

    La vie psychologique de l'homme, ses illusions, ses sensa­tions, s'expliquent en fonction de la nature matérielle et de lui-même et du monde. C'est là l'objet du chant quatrième tout entier, qui se termine par l'analyse de l'amour. La sagesse est d'éviter la passion qui n'est qu'égarement et servitude. Et là, toute la prudence austère du vieux Romain vient confirmer l'aversion du philosophe pour ce sentiment qui trouble la paix de l'âme.

Ceux qui cèdent à l'amour se consument et succombent à la peine ; leur vie se passe sous le caprice d'autrui; leur fortune se fond et se dissipe en tapis de Babylone, leurs devoirs sont négligés, leur réputation chancelle et faiblit... Les biens honorablement acquis de leurs pères sont convertis en bandeaux, en mitres, en robes de femmes, en étoffes d'Alinde ou de Cios. Ce ne sont que banquets... jeux, coupes sans cesse remplies, parfums, couronnes, guirlandes. — Vains efforts! De la source même des plaisirs, surgit je ne sais quelle amertume qui prend l'amant à la gorge...

Un tel discours n'aurait pu que plaire à Caton le Censeur, le confirmant, comme dit Plutarque, dans l'amour de la tem­pérance.

    Après l'homme, Lucrèce entreprend d'expliquer les phéno­mènes de la nature. C'est la physique, c'est l'histoire aussi, ou du moins la préhistoire, considérée comme un phénomène naturel, et exposée d'une façon purement rationnelle dont la précision concorde en somme, dans ses grandes lignes, avec les constatations de la science expérimentale moderne. C'est aussi l'histoire de l'origine du langage. La parole, enseigne Lucrèce, fut inventée peu à peu, par l'instinct et par le besoin, et non pas par quelque individu de génie qui aurait donné son nom à chaque chose. La création des diverses techniques et de la civilisation, les origines de la musique, de la science, de l'écriture, de la poésie, tout s'explique par un progrès naturel et lent, sans merveille ni miracle.

Navigation, culture des champs, fortifications, lois, armes, routes, vête­ments et tous les autres gains de ce genre, comme aussi tous les raffinements du luxe, poèmes, tableaux, statues d'un art achevé, c'est l'usage et aussi les efforts opiniâtres et les expériences de l'esprit qui peu à peu les ensei­gnèrent aux hommes par la lente marche du progrès. C'est ainsi que pas à pas, le temps amène au jour chaque découverte que la science dresse en pleine lumière...

Le dernier chant ressemble à quelque appendice où se trou­veraient rassemblés différents passages destinés à prendre place dans le cours du poème. Il y est question surtout des phénomènes de la météorologie, des volcans, des eaux et de leur régime, et enfin des maladies. L'œuvre se termine par ce tragique tableau de la peste d'Athènes, triste sortie d'un poème sans joie, mais plein de beauté et de grandeur.

    L'intérêt de l'œuvre ne consiste plus, pour nous, dans l'exac­titude plus ou moins grande des résultats proclamés acquis par Lucrèce. Cette science n'est, en substance, que celle de Démocrite, reprise telle quelle par Epicure. Nous ne saurions distinguer si Lucrèce en a précisé quelque trait. La partie physique en paraît enfantine, mais les problèmes métaphy­siques demeurent aujourd'hui encore l'objet de nos recherches incertaines, et ceux qui touchent à l'homme, à la naissance, à la mort, n'ont guère reçu de réponse plus décisive. L'origina­lité de l'œuvre et sa nouveauté à Rome, c'est la hardiesse et la vigueur de ce rationalisme pur qui, par le seul jeu du raison­nement, prétend apporter l'explication de toute chose.

    C'est là une étape de !a connaissance humaine qui nous apparaît, chez Lucrèce, marquée de façon tout particuliè­rement nette. Le poète latin y est parvenu en suivant la voie toute tracée par son maître grec. Il s'est trouvé ébloui par la clarté de ce sommet. De là, il découvre l'univers ; il annonce comme nouvelle pour Rome la conception qu'il en rapporte et l'oppose aux mirages anciens, incohérents et, en partie déjà, dissipés par les souffles venus de Grèce.

    La curiosité de l'homme devant la nature s'est tout d'abord satisfaite par le mythe. Fils de l'imagination, — du sentiment, si l'on préfère ce nom, — le mythe est la réponse, toute prête, à ces grands problèmes métaphysiques que nous ne pouvons ignorer et dont la solution nous échappe. Le mythe romain c'étaient ces dieux innombrables et modestes partout en fonc­tion. Il n'en est plus question chez Lucrèce : il était périmé C'est le mythe grec, mi-poétique mi-philosophique, qui, clés lors, symbolise l'erreur ancienne. Contre lui, Lucrèce ne fait que répéter les diatribes d'Epicure, mais cette critique d’origine grecque frappe sans aucun doute les conceptions cou­rantes à Rome de son temps. Ce n'est pas tel ou tel dieu que combat Lucrèce, c'est la conception mythique et religieuse du monde. Il lui oppose la conception rationnelle.

Semblables aux enfants qui tremblent et s'effrayent de tout dans 1es ténèbres aveugles, — répète t-il à plusieurs reprises — nous-mêmes, en pleine lumière, souvent nous craignons des dangers aussi peu terribles que ceux que ceux que leur imagination redoute et croit voir s'approcher dans la nuit. Cette terreur, ces ténèbres de l'âme, il faut que les dissipent non les rayons et les traits lumineux du jour, mais la vue de la nature et son explication.

    La religion officielle romaine était, en réalité, indépendante de cette mythologie. Son caractère formaliste, le génie méthodiques des   Pontifes qui avait présidé à sa constitution, en avaient exclu  les effusions sentimentales et les terreurs de l'âme. Elle prêtait cependant aux dieux des « actions merveilleuses et des colères cruelles»; elle tenait grand compte des prodiges et s'ingéniait àles expier. Elle se prêtait en outre à la contamination des rites étrangers, grecs ou même orientaux. Après la grande Mère des Dieux de Pessinonte, c'était la cappadocienne Ma, sanglante et lubrique, que Sylla et ses soldats avaient introduite à Rome. Tous ces cultes, ceux de la Rome ancienne, ceux de la Grèce ou de l'Orient, n’exerçaient plus, sans doute, grande  action sur les esprits. La tendance à l'incrédulité  était générale durant lé dernier siècle République. Mais cette incrédulité, loin d'exclure la superstition, ne faisait que lui abandonner la place. Les religions de   mystère multipliaient  le  nombre de  leurs   adeptes.  De Délos et de Pouzzoles, les grands ports où l'Orient se mêlait à l'Italie, Sérapis et Isis, leurs prêtres et leurs dévots, envahissaient la nouvelle capitale du  monde méditerranéen. Marius conduisait avec lui, dans toutes ses campagnes, sa prophétesse syrienne, Marina. Sylla, que le respect des dieux n'arrêtait guère lorsqu'il s'agissait de piller leurs sanctuaires (1), n'en portait pas moins sur lui une petite statuette d'Apollon qu'il invoquait et baisait aux moments critiques. « Tes légions en manœuvre dans la plaine, tout l'appareil de la guerre, met-il en fuite les superstitions effrayées, délivre-t-il ton âme des terreurs de la mort, te fait-il un cœur libre et dégagé detout souci (2)? »

    Religions de toute origine et de tout caractère, superstitions diverses, tout procède de la même erreur, tout est également condamnable et funeste. « O race infortunée des hommes, que de gémissements vous êtes-vous préparés à vous-mêmes » en inventant les dieux, « que de plaies pour nous, que de larmes pour nos descendants (3) ! ».

Les dieux existent sans doute ; il ne s'agit pas de déserter leurs temples, mais simplement de s'y présenter le cœur tranquille.

Les dieux ne sont pas des maîtres cruels acharnes à le nuire... Cesse de leur faire outrage en leur attribuant des soins indignes d'eux. C'est ton erreur qui t'empêche d'accueillir dans le calme etl'apaisement de ton âme ces images idéales de beauté qui émanent de leur auguste corps (4).

La véritable piété, c'est de connaître et de comprendre cette nature dont les dieux ne sont qu'une part.

La piété, ce n'est point se montrer à tout instant couvert d'un voile et tourné vers une pierre et s'approcher de tous les autels. Ce n’estpoint se pencher jusqu'à terre et se prosterner, tendre les paumes ouvertes en face des sanctuaires divins ; ce n'est point inonder les autels du sang des animaux ou lier sans cesse des vœux à d'autres vœux. La piété, c'est bien plutôt de pouvoir tout regarder d'un esprit que rien ne trouble (5).

 

(1) plut-, Sulla, 29. 

(2) 2, 40 45

(3) 5, 1191 sq.

(4)6, 63sq. –

(5)5, 1198sq.

 

Ne nous étonnons plus, dès lors, de cette  belle et pieuse invocation à Vénus, volupté des dieux et des hommes,  par laquelle s'ouvre le poème ou d'un tableau tel que celui du triomphe de Cybèle, mère des dieux, mère des espèces sauvages et créatrice de l'humanité (1). L'intelligence des dieux procure à l'homme la joie de leur beauté parfaite. L'erreur seule des conceptions primitives et irrationnelles cause le trouble et le crime.

    La noblesse de cette philosophie, c'est de proposer un idéal à un monde qui n'en avait plus. Le mos majorum, la tradition ancestrale enseignée et maintenue par la famille était oublié. La cité agrandie et élargie n'imposait plus aux citoyens une raison de vivre. A des intelligences qui désormais embrassaient le monde, les vieux mythes et les vieux rites, les froides céré­monies du culte officiel, n'apportaient plus satisfaction. Les croyances vacillaient entre le néant et les aberrations du mys­ticisme. Chez beaucoup, la morale demeurait sans doute une habitude et comme un souvenir pieux; ce n'était qu'une règle tout individuelle, dénuée de fondement et de sanction. Dans ce chaos dont il souffre et auquel il attribue justement les maux de sa patrie, Lucrèce aperçoit la vérité nouvelle qui restaurera l'ordre. L'intelligence lui est apparue comme la souveraine maîtresse de mesure et de sagesse. Le triomphe de la raison, voilà la grande espérance qui anime et inspire son enthousiasme.

La paix du sage, l'aimable laisser-aller de celui qui sait,  lai joie de vivre de qui comprend la nature  et sa beauté, tel est l'idéal qu'il veut révéler. Mais la tâche est rude, car la vérité est obscure et l'erreur tenace. Le poète se propose sans doute de garnir les bords de la  coupe d'un miel blond et sucré (2). Mais son ardeur impérieuse l'emporte sur ses promesses. Contre l'ignorance, ses formules ont la même décision que les vieilles formules du droit. Il s'y ajoute une  fleur de passion  qui, à cette philosophie fille de la vieille spéculation grecque et de la froide raison, prête la chaleur de l'enthousiasme et la vigueur un peu rude des poésies primitives.

 

(l) 2, 598 sq.

(2) 1, 936 sq.

 

    Les temples sereins de la science sont pour Lucrèce comme des forteresses qu'il emporte d'assaut. La sagesse est celle d'Epicure, mais le ton en est plutôt celui du stoïcisme ou plus simplement, d'un Romain à l'âme antique qui a trouvé dans la raison l'arme qu'il croit invincible contre les hontes et les vices de son siècle.

 

CHAPITRE VI

LA SCIENCE ET L'ÉRUDITION

 

I

la PHILOSOPHIE ET LES  SCIENCES.

Dès la fin du ne siècle avant notre ère et, à plus forte raison, durant tout le premier siècle, la pensée grecque telle qu'elle fleurit dans le monde hellénistique contemporain a donc cause gagnée à Rome. L'Italie dans son ensemble est devenue une province de la civilisation méditerranéenne et sa capitale tente de rivaliser, même en ce qui concerne la vie intellectuelle, avec les autres métropoles méditerranéennes.

La philosophie représente le courant principal de cette acti­vité de l'esprit qui vise au savoir. Elle comprend en effet l'en­semble des sciences physiques et naturelles. Le second chant du poème de Lucrèce, par exemple, nous offre un véritable traité de physique. La science ne s'est pas encore dégagée de la métaphysique; elle ne s'est pas constitué une méthode propre, elle ne comporte toujours qu'une série de dévelop­pements logiques ne reposant que sur des observations super­ficielles ; son objet se borne en conséquence à des explications plus ou moins fantaisistes des phénomènes et chaque école a les siennes.

    Deux ordres de connaissances se sont cependant, dès l'époque hellénistique, constitués en disciplines spéciales indé­pendantes de la spéculation philosophique, d'une part la science abstraite des mathématiques avec ses applications à l'astronomie et, d'autre part, la science essentiellement pra­tique qu'est la médecine. Leur progrès à Rome à la fin de l'époque républicaine nous indique pour ainsi dire l'étiage dudéveloppement scientifique.

 

II

l'astronomie et le calendrier romain.

C'est par l'astronomie et la mesure du temps que les mathé­matiques conquirent droit de cité. Les Romains voulurent apprendre tout d'abord l'almanach.

    On raconte qu'en 263 ils installèrent au Forum le premier cadran solaire ; ils l'avaient enlevé à Catane (1). Catane étant située à quatre degrés au sud de Rome, le cadran, au Forum, était inexact. Les Romains auraient été près d'un siècle avant de savoir faire la correction. Mais en 168, lors de la campagne de Paul-Emile en Macédoine, son tribun C. Sulpicius Gallus aurait été capable d'annoncer une éclipse de lune pour la nuit précédant le jour où l'on devait livrer bataille et de prévenir ainsi la terreur qui n'aurait pas manqué de frapper l'armée (2). Ce même personnage aurait également calculé la distance de la lune à la terre et laissé des ouvrages astronomiques — fort vraisemblablement traduits du grec — admirés de ses compa­triotes comme œuvres d'un profond génie (3).

    Le calendrier n'en restait pas moins, sous la direction du Collège pontifical, réglé par le pur empirisme et souvent compliqué par l'arbitraire politique. La difficulté provenait surtout du défaut de concordance entre les mois, réglés par le cours de la lune, et l'année, réglée par celui du soleil.

 

(1) plin., N. H., 7, 213.

(2) Telle est la version de T. live, 44, 37. Il semble plutôt  que son rôle se borna à expliquer aux soldats la cause de l’éclipser et à dissiper ainsi leur frayeur. Cf. plut., Paul. Emil., 18; poi.yb., fragm. 29, 6, 8-10; Cic., De Rep., 1, 15; De Senect., 14.

(3) Cic., De off., l, 6; De Rep., 1, 14-16; plin,, N. H., 2, 12,9; 2, 2l, 19,

 

Douze mois lunaires de 29 jours et demi donnent 354 jours. L'année solaire mesure 365 jours. La différence était de 10 à 11 jours. Les Romains avaient pris le parti de fixer l’année à 355 jours et d'intercaler tous les deux ans entre février et mars un mois tantôt de 22 et tantôt de 23 jours. Le cycle complet, au bout de quatre ans, comprenait donc deux années déficitaires et deux autres augmentées. L'année moyenne ressortait à 366 jours, d'où un mois d'avance tous les trente ans. C'est pourquoi, sans doute, Manius Acilius Glabrio, vainqueur d'Antiochus en 191, au retour de son expédition en Grèce et en Asie, autorisa les Pontifes à faire ou à ne pas faire, à leur gré, les intercalations. Mais ceux-ci n'usèrent de ce droit que pour abréger ou allonger les magistratures, pour léser ou favo­riser les fermiers des deniers publics. La confusion dura jusqu'à César.

    En l'année 46, César, grand pontife et dictateur, confia au mathématicien grec Sosigenès le soin de rétablir la concor­dance entre l'année civile et l'année solaire et de fixer les règles que devraient à l'avenir observer les pontifes pour maintenir cette concordance. On se trouvait, à ce moment, en retard de deux grands mois. On inséra donc, entre novembre et décembre, deux mois intercalaires de 67 jours, quoique l'année eût déjà reçu, avant mars, un mois supplé­mentaire de 23 jours. Cette année 46 compta donc 445 jours. Afin de prévenir le retour de l'erreur, Sosigenès suggéra d'ajouter, tous les ans, 10 jours à l'année lunaire de 355 jours, et César décida de distribuer ces jours supplémentaires entre les mois lunaires de 29 jours, de façon à ce que trois d'entre eux fussent augmentés de deux et quatre autres d'un jour. Il restait encore entre l'année lunaire ainsi rectifiée et l'année solaire une différence d'un quart de jour. Tous les quatre ans on devrait donc en outre ajouter un jour à la fin de février, à la place précédemment occupée par les mois intercalaires.

    L'autorité de César imposa la réforme de Sosigenès. Mais les Pontifes eux-mêmes ne la comprirent pas. La preuve en est qu'ils se trompèrent dans l'intercalation du jour supplé­mentaire. Le texte du décret portait quarto quoque anno ; ils interprétèrent : au début de chaque quatrième année, c'est-à-dire tous les trois ans. De là une erreur qui ne fut corrigée que par Auguste en l'an 8 après Jésus-Christ. La réforme de César intronisait en même temps à Rome un calendrier stellaire fixant le lever et le coucher des astres à chaque jour du calendrier, suivant des observations faites à Alexandrie, qui se trouvaient n'être plus complètement exactes à Rome.

    Cette réforme était basée non plus sur l'empirisme, mais sur une science astronomique qui avait calculé exactement l'année sidérale solaire. Elle était œuvre alexandrine. La science en était d'ailleurs imparfaite. Les anciens ne pouvaient se rendre compte, en effet, de la différence entre l'année sidérale et l'année tropique, plus courte en raison de la précession des équinoxes, c'est-à-dire de la rétrogradation annuelle des points équinoxiaux sur l'écliptique. Ils avaient calculé l'année solaire à 365 jours 6 heures, or elle n'est que de 365 jours 5 heures, 48 minutes, 49 secondes, soit une différence annuelle de 11 minutes qui en 129 ans produit un jour d'avance. C’est ainsi qu'en 1582 l'équinoxe de printemps se trouvait tomber le 11 mars. La réforme grégorienne, en supprimant dix jours, le rétablît pour l'année suivante au 2l mars et obvia au retour de cette discordance en modifiant légèrement les intercalations bissextiles (1).

 

 (1) Parmi les années séculaires, on ne compte, comme bissextiles, que celles qui sont divisibles par 400 : 1800 et 1930 n'ont pas été bissextiles, mais 2000 le sera.

 

Les orthodoxes, qui ont conservé le calendrier romain de Jules César, se trouvent, du fait de l'accumulation des 11 minutes d'écart annuel, en avance sur nous de treize jours.

    Il y eut des mathématiciens à  Rome, mais c'étaient  des Grecs ou de leurs élèves directs. Nous n'y apercevons pas d'école romaine faisant faire quelque progrès à cette science ou seulement lui prêtant un développement digne de remarque. Il y eut cependant bon nombre de Romains initiés aux mathématiques et sachant les utiliser pour la pratique. Qu'on ouvre par exemple le De Architectura de Vitruve, œuvre sans prétention d'un technicien modeste. On y trouvera de nombreux emplois de la géométrie ; on y trouvera aussi, au début, en guise de prologue, un programme des connaissances diverses nécessaires à  un architecte, connaissances parmi lesquelles les mathématiques tiennent une place importante. L'archi­tecte doit non seulement être lettré et savoir dessiner, mais il lui faut être instruit en géométrie, n'être pas ignorant de l’optique et bien connaître l'arithmétique... avoir au moins quelques notions de l'astronomie. Les raisons par lesquelles Vitruve justifie ses exigences apparaissent  d'ailleurs assez naïves.

L'architecte doit être versé dans les lettres pour dresser de bons mémoires de ce qu'il propose de faire... L» géométrie lui est d'un grand secours parti­culièrement pour lui apprendre à bien se servir de la règle et du compas, pour prendre les alignements des édifices et dresser toutes les choses à l'équerre et au niveau... L'arithmétique lui sert pour la dépense des ouvrages qu'il entreprend et pour régler les mesures et les proportions qui se trouvent parfois mieux par le calcul que par la géométrie... La connaissance de cette partie de la philosophie qui traite des choses naturelles et qui, en grec, est appelée physiologie, le rendra capable de résoudre quantité de questions diverses, ce qui lui est indispensable en plusieurs cas, notamment lorsqu'il a à établir une conduite d'eau... De plus, l'architecte ne pourrait jamais com­prendre, sans une formation scientifique, les traités de Ctesibius, d'Archimède et autres auteurs du même genre... Enfin l'astronomie lui servira pour l'éta­blissement des cadrans solaires, pour la connaissance des points cardinaux, des équinoxes, des solstices et du cours des astres...

L'architecte, précise Vitruve, doit avoir connaissance de toutes ces sciences, mais il n'est ni possible ni même néces­saire qu'il les possède à fond. Tel est bien le point de vue romain, celui qu'admettait déjà Caton à propos de la pensée grecque en général : il est bon, parce qu'il est avantageux, d'en avoir notion, mais il est inutile de s'y plonger. Laissons les Grecs se spécialiser et inventer, bornons-nous à recueillir le bénéfice de leurs découvertes. En tout art, conclut Vitruve, il y a la théorie générale que chacun peut connaître et la pratique réservée au spécialiste.

