L'Andrienne par Térence

Texte établi et traduit par E. CHAMBRY, agrégé de l'université

Paris, Librairie Garnier Frères

1932

   

 

 

                                 

NOTICE SUR L'ANDRIENNE

Historique de la pièce.
Les critiques de l'école d'Alexandrie avaient adjoint à leurs éditions des chefs-d'œuvre du théâtre grec des didascalies, ou renseignements sur les acteurs, sur la date et sur les particularités de la représentation. Les savants latins les imitèrent et composèrent eux aussi des didascalies pour les pièces du théâtre latin. Le Bembinus, le plus important des manuscrits de Térence, nous a conservé les didascalies de ses comédies, à l'exception de celle de l'Andrienne, qui y manque avec le commencement et une grande partie de la pièce. Mais on peut la reconstituer avec les renseignements qu'on trouve dans le commentaire de Donat. Donat nous apprend en effet que l'Andrienne fut jouée aux jeux Mégalésiens, sous les édiles curules M. Fulvius et M. Glabrion, sous les consuls M. Marcellus et C. Sulpicius, c'est-à-dire en l'an 588 de Rome ou 166 avant J.-C., par les troupes de L. Ambivius Turpion et L. Hatilius de Préneste (1) que la musique en fut faite tout entière pour les flûtes droites par Flaccus, esclave de Claudius, que l'original grec est de Ménandre, et qu'enfin ce fut la première pièce du poète.

1. Nous savons qu'Ambivius Turpion joua d'original toutes les pièces de Térence. La mention d'un second chef de troupe, Hatilius, a donné lieu à la discussion. Les uns tiennent qu'ils ont tous les deux pris part à la première représentation, ce qui arrivait, croient-ils, quand les personnages d'une pièce étaient trop nombreux pour qu'une seule troupe pût les jouer — c'est l'opinion de Schœll; — les autres, en tête desquels est Dtziatzko, pensent que les auteurs de la didascalie ont confondu la première représentation, donnée par Ambivius, avec une reprise où Hatilius aurait joué.

Au dire de Suétone, l'auteur n'avait guère que 18 ou 19 ans quand il présenta sa pièce aux édiles. Ceux-ci le renvoyèrent à Cécilius, qui passait alors pour le premier des poètes comiques. S'il en faut croire la Vie de Térence par Suétone, Cécilius était à table quand Térence se présenta chez lui. Comme le jeune homme était négligemment vêtu, il lut le commencement de sa pièce assis sur un tabouret à côté du lit de table. Mais il avait à peine lu quelques vers que Cécilius l'invita à dîner et lui fit prendre place à côté de lui. Térence lut ensuite le reste de son ouvrage, à la grande admiration de Cécilius. Le public confirma le jugement du vieux poète et applaudit l'Andrienne. Elle resta longtemps en faveur. Cicéron la vît jouer sur un théâtre de province (Ad Atticum, XIII, 34); on en citait des passages, et le cri de surprise de Simon hinc illae lacrimae devint proverbial.

Analyse de la pièce.
ACTE I. Le spectateur apprend ce qu'il doit connaître pour suivre la pièce par les confidences que le vieux Simon fait à Sosie, son affranchi, personnage protatique qui ne reparaîtra plus. Simon a un fils, Pamphile, auquel il a laisse jusqu'ici la bride sur le cou. Le jeune homme en a profité pour fréquenter la maison d'une courtisane, originaire d'Andros, Chrysis, et s'y lier avec une jeune fille, Glycère, qui passe pour être la sœur de Chrysis. Il a si bien caché cette liaison et il se conduit envers tout le monde avec tant de retenue et de gentillesse que, sur le bruit de sa renommée, un ami de son père, Chrémès, le demande en mariage pour sa fille Philumène. Mais Chrysis étant venue à mourir, Simon, touché des pleurs de son fils, l'accompagne aux obsèques. Là, Glycère s'étant trop approchée du bûcher, Pamphile la saisit à bras-le-corps, et la jeune fille s'abandonne dans ses bras. Dès lors, le père est fixé sur la conduite de son fils. De son côté, instruit du secret de Pamphile, Chrémès rompt le mariage. Simon n'en fait pas moins les préparatifs de noces. Il veut par là contraindre son fils à se déclarer. S'il consent à se marier, lui se charge de faire revenir Chrémès sur sa décision; sinon, il usera de ses droits de père. En conséquence, il prie Sosie de l'aider dans ces apprêts fictifs et de surveiller à la fois Pamphile et l'esclave qui le sert, le rusé Dave. Justement celui-ci sort de la maison. Simon le menace de le mettre au moulin pour le reste de ses jours s'il contrecarre ses projets. Mais Dave est dévoué à son jeune maître. Il sait que Glycère est sur le point de le rendre père, et qu'ils ont résolu d'élever l'enfant. Il court chercher Pamphile pour l'avertir. Cependant Mysis, servante de Glycère, va chercher la sage-femme. Elle tombe sur Pamphile qui exhale son désespoir : son père vient de lui enjoindre de se préparer à épouser Philumène. Il hésite. Mysis n'a pas de peine à faire pencher la balance en faveur de sa maîtresse; il lui suffit de rappeler la triste situation de la jeune femme, qui est dans les douleurs de l'enfantement et qui se tourmente à la pensée de perdre son amant. Pamphile proteste qu'il lui sera fidèle. Chrysis la lui a léguée en mourant, avec ses biens : c'est un dépôt qu'il gardera.
ACTE II. Au commencement de l'acte II, on voit apparaître deux personnages qui font pendant à Pamphile et à son valet : ce sont Charinus et son esclave Byrria. Charinus est amoureux de Philumène. Il vient d'apprendre qu'on la donne à Pamphile. Désespéré, il s'adresse à Pamphile lui-même et le prie de lui laisser la jeune fille. Pamphile le presse de tout faire pour qu'on la lui donne ; lui, fera tout pour qu'on ne la lui donne pas. Mais voici Dave tout essoufflé qui a en vain cherché son maître sur la place. Il s'est douté que les préparatifs de noces n'étaient qu'une feinte; il s'en est assuré en passant devant la maison de Chrêmes, qu'il a trouvée calme et tranquille comme d'ordinaire. Aussi engage-t-il son maître à faire semblant de consentir au mariage. S'il le fait, son père ne pourra lui faire aucun reproche, et ne se pressera pas de lui trouver un autre parti. A son tour, Simon rentre aussi du marché, et vient voir si l'on complote contre lui, tandis que Byrria s'approche, sur l'ordre de son maître, pour observer ce qui se passe chez Pamphile. Il entend celui-ci déclarer à son père qu'il est prêt à épouser Philumène, et Dave confirmer à Simon que son fils assagi ne demande pas mieux que de se marier. Il court en porter la nouvelle à son maître.
ACTE III. La sage-femme sort de chez Glycère et s'entretient avec Mysis, tandis que, dans un coin, Simon et Dave les écoutent. Simon apprend ainsi que Pamphile a résolu avec Glycère d'élever l'enfant qui va naître. Mais il est convaincu qu'il s'agit d'un accouchement simulé, machiné par Dave. Les paroles de la sage-femme, qui attend d'être hors de la maison pour faire ses recommandations à la garde de l'accouchée et les plaintes de Glycère qui invoque Junon Lucine ne font que le confirmer dans son opinion. Dave lui-même lui fait croire que c'est un complot formé contre lui dans la maison de Glycère et que Pamphile est brouillé avec elle. Dès lors Simon conjure Chrémès de revenir sur sa décision. Chrémès se laisse persuader, et Simon appelle Dave pour lui en apprendre la nouvelle. Dave, désespéré de la tournure imprévue qu'a prise la situation, subit en outre les violents reproches de Pamphile. II s'en tire en promettant de trouver un expédient pour rétablir les choses.
ACTE IV. Charinus éclate en imprécations contre Pamphile qui lui a manqué de parole. Pamphile en rejette sur Dave la responsabilité. A ce moment Mysis vient appeler Pamphile : Glycère inquiète veut le voir. Il jure qu'il ne l'abandonnera jamais et court la rassurer. Charinus, revenu de ses préventions, plaint son ami, et se recommande lui-même à Dave qui prétend avoir enfin trouvé l'expédient qu'il cherchait. Il va prendre l'enfant chez Glycère et le fait déposer par Mysis à la porte de Simon. Mais il voit arriver Chrémès. Il tourne aussitôt ses batteries contre lui. Il fait semblant d'arriver du marché, et presse Mysis de lui dire d'où vient cet enfant. « II est », dit-elle, « de Pamphile. — Comment, de Pamphile ! » riposte Dave. « Ne l'ai-je pas vu apporter chez vous hier au soir? C'est une fourberie que vous avez imaginée pour empêcher Chrémès de donner sa fille à Pamphile. Ne prétendez-vous pas même que Glycère est citoyenne d'Athènes et que la loi forcera Pamphile à l'épouser? » Cette comédie que Chrémès prend pour vérité le décide à un nouveau refus.
Là-dessus se présente Criton, qui vient d'Andros pour recueillir l'héritage de Chrysis, sa parente ; mais en apprenant de la bouche de Mysis que Glycère n'a pas retrouvé ses parents et qu'elle est en possession des biens de Chrysis, il renonce à poursuivre ses droits et demande à voir Glycère.
ACTE V. Simon presse son vieil ami Chrémès de revenir sur son refus : l'accouchement de Glycère, sa qualité de citoyenne sont des inventions concertées pour faire manquer le mariage. Simon a été prévenu de la machination par Dave. Juste à ce moment Dave sort de la maison de Glycère. Simon, qui croyait que son fils avait rompu avec elle, lui demande ce qu'il a à faire dans cette maison. Interloqué, Dave raconte qu'il vient d'y voir un étranger qui sait que Glycère est citoyenne d'Athènes. Aussitôt Simon, pris d'une subite colère, le fait enlever et garrotter; puis il appelle Pamphile et s'emporte contre lui en reproches amers. Le jeune homme s'humilie et se soumet aux volontés de son père. Cependant il obtient de lui qu'il veuille entendre l'étranger. Il se trouve que cet étranger, Criton, est une vieille connaissance de Chrémès. Il raconte qu'un Athénien, nommé Phania — à ce nom Chrémès reconnaît son frère — fut jeté par un naufrage sur la côte d'Andros, avec une enfant, nommée Pasibule, qui était la fillle de son frère. Le père de Chrysis les recueillit, et, Phania étant mort, Pasibule, sous le nom de Glycére, fut élevée avec Chrysis. Aucun doute n'est possible : Glycére est bien la fille de Chrémès. Les vœux des deux vieux amis sont comblés : l'alliance qu'ils désiraient tous deux se fera entre Pamphile et Glycére. Chrémès court embrasser sa fllle, Simon va délivrer Dave, et Pamphile exhale sa joie devant son fidèle serviteur encore meurtri de ses fers et Charinus qui se promet enfin d'épouser Philumène, grâce à l'appui de son heureux ami.

Composition.
Le fond de la pièce de Térence est l'Andrienne de Ménandre, mais complétée par des emprunts faits à la Périnthienne du même auteur. Cette façon de fondre dans une pièce principale des morceaux pris à une autre pièce s'appelle contamination. C'est un procédé qu'avaient employé Naevius, Plaute, Ennius. Térence en usa lui-même à l'exemple de ses illustres devanciers. Maïs les temps avaient changé. Une école nouvelle s'était formée, qui, dans son respect superstitieux des chefs-d'œuvre grecs, n'admettait pas qu'on y fit le moindre changement. Le chef de cette école, ou du moins l'un de ses représentants les plus en vue, était un certain Luscius Lanuvinus ou Lavinius. Ce « vieux poète malintentionné » reproche à Térence d'avoir contaminé l'Andrienne et la Périnthienne. Celui-ci répondit dans un prologue que Lucius et ses partisans n'y entendaient rien, " En accusant notre auteur, dit le Prologue, ils font le procès à Naevius, à Plaute, à Ennius dont il a suivi l'exemple et dont il aime mieux imiter les libres allures que l'obscure exactitude de ses détracteurs."
Mais pourquoi Térence a-t-il préféré la manière ancienne à celle de Lucius et de son école? Il ne le dit pas, mais nous le devinons aisément. C'est que les pièces de Ménandre avaient une intrigue trop simple pour retenir l'attention de spectateurs peu affinés, les peintures de caractères les intéressaient moins que les surprises d'une action compliquée et mouvementée. C'est pour corser l'intrigue, pour y jeter plus de mouvement et de variété, pour y multiplier l'intérêt qu'il y introduisit des scènes et des personnages nouveaux. L'inconvénient, c'était la difficulté de fondre ces apports étrangers avec la pièce essentielle, de manière que la suture fût invisible et la fusion harmonieuse. Térence a-t-il vaincu la difficulté? S'il y a réussi, les critiques de Lucius tombent d'elles-mêmes. Térence nous dit lui-même que l'Andrienne et la Périnthienne se ressemblaient pour le sujet, mais qu'elles différaient par les pensées et le style, et il ajoute qu'il a transporté de la Périnthienne dans l'Andrienne les endroits qui s'ajustaient à son cadre. Quels sont ces endroits? Les fragments qui nous restent des deux pièces sont trop peu nombreux et trop peu explicites pour nous éclairer sur ce point. Nous n'avons pour cela que le commentaire de Donat, et encore est-il bien avare de renseignements sur la contamination. A propos de la ressemblance des sujets et de la différence des pensées et du style des deux pièces grecques (Prologue, 10-12) Donat écrit : « La première scène de la Périnthienne est écrite presque dans les mêmes termes que l'Andrienne. Le reste diffère, à l'exception de deux passages, l'un de onze vers (probablement dans la scène 2 de l'acte II) et l'autre de vingt, qui se trouvent dans les deux pièces. » Et Donat ajoute (Prol, 13) que c'est à la Périnthienne que la première scène de l'Andrienne latine a été prise. Dans l'Andrienne grecque en effet l'exposition se fait par un monologue de Simon; dans la Périnthienne, par un dialogue entre Simon et sa femme. Térence a seulement substitué à la femme un affranchi, Sosie. Il est vrai que Sosie n'est qu'un personnage protatique, c'est-à dire qu'il ne sert qu'à l'exposition et qu'il ne reparaîtra plus, ce qui est un défaut; mais l'exposition dialoguée a sur le monologue l'avantage d'être plus vraisemblable et plus naturelle, et celle-ci est un chef-d'œuvre de vérité et de style. Mais le gros emprunt fait à l'Andrienne est celui des deux personnages de Charinus et de Byrria. « Non sunt apud Menandrum : ils ne sont pas dans Ménandre », dit Donat. L'expression "apud Menandrum" a été comprise de deux façons. Spengel l'a prise au sens strict et, se persuadant que Charinus et Byrria ne sont ni dans l'Andrienne, ni dans la Périnthienne, il en a attribué la création à Térence. Mais son opinion a trouvé peu d'assentiment. La vérité est que "apud Menandrum" est une expression abrégée pour "in Andria Menandri". Supposer que Térence a tiré de son fonds ces deux personnages, c'est lui prêter une hardiesse que Lucius n'aurait pas laissé passer : il aurait crié au sacrilège. Si d'ailleurs les emprunts de Térence à la Périnthienne s'étaient bornés à la transformation de la première scène en dialogue, Térence aurait-il employé le pluriel : quae convenere? Y aurait-il eu vraiment contamination? et Lucius aurait-il trouvé à gloser sur le mélange des deux pièces en une seule? Charinus et Byrria sont donc bien d'origine grecque. Il reste seulement à voir comment Térence les a fait entrer dans sa pièce et quel rôle il leur a fait jouer. Il les introduit au commencement du deuxième acte. Charinus, informé par son valet Byrria que le mariage de Pamphile et de Philumène est décidé, s'abandonne au désespoir. Ne trouvant aucune ressource dans son valet, il se décide lui-même à prier Pamphile de lui laisser Philumène, ou tout au moins de différer le mariage, sa démarche et son amour lui attirent la sympathie des spectateurs. Sur ces entrefaites arrive Dave, qui donne à son jeune maître le conseil de faire semblant de consentir au mariage, conseil qui intéresse, non plus seulement Pamphile, mais les deux amoureux à la fois, Pamphile et Charinus. Tel est le contenu des deux premières scènes de l'acte II où figurent les deux nouveaux venus. On voit le surcroît d'animation qu'ils apportent à l'action, et le relief que prennent les caractères de Pamphile et de Dave par leur opposition à ceux de Charinus et de Byrria.

