De la colère

par

SENEQUE

Panckoucke

1860

Les notes sont de l'édition de la librairie Hachette de 1861

 

 

LIVRE I

I. Vous exigez de moi, Novatus (1), que je traite par écrit des moyens de guérir la colère; et je vous applaudis d'avoir craint particulièrement cette passion, de toutes la plus hideuse et la plus effrénée. Les autres, en effet, ont encore un reste de calme et de sang-froid: celle-ci n'est qu'impétuosité; toute à l'élan de son irritation, ivre de guerre, de sang, de supplices; sans souci d'elle-même, pourvu qu'elle nuise à son ennemi; se ruant sur les épées nues, et avide de vengeances (2) qui appelleront un vengeur. Aussi quelques sages l'ont-ils définie une courte folie (3). Car, non moins impuissante à se maîtriser, elle oublie toute décence, méconnaît les noeuds les plus saints; opiniâtre, acharnée à son but, sourde aux conseils et à la raison, elle s'emporte pour de vains motifs, incapable de discerner le juste et le vrai; semblable enfin à ces ruines qui se brisent sur ce qu'elles écrasent. Pour vous convaincre que l'homme ainsi dominé n'a plus sa raison, observez l'attitude de toute sa personne: de même que certains délires ont pour signes certains le visage audacieux et menaçant, le front rembruni, l'air farouche, la démarche précipitée, des mains qui se crispent, le teint qui s'altère, une respiration fréquente et convulsive, tel paraît l'homme dans la colère (4). Ses yeux s'enflamment, étincellent; son visage devient tout de feu; le sang pressé vers son coeur bout et s'élève avec violence; ses lèvres tremblent, ses dents se serrent; ses cheveux se dressent et se hérissent; sa respiration se fait jour avec peine et en sifflant; ses articulations craquent en se tordant; il gémit, il rugit; ses paroles entrecoupées s'embarrassent; à tout instant ses mains se frappent, ses pieds trépignent, tout son corps est agité, tout son être exhale la menace: hideux et repoussant spectacle de l'homme qui gonfle et décompose son visage. On doute, à cette vue, si un tel vice est plus odieux que difforme. Les autres passions peuvent se cacher, se nourrir en secret la colère se fait jour et perce à travers la physionomie; plus elle est forte, plus elle éclate à découvert. Voyez tous les animaux; leurs mouvements hostiles s'annoncent par des signes précurseurs; tous leurs membres sortent du calme de leur attitude ordinaire, et leur férocité s'exalte encore. Le sanglier écume; il aiguise sa dent meurtrière; le taureau frappe l'air de ses cornes et fait voler le sable sous ses pieds; le lion pousse un sourd rugissement; le cou du serpent se gonfle de courroux; l'aspect seul du chien atteint de la rage, fait horreur. Il n'est point d'animal si terrible, si malfaisant, qui ne montre encore, dès que la colère le possède, un surcroît de férocité. Je sais qu'en général les affections de l'âme se déguisent avec peine: l'incontinence, la peur, la témérité ont leurs indices et peuvent se faire pressentir; car nulle pensée n'agite vivement l'intérieur de l'homme, sans que l'émotion passe jusqu'à son visage. Quel est donc ici le trait distinctif? Si les autres passions se montrent, la colère éclate.

(1) Celui des frères de Sénèque qui, par suite d'adoption, prit le nom de Junius Gallio, et au tribunal duquel saint Paul fut amené par les Juifs.

(2) Voir liv. II, xxxvi. Ruat vel in me, dummodo in fratrem runt.(Seneq. Thyeste,v. 190). Tombe sur moi le ciel pourvu que je me venge! Il est beau de mourir après ses ennemis. (Corneille. Rodog.V, sc. i.) Felix jacet, quicumque quos odit premit.(Senec. Hereul. Œteus.) Et qui tue en mourant doit mourir satisfait. (Rotrou.)

(3) . Iratum ab insano non nisi tempore distare.Cato major. Ira furor brevis est.Horace.

(4) Imité par saint Basile dans son homélie sur le même sujet.

II. Veut-on maintenant considérer ses effets destructeurs? jamais fléau ne coûta plus à l'humanité: meurtres, empoisonnements, turpitudes réciproques des deux parties adverses, villes saccagées, nations entières anéanties, leurs chefs vendus à l'encan, la torche incendiaire portée dans les maisons, puis hors des murs des cités, et propageant au loin avec ses tristes lueurs des vengeances impitoyables; voilà ses oeuvres. Cherchez ces cités jadis si fameuses, et dont à peine on reconnaît la place: qui les a renversées? la colère. Voyez ces solitudes désolées, et, sur des espaces immenses, vides de toute habitation: c'est la colère qui les a faites. Contemplez tous ces grands personnages, transmis à notre souvenir "comme exemples d'un fatal destin: la colère frappe l'un dans son lit, la colère égorge l'autre sur le siège inviolable du banquet; elle immole un magistrat (1) en plein forum et devant les tables de la loi, force un père à livrer son sang au poignard d'un fils parricide, un roi à présenter la gorge au fer d'un esclave, un autre à mourir les membres étendus sur une croix. Et encore ne raconté-je là que des catastrophes individuelles? Que sera-ce si, de ces victimes isolées, vos yeux se reportent sur des assemblées entières massacrées, sur toute une population abandonnée au glaive du soldat, sur des nations proscrites en masse et vouées à la mort --- comme ayant renoncé à la tutelle de Rome ou bravé son autorité? Qu'on m'explique aussi l'injustice de ce peuple romain qui s'irrite contre des gladiateurs, qui se croit insulté, méprisé d'eux, s'ils ne meurent point d'assez bonne grâce, et qui, par son air, ses gestes, son acharnement, se fait de spectateur bourreau. Ce sentiment, quel qu'il soit, n'est certes pas la colère, mais il en approche. C'est celui de l'enfant qui veut qu'on batte la terre, parce qu'il est tombé. Il ne sait souvent contre quoi il se fâche; seulement il est fâché, sans motif, il est vrai, et sans, avoir reçu de mal; toutefois il lui semble qu'il en a reçu, il éprouve quelque envie de punir. Aussi prend-il le change aux coups qu'on fait semblant de frapper: des prières ou des larmes feintes l'apaisent, et une vengeance imaginaire emporte une douleur qui ne l'est pas moins.

(1) Allusion au préteur Asellio, tué au temple de Castor par les usuriers contre lesquels il avait porté de sévères édits.

III. "Souvent, dira-t-on, l'homme s'irrite non contre des gens qui lui ont fait tort, mais qui doivent lui en faire, preuve que la colère ne vient pas uniquement de l'offense." Oui, sans doute, le pressentiment du mal irrite; mais c'est que l'intention est déjà une injure, et que la méditer, c'est l'avoir commise. On dit encore: "La colère n'est point un désir de vengeance, puisque fréquemment les plus faibles la ressentent contre les plus forts; peuvent-ils prétendre à des représailles qu'ils n'espèrent même pas?" Mais d'abord par colère, nous entendons le désir, et non la faculté de se venger; or, on désire même ce qu'on ne peut. Est-il en outre si humble mortel qui n'espère, avec quelque raison, tirer satisfaction de l'homme le plus puissant? On est toujours assez puissant pour nuire. La définition d'Aristote n'est pas bien éloignée de la nôtre; car il dit que la colère est le désir de rendre mal pour mal. Il serait trop long de faire ressortir en détail en quoi cette définition diffère de la nôtre. On objecte à toutes deux que les brutes ont leur colère, et cela sans être attaquées, sans idée de punir ou de causer aucune peine; car le mal qu'elles font, elles ne le méditent pas. Il faut répondre que l'animal, que tout, excepté l'homme, est étranger à la colère; car, quoique ennemie de la raison, elle ne naît pourtant que chez des êtres capables de raison. Les bêtes ont de l'impétuosité, de la rage, de la férocité, de la fougue; mais elles ne connaissent pas plus la colère que la luxure, bien que pour certains plaisirs elles aient moins de retenue que l'homme.

Ne croyez pas le poète qui dit:

"Le sanglier a perdu sa colère; le cerf ne se fie plus à sa course légère; et, dans leurs brusques assauts, les ours ne songent plus à s'élancer sur les troupeaux de boeufs" (1).

Il appelle colère l'élan, la violence du choc: or, la brute ne sait pas plus se mettre en colère que pardonner; les animaux muets sont étrangers aux passions de l'homme; ils n'ont que des impulsions qui y ressemblent. Autrement, qu'il y ait chez eux de l'amour, il y aura de la haine; l'amitié supposera l'inimitié, et les dissensions, la concorde: toutes choses dont ils offrent bien quelques traces, mais le bien et le mal appartiennent en propre au coeur humain. À l'homme seul, furent donnés la prévoyance, le discernement, la pensée; nos vertus et nos vices même sont interdits aux animaux, dont l'intérieur, non moins que les dehors, diffèrent absolument de nous. Ils ont, c'est vrai, cette faculté souveraine, autrement dite, principe moteur, comme ils ont une voix, mais inarticulée, embarrassée, incapable de former des mots; comme ils ont une langue, mais enchaînée et inhabile aux inflexions variées de la nôtre; de même ce principe moteur est chez eux à peine éclairé, à peine ébauché. Il perçoit la vue et l'apparence de ce qui excite leurs mouvements, mais cette vue est trouble et confuse. De là la violence de leurs transports, de leur attaques; mais rien qui soit appréhension, souci, tristesse ni colère: ils n'en ont que les semblants. Aussi leur ardeur tombe bien vite et passe à l'état opposé: après le plus furieux carnage, comme après la plus vive frayeur, ils paissent tranquillement (2), et aux frémissements, aux agitations de la rage succèdent à l'instant le repos et le sommeil.

(1) Ovide Métam.,VII, 645.

(2) Le tigre déchire sa proie et dort.... (Génie du Christianisme, sur la Conscience.)

IV. J'ai suffisamment expliqué ce que c'est que la colère; on voit comment elle se distingue de l'irascibilité: c'est la différence de l'homme ivre à l'ivrogne, de l'homme effrayé au timide. L'homme en colère peut n'être pas irascible, comme l'irascible n'est pas toujours en colère. Les Grecs distinguent ce vice en plusieurs espèces, sous divers noms que j'omettrai, comme n'ayant pas chez nous leurs équivalents; bien que nous disions un caractère aigre, acerbe, aussi bien qu'inflammable, emporté, criard, âpre et difficile, toutes variétés du même vice. Ajoutez-y l'humeur morose, nuance plus radoucie encore. Il y a des colères qui se soulagent par des cris; il y en a dont la fréquence égale l'obstination; les unes vont droit à la violence et sont avares de paroles; les autres se répandent en invectives et en discours pleins de fiel; celles-ci ne vont pas au delà de la plainte et d'une simple aversion; celles-là sont profondes, graves et concentrées. Il est encore mille modifications du même vice, et ses formes sont infinies.

V. J'ai cherché ce qu'était la colère; si tout autre animal que l'homme en est susceptible; ce qui la distingue de l'irascibilité, et quels sont ses différents modes. Voyons maintenant si elle est selon la nature, si elle est utile, si on la doit maintenir en partie. Est-elle selon la nature? Pour éclaircir ce doute, voyez seulement l'homme: le plus doux des êtres, tant qu'il reste fidèle à son caractère; et voyez la colère, cette passion si cruelle. Quoi de plus aimant que l'homme envers autrui? quoi de plus haineux que la colère? L'homme est fait pour assister l'homme; la colère, pour l'exterminer. Il cherche la société de ses semblables, elle cherche l'isolement; il veut être utile, elle ne veut que nuire; il vole au secours même d'inconnus, elle s'en prend aux amis les plus chers. L'homme est prêt même à s'immoler pour autrui: la colère se jettera dans l'abîme, pourvu qu'elle y entraîne autrui. Or peut-on méconnaître davantage le voeu de la nature qu'en attribuant à la meilleure, à la plus parfaite de ses créatures un vice si barbare et si désastreux? La colère, nous l'avons dit, a soif de vengeance: affreux désir, tout à fait étranger au coeur de l'homme, que la nature a fait la mansuétude même. Les bons offices, la concorde, voilà en effet les bases de la vie sociale; ce n'est point la terreur, c'est la mutuelle bienveillance qui en serre les noeuds, par une réciprocité de secours.

VI "Eh quoi! le châtiment n'est-il pas souvent nécessaire?" - Qui en doute? mais il le faut pur, raisonné; alors il ne nuit pas, il guérit en paraissant nuire. On expose au feu, pour le redresser, le javelot tordu, on le comprime entre plusieurs coins, non pour le rompre, mais pour l'étendre: de même par les peines du corps et de l'esprit nous corrigeons nos penchants vicieux. Ainsi, dans la maladie naissante, le médecin tente d'abord de modifier quelque peu le régime ordinaire, de raffermir la santé par de légers changements dans la manière de vivre, de régler l'ordre, et, au besoin, la nature du boire, du manger, des exercices. Si ces deux moyens échouent, il retranche sur les exercices comme sur les aliments. Cette suppression demeure-t-elle sans effet? il interdit toute nourriture, et débarrasse le corps par la diète. Si tous ces ménagements sont inutiles, il perce la veine, il porte le fer sur la partie infectée, qui peut nuire aux membres voisins et propager la contagion; nul traitement ne lui semble trop dur, si la guérison est à ce prix. Ainsi le dépositaire des lois, le régulateur des États, devra, le plus longtemps possible, n'employer à la guérison des âmes, que des paroles, et des paroles de douceur, qui les engagent au bien, qui leur insinuent l'amour du juste et de l'honnête, qui leur fassent sentir l'horreur du vice et le prix de la vertu. Son langage deviendra plus sévère peu à peu; il joindra au conseil l'autorité de la réprimande, et n'usera de châtiments que comme dernier remède; encore seront-ils modérés et rémissibles. La peine capitale ne s'infligera qu'aux grands coupables: nul, en un mot, ne périra que sa mort ne soit un bien même pour lui. Du médecin au magistrat, toute la différence est que le premier, s'il ne peut sauver nos jours, nous aplanit le passage redouté; tandis que le second envoie le coupable mourir en public d'un trépas infamant, non qu'il se plaise jamais aux supplices (cette atroce barbarie est loin du sage), mais pour donner un exemple à tous, pour que ceux qui, de leur vivant, n'ont pas voulu être utiles à l'État, le servent du moins par leur mort. De sa nature l'homme n'est donc point avide de punir; et, puisque la colère ne veut que châtiment, la colère n'est point selon la nature de l'homme. Citons aussi l'argument de Platon: car, pourquoi ne pas prendre chez autrui ce qui rentre dans nos idées? "Le juste, dit-il, ne blesse personne; or la vengeance blesse: donc elle ne sied pas au juste, non plus que la colère, dont la vengeance est fille." Si le juste ne trouve point de charme à se venger, en trouverait-il à une passion qui met sa joie dans la vengeance? La colère n'est donc pas conforme à la nature.

VII. Mais, quand elle ne le serait point, ne doit-on pas l'accueillir pour les services qu'elle a souvent rendus? Elle exalte, elle aiguillonne les âmes, et sans elle, sans cette flamme qui vient d'elle, sans ce mobile qui étourdit l'homme et le lance plein d'audace à travers les périls, le courage guerrier ne fait rien de brillant. Aussi quelques-uns pensent-ils que le parti le plus sage est de modérer la colère sans l'étouffer, de réprimer ses trop vifs transports pour la restreindre à ce qu'elle a de bon, et surtout de conserver ce principe, sans lequel toute action serait languissante, et toute vigueur, toute force d'âme s'éteindraient. Et d'abord il est plus facile d'expulser un mauvais principe, que de le gouverner; plus facile de ne pas l'admettre, que de le modérer, une fois admis: dès qu'il a pris possession, il est plus fort que le maître, et ne connaît ni restriction ni limite. D'autre part, la raison elle-même, à laquelle vous livrez les rênes, ne saurait les garder que tant qu'elle a fait divorce avec les passions; souillée de leur alliance, elle ne peut plus contenir ce qu'auparavant elle pouvait chasser. L'âme, une fois ébranlée, jetée hors de son siège, n'obéit plus qu'à l'impulsion qui l'emporte. Il est des choses qui dès l'abord dépendent de nous, et qui plus tard nous subjuguent et ne souffrent point de retour. L'homme qui s'élance au fond d'un abîme n'est plus maître de lui; il ne peut ni remonter, ni s'arrêter dans sa chute (1); un entraînement irrésistible ne laisse point place à la prudence, au repentir: il lui est impossible de ne pas arriver où il pouvait ne pas aller. Ainsi l'âme qui s'est livrée à la colère, à l'amour, à une passion quelconque, perd les moyens d'enchaîner leur fougue. Il faut qu'elles la poussent jusqu'au bout, précipitée de tout son poids sur la pente rapide du vice.

(1) Voir Cic. Tusculan.,VI, xviii.

VIII. Le mieux est de se mettre au-dessus des premières atteintes de la colère, de l'étouffer dans son germe, de se bien garder du moindre écart, car une fois qu'elle égare nos sens, on a mille peines à se sauver d'elle: adieu en effet la raison, quand vient à s'introduire la passion, s'autorisant de notre volonté comme d'un droit. Elle finit par ne plus suivre que ses caprices, sans prendre même notre agrément. Répétons-le: c'est dès la frontière qu'il faut repousser l'ennemi: s'il y pénètre et s'empare des portes de la place, recevra-t-il d'un captif l'ordre de s'arrêter? Notre âme alors n'est plus cette sentinelle qui veille au dehors pour observer la marche des passions et les empêcher de forcer les lignes du devoir: elle-même s'identifie avec la passion. Voilà pourquoi elle ne peut plus rappeler à son aide les forces utiles et salutaires que sa trahison vient de paralyser. Car, comme je l'ai dit, la raison et la passion n'ont point leur siège distinct et séparé: elles ne sont autre chose que l'âme, modifiée en bien ou en mal. Comment donc la raison, envahie et subjuguée par les vices qu'amène la colère, se relèvera-t-elle après sa défaite? ou comment se dégagera-t-elle d'une alliance où domine la confusion du mal? "Mais, dit-on, certains hommes savent se contenir dans la colère." Est-ce en ne faisant rien de ce qu'elle leur dicte, ou en lui obéissant en quelque chose? S'ils ne lui cèdent rien, reconnaissez qu'elle n'est pas nécessaire pour mieux agir, vous qui l'invoquiez comme une puissance supérieure à la raison. Enfin, répondez: Est-elle la plus forte ou la plus faible? Si elle est la plus forte, comment sera-t-elle modérée par la raison, l'obéissance n'appartenant qu'à la faiblesse? Dans le cas contraire, la raison se suffit pour arriver à ses fins, et n'a que faire d'un auxiliaire qui ne la vaut pas. "On voit, selon vous, des gens irrités ne point sortir d'eux-mêmes et se contenir." Qu'est-ce à dire? Oui: quand déjà la colère se dissipe et veut bien les quitter; mais pendant son effervescence, non: elle est alors souveraine. "Mais encore, ne laisse-t-on pas souvent, même dans la colère, partir sain et sauf l'ennemi que l'on hait? ne s'abstient-on pas de lui faire du mal?" Qu'est-ce que cela prouve? Lorsqu'une passion en repousse une autre, et que la peur ou la cupidité emporte la balance: ce n'est point là une paix, bienfait dont la raison nous gratifie, c'est la trêve peu sûre et menaçante des passions.

IX. Enfin la colère n'a rien d'utile, rien qui stimule la bravoure militaire. Assez forte d'elle-même, la vertu n'est jamais réduite à faire un appel au vice. A-t-elle besoin d'élan? elle ne se courrouce point; elle se lève; elle tend ou relâche ses propres ressorts selon qu'elle le juge nécessaire: tels les traits que lancent nos machines, et dont la portée se mesure au gré du tireur. "La colère est nécessaire, dit Aristote. Quelle victoire obtient-on sans elle, si elle ne remplit notre âme, si elle n'échauffe notre coeur? Seulement il faut s'en servir, non comme d'un capitaine, mais comme d'un soldat." Raisonnement faux: car si elle écoute la raison et qu'elle suive là où celle-ci la mène, ce n'est plus la colère, qui n'est proprement qu'une révolte. Si elle résiste, si, quand on veut qu'elle s'arrête, ses féroces caprices la poussent en avant, elle est pour l'âme un instrument aussi peu utile que le soldat qui n'obéit pas au signal de la retraite. Ainsi donc, ou elle souffre qu'on règle ses écarts, et alors il lui faut un autre nom, puisqu'elle cesse d'être cette colère que je ne puis concevoir que comme indomptable et sans frein; ou elle secoue le joug, et par là, devenant dangereuse, ne peut plus compter comme secours. En un mot, ce ne sera plus la colère, ou elle sera au moins inutile: car l'homme qui punit, non par passion, mais par devoir, ne saurait passer pour un homme irrité. Le soldat utile est celui qui sait obéir à son chef, plus éclairé que lui; mais les passions savent aussi mal obéir que commander; et la raison n'acceptera jamais pour auxiliaires, les impulsions violentes, imprévoyantes, auprès desquelles son autorité n'est rien, et qu'elle ne peut jamais comprimer qu'en leur opposant leurs soeurs et leurs pareilles, comme à la colère la peur, à l'indolence la colère et à la peur la cupidité (1).

(1) « Toutes les passions sont sœurs : une seule suffit pour en exciter mille ; et les combattre l'une par l'autre n'est qu'un moyen de rendre le cœur plus sensible à toutes. Le seul instrument qui sert à les purger c'est la raison. » (Rousseau, sur les Spectacles.)

X Épargnons à la vertu le malheur de donner à la raison les vices pour appui. Avec eux, point de calme sincère. Nécessairement flottante et à la merci des orages, n'ayant pour pilotes que les auteurs de sa détresse, ne devant son courage qu'à la colère, son activité qu'à la soif de l'or, sa prudence qu'à la crainte, sous quelle tyrannie vit notre âme, esclave qu'elle est de chaque passion! N'a-t-on pas honte de mettre la vertu sous le patronage du vice? Ce n'est pas tout: la raison n'a plus de pouvoir dès qu'elle ne peut rien sans la passion, dès qu'elle s'assimile et s'identifie à la passion. Où est la différence, quand celle-ci, livrée à elle seule, est aveugle, ou que sans la passion, celle-là est impuissante? Tout est égal entre elles du jour où l'une ne peut aller sans l'autre. Or comment souffrir que la passion marche de pair avec la raison? "La colère est utile, dites-vous, si elle est modérée." Dites mieux: si sa nature est d'être utile. Mais indocile qu'elle est à l'autorité et à la raison, qu'obtiendrez-vous en la modérant? Que, devenue moindre, elle nuise un peu moins. Donc une passion que l'on modère n'est autre chose qu'un mal modéré.

XI. "Mais sur les champs de bataille la colère est nécessaire." Nulle part elle ne l'est moins. Là surtout il ne faut point d'ardeur déréglée, mais un courage tempéré par la discipline. Quelle autre chose, sinon la colère, toujours nuisible à elle-même, a rendu inférieurs à nous ces Barbares qui nous sont si supérieurs par la force du corps, et par la patience dans les travaux. N'est-ce pas l'art aussi qui protège le gladiateur, et la colère qui l'expose aux coups? Qu'est-il enfin besoin de colère, quand la raison atteint le même but? Croyez-vous le chasseur irrité contre la bête féroce qu'il attend de pied ferme, ou qu'il poursuit dans sa fuite? C'est la raison qui, sans la colère, fait seule tout cela. Qui, au sein des Alpes qu'ils inondaient, a si bien enseveli tant de milliers de Cimbres et de Teutons, que la renommée seule, à défaut de courrier, porta chez eux la nouvelle de leur entière extermination? N'est-ce pas la colère qui leur tenait lieu de vaillance, la colère qui parfois renverse et détruit tout sur son passage, mais qui plus souvent se perd elle-même? Quoi de plus brave que les Germains? de plus impétueux dans l'attaque? de plus passionné pour les armes, au milieu desquelles ils naissent et grandissent, qui sont l'unique affaire de leur vie, et qui leur font négliger tout le reste? Quoi de plus endurci à tout souffrir? car la plupart ne songent ni à couvrir leur corps ni à s'abriter contre l'inclémence perpétuelle du climat. De tels hommes pourtant sont taillés en pièces par les Espagnols et les Gaulois, par les troupes si peu belliqueuses d'Asie et de Syrie, avant même qu'une légion romaine se montre: et cela par une cause unique, la colère, qui les leur livre. Or, maintenant, qu'à des corps si robustes, qu'à des âmes si étrangères au luxe, à la mollesse, aux richesses, on donne la raison, on donne une tactique, et il nous faudra certes, pour ne pas dire plus, recourir aux moeurs de la vieille Rome. Par cruel moyen Fabius releva-t-il les forces épuisées de la république? Il sut attendre, temporiser, toutes choses dont l'homme irrité est incapable. C'en était fait de l'État, alors sur le penchant de l'abîme, si Fabius eût osé tout ce que lui conseillait la colère. Il prit avis de la fortune de l'empire; il fit avec elle le calcul de ses ressources, dont pas une ne pouvait périr sans ruiner toutes les autres, puis remit à un temps meilleur l'indignation et la vengeance; uniquement attentif aux chances favorables, il dompta la colère avant de dompter Annibal. Et Scipion? ne le vit-on pas, loin d'Annibal, de l'armée punique, de cette patrie dont les revers devaient enflammer son courroux, transporter la guerre en Afrique, à tel point que sa lenteur passa chez les envieux pour lâcheté et amour du plaisir? Et l'autre Scipion? que de longs jours il a consumés autour de Numance, dévorant, comme général et comme citoyen, son dépit de voir cette ville plus lente à succomber que Carthage! Et cependant ses immenses circonvallations enfermaient l'ennemi, réduit à succomber sous ses propres armes.