    Les Grecs ont travaillé pour l'amour de la science. Les Romains aussi ont aimé la science, mais pour eux-mêmes, non pour elle; ils ont estimé surtout le profit qu'ils en pouvaient tirer. Aussi n'ont-ils jamais été de vrais savants.

 

III

la   MÉDECINE.

Il y eut ainsi des médecins à Rome, Grecs pour la plupart, mais aussi Romains ; il n'y eut pas de science médicale romaine.

    La médecine et la chirurgie grecques étaient fort avancées. Elles atteignaient, à l'époque alexandrine, à peu près le niveau auquel elles se trouvaient chez nous vers le milieu du siècle dernier, alors qu'elles demeuraient des arts expérimentaux. Les trouvailles d'instruments chirurgicaux, à Pompéi et les écrits latins nous montrent que l'Italie et Rome les avaient entièrement adoptées.

    Pline raconte l'histoire du médecin péloponnésien Archagatos qui, au moment de la seconde guerre punique, en 219, vint s'établir à Rome. L'émerveillement que causèrent ses opérations chirurgicales fut tel qu’on lui donna le droit de cité et qu'une résidence lui fut attribuée par l'État. On le logea à son hôpital... Mais plus tard, « sa furie de couper et de brûler le fit traiter de bourreau » et aurait contribué à l'impopularité de la médecine et des médecins, impopularité dont nous recueillons l'écho dans les invectives du vieux Caton : « Les Grecs se sont juré entre eux d'exterminer tous les Barbares par la médecine ; le comble est qu'ils se font payer pour cette besogne... Je t'interdis absolument les méde­cins. » On trouvera dans le De Agricultura quelques-unes des recettes, mêlées de formules magiques, de la médecine indigène. Le chou y joue le rôle de panacée :

: ... En cataplasme, il guérit toutes les blessures infectées et gangreneuses... Si le mal est intérieur, mange le chou au vinaigre, cela chassera le mal, guérira le ventre, guérira la tête, guérira les yeux. Mais il faut le prendre le matin à jeun. On soigne ainsi la bile, la rate, le cœur, le foie, les poumons... Pour les rhumatismes, rien ne vaut le chou cru que tu prendras haché et sau­poudré de coriandre, etc...

Malgré le progrès des idées, les Romains semblent avoir conservé longtemps un peu des préventions de Caton contre la médecine et les médecins. L'art de guérir se trouvait pra­tiqué, en effet, surtout par des affranchis ou des gens d'assez basse condition. Ce n'était pas tant, explique Pline, la méde­cine elle-même et l'art de guérir que l'on condamnait, mais l'exercice de la profession de médecin,   non  rem antiqui damnabant sed artem. On ne voulait pas admettre que les soins tendant à conserver la santé devinssent un métier rétribué. L'exercice de la profession, comme d'ailleurs de la plupart des professions,  paraissait  incompatible avec la dignité romaine. Les Romains qui s'y adonnaient passaient donc comme des transfuges au camp grec. Un médecin n'obtenait confiance que s'il parlait grec; le client romain, indique Pline, voulait ne pas très bien comprendre lorsqu'il s'agissait de sa santé.

    Pour relever le niveau de l'état médical à Rome et y attirer des élèves et des maîtres des écoles grecques, César accorda le droit de cité à tous les médecins qui, à Rome, pratiqueraient ou enseigneraient leur art (1). Sous Auguste, nous trouvons mention d'un médecin célèbre, Antonius Musa. En l'an 23 avant notre ère, Auguste avait failli mourir d'une maladie de foie (2). Antonius Musa le sauva par des bains froids, et cette cure lui valut auprès de l'aristocratie romaine la plus grande renommée. Quelques années plus tard, il est vrai, le même traitement tua ou, du moins, laissa mourir Marcellus, le neveu chéri de l'empereur, qui venait d'épouser sa fille Julie. On sait le rôle important et souvent criminel que, plus tard, sous Claude, des médecins jouèrent à la cour impériale. Messaline avait son médecin Vectius; Agrippine se servit du médecin de Claude, C.Stertinius Xenophon, pour le faire empoisonner. Vespasien attribua aux médecins les mêmes privilèges qu'aux grammairiens, rhéteurs et philosophes (3). Au début du III ème siècle, Alexandre Sévère organisa un enseignement officiel de la médecine que nous rencontrons, à l'époque de Cons­tantin, non seulement à Rome, mais dans les provinces (4).

    Une œuvre médicale latine nous a conservé de précieuses indications sur l'état de cette science à la fin de la République ou au début de l'Empire, c'est le De Medicina de Celse.

    La personnalité de l'auteur et les dates de son existence nous échappent. Il était certainement romain, il n'est pas incontestable qu'il fût médecin. Son traité de médecine n'est qu'une partie d'une encyclopédie à la fois littéraire et scienti­fique, théorique et pratique, dont le titre était Artes. Le

 

(1) suet., Caes., 42.

(2) suet., Oct. Aug., 81.

(3) suet., Vesp., 18.

(4) S. reinach, LVI, s.  v. Medicus, p.  1674 sq.

 

Arts comprenaient l'Agriculture, la Médecine, l’Art mili­taire, le Rhétorique, la Philosophie et enfin la Jurisprudence. L'originalité de cette collection consistait précisé­ment dans la présence d'un traite de médecine; c'est la seule partie qui nous en ait été conservé.

    La science médicale que résume Celse, à l'usage non pas des médecins, mais du public cultivé de Rome, est celle de l'école alexandrine du temps des derniers Ptolémées. Deux doctrines s'y partageaient les esprits, celle des empiriques prétendant que la médecine consiste tout entière dans la pratique et l'expérience, et celle des dogmatiques qui posaient en principe que sans l'intelligence des causes, causes lointaines et pro­chaines de la maladie, sans la connaissance de l'action natu­relle des remèdes, l'art du praticien demeure aveugle et impuissant. Les uns cherchaient surtout à agir et les autres à comprendre. Les partisans de la médecine rationnelle pratiquaient couramment à Alexandrie la dissection des cadavres. Bien plus, pour saisir le fonctionnement des organes, des médecins alexandrins avaient été jusqu'à la vivisection.

Hérophile et Erasistrate raconte Celse, avaient ouvert tout vivants des criminels que le roi leur abandonnait au sortir des cachots afin de saisir sur le vif ce que la nature leur tenait caché, prétendant qu'il n'y avait nulle cruauté à chercher dans 1e supplice d'un petit nombre de criminels le moyen deconserver d'âge en âge des générations innocentes.

    Les empiriques, de leur côté, en protestant contre l'abus du raisonnement philosophique, des abstractions et des hypo­thèses de la part des rationalistes, accumulaient les obser­vations précises. L'art de guérir, remarquaient-ils, varie suivant les individus et même suivant les climats; il sera différent en Egypte, à Rome ou en Gaule. La découverte de la cause des maladies n'est pas celle du remède; seule une expérience assidue enseigne la marche à suivre dans le traitement ; toutes les conjectures sur l'origine de la maladie ne vont pas au fait, il est moins important de connaître ce qui engendre le mal que ce qui le guérit.

    Raisonnement d'une part, expérience de l'autre. Les Alexan­drins ne s'étaient pas avisés de réunir les deux méthodes et de tirer de l'expérience une science rationnelle. Leur inter­prète romain se contente de chercher, entre les uns et les autres, une juste mesure qui les dispense de prendre parti.

Je pense, dit-il, que la médecine doit être rationnelle, en ne puisant cependant ses indications que dans les causes évidentes, la recherche des causes occultes pouvant exercer l'esprit du médecin mais devant être bannie de la pratique de l'art... Il est inutile et cruel d'ouvrir des corps vivants, mais il est nécessaire à ceux qui cultivent la science de se livrer à la dissec­tion des cadavres, car ils doivent connaître le siège et la disposition des organes... Les empiriques ont raison de s'attacher surtout à la recherche du remède, mais la mémoire et la pratique sont insuffisantes et le raisonnement doit intervenir constamment... etc.

Telle est exactement l'attitude que prend Vitruve au début de son traité d'Architecture entre les partisans de la pratique et ceux de la théorie.

la pratique résulte d'une application prolongée des procédés usuels... La théorie démontre et explique l'exécution d'une oeuvre par le moyen de l’intelligence et du raisonnement... L'architecte qui, sans théorie ne cherche que la seule pratique n'a jamais réussi à obtenir une autorité proportionnée à ses efforts... Celui qui n'a voulu s'appuyer que sur la théorie ne poursuit qu'une ombre sans réalité.... Celui au contraire qui les unit, est armé de toutes pièces et réussit au delà de ses espérances.... (1).

La querelle, on le voit, renaissait en Grèce à propos de tous les « arts ». Ce n'est pas aux Romains qu'il en faut demander la solution.

    Génie médiocre, disait Quintilien, de Celse (2). Le maître de rhétorique songeait peut-être surtout aux parties plus litté­raires des Artes. Il est certain que le De Medicina n'a rien ajouté aux connaissances médicales du temps.

 

(1) vitruv., De Arch., 1, 1 sq. 

(2) quint., Inst. Or., 12, 11, 24.

 

C'est en tout cas une œuvre de bon sens. N'en citons que ce seul exemple :

L'homme doué d'une bonne constitution et qui possède à la fois la santé et la liberté de ses actions ne doit s'astreindre à aucun régime et peut se passer de médecin... Mais pour les personnes délicates, parmi lesquelles je range une grande partie des habitants des villes et presque tous les gens de lettres, il y a nécessité de s'observer davantage (1).

    S'il était médecin, Celse fut vraisemblablement un bon praticien, mais il n'a rien du véritable savant. Son traité représente une très honorable érudition médicale, mais non pas de la science.

 

IV

LES SCIENCES HISTORIQUES ET PHILOLOGIQUES.

Les connaissances concernant non pas l'homme mais les hommes, leurs actions, leur passé et leurs œuvres s'étaient organisées, en pays grec, en dehors de la philosophie. Hérodote était indépendant de Socrate. Mais au II ème siècle avant notre ère l'esprit des grandes écoles philosophiques exerçait son influence sur l’histoire. Les philologues qui à Pergame et à Alexandrie étudiaient et commentaient les écrits anciens n'échappaient pas non plus aux idées généralement répandues par la philo­sophie. Dans l'ensemble des études historiques et philologiques, la philosophie avait introduit deux préoccupations essentielles: le souci de la vérité tout d'abord et, par conséquent, la critique et, en second lieu, la notion de loi. Elle en avait ainsi trans­formé le caractère.

    Le souci de la vérité, nous semble-t-il, n'est pas primitif en histoire. L'enfance des peuples comme celle des individus s'intéresse moins au réel qu'à la légende.

 

(l) CELS., de Med., I, 1 et 2. Voyez encore ce portrait du chirurgien : « Le chirurgien doit être jeune ou assez voisin de la jeunesse : il faut qu'il ait la main ferme, prompte, jamais tremblante, la gauche non moins habile que la droite, la vue nette et perçante, l'esprit hardi... »

 

L'imagination et le sentiment se mêlent au récit des faits de façon tellement intime qu'ils le défigurent entièrement. Les Romains s'étaient tout d'abord épris des fables grecques qu'ils avaient, sans aucun scrupule, mariées à leurs mythes indigènes. Les poètes Naevius et Ennius, les premiers historiens Caton et Fabius Pictor, avaient ainsi composé à leur patrie une tra­dition héroïque et imaginaire. Pour leur génération, la distinc­tion du vrai et du faux n'avait pas réellement de sens. On imaginait ou l'on répétait les inventions étrangères; on ne s'était pas encore avisé d'observer et de critiquer.

    C'est Polybe qui enseigna aux Romains la recherche du vrai. Les pages nourries de pensée philosophique qui servent de préface à son histoire représentent une véritable leçon à leur adresse. L'historien doit oublier son patriotisme et l'orgueil national.

La vérité est à l'histoire ce que les yeux sont aux animaux ; si l’on arrache les yeux aux animaux ils deviennent inutiles, si de l'histoire vous ôtez la vérité elle n'est plus bonne à rien. Qu'il s'agisse d'amis ou d'ennemis, on ne doit, à l'égard des uns et des autres, consulter que la justice... En un mot, il faut qu'un historien, sans aucun égard pour les auteurs des actions, ne forme son jugement que sur les actions mêmes (1)

Mais il ne suffît pas, en ce qui concerne les actions humaines, de savoir y distinguer la réalité, il faut encore la comprendre, c'est-à-dire savoir y reconnaître la liaison des effets avec les causes. Et pour introduire dans l'histoire les liaisons logiques qui constituent comme la trame sur laquelle seront tissés les faits, il est nécessaire de considérer les événements dans leur complexité et leur ensemble (2). C'est ainsi seulement que l'historien arrivera à saisir le plan de la fortune, c'est à dire l'enchaînement même de la réalité. Je rassemblerai pour les lecteurs, dit Polybe, en un seul tableau tous les moyens dont la Fortune s'est servie pour l'exécution de son dessein. C'est là le principal motif qui m'a porté à écrire... (3).

 

(1) polyb., 1, 24, 4-8.

(2) Ibid., 1, 4, 4-15. 

(3) Ibid., 2.

 

    Le plan de la Fortune, ce n'est sans doute qu'une hypothèse arbitraire. La recherche de ce plan n'en représente pas moins, dans l'histoire, l'introduction d'une liaison logique, quelque chose comme la poursuite des causes lointaines pour les médecins de l'école rationaliste ou la théorie de l'architecture opposée par Vitruve à la simple pratique. Il s'agit désormais pour l'historien non plus de narrer, non plus même de savoir, mais d'essayer de comprendre (1).

    Cette leçon n'a peut-être pas été comprise par tous les historiens romains, mais elle n'a pas été perdue. La conception de Polybe domine toutes les histoires romaines jusqu'au Discours sur l'Histoire universelle de Bossuet inclusivement. La Fortune prédestinait Rome à l'empire du monde. « Comme la Fortune a fait pencher presque toutes les affaires du monde d'un seul côté et semble ne s'être proposé qu'un seul but... il m'a semblé qu'il ne fallait pas laisser dans l'oubli le plus beau et le plus utile de ses ouvrages... (2). » Tite-Live ne fait pas autre chose, il prépare et il explique le triomphe de Rome. Sa philosophie de l'histoire est celle de Polybe.

    Les Histoires de Polybe furent continuées par un philosophe de profession, Posidonius d'Apâmée (133-49) qui, lui aussi, vint à Rome et y exerça une influence profonde sur tous ceux qui s'intéressaient aux choses de l'esprit. Nourri de toute l'éru­dition des écoles d'Asie Mineure, Posidonius apporte en histoire un scrupule de documentation qui ne s'arrête pas aux faits mais vise surtout à en dégager les causes. Grand voyageur comme Polybe, il visite comme lui les régions où se déroulent les faits qu'il doit exposer, mais il s'ingénie en outre à recueillir les traditions indigènes ; il observe, il cherche à faire parler et il note.

 

(1) De quel point de vue interpréter et juger les faits ? Le problème se pose toujours aux historiens. Tout effort, même vain, pour le résoudre est un premier mérite. La sévérité de M. G. Radet à l'égard de Polybe n'est pas sans fondement : « Ce type du capitaine en retraite est plus riche en prétentions qu'en talent » (XXI, 1907, p. 6). Elle paraît cependant excessive. La conception seule de l'« histoire pragmatique» et la conscience de l'exécution méritent l'estime.

(2) polyb., 1, 4, 1.

 

Les quelques fragments qui nous restent de lui nous conservent les plus précieux peut-être de tous les renseignements que nous possédions sur la Gaule préromaine. Physicien en même temps que mora­liste, il cherche à discerner les rapports entre les mœurs des hommes et la nature. C'est de lui que provient, selon toute vrai­semblance, la théorie, destinée à une longue et brillante fortune, de l'influence des climats, telle qu'elle se trouve exposée au début du vie livre de Vitruve. Nous le voyons se rendre à Gadès à la fois pour étudier le phénomène du flux et du reflux de l'Océan et essayer d'y recueillir quelques nouvelles de l'ex­pédition d'un Grec, Eudoxos de Cyzique, parti de là, quelque vingt ans auparavant, à la recherche de la route des Indes. Posidonius fut vraiment un maître et considéré comme tel par les Romains qui le connurent ou qui se pénétrèrent de ses travaux. César, dans ses Commentaires, ne se fait pas faute de lui emprunter bon nombre de renseignements et, probablement, la plupart des digressions  descriptives qui interrompent ça et là le récit des faits militaires. C'est à lui également que semble remonter une partie au moins des développements moraux qui donnent un caractère si particulier aux œuvres historiques de Salluste. La curieuse dissertation, par exemple, qui, au début de la Conjuration de Catilina, présente le tableau du profond changement intervenu à ce moment   dans les mœurs romaines, rappelle de près un passage que Diodore déclare provenir de Posidonius. A César et à Salluste, Posidonius a appris à observer les terres et les hommes, à noter les phénomènes physiques et les mœurs. Il devait, pour son compte, appliquer à cette observation un esprit pure­ment scientifique et, dans les faits, chercher les causes lointaines et prochaines. Trop engagés dans l'action ou trop passionnés d'ambitions, ses élèves romains ne se trouvaient pas à même de le suivre dans cette voie. Ils s'arrêtèrent à mi-chemin, à l'histoire militaire et politique.

    Le véritable émule des savants alexandrins fut M. Terentius Varron (116-26). C'est une curieuse figure que celle de ce chevalier romain né à Réate en Sabine, agriculteur ingénieux à mettre en valeur son patrimoine, homme de guerre et marin, lieutenant de Pompée en Cilicie lors de la guerre contre les pirates et en Espagne pendant la guerre civile, poète satirique comme Lucilius, plein de verve et d'humour, critique, grammairien, archéologue, historien, organisateur et directeur des Bibliothèques publiques de Rome sous César et Octave. Il put connaître Marius et Sylla et ne mourut qu'après Actium, au moment où Octave organisait son prin­cipal. Il représente comme un trait d'union entre la vieille république et l'empire.

    Des anciennes traditions dont il se trouve encore tout voisin, il recueille quantité de faits, de sentiments et de croyances. Elève des philosophes, d'Antiochus d'Ascalon, dont il suivit les leçons à Athènes, et des érudits comme Aelius Stilon, le plus ancien des philologues romains, il traite ces traditions comme une matière de connaissance. Avec lui, la réflexion savante s'exerce sur le passé romain pour le codifier. La forme de ses études est grecque, la matière en est romaine.

    Son amour des choses littéraires et l'enseignement d'Aelius Stilon l'amènent tout d'abord à la philologie. Les critiques du Musée, à Alexandrie, avaient fait le Canon des anciens poètes et des orateurs grecs; Varron s'attache à l'ancienne poésie latine ; il étudie les comédies attribuées à Plaute et, sur plus d'une centaine, en reconnaît vingt et une pour authen­tiques. Ils s'applique aux débuts du drame latin et dresse la liste des représentations dramatiques à Rome. Il recueille tout ce que l'on peut savoir des poètes du siècle qui ont pré­cédé le sien : il est, en somme, le critique érudit de l'ancienne littérature.

    Des œuvres, il passe à l'histoire de la langue et à celle de l'écriture latine. Il en vient ainsi à l'histoire et même à la préhistoire. Son traité De gente populi romani s'ingéniait à faire rentrer les origines du peuple romain dans les cadres tracés par la spéculation préhistorique grecque et à donner une apparence scientifique à la légende. La légende le conduit à l'archéologie. Ses Antiquitates rerum humanarum et divinarum recueillaient en 41 livres tout ce que l'on pou­vait savoir de son temps touchant l'ancienne civilisation romaine, les hommes, les temps, les lieux, les choses et les dieux. Les nombreux emprunts faits par saint Augustin aux Antiquités divines nous montrent la précieuse abondance des renseignements ainsi conservés.

    Cet érudit était en même temps un vulgarisateur, car c'était une œuvre de vulgarisation populaire que ses Imagines, collection de sept cents portraits d'hommes illustres accom­pagnés chacun d'un éloge en vers. Cette entreprise de librai­rie, peut-on dire, lui avait été suggérée par l'ami de Cicéron, Atticus, qui fut son collaborateur et son éditeur.

    Mieux que quiconque, Varron se trouvait qualifié pour composer cette Encyclopédie au sujet de laquelle nous ne trouvons que de rares allusions mais qui formait, semble-t-il, le manuel classique des sept Arts libéraux : Grammaire, Dialectique, Rhétorique, Géométrie, Arithmétique, Astrono­mie, Musique. Il s'y ajoutait même, probablement, un traité de médecine et un traité d'architecture, sans parler d'un traité de droit dont nous ne connaissons que le titre : De jure civili. L'encyclopédie de Varron dut rester un modèle, fréquemment imité et rajeuni. Les Artes et le De Medicina de Celse, le De Architectura de Vitruve ne représentaient sans doute que des perfectionnements apportés par des spé­cialistes à l'œuvre ancienne du puissant polygraphe.