Charinus reparaît au quatrième acte, et c'est encore au commencement de l'acte qu'il revient sur la scène (1). Il y vient pour reprocher à Pamphile son manque de parole. Pamphile se justifie, en rejetant sur Dave la cause de leur commun malheur. Dave promet de trouver un expédient qui les sauvera. Ici encore les promesses de Dave intéressent les deux amants à la fois, et le spectateur s'amuse du contraste que fait le respect de l'esclave pour son maître et de son sans-gêne à l'égard du pauvre Charinus.
Enfin quand le sort de Pamphile est réglé au cinquième acte par son mariage avec Glycère, Charinus revient encore aux nouvelles. Il apprend le bonheur de Pamphile et lui demande sa protection auprès de son futur beau-père. Pamphile la lui promet et tous les deux vont le rejoindre chez Glycère; et c'est la fin de la pièce.
On a critiqué ce dénouement; on l'a trouvé moins heureux que celui de l'Andrienne grecque, qui, pense-t-on, finissait sur l'émouvante scène de la reconnaissance. La présence de Charinus, dont il faut régler le mariage, a fait prolonger l'action au delà de sa conclusion véritable. Pamphile, au lieu d'attendre Charinus, devrait se précipiter chez sa Glycère avec Chrémès et Criton, et la pièce devrait finir par là. Ce serait peut-être mieux ainsi. Mais voyons le dénouement que le poète a substitué au dénouement probable de l'Andrienne de Ménandre. Pamphile reste en scène, et s'abandonne à un transport de joie, imité, selon Donat, du cri d'allégresse qu'une situation semblable arrache au jeune Chéréa dans l'Eunuque de Ménandre. Il attend Dave, que Simon est allé délivrer de ses fers, pour lui faire transporter l'accouchée dans la maison de son mari. Pamphile lui fait part de son bonheur : il le devait envers son serviteur qui l'avait si bien servi et qui avait souffert pour lui.

1. Il est plus facile de placer une addition au commencement d'un acte que de la glisser au milieu, où elle troublerait la marche de l'intrigue. Dans l'Eunuque, les scènes empruntées au Colax sont ajoutées au commencement ou à la fin des actes. Dans les Adelphes la scène postiche de l'enlèvement est également mise au début du deuxième acte.

Cependant Charinus, cet éternel écouteur, venu encore une fois aux nouvelles, assiste dans un coin à leur dialogue. Son sort se règle en une réplique de Pamphile qui lui promet son appui auprès de Chrémès, et tous entrent chez Glycère. Qu'y a-t-il à reprendre à ce dénouement? Dave pouvait-il être oublié à la fin, lui qui a pris tant part à l'action? Et, si peu intéressant que soit Charinus, on est curieux tout de même de savoir s'il aura sa Philumène. Les deux scènes finales sont indispensables, et ne laissent rien à désirer, ce me semble, pour la vraisemblance. Elles sont d'ailleurs traitées avec une concision et un naturel qui empêchent le spectateur de les trouver longues. Concluons que la contamination n'a pas nui à la bonne conduite de la pièce et que l'envie a mal conseillé Luscius dans ses attaques contre son jeune rival.

Les Caractères.
L'intérêt dramatique de l'Andrienne est peut-être supérieur à l'intérêt psychologique. Les personnages y sont vivants sans doute, mais, à part Dave et Simon, ils manquent un peu de force et de relief.
Pamphile. Les deux jeunes gens, Pamphile et Charinus, sont des jeunes amoureux pour qui l'amour est tout dans la vie. Le premier est le personnage le plus sympathique de la pièce. L'auteur l'a peint avec complaisance. " Facile et accommodant, supportant tout le monde, se donnant tout entier à ses camarades, se pliant à leurs goûts, ne contrariant personne, ne se préférant jamais aux autres" , tel est le portrait que fait de lui son propre père. On ne s'étonne pas qu'avec un tel caractère il ait gagné la sympathie de Chrysis et l'amour de Glycère et qu'il se soit attaché le malin Dave au point que celui-ci s'expose aux pires supplices pour le servir. Il est bon et sans rancune, même à l'égard de Charinus qui l'accable de reproches immérités : il oppose le calme aux injures et se justifie sans se fâcher. Un naturel si doux ne va pas sans timidité et sans une certaine faiblesse de volonté. Quand son père lui enjoint brusquement de se préparer au mariage, il est si déconcerté qu'il ne trouve rien à répondre. Il hésite entre son père et sa maîtresse; c'est Mysis qui fait pencher la balance en lui représentant les douleurs de la pauvre fille qui accouche et qui tremble d'être abandonnée. Dès lors il n'écoute plus que sa tendresse. Et comme cette tendresse est délicate, profonde, émouvante ! Avec quelle chaleur il proteste de son amour ! « Pourrais-je souffrir que la pauvre enfant fût déçue à cause de moi, elle qui m'a livré son cœur et toute sa vie, qui m'est si profondément chère et qui est pour moi une épouse? Cette âme instruite et formée à la vertu et à l'honneur, je souffrirais que l'indigence la contraignît à changer? Non, jamais. » La belle âme de jeune homme! Comme ces sentiments si tendres, si nobles, si humains la font aimer !
Dave. Le timide Pamphile a pour guider sa jeune expérience un esclave doué de l'esprit le plus subtil, passé maître en fait de fourberie, Dave. Placé entre le père et le fils, il a pris parti pour le fils, et il l'aide à cacher ses amours et à rompre le mariage qui les menace. Il est si fin que rien ne lui échappe. A la maigreur des apprêts simulés par Simon, il a soupçonné la feinte, et une visite à la maison de Chrémès, calme et muette, a confirmé ses soupçons. Le conseil qu'il donne à Chrémès de consentir au mariage tourne, il est vrai, contre lui. Mais il n'est pas de ceux qu'un insuccès décourage. Il sort de son sac un nouveau tour à l'adresse de Simon : il fait exposer à sa porte l'enfant de Pamphile. Juste à ce moment Chrémès vient à passer; il tourne aussitôt ses batteries contre lui et joue devant lui, avec Mysis, qu'il fait entrer à son insu dans son jeu, une comédie prodigieuse d'invention, de verve, de finesse qui doit ôter pour toujours à Chrémès l'envie de marier sa fille à Pamphile. Il ne se contente pas de tromper son vieux maître : il se joue de lui et le mystifie avec un sang-froid et une aisance qui mettent les rieurs de son côté. Avec son jeune maître au contraire, il est tout dévouement et soumission. Est-ce calcul ? On peut se le demander. Esclave, comme il l'est, et pris entre le père et le fils, il doit s'assurer la protection de l'un des deux contre l'autre, et l'on peut mettre sur le compte de l'habileté son humble attitude devant Pamphile irrité et les protestations de dévouement qu'il lui fait. Tel qu'il est, si équivoque que soit sa conduite, Dave plait aux spectateurs, la sympathie que l'on a pour Pamphile rejaillit sur lui, et la supériorité de son génie si fertile en ressources double d'admiration le sentiment qu'il inspire.
Charinus. Derrière ces deux personnages de premier plan, en voici deux autres qui les doublent, mais avec des figures plus pâles et moins intéressantes : c'est Charinus et Byrria, son esclave. Charinus est un pauvre jeune homme amoureux de la fiancée d'un autre, et qui, n'ayant point de ressources en lui-même, se recommande à tout le monde, à son esclave, à Pamphile et surtout au valet de Pamphile, qui le traite avec une plaisante désinvolture. Comme son sort dépend de celui de Pamphile, il envoie son esclave aux nouvelles chez Pamphile; il y vient lui-même et cherche à surprendre les conversations de Pamphile ; c'est un écouteur, plutôt qu'un acteur. La sympathie qu'il nous a inspirée d'abord s'atténue ensuite par les injustes reproches qu'il fait à son ami, et c'est tout juste si, au dénouement, on s'intéresse encore à son mariage avec Philumène.
Byrria. Plus pâle encore est la figure de Byrria, surtout si on la regarde à côté de celle de Dave. Byrria n'est bon à rien, devant la peine de son maître, il ne sait que dire ni que faire. Il ne sait qu'apporter de mauvaises nouvelles, et quand son maître impatienté le chasse de sa présence, il s'esquive avec une joie qu'il ne cache pas.

Simon. Les deux vieillards, Simon et Chrémès, sont deux amis de caractère différent. Au dire de Dave, Simon est un homme qui n'est pas facile à duper. Il a cependant montré peu de clairvoyance en confiant à Dave le soin de veiller sur Pamphile, et, en lâchant la bride sur le cou au jeune homme, il s'est préparé bien des ennuis. Mais, s'il a été imprudent, il n'est pas sot : il sait discerner ceux qui le servent de ceux qui le desservent et faire la différence entre la conduite de Dave et celle de Sosie. Il est fin : à la figure de Dave, lorsqu'il lui annonce son intention de marier Pamphile, il a deviné la résistance qu'il allait rencontrer. Cependant il se laisse prendre, à moitié au moins, aux protestations du madré coquin, mais il s'en vengera à la première occasion. Car ce n'est pas un maître débonnaire et commode. Il tient à ce que sa volonté se fasse, même au détriment de l'équité et de l'amitié. Il s'est mis en tête de marier son fils avec la fille de son ami Chrémès, et quand celui-ci, averti de l'inconduite de Pamphile, retire son consentement, il n'a de cesse qu'il ne le force dans ses derniers retranchements. Il est sujet aussi à la colère. Devant la nouvelle résistance de Chrémès qui, après la comédie jouée par Dave, est revenu encore une fois sur sa décision, il s'impatiente et se dépite ; à la vue de Dave qui sort de chez Glycère, il est pris d'un accès de colère aveugle; puis c'est son fils qu'il semonce, et l'étranger Criton qu'il insulte sans autre raison que de voir renverser ses projets. Il ne faut rien moins que la reconnaissance de Glycère pour calmer cette humeur sauvage et agressive. Il a pour excuse l'amour qu'il porte à son fils et le désir qu'il a de le voir entrer dans la famille de son ami Chrémès.
Chrémès. Les deux vieillards sont liés d'une amitié touchante, qui leur fait honneur à tous deux. Le meilleur est Chrémès : c'est lui qui, pour perpétuer l'union des deux familles, a proposé à Simon de marier Pamphile à Philumène. Quand, obligé de se dédire par l'inconduite de Pamphile, son ami le presse de se laisser fléchir, avec quel tact, quelle dignité, quelle amitié il répond : "Ah ! ne me supplie pas comme si tu avais besoin de prières pour obtenir cela de moi. Crois-tu que mes sentiments aient changé depuis le jour où je t'accordais ma fille? Si le mariage peut se faire dans leur intérêt à tous deux, envoie la chercher; mais, s'il doit en résulter pour tous les deux plus de mal que de bien, consulte, je te prie, nos intérêts communs, comme si ma fille était la tienne et que je fusse le père de Pamphile" Et cet ami si fidèle et si tendre est un homme sage et posé, qui ne connaît pas la colère et qui ne conseille jamais rien que de juste et d'humain, qui, tout en refusant Pamphile, intervient en sa faveur, qui excuse Simon près de l'étranger, et défend l'étranger contre les préventions de Simon. A coup sûr ni Pamphile ni Charinus n'auront à se plaindre d'un tel beau-père.
Criton. Criton n'est pas indigne d'entrer en tiers dans l'amitié de Chrémès et de Simon. C'est un fort honnête homme, bon et serviable. II est venu pour recueillir l'héritage de Chrysis, sa parente, mais en apprenant que Glycère a hérité d'elle, il renonce a faire valoir ses droits. Les ennuis d'un procès qu'il prévoit y sont bien pour quelque chose, mais c'est sa bonté qui le décide : il ne veut pas dépouiller Glycère. Aussi quand Pamphile le prie de venir témoigner que Glycère est citoyenne d'Athènes : « Cesse de me prier », dit-il, « une seule de ces raisons suffit pour me décider : la sympathie que j'ai pour toi, la vérité, et le bien que je veux à Glycère. »
Mysis. Il n'est pas jusqu'à la servante Mysis qui ne soit digne de prendre place dans cette galerie de figures sympathiques. Très attachée à sa maîtresse, et très fine d'esprit, quand elle voit Pamphile hésiter entre l'amour et l'obéissance aux ordres de son père, elle intervient aussitôt : « Quand l'esprit est en balance », dit-elle, « un rien suffit pour le faire pencher. » Et elle jette dans le plateau les douleurs de l'accouchée et les souffrances morales que lui cause le mariage de Pamphile, et le plateau en effet penche aussitôt du côté de l'amour et de la pitié.
Les Imitations.
Par l'intérêt de l'intrigue, par la peinture des caractères, ajoutons par la délicatesse des sentiments, par le charme des récits, par la vivacité et le naturel du dialogue, par la pureté du style, l'Andrienne méritait de susciter des imitations chez les modernes. Elle a été en effet portée au théâtre par un élève de Molière, le célèbre acteur Baron. L'Andrienne de Baron est en vers et en cinq actes ; elle fut représentée pour la première fois en 1703 sur le Théâtre français. Il arriva à l'auteur ce qui était arrivé à Térence. Les rivaux de Térence affectaient de croire qu'il se faisait aider dans la composition de ses pièces par Scipion et Lélius. Le public attribua la nouvelle Andrienne au jésuite de La Rue, et Baron, comme Térence, se défendit mollement contre ceux qui ne voulaient pas qu'il en fût le véritable auteur.
On cite également une Andrienne de Collé, mais qui ne vit pas le jour de la rampe, car les comédiens la refusèrent.

                                       


La didascalie manque; mais on trouve dans Donat 36, 3 W les renseignements suivants :
Cette pièce, la première de l'auteur, fut jouée aux jeux Mégalésiens, sous les édiles curules M. Fulvius, M. Glabrion, Q. Minucius Valerius, par L. Atilius Praenestinus et L. Ambivius Turpion. La musique fut composée par Flaccus, fils de Claudius, avec flûtes égales, droites ou gauches. Elle est tout entière grecque . Elle fut donnée sous le consulat de M. Marcellus et de C. Sulpicius.

SOMMAIRE DE G. SULPICIUS APOLLINAIRE
Pamphile a violé Glycère, qui passait à tort pour être la sœur d'une courtisane, Andrienne de naissance. Glycère étant devenue enceinte, il lui donne sa foi qu'il n'épousera qu'elle. Son père l'avait fiancé à une autre, une fille de Chrémès. Ayant découvert la liaison de son fils, il feint de préparer la noce, pour s'assurer de ses intentions. Sur le conseil de Dave, Pamphile ne fait aucune résistance. Mais Chrémès, ayant vu le petit enfant né de Glycère, rompt le mariage et ne veut plus de Pamphile pour gendre. Puis, contre toute attente, ayant reconnu que Glycère était sa fille, il la donne pour femme à Pamphile, et l'autre à Charinus.