XII La colère n'est donc pas utile, même à la guerre et dans les combats; elle dégénère trop vite en témérité, et ne sait pas fuir le péril où elle veut engager les autres. Le seul courage sûr de lui-même est celui qui s'observe longtemps, qui s'arme de prudence, et n'avance qu'à pas lents et mesurés (1). "Eh quoi! l'homme juste ne s'emportera pas, s'il voit son père assassiné, ou sa mère aux mains de ravisseurs?" Il ne s'emportera pas il courra les délivrer et les défendre. A-t-on peur que, sans la colère, l'amour filial ne soit pas un mobile assez fort? Eh quoi! devrait-on dire aussi, l'homme juste, en voyant son père ou son fils sous le fer de l'opérateur, ne pleurera pas! il ne tombera pas en défaillance! Nous voyons cela chez les femmes, chaque fois que le soupçon du moindre danger les frappe; mais le juste accomplit ses devoirs sans trouble et sans émoi: en agissant comme juste, il ne fait rien non plus qui soit indigne d'un homme de coeur. On veut tuer mon père? je le défendrai: on l'a tué? je le vengerai; mais pour obéir à mon devoir, et non à mon ressentiment. Quand tu nous opposes cet argument, Théophraste, tu veux décrier une doctrine trop mâle pour toi, et tu laisses là le juge pour t'adresser à la multitude. Parce que, dans des cas semblables, tous s'abandonnent à l'emportement, tu crois qu'ils décideront que ce qu'ils font on doit le faire: car presque toujours on tient pour légitimes les passions qu'on retrouve en soi. D'honnêtes gens s'irritent quand on outrage leurs proches; mais ils font de même quand leur eau chaude (2) n'est pas servie à point, quand on leur brise un verre ou qu'on éclabousse leur chaussure. Cette colère n'est donc pas tendresse, mais faiblesse de coeur: ainsi l'enfant pleure ses parents morts comme il pleurerait un jouet perdu. S'emporter pour la cause des siens est moins un dévouement qu'un manque de fermeté. Ce qui est beau, ce qui est noble, c'est de voler défendre ses parents, ses amis, ses enfants, ses concitoyens, à la seule voix du devoir, avec volonté, jugement et prévoyance, sans emportement ni fureur. Car point de passion plus avide de vengeance que la colère, et qui par là même y réussisse moins, tant elle se précipite follement; semblable, au reste, à presque toutes les passions qui font elles-mêmes obstacle aux succès qu'elles poursuivent. Avouons donc qu'en paix comme en guerre la colère ne fut jamais bonne à rien. Elle rend la paix semblable à la guerre; en face de l'ennemi, elle oublie que les armes sont journalières, et elle tombe à la merci des autres, faute de s'être possédée elle-même. Après tout, quand le vice aurait parfois produit quelque bien, ce n'est pas une raison pour l'adopter et l'employer. Il est aussi des maux que la fièvre emporte; en faut-il moins désirer de ne l'avoir jamais? Détestable remède que de devoir la santé à la maladie! De même, la colère nous eût-elle servis quelquefois par hasard, comme peuvent faire le poison, les naufrages, un saut dans l'abîme, ne la croyons pas pour cela essentiellement salutaire. Car la peste aussi à quelquefois sauvé.

(1) La valeur n'est valeur qu'autant qu'elle est tranquille. (Piron, Métromanie,acte III, scène iii.)

« La vaillance n'a pas besoin de colère, parce qu'elle est trempée de raison et de jugement, là où l'ire et la fureur sont fragiles, pourries et aisées à briser. C'est pourquoi les Lacédémoniens otent avec le son des flustes la colère à leurs gens, quand ils vont combattre, et devant le combat ils sacrifient aux Muses, à cette fin que la raison leur demeure.» (Plutarq., de la Cholère,trad. d'Amyot.)

(2) Les Romains faisaient grand usage d'eau chaude dans leurs repas, et la buvaient soit pure, soit mêlée avec du vin et du miel.

XIII. D'ailleurs tout bien, digne de passer pour tel, est d'autant meilleur, d'autant plus désirable qu'il est plus grand. Si la justice est un bien, dira-t-on qu'elle gagnerait à ce qu'on lui retranchât quelque chose? Si c'est un bien que le courage, nul ne souhaitera qu'on lui en ôte une partie. À ce compte, plus la colère serait grande, mieux elle vaudrait; car comment refuser l'accroissement d'un bien? Or, l'accroissement de la colère est un mal; c'est donc un mal qu'elle existe. Un bien, en augmentant, ne peut jamais devenir mal. "La colère, dit-on, est utile pour réveiller l'ardeur guerrière." Il faut donc en dire autant de l'ivresse, elle pousse à l'audace et à la provocation, et beaucoup de gens se sont bien trouvés de l'intempérance avant le combat. Ainsi encore, la frénésie et la démence seraient nécessaires au déploiement de nos forces, car le délire les double souvent. La peur même n'a-t-elle pas, par un sentiment quelquefois contraire, inspiré la hardiesse? Et la crainte de la mort ne précipite-t-elle pas au combat les plus lâches? Mais la colère, l'ivresse, la crainte et les autres passions sont des stimulants honteux et passagers; ils ne fortifient point la vertu, qui n'a que faire du vice, mais ils réveillent parfois, et pour un temps, un coeur lâche et poltron. La colère ne rend plus courageux que celui qui sans elle serait sans courage: elle ne vient pas comme aider le courage, mais le remplacer. Eh! si la colère était un bien, ne serait-elle pas l'apanage de l'élite des humains? Cependant les esprits les plus irascibles sont les enfants, les vieillards, les malades; et tout être faible est naturellement querelleur.

XIV. "Il ne se peut, dit Théophraste, que l'honnête homme ne s'irrite point contre les méchants." À ce compte, plus on a de vertu, plus on sera irascible. Voyons mieux les choses: ne sera-t-on pas au contraire plus calme, plus exempt de passions et de haine pour qui que ce soit? Pourquoi haïrait-on ceux qui font le mal, puisque c'est l'erreur qui les y porte? (1) Il n'est point d'un esprit sensé de maudire ceux qui se trompent: il se maudirait le premier; et, songeant combien il enfreint souvent la règle, combien de ses actes ont besoin de pardon, c'est contre lui-même que se tournerait sa colère. Un juge équitable ne décide pas dans sa cause autrement que dans celle d'autrui (2). Non, nul n'est assez pur pour s'absoudre à son propre tribunal; et qui se proclame innocent, consulte plus le témoignage des hommes que sa conscience (3). Oh! qu'il est plus conforme à l'humanité, de montrer à ceux qui pèchent des sentiments doux, paternels, de les ramener, au lieu de les poursuivre! Si, ignorant de la route, un homme s'égare dans vos champs, ne vaut-il pas mieux le remettre dans la voie que de l'expulser? Corrigeons les fautes en tempérant la gravité des peines par la douceur des avis, et la sévérité par l'indulgence. Rendons l'homme meilleur tant pour lui que pour les autres, sinon sans rigueur, du moins sans emportement. Quel médecin s'est jamais fâché contre son malade?

(1) C'est le mot du Christ : Pardonnez-leur, mon père, ils ne savent ce qu'ils font.Voir aussi Sénèque, des Bienfaits,V, xvii; et Platon, des Lois,V.

(2) Double poids et double mesure sont deux choses abominables devant Dieu. Quel homme peut dire : « Mon cœur est pur, je suis net du péché? » (Prov. de Salomon.)

(3) « Si nous disons que nous n'avons point de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous.» (Saint Jean, Ép.I, viii.)

XV. "Mais ils sont incorrigibles; et il n'y a rien en eux de supportable, rien qui puisse donner espoir d'amendement." Rayez alors du nombre des vivants tout coupable prêt à passer la mesure commune: coupez court à ses crimes par la seule voie possible, mais toujours sans haine. Quel motif a-t-on de haïr un homme à qui l'on rend le plus grand des services en l'arrachant à sa propre dégradation? On n'a point de haine contre le membre gangrené qu'on se fait amputer: ce n'est point là du ressentiment, c'est une rigueur salutaire. On fait tuer les chiens hydrophobes; on abat les taureaux farouches et indomptables; on égorge les brebis malades, de peur qu'elles n'infectent le troupeau; on étouffe les monstres à leur naissance; on noie même ses propres enfants trop débiles ou difformes.Ce n'est pas la colère, mais la raison qui veut que d'un corps sain on retranche ce qui ne l'est pas. Rien ne sied moins que la colère à l'homme qui punit, le châtiment n'étant efficace qu'autant qu'il part de la raison. C'est pour cela que Socrate disait à son esclave: "Comme je te battrais, si je n'étais en colère!" Pour punir, il attendit que son sang-froid fût revenu, et se fit la leçon à lui-même. Qui pourra se flatter de modérer ses passions, quand Socrate n'osa pas se fier à sa colère? Pour réprimer l'erreur ou le crime, il ne faut donc pas un censeur, un juge irrité; car la colère étant un délire de l'âme, il n'appartient pas à l'homme sujet à faillir de corriger les fautes d'autrui.

XVI. "Quoi! je ne me courroucerai pas contre un voleur, contre un empoisonneur?" Non; car je ne me courrouce pas contre moi-même quand je me tire du sang. Toute espèce de châtiment, je l'applique comme remède. Toi qui ne fais encore que débuter dans le mal, dont les chutes, quoique fréquentes, ne sont pas graves, pour te ramener, j'essaierai des remontrances d'abord en particulier, puis en public. Toi qui es tombé trop bas pour que de simples paroles puissent te sauver, tu seras contenu par l'ignominie. Et toi, il faut t'infliger une flétrissure plus forte, et qui fasse impression: on t'enverra en exil et sur des bords ignorés. Ta corruption invétérée exige-t-elle des remèdes encore plus vigoureux? les fers et la prison publique t'attendent. Mais toi dont l'âme est incapable, dont la vie n'est qu'une trame de crimes toujours nouveaux; toi qui te laisses pousser non plus par l'occasion, qui ne manque jamais au méchant, mais par une cause pour toi assez puissante, par le seul plaisir de mal faire; tu as épuisé l'iniquité; elle a tellement pénétré tes entrailles que tu ne la peux quitter qu'avec la vie; malheureux! qu'il y a longtemps que tu cherches la mort! Eh bien! tu vas nous rendre grâces: nous t'arracherons au vertige qui fait ton malheur: après avoir vécu pour le supplice des autres et de toi-même, il n'est plus pour toi qu'un seul bien possible, la mort, que tu recevras de notre main (1) . Pourquoi m'emporterais-je contre toi à l'heure où je te rends le plus grand service? Il est des cas où la pitié la mieux entendue est de donner la mort.

(1) Plusieurs de ceux qui avaient conspiré la mort de Néron, dit Suétone, s'en vantaient même auprès de lui en disant qu'ils ne pouvaient mieux servir un homme souillé de tous les forfaits qu'en lui donnant la mort. (Voir aussi Dion, LXII, XXIV. Tacite, Ann.,XV,LXVIII et surtout Sénèque, des Bienfaits,VII, XX.)

Si, consommé dans l'art de guérir, j'entrais dans un hôpital ou dans la maison d'un riche, à des maladies toutes diverses je ne prescrirais pas le même traitement. Médecin préposé pour guérir le public, je vois dans les âmes une grande variété de vices, et je dois chercher un remède à chaque maladie. Ici réussira la honte, là l'exil, ailleurs la douleur physique; plus loin la perte des biens, de la vie. Si je dois endosser la robe sinistre du juge (1), s'il y a lieu de convoquer le peuple au son de la trompette, je monterai sur mon tribunal sans courroux, sans animosité, le visage impassible comme la loi, dont le langage solennel veut un organe qui soit calme, grave et point passionné; et si je commande au licteur d'exécuter la loi, je serai sévère, et non point irrité. Que je fasse tomber sous la hache une tête coupable, ou coudre le sac du parricide, ou supplicier un soldat, ou précipiter de la roche Tarpéienne un traître, un ennemi public, la colère n'agitera pas plus mes traits ni mon âme, que lorsque j'écrase un reptile ou un animal venimeux.- "Mais on a besoin de colère pour punir?" En quoi la loi vous semble-t-elle irritée contre des hommes qu'elle ne connaît pas, qu'elle n'a jamais vus, dont elle n'a pu prévoir l'existence? Prenons les mêmes sentiments qu'elle: elle ne se courrouce point, elle a établi une règle.Si le juste doit se courroucer contre le crime, il devra donc aussi porter envie aux succès des méchants. Car quoi de plus révoltant que de voir comblés jusqu'à satiété des faveurs de la fortune, des hommes pour qui la fortune ne saurait assez inventer de maux? Mais leurs avantages excitent aussi peu son envie que leurs crimes sa colère. Un bon juge condamne ce que la loi réprouve; il ne hait point."Quoi! quand le sage trouvera sous sa main quelque vice, ne sortira-t-il pas de son calme, son âme ne sera-t-elle pas agitée? Je l'avoue, il éprouvera une légère, une imperceptible émotion. Car, disait Zénon, dans l'âme du sage, quand même la plaie est guérie, la cicatrice reste. Oui, des semblants, des ombres de passions viendront l'effleurer; mais des passions réelles, jamais.

(1) Perversa,endossée à l'envers, en signe d'affliction.

XVII.  Aristote prétend que certaines passions servent comme d'armes pour qui sait bien en user; ce qui serait vrai si, comme les armes de guerre, on les pouvait prendre et quitter à volonté. Mais celles qu'Aristote prête à la vertu, frappent d'elles-mêmes, sans attendre qu'on les saisisse: nous sommes leurs instruments; elles ne sont point le nôtre. Et qu'avons-nous besoin d'aides étrangers? la nature ne nous donne-t-elle point, dans la raison, une arme assez forte? Celle-là du moins est éprouvée; inaltérable, toujours prête, elle ne trahit jamais, n'est jamais renvoyée contre nous. La raison suffit à la fois et au conseil et à l'action (1). Quoi de moins sensé que de la faire recourir à la colère, d'associer l'immuable au passager, la fidélité à la trahison, la santé à la maladie? Et si je vous prouve que dans les actes mêmes, qui semblent l'oeuvre exclusive de la colère, la raison toute seule y apporte plus d'énergie? Dès qu'en effet elle a prononcé que telle chose doit s'accomplir, elle y persiste, ne pouvant, pour changer, trouver mieux qu'elle-même; son premier arrêt est irrévocable. La colère, au contraire, a souvent fléchi devant la pitié; car sa force n'est que bouffissure, sans consistance ni solidité: c'est une bourrasque, pareille à ces vents de terre qui, s'élevant du sein des fleuves et des marais, ont de la violence et ne tiennent pas. Elle débute par de vifs élans pour s'affaisser par une lassitude précoce: elle ne respire d'abord que cruauté, que supplices inouïs; et, lorsqu'il faut sévir, elle ne sait plus que mollir et céder.

(1) Voir un parallèle semblable dans Pope, Essai sur l'homme,II, II. Cf. Cicér., des Devoirs,I, XXV.

XVIII. La passion tombe en un moment; la raison va d'un pas toujours égal; du reste, même quand la colère a quelque durée, le plus souvent, bien que de nombreux coupables eussent mérité la mort, à la vue du sang de deux ou trois victimes, elle cesse de frapper. Ses premières atteintes sont mortelles, comme le venin de la vipère au sortir de son gîte; mais, en se répétant, ses morsures épuisent bientôt leur malignité. Ainsi, près d'elle, les mêmes crimes ne subissent pas les mêmes peines, et souvent la plus grave est pour la moindre faute, exposée qu'elle est à la première fougue. Inégale dans toute son allure, ou elle va au delà de ce qu'il faut faire, ou elle reste en deçà: elle se complaît dans ses excès, juge d'après son caprice, sans vouloir entendre, sans laisser place à la défense, s'attachant à l'idée dont elle s'est préoccupée, et ne souffrant point qu'on lui ôte ses préventions, quelque absurdes qu'elles soient. La raison accorde à chaque partie le lieu, le temps convenables; elle-même, elle s'impose des délais pour avoir toute latitude dans la discussion de la vérité. La colère fait tout en courant; et quand la raison cherche à décider ce qui est juste, elle, au contraire, veut qu'on trouve juste ce qu'elle a décidé. La raison n'envisage que le fond même de la question; la colère s'émeut pour des motifs puérils autant qu'étrangers à la cause. Un air trop assuré, une voix trop ferme, des assertions tranchantes, une mise recherchée, un cortège d'assistants trop imposant, la faveur populaire, vont l'exaspérer. Souvent, en haine du défenseur, elle condamne l'accusé; vainement la vérité éclate à ses yeux; elle aime, elle caresse son erreur; elle ne veut pas en demeurer convaincue; et l'opiniâtreté lui paraît plus honorable que le repentir. Cn. Pison fut dans ces derniers temps un homme irréprochable à beaucoup d'égards mais c'était un esprit faux, et qui prenait l'inflexibilité pour la fermeté. Dans un moment de colère, il avait condamné à mort un soldat comme meurtrier de son camarade sorti du camp avec lui pour le service des vivres, et sans lequel il revenait. L'infortuné demande un sursis pour aller aux recherches, il est refusé. On le conduit, d'après la sentence, hors des lignes du camp, et déjà il tendait sa tête, quand soudain reparaît celui qu'on croyait assassiné. Le centurion préposé au supplice ordonne à l'exécuteur de remettre son glaive dans le fourreau, et ramène le condamné à Pison, voulant rendre au juge son innocence, comme la fortune l'avait rendue au soldat. Une foule immense escorte les deux camarades, qui se tiennent l'un l'autre embrassés: toute l'armée est au comble de la joie. Pison s'élance en fureur sur son tribunal, il voue à la fois au supplice et le soldat non coupable du meurtre, et celui qui n'avait pas été assassiné. Quelle indignité! parce que l'un est justifié, tous deux mourront! Pison ajoute encore une troisième victime: le centurion lui-même, pour avoir ramené un condamné, partagera son sort! Voilà trois malheureux condamnés à périr au même endroit à cause de l'innocence d'un seul. Que la colère est ingénieuse à se forger des motifs de sévir! Toi, je te condamne, parce que tu l'es déjà; toi, parce que tu es cause de la condamnation d'un camarade; et toi, centurion, parce que, chargé d'exécuter l'arrêt, tu n'as pas obéi à ton général! Il imagine ainsi de faire trois coupables, dans l'impuissance d'en trouver un.

XIX. Le mal, le grand mal de la colère, c'est qu'elle ne veut pas être éclairée. La vérité elle-même l'indigne dès qu'elle éclate contre son gré: cris de fureur, tumultueuse agitation de toute la personne, trahissent son acharnement contre l'homme qu'elle poursuit, qu'elle accable de sarcasmes et de malédictions. Ainsi n'agit pas la raison, qui pourtant, s'il le faut, ira, calme et silencieuse, renverser, de fond en comble, des maisons entières, de puissantes familles, peste de l'état, sacrifier enfants et femmes, abattre et raser jusqu'au sol des murs odieux, et abolir des noms ennemis de la liberté: tout cela sans frémir de rage, sans secouer violemment la tête, ni compromettre en rien le caractère du juge dont le visage doit être calme, alors surtout qu'il applique les paroles solennelles de la loi."A quoi bon, dit Hiéronyme (1), quand vous voulez frapper quelqu'un, commencer par vous mordre les lèvres?" Et s'il eût vu un proconsul se précipiter de son tribunal, arracher au licteur les faisceaux, et déchirer ses propres vêtements, parce que ceux de la victime tardaient à l'être? Que sert de renverser la table, de heurter du front les colonnes, de s'arracher les cheveux, de se frapper la cuisse ou la poitrine? Quelle passion que celle qui, ne pouvant s'élancer sur autrui, se tourne contre elle-même!Aussi les assistants la retiennent et la prient de s'épargner: scènes que n'offre jamais quiconque, ayant banni la colère de son coeur, inflige à chacun la peine qu'il mérite. Souvent il renvoie l'homme qu'il vient de prendre en faute, si son repentir est de bon augure pour la suite, s'il est visible que le mal ne vient pas du fond de l'âme, mais s'arrête, comme on dit, à la surface. Cette impunité-là n'est funeste ni à celui qui l'accorde, ni à celui qui la reçoit. Quelquefois un grand crime sera moins puni qu'un plus léger, si dans l'un il y a oubli, et non scélératesse, et dans l'autre, astuce profonde, hypocrisie invétérée. Le même délit n'appellera pas sur l'homme coupable par inadvertance la même répression que sur celui qui l'est avec préméditation. Il faut que dans toute application de peine, le juge sache et ne perde jamais de vue, qu'il s'agit, ou de corriger les méchants, ou d'en purger la terre: dans les deux cas, ce n'est point le passé, c'est l'avenir qu'on envisagera."Le sage, a dit Platon, punit, non parce qu'on a péché, mais pour qu'on ne pèche plus; car tout fait consommé est irrévocable; on ne prévient que l'avenir. Veut-il faire un exemple de quelques criminels enlacés dans leurs propres trames, il les fait mourir publiquement, non pas tant pour qu'ils périssent, que pour qu'ils servent aux autres d'effrayante leçon."On voit combien celui qui tient cette terrible balance doit être libre de toute passion au moment d'exercer un pouvoir qui demande les plus religieux scrupules, qui donne droit de vie et de mort. Le glaive est mal placé entre les mains d'un furieux!

(1) Philosophe péripatéticien, né à Rhodes, vécut sous Ptolémée Philadelphe, vers la 127e olympiade, an 272 avant Jésus-Christ. Souvent cité par Plutarque, Traité de la Colère. Tous ses ouvrages sont perdus.

XX. Gardons-nous aussi de penser que la colère contribue en rien à la grandeur d'âme. Cette passion n'a point de grandeur; elle n'est que boursouflée: l'humeur viciée, qui gonfle l'hydropique, n'est pas de l'embonpoint, c'est une maladie, une enflure funeste. Tout esprit dépravé, qui foule aux pieds les maximes universelles, croit s'élever à je ne sais quoi de noble et de sublime; mais il n'a au fond rien de solide: l'édifice sans base est prompt à crouler. De même la colère est dénuée d'appuis: rien de ferme et de stable ne soutient son audace, qui n'est que vent et fumée, qui diffère autant de la grandeur d'âme que la témérité du courage, la présomption de la confiance, l'humeur farouche de l'austérité, la cruauté de la sévérité.Qu'il y a loin du sublime des sentiments aux folies de l'orgueil! La colère n'eut jamais de grandes, de généreuses inspirations. Je vois, au contraire, dans ses habitudes de plainte et d'aigreur, les symptômes d'une âme abattue, malheureusement née, et qui sent sa faiblesse. Le malade, couvert d'ulcères, gémit au moindre contact; ainsi fait la colère, surtout chez les femmes et chez les enfants. "Mais les hommes mêmes y sont sujets? C'est que les hommes aussi ont le caractère des enfants et des femmes. Eh! n'est-il donc pas également des propos tenus dans la colère, qu'on trouve magnanimes quand on ignore la vraie grandeur, tel que ce mot infernal, exécrable: "Qu'on me haïsse pourvu qu'on me craigne; mot qui respire le siècle de Sylla." (1). Je ne sais ce qu'il y a de pis dans ce double voeu: la haine ou la terreur publique. Qu'on me haïsse! Tu vois dans l'avenir les malédictions, les embûches, l'assassinat; que veux-tu de plus? Que les dieux te punissent d'avoir trouvé un remède aussi affreux que le mal! Qu'on te haïsse! Et quoi ensuite? Pourvu qu'on t'obéisse? non. Pourvu qu'on t'estime? non. Pourvu que l'on tremble. Je ne voudrais pas de l'amour à ce prix. On se figure que ce mot est grand. Quelle erreur! il n'y a point là de la grandeur, mais de la férocité.N'ayez pas foi au langage de la colère: elle menace, elle tempête, mais au fond elle tremble. Ne croyez pas non plus l'éloquent Tite-Live, quand il dit: "Grand homme, plutôt qu'homme de bien." Ces deux qualités sont inséparables: car ou l'on est bon, ou l'on cesse d'être grand (2). Je ne conçois de grandeur que dans une âme inébranlable, qui en son intérieur, comme du faîte à la base, soit également ferme, enfin telle qu'elle ne puisse s'allier avec un génie malfaisant. La terreur, le fracas et la mort peuvent marcher avec le méchant: mais la grandeur, dont la bonté fait le fondement et la force, il ne l'aura pas.Il peut du reste, par son langage, par ses efforts, par tout l'appareil qui l'entoure, donner haute opinion de lui. Il lui échappera telle parole courageuse en apparence, comme à Caligula, par exemple. Furieux contre le ciel, parce qu'il tonnait sur ses pantomimes dont il était le spectateur ou plutôt l'émule passionné, et que sa séquelle de gladiateurs avait peur de ces foudres, qui certes oubliaient alors de punir, il défia Jupiter à un combat désespéré, en vociférant cet hémistiche d'Homère "Fais-moi succomber, ou succombe." (3)Quelle démence! S'imaginer ou que Jupiter ne pouvait lui nuire, ou qu'il nuirait à Jupiter! Pour moi je pense que ces paroles n'ont pas peu contribué à hâter l'explosion du complot qui trancha ses jours. Car ce dut paraître le dernier terme de la patience que de supporter un maître qui ne pouvait supporter Jupiter.

(1) Ce mot est mis dans la bouche d'Atrée par le poète tragique Accius, né l'an de Rome 584, mort après les proscriptions de Sylla. « Quand c'est Atrée qui dit cela, observe Cicéron, on applaudit, car le mot est digne du personnage ; comme cet autre vers : Oui, le père aux enfants servira de tombeau, »  (Des Devoirs,I, XVIII.)... Heureux ou malheureux, il suffit qu'on me craigne. (Racine, Britannicus).)

(2) Un esprit corrompu ne fut jamais sublime.  (Voltaire, épitre LXXXV.)...La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.... (Lamartine à Byron.)Et voir Suét., Caligula,XXII.

(3) Iliade,XXIII, 724.

 XXI. Disons-le, dans la colère, même quand elle paraît le plus véhémente, qu'elle brave les hommes et les dieux, il n'y a rien de noble ni d'élevé. Que si aux yeux de certains hommes elle semble une marque de grandeur, qu'ils en voient aussi dans le luxe: le luxe veut marcher sur l'ivoire, se vêtir de pourpre, dormir sous des lambris dorés, transporter des terres, emprisonner des mers, précipiter des fleuves en cascades, planter des forêts suspendues. Qu'ils voient aussi de la grandeur dans l'avarice: elle couche sur des monceaux d'or et d'argent, cultive des champs qui pourraient s'appeler des provinces, et confie à chacun de ses fermiers des départements plus étendus que le sort n'en assignait aux consuls. Qu'ils en voient aussi dans la luxure qui franchit les mers, arrache leur virilité à des milliers de jeunes esclaves, et affrontant la mort, prostitue l'épouse vénale jusque sous le glaive de l'époux.Qu'ils envoient enfin dans l'ambition, qui, peu satisfaite des honneurs annuels, voudrait, s'il était possible, attacher son nom aux fastes de tout un siècle, et remplir l'univers de ses titres. Toutes ces passions auront beau s'exhausser et s'étendre au dehors, elles n'en seront pas moins étroites, misérables et basses. Il n'y a d'élevé et de sublime que la vertu; et rien ne peut être grand que ce qui est en même temps calme.