    Ritschl porte au compte de Varron 74 ouvrages différents comptant un total de 620 livres. Quelle que fût la fécondité et la facilité du savant, une telle production dépasse les forces humaines, d'autant plus que la guerre et les affaires durent enlever à la science un bon nombre des heures de Varron. Nous ne possédons pas de renseignement sur sa méthode de travail. Il n'est peut-être pas invraisemblable d'imaginer que toute cette besogne put être accomplie par une sorte d'atelier de Grecs plus ou moins latinisés ou d'érudits latins de second ordre travaillant sous la direction du maître. Varron aurait donc fait de la science, un peu comme son ami Atticus faisait de l'édition, à moins que la tradition n'ait mis sous son nom beaucoup de la production érudite de son temps.

    De toute cette œuvre nous ne possédons plus qu'une partie du De lingua latina et les trois livres Rerum ruslicarum.

Le De lingua latina comprenait vingt-cinq livres. Les livres 5 à 10 seuls sont parvenus jusqu'à nous, et encore avec de nombreuses lacunes. Les récapitulations placées au début de chaque livre permettent cependant d'en reconstituer le plan. Le traité comprenait trois grandes divisions : étymologie, déclinaison et syntaxe. Ce qui subsiste contient la fin de la première et le début de la seconde partie. Quelques indications précieuses s'y trouvent mêlées à beaucoup de fatras.

    Au début de la flexion se trouve exposée la grande querelle de la grammaire de ce temps entre analogie et anomalie. Les anomalistes étaient les empiriques de la grammaire : ils pré­tendaient s'en tenir aux faits. Arrêtés par le grand nombre des exceptions qu'ils se trouvaient incapables d'expliquer, ils prétendaient qu'on ne pouvait, en fait de langage, parvenir à formuler des règles générales, que tout n'y était qu'accident. Les analogistes, au contraire, reconnaissaient dans l'analogie la grande loi des formations grammaticales, la loi logique supé­rieure à toutes les exceptions de fait. Ils représentaient les rationalistes. C'était, transposée dans l'étude du langage, la grande dispute philosophique entre les partisans de l'observa­tion pure et simple du réel et les logiciens qui, partant d'une idée abstraite, cherchaient avant tout, dans l'expérience, les effets des causes générales qu'ils imaginaient.

    Entre les uns et les autres Varron se contente d'adopter la solution romaine, superficielle sans doute mais qui, à ce moment, était celle du bon sens, la solution du juste milieu. Analogie et anomalie se trouvent, selon lui, associées dans la langue : les uns ont tort de tout vouloir soumettre à la règle, les autres de ne voir que les exceptions. On ne pouvait lui demander, évi­demment, d'inventer les lois de la phonétique et l'histoire du langage.

    Si l'on veut juger de la science de Varron par ce qui nous reste de ce traité — et il semble bien qu'on soit en droit de le faire — cette science n'est que compilation hâtive, présentée sous une forme littéraire plus que médiocre.

Tout différent est le genre du traité de l'Agriculture. Le style en est vivant, non sans esprit ni agrément ; on y aperçoit la per­sonnalité de l'auteur. C'est bien là l'œuvre du vieux Romain pru­dent et avisé, aimable et de bonne compagnie mais un tantinet pédant. « Ma quatre-vingtième année, dit-il, m'avertit d'avoir à plier bagage et de me préparer à quitter cette vie » ; il va donc recueillir son expérience de bon propriétaire romain. Il en tire un tableau précis et extrêmement instructif de l'économie rurale et même de l'économie générale de l'Italie de son temps. L'œuvre se présente sous forme de dialogue, comme la plupart des traités de Cicéron, mais les divisions et subdivisions, les souvenirs abondants de lectures, trahissent l'érudit sous l'agricul­teur et l'habitude des disciplines savantes des écoles grecques chez un émule du vieux Caton.

    Varron n'est pas isolé à Rome. Depuis son maître Aelius Stilon, une école nombreuse d'érudits y poursuivait les mêmes études philologiques et archéologiques que lui. Leur réputation et leur influence étaient telles que César lui-même, dans sa jeunesse, avait jugé bon pour sa gloire de composer un traité sur l'Analogie. L'esprit romain n'est réfractaire à aucun des genres de connaissances de la Grèce.

    L'érudition latine est grecque par son origine, par ses méthodes et par ses idées. Mais son objet est le passé latin.

    Lorsque les savants d'Alexandrie ou de Pergame étudient le passé grec, ils le font de façon absolument désintéressée, sans autre but que d'en constituer méthodiquement la connaissance. Ce passé, en effet, leur est pour ainsi dire étranger, il repré­sente à leurs yeux celui de l'humanité elle-même dans ce qu'il eut de plus élevé et de plus généralement humain. Ils ne se font pas faute, dû reste, d'y ajouter l'ensemble du monde qui peut leur être connu. Les Barbares eux-mêmes intéressent un Polybe et surtout un Posidonius. La curiosité d'Eratosthène s'étend à toute la terre.

Tout autre est l'esprit des savants romains. Une piété tout particulièrement romaine anime leur zèle érudit. L'orgueil national préside à l'inventaire qu'ils font des antiquités de leur pays. Ce sont pour eux comme des richesses qu'ils ne veulent pas laisser perdre. On retrouve chez Varron, semble-t-il, un sentiment assez analogue à celui qui soutenait les efforts poétiques de Naevius et d'Ennius. Le patriotisme des vieux poètes se proposait de doter Rome d'une littérature égale à celle de la Grèce. Varron, de même, vise à constituer rapidement pour sa patrie un trésor de connaissances équivalant à celui que des générations successives de savants ont patiemment recueilli pour la Grèce. Il veut montrer que les antiquités nationales romaines ne sont pas moins riches d'éléments intellectuels ni moins intéressantes que le passé homérique ou l'époque clas­sique grecque.

    Varron et ses émules n'attendent sans douta de leurs recher­ches aucun effet pratique. Il serait faux de leur prêter quelque intention de remettra en honneur et de ressusciter ce passé qu'ils étudient. En le tirant de l'oubli, ils visent uniquement à faire œuvre de savants. Mais ils ne l'étudient pas uniquement en savants. Le sentiment patriotique se mêle chez eux à l'esprit scientifique. La tendresse dont ils entourent les faits, les croyances, les traditions d'autrefois, anime leur étude d'une sorti de vie idéale. L'érudition qui apprend aux Romains à voir clair dans leur propre passé éveille aussi chez eux une véritable conscience nationale dont la politique fera bientôt un puissant élément d'action.

    C'est dans les études de Varron qu'il faut chercher l'origine de la veine poétique d'archéologie nationale qui apparaît chez Tibulle, prend une place de plus en plus large chez Properce et triomphe avec Virgile. Du domaine de l'imagination la tra­dition ressuscitée par la science de Varron passe dans la pra­tique avec les tentatives de restauration morale d'Auguste. Sans l'avoir voulu mais par l'effet des tendances propres qu'elle introduit dans la science, l'érudition romaine aboutit donc, elle aussi, à l'action. L'esprit romain excelle à saisir toutes les utilités et à tirer profit des connaissances même les plus désin­téressées en leur principe.

 

CHAPITRE VII

LA TECHNIQUE  ORATOIRE.  CICERON  ET LA PROSE LITTÉRAIRE

 

I

L'ÉLOQUENCE ET LA RHÉTORIQUE.

Avant de connaître la Grèce, les Romains n'avaient notion ni de philosophie ni de science. Il était donc naturel qu'en fait de philosophie et de science ils se missent entièrement à l'école des Grecs. Mais ils pratiquaient depuis longtemps l'art oratoire. L'habileté à la parole était indispensable dans une république à quiconque aspirait à dominer la foule. L'élo­quence politique dut naître chez eux en même temps que la politique. Bien plus, le développement du droit, l'usage chez les clients de recourir en justice à l'appui de leur patron, impo­sait comme un devoir à l'aristocratie de savoir défendre une cause. Le désir de briller, l'ambition de s'imposer à l'attention de ses concitoyens, trouvaient dans la parole pu­blique le moyen le plus courant et le plus sûr. « Dans une si grande et si ancienne république, dît Cicéron, où les plus bril­lantes récompenses sont proposées à l'éloquence, tous ont dé­siré exercer le talent de la parole » Aussi, lorsque, dans le Brutus, il entreprend  de retracer l'histoire de l'éloquence romaine,  n'hésite-t-il  pas à en faire  remonter l'origine à L. Brutus qui chassa les Tarquins et trouve-t-il à citer, anté­rieurement à Caton, bon nombre d'orateurs. On  aurait donc pu s'attendre à ce que l'art oratoire romain continuât cette vieille tradition ou, du moins, à ce qu'il conservât en face de l'éloquence grecque quelques traits originaux et une allure indépendante.

    Il n'en est rien, c'est la rhétorique grecque que nous trou­vons triomphante à Rome avec Cicéron.

   Toute l'éloquence antérieure à la période de la rhétorique paraît de peu de poids à Cicéron. Les éloges même qu'il donne à Caton la condamnent ; il loue le talent naturel de Caton : personne n'aurait dépassé l'éloquence du vieux censeur, si à ce talent naturel il avait pu ajouter la science que connurent ses successeurs :

Ajoutez du nombre à ses périodes, mettez entre leurs parties plus de liai­son et de symétrie, assemblez les mots avec plus d'art, emboîtez-les, pour ainsi dire, les uns dans les autres, alors vous ne mettrez personne au-dessus de Caton (1)... Servius Galba, contemporain de Lelius et de Scipion Émilien, fut sans contredit le plus grand orateur de cette époque; le premier parmi les Romains il usa de tous les procédés qui sont le privilège de l'orateur, digressions, amplifications, mouvements pathétiques, lieux communs (2).

    A Rome, comme en Grèce, la véritable éloquence n'appa­raît, au goût de Cicéron, qu'avec l'art oratoire.

    Cet art, analysé longuement dans le de Oratore et dans l'Orator, est celui des rhéteurs grecs. C'est une discipline extrême­ment délicate et complexe qui prend l'orateur pour ainsi dire au berceau et continue à s'imposer à lui lors même qu'il est sorti de la période de formation. Essentiellement pratique, elle distingue les genres d'éloquences et les espèces de causes, elle catalogue les types d'arguments les mieux appropriés à chacune, les tours de phrases, les dispositions de mots, les effets les plus propres à séduire l'auditeur. Ces habiletés doi­vent être en mesure de rendre forte la cause la plus faible et de faire paraître faible la cause la plus forte. Le rhéteur est le maître des arguments et des mots ; il a pour but unique le succès.

 

(1) Brut., 17,65. —

(2) Brut., 21, 82.

 

    Née en Sicile et en Grèce avec les sophistes, cette technique tout empirique de l'éloquence a reçu dans les écoles du monde hellénistique un développement nouveau. Dans les royaumes issus du partage de l'empire d'Alexandre, l'éloquence n'a con­servé qu'une place infiniment moindre que celle qu'elle occupe à Rome.  Elle se trouve réduite au genre très artificiel du dis­cours d'apparat ou à l'étroitesse du plaidoyer judiciaire. Chas­sée de la place publique, elle s'est réfugiée sous les portiques de l'école et les maîtres ont porté, en paix, tout l'effort de leur subtilité à raffiner les théories et les méthodes. Chaque forme de pensée, chaque tour de phrase a été étudié pour lui-même et classé sous un nom propre ; les balancements, les oppositions, les figures, les traits, tout a été analysé et régie. La forme des mots elle-même, leur valeur rythmique, leur agencement dans la période, ont fait l'objet de calculs et de dosages savants. Les maîtresderhétorique avaient fixé une métrique de la prose, moins stricte sans doute que celle de la poésie, mais qui ne s'en rapprochait pas moins de celle du lyrisme et des cantica dra­matiques (1). Elle s'appliquait surtout au début et à la fin des phrases, mais à l'intérieur même de la période, suivant le mouvement du discours, la nuance de l'idée et du sentiment, on observait attentivement la quantité des syllabes, la succes­sion, l'alternance ou l'accumulation des longues et des brèves. Le discours devenait une sorte de déclamation musicale, une monodie minutieusement réglée.

    Cet art savant et délicat avait l'orgueil de ne reposer sur d'autres bases que l'expérience, d'être le fruit de longues sé­ries d'observations. Il ne voulait reconnaître d'autre réalité que la parole, plus forte que les faits, plus forte que la vérité, maîtresse de la vraisemblance. Pour ses fidèles, le verbe était vraiment le principe de toute choses. Les rhéteurs étaient les empiriques de l'éloquence.

 

(1) Orat., I68 sq.

 

     Ils lui avaient donné sa forme et l'avaient élevée, reconnais­sons-le, de l'état d'improvisation instinctive à la dignité d'une composition littéraire savante.

    Leurs enseignements avaient tout d'abord surpris les Romains, et pendant longtemps avaient rencontré chez eux une vive résistance. On se souvient de la boutade de Caton tournant en dérision les trop longs efforts qu'ils exigeaient et demandant si c'était pour plaider dans les Enfers que les élèves des rhéteurs passaient ainsi leur vie à étudier. En 161, les rhéteurs avaient été confondus avec les philosophes dans un sénatus-consulte d'expulsion. En 91, l'orateur Crassus, lors de sa censure, les avait de nouveau chassés. Crassus est un des interlocuteurs du de Oratore. Cicéron lui fait expliquer les raisons de son édit (1).

Les rhéteurs grecs,  de nos jours, dit Crassus, manquent de fond, aussi voit-on notre jeunesse se gâter et désapprendre à leur école. Leurs connaissances sont cependant encore bien plus étendues que celles de leurs émules latins... Que pouvait-on gagner aux leçons de ces nouveaux docteurs, qu'une excessive confiance en soi-même?  C'est là tout ce qu'ils enseignaient, ils tenaient seulement école d'impudence, ludus impudentiae.

L'habileté rhétorique semblait dangereuse pour la moralité et le sérieux de l'éloquence. Crassus n'avait pas tort. C'est le développement immodéré de la rhétorique qui a produit la dé­clamation.

    Tout en recueillant avidement le fruit de l'enseignement des rhéteurs et en en faisant profit dans ses discours, Cicéron se garde bien cependant de se ranger entièrement de leur parti. A côté de ses empiriques, l'éloquence a aussi, en effet, ses dogmatiques et, conformément à l'habitude romaine, Cicéron s'efforce de tenir la balance égale entre les deux écoles.

 

(1) De Orat.  3, 24.

 

« Borner les obligations de l'orateur à connaître les prin­cipes qu'enseignent les rhéteurs, dit-il, c'est l'enfermer dans un cercle bien étroit ; c'est réduire une carrière immense à un bien petit espace (1). » Mais ce n'est pas la pratique romaine, l'ampleur et la passion des grands débats politiques dépassant les petites habiletés de l'école, qu'il oppose aux rhéteurs, c'est une autre théorie également d'origine grecque.

    Les adversaires des sophistes d'abord, puis des rhéteurs, ont été en Grèce les philosophes. En face de Gorgias et de Protagoras, artiste du verbe, Socrate et Platon avaient revendiqué les droits de l'idée. Aristote surtout avait montré combien était superficiel un art qui prétendait enseigner à bien parler sans se soucier d'apprendre à penser. Au vraisemblable, il avait opposé le vrai et avait donné comme base à l'éloquence la théorie de la preuve. De la recherche du procédé, de la collec­tion des recettes pratiques, il élevait la rhétorique à la dignité d'une véritable science logique. La forme parfaite ne devait plus être que l'expression d'une pensée cohérente et foncière­ment vraie.

    Après Aristote, l'époque hellénistique avait accentué la répa­ration entre l'éloquence et la philosophie. Les rhéteurs avaient recouvré leur liberté tandis que les philosophes, spécialisant leurs recherches, avaient généralement subordonné l'art de l'expression à l'exacte définition des faits et des idées. Épicure dédaignait l'éloquence et ses ornements, les stoïciens en fai­saient l'humble servante de la dialectique. La Nouvelle Acadé­mie seule cherchait à maintenir le contact entre les deux dis­ciplines et donnait la philosophie et la science pour soutien à la rhétorique. C'est sa doctrine que nous trouvons exposée avec abondance, en particulier dans le de Oratore.

    Le caractère superficiel et l'étroitesse de l'art des rhéteurs doivent au gré de Cicéron, se trouver compensés par l'ampleur de la culture de l'orateur. La rhétorique donnera la forme, la philosophie et tout le cycle des connaissances humaines fourniront le fond.

 

(1) De Orat., 3, 19.

 

La dialectique de l'orateur n'est que le dévelop­pement de la logique. La morale, c'est-à-dire la science des caractères, des sentiments et des passions prêtera à l'éloquence les moyens de jouer des divers mobiles qui conduisent l'humanité. L'histoire et le droit seront pour l'avocat et l'homme politique comme un arsenal d'exemples et d'argu­ments. La physique, science de la nature, et même la méta­physique à laquelle aboutissent tous les problèmes de la vie, doivent compléter la formation de l'orateur. En un mot, l'ora­teur, outre la rhétorique, doit posséder toutes les sciences.

    Mais, comme le font observer les interlocuteurs du de Oratore, c'est là un cercle trop vaste pour être embrassé. Perdu au milieu de ces spéculations diverses dont chacune suffit à ab­sorber l'activité intellectuelle de toute une vie d'homme, l'ora­teur n'aura plus le temps de s'appliquer à l'objet particulier de son art. Un luxe inutile, ou seulement peu utile, de culture générale fera tort à la préparation technique particulière. L'éloquence n'est-elle que la fleur et comme le couronnement de tout savoir ou ne constitue-t-elle pas un art particulier ayant ses règles et ses méthodes ? Ne se développe-t-elle pas surtout par la pratique et n'est-ce pas aux exercices propres à cet art que doit avant tout s'appliquer l'orateur ?

    L'opinion propre de Cicéron, telle qu'on peut l'apercevoir à travers les discussions du dialogue, reflète le même éclectisme que nous trouvons dans tous les exposés romains des querelles intellectuelles grecques. La sagesse consiste dans une juste mesure. N'exigeons pas de l'orateur une connaissance appro­fondie de toutes les matières qui peuvent prêter appui à l'élo­quence ; ne lui demandons que des notions suffisantes. Sans être philosophe, il aura des clartés de philosophie. Il devra seulement être capable d'emprunter, à l'occasion, aux diverses sciences spéciales les moyens de nourrir et d'amplifier le sujet qu'il traite. Un bon orateur, comme plus tard chez nous l'hon­nête homme, peut se contenter de n'être complètement étranger à aucune des branches du savoir humain. Mais, dans sa formation, la rhétorique qui lui apporte la technique propre de son art tient de beaucoup la première place.

L'art oratoire romain est donc entièrement grec. Parmi les interlocuteurs du de Oratore, ceux-là même qui s'élèvent le plus vigoureusement contre les prétentions et la pratique des rhéteurs, Crassus et Antoine, apparaissent fort au courant des théories les plus subtiles de la rhétorique. Ils y ajoutent sans doute leur propre expérience, mais les leçons qu'ils ont reçues et qui les ont préparés à se présenter au tribunal et au Forum n'ont pas été autres que celles des rhéteurs. Ce sont les doc­trines d'école, constituées dans les centres intellectuels du monde hellénistique, qui sont venues à Rome affronter l'épreuve de la vie.

 

II

LES  ÉCOLES DE RHÉTORIQUE.

Les seules divergences entre les orateurs romains tiennent à la diversité des doctrines des théoriciens grecs.

    Les différentes écoles de rhétorique, en effet, n'avaient pas toutes le même idéal. Celles d'Athènes s'en tenaient à un art particulièrement sobre et un peu sec. La perfection toujours admirée des modèles anciens conservait à l'art de la parole une tendance vers l'archaïsme. Lysias et Thucydide y étaient les maîtres les plus admirés. On s'ingéniait à reproduire la sim­plicité de l'un, à imiter la vigueur contenue et la concision de l'autre. Les Attiques étaient les maîtres du goût sévère,

    Les écoles d'Asie, au contraire, celle de Pergame en parti­culier, avaient introduit dans l'éloquence grecque les couleurs, la souplesse de rythme et les ornements qui, de tout temps, furent chers à l'Orient. Plus d'imagination que de logique dans l'invention, un emploi immodéré des figures, des mots effet, des oppositions, dans la déclamation des jeux de la voix qui faisaient de la parole une sorte de chant, une action exu­bérante, telles étaient les caractéristiques du genre asiatique.

    Entre l'Attique et l'Asie, Rhodes essayait de trouver la juste mesure. Ses rhéteurs condamnaient à la fois la rigueur un peu sèche des uns et la richesse trop chargée des autres. Le maître le plus célèbre de l'école rhodienne était Molon, habile avocat, excellent écrivain, maître remarquable non moins par ses critiques que par ses leçons, dit Cicéron (1). C'est chez lui que l'orateur latin était venu parfaire son éducation rhétorique.