PERSONNAGES

SIMON, vieillard, père de Pamphile.

SOSIE, affranchi de Simon.

DAVE, esclave de Pamphile.

MYSIS, servante de Glycère.

PAMPHILE, jeune homme, fils de Simon.

CHARINUS, jeune homme, amant de Philumèue.

BYRRIA, esclave de Charinus.

LESBIE, sage-femme.

GLYCERE, jeune fille, de son vrai nom Pasibule, fllle aînée de Chrêmes.

CHREMES, vieillard, père de Philumène.

CRITON, vieillard, étranger d'Andros.

DROMON, esclave fouetteur.

LE CHANTEUR.


PROLOGUE

Lorsque le poète s'est mis à écrire pour la première fois, il croyait n'avoir pas autre chose à faire que de plaire au public par les pièces qu'il aurait composées. Mais il voit qu'il en va tout autrement. Il lui faut perdre son temps à écrire des prologues, non pour exposer le sujet, mais pour répondre aux méchants propos d'un vieux poète malveillant. Or écoutez, s'il vous plaît, les reproches qu'on lui adresse. Ménandre a fait l'Andrienne et la Périnthienne. Qui connaît bien l'une les connaît toutes les deux. Elles ne sont pas très différentes pour les sujets, mais elles le sont pour les pensées et le style. Les endroits qui s'ajustaient à son cadre, l'auteur les a transportés de la Périnthienne dans son Andrienne, il ne s'en cache pas, et il en a usé comme de son bien. Voilà ce que ces gens-là lui reprochent, et ils prétendent à ce propos qu'il ne faut pas contaminer les sujets. En vérité, à faire ainsi les connaisseurs, ne prouvent-ils pas qu'ils n'y connaissent rien? Car en accusant notre auteur, ils font le procès à Nœvius, à Plaute, à Ennius, dont il a suivi l'exemple, dont il aime mieux imiter les libres allures que l'obscure exactitude de ses détracteurs. Je les invite donc à rester désormais tranquilles et à cesser leurs méchants propos, s'ils ne veulent pas qu'on leur mette le nez dans leurs bévues.
Faites silence, prêtez-nous une oreille favorable et prenez connaissance de la pièce, afin que vous sachiez bien ce que vous pouvez espérer de l'auteur et si les pièces nouvelles qu'il fera dans la suite méritent d'être représentées ou au contraire d'être exclues de la scène.

ACTE PREMIER

SCÈNE I

SIMON, SOSIE.

SIMON
Emportez cela à la maison, vous autres. Allez. Toi, Sosie, approche un peu. J'ai quelques mots à te dire.
SOSIE
Tiens-les pour dits : tu veux, n'est-ce pas? que tout ceci soit apprêté comme il faut.
SIMON Non : c'est autre chose.
SOSIE
Qu'est-ce que tu peux attendre de plus de mon savoir faire?
SIMON
Je n'ai nul besoin de ton savoir-faire pour ce que j'ai en tête, mais des qualités que j'ai toujours reconnues en toi, la fidélité et la discrétion.
SOSIE J'attends que tu me dises ce que tu veux.
SIMON
Du jour que je t'ai acheté, tu as toujours trouvé en moi dès ton plus jeune âge un maître juste et doux, tu le sais. D'esclave que tu étais je t'ai fait mon affranchi, parce que tu me servais avec les sentiments d'un homme libre. La plus haute récompense dont je disposais, je te l'ai donnée.
SOSIE Je ne l'ai pas oublié.
SIMON
Et je n'y change rien.
SOSIE
Je suis bien aise d'avoir fait et de faire encore quelque chose qui te plaise, Simon, et je te suis obligé d'avoir pris en gré mes services. Mais ce que tu me dis me fait de la peine; car me rappeler ainsi ton bienfait, c'est comme si tu me reprochais de l'avoir oublié. Dis-moi plutôt d'un seul mot ce que tu veux de moi.
SIMON
C'est ce que je vais faire. Et tout d'abord il y a dans l'affaire qui m'occupe une chose dont je veux te prévenir. Ces noces ne sont pas, comme tu le crois, des noces véritables.
SOSIE Pourquoi donc cette feinte?
SIMON
Je vais te raconter toute l'affaire dès le principe, De cette façon tu connaîtras et la conduite de mon fils et mes projets et ce que j'attends de toi dans cette occasion. Quand il fut sorti des rangs des éphèbes, Sosie, il eut la permission de vivre avec plus de liberté. Impossible auparavant de connaître et de juger son caractère. L'âge, la timidité, le maître y mettaient obstacle.
SOSIE C'est vrai.
SIMON
Presque tous les jeunes gens s'adonnent à quelque passion, comme l'élève des chevaux ou des chiens de chasse ou la philosophie. Lui n'avait pour rien de tout cela aucun goût dominant et exclusif; mais il les avait tous avec modération. Je m'en félicitais.
SOSIE Et tu avais raison : « Rien de trop », c'est là selon moi la maxime la plus utile à la conduite de la vie.
SIMON
Voici comment il se comportait. Facile et accommodant, il supportait tout le monde. Il se donnait tout entier à ceux dont il faisait sa société, se pliant à leurs goûts, ne contrariant personne, ne se préférant jamais aux autres, excellent moyen pour être loué sans envie et se faire des amis.
SOSIE
C'est un plan de conduite fort sage : par le temps qui court la complaisance fait des amis, la vérité engendre la haine.
SIMON
Sur ces entrefaites, il y a de cela trois ans, une femme d'Andros vint s'établir ici dans notre voisinage. La misère et l'indifférence de sa famille l'y avaient réduite. Elle était remarquablement belle et à la fleur de l'âge.
SOSIE
Aïe! j'ai bien peu que l'Andrienne ne nous apporte rien de bon.
SIMON
Elle vécut d'abord chastement, d'une vie économe et dure, gagnant son pain à filer de la laine et à tisser de la toile. Mais un amant se présenta, l'argent à la main, puis un autre et comme on est naturellement porté à quitter le travail pour le plaisir, elle accepta leurs propositions, et se mit à trafiquer de ses charmes. Ses galants d'alors emmenèrent un jour, comme cela se fait souvent, mon fils pour souper chez elle en leur compagnie. Aussitôt je me dis : « Sûrement il est pris, il en tient. » Je guettais le matin leurs jeunes esclaves, quand ils rentraient ou sortaient, et je les questionnais : « Hé ! garçon, dis-moi, je te prie, qui a eu Chrysis hier? » C'était le nom de cette Andrienne.
SOSIE

J'entends.
SIMON
C'est Phèdre, ou Clinias, disaient-ils, ou Nicarétus; car elle avait alors ces trois amants à la fois. « Hé mais ! et Pamphile? — Pamphile? il a payé son écot et soupe. » J'étais ravi. Un autre jour je faisais la même question, et je ne découvrais rien qui eût trait à Pamphile. Vraiment, pensais-je, l'épreuve est suffisante, et mon fils est un vrai modèle de continence. Lorsqu'en effet un homme est aux prises avec des gens de cet acabit sans que son cœur en soit ébranlé, on peut être sûr qu'il est désormais capable de se faire lui-même une règle de conduite. Et je n'étais pas seul à l'approuver; tout le monde s'accordait à lui reconnaître toutes les qualités et vantait mon bonheur d'avoir un fils d'un si beau naturel. Bref, sur le bruit de cette bonne réputation, Chrêmes vint me trouver de lui-même et m'offrit pour mon fils la main de sa fille unique avec une grosse dot. J'acceptai, j'accordai mon jeune homme et nous voici au jour fixé pour les noces.
SOSIE
Qu'est-ce qui s'oppose donc à ce qu'on les fasse réellement?
SIMON
Tu vas le savoir. Quelques jours après ces accords, Chrysis, notre voisine, vient à mourir.
SOSIE
Ah! tant mieux ! tu me rassures, j'avais peur pour lui de cette Chrysis.
SIMON
A ce moment-là, mon fils avait de fréquents rendez-vous chez elle avec ses amants. Il s'occupait avec eux des funérailles. Cependant il était triste; parfois il fondait en larmes. Sur le moment, cela me fit plaisir. Je pensais : « II n'a eu que peu de relations avec elle, et il la pleure comme une amie intime ! Que serait-ce s'il avait été lui-même son amant? Que fera-t-il pour moi, qui suis son père ? » Je prenais tout cela pour les marques d'un bon naturel et d'un cœur sensible. Mais abrégeons. En considération de mon fils je me rends moi-même au convoi, sans soupçonner encore le moindre mal.
SOSIE Ah ! quel mal y a-t-il?
SIMON
Tu vas le savoir. On enlève le corps, nous nous mettons en marche. Chemin faisant, parmi les femmes qui se trouvaient là, j'aperçois par hasard une toute jeune fille d'une beauté...
SOSIE
Grande sans doute.
SIMON
Et d'un visage, Sosie, si modeste, si gracieux qu'il n'y a rien au-dessus. Comme elle me paraissait plus affligée que les autres, et se distinguait par son maintien décent et noble, je m'approche de ses suivantes, je demande qui elle est. On me répond que c'est la sœur de Chrysis. Ce fut un trait de lumière pour moi. Ah ! c'est donc cela ! Voilà le secret de ces larmes, de cette sensibilité !
SOSIE Comme j'appréhende la fin de tout ceci !
SIMON
Pendant ce temps le convoi continue sa marche; nous suivons, nous arrivons au lieu de la sépulture. On met le corps sur le bûcher, on pleure. Cependant la sœur en question s'est approchée de la flamme sans précaution et se trouve quelque peu en danger. Là, Pamphile épouvanté trahit l'amour qu'il avait si bien dissimulé et dérobé à mes regards. Il s'élance, il prend la jeune fille à bras-le-corps : « Ma Glycère, s'écrie-t-il, que fais-tu? pourquoi t'exposes-tu à périr? » Alors elle se rejeta sur lui, tout en larmes, avec un abandon qui révélait un long attachement.
SOSIE Que dis-tu là?
SIMON Je reviens de là irrité et fort mécontent. Et pourtant je n'étais pas trop en droit de gronder. Il m'aurait répondu : « Qu'ai-je fait? Où sont mes torts? Quelle est ma faute, père? Une femme voulait se jeter dans le feu, je l'en ai empêchée, je l'ai sauvée. » L'excuse est plausible.
SOSIE
C'est bien raisonné; car si l'on gronde un homme qui a sauvé la vie à un autre, que fera-t-on à celui qui lui a causé du dommage ou du mal?
SIMON
Le lendemain, Chrêmes arrive chez moi, criant qu'il a découvert une chose scandaleuse, que Pamphile vit maritalement avec cette aventurière. Moi je nie fortement la chose; il soutient qu'elle est vraie. Enfin il me quitte en déclarant qu'il ne nous donnera pas sa fille.
SOSIE Et ton fils alors, tu ne l'as pas...
SIMON
II n'y avait pas là non plus de motif assez fort pour gronder.
SOSIE
Comment, s'il te plaît?
SIMON
« C'est toi-même, mon père, qui as fixé le terme de ma vie de garçon. Le moment approche où il me faudra vivre au gré d'autrui. Trouve bon que jusque-là je vive à ma guise. »
SOSIE
Mais alors quel sujet te reste-t-il de le gronder?
SIMON S'il refuse de se marier parce qu'il aime ailleurs, c'est un premier tort de sa part que j'aurai à punir. Et maintenant, en feignant ce mariage, je ne cherche qu'un bon motif pour lui laver la tête en cas de refus. En même temps, si ce coquin de Dave a quelque chose en tête, je l'obligerai à vider son sac, à présent que ses fourberies ne sauraient nuire. Je suis sûr qu'il va jouer des pieds et des mains et mettre tout en œuvre, et cela plutôt pour me contrarier que pour obliger mon fils.
SOSIE Pourquoi?
SIMON
Tu le demandes? Mauvaise tête, mauvais cœur. Mais que je l'y prenne... Je n'en dis pas davantage. Si mes vœux se réalisent et que je ne trouve point d'obstacle du côté de Pamphile, il ne me restera plus qu'à ramener Chrêmes, et j'espère bien y réussir. Maintenant voici quel est ton rôle, c'est de bien te prêter à ce semblant de noces, de faire peur à Dave et d'observer mon fils, pour voir ce qu'il fera et quelles batteries ils dresseront ensemble.
SOSIE
II suffit. J'y veillerai. Entrons maintenant.
SIMON
Va devant, je te suis.

SCENE II

SIMON, DAVE

SIMON (seul).
Il n'y a pas de doute que mon fils ne refuse de se marier. Je l'ai compris à l'effroi que j'ai tantôt causé à Dave, en lui annonçant la noce. Mais le voilà qui sort.
DAVE (à part).
Je m'étonnais que la chose se passât ainsi et je craignais de voir où aboutirait le calme imperturbable de notre maître. Quoi ! il apprend qu'on ne veut plus de son fils pour mari, et il n'en souffle mot à aucun de nous, et il n'en montre aucune aigreur !
SIMON (à part).
Mais il va le faire, et, si je ne m'abuse, ce ne sera pas sans qu'il t'en cuise.
DAVE (à part).
Il a voulu nous leurrer d'une fausse joie, tandis que, sans soupçon, nous renaissions à l'espérance et ne craignions plus rien, puis nous surprendre bayant aux corneilles, sans nous laisser le temps d'aviser à rompre le mariage. La belle malice !
SIMON (à part). Le bourreau ! comme il parle !
DAVE (à part). C'est notre maître ! Et moi qui ne l'avais pas aperçu !
SIMON
Dave !
DAVE (sans se retourner). Hein !Qu'est-ce?
SIMON Or ça, approche.
DAVE (à part). Que veut-il?
SIMON
Tu n'as rien à me dire?
DAVE
A propos de quoi?
SIMON
Tu le demandes? Tout le monde dit que mon fils a une maîtresse.
DAVE
Le monde se soucie bien de cela, ma foi.
SIMON M'écoutes-tu, oui ou non?
DAVE Moi ! certainement oui.
SIMON
Mais aller le rechercher là-dessus aujourd'hui, ce serait outrepasser mes droits de père; car ce qu'il a fait jusqu'ici ne me regarde pas. Tant que son âge le comportait, je l'ai laissé libre de satisfaire ses fantaisies. Mais à dater de ce jour, il faut qu'il change de vie et prenne d'autres habitudes. Aussi j'exige, ou s'il le faut, je te prie, Dave, de le ramener à présent dans la bonne voie. Tu veux savoir ce que je veux dire par là ? Tous ceux qui ont un amour en tête se révoltent à l'idée qu'on veut les marier.
DAVE
On le dit.
SIMON
Et lorsque dans cette voie ils se laissent conduire par quelque mauvais drôle, celui-ci, pour l'ordinaire, pousse du mauvais côté leur esprit déjà dérangé.
DAVE Par Hercule, je ne comprends pas.
SIMON Tu ne comprends pas, dis-tu?
DAVE Non. Je suis Dave, et non pas Œdipe.
SIMON
Tu veux donc que je te dise catégoriquement ce qui me reste à dire?
DAVE Oui, certainement.
SIMON
Si je m'aperçois aujourd'hui que tu machines quelque tour pour empêcher ce mariage, ou que tu veux faire parade de ton adresse en cette occasion, je te ferai rouer de coups, maître Dave, puis je te mettrai au moulin pour le reste de ta vie; et je m'engage et m'oblige, si je t'en retire, à tourner moi-même la meule à ta place. Eh bien, as-tu compris? ou bien cet avertissement t'a-t-il aussi échappé?
DAVE
Oui, j'ai parfaitement compris, tant tu es allé droit au fait, sans user de détours !
SIMON
C'est l'affaire où je souffrirais le moins qu'on me jouât.
DAVE

De grâce, ne te monte pas la tête.
SIMON
Tu railles! je le vois; mais je t'avertis : n'agis pas à la légère et ne viens pas dire que tu n'as pas été prévenu. Prends garde à toi.