LIVRE II

1. Le premier livre, Novatus, m'offrait une matière facile, féconde. On est porté comme sur une pente facile en parlant du vice. Je passe maintenant à des questions plus délicates. La colère vient-elle d'un libre choix ou d'entraînement? en d'autres termes, s'émeut-elle spontanément? ou en est-il d'elle comme de tout transport qui s'élève en nous à notre insu? Voilà où doit descendre la discussion, pour s'élever ensuite à de plus hauts développements. Dans la formation du corps humain, les os, les nerfs, les articulations, charpente de tout l'édifice, et les parties vitales, si peu agréables à voir, se coordonnent avant le reste; vient ensuite ce qui fait les charmes de la figure et de l'extérieur; et enfin, quand rien ne manque plus à l'ensemble, la nature y jette, comme dernier coup de pinceau, ce coloris qui plaît tant aux yeux. Que l'apparence seule d'une injure soulève la colère, nul doute; mais suit-elle soudain cette apparence, s'élance-t-elle sans que l'âme y acquiesce, ou lui faut-il l'assentiment de l'âme pour se mettre en mouvement? voilà ce que nous cherchons. Je tiens, moi, que la colère n'ose rien par elle-même et sans la permission de l'âme. Car entrevoir l'injure et en désirer la vengeance; faire la double réflexion qu'on ne doit pas être offensé, et qu'on doit punir l'offenseur, cela ne tient pas au mouvement physique, qui devance en nous la volonté. Celui-ci est simple; l'action de l'esprit est complexe et renferme plus d'un élément. Notre esprit a conçu quelque chose qui l'indigne, qu'il condamne, qu'il veut punir, et rien de tout cela ne peut se faire, si lui-même ne s'associe à l'impression des sens.

II. "A quoi tendent ces questions?" A bien connaître la colère. Car si elle naît malgré nous, jamais la raison ne la surmontera. Tout mouvement non volontaire est invincible, inévitable, comme le frisson que donne une aspersion d'eau froide, comme la défaillance de coeur que provoquaient certains coups (1), comme lorsqu'à de fâcheuses nouvelles notre poil se hérisse, que des mots déshonnêtes nous font rougir, et que le vertige nous saisit, à la vue d'un précipice. Aucun de ces mouvements ne dépendant de nous, la raison ne peut en rien les prévenir. Mais les préceptes dissipent la colère; car ici, c'est un vice tout volontaire, et non l'une de ces fatalités humaines, de ces accidents qu'éprouvent les plus sages, et dont il faut voir un exemple dans cette vive souffrance morale dont nous frappe tout d'abord l'idée de l'injustice. Ce sentiment s'éveille même aux jeux de la scène et à la lecture de l'histoire. Ne sent-on pas souvent une sorte de colère contre un Clodius (2)qui bannit Cicéron? contre un Antoine qui l'assassine? qui n'est indigné des exécutions militaires de Marius, des proscriptions de Sylla? Qui ne maudit un Théodote, un Achillas, et même ce roi enfant, qui déjà est homme pour le crime?(3) Quelquefois même le chant et de rapides modulations nous animent; nos âmes sont émues au son martial des trompettes, à une tragique peinture, au triste appareil des supplices les plus mérités. C'est ainsi que l'on rit en voyant rire les autres; que l'on s'attriste avec ceux qui pleurent; que l'on s'échauffe à la vue de combats où l'on n'a point part. Mais ceci n'est pas de la colère, comme ce n'est point la tristesse qui fronce nos sourcils à la représentation d'un naufrage; comme ce n'est point l'effroi qui glace le lecteur, quand il suit Annibal depuis Cannes jusque sous nos murs. Toutes ces sensations remuent l'âme malgré elle, préludes de passions, et non passions réelles. Ainsi le vieux guerrier, en pleine paix et sous la toge, tressaille au bruit du clairon; ainsi le cheval de bataille dresse l'oreille au cliquetis des armes (4); et ne dit-on pas qu'Alexandre portait la main à son épée, quand il entendait le musicien Xénophante?

  (1)  Tactus et non ictus,d'après les meilleurs manuscrits.

(2) Voir des Bienfaits,IV, XVII, et Lettre XCVII; et Cic., de Finib.,V, XXII; et surtout Balzac, le Prince,chap. XXI.

(3) Ptolémée Dionysius, roi d'Egypte, qui, par le conseil de ses deux ministres, Achillas et Théodote, fit trancher la tête à Pompée. Ce roi avait à peine douze ans.

(4)  Mais qu'entend-il? Le tambour qui résonne : 
Le sang remonte à son front qui grisonne; 
Le vieux coursier a senti l'aiguillon. 
(Béranger.)

III . Aucune de ces impressions fortuites ne doit s'appeler passion: l'âme, à leur égard, est passive bien plutôt qu'active. D'où il résulte que la passion consiste, non à s'émouvoir en face des objets, mais à s'y livrer et à s'abandonner à une sensation tout accidentelle. Car si l'on croit qu'une pâleur subite, des larmes qui échappent, l'aiguillon secret de la concupiscence, un soupir profond, l'éclat soudain des yeux, ou toute autre émotion semblable, soient l'indice d'une passion, d'un sentiment réels, on s'abuse, on ne voit pas que ce sont là des phénomènes purement physiques. Il arrive au plus brave de pâlir, quand il s'arme pour le combat, de sentir quelque peu ses genoux trembler au signal du carnage; le coeur peut battre au plus grand capitaine, quand les deux armées vont s'entrechoquer; l'orateur le plus éloquent éprouve un tremblement dans tous ses membres, quand il se dispose à prendre la parole. Mais la colère va plus loin que ces simples mouvements: c'est un élan; or, il n'y a pas d'élan sans l'assentiment de l'esprit; et dès qu'il s'agit de se venger et de punir, ce ne peut être à l'insu de l'intelligence. Un homme se croit lésé; il court à la vengeance: un motif quelconque le dissuade, et il s'apaise aussitôt. Je n'appelle point cela colère, mais mouvement de l'âme, qui cède à la raison. La colère, c'est ce qui franchit les bornes de la raison et l'entraîne avec elle. Ainsi cette première agitation de l'âme, causée par le soupçon d'une injure, n'est pas plus de la colère, que ne l'est ce même soupçon. La colère est cet élan ultérieur, qui n'est plus seulement la perception de l'injure, mais qui s'associe à cette perception; c'est l'âme soulevée qui marche à la vengeance volontairement et avec réflexion. Il est hors de doute que la peur porte à fuir, la colère à se précipiter; or, je le demande, croit-on que l'homme recherche ou évite quoi que ce soit, sans l'assentiment de son intelligence?

IV. Voulez-vous savoir comment naissent, grandissent et se développent les passions? L'émotion d'abord est involontaire, et comme l'avant-coursière et la menace de la passion; il y a ensuite volonté dont il est facile de triompher: on croit la vengeance un devoir après l'injure, ou qu'il faut punir dès qu'il y a eu lésion. L'instant d'après, l'homme n'est plus son maître: il se venge, non parce qu'il le faut, mais parce qu'il le veut à tout prix: il a dépassé la raison; quant à l'impulsion première, la raison n'y peut échapper, non plus qu'à ces accidents physiques dont j'ai parlé, comme de bâiller en voyant bâiller les autres, de fermer l'oeil, quand on y porte brusquement les doigts. Dans tout ceci, la raison est impuissante; l'habitude peut-être, et une constante habitude de s'observer, en atténueront les effets. Quant à cet autre sentiment qui naît de la réflexion, la réflexion peut en triompher.(1)

(1) Lacune. Voir Louis Racine développant ces mêmes idées dans son épître I, sur l’âme des bêtes.

V. Une question se présente. Ceux qui versent à flots le sang des hommes, qui se font du carnage une fête, ces Apollodore, ces Phalaris, lorsqu'ils égorgent leurs semblables sans en avoir reçu d'injure, sont-ils donc en colère? Non, là n'est plus la colère, mais la barbarie; car elle ne fait pas le mal parce qu'on l'a offensée, elle qui consentira même à ce qu'on l'offense, pourvu qu'elle ait le plaisir de rendre le mal. Elle frappe, elle déchire, non par vengeance, mais par plaisir. Qu'est-ce donc que ce fléau? Quelle est sa source? C'est toujours la colère qui, à force d'être exercée et assouvie, finit par ne plus savoir ce que c'est que pitié, abjure tout pacte avec la société humaine et se transforme en cruauté. Loin qu'il ait l'extérieur d'un homme irrité, l'homme cruel sourit, s'applaudit, s'enivre de joie aux horribles actes devenus pour lui des passe-temps. Annibal, dit-on, à la vue d'un fossé regorgeant de sang humain, s'écria: "Le beau spectacle!" Barbare! comme ce sang t'eût paru plus beau encore, s'il avait pu remplir un fleuve ou un lac! Faut-il s'étonner que tel soit ton plus doux spectacle, toi dont l'enfance s'est nourrie de sang et qui l'as sucé comme le lait? Eh bien! ton homicide étoile, suivie par la fortune qui vingt ans la secondera, va repaître partout tes yeux de délicieux tableaux: tu les verras et à Trasimène et à Cannes, et pour la dernière fois autour de ta chère Carthage. Naguère, sous le divin Auguste, Volésus (1), proconsul d'Asie, après avoir en un jour fait décapiter trois cents hommes, se promenait au milieu des cadavres, d'un air aussi superbe que s'il eût accompli l'oeuvre la plus belle et la plus glorieuse. On l'entendit s'écrier en grec: "Ô la royale exécution!" Qu'eût fait un tel homme, s'il eût été roi? Était-ce là de la colère? Ah! c'était un mal mille fois pire, un mal sans remède.

(1) Il fut condamné sous Auguste, V. Tacite, Ann.III, 68.

 VI. On me dira: "Puisque la vertu favorise tout ce qui est honnête, ce qui ne l'est pas doit exciter son courroux". Que ne dit-on aussi qu'elle doit être à la fois basse et sublime! Or, s'exprimer de la sorte, c'est la relever et la rabaisser du même coup; car si le plaisir de voir une bonne action est noble, s'il exalte l'âme, la haine qu'inspire un acte coupable est ignoble et part d'un coeur rétréci. La vertu se gardera bien d'imiter les vices qu'elle gourmande; elle réprimera surtout cette colère qui jamais ne vaut mieux, qui souvent est pire que le délit auquel elle en veut. La vertu est toujours heureuse et satisfaite: tel est son partage et sa nature; la colère est aussi peu digne d'elle que l'affliction. Or, l'affliction suit la colère; c'est où nous jette toujours le repentir ou le mauvais succès de ses transports. Et si le rôle du sage était de s'irriter à la vue du mal, plus le mal serait grand, plus sa colère s'échaufferait; et elle s'allumerait souvent. D'où il suivrait que le sage serait non seulement courroucé quelquefois, mais toujours en colère. Puis donc que, selon nous, toute colère, grave ou fréquente, n'a jamais place en l'âme du sage, que n'achevons-nous de l'en délivrer tout à fait? Car, encore une fois, où s'arrêtera- t-elle, si elle doit se proportionner à chaque méfait? Le sage deviendra ou injuste, s'il poursuit d'un courroux égal des délits inégaux, ou le plus irascible des hommes, s'il sort de lui- même à chaque crime capable de le révolter. Or, quoi de plus indigne que de voir les sentiments du sage subordonnés à la méchanceté d'autrui! Un Socrate ne rapportera plus à la maison le visage avec lequel il en est sorti.

VII. Et d'ailleurs, s'il faut que le sage s'emporte contre les actions honteuses, s'il doit s'émouvoir et s'attrister de tous les crimes, je ne vois rien de plus misérable que lui. Toute sa vie sera une vie d'emportements et de chagrins. Peut-il faire un pas sans heurter quelque scandale? peut-il sortir de chez lui qu'il ne rencontre sur son chemin une foule de pervers, d'avares, de prodigues, d'impudents, tous heureux de leurs vices mêmes? Où ses yeux tomberont-ils sans découvrir matière à s'indigner? Suffira-t-il aux transports perpétuels qu'exigeront de lui ces perpétuelles rencontres? Ceux qui, dès l'aurore, courent par milliers au forum, quels honteux procès n'ont-ils pas à soutenir, et par quels avocats encore plus infâmes! Ce fils attaque l'exhérédation dont l'a frappé son père, comme si ce n'était pas déjà bien assez de l'avoir méritée; celui-ci plaide contre sa mère; celui-là se fait délateur d'un crime dont l'accuse la voix publique; le magistrat condamne les méfaits dont lui-même est souillé; la mauvaise cause l'emporte par les artifices d'un habile défenseur.

VIII. Mais à quoi bon les détails? quand vous verrez le forum inondé de citoyens, le Champ de Mars où court s'entasser la multitude, et cet amphithéâtre dans lequel se montre la majeure partie du peuple romain, comptez que là sont réunis autant de vices que d'hommes (1). Toutes ces toges recouvrent des ennemis mortels prêts à s'entr'égorger pour l'intérêt le plus mince. Point de gain qui ne vienne du dommage d'autrui; l'homme heureux, on le hait; le malheureux, on le méprise; un grand vous écrase; vous écrasez les petits; chacun a sa passion qui l'incite contre son voisin: pour un caprice, pour une chétive proie, on aspire à tout bouleverser. C'est une vie de gladiateurs vivant en commun pour combattre ensemble. C'est la société des bêtes féroces: et que dis-je encore? celles-ci sont pacifiques entre elles et ne s'attaquent point à leur espèce; l'homme s'abreuve du sang de l'homme; en cela seul il se distingue de la brute que l'on voit lécher la main qui lui passe à manger, tandis qu'il assouvit sa rage sur ceux mêmes qui le nourrissent.

(1) Voir le Loisir du sage, et les Lettres VII et XXXIX. « L'amphithéâtre est le temple de tous les démons ; là siègent autant d'esprits immondes qu'il peut tenir d'hommes; le théâtre est le repaire tout spécial de l'impudicité. » (Tertull., de Spect.,XII.)

IX.Le courroux du sage ne s'éteindra jamais s'il s'allume une fois: partout débordent les vices et les crimes, trop multipliés pour que le frein des lois y remédie. Une affreuse lutte de scélératesse est engagée; la fureur de mal faire augmente chaque jour à mesure que diminue la pudeur. Abjurant tout respect du juste et de l'honnête, n'importe où sa fantaisie l'appelle, la passion y donne tête baissée. Le génie du mal n'opère plus dans l'ombre, il marche sous nos yeux; il est à tel point déchaîné dans la société, il a si fort prévalu dans les âmes que l'innocence n'est plus seulement rare, elle a disparu totalement. Il ne s'agit plus en effet de quelques violations de la loi, individuelles ou peu nombreuses, c'est de toutes parts, et comme à un signal donné, que la race humaine se lève pour confondre les notions du bien et du mal."L'hôte ne peut se fier à son hôte, ni le beau-père au gendre; entre les frères aussi, l'affection est rare. L'époux songe à se défaire de sa femme, la femme de son mari. Les terribles marâtres préparent d'affreux poisons. Le fils, avant le terme, calcule les années de son père." (1) Et ce n'est là qu'un coin du tableau: que d'horreurs encore à décrire! Deux camps ennemis dans le même peuple; le père jurant de défendre ce que le fils a fait serment de renverser; la patrie livrée aux flammes par la propre main de ses enfants; les routes infestées de cavaliers qui volent par essaims à la découverte des refuges des proscrits; les fontaines publiques empoisonnées (2); la peste semée par une main barbare; des lignes menaçantes creusées par nous-mêmes autour de nos proches; les cachots encombrés; l'incendie dévorant les cités entières; des gouvernements désastreux; la ruine des états et des citoyens tramée dans le secret des conseils: la gloire prostituée à des actes qui, sous le règne des lois, sont des crimes; les rapts, les viols, la débauche enfin souillant même la bouche de l'homme.Ajoutez les parjures publics des nations, la violation des pactes les plus saints; la force faisant sa proie de tout ce qui ne peut résister; puis les captations odieuses, les vols, les fraudes, les dénégations de dépôts, tous crimes pour lesquels nos trois forums (3) ne suffisent pas. Ou veut que le sage s'indigne en proportion de l'énormité des forfaits! Mais ce ne sera plus de l'indignation, ce sera du délire.

(1) Ovide, Métam.,I, 144.

(2) Le consul M. Aquilius, pour réduire les villes d'Asie, fit empoisonner les canaux des fontaines. (Florus, II, XX.)

(3) Le Forum romanum construit, dit-on, par Romulus, entre le Capitole et le mont Palatin; celui que Jules César bâtit après la bataille de Pharsale, et celui d'Auguste. Un quatrième fut bâti par Trajan.

X. Mieux vaut se dire: L'erreur ne mérite pas tant de courroux. Que penserait-on de celui qu'indigneraient les faux pas de son compagnon dans les ténèbres; la surdité d'un esclave qui n'entendrait pas l'ordre du maître; la distraction d'un autre qui oublierait sa tâche pour considérer les amusements et les insipides jeux de ses camarades? Se fâche-t-on contre les gens atteints de maladie, de vieillesse, de fatigue? Entre autres infirmités de notre nature mortelle, il y a cet aveuglement d'esprit qui nous fait une nécessité, non seulement d'errer, mais d'aimer nos erreurs.Pour ne point sévir contre quelques-uns, pardonnons à tous; enveloppons l'humanité entière dans notre indulgence. Si nous nous fâchons contre le jeune homme ou contre le vieillard qui fait une faute, fâchons-nous donc aussi contre l'enfant parce qu'il doit faillir un jour. Or, peut-on en vouloir à cet âge, qui n'est pas encore celui du discernement? Eh bien! l'excuse doit être plus valable, plus légitime pour l'homme que pour l'enfant. Nous sommes nés sous cette condition: être sujets à autant de maladies de l'âme que du corps; non que notre intelligence soit lente ou obtuse, mais nous employons mal sa subtilité, et les vices des uns servent d'exemple aux autres. Chacun suit son devancier dans la fausse route qu'il a prise; et comment ne pas excuser ceux qui s'égarent sur une voie devenue la voie publique?La sévérité d'un chef d'armée punit les faits particuliers; mais il faut bien faire grâce quand toute l'armée l'a abandonné (1) . Ce qui désarme la colère du sage, c'est le nombre des délinquants. Il sent trop l'injustice et l'imprudence de poursuivre des torts qui sont ceux de tous. Chaque fois qu'Héraclite, au sortir de chez lui, voyait de toutes parts tant d'insensés vivre ou plutôt périr si déplorablement, il pleurait et se prenait de compassion pour ceux surtout qui portaient le masque du bonheur et de la joie: c'était faire preuve de sensibilité, mais plus encore de faiblesse; c'était être à plaindre, autant que les autres. Démocrite, au contraire, ne se trouvait jamais en public sans rire, tant il était loin de prendre au sérieux ce qui se faisait le plus sérieusement. La colère ici-bas est-elle raisonnable? Il y faudrait ou rire ou pleurer de tout. Non, le sage ne s'irritera pas contre ceux qui pèchent; et pourquoi? parce qu'il sait qu'on ne naît pas sage, mais qu'on le devient; que dans le cours des siècles il se forme à peine quelques sages; parce que la nature humaine lui est bien connue, et qu'un bon esprit n'accuse pas la nature. S'étonnera-t-il que des fruits savoureux ne pendent point aux buissons sauvages; que les épines et les ronces ne se chargent point de quelque production utile? On n'est pas choqué d'une imperfection qu'excuse la nature. Le sage donc, indulgent et juste pour les erreurs, censeur de nos faiblesses, mais toujours notre ami, ne sort jamais sans se dire: Je vais partout rencontrer des gens adonnés au vin ou à la débauche, des coeurs ingrats, intéressés, agités par les furies de l'ambition; et il les voit d'un oeil aussi serein que le médecin voit ses malades. Le maître du vaisseau, dont la charpente désunie fait eau de toutes parts, ne s'en prend pas aux matelots ni au bâtiment. Il fait mieux; il court au remède, ferme passage à l'onde extérieure, rejette celle qui a pénétré, bouche les jours apparents; combat, par un travail continu, l'effet des voies inaperçues et des secrètes infiltrations; il ne se rebute pas parce qu'il voit l'eau se renouveler à mesure qu'on l'épuise. Il faut une lutte infatigable contre des fléaux toujours actifs, toujours renaissants, sinon pour qu'ils cèdent, du moins pour qu'ils ne prennent pas le dessus.

(1) Luc, Pharsal.,V, vers 160. Voir saint Augustin, Ép. LXIV.

XI. "La colère, dit-on, a cela d'utile, qu'elle préserve du mépris, qu'elle effraye les méchants." Mais d'abord, si la colère est à la hauteur de ses menaces, par cela même qu'elle se fait craindre, elle se fait haïr; et il est plus dangereux d'inspirer la crainte que le mépris. Quant aux colères impuissantes, celles-là n'en sont que plus en butte au mépris, et n'évitent pas le ridicule. Car quoi de plus pitoyable qu'un courroux qui se perd dans le vide? D'ailleurs, se faire craindre n'est pas toujours une preuve de supériorité; et je ne réclamerais pas pour le sage une arme qui est aussi celle de la bête féroce, la terreur. Ne craint-on pas aussi la fièvre, la goutte, la gangrène? Et s'ensuit-il que ces trois fléaux aient quelque mérite? loin de là, le mépris, le dégoût, l'horreur ne viennent-ils pas toujours de l'effroi qu'un objet nous cause? La colère par elle-même est hideuse, mais nullement redoutable, et pourtant beaucoup la redoutent, comme l'enfant a peur d'un masque difforme. Et puis l'effroi n'est-il pas refoulé dans l'âme qui l'inspire? peut-on se faire craindre et rester soi-même en sécurité? Rappelons-nous ce vers de Labérius, récité au théâtre dans le fort des guerres civiles, et qui fut accueilli par tout le peuple comme l'expression des sentiments universels : "Il a nécessairement beaucoup de gens à craindre, celui qui se fait craindre de beaucoup de monde." (1) Ainsi l'a voulu la nature: tout ce qui est grand par la terreur doit en ressentir le contrecoup. Le coeur du lion tressaille au plus léger bruit; les plus fiers animaux s'effarouchent d'une ombre, d'une voix, d'une odeur inaccoutumée: tout ce qui se fait craindre tremble à son tour. Pourquoi donc le sage voudrait-il jamais être craint?Et qu'on ne s'imagine pas que la colère soit quelque chose de grand, parce qu'elle fait peur. On a peur aussi très souvent des choses les plus viles, des poisons, de la dent meurtrière d'un reptile ou d'une bête féroce. Qu'on ne s'étonne pas non plus que de nombreuses troupes de bêtes fauves soient arrêtées et repoussées vers le piège par un cordon de plumes bigarrées, qui doit le nom d'épouvantail à l'effet qu'il produit. L'être sans raison s'effraie sans motif. Un char en mouvement, une roue qui tourne font rentrer le lion dans sa loge; le cri du porc épouvante l'éléphant. Telle est la crainte qu'inspire la colère; ainsi l'ombre intimide l'enfant, et des plumes rouges font fuir les bêtes féroces. La colère n'a rien de la fermeté, rien du vrai courage; elle ne déconcerte que les âmes pusillanimes.

(1) Même pensée au chap. XVI du liv. I, et au traité de la Clémence,I, XI et XIX, et dans la tragédie d'Œdipe : Timet timentes  : metus in auctorem redit(Acte III, sc. I.)

XII. "Ôtez donc de ce monde l'iniquité, me dira-t-on, si vous voulez en ôter la colère. Or, l'un n'est pas plus possible que l'autre." Mais ne peut-on pas se préserver du froid, quoique l'hiver soit dans la nature, et de la chaleur, malgré les mois d'été, soit par les avantages du lieu qui nous défendent des intempéries de la saison, soit que des organes endurcis nous rendent insensibles au chaud comme au froid? Retournons maintenant l'objection, et disons qu'avant d'admettre la colère, il faut arracher la vertu du coeur humain: car le vice ne sympathise point avec elle, et il est aussi impossible d'être à la fois irascible et sage, que malade et bien portant. En vain, dites-vous: "La colère ne peut se bannir entièrement; la nature de l'homme ne s'y prête pas." Il n'est rien de si difficile et de si pénible que l'esprit humain ne puisse vaincre et qu'on ne se rende familier par une pratique assidue; point de passion si sauvage et si indomptée qui ne plie enfin au joug de la discipline. On peut tout ce qu'on veut fortement (1). Des hommes ont réussi à ne rire jamais, à s'interdire toute leur vie l'amour, le vin, ou même toute boisson; à se contenter d'un sommeil de quelques instants, pour prolonger d'infatigables veilles; à courir en montant sur la plus mince corde; à porter d'effrayants fardeaux, qui dépassent presque les forces humaines; à plonger à d'immenses profondeurs, et à demeurer très longtemps sous les eaux sans respirer.Il est mille exemples d'obstacles surmontés par une volonté ferme, et qui prouvent que rien n'est difficile à qui s'impose la loi d'en triompher. Et que gagnent les gens dont je viens de parler? rien, ou bien peu pour tant de peine. Qu'obtient, en effet, de si brillant l'homme qui s'est fait une étude d'aller sur la corde tendue, ou de ne pas fléchir sous d'énormes poids, de ne pas laisser clore ses yeux au sommeil, de pénétrer jusqu'au fond des mers? et pourtant, pour un si mince profit, la constance est venue à bout de son oeuvre. Et nous n'appellerons pas à notre aide cette patience après laquelle nous attend une récompense si douce, le calme inaltérable et la félicité de l'âme? Quelle victoire d'échapper à la colère, cette horrible maladie, et en même temps à toutes les passions furibondes et cruelles qui l'accompagnent!

(1) Je vois de quels efforts vos sens sont combattus, 
Mais les difficultés sont le champ des vertus; 
Avec un peu de peine on achète la gloire : 
Qui veut vaincre est déjà bien près de la victoire : 
Se faisant violence on s'est bientôt dompté, 
Et rien n'est tant à nous que notre volonté. 
(Rotrou, Venceslas.)