    Ce sont ces trois nuances diverses de l'art hellénistique que nous retrouvons à Rome au Ier siècle avant notre ère. Elles y apparaissent en action, personnifiées pour ainsi dire en des orateurs célèbres ou plutôt même exprimées par trois générations successives d'orateurs. La faveur du public passe de l'une à l'autre de ces écoles d'éloquence dont le succès représente vraiment l'évolution du goût romain entre les années 100 et 50 avant notre ère. Nous n'avons ici qu'à suivre Cicéron, critique très sûr de l'art de ses contemporains.

    Le genre asiatique obtint la vogue le premier et triompha surtout en la personne d'Hortensius, né en 115 et qui débuta au Forum dès l'année 96 (2). Il y apporta, dit Cicéron, un ta­lent impétueux et une fécondité inépuisable, d'admirables qua­lités naturelles fortifiées par un exercice assidu. Il abondait d'expressions brillantes, de figures vives et de pensées légères; sa voix était chantante et sonore, son geste très étudié. La goût des gens de sens rassis n'était pas satisfait : « Souvent je voyais Philippe rire de pitié ou même s'indigner, mais les jeunes gens admiraient et la foule était entraînée (3). » — Dans la médiocrité générale d'alors, Hortensius n'eut pas de peine à s'imposer. Parvenu bientôt aux honneurs et à la gloire, il crut pouvoir dédaigner ses rivaux et, sans s'inquiéter de ceux qui venaient après lui, jouir de son succès.

 

(1) Brut., 91, 316.

(2) Brut., 64, 228 sq. 

(3) Brut., 95, 326.

 

Il cessa de travailler et l'oisiveté « produisit sur ses qualité; le même effet que le temps sur des peintures anciennes. Tout dégénéra en lui, en particulier cette élocution facile et rapide qui semblait couler de source (1). » Quand les honneurs et la dignité de l'âge mûr exigèrent un ton plus grave, Hortensius resta toujours le même orateur. Son zèle était seulement refroidi ; tout en con­servant cette abondance de pensées ingénieuses qui se pres­saient dans ses discours, il ne savait plus, comme autrefois, les revêtir de la parure d'un style éblouissant. L'éclat asiatique convenait à la jeunesse ; il manquait du sérieux qui donne l'autorité.

    Plus jeune qu'Hortensius d'une quinzaine d'années, Cicéron l'avait trouvé dans sa gloire. « Je l'ai suivi en m'attachant à ses pas »dît-il (2). Les deux orateurs demeurèrent, en effet, tout le long de leur carrière intimement liés. C'est le genre d'Hortensius qu'imita Cicéron à ses débuts.

Je prononçais un discours entier, sans baisser le ton, de toute la force de ma voix, avec une véhémence d'action à laquelle tout mon corps prenait par... J'étais alors très maître et d'une complexion délicate, j'avais le cou long et mince, enfin une conformation qui n'était pas, dit-on, rassurante quand on y joint le travail et de grands efforts de poitrine (3).

On le pressait d'abandonner le Forum ; il résolut seulement de se faire une manière plus modérée et plus sage et partit pour l'Asie. Après six mois passés à Athènes, il vint à Rhodes.

Molon réprima, ou du moins fit tous ses efforts pour réprimer les écarts d'une fougue juvénile et resserrer le torrent débordé d'une élocution redondante... Lorsqu'au bout de deux ans, je revins, je n'étais plus le même, ma déclama­tion était moins véhémente, mon style plus reposé (4).

C'est alors qu'il crut constater la déchéance et les défauts d'Hortensius. Au genre de son aîné il opposa un idéal plus sobre et plus sérieux, prétendant à plus de mesure dans le goût et plus de fond dans les idées. Le style de Cicéron était le style rhodien.

 

(I) Brut., 93, 320. 

(2) Brut., 90, 307.

(3) Bral., 91, 313.

(4) Brut.,315-3l6.

 

    Il régna sans conteste pendant près de vingt-cinq ans. Vers 56 apparut au Forum une jeune génération pleine de talent et de sévérité pour ses prédécesseurs. Son représentant le plus brillant au Forum était Calvus, que nous retrouverons parmi les poètes du cercle de Catulle. Ces jeunes gens, au nom de l'idéal attique, adressaient à Cicéron exactement les mêmes critiques que celui-ci avait formulées autrefois contre Hortensius, une abondance excessive et artificielle et un excès d'ornements d'un goût douteux.

    Ces attaques contre sa primauté paraissent avoir ému assez virement le grand orateur. Calvus mourut jeune en 46. Le Brutus et l'Orator, écrits l'un et l'autre cette année même, nous apportent un écho extrêmement précis de la que­relle.

On s'étonne, dans le Brutus, de voir tout d'un coup, à pro­pos de Caton l'Ancien, évoqués et les Attiques et Lysias et Hypéride.

Pourquoi nos jeunes gens n'admirent-ils pas Caton et ne le suivent-ils pas ? C'est pure ignorance de leur part. Ils vantent chez les Grecs ce goût antique et cette simplicité qu'ils appellent de l'atticisme et ils ne savent pas les recon­naître chez Caton. Ils veulent être des Hypérides et des Lysias — très bien ; — mais pourquoi ne veulent-ils pas être des Catons ! Ils disent aimer le style attique — parfait; — ils devraient en imiter aussi les qualités et non pas seu­lement les défauts... Vraiment ils auraient intérêt à ne pas ignorer profondé­ment Caton (1).

L'ironie est un peu lourde et le ton manque d'aménité. La dis­cussion semble vouloir se faire plus sérieuse dans l’Orator (2). Elle embarrasse visiblement Cicéron, qui s'en tire en jouant sur le sens de l'épithète « attique ».

Une éloquence sans étude et sans soin pourvu que l'expression en soit précise et dépouillée serait seule « attique »...

 

(1)Brut. 17, 67 ; cf. 82-85, 283 sq. 

(2) Or., 9, 28-33.

 

Mais, en ce sens, Périclès lui-même ne serait pas un orateur attique, car s'il avait pratiqué une éloquence aussi simple, jamais Aristophane n'aurait dît de lui qu'il lançait des éclaira, qu’il tonnait, qu'il bouleversait toute la Grèce... Ainsi l'éclat, la force, l'abondance appartiennent aux Attiques, sans quoi aï Eschine ni Démosthène ne seraient des Attiques.

Ne nous laissons pas abuser par Cicéron plaidant pro arte tua. L'opposition est plus sérieuse, le principe surtout en est plus intéressant que Cicéron ne veut avoir l'air de l'admettre. Les néo-attiques sont des artistes aussi experts en rhétorique que Cicéron lui-même. Ils ne se réclament aucunement ni de l'éloquence naturelle ni de la vieille tradition romaine. Leurs modèles, à eux aussi, sont en Grèce et viennent de l'école. Mais pour leur école le comble de l'art consiste précisément dans l'apparence d'y être étranger. La connaissance du sujet, tel est le véritable principe de l'éloquence. Leur parole s'appuie, sans doute, sur la pratique et l'expérience, mais sans aucun des procédés factices destinés à amplifier et à orner le dis­cours. Pour les attiques, l'art ne vient pas s'ajouter à l'idée; il fait corps avec elle, il en émane directement, il en est l'âme. L'architecture qu'ils veulent élever doit sa beauté à la seule qualité des matériaux et à l'agencement des masses et des lignes; elle repousse les ornements rapportés.

    Cicéron au contraire ne conçoit pas la beauté sans ornement, l'art sans artifice.

On n'a pas tort de prétendre, dit-il, que la connaissance parfaite del'objet est le principe de l'éloquence, mais il est encore plus vrai d'affirmer que s'il est impossible de bien parler de ce qu'on ignore, il l'est également, même lorsqu'on connaît bien le sujet, sil'on ignore l'art de composer et d'orner un discours (1).

La technique oratoire consiste donc, pour lui, d'abord à savoir ordonner son discours, faciunda oratio, puis à savoir l'orner, potiunda oratio. Les néo-attiques la plaçaient tout entière dans la première de ces deux opérations. Trop de beautés de qualité médiocre, tel était le reproche que Cicéron avait adressé à Hortensius et que, à son tour, lui adressait Calvus. A lire les discours de Cicéron, on ne peut s'empêcher de donner raison à la jeune école du goût sévère. Les artifices de la rhétorique y sont trop abondants et trop apparents. Les arguments, leur disposition, l'agencement des phrases et des mots, le ton du discours, enjouement ou mouvements d'indigna­tion, représentent dans l'éloquence cicéronienne une appli­cation presque mécanique des principes de l'école, tels qu'ils se trouvent exposés dans les traités théoriques du de Oratore et de l’Orator. Non seulement tout est calculé et voulu, ce qui est le propre de l'art, mais trop souvent le procédé prend la place de l'inspiration, il s'ajoute à l'idée, il la déforme ou la surcharge. Le rhéteur fait tort à l'orateur.

    Cette technique savante et trop poussée est devenue chez Cicéron une seconde nature et comme la loi de son esprit. Elle lui a certainement, en mainte occasion, facilité sa tâche en le mettant à même de prononcer presque impromptu un discours sur n'importe quel sujet, en lui suggérant des développements, en lui fournissant une réplique ou le moyen de retourner l'argument de l'adversaire. C'est là chez lui « le métier ». Il en use avec une virtuosité qui a pu lui valoir fréquemment les applaudissements du public ou même la faveur des juges, mais qui fait tort à la sincérité d'un tempérament magnifiquement oratoire et diminue la valeur littéraire de son éloquence.

    C'est à la rhétorique qu'il faut attribuer, dans les discours de Cicéron, tout ce bagage de préparations et de digressions qui souvent dispersent l'attention ou alourdissent le discours. Rhétorique encore cette surabondance d'arguments dont tous ne sont pas bons, et dans chaque argument cette surabondance de mots qui lassent, du moins à la lecture. Chaque démons­tration est trop complète, chaque période trop parfaite. De la rhétorique surtout provient cet abus des petits moyens et des lieux communs.

 

(I)  De Orat., 1, 14.

 

On attendait l'expression sincère d'un senti­ment profondément senti ou quelque grande idée, on ne voit venir qu'une dialectique vaine ou un pathétique de mauvais aloi. G. Boissier en note, dans la quatrième Catilinaire, un exemple particulièrement frappant.

    « Cicéron avait à discuter cette question, une des plus graves qui puissent être posées devant une assemblée déli­bérante : jusqu'à quel point peut-il être permis de sortir de la légalité pour sauver son pays ? Il ne l'a pas même abordée. On souffre de voir comme il recule devant elle, comme il la fuit et l'évite pour développer de petites raisons et se perdre dans un pathétique vulgaire. »

    II y a dans toute cette éloquence, conclut Boissier, trop d'artifice et de procédé. Un débat serré et simple conviendrait mieux à la discussion des affaires. Les grandes tirades philosophiques seraient avantageusement remplacées par une expo­sition nette et sensée des principes politiques de l'orateur et des idées générales qui règlent sa conduite. Calvus et les Néo-Attiques ne devaient pas prononcer un autre juge­ment.

 

III

la PROSE  LITTÉRAIRE.

L'enseignement des rhéteurs ne se limitait pas étroitement à l'éloquence; il embrassait l'expression de toutes les idées et tous les genres littéraires, histoire, philosophie, traités didac­tiques et même le genre épistolaire. Si l'ensemble des connais­sances humaines devait, selon Cicéron, fournir le fond de l'éloquence, l'éloquence ou du moins la rhétorique prêtait à son tour sa forme à l'ensemble de l'activité intellectuelle. Les écoles grecques et, à leur suite, les Romains ne conçoivent pas d'œuvre littéraire en dehors d'elle.

    L'histoire, en particulier, se trouve, dans la conception antique, étroitement subordonnée à la rhétorique. Lorsqu'il polémique contre ses adversaires néo attiques, Cicéron dis­tingue avec beaucoup de justesse le style qui convient à l'exposé des faits de celui qu'exige le tribunal ou le Forum. Les rhéteurs n'avaient pas manqué de faire cette observation, L'histoire n'en est pas moins pour lui un genre oratoire, opus est maxime oratorium. Il la sépare si peu du discours où il s'agit de plaire et de prouver et même il pousse si loin la déformation professionnelle qu'il va jusqu'à concéder au rhé­teur le droit de mentir un peu en histoire pour embellir son récit et accuser sa démonstration (1). La rhétorique se trouve ici en opposition avec les leçons beaucoup plus sérieuses des philosophes. Les historiens romains de la fin de la  république,   César et Salluste, ont subi sans doute l'influence de l'histoire philosophique de Polybe et surtout de Posidonius. Ils ont emprunté, surtout à Posidonius, les renseignements qui  pouvaient leur servir. Mais dans l'ensemble ils apparaissent comme des élèves des rhéteurs encore bien plus que des philosophes.  L'histoire n'est véritablement pour eux qu'une sorte de plaidoyer dans lequel la narration représente l'élément principal et qui comporte essentiellement les mêmes procédés et les mêmes  ornements que toute œuvre oratoire. La passion politique qui les

anime, la part prépondérante que tient l'éloquence dans la vie publique romaine, ne sont évidemment pas étrangères à cette conception. L'origine ne s'en trouve pas moins dans les enseignements de la rhétorique grecque.

    La formation intellectuelle de César avait été la même que celle de Cicéron et de tous les hommes politiques romains. Il s'était préparé à être orateur. C'est à d'autres moyens que l'éloquence qu'il demanda le pouvoir politique;

 

(1) Brut., 11,42. C'est, il est vrai, Atticus qui parle, et en riant. Il souligne ainsi une fantaisie historique de Cicéron, s'écartant d'une version qu'il soute­nait lui-même à propos de la mort de Coriolan.

 

il n'en avait pas moins, dans sa jeunesse, étudié à Rhodes et fréquenté lui aussi les cours de Molon (1). C'est bien comme un plaidoyer personnel, ayant pour base un rapport militaire, qu'il faut considérer ses Commentaires. Le style est celui de la narration ; la phrase est courte, le fait y est l'essentiel. C'est là un effet de l'art. La limpidité de la phrase de César est d'ailleurs sou­vent plus apparente que réelle. Lorsqu'il s'agit de préciser le détail et de fixer la réalité qu'elle enveloppe, on reconnaît combien cette simplicité se rapproche parfois du schématisme qui supprime, comme accessoire, ce qui serait essentiel pour n'accuser que le trait utile à la cause. Les actes et les décisions de César y apparaissent en belle lumière, on comprend moins bien les manœuvres de l'ennemi qui se trouve traité à peu près comme la partie adverse dans l'exposé d'une cause. Déjà les contemporains ne se faisaient pas faute d'observer tout ce qu'il y avait d'artificiel dans ces prétendues notes de campagne (2). C'est à la rhétorique qu'il faut l'attribuer.

    La rhétorique apparaît encore plus nettement chez Salluste. Salluste a choisi en Grèce son modèle, c'est Thucydide. Or, pour les rhéteurs attiques, Thucydide est le maître dont on analyse les procédés et dont on propose le style comme un exemple à imiter. Salluste essaye d'en reproduire la concision pleine et nerveuse. Par opposition à la période régulière de Cicéron, il recherche les effets provenant delà dissymétrie. Ses fins de phrase ne se soumettent pas aux règles métriques. L'art auquel il vise prétend à un aspect un peu fruste et archaïque. C'est là aussi une affectation savante. Salluste appar­tient à la jeune école des néo-attiques qui, loin de renier la rhétorique, ne prétend, au contraire, que la pousser jusqu'à une perfection plus raffinée.

 

(1) suet., Caes,4- Sur son éloquence, ibid., 56. Les éloges que, dans le Brutus, Cicéron lui fait adresser par Atticus paraissent empreints de quelque flatterie : Brut., 72, 252-3.

(2) Asinius Pollion, ap. suet., Caes., 57.

 

Si la forme de Salluste peut rappeler le style de Thucydide, combien l'esprit du Catilina, du Jugurtha et des quelques fragments qui nous restent des Histoires ne s'écarte-t-il pas de la hautaine impartialité de l'historien grec ! C'est pour servir son parti, c'est surtout pour desservir ses adversaires, que Salluste écrit l'histoire. Le Forum lui est fermé, il cherche ailleurs une tribune dont les échos seront encore plus durables. Il moralise dans ses préfaces, il plaide et invective tout le long de son récit, recherchant comme un effet nouveau le contraste entre l'austérité, la froideur extérieure du style jet la passion ardente de l'idée.

    Ni César ni Salluste ne sont « cicéroniens », en ce sens qu’ils n'appartiennent pas exactement à la même école littéraire que Cicéron. Ils n'ont pas le même idéal, mais ils ont le même art qui est, d'une façon générale, celui de la rhétorique grecque. Orateur et historiens sont, presque au même titre, les élèves des rhéteurs, ils possèdent la même formation qui se confond avec la formation littéraire elle-même.

    De toutes les disciplines grecques, c'est la technique oratoire qui a obtenu à Rome le succès le plus complet. Tandis qu'en philosophie ou en science les Romains sont demeurés des disciples ou se sont bornés à être des compilateurs, ils ont, en rhétorique, atteint la complète maîtrise. Ils y étaient préparés sans doute par l'importance toute particulière de l'éloquence dans la vie romaine. Mais en cessant d'être une simple pra­tique, en devenant un art, l'éloquence et avec elle la prose lit­téraire romaine a renoncé à tout caractère proprement national. La différence entre Démosthène et Cicéron ne tient pas, à ce que l'un est grec et l'autre romain. Elle provient sans doute de la différence des tempéraments individuels, mais elle doit s'expliquer surtout par le développement apporté à la rhétorique entre le IV ème et le Ier siècle avant, notre ère, par les écoles du monde hellénistiqne.

 

CHAPITRE VIII

LA POÉSIE, — CATULLE

Qu'il s'agisse d'action politique et sociale — avec les Gracques — ou de spéculation pure — avec Lucrèce — ou des sciences appliquées, ou de l'éloquence — avec Cicéron, — l'esprit romain apparaît entièrement soumis aux formes grecques. Il en est de même de la poésie.

La forme de la  poésie,  ce sont non seulement les genres, mais aussi les mètres. Les uns et les autres d'ailleurs vont de pair, et l'on sait leur importance dans la poétique  ancienne. Les genres  les  plus cultivés à l'époque hellénistique sont, avec l'épigramme et les poésies légères de circonstance dont l’Anthologie nous a conservé la fleur, les petits poèmes pitto­resques et érudits tels qu'en composa  Callimaque, ou l'élégie sentimentale et volontiers érotique. Ce sont ceux  que  nous trouvons à Rome avec Catulle. Les mètres aussi sont entière­ment grecs. L'un des principaux mérites de cette poésie, aux yeux des contemporains, devait être précisément l'habileté avec laquelle les types de vers créés par Anacréon, par Archiloque, par Sappho se trouvaient adaptés au latin. D'autres Romains avaient sans doute, avant Catulle, imité les mêmes modèles. L'originalité consiste chez lui dans la science délicate d'une forme aussi parfaite que celle des poètes alexandrins.

    Inspirées du grec apparaissent également bon nombre d'ex­pressions, d'alliances de mots et d'images. Catulle rentre, en cela, dans la tradition de la poésie latine depuis ses débuts. Les rapprochements de ce genre que trouvent à faire ses commentateurs seraient sans aucun doute bien plus nombreux encore si la majeure partie de la poésie alexandrine n'avait pas disparu. Imitation volontaire souvent et souvent aussi, très certainement, inconsciente. Formée par la lecture des œuvres grecques, par les légendes, éduquée aussi par la vue des œuvres d'art, sculptures, bas-reliefs et surtout peintures, l'imagination romaine ne se distingue guère de celle des Grecs contemporains; la mémoire des poètes est pleine de réminiscences qu'ils n'ont qu'à exprimer en latin. Ils le savent et ne s'en cachent point :

... Veterum dulci scriptorum carmine Musae

Obleclant (1).

Les vieux poètes dont la douceur charme Catulle,  ce sont,  bien entendu, les Grecs. On ne conçoit pas plus, de son temps, la poésie sans la poétique grecque que la prose littéraire en dehors de la rhétorique.

    Catulle d'ailleurs n'est pas un isolé. Il appartient à ce groupe de jeunes gens qui, au nom de l'atticisme, opposaient à l'abondance cicéronienne un idéal plus sobre et plus sévère. Cette école nouvelle s'affirme entre les années 60 et 53. Elle a pour chef Valerius Caton, la Sirène latine, celui qui, entre tous, excellait à lire les poètes et qui savait les former. L'esprit le plus vigoureux et le plus énergique, celui qui aurait pu exercer sur son temps l'influence la plus considérable s'il n'était mort à trente-cinq ans emporté par son ardeur exces­sive au travail, était Licinius Calvus, fils de l'annaliste Licinius Macer, « le petit bout d'homme éloquent », disertum salaputionem, comme l'appelle Catulle. C'était lui dont le genre nouveau et les succès au Forum alarmaient Cicéron.

 

(1)CAT., 68,7.