SCÈNE III

DAVE

DAVE (seul).
Pour le coup, Dave, ce n'est pas le moment de se croiser les bras et de s'endormir, autant que j'ai pu comprendre la pensée du bonhomme sur ce mariage. Si l'on ne prend pas les devants avec quelque bonne ruse, c'est fait de moi ou de mon maître. Que faire? Je ne sais trop. Servir Pamphile ou obéir au vieux? Si j'abandonne l'un, je crains pour sa vie; si je le sers, gare aux menaces de l'autre ! car il n'est pas facile de lui en faire accroire. D'abord il a déjà découvert nos amours. Il m'en veut, il m'observe, de peur que je n'ourdisse quelque machination contre ce mariage. S'il m'y prend, je suis perdu; [ou bien,] si la fantaisie lui en passe par la tête, il en prendra prétexte pour me précipiter, à tort ou à raison, dans le moulin. Pour surcroît de malheur, cette Andrienne, femme ou maîtresse de Pamphile, est grosse de ses œuvres, et il est curieux d'entendre jusqu'où ils poussent l'audace : c'est un dessein de fous, non d'amoureux. Fille ou garçon, ils ont résolu d'élever l'enfant dont elle accouchera, et ils forgent entre eux je ne sais quelle fable, d'après laquelle elle serait citoyenne d'Athènes. « II y avait autrefois un vieux marchand d'ici, il fit naufrage sur les côtes de l'île d'Andros, il y mourut ; sa fille alors abandonnée fut recueillie par le père de Chrysis, toute petite et orpheline. » Quel conte ! Pour moi, je n'y vois pas une ombre de vraisemblance; mais l'invention leur plaît, à eux. Ah ! voilà Mysis qui sort de chez Glycère. Moi, je vais de ce pas au forum, pour y joindre Pamphile, de peur que son père ne le surprenne hors de garde en cette affaire.

SCÈNE IV

MYSIS

MYSIS
Je t'entends, Archylis, depuis une heure : tu veux que j'aille chercher Lesbie. Par Pollux, c'est une ivrognesse, une écervelée, à qui l'on ne devrait pas confier une femme qui accouche pour la première fois. Je la ramènerai cependant. Voyez un peu l'entêtement de cette vieille, et cela, parce qu'elles se grisent ensemble. Dieux, accordez, je vous prie, une facile délivrance à ma maîtresse, et que cette Lesbie aille faire ses maladresses ailleurs. Mais que vois-je? Pamphile tout hors de lui. Je crains ce que ce peut être. Je vais attendre, pour savoir ce qu'un pareil trouble nous apporte de fâcheux.

SCÈNE V

PAMPHILE, MYSIS

PAMPHILE
Est-il possible qu'un homme ait de tels procèdes, de tels desseins? Est-il possible qu'un père se conduise de la sorte?
MYSIS (à part).
Qu'est-ce qu'il dit là ?
PAMPHILE
Au nom des dieux, si ce n'est pas là une indignité, qu'est-ce donc? Puisqu'il avait résolu de me marier aujourd'hui, ne devait-il pas me prévenir à l'avance? ne devait-il pas au préalable me faire part de ses projets?
MYSIS (à part). Malheureuse ! qu'est-ce que j'entends ?
PAMPHILE
Et Chrêmes ! II avait déclaré formellement qu'il ne me confierait pas sa fille en mariage, et le voilà qui change, parce qu'il voit que moi, je n'ai pas changé. Avec quelle obstination il travaille à me séparer de Glycère. Si ce malheur m'arrive, je suis perdu sans ressources. Y un homme aussi disgracié, aussi infortuné que moi? Au nom des dieux et des hommes, ne pourrai-je par aucun moyen échapper à l'alliance de Chrêmes? Suis-je assez bafoué, honni ! Tout était arrêté, tout terminé. On me refuse, puis on me rappelle. Pourquoi? si ce n'est, comme je le soupçonne, qu'ils nourrissent une espèce de monstre. Et comme on ne peut la fourrer à personne, on se rejette sur moi.
MYSIS (à part). Malheureuse ! ce discours m'a glacée d'épouvanté.
PAMPHILE
Mais que dire de mon père? Ah! une affaire si grave, la traiter avec si peu de façon ! Tout à l'heure, en passant près de moi sur la place : « Pamphile, m'a-t-il dit, tu te maries aujourd'hui, prépare-toi, rentre à la maison. » J'ai cru qu'il me disait : « Va vite te pendre.» Je suis resté confondu. Pense-t-on que j'aie pu prononcer un seul mot, lui donner une seule raison, même sotte, fausse, impertinente? Je suis resté muet. Mais, dira-t-on, à supposer que tu aies été informé à l'avance, qu'aurais-tu fait? J'aurais fait je ne sais quoi, pour éviter de faire ce mariage. Mais à présent je ne sais où donner de la tête, tant je suis empêché par les soucis qui tiraillent mon esprit en tous sens : mon amour, ma pitié pour elle, ce mariage où l'on me pousse, puis mon respect pour un père si indulgent, qui m'a jusqu'à aujourd'hui laissé faire tout ce qui m'a plu. Dois-je lui rompre en visière? Hélas ! Je ne sais que faire.

MYSIS (à part) Malheureux! je tremble de voir où il en viendra avec « ce je ne sais que faire ». Pour le moment, il est indispensable ou qu'il lui parle ou que je lui parle d'elle. Lorsque l'esprit est en balance, il suffit d'un rien pour le faire pencher d'un côté ou d'un autre.
PAMPHILE
Qui parle ici ? Ah ! Mysis, bonjour.
MYSIS Oh ! bonjour Pamphile.
PAMPHILE Comment va-t-elle?
MYSIS
Comment va-t-elle? Elle est dans les douleurs, et de plus la malheureuse se tourmente, parce que c'est aujourd'hui le jour qu'on avait fixé autrefois pour ton mariage et puis elle craint que tu ne l'abandonnes.
PAMPHILE
Ah! pourrais-je le vouloir? Pourrais-je souffrir que la pauvre enfant fût déçue à cause de moi, elle qui m'a livré son cœur et toute sa vie, qui m'est si profondément chère et que j'ai traitée en épouse? Cette âme instruite et formée à la vertu et à l'honneur, je souffrirais que l'indigence la contraignît à changer ? Non, jamais.
MYSIS
Je ne craindrais rien, si cela ne dépendait que de toi mais pourras-tu résister à la violence?
PAMPHILE
Me crois-tu si lâche, si ingrat aussi, si barbare, si dur que notre liaison, que l'amour et l'honneur me laissent insensible et ne me fassent pas souvenir de garder ma foi?
MYSIS
Je ne sais qu'une chose, c'est qu'elle a bien mérité que tu ne l'oublies pas.
PAMPHILE
L'oublier ! 0 Mysis, Mysis, elles sont encore gravées dans mon cœur, les recommandations de Chrysis au sujet de Glycère. Déjà presque mourante, elle m'appelle. Je m'approche; on vous avait écartées; nous étions seuls. Elle commence : « Mon cher Pamphile, tu vois sa beauté et sa jeunesse. Tu n'ignores pas combien ces deux avantages lui sont inutiles aujourd'hui pour garder son honneur et son bien. Aussi par ta main droite, par ton génie, par la foi jurée, par son isolement, je te conjure de ne pas te séparer d'elle et de ne point l'abandonner. S'il est vrai que je t'ai chéri à l'égal d'un véritable frère, si elle t'a toujours placé seul dans son cœur au-dessus de tout, si elle s'est montrée pour toi complaisante en toutes choses, je te donne à elle pour mari, pour ami, pour tuteur et pour père. Je te laisse tous les biens que nous possédons et les confie à ta loyauté. » Elle met la main de Glycère dans la mienne, et la mort aussitôt la prend. Je l'ai reçue d'elle : c'est un dépôt que je garderai.
MYSIS Je l'espère bien ainsi.
PAMPHILE Mais pourquoi t'éloigner d'elle?
MYSIS Je vais chercher la sage-femme.
PAMPHILE
Hâte-toi. Mais tu m'entends? Garde-toi de dire un mot de ce mariage, pour ne pas ajouter à son mal.
MYSIS
J'entends.

ACTE II

SCÈNE I

CHARINUS, BYRRIA, PAMPHILE


CHARINUS
Tu te maries aujourd'hui ?
PAMPHILE
On le dit.
CHARINUS
Pamphile, si tu le fais, tu me vois aujourd'hui pour la dernière fois.
PAMPHILE Pourquoi cela?
CHARINUS
Hélas ! je n'ose te le dire. Dis-le-lui, Byrria, je te prie.
BYRRIA.
Moi ! je vais le lui dire.
PAMPHILE Qu'est-ce?
BYRRIA
Il aime ta future.
PAMPHILE
Ah bien! nous n'avons pas les mêmes goûts. Or ça, dis-moi, Charinus, y a-t-il eu quelque chose de plus entre elle et toi?
CHARINUS
Oh ! Pamphile, rien.
PAMPHILE
Je le regrette bien.
CHARINUS Maintenant au nom de l'amitié et de l'amour, je te supplie avant tout de ne pas l'épouser.
PAMPHILE
J'y ferai mon possible, sols en sûr.
CHARINUS Mais si tu n'y peux rien, ou si ce mariage te tient au
cœur?
PAMPHILE
Au cœur?
CHARINUS
Diffère-le au moins de quelques jours, que j'aie le temps de partir quelque part, pour ne pas en être témoin.
PAMPHILE
Écoute à présent. Je ne pense pas que ce soit le fait d'un galant homme, quand il ne rend aucun service, de prétendre qu'on lui en sache gré. Ce mariage, j'ai plus envie d'y échapper que toi de le conclure.
CHARINUS Tu me rends la vie.
PAMPHILE
Maintenant, si vous y pouvez quelque chose, toi ou ton Byrria, agissez, imaginez, trouvez, arrangez-vous pour qu'on vous la donne. Moi j'agirai pour qu'on ne me la donne pas.
CHARINUS
C'est tout ce que je demande.
PAMPHILE
Fort à propos voici Dave, dont les conseils font mon appui.
CHARINUS
Tandis que toi, par Hercule, tu ne sais rien dire, sinon ce que je me passerais bien de savoir. Sauve-toi d'ici.
BYRRIA
Oui-dà, de bon cœur.

SCÈNE II

DAVE, CHARINUS, PAMPHILE

DAVE (à part)
Bons dieux ! la bonne nouvelle que j'apporte! Mais où trouver Pamphile pour le tirer de l'inquiétude où il est et remplir son âme de joie?
CHARINUS
Il est joyeux, je ne sais de quoi.
PAMPHILE De rien: il n'a pas encore appris nos malheurs.
DAVE (à part).
Je crois qu'en ce moment, si on lui a dit que ses noces se préparent...
CHARINUS
Tu l'entends?
DAVE (à part).
Il s'essouffle à me chercher par toute la ville. Mais où le trouver? où me porter d'abord?
CHARINUS
Que tardes-tu à lui parler?
DAVE (à part).. Je sais.
CHARINUS
Ici, Dave. Arrête.
DAVE
Qui est-ce qui me...? Ah ! Pamphile, c'est toi que je cherche. Bon ! Charinus. Vous voici tous les deux fort à propos. C'est à vous que j'en ai.
PAMPHILE
Dave, je suis perdu.
DAVE
Écoute plutôt ce que j'ai à te dire.
PAMPHILE
Je suis un homme mort.
DAVE
Je sais ce que tu crains.
BYRRIA Pour moi, par Hercule, il n'y a pas de doute : ma vie est compromise.
DAVE
Toi aussi, je sais ce que tu crains.
PAMPHILE
Mon mariage...
DAVE Puisque je le sais !
PAMPHILE
Est pour aujourd'hui.
DAVE
Tu me casses les oreilles : j'ai beau te dire que je suis au courant. Toi, tu crains de l'épouser, et toi, de ne pas l'épouser.
CHARINUS
Tu y es.
PAMPHILE
C'est cela même.
DAVE Et cela même n'est pas à craindre; tu peux t'en fier à moi.
PAMPHILE
Je t'en conjure, délivre-moi au plus vite de cette malheureuse crainte.
DAVE
Je t'en délivre : Chrêmes ne te donne plus sa fille.
PAMPHILE
Comment le sais-tu?
DAVE
Je le sais. Ton père m'a tantôt pris à part. Il m'a dit qu'il te mariait aujourd'hui, et avec cela beaucoup d'autres choses qu'il est inutile de te répéter à présent. Aussitôt je cours en toute hâte à la place pour te porter cette nouvelle. Comme je ne te trouve pas, je monte sur un endroit élevé, je regarde autour de moi : personne. Le hasard me fait voir le Byrria de Charinus. Je le questionne; il ne t'a pas vu, dit-il. J'en suis désolé, et je me demande ce que je vais faire. Comme je m'en revenais en songeant à la conduite même de ton père, un soupçon me passe par la tête. Hum ! maigres provisions, air sombre du maître, noce décidée brusquement, cela n'est pas normal.
PAMPHILE
Où veux-tu en venir?
DAVE
Je cours à l'instant chez Chrêmes. Lorsque j'arrive, personne devant sa porte. Me voilà déjà content.
CHARINUS Tu as raison.
PAMPHILE Continue.
DAVE
J'attends. Cependant je ne vois personne entrer, personne sortir; aucune matrone dans la maison; nul apprêt, nul mouvement. Je me suis approché, j'ai regardé dans l'intérieur.
PAMPHILE
J'en conviens, il y a là de grandes présomptions.
DAVE
Trouves-tu que cela s'accorde avec un mariage?
PAMPHILE Je ne le pense pas, Dave.
DAVE
Je ne le pense pas, dis-tu. Tu n'y entends rien. La chose est sûre. De plus, en partant, j'ai rencontré le petit esclave de Chrêmes qui rapportait des légumes et de tout petits poissons de la valeur d'une obole pour le dîner du bonhomme.
CHARINUS Me voilà sauvé aujourd'hui, grâce à toi, Dave.
DAVE
Pas le moins du monde.
CHARINUS Comment cela? puisqu'on la lui refuse absolument?
DAVE
Plaisant homme ! comme s'il s'ensuivait nécessairement, si on la lui refuse, que toi, tu l'épouses ! Tu peux voir néanmoins les amis du vieux, les prier, tâcher de les gagner.
CHARINUS
Le conseil est bon. J'y vais, bien que souvent déjà, par Hercule, cet espoir m'ait trompé. Adieu.