XIII. Ne cherchons point une excuse, une apologie pour nos emportements, en soutenant qu'ils sont ou utiles, ou inévitables; car quel vice a jamais manqué d'avocat? Ne disons pas: "La colère ne se guérit point." Les maux de l'âme sont loin d'être incurables: la nature, qui nous forma pour la vertu, nous aide elle-même à nous corriger (1), si nous le voulons. Il n'est pas vrai non plus, comme l'ont cru quelques-uns, que la route des vertus soit difficile ni escarpée; on y va de plain-pied, et je ne crois pas vous conter des chimères, on chemine aisément vers ces sources de la vie heureuse: il suffit qu'au départ l'âme soit bien préparée et qu'elle mérite l'assistance des dieux. Hélas! vous faites pour le mal beaucoup plus qu'il ne faudrait faire pour le bien; car est-il loisir plus parfait que celui d'une âme en paix; est-il tourment égal à la colère? quoi de plus paisible que la clémence, et de plus orageux que la cruauté? (2) La chasteté est en repos; l'incontinence, toujours en agitation. Toutes les vertus enfin s'entretiennent sans beaucoup d'efforts; les vices seuls coûtent cher à nourrir (3) . Doit-on écarter la colère? C'est en partie ce qu'avouent ceux qui sont d'avis de la modérer. Proscrivons-la tout à fait: rien d'utile n'en pourrait sortir. Qu'elle disparaisse, et plus facilement, plus efficacement le crime sera prévenu, le méchant puni et ramené dans la route du bien.

Pour accomplir ses devoirs, le sage n'admettra point d'impur auxiliaire, point de mauvais principe dont il aurait à surveiller péniblement les écarts.

(1) Maxime prise par Rousseau pour l'épigraphe de son Emile.

(2) « On a dit en latin qu'il coûte moins cher de haïr que d'aimer....» (La Bruyère, du Cœur.)

(3) « Il en coûte plus pour nourrir un vice que pour élever deux enfants. » (Franklin.)

XIV. La colère n'est donc de mise en aucun temps, si ce n'est peut-être son simulacre (1), quand il s'agit de commander l'attention d'esprits paresseux; ainsi l'on emploie le fouet ou la torche pour aiguillonner un cheval lent à prendre sa course. Où la raison est impuissante, souvent l'ascendant de la crainte est nécessaire. Mais la colère n'est pas plus utile à l'homme que l'abattement ou la frayeur. "Eh quoi! ne survient-il pas maintes occasions qui provoquent la colère?" C'est alors surtout qu'il faut lui opposer plus de résistance. Est-il donc si difficile de vaincre les mouvements de son âme, lorsqu'on voit l'athlète, qui cultive la plus grossière partie de lui-même, supporter patiemment les atteintes les plus douloureuses, pour épuiser les forces de l'adversaire; s'il riposte, c'est l'à-propos qui l'y invite, et jamais le ressentiment. Pyrrhus, dit-on, ce fameux maître d'exercices gymniques, recommandait toujours à ses élèves de ne point s'irriter. La colère, en effet, trouble tous les calculs de l'art, préoccupée qu'elle est de frapper, au lieu de parer les coups. Ainsi souvent, quand la raison conseille la patience, la colère crie: "Venge-toi," et, d'un mal d'abord supportable, nous jette dans un pire. Un seul mot blessant coûta parfois l'exil à qui ne sut pas l'endurer; pour n'avoir pas dévoré en silence une faible injure, on s'est vu écrasé sous d'affreuses catastrophes; et tel pour s'être révolté d'une légère restriction à la plus pleine liberté s'est attiré le joug le plus accablant.

(1) « Ay-je besoing de cholère et d'inflammation, je l'emprunte et je m'en masque. » (Montaigne, III. X.)

 XV. "Pour être convaincu, dit-on, que la colère est une passion généreuse, voyez les nations libres: elles sont en même temps les plus colères, tels les Scythes et les Germains." C'est qu'en effet les âmes d'une trempe forte et naturellement solides, quand la civilisation ne les a pas disciplinées, sont promptes à s'irriter; c'est qu'il est des vices qui ne prennent naissance que chez les meilleurs caractères. Un sol heureux, fût-il négligé, se couronne encore d'une végétation riche et puissante; fécondé par l'homme, ses produits sont autres et bien plus nombreux. Ainsi, dans les âmes essentiellement courageuses, l'irascibilité est fruit du terroir: pleines de sève et de feu, rien de chétif ni d'avorté n'en sort; mais ce n'est qu'une énergie brute, comme tout ce qui s'élève sans culture, par la seule vertu de la nature, et si l'éducation ne les dompte bien vite, ces germes du vrai courage dégénèrent en audace et en témérité. Mais ne voit-on pas aussi aux caractères doux s'allier des défauts qui leur sont analogues, comme la pitié, l'amour, la honte? Je signalerais plus d'un bon naturel par ces imperfections mêmes, lesquelles toutefois, pour être l'indice d'un caractère estimable, n'en sont pas moins des imperfections. Quant à ces peuples, dont l'humeur sauvage fait seule l'indépendance, ils sont, de même que les lions et les loups, aussi incapables de souffrir le joug que de l'imposer. Ce n'est pas chez eux que se trouve la force qui distingue le génie humain: je n'y vois qu'un instinct farouche et intraitable; or, qui ne sait pas obéir, ne sait pas commander.Aussi l'empire a presque toujours appartenu aux peuples des régions tempérées (1); chez ceux qui inclinent vers les climats glacés du septentrion, vous ne trouvez que d'âpres caractères, vraie image de leur ciel, comme dit un poète.

(1) « Les hommes ne sont tout ce qu'ils peuvent être que dans les climats tempérés. » (Rousseau, Emile,liv. I. Voir la Théorie des climats de Montesquieu, Esprit des lois,liv. XIV.)

XVI. "Mais, ajoute-t-on, les animaux les plus irascibles passent pour les plus généreux!" Quelle erreur de nous comparer des êtres qui ne possèdent qu'une furie aveugle au lieu de la raison, noble mobile de l'homme! Cette furie d'ailleurs n'est point chez les bêtes l'arme universelle. Si le lion a pour auxiliaire son courroux, le cerf a l'instinct de la peur, le vautour, son vol impétueux, la colombe, sa fuite rapide. Mais encore, il n'est pas même vrai que les races les plus irascibles soient les meilleures. J'accorderai volontiers que parmi les bêtes féroces, qui ne vivent que de leur proie, les plus avantageusement douées sont celles dont la rage est la plus ardente; mais je louerai dans le boeuf sa patience, dans le cheval, sa docilité. Qui donc vous fait ravaler l'homme à ces injurieux parallèles? N'avez-vous pas l'univers, n'avez-vous pas Dieu que l'homme, seul de toutes les créatures, peut comprendre, parce qu'il est seul fait pour l'imiter? "La colère, dit-on, est regardée comme le propre de la franchise." Oui, si on l'oppose à l'esprit de fraude et d'astuce elle paraît franche, parce qu'elle est toute en dehors. Je ne puis, moi, l'appeler franchise, mais imprévoyance, nom dont on flétrit l'insensé, le débauché, le dissipateur, tous ceux dont les vices dénotent un esprit peu éclairé.

XVII. "Quelquefois, dit-on, l'orateur qui s'emporte en est plus éloquent." Dites plutôt: celui qui feint de s'emporter. Et même si le débit de simples acteurs fait impression sur le peuple, ce n'est pas qu'ils ressentent la colère, c'est qu'ils la jouent parfaitement. Ainsi, au barreau, à la tribune, partout où il s'agira d'entraîner et de maîtriser les esprits, on feindra tour à tour la colère, la crainte, la pitié qu'on voudra inspirer aux autres, et souvent ce qu'une vraie émotion n'aurait pu faire, une émotion factice l'obtiendra. "Toute âme incapable de colère, dit-on, est une âme faible." Oui, si elle n'a pas de ressort plus puissant que celui-là. Ne soyons ni fripons, ni dupes, ni compatissants, ni cruels; l'un serait mollesse, l'autre dureté de coeur. Le sage tient un milieu, et, s'il faut faire acte de vigueur, il montrera de l'énergie, non de la colère.

 XVIII. Nous avons traité les questions qui ont pour objet la colère en elle-même: venons aux moyens de la guérir. Je les divise en deux classes: ceux qui l'empêchent de naître, et ceux qui, une fois née, préviennent ses écarts. Dans le régime du corps humain, les prescriptions faites pour le maintien de la santé et celles qui tendent à la rétablir, ne sont pas les mêmes; ainsi, pour repousser la colère, le traitement sera autre que pour la calmer: c'est la condition du succès. Quelques-uns de nos préceptes embrasseront la vie entière: ils prendront l'homme à son éducation première, pour le suivre dans tout le reste de son existence. L'éducation réclame les plus grands soins, ces soins si féconds dans l'avenir; il est aisé de façonner une âme encore tendre; il ne l'est pas autant d'extirper des vices qui ont grandi avec nous.

 XIX. Les âmes nées ardentes sont les plus ouvertes à la colère. Les quatre éléments de la nature: le feu, l'eau, l'air et la terre, ayant chacun des propriétés correspondantes, qui sont la chaleur, l'humidité, la sécheresse, le froid, font par leur mélange la diversité des lieux, des races, des constitutions, des penchants; et les caractères sont plus ou moins prononcés, selon que tel ou tel élément y domine: de là vient aussi qu'un pays s'appelle humide ou sec, froid ou chaud. Chez les animaux comme chez les hommes on trouve les mêmes variétés.Ce qui importe, c'est dans quelle mesure chacun de nous participe du chaud et de l'humide. Celui des deux éléments qui prévaudra déterminera nos penchants. L'élément chaud rend l'homme irascible; car rien de si vif, de si opiniâtre que le feu. L'élément contraire fait les phlegmatiques, le froid étant un principe de contraction et de léthargie. Partant de là, quelques stoïciens ont dit que la colère prend naissance dans le coeur, vers lequel le sang se presse et bouillonne. Voilà, selon eux, son vrai siège et leur seule raison, c'est que l'endroit où bat le coeur de l'homme est le foyer de la chaleur vitale. Chez les lymphatiques, la colère croît par degrés: la chaleur en eux n'est pas toute prête; ils ne la doivent qu'au mouvement. Voilà pourquoi, faible dans son début, le dépit des enfants et des femmes a plus de vivacité que de force. Dans l'âge où la fibre est plus sèche, nos transports sont véhéments, soutenus, mais ne s'élèvent pas, et ne font guère de progrès: une chaleur déjà amortie ne peut tendre qu'à se refroidir. Les vieillards sont grincheux et difficiles, tout comme les malades, les convalescents et ceux dont la chaleur s'est épuisée par la fatigue ou des pertes de sang. Il en est de même des hommes que la soif ou la faim aiguillonnent, et chez lesquels une maigre subsistance appauvrit le sang et fait défaillir les organes. Le vin enflamme la colère; car il accroît, suivant la nature de chacun, la chaleur du tempérament.Des hommes s'emportent dans l'ivresse ---; il en est qui s'emportent d'eux-mêmes, comme si le vin leur frappait le cerveau. Il n'y a pas d'autre cause de l'extrême irascibilité de ceux qui ont les cheveux roux ou le visage coloré, et qui ont naturellement le teint que la colère donne aux autres; trop de mobilité agite leur sang.

XX. Mais si la nature produit des caractères irritables, mille causes accidentelles ont, pour produire cet effet, le même pouvoir que la nature. C'est tantôt la maladie, une altération d'organes, tantôt le travail, des veilles continues, des nuits inquiètes, l'ambition, l'amour; que sais-je? tous les poisons du corps et de l'âme disposent l'esprit souffrant à devenir querelleur. Mais il n'y a là encore que des germes, des occasions de colère, la cause toute puissante, c'est l'habitude: une fois invétérée, elle alimente le mal. Changer le naturel est difficile; il est même impossible de refondre, chez l'homme naissant, l'alliance établie des éléments qui le constituent. Seulement il est bon de savoir qu'aux imaginations inflammables, par exemple, le vin doit être interdit; "le vin qu'il faut refuser aux enfants," dit Platon; car il ne veut pas pas qu'on attise le feu par le feu (1). Ne les surchargeons pas non plus d'aliments; ce serait donner aux corps trop de développement, et, en même temps que le corps, épaissir l'esprit. Que le travail les exerce sans les fatiguer; que leurs premiers bouillons s'apaisent; mais gardons que tout ne s'exhale: ne laissons fuir du vase que l'écume qui surmonte ses bords. Les jeux ont aussi leur avantage, et des récréations modérées détendent et reposent l'esprit. Les constitutions lymphatiques, et celles qui se composent d'éléments secs et froids n'ont pas à craindre la colère, mais des défauts pires, la pusillanimité, l'hésitation, le découragement, l'esprit de soupçon.De tels caractères demandent qu'on les traite avec bienveillance, qu'on les choie, qu'on les fasse renaître aux affections gaies. Et comme il faut à l'abattement d'autres remèdes qu'à la colère, des remèdes non seulement différents, mais contraires, on obviera d'abord à celui de ces deux défauts qui aura fait le plus de progrès.

(1) Voir pour ces chap. XX, XXI et XXÎI, Quintilien, liv. III, et Rousseau, dans Emile,I, II, où se trouve plus d'un emprunt fait à Sénèque.

XXI. Mais, répétons-le, rien ne sera plus utile que de jeter de bonne heure les bases d'une saine éducation. Difficile tâche que celle d'un gouverneur, qui doit prendre garde et d'entretenir la colère chez un élève et de briser son caractère! La chose réclame toute la clairvoyance d'un bon observateur: car les dispositions qu'il faut cultiver, et celles qu'il faut étouffer, se nourrissent d'aliments semblables. Or, en pareil cas, l'attention même la plus grande commet aisément des méprises. De la licence naît la témérité, de la contrainte l'affaissement moral; les éloges relèvent un jeune coeur, et le font bien présumer de ses forces; mais ces mêmes éloges engendrent l'arrogance et l'irritabilité. Voilà deux routes opposées: que faire? Tenir le milieu de manière à user tantôt du frein, tantôt de l'aiguillon, et n'imposer à l'enfant rien d'humiliant ni de servile; qu'il n'ait jamais besoin de demander avec supplication; s'il le fait, que ce soit toujours sans fruit. N'accordons rien qu'à ses mérites présents, à sa conduite passée, à ses promesses d'être meilleur à l'avenir. Dans ses luttes avec ses camarades, ne permettons pas qu'il se laisse vaincre ou qu'il se mette en colère, mais tâchons qu'il devienne l'ami de ses rivaux de tous les jours, afin que dans ces combats il s'accoutume à vouloir vaincre et non pas nuire. Toutes les fois qu'il l'aura emporté sur eux ou qu'il aura fait quelque chose de louable, passons-lui une juste fierté, et n'en réprimons que les trop vifs élans: de la trop grande joie naît une sorte d'ivresse qui, à son tour, produit la morgue et la présomption. Accordons-lui quelque délassement; mais qu'il ne s'énerve pas dans le désoeuvrement et l'inaction, et retenons-le loin du souffle impur des voluptés. Car rien ne dispose à la colère comme une éducation molle et complaisante; et voilà pourquoi, plus on a d'indulgence pour un fils unique, ou plus on lâche la bride à un pupille, plus on gâte leurs bonnes qualités. Souffrira-t-il une offense, celui qui n'a jamais éprouvé un refus, celui dont une mère empressée a toujours essuyé les larmes, à qui toujours on a donné raison contre son gouverneur? Ne voyez-vous pas que les plus grandes fortunes sont toujours accompagnées des plus grandes colères? C'est chez les riches, les nobles, les magistrats qu'elle éclate davantage, là où tout ce qu'il y a de vain dans le coeur de l'homme se gonfle au vent de la prospérité. La prospérité est la nourrice de la colère, parce que ses superbes oreilles sont assiégées de mille voix approbatrices qui lui crient: "Qu'elle ne se mesure pas à sa dignité, qu'elle se manque à elle-même," et d'autres adulations auxquelles résisteraient à peine les esprits les plus sains et les mieux affermis dans leurs principes de sagesse. Ayons donc grand soin d'écarter de l'enfant la flatterie; qu'il entende la vérité; qu'il connaisse quelquefois la crainte, toujours le respect, et qu'il n'oublie jamais la déférence due à l'âge; qu'il n'obtienne rien par l'emportement; ce que nous refusons à ses larmes, offrons-le-lui quand il sera calmé. Qu'il ne voie l'opulence paternelle qu'en perspective, et sans disposer de rien; que le reproche suive toute mauvaise action de sa part.Il est essentiel de choisir à l'enfance des précepteurs et des pédagogues d'un caractère doux. La plante encore tendre s'attache aux objets les plus proches, et grandit en se modelant sur eux. Les habitudes de l'adolescence nous viennent de nos nourrices et de nos premiers maîtres. Un enfant élevé chez Platon, et revenu dans sa famille, était témoin des cris de fureur de son père. "Je n'ai jamais vu cela chez Platon," se prit-il à dire. Je ne doute pas que cet enfant n'eût été plus prompt à suivre l'exemple de son père que celui de Platon. Qu'avant tout la nourriture de l'enfant soit frugale, ses vêtements simples et semblables en tout à ceux de ses camarades. Plus tard, il ne s'indignera pas qu'on le compare à d'autres, si vous le faites d'abord l'égal du grand nombre.

XXII. Mais tout ceci ne s'applique qu'à nos enfants. Pour nous, le hasard de la naissance et l'éducation ont produit leur effet; le temps est passé où commencent à agir le vice ou ses préservatifs: nous ne pouvons plus réformer chez nous que l'âge mûr. J'ai dit qu'il faut combattre tout ce qui provoque la colère. Un motif de ressentiment, c'est l'idée qu'on a reçu une injure. Ne nous y livrons point facilement; ne croyons pas tout d'un coup aux apparences même les plus frappantes. Souvent ce qui n'est pas vrai est très vraisemblable; différons donc: le temps met au jour la vérité. N'ouvrons pas aux bruits accusateurs une oreille complaisante. Connaissons bien et fuyons ce travers de l'humaine nature qui nous fait croire le plus volontiers ce qu'il nous fâche le plus d'entendre et prendre feu avant de juger.Que dire de cette susceptibilité, non pas même sur des rapports, mais sur de simples soupçons, et de ces emportements contre un air de visage ou un sourire inoffensifs mal interprétés? Plaidons contre nous-mêmes la cause de l'absent, et tenons en suspens notre courroux. Une vengeance différée peut s'accomplir; mais accomplie, elle est irrévocable.

XXIII. On connaît cet Athénien qui avait conspiré la mort d'Hippias. Surpris avant d'avoir accompli son projet, on le tortura pour lui arracher le nom de ses complices, et il indiqua parmi les spectateurs ceux des courtisans qu'il savait tenir le plus à la vie du tyran. Hippias, les ayant fait mettre à mort l'un après l'autre à mesure qu'ils étaient nommés, demande s'il en reste encore. "Il ne reste plus que toi, répond l'Athénien, car je ne t'ai laissé personne à qui tu fusses cher au monde." Ce fut la colère qui porta le tyran à prêter son bras au tyrannicide, à immoler de son propre glaive ses défenseurs. Avec combien plus de magnanimité, Alexandre, averti par une lettre de sa mère, de prendre garde au poison de son médecin Philippe, but sans crainte le breuvage que celui-ci lui présentait! Le coeur du prince jugea mieux un ami. Il était digne de l'avoir innocent, digne de le rendre à la vertu, s'il l'eût trahie: action, selon moi, d'autant plus louable dans Alexandre (1), qu'il était plus porté à la colère. Or, plus la modération est rare chez les rois, plus il faut y applaudir. On cite un trait analogue de ce Caius César qui, dans nos guerres civiles, fut si clément après la victoire. Il était tombé entre ses mains des portefeuilles contenant la correspondance entre Pompée et ceux qui paraissaient avoir suivi le parti contraire, ou être restés neutres; il brûla toutes ces lettres; et, bien que d'habitude il fût fort modéré dans sa colère, il aima mieux la prévenir, pensant que la plus gracieuse manière de pardonner est d'ignorer les torts de chacun.

(1) De ce trait d'Alexandre, et des belles, mais simples réflexions de Sénèque, Rousseau a fait une tirade déclamatoire. (Emile,livre II.)

 XXIV. Notre crédulité fait la plus grande partie du mal. Souvent on ne doit pas même écouter, car, dans certaines choses, mieux vaut être trompé que condamné à la défiance.Loin de nous ces soupçons, ces fâcheuses conjectures, qui irritent si souvent à faux. Un tel m'a salué peu civilement; l'embrassade de tel autre a été bien froide; celui-ci a brusquement rompu son propos commencé; celui-là ne m'a pas invité à son repas; j'ai vu de l'éloignement sur le visage de tel autre. Jamais les prétextes ne manquent aux gens soupçonneux; voyons plus simplement les choses, et jugeons-les avec bienveillance. Ne croyons qu'à ce qui frappe nos yeux, qu'à l'évidence elle-même; et quand nous reconnaîtrons que nos soupçons étaient vains, gourmandons notre crédulité. De cette sévérité naîtra l'habitude de ne pas croire trop aisément.

XXV. Une autre règle à s'imposer est de ne pas entrer en fureur pour les plus frivoles et les plus misérables sujets. Mon esclave est peu alerte; mon eau à boire trop chaude, mon lit mal arrangé; ma table négligemment dressée. S'irriter de si peu est folie, comme c'est preuve de malaise et de faible santé que de frissonner au plus léger souffle; comme c'est avoir les yeux malades que d'être ébloui par une étoffe d'une blancheur éclatante; comme c'est être énervé de mollesse que de souffrir à voir travailler les autres.Ainsi l'on raconte du Sybarite Myndiride, qu'apercevant un homme qui en creusant la terre levait sa pioche un peu haut, il témoigna que cela le fatiguait, et lui défendit de continuer à travailler en sa présence. Le même se plaignit souvent d'avoir eu l'épiderme meurtri pour s'être couché sur des feuilles de rose repliées. Quand les voluptés ont empoisonné à la fois l'âme et le corps, toutes choses semblent insupportables, non par leur dureté, mais par notre mollesse. Y a-t-il, en effet, de quoi entrer dans des accès de rage pour la toux ou l'éternuement d'un valet, pour une mouche qu'il n'aura pas su chasser, pour un chien qui se trouve dans notre chemin, pour une clef tombée par mégarde de la main d'un esclave? Souffriras-tu patiemment les invectives de tes égaux, les diatribes du Forum ou du sénat, toi dont l'oreille est déchirée parle frottement d'un siège traîné sur le parquet? Endureras-tu la faim, la soif, une campagne sous un ciel ardent, si tu t'emportes contre un valet parce qu'il fait mal le vin à la neige? Aussi la mère la plus commune de l'irascibilité est-elle la mollesse, passion despotique et impatiente. Il faut traiter durement notre âme, pour qu'elle ne soit sensible qu'aux atteintes graves.

XXVI. Notre courroux s'émeut, ou de ce qui ne saurait nous avoir fait injure, ou de ce qui a pu nous en faire. Du premier genre sont les choses inanimées: un livre que des caractères trop menus, que les fautes du copiste font rejeter ou mettre en pièces; un vêtement qu'on déchire parce qu'il déplaît. N'est-il pas absurde de s'en prendre à des objets qui ne méritent ni ne sentent notre dépit? "Mais, allez-vous dire, c'est contre ceux qui les ont confectionnés que je me fâche." D'abord la colère précède cette distinction; et puis, savez-vous si ces ouvriers n'auraient pas de bonnes raisons à donner? Celui-ci n'a pu mieux faire, et ce n'est pas exprès pour vous mécontenter, qu'il est resté novice; cet autre n'a pas eu davantage l'intention de vous offenser; et, après tout, si ce sont les personnes qui soulèvent votre bile, quelle folie de l'exhaler sur les choses? L'extravagance peut seule en vouloir à des objets privés de sentiment (1), de même qu'aux animaux muets et dépourvus d'intelligence; car ils ne peuvent nous offenser, puisqu'ils ne peuvent en avoir la volonté, et il n'y a d'injure que celle qui part de la réflexion. L'animal, tout comme une épée ou une pierre qui tombe, peut nous nuire, mais non pas nous faire injure. Il est pourtant des hommes qui croient leur honneur compromis, si un cheval, docile sous d'autres mains, se regimbe sous la leur. Ils oublient qu'ici comme ailleurs ce n'est pas la réflexion, mais l'habitude et l'adresse qui obtiennent le plus d'obéissance. Si dans tous ces cas la colère est peu sage, l'est-elle plus contre des enfants, ou contre ces esprits que leur faiblesse rapproche de l'enfance? Près d'un juge équitable, l'absence de discernement rend toutes les fautes innocentes.

(1) Voir le chap. IV de Montaigne, liv. I.

XXVII. Il est aussi des êtres dont l'action, loin de jamais nuire, est toujours bienfaisante et salutaire: tels sont les dieux, qui ne peuvent ni ne veulent le mal. Leur nature est inoffensive, pacifique, aussi éloignée de nuire aux hommes qu'à elle-même. Les insensés et les ignorants leur imputent les tempêtes de la mer, les pluies excessives, la rigueur des hivers, tandis que nul de ces phénomènes, heureux ou funestes, ne s'opère directement en vue de l'homme. Ce n'est point pour nous qu'a lieu dans le monde le retour périodique de l'été et de l'hiver; tout s'exécute d'après les lois qui président aux révolutions célestes. C'est trop présumer de soi, que de se croire l'objet de ces grands mouvements (1). Rien donc de tout cela n'a lieu contre nous; loin de là nous ne laissons pas d'y trouver notre conservation.Nous avons dit que la puissance de nuire manque à certains êtres, et à d'autres la volonté. Parmi ces derniers, sont les bons magistrats, les pères, les instituteurs, les juges: voyons, dans les châtiments qu'ils imposent, ce que voit le malade dans le scalpel ou la diète, ce que nous voyons en mille autres cas, des rigueurs salutaires. Sommes-nous punis? Que notre pensée s'arrête, non pas sur la punition seule, mais sur ce qui nous l'attire; faisons nous-mêmes notre interrogatoire, et si nous ne mentons à notre conscience, nous jugerons la réparation bien inférieure au délit.

(1) Voir des Bienfaits,VI, XXIII; Montaigne, II, XII; Voltaire, Sixième discours en vers, et Mme de Sévigné, lettre du 2 janvier 1681. Ailleurs pourtant Sénèque croit à l'influence des astres sur nos destinées.