 

Non moins qu'à son éloquence, Calvus devait grande réputation à son oeuvre poétique, épigrammes, épithalames, élégies et poème sur les courses vagabondes d'Io, dans lequel il s’inspirait fort probablement de Callimaque. L'un des plus célèbres, après Calvus, de ces jeunes poètes amis de Catulle, était Helvius Cinna, auteur d'une Smyrna, très vantée par les contemporains. Le sujet de ce petit poème était l'amour inces­tueux de Smyrna pour son père, amour dont serait né Àdonis et qui devait être chanté plus tard par Ovide. De toute cette floraison délicate, le hasard ne nous a conservé que l'œuvre de Catulle.

Ces jeunes gens, nés entre les années 90 et 89, qui arrivent à l'âge d'homme, vers  le moment où va se préciser la rivalité entre Pompée et César,   dont quelques-uns verront encore Actium et l'établissement de l'empire, ne sont pas exclusive­ment des savants adonnés tout entiers à leur art.   Calvus, homme d'action et orateur, sans ambition politique cependant —   il ne brigua jamais aucune charge — est parmi eux une exception. La plupart des autres et Catulle en particulier pré­tendent jouir de la vie : ils dédaignent l'action mais goûtent fort la société. Catulle est un poète mondain. Les épigrammes et les pièces légères  qui forment la majeure partie de son œuvre  sont des poésies de circonstance. Beaucoup d'entre elles s'inspirent peut-être de modèles grecs, leur technique, leur art est grec ; elles n'en doivent pas moins leur composi­tion aux  menus événements de la vie de société  romaine et surtout aux incidents de la vie sentimentale du poète. Laissons de côté leur forme pour chercher ce qui en fait l'âme. Sous le jeu, nous trouverons   l'émotion sincère.  Une passion qui n'a plus rien d'alexandrin,  parfois brutale,  souvent généreuse, palpite dans le vers savamment ciselé. L'ardeur d'une jeunesse encore un peu fruste vivifie et transforme en beauté le manié­risme d'une poésie artificielle. Elle y met la marque romaine. Provincial, né à Vérone d'une famille aisée, Catulle était venu à Rome avant sa vingtième année, sans doute pour y achever son instruction et y préparer une carrière politique. Les relations mondaines, en ce temps-là, offraient un utile appui à l'ambition et, dans le monde, les femmes commen­çaient à jouer un rôle prépondérant. L'époque hellénistique fut le triomphe de là femme; l'exemple d'Alexandrie où les reines commandaient aux rois avait influé sur tout le monde méditerranéen. Il en était à Rome comme ailleurs. César avait su habilement utiliser ses succès féminins et il n'en avait point usé autrement que beaucoup d'autres. Plutarque raconte comment s'y prit Lucullus pour obtenir le  gouvernement de la Cilicie. Le tribun Cethegus dominait alors dans la ville, or Lucullus avait peu auparavant fait campagne contre lui et en était fort mal vu.

Il y avait alors à Rome une femme nommée Precia, du nombre de celles que leur beauté et les grâces de leur esprit avaient rendues célèbres, mais qui au fond ne se conduisait guère mieux qu'une courtisane de profession... Quand Cethegus eut été pris pour elle d'une passion extrêmement vive, toute l'autorité fut dans les mains de cette femme; aucune affaire publique ne se faisait que par Cethegus et l'on n'obtenait rien de Cethegus que par Precia. Lucullus, pour la gagner, n'épargna donc ni   flatteries   ni présents;  il lui faisait assidûment une cour qui flattait l'orgueil et l'ambition de cette femme. Dès ce moment, Cethegus devint le panégyriste ce Lucullus et brigua pour lui la Cilicie... (1).

Catulle n'était pas Lucullus. Nous ne savons si l'ambition tout d'abord l'aiguilla vers la maison de Lesbie. En tout cas il ne tarda pas à y oublier tout autre sentiment que l'amour. Lesbie, semble-t-il bien, n'était autre que Clodia Metella, la sœur de Clodius Pulcher, l'ennemi de Cicéron, celui que tua Milon, et femme de Q. Caecilius Metellus, consul en. 60. Elle appartenait exactement à la même catégorie que Precia. Mariée en 63, elle devint veuve dès 59; on l'accusait d'avoir empoisonné son mari; on l'accusait encore d'inceste avec son frère.

 

(1) plut., Lucullus, 9.

 

En 56, Cicéron eut à défendre contre elle un de ses anciens amants qui avait voulu, prétendait-elle, l'empoisonner. C'était Caelius, l'ancien élève, l'ami et, plus tard, le corres­pondant de Cicéron. Le Pro Caelio trace de Clodia un portrait cruel qui justifierait bien les dernières invectives de Catulle contre Lesbie.

    Dès son arrivée à Rome, vers 62 et pendant près de quatre ans, l'amour de Lesbie paraît avoir été pour Catulle la princi­pale raison de vivre. La mort du mari semble avoir marqué la fin de son bonheur. En 57 il a définitivement rompu et part en Bithynie à la suite de Memmius, celui-là même à qui Lucrèce dédia son poème, un assez piètre personnage à en juger parce que nom en confie Catulle. C'est vers ce moment, de 58 à 54, que se placent les quelques poèmes plus étendus que les autres qui forment comme le centre de l'œuvre de Catulle, les deux Épithalames (pièces 61 et 62), le poème d'Attis (63), l’Épithalame de Thétis et de Pelée (64), le poème sur la Chevelure de Bérénice (66), imitation de Callimaque, enfin l'admirable élégie (68) où il exhale à la fois le chagrin que lui cause la mort de son frère et la profonde mélancolie de son amour malheureux. Il meurt âgé d'un peu plus de trente ans, avant l'année 50.

    Dans le cercle brillant et léger qui entoure Lesbie, Catulle se laisse aller d'abord tout entier au bonheur d'aimer. Son esprit et sa grâce enjouée doivent lui valoir des succès dont il est fier de faire hommage à sa maîtresse. Il y a bien quelque afféterie dans les deux pièces fameuses sur le moineau de Lesbie, mais la fraîcheur juvénile des Baisers n'est gâtée ni par l'écho épicurien qui fait comme le fond de la première pièce ni par l'érudition mythologique qui se mêle au motif de la seconde. En même temps Catulle plaisante ses amis ou lance quelque épigramme, grossière parfois et qui indique dans cette société un raffinement un peu hâtif et bien super­ficiel, contre tel ou tel qui avait dû déplaire ou peut-être trop plaire. Il est insouciant et gai. Il sait à l'occasion esquisser d'un dessin net et d'une couleur simple mais char­mante une scène de genre ou même un tableau de nature plus large, dans lequel le sentiment s'unit au pittoresque. Son art léger et gracieux est celui des peintures aux teintes claires qu'encadrent des guirlandes liées de rubans.

    Noté d'un trait, avec une précision sous laquelle se devine le trouble de la passion, son amour apparaît d'une sincérité presque naïve. Ce n'est pas fantaisie d'imagination ni même amour de tête. Catulle aime d'un cœur ardent ; il aime avec noblesse. Aux premiers déboires il oppose un courage un peu fanfaron. Mais la trahison a blessé son amour « comme la fleur, à la limite d'un champ, est touchée par le passage de la charrue ». Il s'inspire, sans doute, pour peindre le senti­ment qu'il ressent, du modèle de Sappho, mais c'est que l'œuvre grecque lui semble exprimer de façon parfaite sa propre expérience. L'imitation n'est pas simple exercice litté­raire.

Il est l'égal d'un dieu, il est, si possible, plus qu'un dieu, celui qui assis près de toi te voit et t'entend doucement souriante. Malheureux, ta vue me ravit l'usage de mes sens, car sitôt, ma Lesbie, que je t'ai aperçue, tout dis­paraît pour moi... ma langue est muette, subtilement dans tous mes membres une flamme se répand, un bourdonnement tinte dans mes oreilles, un voile couvre mes yeux de nuit... — Je t'aimais, Lesbie, non seulement comme quiconque aime sa maîtresse, mais comme un père aime son enfant. Aujourd'hui je te connais, ma passion est plus vive mais tu m'es infiniment moins pré­cieuse et moins chère. — Comment dis-tu? — Oui, une telle injure force un amant à désirer davantage, mais à aimer moins. — Je ne pourrai désormais ni t'aimer si tu devenais parfaite, ni cesser de te désirer quoi que tu fasses.

Et c'est, tracé en quelques vers, le roman banal, sans doute, mais profondément senti, des nouveaux serments et des nou­velles querelles, des efforts de l'homme pour se ressai­sir, de ses fureurs contre les nouveaux amants et, enfin, des injures passionnées. Le voile de préciosité qui cachait l'amour heureux est déchiré, souvenirs littéraires ou philoso­phiques, la mythologie même, tout est oublié : « Je hais et je désire. Comment puis-je faire? demanderas-tu. Je ne sais, mais je le sens et je souffre.»

    Ce roman de Catulle et de Lesbie est l'un des très rares documents  de la sentimentalité antique. On a prétendu que l'antiquité  et, en  particulier,  l'antiquité  romaine n'avait jamais connu toute cette gamme de sentiments qui font à l'amour comme une sorte d'auréole.  Les nuances subtiles et infiniment variables de la passion qui fournissent chez nous l'un  de ses éléments essentiels à la poésie    lyrique,  au théâtre et au roman, ne  tiennent en effet que fort peu de place dans la littérature latine. On imagine générale­ment, dans la société romaine, une distinction absolue entre l'amour conjugal dont la calme tendresse est tout empreinte de gravité et la sensualité des liaisons irrégulières. Pour la materfamilias, le Romain éprouve une affection confiante dont mainte épitaphe de la fin de l'époque  républicaine ou du début de l'empire dit encore tout le sérieux et la profondeur. Aimer, au contraire, est le fait de la passion.  Entre l'un et l'autre sentiment existe la différence marquée chez Catulle par l'opposition entre les deux termes amare et bene velle. C'est le dernier que développe et explique la  pièce 72 : « Je t'ai aimée comme un père chérit ses fils et ses gendres... » Pour sa maîtresse, Catulle  éprouve non seulement la passion sen­suelle des amours illégitimes, mais en outre toute la tendresse des justes noces. « Ma Lesbie, oui, Lesbie,  cette Lesbie que Catulle a aimée par-dessus tout, plus que lui-même, plus que tous les siens... » Les désillusions ont tué la tendresse mais sans amortir la passion. C'est encore la  passion que mani­festent les malédictions et les injures contre l'infidèle.

    Cet amour à la fois passionné et tendre apparaît chez Catulle profondément sincère. Il est pur de tout mélange de conven­tion, de toute mode passagère, de toute influence littéraire. Est-il grec ? Est-il romain ? Est-il antique ou moderne ? Vaine question ; il est l'amour simplement, ressenti par une âme à la fois violente et délicate, exprimé par un esprit assez maître de son art pour en traduire toute la vivacité sans en supprimer ou en fausser les nuances.

    L'amour, la joie, la colère, l'indignation, toute la gamme des sentiments et des impressions fugitives, atteignent avec Catulle une forme littéraire. Avec lui se constitue le lyrisme qui se développe et s'épanouit dans lespoèmes de plus ample envergure, Telle est la grande nouveauté de son œuvre.

    La puissante vibration sentimentale imprimée par la passion malheureuse à l'âme artiste de Catulle semble avoir donné l'essor à son talent. Elle l'a dégagé du simple jeu de l'imi­tation savante. Les autres pièces, celles où il n'est plus ques­tion de Lesbie et qui s'inspirent de modèles grecs, en con­servent une sensibilité toujours en éveil qui anime les fictions, s'émeut des mythes et des images et les teinte d'une mélan­colie voilée. On dirait une blessure demeurée irritable qui répond aux moindres excitations et communique à toute la vie un pathétique douloureux.

    C'est cette sorte d'atmosphère morale qui enveloppe les tableaux divers tracés par Catulle. Elle prête une âme, pour ainsi dire, à sa virtuosité savante. Le petit poème d'Attis (1), par exemple, n'a aucun rapport ni avec les sentiments per­sonnels de Catulle ni même avec l'amour. Est-il une simple imitation, ou un développement de quelque modèle grec, ou plutôt a-t-il été inspiré au poète par quelque scène aperçue lors de son voyage en Bithynie ? Peu importe.

 

(1) Pièce 63.

 

On y peut noter, au premier plan, la recherche d'un pittoresque exotique. Le mouvement de l'orgie phrygienne s'y trouve

exprimé d'un trait précis et rapide.

Hâtons-nous, montons tous ensemble, ô Galles, aux sommets boisés de Cybèle, venez tous ensemble, troupeau vagabond de la souveraine du Dindyme... Point de retard, marchons tous ensemble, suivez-moi vers la demeure phrygienne de Cybèle, vers les bois phrygiens de la déesse, où résonne la voix des cymbales, où retentissent les tambourins, où le flûtiste phrygien chante sa plainte sur son roseau recourbé, où secouent leurs têtes avec violence les Ménades couronnées de lierre, où elles célèbrent leurs rites sacrés avec des hurlements aigus...

Mais bientôt reparaît la plainte mélancolique où des senti­ments vrais se mêlent à la fiction, où l'âme du poète prête à son art une sincérité émouvante :

O ma patrie, toi qui m'as créé; patrie, ô toi qui m'as engendré! Je t'ai abandonnée, malheureux, comme les esclaves fugitifs abandonnent leur maître... Ma patrie, mes biens, mes amis, mes parents, j'ai tout perdu ; j'ai perdu le forum, la palestre, le stade et les gymnases. Malheur! ah malheur! gémis, gémis encore, ô mon cœur!... J'ai été éphèbe, j'ai été enfant, j'ai été la fleur du gymnase, j'ai été la gloire des athlètes ; à moi les portes où accourait la foule, à moi les seuils chauds d'enthousiasme, à moi les couronnes fleuries... Et me voilà maintenant prêtresse des dieux, servante de Cybèle...

Les lions qu'envoie la déesse pour ramener son galle infi­dèle, ne sont-ils pas un symbole de la force invincible qui ramène l'amant à l'objet de sa passion ?

Grande déesse, déesse Cybèle, déesse dame de Dindyme, écarte, ô souve­raine, toutes tes fureurs de ma maison; à d'autres inspire tes transports, à d'autres inspire tes égarements !

Dans l’Épithalame de Thétis et de Pelée, les plaintes d'Ariane abandonnée sont, de même, le centre et comme le motif principal du poème. Ne faut-il pas aussi comprendre comme une explosion de lyrisme sincère cette peinture de l'amour qui pénètre la jeune fille et embrase jusqu'au fond toutes les moelles de son corps ?

O loi qui infliges, hélas ! aux malheureux mortels le tourment d'un si cruel délire, divin enfant, qui mêle à leurs joies tant de peines, et toi, déesse qui régnai sur Golges et l'ombreuse Idalie, de quelles tempêtes vous avez agité le cœur enflammé de cette vierge quand l’étranger à la blonde chevelure lui arrachait tant de soupirs !

On a pu parler, à propos d'Alexandrie, de 1' « érotisme alambiqué de la production littéraire ». L'érotisme, certes, ne fait pas défaut chez les Alexandrins de Rome. Mais chez Catulle au moins, le seul que nous connaissions des poètes de la jeune école, un souffle sincère, généreux et puissant vient animer ces images légères. Le raffinement et l'esprit, l'art trop subtil de ses maîtres, devient chez ce Romain une sévère conscience professionnelle cherchant, en même temps que la couleur, la simplicité du trait et la netteté de la ligne.

    Avec Catulle, la forme poétique atteint à Rome sa perfec­tion. Elle est pleine et comme ramassée. Peu de mots, tous soigneusement choisis, chargés de sens et artistement enchâssés dans le vers, dessinent des images d'un style savant. Cet art est celui de la poésie grecque contemporaine qui con­tinue la tradition de Callimaque. Il conserve cependant je ne sais quoi de plus rigide, mais de plus vigoureux aussi et de plus pur. La grâce n'y fait pas défaut cependant. On trouve en abondance, chez Catulle, de très beaux passages d'un sen­timent délicat et d'une couleur extrêmement fraîche qui expriment avec éclat, en les idéalisant, les impressions sin­cères d'un esprit sensible à la beauté des choses, des passages où se reconnaît à la fois le style de l'époque et le talent d'un véritable artiste. Nous n'en voulons citer qu'un seul, les strophes alternées des jeunes gens et des jeunes filles dans le Chant nuptial :

Comme une fleur mystérieuse, dans l'enceinte d'un jardin, croit ignorée des troupeaux, respectée du soc meurtrier, les zéphyrs la caressent, le soleil l'affermit, la rosée la nourrit.., tous les jeunes gens, toutes les jeunes filles la désirent ; une fois cueillie par l'ongle tranchant, ni jeunes gens ni jeunes filles ne la désirent plus. Ainsi la vierge, tant qu'elle reste étrangère à l'hymen, est chère à tous les siens... — Comme une vigne solitaire née dans un champ sans culture jamais ne s'élève, jamais ne produit la douce grappe; son plus haut rameau retombe sur sa racine; ni laboureur ni berger ne s'en soucie. Mais qu'elle s'unisse à l'ormeau marital, tous, bergers et laboureurs l'admirent à l'envi. Ainsi la vierge, tant qu'elle demeure étrangère à l'amour, tant qu'elle vieillit abandonnée Mais un mariage heureux formé au juste temps la rend chère àson époux, chère à ses parents.

Tandis que par sa minutie parfois un peu pénible, Lucrèce, contemporain de Catulle, appartient encore à l'archaïsme, l'art des alexandrins de Rome, plus souple mais qui ne connaît pas encore la mièvrerie, a déjà toutes les qualités classiques. Art d'imitation, sans doute, mais qui par ses qua­lités propres, par sa sincérité surtout et par sa jeune vigueur, devait dépasser de loin ses modèles. De même que le talent de Cicéron, animé par la vie et porté parfois par la passion, s'élève bien au-dessus de la rhétorique qui l'a formé, qui le nourrit et souvent l'entrave, la poésie romaine de la fin de la République ajoute l'inspiration véritable à l'art délicat et savant des techniciens grecs. Le monde hellénique d'alors n'avait aucun poète à opposer ni à Lucrèce ni à Catulle.

 

CHAPITRE IX

L'ART  GREC  A ROME

I

l'invasion des œuvres d'art et des artistes grecs.

Si, durant le dernier siècle de la République, le contact de la vie prête à l'éloquence, comme à l'histoire, comme à la poésie romaine, quelque chose de plus dru et de plus pas­sionné, c'est-à-dire un caractère infiniment plus vigoureux que tout ce que nous pouvons trouver dans le monde grec depuis Alexandre, les arts plastiques sont loin de présenter la même originalité. Ils accusent sans doute, d'une façon générale, les mêmes tendances et les mêmes goûts que l'ensemble de la littérature, mais sans revêtir l'inspiration grecque d'une forme romain? Ils montrent à nu, pour ainsi dire, le caractère fon­cièrement hellénisant de la civilisation que Rome et l'Italie partagent avec tout le monde méditerranéen.

    Lorsque, au début du second siècle avant notre ère, Rome se trouve attirée vers la Grèce et les royaumes hellénisés d'Asie, elle possède déjà une longue et belle carrière artis­tique dont nous ayons essayé, plus haut, de retrouver quelques traits. L'art ancien de Rome, c'est celui de l'Etrurie, c'est celui de la Campanie et de l'Italie méridionale dont elle s'est, au cours de son histoire et de ses conquêtes, assimilé les qualités diverses. Capitale de l'Italie, elle a synthétisé le génie de toute la péninsule. Au cours du second siècle, les traditions italiennes cèdent peu à peu la place à celles de la Grèce contemporaine. Au Ier siècle, la révolution est accomplie et l'art romain apparaît entièrement grec.

    Il s'est produit à Rome, à ce moment, un phénomène ana­logue à celui que l'on constate en France au XVI ème siècle. Des principes d'art nouveau ont tout à coup envahi le pays, relé­guant dans le dédain les formes anciennes, les étouffant ou du moins les réduisant à une vie latente. L'effet des expéditions romaines en Grèce et en Asie peut se comparer à celui des expéditions françaises en Italie qui ont produit la Renaissance.

    Tous les souvenirs de l'art ancien ne disparaissent sans doute pas complètement. Ils survivent obscurément dans l'art populaire, en   particulier dans les campagnes écartées de Rome. Beaucoup plus tard, sous l'Empire, nous avons la sur­prise de  retrouver jusque dans  les provinces étrangères à l'Italie comme la Gaule, des statuettes pieuses qui rappellent les types de l’ancienne Etrurie et, dans l'art de la capitale elle-même, nous voyons reparaître certaines tendances comme le réalisme du portrait et le soin de représenter exactement par l'image des faits historiques, tendances qui semblent bien plonger leurs racines dans l'ancienne tradition italienne. Elles marquent l'affleurement dans le grand art de traditions con­servées par les artisans et les ateliers populaires, bien plutôt, nous semble-t-il,  qu'un réveil de facultés innées à la race. C'est le vieil art italien qui, avec la dynastie paysanne des Flaviens et  la nouvelle noblesse d'origine  provinciale, sort de la longue léthargie que lui a imposée, près de trois siècles auparavant, l'engouement pour l'art hellénistique. Cet étouffement de l'art indigène apparaît comme la ven­geance du monde grec pillé par Rome conquérante. Appliquant à la Grèce et à l'Asie le traitement qu'elles ont infligé à l'Italie, les armées romaines font régulièrement main basse sur les œuvres d'art accumulées dans les villes et les sanctuaires. Pour orner le triomphe des généraux, statues et tableaux sont, en masse, acheminés vers Rome. La plupart des statues de Rome et les meilleures, écrivait Strabon sous Auguste, viennent de Corinthe. Le butin artistique de deux siècles de victoires encombrait la ville et les magasins de l'Etat.