SCÈNE III

PAMPHILE, DAVE

PAMPHILE
Que veut donc mon père? Pourquoi cette feinte?
DAVE
Je vais te le dire. S'il se fâchait à présent, parce que Chrêmes ne veut pas te donner sa fille, il se trouverait lui même injuste, et il aurait raison, puisqu'il n'a pas encore sondé tes dispositions à l'égard du mariage. Mais si tu refuses d'épouser, il rejettera la faute sur toi, et alors, il fera un beau vacarme.
PAMPHILE Je suis prêt à tout endurer.
DAVE
C'est ton père, Pamphile. Il est difficile que tu lui résistes. Et puis cette femme est sans appui. En un tournemain il aura trouvé un prétexte pour la faire chasser de la ville.
PAMPHILE La faire chasser?
DAVE
Et lestement.
PAMPHILE
Alors dis-moi ce que je dois faire, Dave.
DAVE Dis que tu épouseras.
PAMPHILE Hein !
DAVE Eh bien! quoi?
PAMPHILE
Que je dise cela, moi?
DAVE
Pourquoi pas?
PAMPHILE
Je ne m'y résoudrai jamais.
DAVE Ne dis pas non.
PAMPHILE
Ne m'en parle plus.
DAVE Vois quelles suites aurait ton refus.
PAMPHILE
D'être exclu de chez l'une, claquemuré chez l'autre.
DAVE
Pas du tout. Voici, je crois, comment les choses se passeront. Ton père dira : « J'entends que tu te maries aujourd'hui. — J'y consens, » diras-tu. Dis-moi sous quel prétexte il pourra te chercher querelle? Toutes ses idées, qui sont à présent bien arrêtées, tu les rendras incertaines, et cela sans le moindre risque; car il est sûr que Chrêmes ne te donnera pas sa fille. Et toi, ne change pas ta vie pour cela, de peur qu'il ne change d'avis. Dis à ton père que tu consens, afin que, s'il veut se fâcher contre toi, il ne puisse en trouver une bonne raison. Peut-être espères-tu que ta conduite suffira pour écarter de toi tous les partis et que personne ne voudra te donner sa fille. Mais ton père te trouverait plutôt une femme sans dot que de te laisser dans le désordre. Si au contraire il apprend que tu acceptes la chose sans récriminer, il y mettra moins d'ardeur. Il ne se pressera pas de chercher un autre parti. Pendant ce temps, un événement favorable peut se produire.
PAMPHILE
Tu crois?

DAVE
Je n'en doute pas un moment.
PAMPHILE
Vois où tu m'engages.
DAVE Sois tranquille.
PAMPHILE
Je dirai oui. Mais il faut prendre garde qu'il ne vienne à 40° savoir que j'ai un enfant d'elle; car j'ai promis de relever.
DAVE C'est être bien osé !
PAMPHILE
Elle m'a conjuré de lui en donner ma parole, pour être sûre que je ne l'abandonnerai pas.
DAVE
On y veillera. Mais voici ton père. Prends garde qu'il ne s'aperçoive que tu es soucieux.

SCÈNE IV

SIMON, DAVE, PAMPHILE

SIMON
Je reviens pour voir ce qu'ils font et ce qu'ils complotent.
DAVE
II ne doute pas en ce moment que tu ne refuses de te marier. Il vient de ruminer tout seul en quelque coin et il espère avoir trouvé une harangue propre à te confondre. Tâche donc de garder ton sang-froid.
PAMPHILE
Pourvu que je le puisse, Dave.
Encore un coup, Pamphile, crois-moi : de tout le jour ton père n'échangera pas avec toi un mot d'explication, si tu veux bien dire que tu épouses.

SCÈNE V

BYRRIA, SIMON, DAVE, PAMPHILE

BYRRIA (à part).
Mon maître m'a commandé de tout quitter aujourd'hui pour observer Pamphile et savoir où il en est de son mariage. C'est pour cela que je viens sur les pas de son père. Voici justement le jeune homme lui-même en compagnie de Dave. A l'œuvre !
SIMON (à part). Les voici tous les deux.
DAVE (à Pamphile). Hé là ! Attention !
SIMON
Pamphile !
DAVE (à Pamphile).
Retourne-toi de son côté, comme si tu étais surpris.
PAMPHILE
Ah ! mon père !
DAVE (à Pamphile). Parfait !
SIMON
J'entends, comme je te l'ai dit, que tu te maries aujourd'hui.
BYRIUA (à part).
Voici le moment critique pour nous. Que va-t-il répondre?
PAMPHILE
En cette occasion, comme en toute autre, tu me trouveras toujours prêt à t'obéir.
BYRRYA Hein!
DAVE (à Pamphile) Le voilà muet.
BYRRIA (à part). Qu'a-t-il dit?
SIMON Tu fais ton devoir en m'accordant de bonne grâce ce que j'exige.
DAVE (à Pamphile). Ai-je dit vrai?
BYRRIA (à part).
Mon maître, à ce que j'entends, est dépossédé de sa femme.
SIMON
Rentre à présent pour ne pas te faire attendre, lorsqu'on aura besoin de toi.
PAMPHILE Je rentre. —
BYRRIA (à part). 425
On ne peut donc compter sur personne en aucune affaire ! Le proverbe est juste : chacun cherche son bien avant celui des autres. Je l'ai vue, moi, cette jeune fille, et je me souviens que je l'ai trouvée belle. Aussi je pardonne presque à Pamphile s'il veut dormir entre ses bras, plutôt que son rival. Je vais faire mon rapport et recevoir pour cette mauvaise nouvelle un mauvais accueil.

SCÈNE VI

DAVE, SIMON

DAVE (à part).
Le bonhomme croit que je lui réserve quelque tour de ma façon et que je suis resté pour cela.
SIMON
Qu'est-ce que Dave dit de cela ?
DAVE Ma foi, rien pour le moment.
SIMON Rien ? Ah !
DAVE Absolument rien.
SIMON
Je m'attendais pourtant...
DAVE
II est trompé dans son attente, je le vois : c'est ce qui vexe mon homme.
SIMON
Es-tu capable de me dire la vérité?
DAVE Rien de plus facile.
SIMON
Est-ce que ce mariage ne le contrarie pas un peu, à cause de sa liaison avec cette étrangère?
DAVE
Aucunement, par Hercule; ou s'il en a du chagrin, c'est l'affaire de deux ou trois jours, tu sais, puis ce sera fini; car il a fait lui-même à ce propos de sages réflexions.
SIMON C'est bien.
DAVE
Tant qu'il lui a été permis et que l'âge le comportait, il a fait l'amour, mais en s'en cachant et en prenant garde d'y compromettre sa réputation, comme il convient à un 415 homme de cœur. A présent, il faut se marier : ses idées sont au mariage.
SIMON
J'ai cru voir qu'il était un peu triste.
DAVE
Ce n'est pas du tout pour cela mais il a une raison de t'en vouloir.
SIMON
Quoi donc?
DAVE
Un enfantillage.
SIMON Mais encore?
DAVE Un rien.
SIMON Dis-le enfin; qu'est-ce?
DAVE
II trouve qu'on a fait les choses trop mesquinement.
SIMON Qui? moi?
DAVE
Toi. « C'est à peine, dit-il, si l'on a dépensé dix drachmes pour le repas. Dirait-on qu'il marie son flls ? Lequel de mes camarades choisirai-je spécialement pour l'inviter à mes noces?» Soit dit entre nous, tu pousses l'économie jusqu'à l'excès. Ce n'est pas bien.
SIMON Tais-toi.
DAVE (à part). Je l'ai piqué.
SIMON
Les choses se feront comme il faut, c'est mon affaire. (A part.) Qu'est-ce que cela signifie? Où veut en venir ce vieux renard? S'il y a quelque machination en train, c'est lui qui en est la cheville ouvrière.

ACTE III

SCÈNE I

MYSIS, SIMON, DAVE, LESBIE, (GLYGÈRE)

MYSIS (à Lesbie).
Par Pollux, c'est bien comme tu dis, Lesbie : on ne trouve guère d'amants fidèles.
SIMON (à Dave). C'est une servante de l'Andrienne, cette femme-là?
DAVE Que dis-tu?
SIMON J'en suis sûr .
MYSIS (à Lesbie). Mais notre Pamphile...
SIMONn Que dit-elle?
MYSIS A gardé sa foi.
SIMON Hein!
DAVE (à part). Si seulement l'un était sourd et que l'autre devînt muette !
MYSIS
Car il a donné l'ordre d'élever l'enfant dont elle accoucherait.
SIMON
O Jupiter, qu'entends-je ! Tout est perdu si elle dit vrai.
LESBIE
C'est un bon naturel que celui du jeune homme dont tu parles.
MYSIS
Excellent. Mais suis-moi dans la maison pour qu'elle n'ait pas à t'attendre.
LESBIE Je te suis.
DAVE (à part).
Comment parer à ce coup-là maintenant?
SIMON
Qu'est-ce à dire? Serait-il assez fou?... D'une étrangère?... Ah ! j'y suis ! Imbécile! n'avoir pas deviné plus tôt!
DAVE (à part).
Qu'est-ce qu'il prétend avoir deviné?
SIMON C'est la première fourberie montée contre moi par ce maraud, un accouchement supposé, pour faire peur à Chrêmes.
GLYCÈRE (dans la coulisse).
Junon Lucine, secours-moi, sauve-moi, je t'en conjure.
SIMON
Oh ! oh ! si vite ! voilà qui est plaisant ! Parce qu'on lui a dit que j'étais devant sa porte, elle se dépêche. Tu n'as guère bien réglé les temps dans la marche de ta pièce.
DAVE
Moi!
SIMON
Est-ee que tes élèves auraient perdu la mémoire ?
DAVE Je ne sais ce que tu veux dire.
SIMON
Si le mariage avait été véritable et que ce maraud m'eût attaqué ainsi à l'improviste, comme il m'aurait fait voir du pays ! Maintenant, c'est à ses risques et périls, moi je vogue dans le port.

SCÈNE II

LESBIE, SIMON, DAVE

LESBIE
Jusqu'à présent, Archylis, je ne vois dans son cas rien que d'ordinaire, rien qui ne présage une heureuse délivrance. Maintenant la première chose à faire est de lui donner un bain; après cela vous lui donnerez à boire ce que j'ai ordonné et la dose que j'ai prescrite. Je reviens dans un moment. (A part.) Par Castor, le voilà père d'un joli petit garçon, ce Pamphile. Que les dieux le lui conservent, puisqu'il a si bon cœur et qu'il s'est conduit en si galant homme envers cette excellente jeune femme!
SIMON
Ce tour-ci, par exemple, comment douter pour peu qu'on te connaisse, qu'il ne soit de ton invention?
DAVE Quel tour donc?
SIMON
Dans la maison, cette femme n'a rien ordonné de ce qu'il fallait à l'accouchée mais dès qu'elle est dehors, elle le crie de la rue à ceux qui sont dedans. O Dave, me méprises-tu à ce point, me crois-tu enfin si facile à duper que tu veuilles me prendre à des pièges si visibles? Mets-y au moins quelque finesse, pour que j'aie au moins l'air d'être à craindre, si je viens à les découvrir.
DAVE (à part).
Pour le coup, si quelqu'un le trompe à présent, c'est lui-même, ce n'est pas moi.
SIMON
Ne t'ai-je pas prévenu? Ne t'ai-je pas menacé, si tu bougeais? En as-tu tenu compte? Qu'y as-tu gagné? M'as-tu fait accroire qu'elle vient de mettre au monde un enfant de Pamphile?
DAVE
Je comprends son erreur, et je vois ce que j'ai à faire.
SIMON
Pourquoi ne dis-tu mot?
DAVE
Que parles-tu de faire accroire? Comme si on ne t'avait pas prévenu qu'il en serait ainsi !
SIMON On m'a prévenu, moi?
DAVE
Allons ! est-ce que tu aurais deviné de toi-même que ce n'était qu'une feinte?
SIMON On se moque de moi.
DAVE
Tu étais prévenu; autrement comment ce soupçon te serait-il venu à l'esprit?
SIMON Comment? Parce que je te connaissais.
DAVE Autant dire que c'est moi qui ai machiné cela.
SIMON J'en suis sûr.
DAVE
Tu ne me connais pas encore bien, Simon.
SIMON Moi ! je ne te...

DAVE Je n'ai pas plus tôt ouvert la bouche que tu t'imagines que je t'en donne à garder.
SIMON J'ai tort.
DAVE Aussi, par Hercule, je n'ose plus souffler mot.
SIMON
II y a une chose que je sais bien, c'est que personne n'a accouché ici.
DAVE
Tu as deviné. Mais on n'en va pas moins tout à l'heure apporter un enfant ici devant ta porte. Je t'avertis dès à présent, maître, que la chose se passera ainsi, pour que tu le saches bien et que tu ne viennes pas me dire plus tard : « Voilà encore un tour, une manigance de Dave. » Je veux absolument t'ôter l'opinion que tu as de moi.
SIMON D'où sais-tu cela?
DAVE
Je l'ai entendu dire et je le crois. Plusieurs raisons concourent à me le faire supposer. D'abord elle s'est dite grosse de Pamphile; cela s'est trouvé faux. Aujourd'hui qu'elle voit faire chez nous des préparatifs de noces, vite elle envoie une servante appeler la sage-femme et lui dire d'apporter avec elle un enfant; car à moins de te faire voir un enfant, il n'y a pas moyen de déranger le mariage.
SIMON
Que dis-tu là? Quand tu t'es aperçu du complot, pourquoi n'en as-tu point parlé tout de suite à Pamphile?
Et qui donc l'a arraché de cette femme, si ce n'est moi ? Car nous savons bien tous avec quelle passion il l'aimait. A présent, il ne demande qu'à se marier. Charge-moi donc à la fin de cette affaire . Toi cependant, continue à travailler à ce mariage, comme tu fais, et j'espère que les dieux nous viendront en aide.
SIMON
Rentre plutôt au logis pour m'y attendre et prépare ce qui est nécessaire. —
SIMON (seul)
II ne m'a pas amené à prêter une foi entière à ce qu'il vient de dire, et pourtant il se pourrait que tout fût vrai. Mais peu m'importe. Le principal, et de beaucoup, c'est que j'ai la parole de mon fils. A présent, je m'en vais trouver Chrêmes et lui demander sa fille pour mon fils. S'il me l'accorde, pourquoi choisir un autre jour et ne pas faire la noce aujourd'hui? Du moment que mon fils a promis, il n'y a pas de doute, s'il refuse, que je ne sois en droit de le contraindre? Mais voici Chrêmes lui-même qui arrive juste à point.