 XXVIII. Vous qui voulez apprécier justement les choses, songez bien, avant tout, que nul de nous n'est sans reproche. Car voici d'où viennent vos indignations les plus vives: Je n'ai point failli; je n'ai rien fait, disons-nous; c'est-à-dire que nous ne convenons de rien. Toute réprimande, toute correction nous révolte; et alors même à nos premières fautes, nous en ajoutons une nouvelle, l'orgueil et la rébellion. Eh! où est l'homme qui ose se proclamer pur à la face de toutes les lois? Et quand cet homme existerait, quelle étroite vertu qu'une vertu légale! Combien nos devoirs s'étendent plus loin que les prescriptions du droit! Que de choses nous commandent la piété, l'humanité, la bienfaisance, la justice, la loyauté, dont nulle n'est gravée aux tables de la loi! Cependant, même cette formule étroite d'innocence, nous ne pouvons la suivre. Nous avons tous ou fait ou médité le mal, nous l'avons souhaité ou favorisé, et souvent, si nous ne fûmes point coupables, c'est pour n'avoir pu réussir à l'être. Cette pensée nous rendra plus indulgents pour autrui, et moins indociles aux reproches. Surtout ne nous emportons pas contre nous-mêmes (qui épargnera-t-on si l'on ne se respecte?), et moins encore contre les dieux. Ce n'est point par leur volonté, mais par la loi de notre condition mortelle que nous subissons les disgrâces qui surviennent ici-bas. Mais les maladies, les souffrances qui nous assiègent? Elles nous avertissent qu'il faut de manière ou d'autre sortir du domicile malsain qui nous est échu. Il vous reviendra qu'un tel a mal parlé de vous; songez si vous ne l'avez point provoqué; songez sur combien de gens vous-même tenez de mauvais discours; songez en un mot qu'il l'a fait, soit par représailles, et non pour attaquer, soit par entraînement, soit par contrainte, soit par ignorance; que même, s'il l'a fait sciemment et avec volonté, tout en vous nuisant, il n'avait pas dessein de vous nuire, mais qu'il a cédé à l'attrait d'un bon mot, ou bien qu'il devait vous écarter de sa route, sous peine de n'arriver jamais. Souvent c'est un flatteur, qui déplait pour vouloir trop plaire. Qu'on se rappelle aussi que de fois l'on a soi-même été en butte à des soupçons faux; que de services la fortune nous a rendus sous les apparences de l'outrage; que d'inimitiés se sont chez nous tournées en affections, et l'on sera moins prompt à s'émouvoir, surtout si chaque fois qu'on nous blesse, la conscience nous crie: Et toi-même!... Mais où rencontrer l'équitable juge dont je parle? Sera-ce le suborneur, qui jamais ne voit la femme d'autrui sans la convoiter, et qui trouve toute femme bonne à séduire dès qu'elle est celle d'un autre, tandis qu'il veut soustraire la sienne à tous les yeux; sera-ce ce perfide qui exige rigoureusement l'accomplissement de la foi promise; ce parjure qui tonne contre le mensonge; ce délateur par état qui s'indigne qu'on l'attaque en justice; cet infâme jaloux de la pudeur de ses jeunes esclaves, et qui a prostitué la sienne? les vices d'autrui sont tous sous nos yeux: nous rejetons derrière nous les nôtres (1). Ainsi le père gourmande les longs festins d'un fils moins déréglé que lui. On n'accorde rien aux passions des autres, et l'on passe tout aux siennes; le plus cruel tyran s'irrite contre l'homicide, le brigand sacrilège est sans pitié pour le larcin. Trop souvent ce n'est pas la faute qu'on déteste, c'est au délinquant que l'on en veut. Rentrons donc en nous-mêmes: nous deviendrons plus tolérants; demandons-nous si à notre tour nous n'avons rien fait de pareil, si ces mêmes égarements n'ont pas été les nôtres, et si nous gagnerions quelque chose à ce que les actions de cette nature fussent condamnées?

(1) La Fontaine, fable de la Besace : "Il fit pour nos défauts la poche de derrière, 
Et celle de devant pour les défauts d'autrui."

 XXIX. Le grand remède de la colère est le temps d'arrêt. N'exigez pas dès l'abord qu'elle pardonne, mais qu'elle juge: elle se dissipe pour peu qu'elle attende; n'essayez pas de l'étouffer d'un seul coup, ses premiers éclats ont trop de force: la victoire complète ne s'obtient ici que par des succès partiels. Parmi les choses qui nous offensent, les unes nous sont redites, les autres frappent directement nos yeux ou nos oreilles. Ne croyons pas légèrement les rapports: trop de gens mentent pour tromper ou parce qu'ils furent trompés les premiers. L'un n'accuse autrui que pour gagner vos bonnes grâces: il suppose le mal, pour avoir l'air d'en plaindre la victime. Tantôt la jalousie s'efforce de désunir les plus étroites amitiés, tantôt une maligne curiosité se fait un jeu et un spectacle d'observer de loin, et sans risque ceux qu'elle a mis aux prises. Que vous soyez juge d'un procès sur la plus modique somme, sans témoin, rien ne vous paraîtra prouvé; et le témoin, s'il ne prête serment, ne fera pas foi; vous donnerez aux deux parties les remises, le temps convenables, vous les écouterez plus d'une fois; car la vérité ressort d'autant mieux qu'on l'a plus souvent débattue. Et votre ami, vous le condamnez sur-le-champ, sans l'ouïr ni l'interroger. Avant qu'il puisse connaître son accusateur et son crime, vous voilà furieux contre lui. On vous croirait sûr de la vérité, bien instruit du pour et du contre, tandis que le délateur même abandonnera son dire, s'il lui faut le prouver. Ne me citez pas, vous recommande-t-il; si vous me mettez en avant, je nie tout, et vous ne saurez plus rien de moi. Il vous pousse ainsi dans la lutte à laquelle lui-même se dérobe. Ne vouloir rien dire que clandestinement, c'est à la fois dire et se rétracter. Mais un ami croire à des rapports secrets, et rompre publiquement, quoi de plus injuste?

 XXX. Sommes-nous témoins de la chose qui nous blesse, examinons le caractère et l'intention de son auteur. C'est un enfant? excusons son âge: il ignore s'il fait mal. Un père? ou ses bienfaits sont assez grands pour lui avoir acquis même le droit d'offense, ou ce que nous prenons pour offense est de sa part un nouveau service. Une femme? elle se trompe. C'est un homme qui y a été contraint? qui pourrait, sans être injuste, se soulever contre la nécessité? vous l'aviez lésé le premier? les représailles ne sont plus des injures. C'est votre juge? soumettez votre sentence à la sienne. Votre roi? s'il punit en vous un coupable, courbez-vous devant sa justice; innocent, cédez à la force. C'est un être sans intelligence, ou peut-être un animal? vous descendez à son niveau en perdant votre sang-froid. C'est une maladie, une calamité? elle passera plus légère, si vous la supportez en homme. Ce sont les dieux? on perd sa peine à s'irriter contre eux, tout comme à appeler leur courroux sur d'autres. C'est un homme de bien qui vous a fait injure? n'en croyez rien; un méchant enfin? n'en soyez pas surpris. Quelque autre lui fera payer sa dette envers vous; il s'est déjà puni lui-même par le mal qu'il a fait.

XXXI. Deux causes, ai-je dit, font naître la colère: d'abord on se croit outragé: j'ai suffisamment traité ce point; puis outragé injustement: c'est de quoi je vais parler encore. On appelle injustice, un traitement qu'on ne croyait pas mériter de souffrir, ou auquel l'on ne s'attendait pas. Tout mal imprévu nous semble une indignité, et rien n'exaspère l'homme comme de voir déjouer ses calculs et ses espérances. C'est bien là ce qui fait qu'un rien nous indispose contre nos domestiques, et que dans un ami la moindre négligence est taxée d'injure."Et l'injure qui vient d'un ennemi, pourquoi donc nous émeut-elle si fort?" C'est qu'elle a lieu contre notre attente, ou qu'elle la surpasse; c'est l'effet de notre excessif amour-propre: nous croyons que pour nos ennemis mêmes nous devons être inviolables. Le plus obscur mortel nourrit les prétentions d'un roi: il veut pouvoir tout sur les autres, et que les autres ne puissent rien sur lui. On n'est donc irascible que par ignorance des choses, ou par présomption. Connaît-il bien les choses humaines, celui qui s'étonne que le méchant opère le mal; qui trouve étrange qu'un ennemi lui nuise, qu'un ami le désoblige, que son fils s'oublie, que son valet manque à sa tâche? La plus pitoyable excuse est ce mot: "Je n'y avais pas pensé." Fabius le blâmait dans un chef d'armée; je le blâmerai, moi, dans tout homme. Croyez tout possible; attendez-vous à tout: les plus doux caractères auront leurs aspérités. La nature produit des amis insidieux, des amis ingrats, des amis cupides, des amis pour qui rien n'est sacré. Avant d'accuser les méfaits d'un seul, considérez la race entière des hommes. C'est au sein de la plus vive joie qu'il faut craindre le plus: quand tout vous paraîtra calme, les orages ne manquent pas; ils sommeillent: comptez toujours sur quelque fléau prêt à vous frapper. Le pilote ne livre jamais toutes ses voiles avec une confiance absolue, il s'arrange pour tout replier au besoin. N'oubliez pas surtout que la passion de nuire est un sentiment affreux, haïssable, le moins fait pour le coeur de l'homme, lui qui, par ses bons traitements, se plaît à apprivoiser même les plus farouches animaux. Voyez l'éléphant courber sa tête sous le joug; le taureau laisser impunément sauter sur son dos des enfants et des femmes; des serpents glisser et se jouer innocemment sur nos tables et dans notre sein; en nos maisons, des lions et des ours livrer patiemment leurs gueules à l'homme, rendre à la main qui les flatte caresses pour caresses, et rougissez de laisser vos moeurs aux animaux pour prendre les leurs (1).C'est un sacrilège de nuire à la patrie, par conséquent à un concitoyen; il est membre de la patrie: quand le tout est sacré, les parties ne le sont pas moins. L'homme est donc tenu de respecter l'homme, qui est pour lui concitoyen de la grande cité. Qu'arriverait-il, si nos mains voulaient faire la guerre à nos pieds, et nos yeux à nos mains? L'harmonie règne entre les membres du corps humain, parce que tous sont intéressés à la conservation de chacun; de même les hommes doivent s'épargner les uns les autres, parce qu'ils sont nés pour la société, laquelle ne saurait subsister sans l'appui mutuel et bienveillant de ceux qui la composent. Les vipères mêmes et certains reptiles, funestes par leurs coups ou leurs morsures, on ne les écraserait pas si, comme d'autres races, elles s'apprivoisaient et pouvaient cesser d'être malfaisantes pour nous et pour autrui. Ainsi nous ne punirons pas parce qu'on a péché, mais afin qu'on ne pèche plus. La peine envisagera toujours l'avenir, et jamais le passé: ce ne sera pas une oeuvre de colère, mais de prévoyance. S'il fallait punir tout naturel dépravé et tourné au mal, le châtiment n'excepterait personne.

(1) Turpe erit ingenium mitius esse feris. (Ovid., Amor.,El. X.)

XXXII. "Mais la colère a ses charmes: il est doux de rendre le mal pour le mal." Je le nie. S'il est beau de répondre à un bienfait par un autre, il ne l'est pas de renvoyer injure pour injure. Il faut, dans le premier cas, rougir de sa défaite, et dans le second, de sa victoire.La vengeance! mot qui n'est pas de l'homme, et qu'on fait pourtant synonyme de justice. Elle ne diffère de la provocation que par l'ordre des temps. Se venger, fût-ce modérément, c'est nuire seulement avec un peu plus de droit à l'excuse. Un homme avait, aux bains publics, frappé Marcus Caton par mégarde et sans le connaître (car qui aurait pu sciemment insulter ce grand homme?). Comme il s'excusait: "Je ne me souviens pas d'avoir été frappé, dit Caton." Il pensa qu'il valait mieux ne pas s'apercevoir de l'injure que la venger. "Comment donc! aucun mal n'est résulté d'une telle inconvenance?" Beaucoup de bien, au contraire: elle procura à l'offenseur l'avantage de connaître Caton. Il est d'une grande âme de dédaigner les injures. La vengeance la plus accablante est de ne pas juger l'agresseur digne de courroux. Combien, pour avoir voulu raison d'une légère offense, n'ont fait que creuser leur blessure! Soyez plus fiers, plus généreux; imitons le roi des animaux; que les aboiements d'une meute impuissante frappent nos oreilles sans nous émouvoir.

 XXXIII. Vous dites "La vengeance nous fait respecter!" Si vous l'employez comme remède, n'y joignez pas la colère; n'y voyez pas une jouissance, mais un acte utile. D'ailleurs souvent mieux vaut dévorer son dépit que se venger. II faut souffrir avec patience, avec sérénité même les injures des hommes puissants. Ils redoubleront leurs atteintes, s'ils pensent qu'elles ont porté. Le plus grand vice des mortels qu'enivre l'insolence d'une haute fortune, c'est de haïr ceux qu'ils ont offensés. Tout le monde connaît le mot de cet homme qui avait vieilli à la cour des rois, et auquel on demandait comment il était parvenu à un si grand âge, chose bien rare dans un pareil lieu: "En recevant des affronts, dit-il, et en remerciant." (1) Souvent, loin qu'il soit utile de venger l'injure, il est dangereux de paraître la ressentir. Caligula, choqué de la recherche qu'affectait, dans sa mise et dans sa coiffure, le fils de Pastor, chevalier romain des plus distingués, l'avait fait mettre en prison. Pastor demanda la grâce de son fils: le tyran, comme averti de le faire périr, ordonne à l'instant son supplice. Cependant, pour ne pas tenir tout à fait rigueur au père, il l'invite à souper le jour même. Pastor arrive, et ses traits ne décèlent aucun ressentiment. Après avoir chargé quelqu'un de l'observer, César lui fait présenter une coupe; c'était presque lui offrir le sang de son fils. L'infortuné la vide courageusement jusqu'à la dernière goutte. On lui passe et parfums et couronnes, avec ordre d'examiner s'il les acceptera; il les accepte. Le jour qu'il a enterré son fils (je me trompe; il n'avait pas eu cette consolation), il prend place, lui centième, au banquet du maître, et le goutteux vieillard se livre à des excès tout au plus tolérables à la naissance d'un héritier. Pas une larme, pas un signe qui laisse percer la douleur. II soupa comme s'il eût obtenu la grâce de la victime. Pourquoi, dites-vous, tant de bassesses? Il avait un second fils. Que fit Priam en pareil cas? ne dissimula-t-il pas sa colère? n'embrassa-t-il pas les genoux du roi de Larisse? Oui, il porta même à ses lèvres cette main homicide, teinte du sang de son Hector; il soupa même avec Achille, sans parfums, il est vrai, et sans couronnes; son farouche ennemi l'exhortait à prendre quelque nourriture, mais non pas à vider de larges coupes sous 1'oeil d'un témoin aposté. Le Romain (2) eût bravé Caligula, s'il n'eût craint que pour lui-même; mais l'amour paternel surmonta le ressentiment. Il méritait bien qu'on lui permît, au sortir du festin, d'aller recueillir les restes de son fils; il ne l'obtint même pas. Le jeune tyran, d'un air bienveillant et affable, provoquait, par de fréquentes santés, le malheureux vieillard à bannir ses chagrins; et Pastor, de se montrer aussi gai que si la catastrophe du jour eût été loin de son souvenir. C'en était fait du second fils, si le bourreau n'eût été content du convive.

(1)  Ceci rappelle le mot du duc d'Orléans, régent : Un parfait courtisan n'a ni humeur, ni honneur.

Quiconque ne sait pas dévorer un affront, 
Ni de fausses couleurs se déguiser le front, 
Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie. 
(Racine, Esther,act 
III, sc I.)

(2) Je lis, avec un ancien manusc., Romanus pater,et non : Trojanum patrem.

XXXIV. Abstenons-nous donc de la colère, soit contre notre égal, soit contre notre supérieur, soit contre notre inférieur. Avec votre égal, la lutte est douteuse; avec votre supérieur, c'est une folie; avec votre inférieur, une lâcheté. Il est d'un être chétif et misérable de rendre morsure pour morsure; la souris, la fourmi mordent la main qui les approche; les êtres faibles se croient blessés dès qu'on les touche.Un moyen encore de nous calmer, c'est de songer aux services passés de qui nous irrite aujourd'hui, et le bien rachètera le mal. N'oublions pas non plus quelle glorieuse réputation nous vaudra notre clémence, et combien d'amis utiles ont été le prix d'un pardon. N'étendons pas notre colère sur les enfants de nos rivaux et de nos ennemis. Une des insignes barbaries de Sylla fut d'exclure des charges publiques les fils des proscrits, et le comble de l'iniquité est de vouloir que les enfants héritent des haines qui poursuivaient les pères.Demandons-nous, quand nous aurons peine à nous laisser fléchir, si nous serions heureux que chacun fût pour nous inexorable. Que de fois le pardon qu'on a refusé à d'autres, on s'est vu réduit à le demander pour soi! Combien se sont jetés aux pieds de ceux-là mêmes qu'ils avaient repoussés des leurs Rien de plus beau que de convertir sa colère en amitié. Quels sont les plus fidèles alliés du peuple romain? Ceux qui furent ses ennemis les plus opiniâtres. Où serait aujourd'hui la république, si sa politique prévoyante n'avait confondu les vainqueurs et les vaincus? Cet homme se déchaîne contre vous; provoquez-le par vos bienfaits. L'inimitié tombe d'elle-même dès que l'un des deux quitte la place; sans réciprocité la lutte n'a pas lieu (1): lors même qu'elle s'engage, le plus généreux, c'est le premier qui fait retraite (2), et le champ de bataille reste au vaincu. Êtes-vous frappé? retirez-vous: frapper à votre tour serait amener, légitimer des atteintes nouvelles; vous ne seriez plus maître de vous dégager.

(1) Cet homme se déchaîne contre toi; toi, provoque-le par les bienfaits.Voilà bien ce précepte chrétien, rends le bien pour le mal,qu'on reproche à la philosophie païenne de n'avoir pas connu.

(2) Et qui non jugulat, Victor abire solet.(Pétrone.)

Le vainqueur doit rougir en ce combat honteux ; 
Et les premiers vaincus sont les plus généreux. 
(Racine, Frères ennemis.)

XXXV. Eh! qui voudrait frapper assez fort son ennemi pour laisser la main dans la plaie, sans pouvoir l'en retirer? Tel est pourtant l'aiguillon de la colère: on a peine à le retirer.Le guerrier se choisit des armes légères, une épée commode, et facile à manier; et nous, nous n'éviterions pas la fougue des passions mille fois plus incommodes, plus furieuses, et plus difficiles à rappeler? La vélocité qui plaît dans un coursier est celle qu'on arrête à volonté, qui ne franchit pas le but, qu'on peut replier sur elle-même et ramener de la course au pas. On juge malades les nerfs qui s'agitent malgré nous. Il n'y a que les vieillards ou les infirmes qui courent quand ils veulent marcher. Ainsi les mouvements de l'âme, les plus sains et les plus vigoureux sont ceux non pas qu'emporte un fol élan, mais dont l'allure nous est soumise. Avant toutefois de songer aux périls de la colère, rien ne sera plus efficace que d'en considérer la difformité. Nulle passion n'offre des symptômes plus orageux: elle enlaidit les plus belles figures, et donne un air farouche aux physionomies les plus calmes. L'homme abjure alors toute dignité. Sa toge était-elle arrangée convenablement autour de son corps? la colère y porte le désordre. Tout soin de sa tenue lui échappe; ses cheveux, que la nature ou l'art faisait flotter d'une manière décente, se soulèvent à l'instar de son âme; ses veines se gonflent; à ses fréquents soupirs, aux cris de rage qu'il pousse avec effort, on voit s'ébranler sa poitrine et se tendre les muscles de son cou. Ses membres frémissent, ses mains tremblent, tout son corps est en convulsion. Que pensez-vous de l'état intérieur d'une âme qui, au dehors, s'annonce par des traits si hideux? Bien plus révoltants sont ceux qu'elle nous cache, bien plus terrible sa fermentation intestine, bien plus véhéments ses transports, capables, s'ils n'éclatent, de détruire tout l'homme. Qu'on se représente les Barbares, les tigres dégoûtants de carnage ou qui courent s'en abreuver; les monstres d'enfer qu'ont imaginés les poètes avec des serpents pour ceinture, et qui vomissent la flamme; les noires Furies élancées du Ténare pour souffler le feu des combats, semer la discorde entre les nations et rompre les noeuds de la paix! telle on doit se figurer la colère, l'oeil ardent de feu; telle elle gémit, telle elle mugit, mêlant à ses sifflements d'aigres clameurs et des sons plus sinistres encore, s'il est possible; frappant des deux mains à la fois, car de se couvrir elle n'a nul souci; farouche, ensanglantée, déchirée et livide de ses propres coups, la démarche égarée, la raison obscurcie et perdue, elle se précipite çà et là, elle ravage, elle poursuit chargée de l'exécration générale, de la sienne surtout, elle souhaite, à défaut d'autres fléaux, que la terre, que le ciel, que l'univers s'écroule, car elle voue à tous la haine qu'on lui porte. Qu'on la voie, si l'on veut encore, telle que les poètes nous dépeignent "Bellone agitant de sa main son fouet sanglant, ou la Discorde étalant en triomphe sa robe en lambeaux." Qu'on imagine enfin, s'il se peut, des traits encore plus affreux pour peindre cette affreuse passion.

XXXVI. Il y a des gens, dit Sextius (1) , qui se sont bien trouvés d'avoir, dans la colère, jeté les yeux sur un miroir (2). Effrayés d'une si complète métamorphose, et placés pour ainsi dire en face d'eux-mêmes, ils ne pouvaient se reconnaître. Combien toutefois un miroir rendait faiblement leur difformité réelle! Si l'âme pouvait se manifester et se réfléchir à la surface de quelque métal, combien, à l'aspect de cette image hideuse et livide, de cette écume, de ces contorsions, de cette bouffissure, elle serait abîmée de confusion! Nous voyons cette âme percer même à travers l'épaisse enveloppe de chair et de sang qui lui fait obstacle; que serait-ce si elle se montrait dans sa nudité? Pour moi, je ne crois pas qu'un miroir ait jamais guéri personne; car, enfin, courir au miroir pour regagner son sang-froid, c'est déjà l'avoir recouvré. La colère d'ailleurs ne se croit jamais plus belle que quand elle est horrible, effroyable: elle rend l'homme jaloux de paraître ce qu'il a voulu qu'elle le fit. Il vaut mieux songer à combien de personnes la colère a par elle-même été fatale. On en a vu, au fort de la crise, se rompre les veines, vomir le sang après des éclats de voix surhumains, avoir les yeux couverts d'un nuage jaunâtre, tant la bile s'y porte violemment; on a vu des malades retomber plus bas que jamais. La colère est la voie la plus prompte, à la folie, qui, chez bien des gens, n'est qu'une fureur continue: la raison, qu'ils ont voulu perdre, ils ne l'ont plus retrouvée. Tel fut Ajax, poussé au suicide par la folie, et à la folie par la colère. Périssent mes enfants! que l'indigence m'accable! que ma maison s'écroule! voilà leurs souhaits, et ils vous soutiendront qu'ils ne sont pas en colère: ainsi le fou nie qu'il extravague. Devenus ennemis de leurs meilleurs amis, redoutables aux êtres qu'ils chérissent le plus, oubliant toute loi, hors celles qui peuvent servir la vengeance, un rien les jette vers un autre objet; inabordables aux plus douces paroles, aux procédés les plus touchants, n'agissant que par violence, prêts à vous frapper de leur glaive, ou à le tourner contre eux-mêmes: car le mal qui les possède est le plus acharné de tous les maux, comme il est le pire de tous les vices. Les autres vices, en effet, n'entrent dans l'âme que par degrés; celui-ci l'envahit dès l'abord et tout entière, paralyse toute autre affection, fait taire même l'amour le plus ardent. L'amant que la colère égare perce l'objet de sa tendresse et meurt dans les bras de sa victime. L'avarice, monstre si dur, si inflexible, s'anéantit dans la colère, qui se fait une loi de sacrifier les trésors, de transformer en bûcher sa demeure et tout ce qu'elle renferme. Que dis-je? n'a-t-on pas vu l'ambitieux répudier, fouler aux pieds des insignes qui furent ses idoles, des honneurs qui s'offraient à lui? Point de passion que la colère ne domine en souveraine.

(1) Philosophe romain, qui renouvela la doctrine de Pythagore. Voir lettres de Sénèque, LIX, LXIV. Ses maximes furent adoptées par quelques chrétiens. Rufin, prêtre d'Aquilée, les traduisit en latin, et, trompé sans doute par la ressemblance du nom les attribua mal à propos au pape Sixte II.

(2) Voir sur cet emploi du miroir, et sur Minerve jouant de la flûte, Ovide, Art d'aimer,III, vers 503; Plutarque, de la Colère; Machiavel, même sujet, et saint Chrysostome, homélie VI, in Joan.Cette recette du miroir est mise en pratique par Shakespeare dans sa comédie de la Méchante Femme.

LIVRE III

I. Maintenant, mon cher Novatus, nous allons essayer de faire ce dont vous êtes le plus curieux, nous allons dire comment on extirpe la colère, ou du moins comment on y met un frein et on en réprime les transports. Quelquefois on doit l'attaquer de front et ouvertement, quand la faiblesse du mal s'y prête; souvent il faut des voies détournées, si son ardeur, trop violente, s'exaspère et croît par les obstacles. Il importe d'apprécier et sa force et si elle n'en a rien perdu; s'il faut la combattre à outrance, la refouler, ou céder aux premiers chocs du torrent qui pourrait emporter ses digues. On devra se déterminer, d'après le caractère de l'homme irrité. Il en est que désarme la prière; chez d'autres la soumission redouble l'insolence et l'emportement.On apaise ceux-ci par la crainte; pour ceux-là, les reproches, un aveu franc ou la honte sont d'infaillibles calmants; ou enfin c'est le délai, remède bien lent pour cette fougueuse passion, et le dernier dont il faille user; car les autres affections peuvent attendre, et leur traitement se différer; celle-ci, impétueuse, emportée par elle-même comme par un tourbillon, n'avance point pas à pas: elle naît avec toutes ses forces. Elle ne sollicite point l'âme, comme les autres vices, elle l'entraîne, et jette hors de lui-même l'homme qui a soif de nuire, dût le mal retomber sur lui; elle se rue à la fois sur ce qu'elle poursuit et sur tout ce que le hasard offre à sa rage. Les autres passions poussent l'âme vers l'abîme, celle-ci l'y précipite. Il n'est point de mauvais penchant, tout irrésistible qu'il puisse être, qui ne fasse de soi-même quelque pause; pareille à la foudre, à la tempête, à tout fléau de la nature, dont rien ne peut arrêter la course ou plutôt la chute, la colère redouble à chaque pas d'intensité. Certains vices sont simplement une folie; la colère est une maladie réelle. On descend aux premiers par une insensible pente, qui nous déguise nos progrès; dans la seconde, on est précipité. Plus pressante que quoi que ce soit, s'étourdissant de sa violence même et de son propre entraînement, plus arrogante après le succès, les mécomptes accroissent sa démence; repoussée, elle n'est pas abattue; que la fortune lui dérobe son adversaire, elle se déchirera de ses mains: peu importe la valeur des motifs qui l'ont fait naître: les plus légers la poussent aux extrémités les plus graves.