    Les Romains furent émerveillés tout d'abord; plus tard ils admirèrent et aimèrent toute cette beauté ravie à la pointe de l'épée. Pline date de la mort d'Attale, c'est-à-dire du der­nier tiers du II ème siècle, cette transformation de leur sentiment. La satisfaction trop aisée de l'amour du beau émoussa chez eux le goût de la recherche inquiète qui, des éléments connus, s'efforce de dégager des aspects nouveaux et constitue l'un des éléments essentiels du sentiment  artistique. Un idéal qu'on croit posséder cesse d'être un idéal et en perd la vertu. Les œuvres d'art mal acquises et une surabondance de chefs-d'œuvre étrangers ont tué l'art romain. « Le dialecte artis­tique d'Italie  meurt, dit Furtwaengler,  la langue artistique grecque devient la langue universelle du monde romain». Ce ne sont pas seulement les œuvres d'art, ce sont aussi les artistes qui, des pays grecs, affluent à Rome. Des villes et des royaumes appauvris par le passage des légions les artistes s'acheminent vers la nouvelle capitale où s'accumule la for­tune du monde et où ils peuvent espérer trouver une clientèle. Ils se mettront  sans doute aux ordres de cette clientèle et exécuteront les travaux qu'elle leur commandera, dans le sens qu'elle exigera. Ainsi le peintre Métrodore que Paul-Emile a été cherché à Athènes sera chargé de brosser les images traditionnelles qui, au jour du triomphe, raconteront pour ainsi dire au peuple romain les exploits de ses armées. La commande sans doute dirige l'artiste. Mais les idées, les goûts et les habitudes de l'artiste s'imposent aussi à la clien­tèle, surtout lorsque ces clients, comme l'élite romaine du temps de Flamininus et de Scipion Emilien, sont entichés d'hellénisme et reconnaissent toute la supériorité de la tradi­tion grecque sur la leur.

    Ce ne sont pas du reste des artistes isolés, mais des familles entières et des ateliers grecs qui viennent s'installer à Rome. Telle est la famille de ce Timarchidès, de Polyclès et de Dionysos, que ramène Metellus le Macédonien. Tel est plus tard, sous Auguste, le graveur en pierres fines Dioscouridès et ses trois fils Eutychos, Hérophilos et Hyllos. Au début de l'époque impériale, un certain nombre de signatures nous font connaître les noms des artistes qui travaillent à Rome; ce sont presque tous des Grecs, et en grande majorité des Athéniens, Apollonios, Antiochos, Criton et Nicolaos, Glycon, Cleomenes, Menophantos...

    C'est donc l'art grec qui, avec eux, s'implante à Rome, l'art grec avec ses motifs, avec son style et aussi ses théories. En art, comme dans les sciences, comme dans la rhétorique, comme dans la poésie, la technique grecque, la texen, s'imposa aux Romains. Comme l'art n'a pas besoin de la transposition à laquelle la langue oblige la littérature, comme il n'est généralement pas pratiqué par des Romains, l'art de Rome, durant les derniers siècles de la République, ne se distingue pas de celui du monde hellénistique contemporain. Ce n'est pas à Rome que nous en trouverons les tendances directrices.

    Dans cette grande civilisation méditerranéenne qui, à ce moment, envahit l'Italie, les écoles esthétiques correspondent aux écoles littéraires. Nous reconnaissons dans l'art les influences opposées de l'Asie et de l'Attique auxquelles viennent s'ajouter celles d'Alexandrie. Les grands centres intellectuels sont aussi, en effet, les centres artistiques. Ils exercent leur action sur Rome. Les tendances diverses y aboutissent et s'y mélangent. S'il est un caractère propre à l'art romain, il consiste précisément dans l'éclectisme qui accueille, avec une facilité témoignant peut-être de peu de discernement, les styles les plus divers. Devant le flot d'idées nouvelles que lui apporte le courant méditerranéen, le Romain se trouve quelque peu désemparé : il ne sait que choisir et, dans son embarras, adopte tout. Ce sont les circonstances plutôt qu'une volonté propre ou un goût marqué qui décident de la succession des modes et des styles.

 

II

l'art asiatique. pergame.

Le courant le plus ancien et le plus profond, semble-t-il, est celui qui vient d'Asie- Dès le début du II ème siècle, l'Asie, où les armées romaines ont pénétré presque aussi tôt qu'en Grèce, a frappé l'imagination des Romains bien plus encore que la Grèce propre.

En Grèce, les Romains trouvaient une vie municipale assez semblable à celle de la province italienne et plus mesquine que celle des villes grecques d'Italie. Le pays était pauvre. Athènes et surtout Corinthe faisaient seules exceptions à la médiocrité générale. Bien peu parmi les Romains étaient à même d'apprécier la noblesse des souvenirs et la grandeur des modestes cités qui, par le libre développement de l'intel­ligence et la passion du beau, avaient contribué au progrès de la civilisation hellénique. Bien peu, au contraire, pouvaient manquer d'admirer la richesse éclatante de l'Asie.

    L'Asie était le domaine de la couleur et du colossal. Les terres s'en étendent à l'infini, bordées de déserts qui en pro­longent l'horizon plutôt qu'ils ne le limitent. Chaque royaume y groupait de nombreuses provinces, plus vastes chacune que la  Grèce. Les villes  y étaient immenses,  regorgeant d'un peuple actif, industrieux et bruyant. Dans les capitales, une cour déployait son luxe autour du souverain. Les moindres cités étalaient l'ambition des gouverneurs royaux maîtres de la fortune et de l'obéissance  de  sujets humblement soumis. La puissance du maître se manifestait par l'éclat de sa richesse, par l'ampleur du palais, par  l'ostentation de monuments d'un goût moins pur mais plus somptueux que ceux de la Grèce. Quel exemple et quelle tentation pour les chefs romains comme pour le moindre des soldats!  C'est en Asie que les Romains ont pris le goût du luxe et du gigantesque en même temps que les habitudes du despotisme.

    Des rives de la Méditerranée à celles de l'Euphrate et du Nil, les triomphes d'Alexandre avaient mêlé deux mondes, la Grèce et l'Orient. Les lieutenants du héros avaient fondé en pays barbare des monarchies grecques calquées sur le modèle oriental; les généraux macédoniens et leurs descendants s'étaient mués en successeurs et émules du Grand Roi. Ils restaient Grecs cependant et attiraient autour d'eux le meilleur des forces helléniques en même temps que l'aristocratie indi­gène. Celle-ci s'hellénisait, mais en laissant de ce côté ce qu'elle ne comprenait pas de la culture grecque et en introduisant en échange, parmi les Grecs qui se mêlaient à elle, quelques-unes des traditions de son passé et de ses principes moraux, politiques et sociaux. Il n'était que trop aisé aux Grecs maîtres de l'Asie de se barbariser et d'adopter la richesse matérielle de ceux qu'ils dominaient en même temps que les vices, conséquence naturelle de l'excès. Le plus admirable, c'est la persistance de l'hellénisme dans ces cours plus qu'à demi orientales et le culte presque religieux dont y demeurèrent entourés les arts et les lettres grecques.

    Leur richesse nouvelle permettait d'ailleurs aux dynastes grecs d'Asie et de l'Egypte de prêter à la vie intellectuelle et artistique un développement beaucoup plus ample et brillant que ne pouvait le faire la Grèce propre. Dans les cités grecques, l'architecture s'était bornée le plus souvent à élever des temples aux dieux. En Asie, c'étaient des villes entières qu'il s'agissait de construire. Les habitations privées, les pers­pectives et l'agencement des rues, les places publiques, les édifices civils et surtout les palais des princes avec toutes leurs annexes, posaient une infinité de problèmes nouveaux dont la solution était confiée à l'artiste. L'art religieux des temps anciens avait cherché la beauté dans l'harmonie des proportions, dans la simplicité des lignes et la gravité sévère de la décoration. L'esprit nouveau appelait le gigantesque et multipliait l'ornement. Au sculpteur, au peintre, au mosaïste, au ciseleur même, l'architecte confiait la décoration de vastes surfaces. L'immensité des places publiques, le long dévelop­pement des portiques, les jardins, exigeaient des statues ou plutôt des groupes et sollicitaient tous les artifices qui attirent l'œil, l'occupent et l'amusent. L'art grec avait à remplir un cadre oriental.

    Trois villes avaient pris, dès le III ème siècle, la tête de ce mou­vement : Alexandrie, la capitale des Ptolémées, Antioche, capitale des Séleucides en Syrie et, un peu plus tard, Pergame, capitale des Attalides en Asie Mineure. D'Antioche, nous savons trop peu de chose pour pouvoir mesurer le rôle qu'elle a joué dans la civilisation hellénistique. Mais on ne saurait comprendre l'art romain sans se représenter, au moins dans ses grandes lignes, le développement reçu par l'art grec à Pergame et à Alexandrie.

    Pergame était une création de sa dynastie qui l'avait presque entièrement construite et, peu à peu, avait constitué autour d'elle un royaume. Elle commence à jouer un rôle important dans le monde hellénistique avec Attale I (241-197) qui avait conquis sur les Syriens une bonne partie de l'Asie Mineure. Ennemi de Philippe de Macédoine, Attale opposait son philhellénisme à la brutalité macédonienne et comblait en particulier Athènes de ses attentions. Il était en même temps, depuis la fin du III ème siècle, l'ami des Romains; c'est lui qui, vers la fin de la seconde guerre punique, en 204,  leur avait envoyé le bétyle sacré de Pessinonte;    Homère faisait à Pergame figure de poète national ; l'amitié d'Attale n'est sans doute pas étrangère au développement que reçut à Rome la légende du Phrygien Enée. Le successeur  d'Attale, Eumène II (197-159),  avait pris nettement parti pour les Romains contre la Macédoine et la Syrie et avait partagé avec Rome les dépouilles d'Antiochus. Il se présentait en même temps en Asie comme le  protecteur de l'hellénisme contre les Barbares, Galates  ou autres et faisait construire à Athènes le portique dont  les  ruines se voient aujourd'hui encore entre l'Odéon d'Hérode Atticus et le théâtre de Dionysos. Sous Attale (159-138) les Romains se trouvaient déjà effecti­vement les maîtres de Pergame. Intelligents et exceptionnel­lement vertueux parmi les princes d'Asie, vaillants soldats et diplomates habiles, les souverains de Pergame employaient leur richesse, demeurée proverbiale, à construire  de beaux monuments et à attirer autour d'eux artistes et savants. Max. Collignon les compare aux Médicis. Mais en 138 Per­game tombe entre les mains d'Attale III,   un fou inquiet et soupçonneux qui, n'ayant pas d'héritier, pousse le dévouement à Rome jusqu'à lui léguer ses trésors et son royaume. A sa mort, en 133, le vaste domaine constitué en Asie Mineure par les Attalides devenait la province romaine d'Asie.

    C'est l'hellénisme qui triomphe à Pergame, un hellénisme plus pur de tout mélange indigène qu'en Syrie et en Egypte, presque celui d'Athènes mais vivifié par la faveur de souverains actifs et la richesse de l'Asie. Athéna est la souveraine de Pergame. Tandis qu'Athènes prend les apparences d'une ville morte peuplée d'oisifs au milieu desquels pérorent rhéteurs et philosophes, Pergame est une ville industrieuse et active où fleurissent les manufactures royales de brocarts d'or, où l'effort des artistes est soutenu par un grand mouve­ment industriel, par une vie politique intense, par des victoires à célébrer, par d'amples commandes à satisfaire. Ses rois cherchent à rivaliser avec ceux de l'Egypte : ils créent une Bibliothèque dont ils font un centre d'études et d'enseigne­ments aussi variés que le Musée d'Alexandrie. C'est là que professait Cratès de Mallos dont l'ambassade à Rome, vers le milieu du II ème siècle avant notre ère, fut l'un des événements capitaux de la vie intellectuelle romaine. C'est à Pergame, aux leçons de Cratès que s'était formé Panœtius. Le royaume des Attalides devenu province romaine, Rhodes recueille pour ainsi dire l'héritage des écoles et des ateliers de Pergame. Posidonius professait à Rhodes. Les maîtres de Pergame et plus tard ceux de Rhodes furent les véritables intermédiaires entre l'hellénisme et Rome.

    Les Romains reçurent de Pergame l'initiation à la vie artis­tique grecque. Attale et Eumène avaient créé dans leur capitale un véritable Musée royal en constituant des collec­tions destinées à l'ornement des palais royaux et de la Biblio­thèque. Ils avaient réuni un choix d'originaux ou de copies de toutes les grandes écoles d'art helléniques. Ils achetaient ou faisaient copier les tableaux les plus célèbres. De leur impul­sion est née l'histoire de l'art. Les savants de la Bibliothèque, comme Antigone de Carystos, artiste en même temps qu'écri­vain, avaient rédigé à Pergame le canon des maîtres grecs qui jusqu'au temps de Pline n'a pas cessé de faire autorité à Rome.

    Mais ce n’est pas seulement la critique d'art qui fleurissait à Pergame. Les arts eux-mêmes y recevaient du philhellénisme des princes une féconde impulsion. Les artistes, pour la plupart, venaient de Grèce, et en particulier d'Athènes. C'est bien l'art grec que nous trouvons à Pergame, mais l'art grec renouvelé par les programmes nouveaux que lui propose une royauté asiatique. A la fin du III ème siècle, Attale avait fait représenter, dans une série de statues destinées à orner un grand monument triomphal, ses victoires sur les Galates. La tradition artistique grecque enseignait à cacher sous le voile d'une allégorie mythologique les allusions aux faits contemporains. Ce sont au contraire des Galates authen­tiques, copiés de la façon la plus exacte sur le modèle vivant de prisonniers, que nous trouvons à Pergame. L'art romain, remarque M. Collignon, se chargera plus tard de pousser jusqu'au bout les conséquences de cette évolution en repré­sentant avecune exactitude rigoureuse le type, le costume et l'armement des peuples barbares. La sculpture historique qui fleurira à Rome a ses origines non seulement dans la tradition italienne de représenter au naturel les exploits des armées triomphantes, mais aussi dans les leçons de Pergame.

    Vers le premier quart du II ème siècle, Eumène II avait voulu à son tour perpétuer par un monument insigne le souvenir des victoires remportées de concert avec les Romains, victoires qui assuraient définitivement à Pergame le rang de grande puissance.

L'allégorie, cette fois, ne fut pas écartée. C'est la défaite des Géants en lutte contre les dieux que nous trouvons représentée sur la frise du grand autel. Mais dans l'allégorie s'aperçoit la même tendance au réalisme et surtout au pathétique que dans les figures des Gaulois vaincus et mourants. L'artiste accu­mule les épisodes tragiques, les contrastes romanesques. Dans les contorsions douloureuses des corps des Géants il cherche à exprimer l'intensité de la souffrance physique la plus aiguë. Son habileté de main est étonnante, sa science remar­quable. Il multiplie les morceaux de bravoure faits suivant ces formules d'atelier qui sont à l'art ce que sont dans la litté­rature les recettes de la rhétorique. L’Asianisme, c'est-à-dire la tendance à la forme déclamatoire, est ce qui domine. L'œuvre est d'une conception puissante mais théâtrale. L'évolution hellénistique qui a son point de départ dans le pathétique de Scopas et le naturalisme de Lysippe est désormais complète. Elle n'ira pas plus loin. C'est en Italie que se fera sentir plus tard l'action de cet art de Pergame (1). / A Pergame en effet se constitue cette école d'art asiatique éprise de formes grandioses et de mouvements excessifs dont les ateliers rhodiens produiront vers le début du I er siècle les types les plus caractéristiques et les plus célèbres. Le Laocoon et le groupe du Taureau Farnèse, représentent dans le domaine de l'art cet asianisme déclamatoire personnifié dans l'éloquence par les rhéteurs d'Asie Mineure. Lorsque nous retrouverons ces traits à Rome, gardons-nous d'y reconnaître un caractère particulièrement romain. Ils n'y représentent qu'un style qui s'est constituée Pergame au cours du II éme siècle avant notre ère et s'est épanoui jusqu'au milieu du I er  siècle avant notre ère sur la terre d'Asie.

 

III

alexandrie.

L'influence d'Alexandrie sur les imaginations et sur l'art romain semble avoir été moins profonde que celle de Pergame et surtout beaucoup plus tardive. Les relations politiques de Rome avec l'Egypte ne se précisent et ne se multiplient en effet qu'avec Pompée. César, après Pharsale, est le premier général romain qui, avec une armée, pénètre en Egypte. Nous ne voulons pas dire qu'avant lui, la vie, la science, l'art alexandrins soient demeurés inconnus à l'Italie. Dés le II ème siècle, Délos avait servi d'intermédiaire entre le royaume des Ptolémées et les Romains. Vers la fin de ce siècle les navires égyptiens débarquaient à Pouzzoles leurs hommes et leurs dieux qui, de là, parvenaient aisément à Rome. La science et l'érudition alexandrines semblent avoir été connues à Rome aussi bien que celles de Pergame. Le courant égyptien paraît cependant être resté longtemps plus faible et surtout avoir été toujours considéré comme beaucoup plus étranger que celui qui, par l'intermédiaire de Pergame, fit affluer en Italie l'hellénisme teinté des couleurs de l'Asie.

    Au lieu d'être une alliée et bientôt une sujette comme Pergame, Alexandrie faisait figure en effet de capitale de l'hellénisme indépendant. Fondée par Alexandre pour être le centre de son empire, la ville du Nil avait conservé une sorte de primauté sur tout l'Orient. Son port était de tous le plus actif. Sa population la plus nombreuse et la plus industrieuse, ses monuments les plus célèbres. Le monde n'avait rien à opposer à son Phare, qui parait avoir été le modèle des mina­rets et de nos clochers, ni à son Arsenal avec ses immenses magasins. La tombe monumentale d'Alexandre occupait le centre de la ville. Le temple de Neptune et celui de Sérapis, le Sérapeion, n'avaient leurs égaux nulle part. Le Palais des rois l'emportait sur tous les autres par son luxe et son exten­sion : il occupait le tiers de la ville, véritable ville lui-même, au milieu de parcs et de jardins entourés de portiques. Au Palais appartenait le théâtre ; du Palais faisait partie le Musée, bibliothèque royale, la plus grande de l'antiquité, et qui finit par réunir 900000 volumes.

    La Bibliothèque était le centre d'une vie intellectuelle intense dont s'enorgueillissaient les Ptolémées. Autour d'elle, dans les jardins, s'allongeaient les Portiques destinés aux entretiens des maîtres avec leurs disciples. Des salles de cours et même des réfectoires attendaient savants et étudiants. C'était le Prytanée réuni aux jardins d'Academus. « A Alexandrie, disait un satirique, on engraisse quantité de scribes qui se livrent à un caquetage effréné dans la volière des Muses. » Par tous les moyens, les rois s'appliquaient à attirer et à retenir au Musée les savants les plus réputés. Le poète érudit Callimaque (310-240) avait été l'un des premiers directeurs de la Bibliothèque. Après lui était venu Eratosthène, mathématicien et géographe, puis Aristophane de Byzance (265-185) et Aristarque de Samos (220-145), les plus grands maîtres de la poésie, de la science et de la philologie. Les catalogues, les éditions savantes et les commentaires alter­naient, parmi les productions de Musée, avec les poèmes allé­goriques remplis à la fois d'érudition et de grâce spirituelle. Toute cette vie intellectuelle gravitait entre les livres et la Cour.

    Avec ses rois fastueux et sa riche aristocratie de commerçants, Alexandrie ne pouvait manquer d'être une ville d'art. Son style se distingue assez nettement de celui de Pergame. A Pergame règne Minerve, sérieuse, héroïque, qui pousse la majesté jusqu'à la pompe et l'effort jusqu'à la déclamation. Alexandrie est la ville de Dionysos, joyeux et efféminé, dieu de l'exaltation voluptueuse, entouré de ses Satyres aux gri­maces plaisantes et de la souplesse des Ménades, asservissant les fauves et se réjouissant des enlacements de la vigne et du lierre. Le plaisir et les fleurs, l'esprit poussé jusqu'à la parodie et la caricature, le joli et le grotesque avec toutes les nuances intermédiaires, telle est l'âme de l'art alexandrin.