SCÈNE III

SIMON, CHRÊMES

SIMON
Chrêmes, je te donne...
CHRÊMES Ah ! c'est justement toi que je cherchais.
SIMON Et moi, je te cherchais aussi.
CHRÊMES
Tu arrives à souhait. Quelques personnes m'ont abordé, qui prétendaient t'avoir ouï dire que ma fille épousait ton fils aujourd'hui. Je viens voir qui, de ces gens-là, ou de toi, a perdu la tête.
SIMON
Écoute-moi ; deux mots, et tu sauras ce que je désire de toi et ce que tu veux savoir.
CHRÊMES J'écoute ; dis-moi ce que tu veux.
SIMON
Au nom des dieux, Chrêmes, au nom de l'amitié qui nous unit depuis notre enfance et qui n'a fait que croître avec l'âge, au nom de ta fille unique, au nom de mon fils, dont le salut dépend entièrement de toi, aide-moi, je t'en conjure, en cette occasion, et que le mariage se fasse comme il était décidé.
CHRÊMES
Ah ! ne me supplie pas comme si tu avais besoin de prières pour obtenir cela de moi. Crois-tu que je ne sois plus aujourd'hui le même homme qu'au temps où je t'accordais ma fille? Si le mariage peut se faire dans leur intérêt à tous deux, envoie-la chercher; mais s'il doit en résulter pour tous les deux plus de mal que de bien, consulte, je te prie, nos intérêts communs, comme si ma fille était la tienne et que je fusse le père de Pamphile.
SIMON
C'est ainsi que je l'entends et voilà pourquoi je demande, Chrêmes, que le mariage se fasse et je ne te le demanderais pas, si les circonstances mêmes ne m'y engageaient.
CHRÊMES Qu'y a-t-il donc?
SIMON II y a brouille entre Glycère et mon fils.
CHRÊMES J'entends.
SIMON A tel point que j'espère l'arracher de là.
CHRÊMES Illusion !
SIMON C'est comme je te le dis. ,
CHRÊMES
Ou plutôt comme je vais te le dire : brouilleries d'amants, renouvellement d'amour.
SIMON Eh bien ! je t'en prie, prenons les devants, tandis que
nous en avons le temps et que leurs mauvais traitements tiennent en échec sa passion. Marions-les, avant que les coquineries de ces créatures, leurs larmes feintes et leurs artifices leur ramènent ce cœur malade. J'espère qu'il se laissera gagner à l'intimité d'une épouse honnête, Chrêmes, et se tirera aisément de cet abîme de maux.
CHRÊMES
Tu le crois ainsi; mais moi je ne pense pas qu'il le puisse; d'un autre côté, il ne peut pas garder toujours sa maîtresse et moi je ne le souffrirais pas.
SIMON Comment peux-tu savoir cela, si tu n'en as pas fait l'épreuve?
CHRÊMES
Mais en faire l'épreuve sur sa fille, c'est une chose redoutable.
SIMON
C'est-à-dire que tout l'inconvénient se réduit en somme à une séparation, si elle arrive, ce qu'aux dieux ne plaise ! Mais, s'il se corrige, que d'avantages ! Vois un peu : d'abord tu auras rendu un fils à ton ami; puis tu auras un gendre sûr, et ta fille un mari.
CHRÊMES
Eh bien, soit ! Si tu es persuadé que la chose est avantageuse, je ne veux pas être un obstacle à aucune des satisfactions que tu en espères.
SIMON
Tu mérites bien, Chrêmes, la haute estime que j'ai toujours eue pour toi.
CHRÊMES
Mais à propos?
SIMON Quoi?
CHRÊMES Comment sais-tu qu'ils sont brouillés?
SIMON
C'est Dave lui-même, le confident de leurs secrets, qui me l'a dit; et c'est lui qui me conseille de hâter le mariage autant que possible. Crois-tu qu'il le ferait, s'il n'était sûr que mon fils le désire aussi? Tu vas même l'entendre toi-même de sa bouche. Holà ! appelez-moi Dave ici. Mais le voici justement qui sort.

SCÈNE IV

DAVE, SIMON, CHRÊMES

DAVE Je venais te trouver.
SIMON Qu'y a-t-il donc?
DAVE
Pourquoi ne fait-on pas venir la future? Il se fait déjà tard.
SIMON (à Chrêmes).
Tu l'entends? (A Dave.) Je me suis longtemps méfié de toi, Dave. J'avais peur qu'à l'exemple du commun des esclaves, tu ne me jouasses de mauvais tours, à propos des amours de mon fils.
DAVE
Moi? de mauvais tours !
SIMON
Je le croyais, et c'est précisément dans cette crainte que je vous ai caché à tous deux ce que je vais te dire à présent.
DAVE
Qu'est-ce?
SIMON
Tu vas le savoir; car à présent j'ai presque confiance en toi.
DAVE
Enfin, tu me rends justice.
SIMON Ce mariage ne devait pas avoir lieu.
DAVE
Comment ! il ne devait pas...
SIMON Ce n'était qu'une feinte, pour vous sonder.
DAVE Que dis-tu là?
SIMON La pure vérité.
DAVE Voyez un peu ! Je n'ai jamais pu deviner cela. Ah ! quelle finesse!
SIMON Écoute. Je venais de te dire de rentrer, quand ma bonne étoile m'a fait rencontrer Chrêmes.
DAVE (à part). Hum ! Serions-nous perdus?
SIMON Je lui rapporte ce que tu venais de me dire.
DAVE (à part) Qu'entends-je?
SIMON
Je le prie de nous accorder sa fille et à force de prières, je l'obtiens.
DAVE (à part). Je suis mort.
SIMON
Hein ! que dis-tu?
DAVE Je dis : c'est parfait.
SIMON
Plus d'obstacle maintenant de son côté.
CHRÊMES
Je vais seulement jusqu'à chez moi dire qu'on se prépare et je reviens t'en avertir.
SIMON
Maintenant, Dave, je te prie, puisque c'est grâce à toi seul que ce mariage a lieu,..
DAVE Oui, vraiment, à moi seul.
SIMON Tâche désormais de ramener mon fils dans la bonne voie.
DAVE Par Hercule, j'y ferai tous mes efforts.
SIMON Tu le peux, en ce moment où son cœur est plein de dépit.
DAVE Sois tranquille.
SIMON Mais à propos, où est-il lui-même à présent?
DAVE Je serais bien étonné s'il n'était pas à la maison.
SIMON Je vais le trouver et lui dire également ce que je t'ai dit.
DAVE (seul). Je suis anéanti. Qui m'empêche d'aller tout droit d'ici au moulin? Plus de pardon à espérer. J'ai tout brouillé, j'ai trompé mon maître, j'ai embarqué son fils dans le mariage. J'ai si bien travaillé aujourd'hui que la note va se faire contre l'attente de l'un et le gré de l'autre. Ah! les ruses ! Si je m'étais tenu coi, il ne serait rien arrivé de mal. Mais je le vois lui-même. Je suis mort. Que n'ai-je devant moi un abîme pour m'y précipiter?

SCÈNE V

PAMPHILE, DAVE

PAMPHILE
Où est-il, ce scélérat qui m'a perdu?
DAVE (à part), Je suis mort.
PAMPHILE
Je n'ai d'ailleurs que ce que je mérite, je l'avoue, pour avoir été si sot, si imprudent. Aller confier mon sort à un esclave indiscret! Me voilà payé de ma sottise; mais il n'en sera pas quitte ainsi.
DAVE (à part).
Je n'aurai plus rien à craindre de ma vie, j'en suis sûr, si je me tire de ce mauvais pas.
PAMPHILE
Que dire maintenant à mon père? Que je ne veux plus, moi qui tantôt ai promis de me marier? De quel front l'oserais-je? Je ne sais que faire.
DAVE (à part).
Ni moi non plus, et ce n'est pas faute d'y songer. Je vais dire que je trouverai quelque expédient, afin de retarder un peu le châtiment dont je suis menacé.
PAMPHILE (apercevant Dave) Ah !
DAVE (à part) Il m'a vu.
PAMPHILE Oh ça! l'homme de bien, qu'en dis-tu? Vois-tu dans quel déplorable embarras tes conseils m'ont jeté?
DAVE Oui, mais je t'en tirerai.
PAMPHILE Tu m'en tireras?
DAVE
Sans aucun doute, Pamphile.
PAMPHILE Oui, comme tout à l'heure !
DAVE Mieux, j'espère.
PAMPHILE
Ah! le moyen de te croire, pendard? Une affaire si embarrassée et désespérée, tu la rétablirais ! Ah ! comment compter sur toi, qui, d'une situation de tout repos, m'as jeté dans ce mariage? Ne t'avais-je pas dit que cela arriverait?
DAVE
C'est vrai.
PAMPHILE Que mérites-tu?
DAVE
La croix. Mais laisse-moi un peu reprendre mes esprits; je découvrirai bien un moyen.
PAMPHILE
Malheureux que je suis ! Je n'ai pas le loisir de te châtier à mon gré. Car c'est le moment de songer à moi, avant de te punir.

ACTE IV

SCÈNE I

CHARINUS, PAMPHILE, DAVE

CHARINUS
Peut-on croire, peut-on admettre qu'un homme ait tant de méchanceté native qu'il se réjouisse des malheurs des autres et qu'il tire avantage de leurs disgrâces? Ah ! serait-ce vrai? Oui, la pire espèce d'hommes est celle qui n'a un peu de pudeur que pour refuser. Vienne le temps de tenir leurs promesses, alors, mis au pied du mur, ils lèvent le masque ; ils n'osent d'abord, mais la situation les force à se dédire. Ils tiennent alors les discours les plus impudents : « Qui es-tu? que m'es-tu ? pourquoi te céderais-je une femme qui est à moi? Hé! mon plus proche parent, c'est moi-même. » Demandez leur où est la bonne foi : ils n'ont point de honte, alors qu'il faudrait en avoir; lorsqu'il n'en faut point, c'est alors qu'ils en ont. Mais que faire? Aller le trouver? Lui demander raison de cette injure? L'accabler de reproches? Vous n'y gagnerez rien, me dira-t-on. Si, beaucoup : je lui aurai du moins fait de la peine et j'aurai satisfait mon ressentiment.
PAMPHILE
Charinus, si les dieux ne nous viennent en aide, je nous ai perdus tous les deux, sans m'en douter.
CHARINUS
Vraiment, sans t'en douter? Enfin tu as trouvé un prétexte. Tu m'as bien tenu parole.
PAMPHILE
Que veut dire cet « enfin »?
CHARINUS
Prétends-tu m'amuser encore avec tes belles paroles?
PAMPHILE
Qu'est-ce que cela signifie?
CHARINUS
Quand je t'ai eu dit que je l'aimais, tu l'as trouvée de ton goût. Ah ! malheureux que je suis d'avoir jugé de ton cœur par le mien !
PAMPHILE
Tu t'abuses.
CHARINUS
Sans doute ta joie ne t'aurait pas semblé complète, si tu n'avais leurré un pauvre amant, en le berçant d'un faux espoir. Epouse-la.
PAMPHILE
Que je l'épouse ! Ah ! tu ne sais pas dans quels maux je me débats, malheureux, dans quelles angoisses m'ont plongé les conseils de Dave, mon bourreau.
CHARINUS
Qu'y a-t-il d'étonnant, s'il prend exemple sur toi ?
PAMPHILE
Tu ne dirais pas cela si tu me connaissais, ou si tu connaissais mon amour.
CHARINUS
Je sais. Tu as bien tenu tête à ton père tantôt, il en est fâché contre toi, et de tout le jour il n'a pu te contraindre à l'épouser.
PAMPHILE
II n'en est rien, et je vois que tu ne connais pas mes malheurs. Ce mariage ne se préparait pas pour moi, et personne ne songeait à me donner femme.
CHARINUS
Je sais on t'a fait violence... de ton plein gré.
PAMPHILE Attends : tu ne sais pas encore.
CHARINUS Je sais du moins que tu vas l'épouser.
PAMPHILE
Tu es insupportable. Écoute. Il n'a pas cessé un moment d'insister pour que je dise à mon père que j'épouserais, il m'a conseillé, prié, jusqu'à ce qu'enfin il m'ait résolu.
CHARINUS
Qui t'a conseillé cela?
PAMPHILE C'est Dave...
CHARINUS Dave?
PAMPHILE Qui dérange tout.
CHARINUS Pourquoi?
PAMPHILE
Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que les dieux étaient irrités contre moi, puisque je l'ai écouté.
CHARINUS Tu as fait cela, Dave?
DAVE Je l'ai fait.
CHARINUS
Hein ! que dis-tu, maraud? Que les dieux t'exterminent comme tu le mérites ! Ça, dis-moi, si tous ses ennemis avaient voulu l'embarquer dans ce mariage, quel autre conseil lui auraient-ils donné ?
DAVE Je suis déçu, mais non abattu.
CHARINUS Je n'en doute pas.
DAVE
Ce moyen ne m'a pas réussi; j'en essaierai un autre. Crois-tu, parce que les choses ont mal débuté, qu'on ne puisse plus faire tourner cet échec à notre salut?
PAMPHILE Au contraire; je suis sûr que si tu veux t'appliquer, tu me mettras sur les bras deux mariages au lieu d'un.
DAVE
Je suis ton esclave, Pamphile, et à ce titre je dois travailler des pieds et des mains, jour et nuit, et risquer ma tête pour te servir. Mais toi, si l'événement trompe mes calculs, tu dois avoir de l'indulgence. Ce que j'entreprends réussit mal; mais je fais tout ce que je peux. Ou bien trouve mieux toi-même et envoie-moi promener.
PAMPHILE
Je ne demande pas mieux. Replace-moi d'abord dans la situation où tu m'as pris.
DAVE Je le ferai.
PAMPHILE Mais tout de suite.
DAVE
Hum! mais attends : la porte de Glycère a crié.
PAMPHILE Cela n'est pas ton affaire.
DAVE Je cherche.
PAMPHILE
Hein ! tu en es encore là?
DAVE Dans un instant j'aurai trouvé.

SCÈNE II

MYSIS, PAMPHILE, CHARINUS, DAVE

MYSIS
Tout de suite, où qu'il soit, je me charge de le trouver et de l'amener avec moi, ton Pamphile. Seulement, chère âme, ne te tourmente pas.
PAMPHILE Mysis !
MYSIS Qui est-ce? Ah ! Pamphile, je te rencontre fort à propos.
PAMPHILE Qu'y a-t-il?
MYSIS
Ma maîtresse te fait dire, si tu l'aimes, de venir auprès d'elle à l'instant. Elle dit qu'elle veut te voir.
PAMPHILE
Ah ! c'est fait de moi ; mon tourment recommence. Faut-il que tes artifices nous aient mis dans de telles transes, elle et moi ? car, si elle me fait appeler, c'est qu'elle a su qu'un mariage se préparait pour moi.
CHARINUS
Nous qui aurions été si tranquilles de ce côté, si ce drôle l'eût été!
DAVE .
Va, s'il n'a pas de lui-même la tête assez montée, excite-le encore.
MYSIS
Par Pollux, c'est ce mariage; c'est pour cela que la malheureuse est à présent plongée dans le chagrin.
PAMPHILE
Mysis, je te jure par tous les dieux que je ne l'abandonnerai jamais, non, quand je serais sûr d'encourir la haine du genre humain tout entier. Je l'ai recherchée, je l'ai obtenue, nos caractères se conviennent. Foin de ceux qui veulent nous séparer ! Personne ne me l'enlèvera que la mort.
CHARINUS
Je reviens à moi.
PAMPHILE
Non, l'oracle d'Apollon n'est pas plus sûr que celui-là. Si l'on peut faire croire à mon père qu'il n'a pas tenu à moi que ce mariage ne se fasse, j'y consens. Mais si la chose est impossible, je lui ferai savoir, et je n'y aurai pas de peine, que l'obstacle est venu de moi. (A Charinus.) Que penses-tu de moi?
CHARINUS Que tu es à plaindre, tout comme moi.
DAVE Je cherche un expédient.
PAMPHILE
C'est du courage à toi; mais je les connais, tes expédients.
DAVE Tu en verras l'effet, j'en réponds.
PAMPHILE Il me le faut tout de suite.
DAVE Oui, je le tiens à présent.
CHARINUS Qu'est-ce?
DAVE
C'est pour lui et non pour toi que je l'ai trouvé, ne t'y trompe pas.
CHARINUS Cela me suffit.
PAMPHILE
Que comptes-tu faire? dis.
DAVE
J'ai peur que ce jour ne suffise pas pour faire ce que je médite. Aussi ne crois pas que j'aie le loisir de te l'expliquer. Retirez-vous donc tous les deux : vous me gênez.
PAMPHILE
Moi, je vais aller la voir.
DAVE
Et toi, où vas-tu?
CHARINUS
Tu veux que je te dise la vérité?
DAVE
Bien certainement. Il va m'entamer une histoire.
CHARINUS Qu'est-ce que je deviendrai, moi?
DAVE
Ah! tu en as du front! Ne te suffit-il pas que je te fasse gagner tout le temps dont je recule le mariage de Pamphile?
CHARINUS
Mais pourtant, Dave...
DAVE Quoi donc?
CHARINUS -
Si tu pouvais me la faire épouser!
DAVE
Tu es ridicule.
CHARINUS Arrange-toi pour venir ici chez moi, si tu peux quelque chose
A quoi bon aller chez toi ? Je ne puis rien.
CHARINUS Pourtant, si tu trouves...
DAVE
Allons, j'irai.
CHARINUS
A tout événement, je serai chez moi.
DAVE
Toi, Mysis, attends-moi un peu ici, jusqu'à ce que je sorte.
MYSIS Pourquoi?
DAVE Parce qu'il le faut.
MYSIS Hâte-toi alors.
DAVE Je serai ici dans un instant, te dis-je. (Il entre chez Glycère.)