II. Nul âge n'en est exempt; elle n'excepte aucun peuple. Il en est qui doivent à la pauvreté l'heureuse ignorance du luxe; d'autres nations nomades et chasseresses échappent ainsi à l'oisiveté; celles-ci, dont la vie est sauvage et les moeurs agrestes, ne connaissent ni la délimitation des propriétés, ni la fraude, ni tous les fléaux qu'enfante la chicane. Mais aucun peuple ne résiste aux impulsions de la colère, aussi puissante chez le Grec que chez le Barbare, aussi terrible où la loi commande qu'aux lieux où la force est la mesure du droit (1); enfin toute autre passion n'agit que sur les individus, celle-ci embrase parfois des nations. Jamais on ne vit tout un peuple brûler d'amour pour une femme, être emporté universellement par les mêmes calculs d'avarice ou de cupidité; l'ambition ne travaille que quelques hommes; la cruauté n'est jamais générale; mais souvent la foule a marché en masse sous les drapeaux de la colère. Hommes et femmes, vieillards et enfants, chefs et peuples sont alors unanimes; quelques mots suffisent pour déchaîner cette multitude, et celui dont les paroles l'ont soulevée se voit déjà devancé par elle. On court, sans plus attendre, au fer et à la flamme; on décrète la guerre aux peuples voisins, on la fait à ses concitoyens. Des maisons, des familles entières s'abîment dans les feux; l'homme qui vient de ravir tous les suffrages, dont l'éloquence était portée aux nues, est victime du courroux dont il fut le moteur; des légions tournent leurs javelots contre leur général. Le peuple en masse se sépare du sénat; le sénat, cette lumière de Rome, n'attend ni les élections ni le choix d'un chef régulier, et, créant d'un mot le ministre de ses vengeances, il poursuit jusque dans l'intérieur des maisons d'illustres citoyens dont il se fait lui-même le bourreau. On outrage des ambassadeurs au mépris du droit des gens; une fureur inouïe soulève la cité, et, avant que l'animosité publique ait pu s'amortir, on traîne à la hâte des vaisseaux à la mer, des armées s'embarquent tumultuairement (2). Plus de formalités, plus d'auspices; on se précipite, sans autre guide que le ressentiment; on fait arme de tout ce que donne le hasard ou le pillage: transports téméraires, qu'expient bientôt d'affreux désastres.

(1) Mensuraque juris vis erat.(Lucain, liv. I.) Jusque datum sceleri.(Id., ibid.) Omnejus in validioribus esse.(Salluste)

(2) Tout ce passage rappelle le tableau animé que fait l'historien Florus des procédés violents des Tarentins envers les ambassadeurs de Rome.

 III. C'est le sort des Barbares courant en aveugles aux combats. À la moindre apparence d'injure qui frappe ces esprits irritables, ils s'enflamment aussitôt; partout où le ressentiment les pousse, ils tombent sur les peuples comme un vaste écroulement, sans ordre, sans rien craindre ni prévoir, se jetant eux-mêmes au-devant d'inévitables périls; heureux des coups qui les frappent, ils vont s'enferrant de plus en plus, ils pèsent de tout leur corps sur le glaive qui les déchire, et tentent d'échapper aux blessures à travers les blessures mêmes. (1) "Voilà sans doute, me dira-t-on, la plus destructive, la plus terrible des frénésies: montrez-nous donc à la guérir.» Oui; mais, comme je l'ai dit ci-dessus, Aristote est là qui prend la défense de la colère, qui ne veut pas qu'on nous arrache cet aiguillon de la vertu. La retrancher, c'est, selon lui, désarmer l'âme, lui ôter l'élan vers les grandes choses, et la condamner à l'inertie. Signalons donc, puisqu'il le faut, toute la difformité de ce féroce penchant. Faisons voir à tous les yeux quel monstre est un homme en fureur contre son semblable, comme il se déchaîne, comme il s'élance, ne pouvant le perdre à son tour, ni l'engloutir qu'en s'abîmant dans le même naufrage. Eh! peut-on appeler sensé celui qui, comme emporté par un torrent, ne marche plus, mais se précipite, jouet d'un barbare délire? Il ne confie pas sa vengeance à d'autres: l'exécuteur, c'est lui; d'un coeur et d'un bras désespérés, il frappe en bourreau ceux qu'il aime le plus, ceux dont la mort va lui arracher des larmes de sang. Et voilà, dit-on, l'aide et la compagne de la vertu, une passion qui trouble ses conseils, qui la rend impuissante! Elles sont trompeuses et de sinistre augure, elles ne tournent qu'au suicide, les forces qu'un accès de fièvre développe chez le malade. Ne m'accusez donc pas de perdre le temps en propos stériles, si je m'attache à flétrir la colère, comme si les opinions étaient partagées sur elle, puisque nous voyons un philosophe, et des plus illustres, lui assigner sa tâche, l'appeler, comme un utile auxiliaire, dans les combats, dans la vie active, dans tout ce qui demande quelque chaleur d'exécution. Détrompez-vous, vous qui croiriez qu'en aucun temps, en aucun lieu elle puisse être utile, considérez sa rage, cette rage effrénée, son esprit de vertige; ne la séparez point de son appareil favori; rendez-lui ses chevalets, ses cordes, ses cachots, ses croix, ces feux qu'elle allume autour des fosses où sont à demi enterrées ses victimes; ces crocs à traîner les cadavres, ces chaînes de toute forme et ces supplices de toute espèce: fouets déchirants, brûlants stigmates, loges de bêtes féroces. Placez, au milieu de ces attributs, la colère poussant d'aigres et épouvantables frémissements, et plus horrible encore que tous les instruments de sa fureur.

(1) Per ferrum, tanti securus vulneris, exit. (Lucain, I, vers 212.)

IV. On contestera, si l'on veut, ses autres caractères, mais tenons pour certain, comme je l'ai montré dans les livres précédents, que rien ne révolte autant les regards que ce visage menaçant et farouche, tantôt pâle, par le refoulement subit du sang vers le coeur, tantôt devenant pourpre et d'une teinte sanglante par l'excessive affluence de la chaleur et des esprits vitaux; que ces veines gonflées, ces yeux roulants et s'échappant presque de leurs orbites, puis fixes et concentrés sur un seul point. Impatientes de dévorer leur proie, les dents se choquent avec le grincement du sanglier qui aiguise ses défenses; on entend crier les articulations de ses mains contractées, dont l'insensé frappe à chaque instant sa poitrine. Ajoutez encore sa respiration entrecoupée, ses pénibles et profonds gémissements, l'agitation de toute sa personne, ses discours traversés d'exclamations soudaines, ses lèvres tremblantes, comprimées par intervalles, et d'où s'échappe je ne sais quel sifflement sinistre. Oui, le tigre lui-même, que tourmente la faim ou le dard enfoncé dans ses flancs, le tigre qui dans une dernière morsure, exhale contre le chasseur les restes de sa vie, paraît encore moins féroce que l'homme enflammé par la colère. Écoutez, si vous pouvez, ses vociférations, ses menaces, et dites-moi que vous semble d'une torture qui arrache à l'âme de tels cris. Est-il un mortel qui ne fasse voeu de rompre avec cette passion, si on lui prouve clairement qu'elle commence par son propre supplice? Ces puissants de la terre qui s'y livrent, qui y voient une preuve de la force, qui regardent comme un des grands avantages d'une haute fortune d'avoir la vengeance à leurs ordres, me défendrez-vous de leur apprendre que, loin d'être puissant, l'esclave de la colère ne peut même se dire libre? combien il abdique sa puissance, et jusqu'au titre d'homme libre celui qu'asservit sa colère? Me défendrez-vous de dire aux âmes vigilantes qu'elles aient à redoubler d'attention sur elles-mêmes; que si d'autres vices sont le partage de la perversité, la colère se glisse jusque chez les hommes d'ailleurs les plus éclairés et les plus sages, au point qu'à certains yeux l'irascibilité est signe de franchise, et qu'auprès du vulgaire ceux qui y sont sujets passent pour les meilleures gens.

 V. Si j'insiste sur ces vérités, c'est afin que nul ne se croie à l'abri de cette fièvre qui jette même les naturels les plus froids, les plus paisibles dans la violence et la cruauté. Une robuste constitution, l'observation du meilleur régime ne peuvent rien contre la peste; elle attaque indistinctement forts ou faibles; ainsi les surprises de la colère ne menacent pas moins l'âme rassise et réglée que l'âme toujours en alerte; car elle apporte à la première d'autant plus de honte et de péril qu'elle les modifie plus profondément. Or, comme notre devoir est d'abord de l'éviter, puis de la réprimer, et enfin d'en guérir les autres, j'enseignerai successivement à ne pas tomber sous son influence, à s'en dégager, à retenir celui qu'elle entraîne, à l'apaiser et à le ramener à la raison. On se prémunira contre cette passion en se remettant maintes fois sous les yeux tous les vices qu'elle renferme, en l'appréciant à sa juste valeur. Que tout coeur d'homme l'accuse et la condamne; qu'un examen sévère mette à nu ses iniques penchants; comparez-la aux pires de tous, vous aurez sa vraie mesure. L'avarice acquiert et entasse des biens dont un héritier plus sage saura jouir; la colère abîme tout, et il n'est guère de gens à qui elle n'ait coûté cher. Que d'esclaves réduits par un maître violent à fuir ou à se tuer! Et combien ses emportements lui ont été plus dommageables que la cause qui les produisait! Par la colère, on voit un père en deuil de son fils, un époux en divorce avec sa femme, un magistrat en exécration, un candidat repoussé. La colère est pire même que la- débauche celle-ci jouit de ses propres plaisirs, celle-là des souffrances d'autrui. Elle va plus loin que la plus maligne envie: ce que l'envie désire, la colère le fait. Si le sort vous maltraite, c'est pour la première une bonne fortune; la seconde n'attend pas que le sort frappe, elle veut non pas simplement le mal pour celui qu'elle hait, elle veut lui nuire elle-même. Rien de plus funeste que les inimitiés: elles sont le fruit de la colère.Qu'est-ce que la guerre, ce fléau qui surpasse tous les fléaux? l'explosion de la colère des grands. Et ces colères plébéiennes et privées, que sont-elles encore qu'une guerre sans armes et sans soldats? Mais il y a plus: même en la séparant de sa suite immédiate, inévitable, des embûches, des éternels soucis qu'enfantent des luttes mutuelles, la colère se punit elle-même, quand elle se venge; elle étouffe cette voix de la nature qui dit à l'homme: Fais le bien, aime ton semblable; elle répond: Je veux haïr, je veux faire le mal.Ajoutez que la colère, c'est-à-dire le soulèvement d'un excessif amour-propre, noble en apparence, n'est au fond que le plus bas, le plus étroit des sentiments. Qui que tu sois, qui te juges méprisé d'un autre, tu te reconnais inférieur à lui. Un grand coeur, sûr de ce qu'il vaut, ne se venge pas, car il ne sent pas l'injure; ainsi les traits rebondissent sur un corps dur, et les masses compactes affectent douloureusement la main qui les frappe. Non, jamais un grand azur n'est sensible à l'injure: elle est toujours moins forte que lui. Qu'il est beau de s'entourer comme d'une égide impénétrable qui renvoie tous les traits de l'offense et du mépris! La vengeance est un aveu que le coup a porté, et ce n'est pas une âme forte que celle qui plie sous un outrage. L'homme qui vous blesse est-il plus faible que vous? épargnez-le; plus puissant? pardonnez-lui, par égard pour vous-même.

VI. Le signe le plus certain de la vraie grandeur, c'est que nul accident ne puisse nous émouvoir. La région du monde la plus pure et la plus élevée, celle qui avoisine les astres, ne rassemble pas de nuages, n'éclate pas en tempêtes, ne se roule pas en tourbillons; elle est dans un calme parfait: c'est au-dessous que gronde la foudre (1). Ainsi une âme sublime, toujours paisible, placée loin des orages, étouffe en elle tous les germes de la colère: l'ordre, la modération, la majesté l'accompagnent. Où trouver rien de semblable chez l'homme irrité? Où est le furieux qui, livré au ressentiment, ne dépouille d'abord toute retenue; qui, dans sa fougue délirante, élancé contre son ennemi, n'abjure pas toute pudeur; qui se rappelle encore et le nombre et l'ordre de ses devoirs; qui sache commander à sa langue, maîtriser aucune partie de lui-même, et, une fois emporté, diriger son élan? Nous nous trouverons bien du précepte salutaire de Démocrite: "Pour vivre tranquille, il faut fuir la multiplicité des affaires publiques et privées, et les proportionner à nos forces." L'homme qui partage sa journée entre tant d'entreprises ne la passera jamais si heureusement qu'il ne se heurte ou contre les hommes ou contre les choses, et ne se voie poussé à la colère. Celui qui traverse en courant les quartiers populeux d'une ville, doit nécessairement coudoyer bien des gens, tomber ici, être arrêté plus loin, éclaboussé ailleurs: ainsi, dans cette mobilité d'une vie coupée par tant de travaux, se rencontrent une infinité d'obstacles, de sujets de mécontentement. L'un trompe nos espérances, l'autre en retarde l'accomplissement; celui-là s'en approprie les fruits; nous voyons échouer nos plans les mieux concertés; car jamais la fortune ne se dévoue à personne au point de couronner les voeux de celui qui poursuit mille objets à la fois. Aussi qu'arrive-t-il? que celui dont elle a contrarié quelques projets ne peut plus souffrir ni les hommes ni les choses; sur les moindres motifs, il s'en prend indifféremment aux personnes, aux affaires, aux lieux, au destin, à lui-même. Pour assurer à l'âme sa tranquillité, il faut donc n'en pas dissiper les forces dans le pénible embarras de soins nombreux, ou d'entreprises au-dessus de notre faiblesse. On s'accommode facilement d'une charge légère que l'on peut faire passer de l'une à l'autre épaule sans la laisser tomber; mais celle que des mains étrangères nous imposent, et que nous avons peine à porter, échappe après quelques pas à nos forces vaincues: nous avons beau nous raidir sous le faix, on nous voit chanceler, et tout trahit notre impuissance.

(1) Encore Lucain, neveu et souvent imitateur de Sénèque :

........................ Nubes excedit Olympus,
Pacem summa tenant
....(Liv. II, vers 271.)

 VII. Pareille chose arrive, sachez-le bien, dans les transactions civiles et domestiques. Les affaires simples et expéditives vont d'elles-mêmes; les affaires graves et au-dessus de notre portée ne se laissent point aisément saisir: elles surchargent et entraînent; on se croit près de les embrasser, on tombe avec elles, et souvent tout notre zèle s'épuise en vain, lorsqu'au lieu d'entreprendre des choses vraiment faciles, on veut trouver facile ce qu'on a entrepris.Avant d'agir, mesurez bien vos forces aux obstacles, et vos moyens au but; car le regret d'une entreprise manquée vous causera du dépit. La différence entre une âme bouillante et une âme froide et sans énergie, c'est que le défaut de réussite produit la colère dans l'une, dans l'autre l'abattement. Que nos entreprises ne soient ni mesquines, ni téméraires, ni coupables; bornons à notre voisinage l'horizon de nos espérances; point de ces tentatives dont la réussite serait pour nous-mêmes un motif d'étonnement.

 VIII. Mettons nos soins à prévenir l'injure que nous ne saurions supporter. Ne lions commerce qu'avec les gens les plus pacifiques, les plus doux, et qui ne soient ni difficiles, ni chagrins; car on prend les moeurs de ceux avec qui l'on vit; et comme certaines affections du corps se gagnent par le contact l'âme communique ses vices à qui l'approche. Un ivrogne entraîne ses commensaux à aimer le vin; la compagnie des libertins amollit, à la longue, le coeur le plus ferme et le plus héroïque, et l'avare peut nous infecter de la lèpre qui le consume. Dans un ordre différent, l'action des vertus est la même: elles répandent leur douceur sur tout ce qui les environne. Jamais un climat propice, un air salubre n'ont fait aux valétudinaires tout le bien qu'éprouve une âme convalescente à fréquenter des personnes qui valent mieux qu'elle. L'effet merveilleux de cette influence se reconnaît même chez les bêtes féroces, qui s'apprivoisent au milieu de nous; et le monstre le plus farouche perd quelque chose de son affreux instinct, pour peu qu'il habite longtemps sous le toit de l'homme.Des caractères doux émoussent peu à peu et font disparaître les aspérités du nôtre. Mais aux bienfaits de l'exemple qui nous améliore se joint un autre avantage: près des gens paisibles nul motif de nous emporter, et, partant, de donner carrière à notre défaut.Fuyons donc tous ceux que nous saurons capables d'exciter notre penchant à la colère: "Mais qui sont-ils?" Tous les hommes qui, par des causes diverses, produisent sur nous ce même effet. L'homme hautain vous choquera par ses mépris, le caustique par son persiflage, l'impertinent par ses insultes, l'envieux par sa malignité, le querelleur par ses contradictions, le fat par sa jactance et ses mensonges. Vous n'endurerez pas qu'un soupçonneux vous craigne, qu'un opiniâtre vous pousse à bout, qu'un efféminé vous dédaigne.Choisissez donc des personnes simples, faciles, modérées, qui ne provoquent pas vos vivacités, et qui sachent les souffrir. Vous aurez surtout à vous applaudir de ces naturels flexibles et polis, dont la douceur pourtant ne va pas jusqu'à l'adulation; car près des gens colères, l'excès de la flatterie tient lieu d'offense. Tel était l'un de nos amis, excellent homme assurément, mais d'une susceptibilité trop prompte: chez lui, la flatterie risquait d'être aussi mal reçue que l'invective. On sait que l'orateur Célius était fort irascible. Un jour, dit-on, il soupait avec un de ses clients, homme d'une patience rare. Celui-ci toutefois, sentant bien que, tête à tête avec un pareil interlocuteur, il lui serait difficile de prévenir toute altercation, crut que le mieux serait d'être toujours de son avis et de dire comme lui. Célius, impatienté d'une si monotone approbation, s'écria: Contredis-moi donc, pour que nous soyons deux! Et toutefois, après ce mouvement d'humeur, parce que l'autre ne se fâchait point, il se calma aussitôt faute d'adversaire. Si donc nous avons la conscience de notre penchant à la colère, vivons de préférence avec les personnes qui s'accommodent à notre humeur et à nos discours; sans doute elles pourront nous gâter, nous faire prendre la mauvaise habitude de ne rien entendre qui nous contrarie, mais notre mal y gagnera d'heureux intervalles de repos. Notre caractère, quelque difficile et intraitable qu'il soit, se laissera du moins caresser: qui pourrait se montrer farouche et se cabrer à l'approche d'une main amie?Dès qu'une discussion s'élève, et menace d'être longue et opiniâtre, sachons d'abord nous modérer, et n'attendons pas qu'elle s'enflamme. La lutte nourrit la lutte: une fois engagée, elle nous pousse toujours plus avant; et n'y point entrer est plus facile que s'en dégager.

IX. L'homme irascible doit encore s'interdire les études trop sérieuses, ou du moins ne pas s'y livrer jusqu'à la fatigue, ne point partager son esprit entre trop d'occupations, mais le tourner aux arts d'agrément. Que la lecture des poètes, que les récits de l'histoire le charment et l'intéressent; qu'il se traite avec douceur et ménagement. Pythagore apaisait, aux sons de la lyre, les troubles de son âme; personne au contraire n'ignore à quel point nous aiguillonnent les accents du clairon et de la trompette, de même que certains chants sont à nos âmes un charme qui sait les calmer. Comme le vert convient aux yeux troubles, et comme il est des couleurs qui reposent une vue fatiguée, tandis que d'autres plus vives la blessent, ainsi des occupations gaies soulagent un esprit malade.Fuyons les tribunaux, les procès, les plaidoiries, tout ce qui peut ulcérer notre mal. Évitons aussi les fatigues du corps; elles absorbent ce qu'il y a en nous d'éléments doux et calmes, et soulèvent les principes d'âcreté. Aussi les gens qui se défient de leur estomac, avant de rien entreprendre d'important et de difficile, tempèrent, par quelque nourriture, leur bile qu'échauffe surtout la lassitude, soit que le vide de l'estomac y concentre la chaleur, enflamme le sang et en arrête le cours dans les veines affaissées, soit que l'épuisement et la débilité du corps appesantissent l'âme. Quoi qu'il en soit, c'est de la même cause que vient l'irritabilité dans l'affaiblissement de l'âge ou de la maladie: c'est pour cela aussi que la faim et la soif sont à craindre; elles enflamment et aigrissent nos esprits.

 X. Un vieux proverbe dit: "Gens fatigués sont querelleurs;" on peut l'étendre à tous ceux que tourmente la soif, la faim ou tout autre besoin (1). Leur âme devient comme ces plaies que fait souffrir le plus léger contact, et même l'idée seule qu'on les touche; un rien les offense; un salut, une lettre, un discours, une simple question sera pour eux un sujet de querelle. On ne touche pas une plaie sans provoquer une plainte. Le mieux est donc d'appliquer le remède dès le premier symptôme du mal, de ne laisser à notre langue que le moins de liberté possible, et d'en modérer l'intempérance. Or, il est facile de surprendre l'instant où naît la passion; les "maladies ont leurs pronostics; et, de même que les pluies et les tempêtes s'annoncent par des signes précurseurs, ainsi la colère, l'amour, toutes ces tourmentes qui assaillent nos âmes grondent avant d'éclater. Les personnes sujettes au mal caduc pressentent l'approche de leurs accès quand la chaleur se retire des extrémités, quand leur vue se trouble, que leurs nerfs se contractent, que leur mémoire échappe, que le vertige les prend. Aussi tout d'abord ont-elles recours aux préservatifs ordinaires; elles cherchent à neutraliser, en sentant et en mâchant certaines substances, la cause mystérieuse qui les arrache à elles-mêmes: elles combattent, par des fomentations le froid qui raidit leurs membres; ou, si ces remèdes sont impuissants, du moins elles ont pu fuir les regards et tomber sans témoin dans leur accès.Il est bon de connaître son mal, et d'en arrêter les progrès avant qu'ils ne s'étendent au loin. Cherchons quelle est en nous la fibre la plus irritable. Tel est plus sensible aux injures, et tel, aux mauvais traitements; celui-ci veut qu'on tienne compte de sa noblesse, et celui-là, de sa beauté. Il en est qui se piquent de bon goût; il en est qui se donnent pour érudits. Certains ne peuvent souffrir l'orgueil, ou la résistance. Vous en trouvez dont la colère dédaignerait de tomber sur un esclave, tandis que d'autres, tyrans cruels à la maison, sont hors de chez eux la douceur même. L'un, si on le sollicite, y voit de l'envie; qu'on ne demande rien à l'autre, il se croit méprisé. Nous ne sommes pas tous vulnérables par le même point.

(1) « Archytas, irrité contre la nonchalance de ses valets, ne leur feit austre chose sinon qu'il leur dict en s'en allant : Bien vous prend de ce que je suis courroucé. » (Plutarq. Délais de la justice divine.)

 XI. L'essentiel est donc de savoir son endroit faible pour y porter secours. II n'est pas bon de tout voir (1), de tout entendre. Nombre d'injures doivent passer inaperçues devant nous: les ignorer, c'est ne les point avoir reçues. Voulez-vous vaincre la colère? réprimez la curiosité. Celui qui s'enquiert de tout ce qui s'est dit sur son compte, et qui va exhumant les propos les plus secrets de l'envie, trouble lui-même son repos. Que de choses innocentes, dénaturées par l'interprétation qui leur donne les couleurs de l'injure! Patientons donc pour les unes, moquons-nous des autres, ou bien pardonnons. Entre mille moyens de prévenir la colère, le plus fréquent à employer c'est de tourner la chose en badinage et en plaisanterie. Socrate, ayant reçu un soufflet, se contenta, dit-on, de remarquer "qu'il était fâcheux d'ignorer quand on devait sortir avec un casque." L'injure est moins dans la manière dont elle est faite que dans celle dont elle est reçue. Or, je ne vois pas que la modération soit chose si difficile, quand je vois des tyrans, enflés de leur fortune et d'un pouvoir sans bornes, mettre un frein à leurs violences habituelles. Témoin Pisistrate, tyran d'Athènes: un de ses convives dans l'ivresse s'était longuement répandu en reproches contre sa cruauté. II ne manquait pas autour du prince de gens qui voulaient prendre pour lui fait et cause, qui lui soufflaient à l'envi le feu de la vengeance; mais il se laissa paisiblement outrager, et répondit aux instigateurs: "Je ne lui en veux pas plus qu'à un homme qui se jetterait sur moi les yeux bandés." Que d'hommes se créent des sujets de plainte sur de faux soupçons, ou sur des torts légers qu'il s'exagèrent!

(1) Voy. Massillon : Du pardon des offenses.