    C'est lui qui a multiplié ces aimables types de Vénus que d'in­nombrables copies ont répandus dans le monde antique, l'Aphro­dite accroupie de Doedalsas, et toute la descendance très huma­nisée de l'immortelle Cnidiehne. La charmante petite Vénus de l'Esquilin qui fait partie de ce chœur gracieux est assez nettement caractérisée comme Egyptienne par l'uraeus qui s'enroule autour du vase déposé à ses pieds. Dans cette ville voluptueuse, l'étude du nu féminin est devenu le grand problème. Les Musées italiens indiquent assez combien cette veine fut féconde à Rome.

    En sculpture, comme en peinture, l'école alexandrine répand partout l'ornement à profusion. Elle affectionne surtout la souplesse des guirlandes et la joie des couronnes, les fleurs et les fruits. Au milieu des rosés d'Alexandrie, la mythologie se fait plaisante et aimable. Les Amours y jouent le premier rôle, passant aisément d'ailleurs des légendes divines aux scènes de genre et multipliant partout les grâces potelées de l'enfance. Alexandrins sont les innombrables amours de Pompéi, exerçant tous les métiers, courant en char, jouant avec tous les animaux, luttant entre eux ou faisant la vendange. L'esprit de l'Egypte grecque vient égayer et animer d'une grâce légère l'exubérance féconde de la nature campanienne.

    Mais l'Egypte est aussi une terre de vivant réalisme, d'un réalisme parfois grossier mais qui n'est jamais triste, qui tou­jours associe le rire à la laideur. La cour des Ptolémées a ac­cueilli Théocrite et l'idylle ; la fraîcheur de la pastorale et la naïveté des scènes populaires reposent de l'érudition et des grâces maniérées de l'esprit courtois. C'est à Alexandrie que furent créés les types célèbres de la vieille femme ivre, souriant de sa bouche édentée à la bouteille qu'elle presse contre son sein flétri, du négrillon contorsionné et grimaçant, du paysan et de la paysanne conduisant leur veau ou portant leur agneau au marché, probablement aussi toutes ces scènes campagnardes qui sur un fond pittoresque de rochers surmontés d'un arbre présentent au premier plan un agneau qui tète sa mère ou une lionne à demi soulevée à l'approche du danger qui menace ses petits.

    Tout cet art n'a d'autre but que de plaire et d'amuser l'es­prit; il est tout divertissement et dilettantisme. Il fait partie du luxe domestique. Statues, bas-reliefs, peintures, mosaïques, vaisselle ciselée, n'ont d'autre objet que de rendre aimable et gaie la maison où le maître accueille ses amis pour le banquet et la fête. C'est à Alexandrie en particulier que Rome a emprunté son luxe et le modèle du décor plaisant dont son aris­tocratie s'applique à entourer sa vie.

    L'Asie a enseigné à l'art romain sa majesté pompeuse, l'Egypte lui a appris la grâce. Une figure symbolise la beauté alexandrine, celle que la tradition prête à la dernière des reines égyptiennes, à Cléopâtre, savante et amoureuse, unissant tout le charme raffiné de la coquetterie à une ambition subtile et à une énergie passionnée. Combien de grandes dames et d'im­pératrices romaines ont-elles,  consciemment ou non, copié Cléopâtre? Aucune image ne fait mieux comprendre l'essence de l'art alexandrin  que le tableau tracé par Plutarque de lareine se rendant à Tarse  pour l'entrevue à laquelle l'avait mandée Antoine. La scène a été reproduite, presque textuelle­ment par Shakespeare. C'est la traduction de cette traduction que nous donnons ici :       

La  barque   qui   la  portait, telle qu'un trône étincelant semblait brûler l'eau. La proue en était d'or battu, les voiles, de pourpre et si parfumées que les vents en étaient fous d'amour. Les rames en argent réglaient leurs mouvements au son des flûtes efforçaient l'eau qu'elles battaient à les suivre plus vite, comme amoureuse de leurs coups. Quant à Cléopâtre,  elle était couchée sous un pavillon de drap d'or et de soie, plus belle que cette fameuse statue de Vénus où  nous voyons combien  l'imagination  peut dépasser la nature. De chaque côté d'elle se tenaient dejolis enfants potelés  comme autant de Cupidons souriants, armés d'éventails multicolores dont les reflets semblaient enflammer les joues délicates  de la reine. Toutes ses dames en Néréides, comme  autant de Sirènes, la servaient au moindre clignement de ses yeux et ornaient la barque des courbes gracieuses de leurs corps. A la poupe, c'est une Sirène qui semblait gouverner. Le gréement de soie frémis­sait sous la pression de ses douces mains de fleur qui vivement  remplissent leur office. Da la barque s'échappa  un parfum étrange inondant de ses sen­teurs les quais adjacents. Au devant d'elle la ville lâcha de toutes ses portes tous ses habitants, tandis qu'Antoine sur son tribunal restait seul au milieu de la place du marché.

La passion de César pour Cléopâtre marque le triomphe de l'Alexandrinisme à Rome. Depuis deux ans, Cléopâtre avec une partie de sa cour séjournait à Rome lorsque, en 44, César fut assassiné. On imagine combien cette présence devait con­tribuer à répandre dans la haute société romaine les modes et les goûts artistiques de l'Egypte.

    C'est de ce moment, bien évidemment, que datent ces bustes romains de style égyptisant dont on peut suivre la série, depuis César jusqu'à la fin de l'Empire. Le César de la collection Baracco à Rome en fournit l'un des exemples les plus typiques. La pierre est une basalte noire ou quelque marbre très dur dont les reflets opposent violemment les larges plans de lumière et d'ombre. Le crâne est allongé en arrière selon l'ancien type égyptien. Un réalisme fortement accusé qui ne fait grâce d'aucune ride s'unit au schématisme conventionnel de la barbe et des cheveux marqués soit par un pointillé, soit par les arabesques de boucles menues incisées plutôt que sculptées. Le parti pris de la stylisation prête à l'ensemble un aspect d'exotisme très accusé. Ce n'est pas seu­lement l'hellénisme alexandrin, c'est un reflet de la vieille Egypte qui apparaît ainsi à Rome. A plus forte raison tous les éléments qui constituent la vie grecque telle qu'elle s'est constituée en Egypte depuis Alexandre doivent-ils, à ce mo­ment, acquérir droit de cité sur les bords du Tibre,

 

IV

L'ÉCOLE   NÉO-ATTIOUE.

Tandis que Pergame et Rhodes cherchent des couleurs nou­velles dans le pathétique et le pittoresque, que l'Alexandrinisme s'ingénie à combiner gracieusement la beauté grecque à l'esprit égyptien, Athènes de son côté, avec une pieuse fierté du passé qui est son bien propre, s'attache de plus en plus à sa tradition et s'efforce de la faire revivre. L'art attique a toujours été marqué de quelques traits archaïsants. Désormais, par un parti pris de réaction contre les nouveautés étrangères, il accuse les qualités propres à cet archaïsme. A la déclamation asiatique, à la mignardise d'Alexandrie, il oppose la sévérité, la sobriété nerveuse et la pureté de lignes de l'époque ancienne, pureté qu'il pousse jusqu'à la sécheresse. Le mérite qu'il ap­précie par-dessus tous les autres est la netteté. Le marbre, sous les mains attiques, atteint à la précision et aux contrastes un peu durs du bronze. Au demeurant, les artistes d'Athènes montrent l'éclectisme le plus large ; ils ne choisissent pas entre les époques, toutes les écoles d'autrefois sont à leurs yeux également glorieuses. Ils imitent indifféremment et même confondent souvent dans une même œuvre les modèles anciens des styles les plus divers qui se trouvent mêlés à Athènes.

    Ce culte du passé fait tort à leur originalité. Dès le milieu du II ème siècle et surtout durant tout le cours du Ier siècle avant notre ère, les Attiques apparaissent comme des praticiens plus soucieux de la perfection dans l'exécution que de l'invention. Ils accusent dans l'art une sorte de réaction exactement parallèle à celle que provoquent dans la littérature les jeunes orateurs se qualifiant eux-mêmes d'attiques.

    C'est leur influence et leur travail qui, à partir de l'époque de Sylla, multiplie à Rome et dans toute l'Italie ces reliefs décoratifs où l'on reconnaît aisément soit des copies, soit plutôt des imitations plus ou moins libres des œuvres célèbres des grands artistes d'autrefois. Nous n'en citerons qu'un exemple, le vase de marbre signé de Sosibios

oreste ---> Vase de Sosibios

 

au Musée du Louvre. La panse en est ornée d'une frise déli­catement sculptée. De part et d'autre d'un autel s'avancent une Artémis et un Hermès archaïsants. Derrière Artémis, une Ménade joue de la lyre et un Satyre souffle dans une double flûte ; derrière Hermès danse en tournant sur elle-même une Ménade en délire puis un Satyre, tandis que deux autres Ménades assistent à la scène. La Ménade dansante est la copie d'un original célèbre de Scopas. Toutes les autres figures reparaissent, soit isolées, soit groupées, sur bon nombre d'autres reliefs trouvés pour la plupart en Italie. Ce sont des transpositions d'œuvres attiques des V ème et IV ème siècles. Tous les motifs et tous les styles du passé reparaissent dans ces reliefs néo- attiques.

 

V

les écoles d'art hellénistiques a rome.

Ces influences diverses de l'Asie, d'Alexandrie et d'Athènes se mêlent non seulement dans le monde grec, mais surtout à Rome. L'art attique ancien exerce son action sur Pergame, qui elle-même transmet bon nombre des éléments artistiques développés par elle, notamment l'élément pittoresque, à Alexandrie. Alexandrie et Athènes se trouvent d'autre part en relations directes. Les bas-reliefs de cabinet attribués à Alexandrie n'échappent pas au purisme néo-attique et les Attiques de leur côté ne demeurent pas insensibles à la variété et à la souple fantaisie de l'art alexandrin. Si les bas-reliefs où triomphe le pastiche apparaissent particulièrement attiques, si au contraire dans bon nombre de bas-reliefs pittoresques certains détails, des ibis, des cigognes, des crocodiles ou des hippopotames, accusent nettement une origine égyptienne, qui cependant oserait prétendre que des ateliers attiques ne soient sortis que des pastiches et que les Alexandrins n'aient sculpté que des bas-reliefs pittoresques ? Les cadres que nous avons essayé de tracer apparaissent dès maintenant un peu schématiques même pour l'histoire de l'art en pays hellénis­tiques ; à plus forte raison le sont-ils pour Rome où travaillent, les uns à côté des autres, des artistes de toute provenance. Chacun de ces artistes peut d'ailleurs, avant d'aboutir à Rome, avoir exercé son activité dans des centres divers. Tel, par exemple, formé à Athènes, peut avoir complété son talent et enrichi son répertoire soit en Asie, soit en Egypte, soit succes­sivement dans l'un et l'autre pays. Plus simplement encore il peut s'inspirer tantôt d'un modèle pergaménien et tantôt d'un type alexandrin. Contentons-nous donc de constater à Rome la présence d'œuvres relevant des divers courants artistiques du monde hellénistique.

    L'art du monde grec a-t-il pris à Rome, sous l'influence de la vie romaine, quelque caractère particulier qui puisse appa­raître comme spécialement romain ?

    La commande romaine nous semble surtout avoir contribué à accentuer une disposition qui d'ailleurs se marquait déjà dans l'art hellénistique, à savoir celle à la production indus­trielle des œuvres d'art.

    A Rome, plus encore que dans les résidences royales ou les grandes villes commerçantes de l'Orient, les amateurs d'art sont, pour la plupart, des nouveaux riches à qui fait défaut à la fois un idéal et une formation raffinée du goût. Ils ne trouvent pas chez eux de tradition artistique propre ; ils y suppléent par un enthousiasme excessif et sans discernement pour tout ce qui vient des centres d'art réputés de l'étranger et surtout pour tout ce qui se recommande d'une tradition artis­tique éprouvée. De là le goût de l'exotisme d'une part et d'autre part la mode de l'antique.

    Chez les chevaliers qu'a enrichis le commerce, la ferme des impôts ou simplement l'usure, chez les militaires ou les gouverneurs de province dont le vol a fait de grands seigneurs, nous voyons se développer l'amour de l'archaïsme et la manie du collectionneur. L'œuvre d'art, surtout l'œuvre d'art ancienne, prend une valeur marchande, elle devient objet de commerce. L'affranchi Chrysogonus en remplit sa maison. Scaurus dépense à enrichir ses collections l'héritage de sa mère et de son beau-père Sylla. Verres ne se contente pas, en Sicile, de voler les œuvres d'art, il se livre à leur sujet à toute sorte de spéculations, il les maquille, il a des ateliers de restau­rateurs qui de parties enlevées à des vases anciens fabriquent des faux. Les vétérans que César établit comme colons sur l'emplacement de Corinthe pratiquent dans les anciennes nécropoles de véritables fouilles à la recherche de la vaisselle antique.

Il y a à Rome des marchands d'antiquités, des experts, des courtiers et des restaurateurs. On cite le cas de ce C. Avianius Evander, Grec d'origine, sculpteur et toreuticien, amené d'Athènes à Alexandrie par Antoine, conduit à Rome, vendu comme esclave puis affranchi, qui exerce le métier de sculpteur et de marchand d'œuvres d'art de toute sorte. Ama­teurs et brocanteurs ont leurs lieux de rendez-vous, les atria auctionaria qui font songer aux salles de nos hôtels des ventes. Ce commerce du beau étouffe la recherche origi­nale et la création.

    C'est le moment où dans la campagne romaine et dans toute l'Italie s'élèvent en hâte de grandes villas de luxe. Pour les orner, l'activité des ateliers italiens ne saurait suffire. Cicéron mande à Atticus de lui acheter en Grèce des bas-reliefs pour sa villa de Tusculum. Courtier zélé, Atticus procure en même temps des statues grecques à Pompée pour son théâtre. Appius Claudius fait lui-même le voyage de Grèce à seule fin d'en rapporter sculptures et tableaux. C'est par bateaux complets, comme au temps de la conquête, que les œuvres d'art sont acheminées en Italie.

    On connaît la trouvaille faite autrefois près d'Anticythère des épaves d'un chargement de ce genre datant de cette époque. Plus récemment, en 1907, M. Merlin a eu la bonne fortune d'explorer la cargaison d'un bateau antique coulé à Mahdia, sur la côte orientale de Tunisie. Le gros du char­gement se composait d'une soixantaine de colonnes de marbre, destinées, semble-t-il, à un portique. Des flancs du navire on a retiré des sculptures de marbre et de bronze, torses et têtes colossales, Faunes, Satyres, figures féminines, des statuettes, des bas-reliefs, des inscriptions grecques, des bases triangu­laires de candélabres, des fragments de cratères monumentaux rehaussés sur leur pourtour de scènes bachiques, et de nom­breuses appliques de meubles figurant des têtes de divinités, des masques, des griffons, des têtes d'animaux. Quelques pièces sont de véritables chefs-d'œuvre : un Eros de type praxitélien, un Hermès de Dionysos barbu signé de Boethos de Chalkedon, sculpteur rhodien de la première moitié du II ème siècle, deux appliques de corniche représentant Ariane et Dionysos, un Hermaphrodite lampadophore, un Satyre prêt à bondir, un charmant petit Eros citharède et deux figurines de danseuses grotesques, naines difformes à la tête dispropor­tionnée accompagnées d'un danseur bouffon. Le lieu d'origine du chargement paraît bien l'Attique, à laquelle reportent les inscriptions et certains bas-reliefs, mais la cargaison réunit les styles les plus divers. Les colonnes sont neuves et sortaient de la carrière ; par contre, plusieurs parmi les œuvres d'art présentent des réparations antiques. L'ensemble doit émaner de quelque courtier d'œuvres d'art athénien ; il devait être destiné à l'ornementation de quelque villa romaine. M. Merlin croit pouvoir fixer la date du naufrage vers la seconde moitié du Ier siècle avant notre ère. Combien d'autres chargements du même genre durent, pendant des siècles, aborder aux ports d'Italie!

    L'originalité de l'Italie, à ce moment, semble avoir surtout consisté à industrialiser la production des œuvres d'art. Les carrières de marbre de la côte étrusque n'étaient pas encore en exploitation (1) et les autres pierres indigènes se prêtaient peu à la sculpture. Restait la matière si employée par l'ancien art indigène, la terre cuite. On connaît précisément un nombre assez considérable de bas-reliefs en terre cuite dont les dimen­sions et le style rappellent ces bas-reliefs de cabinet alexan­drins et néo-attiques destinés à être encastrés dans la muraille des portiques et des chambres. Comme les bas-reliefs eux-mêmes, ces plaques de terre cuite étaient coloriées; elles jouaient dans la décoration des édifices le même rôle que les tableautins peints au centre des panneaux dans l'encadrement des architectures. Faites au moule, ce qui en permettait la multiplication, mais très finement retouchées, ces terres cuites décoratives sont désignées sous le nom de plaques Campana; elles sont incontestablement de fabrication italienne.

    Les sujets en sont ceux du bas-relief hellénistique en général. La mythologie et le cycle bacchique tout particu­lièrement inspirent la plupart de ces compositions. L'art en est nerveux et souple. On connaît le bel exemplaire du Musée des Thermes, à Rome, représentant la danse des Curètes armés autour de l'enfant Zeus, ou la plaque du British Muséum figurant les Satyres et les Ménades dansant autour du jeune Bacchus.

 

(1) Les marbres de Luni et de Carrare semblent avoir été employés pour la première fois par Mammura, l'ami de César, et encore seulement pour des revêtements architectoniques.

 

Un autre exemplaire du Musée des Thermes repré­sente, entre deux arceaux d'une colonnade ou d'une fenêtre, un paysage d'Egypte, des huttes que menace l'inondation du Nil et sur le toit desquelles se tiennent des cicognes tandis qu'au premier plan des chasseurs en barque attaquent le cro­codile et le rhinocéros. Les diverses inspirations de l'art figuré, celles qui viennent de l'Attique et celles de l'Egypte, se retrouvent donc sur les plaques Campana.

     Les motifs et les styles de l'art hellénistique se répandent ainsi dans l'industrie décorative italienne. Sur les parois et les plafonds des chambres, dans les maisons et dans les tombes, des reliefs en stuc d'une exécution rapide mais admirablement adroite et souple multiplient les images. Ceux qui ont été trouvés à la Farnésine, sur la rive gauche du Tibre, et qui datent des environs de notre ère, peuvent passer pour le modèle du genre. Dans des encadrements de motifs archi­tecturaux, des rinceaux et des fleurs alternent avec des Amours, des Victoires ailées et des griffons. Ou bien encore ce sont de petits tableaux mythologiques ou rustiques dans lesquels des personnages se détachent sur un fond pitto­resque, autel à l'ombre d'un vieil arbre, entrée de ferme, pont hardiment jeté au-dessus d'une rivière en miniature... Le genre est intermédiaire entre le relief et la peinture; il évoque toute une imagerie familière, la même qui se retrouve dans telle ou telle pièce de Catulle, de Tibulle ou de Properce.

    L'art s'amenuise encore, sans perdre cependant sa finesse, dans les gracieux reliefs qui ornent le flanc des vases de terre rouge d'Arezzo. De même que les plaques Campana imitent les bas-reliefs de marbre hellénistiques, la poterie italienne reproduit à bon marché et en quantités industrielles les œuvres de la toreutique pergaménienne et alexandrine. On sait l'admirable développement de cette poterie durant le dernier siècle de la République et au début de l'Empire. Elle dérive d'une vieille tradition italique qui, par la céramique en relief de Calés (en Campanie) du III ème et du II ème siècle, rejoint les anciens ateliers campaniens et étrusques antérieurs à la con­quête du monde grec. Mais la tradition indigène apparaît, au Ier siècle avant notre ère, entièrement renouvelée par l'in­fluence de la poterie dite samienne dont nous parlent les écrivains, mais dont nous ne savons pas exactement, il faut l'avouer, ce qu'elle représente. Sans doute les ateliers grecs, ceux de Samos en particulier, ont-ils entrepris les premiers de reproduire à l'usage du menu peuple les vases précieux en métal ciselé qui ornaient la table des riches. Les potiers italiens se sont empressés de suivre leur exemple et, comme ils y avaient déjà réussi au IV ème siècle pour la céramique peinte, ils n'ont pas tardé à évincer complètement les importations étrangères. L'industrie italienne en général demeure jusqu'au début de l'empire extrêmement active dans tous les genres de production et d'une souplesse qui témoigne d'une puissante vitalité. Elle ne cherche pas à résister aux modes étrangères et à leur opposer un genre propre ; elle adopte au contraire et s'approprie les innovations des divers ateliers méditer­ranéens.

    Les maîtres potiers d'Arezzo sont des Italiens. Le plus ancien, qui se place au cours du Ier siècle avant notre ère, signe Marcus Perennius. Son successeur, ou un concurrent plus récent, Publius Cornélius, devait travailler sous Auguste. Mais l'un et l'autre emploient des ouvriers, soit grecs, soit latin? dont les noms figurent souvent à côté du leur. A Perennius par exemple se trouvent associés Tigranes, Bargates, Cerdo... Les reliefs figurés sont produits par estampage dans un moule et finement retouchés. Les sujets appartiennent au même cycle que ceux des bas-reliefs de marbre ou de terre cuite : personnages et épisodes mythologiques et scènes de genre, traitées dans le style gracieux avec une légère affectation d'archaïsme qui répond au goût de l'époque.