SCÈNE III

MYSIS,DAVE

MYSIS (seule)
Dire qu'on ne peut compter sur rien ! Dieux, je vous prends à témoin : je croyais que notre Pamphile était pour ma maîtresse le bien suprême, un ami, un amant, un époux toujours prêt à la protéger en toute circonstance; et, au contraire, quel tourment il cause en ce moment à la pauvre enfant ! On peut bien dire qu'il lui fait plus de mal aujourd'hui qu'il ne lui a jamais fait de bien. Mais voilà Dave qui sort. Hé! qu'est-ce là, mon cher? je te prie. Où portes-tu l'enfant? .
DAVE A présent, Mysis, j'ai besoin pour notre affaire que tu déploies ta malice et ta finesse.
MYSIS
Quelle affaire entreprends tu donc?

DAVE
Prends-moi vite cet enfant et dépose-le devant notre porte.
MYSIS A terre? dis-moi.
DAVE
Prends ici sur l'autel une poignée de verveine, et couche-le dessus.
MYSIS
Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même?
DAVE
Parce que, si par hasard il me faut jurer à mon maître que je ne l'ai pas mis là, je veux pouvoir le faire en conscience.
MYSIS
J'entends; mais c'est du nouveau, ce scrupule qui te prend aujourd'hui. Donne.
DAVE
Remue-toi un peu plus vite, que je te dise ensuite ce que je veux faire. O Jupiter !
MYSIS Qu'y a-t-il?
DAVE Le père de la future qui survient. Je renonce au projet que j'avais formé d'abord.
MYSIS Je ne vois goutte en ce que tu dis.
DAVE
Je vais faire semblant de venir moi aussi de ce côté, par la droite. Toi, prends soin d'aider à la lettre, quand ce sera nécessaire.
MYSIS
Je ne comprends rien à ton manège; mais si je puis vous être bonne à quelque chose, comme tu y vois plus clair que moi, je resterai, pour ne pas mettre obstacle à vos affaires.

SCENE V

CHRÊMES, MYSIS, DAVE

CHRÊMES (à part).
Je reviens. J'ai préparé ce qu'il faut pour les noces de ma fille, et je vais dire qu'on l'envoie chercher. Mais que vois-je? C'est un enfant, ma foi. (A Mysis) Femme, est-ce toi qui l'as déposé là?
MYSIS (à part). Où est-il passé?
CHRÊMES
Tu ne me réponds pas?
MYSIS (à part).
Je ne le vois nulle part. Malheureuse ! il m'a plantée là et il a décampé.
DAVE
Grands dieux ! Quelle presse au marché ! que de gens qui se disputent ! et puis comme les vivres sont chers ! (A part.) Que dire encore? Je ne trouve plus rien.
MYSIS
Pourquoi, je te prie, m'as-tu laissée seule?
DAVE
Oh! oh! voilà bien une autre histoire ! Cà, Mysis, d'où vient cet enfant? Qui l'a apporté ici?
MYSIS Perds-tu la tête de me faire cette question ?
DAVE A qui la faire donc? Je ne vois ici que toi.
CHRÊMES (à part), Je me demande d'où il vient.
DAVE Me diras-tu ce que je te demande?
MYSIS (effrayée). Ah!
DAVE (tout bas). Passe à droite.
MYSIS Tu es fou, n'est-ce pas toi-même?
DAVE
Si tu souffles un seul mot au delà de ce que je te demande, gare à toi ! Tu réponds mal à ma question « d'où ? est-il? » Réponds tout haut.
MYSIS De chez nous.
DAVE
Ah ! ah ! Au fait, cette impudence n'a rien d'étonnant de la part d'une courtisane.
CHRÊMES (à part). Cette fille est de chez l'Andrienne, à ce que je vois,
DAVE (à Mysis)
Pensez-vous que nous soyons des gens faits pour être joués de la sorte par vous autres?
CHRÊMES (à part). Je suis arrivé à propos.
DAVE
Allons dépêche-toi d'enlever l'enfant de notre porte. (Bas.) Ne bouge pas, garde-toi de faire un pas hors de ta place.
MYSIS
Que les dieux te confondent pour faire une telle peur à une pauvre femme !
DAVE
Est-ce à toi que je parle, ou non?
MYSISQue veux-tu?
DAVE
Tu le demandes encore? Voyons, de qui est l'enfant que tu as déposé là? Réponds-moi.
MYSIS Ne le sais-tu pas?
DAVE
Laisse-là ce que je sais, et dis ce que je demande.
MYSIS
II est de vous. De qui, nous? De Pamphile.
DAVE
Hein ! quoi ! de Pamphile?
MYSIS
Eh bien! n'est-ce pas la vérité?
CHRÊMES (à part).
Ce n'est pas sans raison que j'ai toujours eu de la répugnance pour ce mariage.
DAVE C'est une calomnie qu'il faut punir,
MYSIS Qu'as-tu à crier?
DAVE
Un enfant que j'ai vu, moi, apporter chez vous hier au soir !
MYSIS L'impudent personnage !
DAVE
C'est vrai : j'ai vu Canthara avec un paquet sous sa robe.
MYSIS
Grâce aux dieux, par Pollux, il y avait plusieurs femmes libres présentes à l'accouchement.
DAVE
Certainement ta maîtresse ne connaît pas celui qu'elle prétend ainsi tromper. « Chrêmes, a-t-elle pensé, voyant un enfant exposé devant leur porte, ne donnera pas sa fille. » II la donnera par Hercule d'autant plus volontiers.
CHRÊMES (à part). Non, par Hercule, il ne la donnera pas.
DAVE
Et maintenant, je te préviens d'une chose : si tu n'enlèves pas le marmot, je vais le rouler au milieu du chemin et t'y rouler, toi aussi, dans la boue.
MYSIS
Par Pollux, tu es ivre.
DAVE
Une fourberie en amène une autre : j'entends déjà murmurer que c'est une citoyenne d'Athènes.
CHRÊMES (à part). Hein!
DAVE
Qu'il sera contraint par la loi de l'épouser.
MYSIS
Eh bien ! je te prie, est-ce qu'elle ne l'est pas, citoyenne ?
CHRÊMES (à part).
J'ai failli tomber sans le savoir dans une aventure qui aurait prêté à rire.
DAVE Qui parle ici? O Chrêmes, tu arrives à propos. Ecoute.
CHRÊMES J'ai déjà tout entendu.
DAVE
Tout ce que nous avons dit?
CHRÊMES
Oui, te dis-je, depuis le commencement.
DAVE
Tu as entendu, vraiment? Hein ! quelles scélérates ! En voici une qu'il faudrait enlever d'ici à l'instant et mener à la torture. C'est l'homme que voici que tu joues, et non Dave, ne t'y trompe point.
MYSIS
Malheureuse que je suis! Par Pollux, je n'ai rien dit de faux, bon vieillard.
CHRÊMES
Je sais à quoi m'en tenir. (A Dave) Simon est-il chez lui?
DAVE
Oui. (Chrêmes entre chez Simon.)
MYSIS (à Dave qui veut lui prendre la main.) Ne me touche pas, scélérat. Par Pollux, si je ne dis pas tout à Glycère...
DAVE
Eh ! sotte que tu es, tu ne sais pas ce que nous avons fait?
MYSIS
Comment le saurais-je?
DAVE
C'est le beau-père. Il n'y avait pas d'autre moyen de lui faire savoir ce que nous voulions.
MYSIS
Tu aurais dû me prévenir.
DAVE Crois-tu qu'il y ait peu de différence entre une action spontanée, naturelle et une action concertée?

SCÈNE V

CRITON, MYSIS, DAVE

CRI TON (à part)
C'est dans cette rue, m'a-t-on dit, qu'habitait Chrysis, qui a mieux aimé s'enrichir ici malhonnêtement que de vivre pauvre et honnête dans son pays. Par sa mort, c'est à moi que ses biens reviennent légalement. Mais voici des gens à qui je peux m'informer. Je vous salue.
MYSIS (à part).
Grands dieux ! que vois-je? N'est-ce pas là Criton, le cousin de Chrysis? C'est lui.
CRITON Ah ! Mysis, bonjour.
MYSIS
Je te salue, Criton.
CRITON Eh bien ! cette pauvre Chrysis? Hein !
MYSIS
Par Pollux, nous sommes bien malheureuses de l'avoir perdue.
CRITON
Et vous autres, comment vivez vous ici ? Cela va t il un peu?
MYSIS
Nous? On fait comme on peut, dit-on, quand cela ne va pas comme on veut.
CRITON
Et Glycère? A-t-elle enfin retrouvé ses parents ici?
MYSIS Plût aux dieux !
CRITON
Quoi !pas encore? Alors je suis venu ici bien mal à propos. Par Pollux, si je l'avais su, je n'y aurais jamais mis les pieds. On a toujours dit qu'elle était la sœur de Chrysis, elle a toujours passé pour telle, elle est en possession de son bien. Maintenant, irai-je poursuivre un procès, moi qui suis étranger? Ce ne serait ni facile, ni utile, si j'en crois l'exemple d'autrui. D'ailleurs je présume qu'elle a déjà quelque ami, quelque protecteur; car elle était déjà grandelette quand elle est partie de chez nous. On criera que je suis un imposteur, un mendiant qui court les héritages et puis, je n'ai pas envie de la dépouiller.
MYSIS
Ah! le brave homme! En vérité, Criton, tu n'as pas changé.
CRITON
Puisque je suis ici, mène-moi chez elle, que je la voie.
MYSIS Très volontiers.
DAVE
Je vais les suivre. Je ne veux pas que le vieux me voie en te moment.

ACTE V

SCÈNE I

CHRÊMES, SIMON

CHRÊMES
C'est assez, Simon, c'est assez mettre mon amitié à l'épreuve, c'est assez du risque que j'ai couru, n'insiste pas davantage. Dans mon désir de t'obliger, j'ai presque joué la vie de ma fille.
SIMON
Au contraire, j'insiste plus que jamais, Chrêmes, et je te conjure de ratifier effectivement l'obligeante promesse que tu m'as donnée tantôt.
CHRÊMES
Vois combien ton désir te rend injuste. Pourvu que tu arrives à tes fins, tu oublies que ta bonté a ses limites et tu ne réfléchis pas à ce que tu demandes. Si tu y réfléchissais, tu cesserais aussitôt de m'excéder de prières déraisonnables.
SIMON Déraisonnables! en quoi?
CHRÊMES
Comment ! tu le demandes ! Tu m'as déterminé à donner ma fille à un jeune fou dont le cœur est pris ailleurs et qui a horreur du mariage et cela au risque de voir le désaccord à leur foyer mal assuré. Tu voulais que je guérisse ton fils aux dépens du repos et du bonheur de mon enfant, j'ai cédé, je m'y suis prêté, tant que les circonstances l'ont permis. Elles ne le permettent plus ; prends-en ton parti. On dit qu'elle est citoyenne d'Athènes, il y a un enfant. Laisse-nous en paix.
SIMON
Je t'en prie, au nom des dieux, ne te laisse pas aller à croire ces créatures qui ont tout intérêt à faire passer mon fils pour un débauché fieffé. C'est pour rompre le mariage qu'elles ont imaginé et mis en œuvre tout cela. Quand le motif qui les fait agir leur sera ôté, elle se tiendront tranquilles.
CHRÊMES
Tu t'abuses : j'ai vu moi-même la servante se disputer avec Dave.
SIMON
Je sais.
CHRÊMES
Mais pour tout de bon, et lorsque ni l'un ni l'autre n'avaient pressenti ma présence.
SIMON
Je le crois. Dave m'avait prévenu tantôt qu'elles joueraient cette comédie et je ne sais pourquoi j'ai oublié ce matin de t'en parler, comme j'en avais l'intention.

SCÈNE II

DAVE, CHREMES, SIMON, DROMON

DAVE (sortant de chez Glycère, sans voir Simon et Chrêmes) A présent vous pouvez être tranquilles, c'est moi qui vous le dis.
CHRÊMES
Tiens, le voilà, ton Dave.
SIMON
D'où sort-il?
DAVE (continuant) Comptez sur moi et sur l'étranger.
SIMON
Qu'y a-t-il encore de nouveau?
DAVE
Je n'ai jamais vu conjoncture plus heureuse : l'homme, son arrivée, le moment, tout est à propos.
SIMON Le coquin ! De qui parle-t-il?
DAVE
Nous voilà maintenant au port.
SIMON
Je vais lui parler.
DAVE (à part) Mon maître ! Que faire?
SIMON
Ah ! bonjour, l'homme de bien !
DAVE Ah ! c'est Simon, c'est notre bon Chrêmes. Tout est prêt maintenant chez nous.
SIMON
Tu t'en es bien occupé.
DAVE
Tu peux faire venir la future, quand il te plaira.
SIMON
C'est très bien; il ne manque plus que cela en efïet. Maintenant réponds à ma question : qu'as-tu à faire dans cette maison-là?
DAVE
Moi?
SIMON
Toi.
DAVE Moi?
SIMON
Oui, toi.
DAVE
Je ne fais que d'y entrer.
SIMON Comme si je lui demandais depuis quand.
DAVE En compagnie de ton fils.
SIMON
Est ce que Pamphile est là dedans? Ah ! je suis au supplice. Eh quoi, bourreau, ne m'avais tu pas dit qu'ils étaient brouillés?
DAVE Ils le sont.
SIMON
Que fait-il donc chez elle?
CHRÊMES Que veux-tu qu'il y fasse? Il se dispute avec elle.
DAVE
Non, Chrêmes; mais écoute une chose qui va t'indigner. Il vient d'arriver un vieillard que je ne connais pas, — il est là, — plein d'assurance et de finesse. Sa figure dénote un homme du plus grand mérite. Sa physionomie respire une gravité austère et ses paroles, la bonne foi.
SIMON Que viens-tu nous conter?
DAVE Pas autre chose que ce que je lui ai entendu dire.
SIMON Que dit-il enfin?
DAVE
Qu'il sait que Glycère est citoyenne d'Athènes.
SIMON
Hein ! Dromon, Dromon !
DAVE Qu'y a-t-il? !
SIMON Dromon
DAVE Ecoute
SIMON Si tu ajoutes un seul mot... Dromon.
DAVE Écoute, je t'en prie.
DROMON
Que me veux-tu !
SIMON
Enlève-moi ce drôle au plus vite, et porte-le au logis.
DROMON Qui ?
SIMON Dave
DAVE Pourquoi ?
SIMON Parceque cela me plait. Enlève, te dis je.
DAVE Qu'est-ce que j'ai fait?