 XII. Souvent la colère vient à nous; plus souvent nous allons à elle, nous qui, loin de l'attirer jamais, devrions, quand elle survient, la repousser. Mais nul ne se dit: "Cette même chose qui m'indigne, je l'ai faite ou j'ai été prêt à la faire." On ne juge pas l'intention de l'auteur, mais l'acte tout seul; et pourtant il faudrait voir s'il l'a commis par mégarde ou volontairement, par contrainte ou par erreur; s'il a écouté la haine ou son intérêt, s'il a suivi sa propre impulsion ou celle d'autrui dont il n'aurait été que l'instrument. Prenons en considération l'âge ou le rang de l'offenseur, afin d'apprendre à tolérer par humanité ou à souffrir par humilité.Enfin mettons-nous à la place de celui qui nous irrite: notre susceptibilité vient parfois des iniques prétentions de l'amour-propre qui refuse d'endurer ce qu'il voudrait faire subir aux autres. On n'attend pas pour éclater; et néanmoins le plus grand remède de la colère, c'est le temps (1): il amortit le premier feu, et dissipe, ou du moins éclaircit le nuage qui offusque la raison. Un jour, que dis-je? une heure suffit pour atténuer une partie des motifs qui vous emportaient, ou même pour les faire tous évanouir. Si l'on n'obtient rien par le délai, on aura du moins prouvé que la justice, et non la colère, dicte l'arrêt. Quoi que vous vouliez approfondir, abandonnez-le au temps, le flux et le reflux du présent ne laissent rien voir avec netteté. Platon, irrité contre son esclave et ne pouvant prendre sur lui de différer le châtiment, lui avait ordonné de se déshabiller promptement, et de présenter son dos aux verges; il voulait le battre de sa propre main. Mais, s'apercevant qu'il était en colère, il tint son bras levé et suspendu dans l'attitude d'un homme qui va frapper. Un ami qui survint lui demanda ce qu'il faisait. "Je châtie un homme emporté," dit Platon; et ce philosophe demeurait comme stupéfié, conservant cette position menaçante, ignoble pour un sage: car sa pensée était déjà loin de l'esclave; il en avait trouvé un autre plus digne de punition. Il abdiqua donc ses droits de maître, trop ému qu'il était pour une peccadille, et dit à Speusippe: "Corrige ce misérable; car pour moi, je suis en colère." Il s'abstint de frapper par le même motif qui eût poussé tout autre à le faire. "Je ne suis plus à moi, pensa-t-il, j'irais trop loin; ,j'y mettrais de la passion; ne laissons pas cet esclave à la merci d'un homme qui ne se maîtrise plus." Voudrait-on confier la vengeance à des mains irritées, quand Platon lui-même s'en est interdit l'exercice?Ne permettez rien à la colère. Pourquoi? parce qu'elle veut tout se permettre. Luttez contre vous-même. Qui ne peut la vaincre est à demi vaincu par elle. Si elle fermente au fond de l'âme, si elle ne se fait pas jour encore, étouffez ses premiers symptômes; tenez-la, autant qu'il se peut, renfermée, et qu'elle échappe à tous les yeux.

(1) Voy. livre II, XXVIII ; et Lettre  XVII.

 XIII. Il nous en coûtera de pénibles efforts; car cette passion veut faire explosion, jaillir des yeux en traits de flamme, bouleverser toute la face humaine. Or, dès qu'elle s'est produite à l'extérieur, elle nous domine. Repoussons-la jusqu'au fond de notre âme: qu'elle soit maîtrisée, et non maîtresse. Faisons plus: que ses avant-coureurs deviennent chez nous les indices du contraire. Que notre visage paraisse plus serein, notre voix plus douce, notre allure moins brusque, et qu'insensiblement sur ces dehors se modifie l'intérieur de l'homme. Chez Socrate, c'était signe de colère de baisser la voix, de moins parler; on reconnaissait alors qu'il se livrait à lui-même un combat secret. Avertis par là, ses amis le reprenaient, et, quoique l'émotion fût imperceptible, ces reproches n'avaient rien de déplaisant pour lui. Ne devait-il pas s'applaudir de ce que tous s'apercevaient de sa colère, sans que personne en ressentît les effets? On l'eût éprouvée, s'il n'eût donné sur lui-même à ses amis le droit de blâme qu'il prenait sur eux. Combien à plus forte raison n'en devons-nous pas faire autant! Prions nos meilleurs amis d'user avec nous d'une libre réprimande, principalement quand nous serons moins en humeur de la souffrir. Point de lâche complaisance de leur part: contre un mal d'autant plus puissant qu'il nous plaît davantage, réclamons leur secours tant que nous voyons clair encore, et que nous sommes à nous.

XIV. Ceux qui portent mal le vin et qui craignent la pétulance et la témérité où l'ivresse les jette, recommandent à leurs gens de les emporter de la salle du festin. Les personnes qui ont éprouvé qu'elles se maîtrisent peu dans la maladie défendent qu'on leur obéisse dans cet état. Rien de mieux que de poser d'avance une barrière aux défauts qu'on se connaît, et, avant tout, de régler si bien son âme, que, fût-elle ébranlée par des attaques graves et subites, elle soit inaccessible à la colère; ou que, si elle est prise au dépourvu par une injure, grave, elle refoule au dedans d'elle-même sa passion soulevée, et ne laisse point percer ses ressentiments. Vous avouerez que la chose est possible, si je vous cite quelques exemples pris entre mille, et d'où l'on peut apprendre à la fois quel fléau c'est que la colère, quand elle a pour instruments la puissance d'un pouvoir sans bornes, et combien elle peut se commander à elle-même, lorsqu'une terreur plus forte la comprime. Le roi Cambyse était fort adonné au vin. Prexaspe, l'un de ses favoris, l'engageait un jour à plus de sobriété, lui représentant que l'ivresse était honteuse chez un souverain, sur lequel tous les yeux étaient ouverts, et toutes les oreilles attentives: "Je vais te prouver, répliqua le prince, que je me possède toujours, et que, dans l'ivresse même, mon bras est sûr aussi bien que mes yeux." Il se mit à boire plus souvent et dans de plus grandes coupes qu'à l'ordinaire, puis, quand il se sentit rempli de vin et trébuchant, il ordonna au fils de son censeur d'aller se placer à la porte de la salle, debout et la main gauche placée au-dessus de la tête. Alors il tend son arc, déclare qu'il vise au coeur, et au même instant le jeune homme est frappé. Cambyse lui fait ouvrir le flanc, montre à Prexaspe la flèche enfoncée droit dans le coeur; puis, l'interrogeant de l'oeil et de la voix "Ai-je la main assez sûre?" lui dit-il. Le père affirma qu'Apollon n'eût pas tiré plus juste. Et les dieux n'écrasaient pas cet homme plus vil encore de coeur que de condition! Il osa louer une chose dont c'était trop d'avoir été le témoin. Il trouva un sujet de flatterie dans cette poitrine partagée en deux, dans ce coeur palpitant sous le fer. Ne devait-il pas plutôt contester au bourreau sa gloire, le défier à une seconde épreuve qui montrât mieux sur le père lui-même la sûreté de son bras? Fut-il jamais tyran plus sanguinaire, plus digne de servir de but aux flèches de tous ses sujets? Mais, tout en livrant à l'exécration un homme qui couronne ses orgies par les supplices et par le meurtre, avouons que le panégyriste était plus infâme que le héros. Ne cherchons pas ici quelle devait être la conduite du père, cause et témoin de l'assassinat d'un fils dont le cadavre était à ses pieds; voyons-y la preuve qu'il s'agit d'établir: qu'on peut étouffer ses ressentiments. Prexaspe ne proféra ni imprécation contre le tyran, ni aucune de ces plaintes qu'arrachent les grandes infortunes, lui qui se sentait percer le coeur du même coup que celui de son fils. On peut soutenir qu'il fit bien de dévorer le cri de sa douleur; car s'il eût parlé en homme irrité, il perdait la chance d'agir plus tard en père. Son silence, on peut le croire, fut plus sage que ses leçons de tempérance à un monstre qu'il valait mieux gorger de vin que de sang, et dont la main, tant qu'elle tenait la coupe, faisait trêve aux massacres. Ainsi Prexaspe grossit la liste de ceux qui ont prouvé, par d'éclatantes disgrâces, ce qu'un bon conseil coûte aux amis des rois.

XV. Sans doute Harpage en avait donné un de cette nature à son maître, aussi roi de Perse, quand ce dernier, s'estimant offensé, lui fit servir à table la chair de ses propres fils; puis lui demanda, à plusieurs reprises, si l'assaisonnement lui plaisait, et lorsqu'il vit le malheureux rassasié de cet horrible mets, il fit apporter les têtes, ajoutant cette question: "Comment trouvez-vous que je vous ai régalé?" Eh bien! Harpage trouva des paroles; sa langue ne resta pas glacée: "À la table d'un roi, répondit-il, tout mets ne peut être qu'agréable." Que gagna-t-il à cette flatterie? de n'être pas invité à manger les restes. Défendrai-je à ton père d'exécrer un pareil acte et son auteur, de chercher une vengeance digne d'une si atroce barbarie? Non, mais je dirai qu'il est possible encore de cacher le ressentiment qui naît des plus poignantes douleurs, et de lui faire prendre le langage le plus contraire à sa nature. S'il est nécessaire de maîtriser son irritation, c'est surtout aux hommes qui suivent la vie des cours et qui sont admis à la table des rois. Les orgies de Cambyse (1), les festins d'Harpage y sont ordinaires, comme aussi de pareilles réponses: il y faut sourire à ses funérailles. L'existence vaut-elle la peine de la payer si cher? C'est ce que nous verrons ailleurs: c'est là une autre question. Nous ne chercherons pas à consoler de si déplorables esclaves, nous ne les exhorterons point à subir les lois de leurs bourreaux; nous leur montrerons, dans toute servitude, une voie ouverte à la liberté. Est-ce leur âme qui, par ses propres passions, s'est rendue malade et misérable? elle trouve en elle de quoi finir ses souffrances. À celui que le sort jeta sous la main d'un tyran, qui prend pour but de ses flèches le coeur de ses amis, ou qui fait servir à un père les entrailles de ses fils: Pauvre insensé, dirons-nous, ne sais-tu que gémir? Attends-tu que sur les cadavres de tes concitoyens un peuple ennemi te vienne venger, ou qu'un puissant roi accoure de contrées lointaines? Quelque part que tes yeux se tournent, tu trouveras une fin à tes maux. Vois cette roche escarpée: tu peux de là t'élancer à la liberté. Vois cette mer, ce fleuve, ce puits: au fond de leurs eaux est la liberté. Vois cet arbre petit, rabougri, cet arbre de malheur; la liberté pend à ses branches. Le poison, la corde, le poignard t'ouvrent autant d'issues pour fuir l'esclavage. Mais ces ressources que je te montre sont peut-être pénibles pour toi; elles exigent trop de coeur et de force. Tu demandes une voie plus douce vers la liberté? Elle est dans chaque veine de ton corps.

(1) Voir Hérodote. III, XXIV et XXXV.

XVI. Tant que rien ne nous semble assez intolérable pour nous faire répudier la vie, sachons en toute situation repousser la colère. Elle est fatale à qui sert sous un maître: l'indignation ne peut qu'accroître ses tourments; et plus on les souffre avec impatience, plus l'esclavage est accablant. L'animal qui se débat dans le piège le resserre davantage; l'oiseau ne fait qu'étendre sur son plumage la glu dont il travaille à se dépêtrer. Un joug, si étroit qu'il puisse être, blesse moins une tête soumise qu'une tête rebelle, et l'unique allégement des plus vives peines consiste à les supporter, à obéir aux nécessités de sa position (1).Mais s'il est utile aux sujets de contenir leurs passions, et notamment la colère, comme la plus furieuse, la plus indomptable de toutes, il l'est plus encore aux rois. Tout est perdu, quand tout ce que dicte la colère, la fortune le permet; et le pouvoir qui s'exerce aux dépens d'une foule d'opprimés ne saurait tenir longtemps; il touche à sa chute aussitôt que ceux qui souffrent séparément sont ralliés par un péril commun. Aussi que de tyrans immolés, soit par un seul homme, soit par tout un peuple qu'ont réuni sous le même drapeau des ressentiments universels! Et combien pourtant se sont livrés à la colère comme à l'exercice d'un privilège royal! Témoin Darius, qui, après que le sceptre eut été enlevé au Mage, fut le Premier appelé à régner sur la Perse et sur une grande partie de l'Orient. Comme il allait porter la guerre aux Scythes, dont les frontières ceignaient son empire, Ébasus, illustre vieillard, père de trois fils, le supplia de lui laisser l'un d'entre eux pour la consolation de ses derniers jours, en gardant au service les deux autres: "Tu auras plus que tu ne demandes, dit le prince; tous vont t'être rendus;" et il les fait égorger sous les yeux du père, auquel il laisse leurs cadavres. C'eût été, en effet, une cruauté de les emmener tous trois.

(1) Voy. livre II, 33, et Ovide, Amor. I, Eleg. 2.

XVII. Combien Xerxès se montra plus facile! Pythius lui demandait le congé d'un de ses cinq fils; il obtint de choisir. Mais Xerxès fit couper en deux celui sur lequel le choix était tombé, et placer une moitié de chaque côté de la route où l'armée devait passer. Ce fut la victime expiatoire de son armée. Aussi son expédition eut-elle le sort qu'elle méritait. Vaincu et mis en fuite, il vit les débris de sa puissance épars au loin sur toute la Grèce, et se sauva presque seul à travers les cadavres des siens.Telle fut, dans la colère, la férocité des rois barbares, chez qui n'avaient pénétré ni l'instruction ni la culture des lettres. Mais voyez ce roi, sorti du giron d'Aristote, cet Alexandre, qui, dans un banquet, perça de sa main Clitus, son cher Clitus, son compagnon d'enfance, parce que, peu disposé à le flatter, celui-ci ne se prêtait pas volontiers à passer de la liberté macédonienne à la servitude asiatique. Il livra à la rage d'un lion Lysimaque qu'il aimait à l'égal de Clitus. Ce Lysimaque, échappé par un bonheur inouï à la dent de la bête féroce, en devint-il plus doux lui-même, lorsqu'il régna? Il mutila Télesphore, de Rhodes, son ami, en lui faisant couper le nez et les oreilles, et le nourrit longtemps dans une cage, comme quelque animal rare et extraordinaire. Ce n'était plus qu'une sorte de tronc vivant, qu'une plaie difforme, et n'ayant plus rien de la face humaine. Puis les tourments de la faim, et l'affreuse saleté de ce corps, réduit à pourrir dans sa propre fange, accroupi sur ses genoux et sur ses mains calleuses, qui lui servaient forcément de pieds dans son étroite prison; puis encore ses flancs ulcérés par le frottement des barreaux: tout en lui formait un spectacle aussi révoltant qu'effroyable. Son supplice en avait fait un monstre qui repoussait même la pitié. Mais si ce malheureux avait perdu la figure de l'homme, son persécuteur en avait moins encore gardé le caractère (1).

(1) Tacite semble s'être souvenu de ce passage en décrivant la mort de Vitellius.

XVIII. Plût aux dieux que les nations étrangères offrissent seules de tels exemples, et que leur cruauté n'eût point passé dans nos moeurs avec tant d'autres vices d'emprunt, avec la barbarie des supplices et des vengeances! Ce M- Marius (1), à qui le peuple avait élevé des statues dans tous les carrefours, et en l'honneur duquel il adressait des supplications aux dieux, avec du vin et de l'encens, eut les cuisses rompues, les yeux arrachés, les mains coupées par ordre de Sylla; et, comme s'il eût pu subir autant de morts que de tortures, on déchira lentement et en détail chaque partie de son corps. Et quel fut l'exécuteur de ces ordres sanguinaires? qui pouvait-il être, si- non Catilina, dont les mains s'exerçaient dès lors à toute espèce d'attentats? On le vit déchiqueter Marius sur le tombeau du plus doux des mortels, sur la cendre indignée de Q- Catulus. Là, un homme de funeste exemple, et toutefois si populaire, un préteur, assez justement, mais si excessivement aimé, voyait son sang s'échapper goutte à goutte de chaque veine. Marius méritait sans doute de souffrir ces tourments; Sylla de les ordonner, Catilina d'y prêter ses mains; mais qu'avait fait la république pour se voir percer le sein tour à tour, et par des fils dénaturés et par d'hypocrites vengeurs.Mais pourquoi remonter aux temps anciens? Naguère Caligula fit, dans la même journée, battre de verges et torturer Sextus Papinius, fils de consulaire; Bétiliénus Bassus, questeur impérial, fils d'un intendant du prince; tant d'autres sénateurs, tant de chevaliers, et cela, non pour en tirer quelque aveu, mais par passe-temps. Impatient de tout ce qui différait ses affreuses jouissances, que sa cruauté voulait promptes et complètes, ce fut en se promenant au milieu d'un groupe de femmes et de sénateurs dans cette partie des jardins de sa mère qui sépare le fleuve de la galerie du palais, qu'il fit venir quelques- unes des victimes pour les décoller à la lueur des flambeaux. Qui le pressait? Quel danger public ou personnel lui eût fait courir le délai d'une nuit? Que lui coûtait-il d'attendre l'aurore, de quitter enfin sa chaussure de table, pour mettre à mort des sénateurs romains?

(1)  Neveu du grand Marius. Étant préteur, d'accord avec les tribuns du peuple, il publia seul, à l'insu et contre le gré de ses collègues, un édit qui fixait l'intérêt de l'argent, très arbitraire dans ces temps de troubles. De là la reconnaissance du peuple.

XIX. Jusqu'où allait son insolente cruauté? il n'est pas hors de propos de le faire connaître. Bien que cette digression puisse sembler étrangère et hors de mon sujet, elle prouve toutefois que cet orgueil est un des attributs de la colère, quand dans sa rage elle passe toutes les bornes. Caligula avait fait battre de verges des sénateurs; mais, grâce à ses faits précédents, on pouvait dire: c'est l'usage. Il avait, pour les torturer, employé ce que la nature offrait de plus horrible, les tables hérissées de clous, les cordes, les chevalets, le feu, et, ce qui était pis, son odieux visage (1) . Mais, me dira-t-on, est-ce merveille, que trois sénateurs soient, comme de méchants esclaves, passés par les lanières et les flammes à la voix de l'homme qui méditait d'égorger en masse le sénat, et qui souhaitait que le peuple romain n'eût qu'une tête, pour pouvoir accomplir en un seul jour et d'un seul coup tous ses forfaits, que le temps et les lieux le forçaient d'accomplir en détail? N'est-ce donc pas une chose inouïe qu'un supplice nocturne? Le brigand seul assassine dans l'ombre; la justice frappe en plein jour; l'exemple alors corrige et profite mieux à tous. On va me répondre encore: "Ce qui cause tant votre surprise fait l'occupation journalière de ce monstre; c'est pour cela qu'il respire, pour cela qu'il veille; c'est à cela qu'il emploie ses nuits." Certes, nul après lui ne se rencontrera qui ordonne d'enfoncer une éponge dans la bouche de ses victimes, pour y étouffer leurs dernières paroles. Défendit-on jamais à personne d'exhaler sa plainte avec sa vie? Le tyran craignait qu'une voix libre ne sortît des tourments de l'agonie, et ne lui dît ce qu'il ne voulait pas ouïr. Il avait la conscience des horreurs sans nombre dont aucune ne pouvait lui être reprochée que par des hommes qui allaient périr. Comme on ne trouvait pas d'éponges, il commanda de couper les vêtements de ces malheureux, et de leur remplir la bouche avec les lambeaux. Barbare! ne souffriras-tu pas qu'ils rendent au moins le dernier soupir; donne passage à leur âme prête à s'échapper; qu'elle puisse s'exhaler autrement que par les blessures.

(1) L'énergique finale de cette phrase est reproduite par Tacite, Vie d'Agricola, XLV : « Néron du moins détourna les yeux; il commanda des meurtres et ne s'en fit pas un spectacle (le mot n'est pas complètement vrai) ; le plus grand de nos supplices, sous Domitien,était de le voir et d'en être vus

XX. Ajouterai-je que les pères furent, la même nuit que les fils, égorgés à domicile par ses centurions, pour leur épargner, étrange miséricorde! le deuil de leurs enfants. Mais ce n'est pas la cruauté d'un Caligula, ce sont les maux de la colère que je me suis proposé de décrire, de la colère, qui ne s'attaque pas seulement à tel ou tel homme, qui mutile des nations entières, frappe des cités et des fleuves, et des objets qui ne peuvent sentir la douleur. Un roi de Perse fait couper le nez à tous les habitants d'une contrée de Syrie, qui de là est appelée Rhinocolure. On ne leur a pas tranché la tête: appellerez-vous cela indulgence? C'est un supplice d'espèce nouvelle dont le tyran s'est amusé.Quelque chose de pareil menaçait ces peuples d'Éthiopie que leur longévité a fait nommer Macrobiens. Au lieu de tendre humblement les mains aux fers de Cambyse, ils avaient répondu à ses envoyés avec une liberté que les rois appellent insolence. Cambyse en frémissait de rage; et sans nulle pro- vision de bouche, sans avoir fait reconnaître les chemins, il traînait après lui, à travers des déserts arides et impraticables, tout le matériel d'une armée. Dès la première marche plus de vivres, nulle ressource dans ces contrées stériles, incultes, qui ne connaissaient pas de vestiges humains. On apaisa d'abord sa faim avec les feuilles les plus tendres et les bourgeons des arbres; puis on mangea du cuir ramolli au feu, et tout ce que la nécessité convertit en aliments. Enfin, au milieu des sables, les racines aussi, puis, les herbes venant à manquer, et les troupes ne voyant devant elles qu'une solitude dépourvue même de tout être vivant , il fallut se décimer; et l'on eut une pâture plus horrible que la faim même. La colère poussait encore le despote en avant bien qu'une partie de son armée fût perdue, une partie mangée, tant qu'à la fin, craignant d'être à son tour appelé à subir les chances du sort, il donna le signal de la retraite; et cependant, on réservait pour lui des oiseaux succulents, et des chameaux portaient l'attirail de ses cuisines, tandis que ses soldats demandaient au sort à qui appartiendrait une mort misérable , ou une existence pire encore.

XXI. Cambyse déploya sa colère contre une nation inconnue, innocente, et qui toutefois pouvait sentir ses coups; mais Cyrus s'emporta contre un fleuve. Comme il allait assiéger Babylone, et qu'il courait à la guerre, où l'occasion est toujours décisive, il tenta de passer le Gynde, alors fortement débordé, entreprise à peine sûre quand le fleuve a souffert les chaleurs de l'été, et que ses eaux sont le plus basses. Un des chevaux blancs, qui d'ordinaire traînaient le char du prince , fut emporté par le courant, ce qui indigna vivement Cyrus. Il jura de réduire ce fleuve, assez hardi pour entraîner les coursiers du grand roi, au point que des femmes mêmes pussent le traverser et s'y promener à pied. Il transporta là tout son appareil de guerre, et persista dans son oeuvre, jusqu'à ce que, partagé en cent quatre-vingts canaux, divisés eux-mêmes en trois cent soixante ruisseaux, 1e fleuve, à force de saignées, laissât son lit entièrement à sec. De là une perte de temps, irréparable dans les grandes entreprises, l'ardeur du soldat consumée en un travail stérile; enfin l'occasion de surprendre Babylone manquée, pour faire, contre un fleuve, une guerre qu'on avait déclarée à l'ennemi.

 XXII. Cette démence (car quel autre terme employer?) a gagné aussi les Romains. Caligula détruisit, près d'Herculanum, une magnifique maison de plaisance, parce que sa mère y avait été quelque temps détenue. Il ne fit par là qu'éterniser le souvenir de cette disgrâce de la fortune. Tant qu'elle fut debout, les navigateurs passaient devant, sans la remarquer; aujourd'hui on demande la cause de sa ruine. S'il faut méditer ces exemples pour les fuir, imitons en revanche la douceur et la modération d'hommes qui ne manquaient ni de raisons pour entrer en colère, ni de pouvoir pour se venger. Rien n'était plus facile à Antigone que d'envoyer au supplice deux sentinelles qui, appuyées contre la tente royale, cédaient à l'attrait si périlleux, et si général pourtant, de médire du prince. Antigone avait tout recueilli, n'étant séparé des causeurs que par une simple toile. Il l'ébranla doucement, et leur dit: "Éloignez-vous un peu, le roi pourrait vous entendre." Le même, entendant quelques-uns de ses soldats vomir contre lui force imprécations, pour les avoir engagés de nuit dans un chemin fangeux et inextricable,- s'approcha des plus embourbés, et après les avoir, sans se faire connaître, aidés à sortir d'embarras: "Maintenant, leur dit-il, maudissez cet Antigone qui vous a si imprudemment jetés dans un mauvais pas, mais sachez-lui gré aussi de vous en avoir retirés."Il supportait avec autant de douceur les sarcasmes de ses ennemis que ceux de ses sujets. Au siège de je ne sais quelle bicoque, les Grecs qui la défendaient, se fiant sur la force de la place, insultaient aux assaillants, faisaient mille plaisanteries sur la laideur d'Antigone, et riaient tantôt de sa petite taille, tantôt de son nez épaté. "Bon! dit-il, je puis espérer, puisque j'ai Silène dans mon camp." Quand il eut réduit, par la famine, ces railleurs à se rendre, il répartit, dans ses phalanges, ceux qui étaient propres au service, et fit vendre les autres, ce qu'il n'eût pas même fait, assura-t il, si, pour leur bien, il n'eût fallu un maître à des hommes hors d'état de maîtriser leur langue. C'était pourtant l'aïeul de cet Alexandre qui lançait sa pique contre ses convives, qui, de ses deux amis que j'ai cités plus haut, exposa l'un à la fureur d'un lion, et fut lui-même pour l'autre une bête féroce. Or, de ces deux victimes, laquelle échappa? celle qui fut jetée au lion.

 XXIII. Alexandre ne tenait cet affreux penchant ni de son aïeul, ni même de son père. Car si Philippe eut quelque vertu, ce fut surtout la patience à souffrir les injures, puissant moyen pour maintenir un empire. Démocharès, dit Parrhésiaste, pour l'extrême licence de son langage, lui avait été député avec d'autres Athéniens. Après avoir entendu l'ambassade avec bienveillance, le prince demanda ce qu'il pouvait faire d'agréable aux Athéniens: «C'est de te pendre," lui répliqua Démocharès. L'indignation des assistants se soulève à cette brutale réponse; mais Philippe fait cesser les murmures, ordonne de laisser aller ce nouveau Thersite, sans lui faire de mal; puis se tournant vers les autres députés, il ajoute: «Allez dire aux Athéniens que les gens qui tiennent de tels discours, sont bien plus intraitables que celui qui les entend sans les punir." On cite de César Auguste beaucoup d'actes et de paroles mémorables, qui prouvent que la colère avait sur lui peu d'empire. L'historien Timagène (1) s'était permis, sur l'empereur, sur l'impératrice, et sur toute leur maison, certains mots qui ne furent point perdus; car un trait piquant circule et vole de bouche en bouche d'autant plus vite qu'il est plus hardi. Sou- vent Auguste l'avait averti de modérer sa langue: comme il persistait, l'entrée du palais lui fut interdite. Timagène, depuis lors, n'en vieillit pas moins dans la maison d'Asinius Pollion; toutes les sociétés de Rome se l'arrachèrent, et l'exclusion du palais impérial ne lui ferma aucune autre porte. Plus tard, il lut et brûla ses histoires manuscrites, sans faire grâce à ses mémoires sur la vie d'Auguste. Il se déclara l'ennemi de l'empereur, et nul ne redouta son amitié, nul ne fuit en sa personne les foudres de la disgrâce: il se trouva un citoyen qui lui tendit les bras quand il tombait de si haut. Rien de tout cela ne mit à bout la patience du prince, rien ne l'émut, pas même l'audace qui avait détruit son éloge et son histoire. Jamais il ne fit de reproches à l'hôte de son ennemi; il ne lui dit que ces mots: Vous nourrissez un serpent. Il inter- rompit même un jour ses excuses: "Jouis, mon cher Pollion, jouis de ton hospitalité." Et comme Pollion offrait, au premier ordre de César, de fermer sa maison à Timagène, "Croyez-vous que je puisse le vouloir, reprit Auguste, moi qui vous ai réconciliés tous deux?" En effet, Pollion avait été brouillé avec Timagène, et son seul motif, pour le reprendre, fut que César l'avait quitté.