    Les vases, plus récents, de Cornélius se distinguent par le développement de l'ornement floral traité dans le genre réa­liste qui apparaît en sculpture au temps d'Auguste. Ils rappellent ainsi certaines coupes d'argent du trésor de Boscoreale ceintes d'une branche de laurier aux feuilles touffues. Les motifs figurés demeurent ceux qu'a mis en vogue l'art hellé­nistique. C'est à ce répertoire que l'art décoratif de l'empire, jusque vers la fin du III ème siècle, empruntera ses sujets.

    Qu'il soit industriel ou non, qu'il soit exercé par des Grecs ou par des Italiens, l'art qui se constitue en Italie dans les derniers siècles de la République et qui, dans ses grandes lignes, restera celui de Rome impériale, doit son inspiration aux derniers efforts originaux de l'imagination hellénique.

 

VI

LA PEINTURE.

Comme l'indiquent les différences de style entre les vases de Perennius et ceux de Cornélius, cet art gréco-romain ne demeure pas immobile. Il évolue comme une chose vivante. La série des décorations murales de Pompéi, qui s'étend depuis le second siècle avant notre ère, jusqu'à la catastrophe de 79 après Jésus-Christ, nous permet de suivre les transformations du goût sinon à Rome même, du moins dans une petite ville de la province campanienne.

    Durant la période républicaine, le style dit d'incrustation réduit la peinture des parois à peu de chose. Ce sont des pan­neaux de stucs colorés imitant les plaques de marbre dont étaient revêtus les murs des palais orientaux. Le luxe durant cette période est constitué par les mosaïques splendides comme la Bataille d Issus de la maison du Faune, ou les natures mortes de la même maison, ou encore, dans la villa dite de Cicéron, la mosaïque représentant une scène de comédie et signée Dioscourides de Samos. Çe sont des œuvres grecques, copies de peintures grecques, exécutées par des artistes grecs. Les compositions d'amples dimensions comme la Bataille d'Alexandre ont certainement été exécutées sur place, mais les petites ont fort bien pu être expédiées toutes faites de quelque atelier hellénique.  La peinture elle-même ne dépasse pas le niveau de la «peinture de bâtiments ».

    Le second style se prolonge depuis l'époque de Sylla jusque vers la fin du règne d'Auguste (80 av. J.-C -14 ap. J.-C.). Avec le retard provincial, il doit correspondre à peu près à celui qui fleurit à Rome avant le siècle d'Auguste. Les corniches et les montants des panneaux sont figurés en perspective. Des colonnes projetant une ombre puissante donnent l'illusion de la profondeur. L'artifice de la peinture semble souvent ouvrir le mur; dans cette ouverture en trompe-l'œil est placé un petit paysage, une scène de genre ou un sujet mythologique, qui semble apparaître hors de la maison. Le style de ces composi­tions répond exactement à celui des stucs de la Farnésine. Ces motifs figurés sont le plus souvent rapportés et incrustés au centre des panneaux monochromes comme les emblemata des mosaïques dans le pavement du sol. Ils ont été soigneusement composés à l'atelier par de tout autres artistes que ceux qui ont peint les murs. L'encadrement d'architecture en trompe-l'œil n'est l'œuvre que d'habiles artisans, les sujets figurés relèvent de l'art gréco-romain.

     Le  troisième  style  appartient   à l'époque  de  la   dynastie julienne, depuis la fin du règne d'Auguste jusqu'à la première destruction de Pompéi en l'an 63 de notre ère. C'est celui des architectures  fantaisistes, simple jeu de l'imagination,  sans solidité et sans relief, excessivement légères et aériennes. A l'intérieur de cet encadrement en teintes claires, les panneaux sont bordés de bandes de petits sujets traités comme des miniatures et généralement sur fond noir; leur centre est occupé par un tableau de dimensions plus ou moins grandes et d'un style beaucoup plus réaliste que durant la période précé­dente.

    C'est entre les deux catastrophes de 63 et de 79 que se place le quatrième style. Les architectures peintes, tout en demeu­rant fantastiques, retrouvent cependant un relief réel. Les motifs figurés prennent, dans le cadre de la décoration murale, un plus grand développement. Les sujets en sont de plus en plus variés; des marines, des natures mortes alternent avec les scènes de genre souvent fort réalistes et les sujets mythologiques. Sur les parois sont peintes des portes par les­quelles semblent entrer des personnages ou des animaux. Ce style finit par aboutir à une complication de plus en plus grande, mélange peu cohérent de toutes les formes et de tous les motifs.

    Un bon nombre parmi les tableaux du troisième et du qua­trième style sont de belles œuvres d'art, d'une sûreté de dessin, d'une pureté de lignes, d'une harmonie de couleurs remar­quable. L'Italie, à ce moment, a des artistes, de véritables artistes, jusque dans une ville de médiocre impor­tance telle que Pompéi. Nous ne saurions sans doute apprécier l'originalité de ces peintures; nous en pouvons du moins apprécier l'extrême habileté.

 

VII

LES PREMIERS ESSAIS d'un ART ROMAIN. —— PASITELÈS ET SON ÉCOLE.

Tout nourri qu'il est de sève hellénistique, l'art tel qu'il se pratique à Rome au temps de Pompéi, de Cicéron et de César n'en représente pas moins un rameau vigoureux de l'art grec. Son effort tend surtout à imiter. II n'est pas encore sorti de l'apprentissage et, des leçons de ses maîtres, n'a pas dégagé sa personnalité. Il est cependant déjà fécond et manifeste au moins quelques tendances intéressantes.

    Le mieux connu de ces émules des Grecs qui cherchèrent à réaliser eux aussi la beauté est Pasitelès. C'était un Italien d'origine grecque peut-être, mais citoyen romain au titre d'ha­bitant de l'Italie méridionale. Fixé à Rome, il était en pleine réputation en 62, l'année où mourut le grand comédien Roscius en souvenir de qui il exécuta un vase d'argent ciselé dont parle Cicéron (1). La ciselure, semble-t-il, était son premier talent; on admirait les miroirs d'argent portant sa signa­ture (2) ; la ciselure l'avait conduit à la sculpture; il avait exécuté une statue de Jupiter en or et ivoire (3). Comme plu­sieurs grands artistes de Pergame, Pasitelès était un érudit, très au courant des anciennes écoles de l'art grec ; il avait consa­cré cinq volumes à décrire les œuvres les plus célèbres du monde entier (4).

    On citait de lui comme trait original le soin tout particulier avec lequel il pratiquait le modelage de la terre. Il n'exécutait aucune œuvre sans avoir fait en terre une maquette extrême­ment poussée et professait que la plastique de l'argile était la mère de la sculpture (5), souvenir sans aucun doute de la vieille tradition italique qui fait de la terre cuite l'emploi que l'on sait. Le travail de l'argile lui permettait en outre de scrupuleuses études d'après nature. Une anecdote nous le mon­tre manquant un jour d'être dévoré par une panthère alors que dans un port où l'on venait de débarquer des animaux d'Afrique il s'appliquait à modeler un lion. Précision et natu­ralisme, ce sont des qualités fort développées sans doute dans l'art hellénistique, mais qui le seront encore davantage par l'art romain auquel elles prêteront son cachet propre. De Pasitelès nous ne possédons aucune œuvre.

 

(1) De Divin., 1, 36. 

(2) plin., N. H., 33, 130. 

(3) Ibid., 36, 39.

(4) Sur Pasitelès, cf. M. collignon, XLVII, p. 658 sq.

(5) plin., N. H., 35, 155.

 

Mais son élève Stephanos, qui vécut durant la seconde moitié du Ier siècle avant notre ère, a signé une belle statue d'éphèbe actuellement à la villa Albani. « La structure du corps », dit de cette statue M.Collignon, «rappelle les anciennes œuvres péloponnésiennes, mais l'exécution très adoucie lui donne je ne sais quelle expres­sion équivoque et contraste avec la solidité des formes.» Cédant à la vogue de l'archaïsme et au goût de l'antique qui domine à Rome, l'école romaine de Pasitelès cherche donc son idéal dans l'époque antérieure à Phidias, mais elle tempère la raideur de l'antiquité par un reflet de la grâce alexandrine.

    Stephanos eut lui-même pour élève Menelaos, qui travailla sous Auguste et Tibère. Nous possédons de ce Menelaos un groupe soigné mais fade représentant une femme faisant accueil à son fils. Est-ce une scène d'adieu ou de réunion ? On ne saurait décider. Le motif, en tout cas, semble bien une adap­tation assez peu adroite de quelque bas-relief funéraire attique du ive siècle. Menelaos restait fidèle à la tradition des Néo-Attiques. Cette école archaïsante qui peut passer pour spécialement romaine a multiplié les œuvres en Italie. Citons l'Artémis du musée de Naples, copie d'une statue de culte du début du Ve siècle, mais copie bien modernisée au moins dans le jeu de la physionomie. Citons encore au musée de Naples le groupe dit d'Harmodius et d'Aristogiton et celui que l'on connaît sous les noms d'Oreste et Electre. Le prétendu Oreste semble une copie du même original que l'éphèbe de Stephanos ; il est associé à une figure de femme à la carrure presque virile qu'anime toute la force contenue des images anciennes. Sans doute, l'extrême abondance à Rome des œuvres grecques classiques et préclassiques n’est-elle pas étrangère à cette multiplication des pastiches.

    Mais à côté de ces œuvres austères fleurit la coquetterie étudiée de la Venus Genitrix commandée par César au sculpteur Arcesilas. La déesse incline légèrement la tête, attachant un regard souriant sur la pomme de Paris qu'elle tient de la main droite. D'un geste qui ne manque pas d'afféterie, sa belle main gauche relève au-dessus de l'épaule le pan de son chiton transparent qui, découvrant le sein droit, épouse de ses plis légers la courbe gracieuse du ventre et la rondeur des cuisses. On retrouve dans l'ensemble le souvenir classique d'Alcamène, alangui par la volupté alexandrine. Sans être originales, ces premières produc­tions de la sculpture gréco-romaine n'en témoignent pas moins d'une vie artistique active et d'un noble goût. Les Romains se sont sincèrement épris de la beauté grecque; leurs artistes s'étudient à en reproduire et en rajeunir le charme.

 

VIII

l'autel de domitius ahenobarbus.

Nous possédons de cette époque un monument complet qui présente l'intérêt de pouvoir être daté avec précision et de mettre en évidence l'éclectisme des œuvres romaines de la fin de la République. Ce sont les frises de l'autel qui s'élevait devant le temple de Neptune construit par Cn. Domitius Ahenobarbus, l'un des ancêtres de Néron, entre les années 35 et 32 avant notre ère. Ces deux frises, séparées, se trouvent l'une au Louvre, l'autre à Munich; elles ont été reconnues comme appartenant au même monument par Furtwaengler en 1893.

    La frise de Munich représente le cortège nuptial de Poséi­don et d'Amphitrite. Au centre, le couple divin est assis sur un char que traînent de jeunes Tritons, l'un jouant de la lyre, l'autre soufflant dans une conque ; il est suivi de Néréides chevauchant des monstres marins et d'un Triton qui se laisse indolemment bercer par les flots. Toute la poésie de la mer, la musique du vent jouant dans la lyre, le gronde­ment des flots exprimé par la conque, les vagues bondissantes couronnées de leur écume comme les chevaux marins portant les blanches Néréides et celles qui viennent indolemment mourir sur la grève, fait cortège à la divinité. Au-devant du couple nuptial s'avance la mère d'Amphitrite montée sur un cheval marin et portant les torches nuptiales ; elle est escortée d'une Nymphe et de deux Néréides dont l'une n'est vue que de dos et s'appuie sur la croupe d'un jeune Triton. L'ensemble se développe avec une brillante fantaisie dans laquelle on s'accordait à reconnaître autrefois, avant de savoir que la frise appartenait à un monument romain, lestyle des écoles classiques finissantes, encore tout imprégné des influences du IV ème siècle mais annonçant déjà la souple fantaisie hellénistique. La frise semble bien l'œuvre d'un Grec, mais d'un Grec travaillant à Rome et pour un grand seigneur romain quelques années avant Actium.

    Le bas-relief du Louvre est d'un tout autre caractère, d'une exécution beaucoup moins adroite, flasque et lourde, man­quant de finesse et de netteté mais non pas de vie. Le sculpteur n'est certainement pas le même que celui de la frise de Poséidon, il doit être un Romain. Laissant là les modèles grecs, il s'est essayé à une composition originale proprement romaine. Au centre de la scène s'élève l'autel sur lequel va s'accomplir le sacrifice d'action de grâces. Casqué et appuyé sur sa lance, l'imperator est debout d'un côté tandis que, de l'autre, le prêtre tourne le visage vers le cortège qu'il attend. En tête s'avancent les victimes, le taureau, la brebis et le porc, poussés par des serviteurs, puis viennent deux légion­naires armés, tandis qu'un cavalier au casque empanaché s'apprête à sauter à cheval. Ace groupe correspond, à l'extré­mité opposée de la frise, une scène dans laquelle on croit reconnaître le licenciement des légionnaires à la fin de la campagne. Deux soldats portent encore l'équipement militaire, deux autres ont déjà revêtu la toge; ils entourent deux personnages assis dont l'un semble quelque secrétaire en train de rédiger un diplôme. Cette composition si régulière­ment ordonnée est un bas-relief historique ; c'est le sacrifice de la victoire et de la démobilisation.

    L'autel de Domitius associait donc dans sa décoration la tradi­tion allégorique grecque qui, par une scène empruntée à la mythologie, commémore les victoires navales d'Ahenobarbus, et le réalisme historique qui n'était pas inconnu sans doute aux artistes grecs, à ceux de Pergame en particulier, mais qui ici, représentant des scènes proprement romaines, semble bien provenir des tableaux et images triomphales de la vieille Italie. Nous retrouverons sous l'Empire, à de nombreux exemplaires, la procession des suovetaurilia qui forme ici le motif central. C'est dans l'ancienne Etrurie et en Campanie que l'on rencontrerait les prototypes de la pompe à la fois militaire et religieuse qui fournira le sujet à la décoration de tant de monuments impériaux.

    L'art romain, à la fin de l'époque républicaine, ne dis­tingue pas plus entre son bien propre et les leçons étran­gères qu'entre les différentes écoles hellénistiques elles-mêmes. Il pousse l'éclectisme jusqu'à la confusion. Cette période de passion et de dilettantisme manque d'une idée directrice. C'est, en art comme en politique, un temps d'anarchie.

 

IX

l'architecture.

L'art dominant dans le monde hellénistique est l'architec­ture. La sculpture, la peinture, la mosaïque, la ciselure même, car les métaux sont couramment employés à la décoration architecturale, lui sont subordonnées beaucoup plus étroitement que ne l'étaient, à l'époque classique, la sculpture et la peinture. Dans les grands sanctuaires d'autrefois, à Delphes, à Olympie, les statues s'élevaient un peu au hasard des dona­tions, indépendamment des temples, et les compositions pictu­rales, lors même qu'elles ornaient un monument comme la Lesché de Delphes, y prenaient une importance souvent supé­rieure à celle du monument lui-même. Désormais, c'est l'idée de l'ensemble qui l'emporte dans l'art. Dans la ville, les maisons particulières, les monuments publics, les temples des dieux, les rues, les places, obéissent à une ordonnance géné­rale et dans chaque construction les motifs décoratifs sont conçus en fonction de l'endroit précis qu'ils doivent occu­per. Dans les palais, qui atteignent souvent l'ampleur d'une ville, sculptures et peintures sont essentiellement desti­nées à l'ornementation des salles, des portiques et des jardins. La splendeur des monuments apparaît comme le signe de la puissance. L'Etat romain ne pouvait manquer de suivre dans cette voie les dynastes de l'Asie et d'Egypte. Il devait au peuple roi des monuments et une ville dignes de sa puissance. Les grandes entreprises d'architecture étaient, pour les chefs victorieux, comme la rançon du commandement auquel ils devaient gloire et profit.

    Ces chefs, familiarisés par leur éducation, leurs voyages et leurs campagnes avec les choses de Grèce et d'Orient, s'adressent, pour construire, à quelque architecte qu'ils ont ramené dans leur suite ou qu'ils ont trouvé à Rome et qui, comme les autres artistes, sculpteurs, peintres ou ciseleurs, est venu chercher fortune en Italie. L'architecte, à son tour, s'abouche avec un entrepreneur, redemptor, qui se trouve être le plus souvent le représentant de quelqu'une de ces grandes sociétés financières qui exploitent tout le bassin de la Méditerranée. L'architecte a fait son apprentissage et a tra­vaillé autrefois dans une ou plusieurs grandes villes du monde hellénistique ; l'entrepreneur a bâti partout où les Romains ont pu avoir à construire, de l’Espagne à l'Afrique et jusqu'à Délos.  Les chefs  de chantier sont des esclaves ou des affranchis ; la  plupart sont originaires de  Syrie, d'Asie Mineure ou d'Egypte(1).  L'ensemble de ce personnel se trouve au courant à la  fois des modes artistiques et des inno­vations techniques du monde méditerranéen. Quant à la main-d'œuvre, elle est fournie par les prisonniers de guerre et les marchés d'esclaves : elle est extrêmement abondante, mais de qualité très médiocre;   peu de maçons, beaucoup de manœu­vres. On emploiera donc  les procédés les plus  simples, ceux qui réalisent une économie de temps et d'argent et n'exigent, de la part de l'ouvrier, que la moindre habileté.

    Répondant à ces conditions nouvelles, la technique des monuments du II ème et du Ier siècle n'a plus rien de commun avec celle du IV ème et du III ème siècle. La pierre n'est plus taillée minutieusement pour la place qu'elle occupera, mais débitée industriellement en blocs ou en moellons uniformes ; la belle qualité et la construction soignée se trouvent limitées aux parties essentielles de l'édifice ; pour le reste, un blocage rapide suffit. Les murs s'évident ; ils varient d'épaisseur, ils ne sont plus d'un seul tenant mais se composent d'arcades entre lesquelles s'ouvrent les vides de portes et de fenêtres nom­breuses et les renfoncements des niches. Le mur s'articule, on en calcule étroitement les résistances, on économise la matière. A côté des colonnes monolithes, des pilastres ou des montants en pierre de taille, l'appareil joint au mortier occupe la plus grande place. La voûte, qui utilise des maté­riaux médiocres, remplace les grandes et lourdes architraves. L'usage du mortier est originaire, semble-t-il bien, de Syrie. C'est de là également que paraissent provenir les divers types de la voûte ; l'art de bâtir de la fin de la République est nette­ment hellénistique.

 

(1)   M.   Licinius   Crassus    Dives   avait à   son  service,  en   10S av.  J.-C., 500 architectes. plut., Crassus, 2.

 

    Comme dans la littérature, les influences grecques et hellé­nistiques apparaissent dans l'architecture romaine antérieu­rement à tout contact direct avec l'Orient. Durant la majeure partie du II ème siècle encore, elles semblent être parvenues à Rome par l'intermédiaire de la Sicile.

A l'extrémité orientale de l'île, Syracuse est en effet, dès le début du III ème siècle, une grande ville hellénistique. En rela­tions suivies non seulement avec la Grèce et les îles grecques mais aussi avec l'Egypte et les ports de Syrie, elle reçoit, dès ce moment, un apport abondant d'éléments orientaux. La con­quête romaine, en 212, ouvre à Syracuse toute l'Italie du sud et du centre. C'est là, nous a-t-il semblé, qu'Appius Claudius a trouvé le modèle du premier aqueduc romain. De Syracuse aussi proviennent Vraisemblablement les premières leçons du nouvel art de bâtir.

    L'action de l'Asie ne dut s'exercer directement sur l'archi­tecture romaine que vers la fin du II ème ou même le début du Ier siècle avant notre ère. Elle atteint son plein développe­ment au temps de Sylla qui reconstruit Rome après l'avoir en partie brûlée. Et parmi les régions de l'Asie, celle dont paraissent provenir les innovations les plus fécondes est la Syrie. C'est la Syrie en effet qui a adapté à l'art hellénique les vieux procédés techniques et une partie des formes d'art du continent asiatique. La voûte, le mortier, les briques de terre cuite, semblent originaires de Syrie. Syracuse au II ème siècle, Antioche au Ier, auraient donc été les grandes initiatrices de l'architecture romaine. On sait que cette influence de l'archi­tecture syrienne continua sous l'Empire et que c'est de nou­veau celte région qui, à la fin du III ème et au début du IV ème siècle après Jésus-Christ surtout, détermina la dernière transformation de l'art de bâtir de l'Occident.

    C'est dès le commencement du II ème siècle, sous l'influence de Syracuse, par conséquent, que commence la transforma­tion architecturale de Rome. Il ne s'agit plus seulement, dès lors, d