SIMON Enlève

DAVE Si tu découvres que j'aie menti d'un seul mot, tue-moi.
SIMON Je n'écoute rien. Je vais te faire secouer.
DAVE
Quand même j'aurais dit vrai?
SIMON
Quand même. Garrotte le et tiens le sous bonne garde et attache-lui les quatre pattes, entends-tu? Va maintenant. Par Pollux, si les dieux me prêtent vie, je te ferai voir aujourd'hui ce qu'on risque à tromper son maître et à lui, de tromper son père.
CHRÊMES
Ah ! ne t'emporte pas si fort.
SIMON O Chrêmes ! Voilà comme nos fils nous respectent ! Ne me plains-tu pas? Prendre tant de peine pour un tel fils! -- Allons, Pamphile, sors, Pamphile. N'as-tu pas de honte ?

SCÈNE III

PAMPHILE, SIMON, CHRÊMES

PAMPHILE
Qui me demande? Je suis perdu : c'est mon père.
SIMON
Que dis-tu, le plus...?
CHRÊMES Ah ! dis-lui plutôt ce dont il s'agit, et laisse-là les injures.
SIMON
Comme si l'on pouvait à présent être trop sévère pour lui! Tu prétends donc que Glycère est citoyenne?
PAMPHILE
On le dit.
SIMON
On le dit! 0 comble de l'impudence! Songe-t-il à ce qu'il dit ? a-t-il regret de ce qu'il a fait? Voit-on sur son visage la moindre rougeur de honte? Être l'esclave de sa passion jusqu'à vouloir, au mépris des coutumes nationales, de la loi, de la volonté d'un père, se dëshonorer en épousant cette créature !
PAMPHILE
Que je suis malheureux !
SIMON
Ah ! c'est à cette heure seulement que tu t'en aperçois, Pamphile? C'est le jour où tu t'es mis en tête de satisfaire ta passion à tout prix, c'est ce jour-là que cette parole s'appliquait vraiment à toi. Mais moi, pourquoi me tourmenter, me ronger le cœur, troubler mes vieux jours par ses folies? Est-ce à moi de porter la peine de ses fautes? Non, certes, qu'il la prenne, qu'il s'en aille, qu'il vive avec elle!
PAMPHILE
Cher père !
SIMON
Eh bien ! quoi, cher père ! comme si tu en avais besoin de ce père ! Maison, femme, enfants, tu t'es procuré tout cela en dépit de ton père; on a amené des gens pour dire qu'elle est citoyenne. Triomphe à ton aise.
PAMPHILE
Père, me permets-tu de dire deux mots?
SIMON
Que me diras-tu?
CHRÊMES
Malgré tout, Simon, écoute-le.
SIMON
Moi l'écouter! Que peut-il dire, Chrêmes?
CHRÉMES
Mais enfin laisse-le parler.
SIMON
Allons, qu'il parle ! je le veux bien.
PAMPHILE
J'avoue que j'aime cette femme. Si c'est là une faute, je la confesse aussi. Je m'abandonne à toi, père. Impose-moi tel sacrifice qu'il te plaira; commande. Veux-tu que je me marie? que je renonce à elle? Je m'y résignerai comme je pourrai. Je ne te demande qu'une chose, c'est de ne pas croire que j'aie suborné ce vieillard. Permets que je me justifie et que je l'amene ici en ta présence.
SIMON
Que tu me l'amènes !
PAMPHILE
Permets-le, mon père.
CHREMES Sa demande est juste : consens.
PAMPHII.E
Laisse-toi fléchir.
SIMON
Soit, tout ce qu'on voudra, Chrêmes, pourvu que je ne découvre point qu'il me trompe.
CHRÊMES
Quelle que soit la grandeur de la faute, une légère expiation suffit à un père

SCÈNE IV

CRITON, CHRÊMES, SIMON, PAMPHILE

CRITON (à Pamphile)
Cesse de me prier. Une seule de ces raisons suffit pour me décider : la sympathie que j'ai pour toi, la vérité, et le bien que je veux à Glycère elle-même.
CHRÊMES N'est ce pas Criton d'Andros que je vois ? Sûrement, c'est lui.
CRITON
Je te salue, Chrêmes.
CHRÊMES Qu'est-ce qui t'amène à Athènes? On ne t'y voit guère.
CRITON Une occasion. Mais est-ce là Simon?
CHRÊMES
C'est lui.
CRITON
Tu m'as fait demander, Simon?
SIMON Ah ! ah ! c'est toi qui prétends que Glycère est citoyenne d'Athènes?
CRITON
Et toi, tu soutiens que non?
SIMON
C'est avec de telles idées que tu viens ici !
CRITON
Quelles idées?
SIMON
Tu le demandes? Crois-tu pouvoir faire ce métier impunément ? Tu viendras ici pour attirer dans le piège des jeunes gens sans expérience, élevés en hommes libres? Tu viendras par tes sollicitations et tes promesses séduire leurs esprits?
CRITON
Es-tu dans ton bon sens?
SIMON Et cimenter par le mariage des amours de courtisane?
PAMPHILE Je suis perdu : j'ai peur que l'étranger ne lui tienne pas tête.
CHREMES
Si tu le connaissais mieux, Simon, tu n'aurais pas une pareille idée : c'est un honnête homme.
SIMON
Lui, un honnête homme? Et d'où vient qu'il arrive à point nommé, le jour mt'ine tics noces, lui qu'on n'a jamais vu ici? Et il faudrait vraiment avoir confiance en lui, Chrêmes?
PAMPHILK (à part),
Si je ne craignais mon pire, j'aurais une bonne réponse à suggérer 5 l'étranger, pour soutenir son dire.
SIMON CHITON
Imposteur ! Hein!
CHRÊMES
Voilà comme i) est, Criton; ne fais pas attention.
Qu'il soit ce qu'il voudra. S'il continue à me dire tout ce "° qu'il lui plaît, il entendra des choses qui ne lui plairont pas. Suis-je l'auteur de tes ennuis? En quoi m 'intéressent-ils? N;e saurais-tu supporter ton mal avec calme? Quant à ce que je dis, on peut s'assurer à l'instant si j'ai été bien ou mal informé. 11 y a longtemps de cela, un Athénien fut jeté par un naufrage sur la côte d'Andros, et avec lui cette jeune fille, encore toute petite. Dans son dénû- "* ment, le hasard veut qu'il s'adresse d'abord au père de Chrysis.
SIMON
Voilà le conte qui commence.
CHRÊMES
Laisse-le dire.
CRITON
Va-t-il m'interrompre ainsi?
CHRÊMES Continue.
CRITON
Cet homme qui je reçut était mon parent. C'est chez lui que j'appris de la bouche de son hôte qu'il était Athénien. Il mourut dans cette maison.
CHRÊMES
Son nom?
CRITON
Te dire son nom, si vite?...
PAMPHILE
Ah ! c'est fait de moi.
CRITON
Par Hercule, je crois bien que c'était Phania. Ce dont je suis sûr, c'est qu'il se disait de Rhamnunte.
CHRÉMÈS
O Jupiter !
CRITON
Ce que je dis là, Chrêmes, beaucoup d'autres à Andros l'ont entendu comme moi.
CHRÊMES
Plaise aux dieux que ce suit ce que j'espère ! Mais dis-moi, cette enfant, disait-il qu'elle fût à lui?
CRITON Non.
CHRÊMES A qui donc?
CRITON
A son frère.
CHRÊMES
Plus de doute : c'est ma fille.
CRITON Que dis-tu?
SIMON (à Chrêmes). Que dis-tu, toi?
PAMPHILE (à part). Ouvre tes oreilles, Pamphile.
SIMON Qui te le fait croire?
CHRÊMES
Ce Phania était mon frère.
SIMON
Je le sais; je l'ai connu.
CHRÉMÈS
II était parti d'ici, pour fuir la guerre et me rejoindre en Asie; il n'osa laisser ici cette enfant. Depuis, c'est la première fois que j'entends dire ce qu'il est devenu.
PAMPHILE
Je ne me possède plus, tant le cœur me bat de crainte, d'espérance et de joie, dans la surprise d'un bonheur si grand, si inespéré.
SIMON En vérité, je suis ravi, pour plus d'une raison, qu'elle se trouve être ta fille.
PAMPHILE
Je le crois, mon père.
CHRÊMES Mais il me reste encore un scrupule qui me tourmente.
PAMPHILE (à part).
Tu mérites bien d'être tourmenté avec ton scrupule, insupportable bonhomme : tu cherches un nœud dans un jonc.
CRITON Quel est ce scrupule?
CHRÊMES
Le nom ne s'accorde pas avec le sien.
CRITON Par Hercule, elle en avait un autre, étant petite.
CHRÊMES
Lequel, Criton? t'en souviens-tu?
CRITON Je le cherche.
PAMPHILE (à part).
Soufïrirai-je que son défaut de mémoire fasse obstacle à mon bonheur, quand j'ai le remède à ma disposition? (Haut.) Hé ! Chrêmes, le nom que tu demandes, c'est Pasibule.
CHRÊMES C'est cela même.
CRITONC'est cela.
PAMPHILE Je l'ai entendu mille fois de sa propre bouche.
SIMON
Je pense, Chrêmes, que tu ne doutes pas de la joie que nous éprouvons tous.
CHRÊMES
Les dieux m'en sont témoins : je n'en doute pas.
PAMPHILE
Pour ce qui reste, mon père...
SIMON
Ce qui arrive a suffi pour me raccommoder tout de suite avec toi.
PAMPHILE
O l'aimable père ! Quant à ma femme, comme je l'ai, je la garde. Chrêmes n'y change rien?
CHRÊMES
Rien de plus juste, à moins que ton père ne soit d'un autre avis.
PAMPHILE Sans doute.
SIMON J'y donne les mains.
CHRÊMES Pamphile, la dot est de dix talents.
PAMPHILE J'accepte.
CHRÊMES
Je cours chez ma fille. Ça, viens avec moi, Criton; car je pense qu'elle ne me connaît pas.
SIMON Pourquoi ne la fais-tu pas transporter ici ?
PAMP1III.E
Excellente idée ! Je vais charger Dave de le faire.
SIMON
Impossible.
PAMPHILE
Comment ?
SIMON
Parce qu'il a d'autres affaires qui le touchent de plus près, et plus importantes.
PAMPHILE Lesquelles?
SIMON Il est attaché.
PAMPH1LE Ah père, ce n'est pas bien !
SIMON
J'ai pourtant commandé qu'on l'attachât bien.
PAMPHILE
Fais-le détacher, je t'en prie.
SIMON Allons, soit !
PAMPHILE Mais tout de suite.
SIMON
J'y vais.
PAMPH1LE
O l'heureux jour ! le beau jour !

SCÈNE V

CHARINUS, PAMPHILE

CHARINUS (à part). Je viens voir ce que fait Pamphile. Tiens ! le voici.
PAMPHILE
On pourrait croire que je ne crois pas ce que je vais dire; mais il me plaît à cette heure de le tenir pour vrai. Je prétends que, si les dieux sont immortels, c'est parce que leurs plaisirs sont inaltérables; car je me tiens pour immortel, si aucun chagrin ne vient se mêler à ma joie. Mais qui souhaiterais-je le plus de rencontrer en ce moment, pour lui raconter ce qui rn'arriveî
CHARINUS (à part), D'où lui vient cette allégresse?
PAMPHILE
J'aperçois Dave. Je ne pouvais pas mieux rencontrer; car je suis sur que personne ne prendra une part aussi complète à ma joie.

SCÈNE VI

DAVE, PAMPHILE, CHARINUS

DAVE
Où est donc mon Pamphile?
PAMPHILE Dave!
DAVE Qui est-ce?
PAMPHILE C'est moi.
DAVE Ah ! Pamphile.
PAMPHILE Tu ne sais pas ce qui m'est arrivé.
DAVE Non, mais je sais ce qui m'est arrivé, à moi.
PAMPHILE Et moi aussi.
DAVE
C'est toujours comme cela : tu as appris le mal qui m'a frappé plus vite que moi le bien qui t'est venu.
PAMPHILE
Ma Glycère a retrouvé ses parents.
DAVE Ah ! quel bonheur !
CHARINUS (à part). Hein?
PAMPHILE
Son père est notre meilleur ami.
DAVE Qui est-ce?
PAMPHILE Chrêmes.
DAVE A merveille !
PAMPHILE Rien ne s'oppose plus à ce que je l'épouse.
CHARINUS (à part). Est-ce qu'il rêve ce qu'il souhaitait éveillé?
PAMPHILE
Quant à l'enfant, Dave...
DAVE
Suffit. Tu es l'enfant chéri des dieux .
CHARINUS Je suis sauvé, si cela est vrai. Parlons-lui.
PAMPHILE
Qui va là? Charinus, tu m'arrives au bon moment.
CHARINUS Mes compliments.
PHAMPHILE Tu as entendu?

CHARINUS
Tout. Allons, maintenant que tu es heureux, songe à moi. Chrêmes est à toi, à présent; je suis sûr qu'il fera ce que tu voudras.
PAMPHILE
Je ne l'oublie pas. Mais il serait trop long d'attendre sa sortie. Suis-moi par ici, il est chez Glycère en ce moment. Toi, Dave, retourne à la maison. Hâte-toi de faire venir des gens pour la transporter. Pourquoi ne bouges-tu pas? Qui attends-tu?
DAVE
J'y vais. (Aux spectateurs.) N'attendez pas qu'ils sortent et reviennent ici. C'est à l'intérieur que se feront les accords et les arrangements qui restent à prendre.
Applaudissez.

LE CHANTEUR

AUTRE DÉNOUEMENT DE L'ANDRIENNE (Apocryphe.)

SCÈNE VII

PAMPHILE, CHARINUS, CHRÊMES, DAVE

PAMPHILË
Je t'attendais ; j'ai à te parler de quelque chose qui te concerne. Je n'ai pas voulu que tu puisses dire que j'ai oublié ta seconde fille. Je crois t'avoir trouvé un gendre digne d'elle et de toi.
CHARINUS
Je suis mort, Dave : c'est mon amour et ma vie qui se décident en ce moment.
CHRÊMES
Je connais fort bien le parti que tu me proposes, Pamphile, mais je l'ai refusé.
CHARINUS Je me meurs, Dave. Ah ! attends. Je suis mort.
CHRÊMES
Et la raison pour laquelle j'ai refusé, je vais te la dire. Ce n'est pas que cette alliance me déplût absolument.
CHARINUS
Ah!
DAVE
Tais-toi.
CHRÊMES
Mais c'est que je ne voulais pas que l'amitié qui nous lie de père en fils passât diminuée à nos enfants; je voulais au contraire l'augmenter. Maintenant que mon bien et les circonstances me permettent de vous satisfaire tous les deux, je lui donne ma fille.
PAMPHILE Voilà qui est bien !
DAVE
Approche et remercie-le.
CHARINUS
Je te salue, Chrêmes, le plus bienveillant de tous mes amis. Maintenant je ne me réjouis pas moins d'avoir découvert quels étaient avant ce moment tes sentiments à mon égard que d'obtenir à présent ce que je souhaite ls de toi.
CHRÊMES
Où que tu tournes les yeux, Charinus, tu verras toi-même la sympathie que j'aurai désormais pour toi.
PAMPHILE
Tu peux en juger d'après moi.
CHARINUS
J'étais un étranger pour toi, mais je savais quel homme tu étais.
CHRÊMES
L'affaire est entendue. Je te donne ma fllle Philumène avec six talents de dot.

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