(1) Voir la lettre XCI de Sénèque, et Quintil. X, I. « Prisonnier de guerre, puis cuisinier, de cuisinier porteur de litière, et de là assez heureux pour s'élever jusqu'à l'amitié de l'empereur, il fut si indifférent à l'une et à l'autre fortune, à son présent comme à son passé, que le prince, irrité contre lui pour plusieurs motifs, lui ayant interdit son palais, Timagène brûla, son histoire d'Auguste, comme pour lui refuser, par représailles, l'hommage de son talent. Parleur habile, diseur de bons mots souvent blessants, mais élégamment tournés. » (Sénèque le père, Controvers., XXXIV, trad. inédite.)

 XXIV. Que chacun donc se dise, toutes les fois qu'on l'offense: Suis-je plus puissant que Philippe? on l'a pourtant outragé impunément. Ai-je plus d'autorité dans ma maison que le divin Auguste n'en avait sur le monde entier? Auguste se contenta de ne plus voir son détracteur. Et je me croirais en droit de punir du fouet ou des fers une réponse trop libre de mon esclave, un air de mutinerie, un murmure qui ne par- vient pas jusqu'à moi! Qui suis-je, pour que ce soit un crime de choquer mon oreille? Une foule d'hommes ont pardonné à leurs ennemis, et je ne ferais nulle grâce à un serviteur indolent, causeur ou distrait! Que l'enfant ait pour excuse son âge; la femme, son sexe; l'étranger, son indépendance; le domestique, ses rapports familiers avec nous. Est-ce la première fois qu'il vous mécontente? Rappelez-vous dans combien de cas vous en fûtes satisfait. Si c'est la vingtième fois, ne pouvez- vous souffrir encore ce que vous souffrîtes si longtemps? Est- ce votre ami qui vous offense? il l'a fait sans le vouloir. Votre ennemi? c'était son rôle. Ayez de la déférence pour l'homme sage, de la pitié pour l'insensé; pour tous enfin, réfléchissez que les plus parfaits mortels ne laissent pas de faillir souvent; qu'il n'y a point de circonspection si mesurée qui parfois ne s'oublie, point de tête si mûre, de personne si grave que l'occasion ne pousse à des inconséquences de jeune homme, point d'homme assez sur ses gardes qui n'offense quelquefois, tout en craignant de blesser.

XXV. Si l'homme obscur se console dans ses maux à l'aspect de la fortune chancelante des grands, si dans sa cabane celui-là pleure un fils avec moins d'amertume, en voyant sortir de chez les rois mêmes des funérailles prématurées, vous aussi souffrirez avec plus de résignation quelques offenses, quelques mépris, en reconnaissant qu'aucune puissance, si élevée qu'elle soit, n'est à l'abri de l'injure. Et puisque les plus sages peuvent faillir, quelle erreur n'a pas son excuse? Rappelons-nous combien notre jeunesse eut à se reprocher de devoirs mal remplis, de paroles peu retenues. de débauches et d'excès de vin. On s'est emporté contre nous? Laissons à l'offenseur le temps de se reconnaître: il se corrigera lui-même; il n'échappera pas au châtiment: qu'est-il besoin d'entrer en compte avec lui? N'est-il pas vrai que nous voyons dans une sphère à part et au-dessus du vulgaire l'homme qui répond aux attaques par le mépris? C'est le propre de la vraie grandeur de ne pas se sentir frappé. Ainsi aux aboiements d'une meute importune, le lion tourne lentement la tête; ainsi un immense rocher brave les assauts de la vague impuissante. Qui ne ressent point la colère demeure inébranlable à l'injure; jure; qui la ressent montre qu'il est ému. Mais l'âme que je viens de montrer supérieure à toutes les disgrâces, embrasse comme d'une étreinte invincible le souverain bien; elle répond à l'homme, et à la fortune même: Quoi que tu fasses, tu es trop faible pour troubler ma sérénité. La raison me défend de te céder, et je lui ai livré la conduite de ma vie. Le ressentiment me nuirait plus que l'injure. Et, en effet, je sais jusqu'où va l'une; mais l'autre, où m'entraînerait-elle? je l'ignore.

XXVI. "Je ne puis, dites-vous, supporter l'injure. C'est pour moi trop pénible." Mensonge que cela: quel homme ne pourrait supporter une injure, quand il supporte la colère? Que dis-je? vous vous arrangez de manière à souffrir l'une et l'autre. Pourquoi tolérez-vous les emportements d'un malade, les propos d'un frénétique, les coups d'un enfant? C'est qu'ils vous paraissent ne savoir ce qu'ils font. Or, qu'importe quel genre de faiblesse aveugle l'homme qui vous attaque? L'aveuglement commun doit être l'excuse de tous. "Quoi laisser l'agresseur impuni!" Non, il ne le sera pas, quand vous le voudriez. La plus grande punition du mal est de l'avoir fait, et le plus rigoureux châtiment est celui dont on laisse le soin à nos remords (1); enfin il faut avoir égard à la condition des choses d'ici-bas pour juger avec équité tous les accidents auxquels elle est sujette: ce serait être injuste que de faire un crime aux individus des torts de l'espèce. Un teint noir ne se remarque point en Éthiopie, pas plus que chez les Germains une chevelure rousse et rassemblée en tresse; en un mot, vous ne trouvez pas étrange ou messéant chez un individu ce qui est de mode dans son pays. (2)Chacun des exemples que je cite n'a pour lui que l'usage d'un seul pays, d'un coin de la terre; voyez donc s'il n'est pas plus juste encore de faire grâce à des vices qui sont de tous les pays, et de tous les peuples. Nous sommes tous inconsidérés et imprévoyants, tous irrésolus, moroses, ambitieux, ou plutôt, pour ne pas déguiser sous des termes adoucis la grande plaie de l'humanité, nous sommes tous méchants. Ce qu'il blâme chez autrui, chacun le retrouve en son propre coeur. Pourquoi noter la pâleur de l'un, l'amaigrissement de l'autre, quand la peste est chez tous? Soyons donc entre nous plus tolérants: nous sommes des méchants qui vivons parmi nos pareils. Une seule chose peut nous rendre la paix: c'est un traité d'indulgence mutuelle. Cet homme m'a offensé et je n'ai pas pris ma revanche; mais déjà peut-être vous avez blessé quelqu'un, ou le blesserez.

(1) Je laisse à tes remords le soin de ma vengeance.

(La Fosse, tragédie de Manlius.Voir lettre LXXXI, ad finem.

(2) Juvénal a imité tout ce passage, Sat. XIII.

(3)  « J'ai trouvé tout cela dans mon cœur, » disait Massillon à ceux qui s'étonnaient qu'il eût si bien peint les vices de la cour.

 XXVI I. Ne jugez pas sur ce que vous êtes à l'heure ou au jour présent; interrogez l'état habituel de votre âme; n'eussiez-vous point commis le mal, vous pourrez le commettre. Ne vaut-il donc pas mieux guérir une injure que la venger La vengeance absorbe beaucoup de temps, et nous expose à une foule d'offenses, pour une seule qui nous pèse. Nous ne sommes frappés qu'un instant, et notre colère est si durable! Ah! plutôt, quittons le champ des disputes: ne mettons pas aux prises vices contre vices. Vous semblerait-il dans son bon sens l'homme qui voudrait rendre à la mule un coup de pied, au chien un coup de dent? - Non, car la brute ne sent pas qu'elle fait mal. - Mais d'abord quelle injustice que le titre d'homme soit un obstacle au pardon, et qu'ensuite vous absolviez les êtres privés de réflexion, quand vous devez mettre sur la même ligne qu'eux tout homme en qui la réflexion manque! Car qu'importe qu'il diffère d'ailleurs de la brute, si l'excuse de la brute dans le tort qu'elle vous cause est la même pour lui, l'absence de discernement? Il a fait une faute! eh bien, est-ce la première? sera-ce la dernière? Ne le croyez pas quand il jurerait qu'il n'y retombera plus. II vous blessera encore et d'autres le blesseront, et la vie humaine tournera toujours dans un cercle de fautes. Soyons doux avec les êtres qui le sont le moins.Ce que l'on dit à la douleur peut très utilement se conseiller à la colère. Cessera-t-elle un jour ou jamais? Si elle doit cesser un jour, n'aimerons-nous pas mieux la quitter que d'attendre qu'elle nous quitte? Si elle doit n'avoir pas de terme, voyez quelle éternelle guerre vous vous déclarez à vous-même! quel état que celui d'un coeur incessamment gonflé de fiel! (1)

(1) Tout ce passage semble avoir inspiré Massillon dans son sermon du Pardon des offenses.

XXVIII. Ajoutez qu'à moins d'allumer vous-même le feu de votre colère, et de renouveler sans cesse ce qui peut l'attiser, elle se dissipera d'elle-même et perdra chaque jour de sa véhémence: or, n'y a-t-il pas plus de mérite à l'étouffer qu'à la laisser s'éteindre? Votre colère s'attaque à tel homme, puis à tel autre; de vos esclaves elle retombe sur vos affranchis, d'un parent sur vos enfants, de vos connaissances sur des inconnus; car les motifs surabondent toujours là où le coeur n'intercède pas. Alors la passion vous précipite sur mille points opposés, et trouvant de nouveaux stimulants à chaque pas, vos rancunes ne s'arrêteront plus; malheureux! quand donc aimerez-vous? Que de beaux jours perdus à mal faire! Qu'il serait plus doux, dès à présent, de s'attacher des amis, d'apaiser ses ennemis, de servir l'État, de veiller à ses affaires domestiques, au lieu d'épier péniblement le mal qu'on peut faire à son semblable, et les moyens de le blesser dans sa dignité, son patrimoine ou sa personne, tristes victoires qui ne s'obtiennent jamais sans péril ni combat, l'adversaire vous fût-il inférieur en force? (1) Vous le livrât-on pieds et poings liés, pour lui faire subir tous les supplices qu'il vous plairait d'infliger: souvent le lutteur qui frappe trop violemment se déboîte les articulations du bras, et engage son poing dans la mâchoire même de l'adversaire dont il a brisé les dents. Combien la colère a fait de manchots et d'infirmes, lors même que leurs coups n'éprouvaient aucune résistance! D'ailleurs il n'est point d'être si faible, qu'on puisse l'écraser sans risque. Parfois l'excès des tourments ou le hasard rend les plus débiles égaux aux plus forts. Disons-le encore: presque tous les sujets qui nous fâchent sont plutôt des déplaisirs que des torts réels. Il y a loin pourtant entre ne pas servir nos projets et y faire obstacle, entre ne pas nous donner et nous ôter. Et nous mettons sur la même ligne un vol ou un refus, une espérance détruite ou ajournée, un tort envers nous, ou la préférence d'un autre pour ses intérêts, l'amitié qu'on porte à un tiers ou la haine pour nous. Nombre de gens ont de légitimes et même d'honorables motifs de s'opposer à nous: c'est un père, un frère, un oncle, un ami qu'ils défendent. Eh bien! nous ne leur pardonnons point de faire ce que nous les blâmerions de n'avoir pas fait; mais ce qui est pis, ce qui passe toute croyance, souvent nous applaudissons à un acte dont nous savons mauvais gré à l'auteur.

(1) Voir Sénèq., Hercul. furens,vers 735 et suiv.

 XXIX. Tel n'est point, certes, l'homme juste et généreux: il sait admirer chez ses ennemis ceux qui furent les plus braves et les plus dévoués pour le salut et la liberté de leur pays; il demande au ciel des guerriers, des concitoyens qui leur ressemblent. Rougissons de haïr l'homme que nous estimons; mais rougissons bien plus de haïr en lui ce qui doit lui mériter notre compassion. Faut-il en vouloir au captif, tombé soudain dans la servitude, s'il garde quelque reste de son indépendance, s'il ne court pas assez prestement au-devant d'un pénible et vil ministère; si, alangui par l'oisiveté, il n'égale pas à la course le cheval ou le char du maître: si, fatigué de veilles multipliées, le sommeil l'est venu surprendre, et si, passant du service de la ville et de ses fêtes aux rudes journées de la campagne, il se rebute des travaux rustiques ou ne s'y livre pas avec ardeur? Distinguons si c'est la force ou le vouloir qui manque: nous absoudrons souvent, quand nous jugerons avant de nous fâcher. Mais non, c'est le premier élan qu'on suit: on a beau reconnaître plus tard la puérilité de son emportement, on y persiste, on ne veut pas sembler avoir pris feu sans cause, et pour comble d'iniquité, plus la colère a tort, plus elle s'opiniâtre, plus elle s'exalte et enchérit sur ses premiers excès, comme si la violence était preuve de justice. Ah! qu'il est bien plus noble à l'homme de considérer combien sont frivoles et insignifiants les motifs qui le transportent! Ce roi des animaux laisse voir la même faiblesse que ses stupides sujets: un fantôme, un rien le bouleverse.

 XXX. La couleur rouge irrite le taureau, une ombre met l'aspic en fureur; la vue d'un linge blanc qu'on agite éveille la rage des lions et des ours. Tous les animaux, naturellement farouches et irritables, s'épouvantent pour la moindre chose. Voilà l'image de ce qui arrive aux esprits mobiles et peu éclairés: ils se frappent de ce qui n'est qu'imaginaire. Certains même vont jusqu'à taxer d'injures de modiques bienfaits, qui deviennent pour eux le levain des plus fréquentes ou du moins des plus âpres inimitiés. Oui, l'on en veut aux êtres qu'on chérit le plus pour avoir reçu d'eux moins qu'on n'espérait, moins que d'autres n'en ont reçu; double motif d'aigreur que dissiperait une réflexion bien simple: Ton voisin est mieux partagé que toi? Qu'as-tu besoin de comparaison pour jouir? Il ne sera jamais heureux celui que tourmente la vue d'un plus heureux que lui. Tu attendais mieux? et peut-être plus que tu ne devais attendre. L'amour-propre est ici fort à craindre; c'est une source de haines mortelles et capables des plus sacrilèges attentats. Qui furent les meurtriers de César? Bien moins ses vrais ennemis que des amis dont il n'avait point satisfait les prétentions insatiables. Il eût voulu le faire sans doute, car jamais homme n'usa plus généreusement de la victoire, dont il ne s'attribua rien que le droit d'en dispenser les fruits. Mais comment suffire à des exigences sans bornes, quand tous voulaient avoir ce qu'un seul pouvait posséder? Et voilà pourquoi César vit en plein sénat se lever contre lui les poignards de ses compagnons d'armes, de Tullius Cimber, naguère son plus chaud partisan, et de tant d'autres, qui, après la mort de Pompée, s'étaient faits pompéiens.

XXXI. Voilà pourquoi des rois ont vu se tourner contre eux les armes de leurs satellites; voilà pourquoi leurs plus fidèles amis , ceux qui souhaitaient de mourir pour eux et avant eux, ont pu changer au point de conspirer leur trépas.Personne n'est content de son lot, quand il jette les yeux sur les avantages d'autrui. De là contre les dieux notre colère, fondée sur ce qu'un seul nous devance: nous oublions combien de gens viennent après nous; et jaloux de quelques-uns, nous ne voyons pas quelle foule nous avons derrière nous pour nous porter envie. Telle est l'importune avidité des hommes: on a beau leur donner beaucoup, on leur fait tort de tout ce qu'on pouvait leur donner au delà. Il m'a accordé la préture, mais j'espérais le consulat. Il m'a donné les douze faisceaux, mais il ne m'a pas fait consul ordinaire. Il a bien voulu que l'année datât de mon nom, mais il ne me porte pas au sacerdoce. Je suis élu pontife; mais pourquoi dans un seul collège? Rien ne manque à mes dignités; mais en quoi a-t-il augmenté mon patrimoine? Il m'a donné ce qu'il ne pouvait se dispenser de donner à quelqu'un: mais il n'y a rien mis du sien. Eh! remercions plutôt de ce que nous venons d'obtenir; attendons le reste, applaudissons-nous de n'être pas encore comblés, et comptons pour une bonne fortune de pouvoir espérer encore. Sommes-nous vainqueurs de nos rivaux? soyons heureux d'avoir la première place dans le coeur de notre ami. Vaincus par quelques-uns, considérons la multitude qui nous suit, au lieu du petit nombre qui nous dépasse.

XXXII. Quel est ici notre plus grand tort? de faire de faux calculs; d'estimer trop haut ce que l'on donne, et trop bas ce que l'on reçoit.Revenons aux motifs qui doivent nous éloigner de la colère: ils varieront suivant les personnes; ici ce sera la crainte, là le respect, ailleurs le dédain.La belle oeuvre, par exemple, que de faire jeter au cachot un malheureux esclave! Pourquoi se hâter de crier: qu'on le fustige, qu'on lui rompe les jambes! Ce terrible droit vous échappera-t-il, si vous en différez l'usage? Laissez venir l'instant où ce soit vous-même qui donniez vos ordres; la colère à présent vous subjugue et parle en votre place. Qu'elle se dissipe, et nous verrons alors à proportionner la peine au délit. Déplorable égarement! On punit de la torture, du dernier supplice ou tout au moins des fers, du cachot, de la faim, des fautes qui n'eussent mérité qu'une correction légère. "Eh quoi! me direz-vous, vous nous prescrivez de considérer tout ce qui peut nous offenser comme des bagatelles, des misères, des puérilités?" En vérité, je n'ai point de meilleur conseil à vous donner que d'élever votre esprit à une hauteur, d'où vous verrez dans toute leur petitesse et leur abjection ces faux biens, objets pour nous de tant de procès, de tant de courses, de tant de sueurs, et qui, pour quiconque a dans l'âme quelque grandeur et quelque élévation, ne valent pas un regard.C'est autour de l'argent que se fait tout ce bruit, c'est l'argent qui fatigue les échos du forum, qui met les fils aux prises avec leurs pères, qui prépare des poisons, qui confie le glaive aux sicaires, aussi bien qu'aux légions. Oui, l'argent est partout souillé de sang humain; pour l'argent, maris et femmes troublent par leurs querelles le silence des nuits, la foule se presse devant le tribunal des juges; enfin si les rois massacrent et pillent, s'ils renversent des cités, oeuvre des siècles, c'est pour aller, dans leurs cendres fumantes, chercher l'or et l'argent.

 XXXIII. Et si vous daignez abaisser la vue sur ces coffres-forts cachés dans les plus obscurs recoins, vous direz: "Voilà donc la cause de ces cris de fureur, de ces yeux sortant de leurs orbites; c'est pour cela que hurle la chicane dans nos palais de justice, et que des juges, évoqués de si loin, s'en viennent décider, entre deux plaideurs, de quel côté la loi favorise le plus la cupidité." Je parle de coffres-forts! Et pour une poignée de menu cuivre, pour un denier que détourne un esclave, ce vieillard, qui va mourir sans héritiers, entre dans des convulsions de rage. Et pour la plus modique fraction d'intérêt, cet usurier infirme, qui, les pieds et les mains rongés de goutte, n'est pas en état de comparaître, crie incessamment et par ses mandataires poursuit, au fort de ses accès, le recouvrement de quelques as.Quand vous m'étaleriez toute cette masse de métaux qu'on ne cesse d'arracher du sein de la terre; quand vous mettriez au jour tout ce qu'enfouit de trésors cette avarice qui rend à la terre ce qu'elle lui a si mal à propos ravi, je n'estime pas tout cet amas digne de faire sourciller le sage. Combien il se doit rire de ce qui nous arrache tant de larmes!

 XXXIV. Voulez-vous maintenant parcourir toutes les autres causes de colère, raffinements du manger et du boire, prétentions qui s'y rattachent, recherches de la parure, paroles, insultes, gestes, attitude peu respectueuse, paresse d'un esclave, indocilité d'une bête de somme, soupçons, interprétations malignes des propos d'autrui, qui feraient juger la parole comme un présent funeste de la nature? Croyez-moi: ce sont raisons légères qui nous fâchent si grièvement; les luttes et les querelles d'enfants n'ont pas de motifs plus frivoles. Dans tout ce que nous faisons avec une si triste gravité, rien de sérieux ni de grand. Votre colère, encore une fois, votre folie ne vient que de ce que vous attachez un trop grand prix à ce qui n'en a guère. "Celui-ci a voulu m'enlever un héritage; on m'a desservi près du testateur qui, dès longtemps, me faisait espérer que sa volonté suprême serait en ma faveur; on a tenté de séduire ma concubine." Ainsi la communauté de vouloir qui devait être un noeud d'amitié, devient un ferment de discorde et de haine.

XXXV. Dans une ruelle étroite, il s'élève des rixes entre les passants; dans une route large et spacieuse, des populations mêmes ne se heurtent pas. Les objets de vos désirs ne pouvant, à cause de leur exiguïté, passer à l'un sans être ôtés à l'autre, excitent de même, chez tant de prétendants, et des disputes et des procès. Tu t'indignes qu'un esclave, qu'un affranchi, que ta femme, que ton client aient osé te répondre; puis tu vas te plaindre qu'il n'y a plus de liberté dans l'État, toi qui l'as bannie de chez toi! Qu'on ne réponde pas à tes questions, on sera traité de rebelle. Laisse à tes gens le droit de parler, de se taire, de rire. Quoi! devant un maître? Non, devant un père de famille (1). Pourquoi ces cris, ces vociférations, ces fouets que tu demandes au milieu du festin? Pour un mot d'un valet, parce que dans cette salle, aussi pleine qu'un forum, ne règne pas le silence d'un désert? Ton oreille n'est-elle faite que pour entendre de molles harmonies et des sons mélodieusement filés? Sois prêt à entendre les ris et les pleurs, les compliments et les reproches, les bonnes et les fâcheuses nouvelles, la voix humaine, aussi bien que les cris des animaux et que les aboiements. Quelle misère de te voir tressaillir au cri d'un esclave, au bruit d'une sonnette, d'une porte où l'on frappe! Délicat comme tu l'es, il te faudra bien supporter les éclats du tonnerre. Ce que je dis des oreilles, tu peux l'appliquer aux yeux. Les yeux ne sont ni moins malades, ni moins capricieux que les oreilles, quand on les a mal disciplinés. Ils sont blessés d'une tache, d'un grain de poussière, d'une pièce d'argenterie qui reluit moins qu'un miroir, d'un vase d'airain qui ne réfléchit pas les rayons du soleil; tu ne souffres que des marbres tout variés d'accidents et fraîchement polis, que des tables marquées de mille veines; tu ne veux chez toi fouler que tapis enrichis d'or; et, hors de chez toi, tes yeux se résignent très- bien à voir des pavés raboteux et inondés de boue, des passants la plupart salement vêtus, les murs des maisons minés par le temps, inégaux et menaçant ruine.

(1) Voir plus haut, chap. XXIV, et surtout l'admirable lettre XLVII, où Sénèque recommande, comme eût fait un chrétien, la douceur envers les esclaves.

XXXVI. Pourquoi ne s'offense-t-on pas en public de ce qui choque au logis? C'est qu'au dehors notre esprit est monté au ton de la douceur et de la patience, et dans notre intérieur, sur celui du chagrin et de l'humeur. Il faut raffermir, endurcir tous nos sens; la nature les a formés pour souffrir; c'est notre âme qui les corrompt: aussi faut-il chaque jour lui demander compte de ses oeuvres. Ainsi faisait Sextius (1): à la fin du jour, recueilli dans sa couche, il interrogeait son âme: "De quel défaut t'es-tu purgée aujourd'hui? quel mauvais penchant as-tu surmonté? en quoi es-tu devenue meilleure? " La colère cessera, ou du moins se modérera, si elle sait que tous les jours elle doit paraître devant son juge. Quoi de plus beau que cette coutume de faire l'enquête de toute sa journée! quel sommeil que celui qui succède à cet examen! qu'il est libre, calme et profond lorsque l'âme a reçu sa portion d'éloge ou de blâme, et que, censeur de sa propre conduite, elle a informé secrètement contre elle-même. Telle est ma règle: chaque jour je me cite à mon tribunal. Dès que la lumière a disparu de mon appartement, et que ma femme, qui sait mon usage, respecte mon silence par le sien, je commente l'inspection de ma journée entière, et reviens, pour les peser, sur mes discours, comme sur mes actes. Je ne me déguise ni ne me passe rien; pourquoi en effet craindrais-je d'envisager une seule de mes fautes, quand je puis dire: Tâche de n'y pas retomber; pour le présent, je te fais grâce? Tu as mis de l'âpreté dans telle discussion; fuis désormais les luttes de paroles avec l'ignorance; elle ne veut point apprendre, parce qu'elle n'a jamais appris. Tu as donné tel avertissement plus librement qu'il ne convenait, et tu n'as pas corrigé, mais choqué. Prends garde une autre fois moins à la justesse de tes avis, qu'à la disposition où est celui à qui tu t'adresses de souffrir la vérité.

(1)  Voir les vers dorés de Pythagore. Ainsi faisait Caton le censeur. (Cic., de Senect., XXXVI, et Horace, liv. I, s. IV.) Tout ce passage est ingénieusement imité par Ausone, Idyll. XII, et Ducis, Épître à mon chevet.

 XXXVII. L'homme de bien aime qu'on le reprenne; mais les plus dignes de censure sont ceux qu'elle effarouche le plus. Si quelques saillies, quelques traits, lancés dans un festin pour te piquer au vif, ont en effet porté coup, souviens-toi d'éviter ces repas où se trouvent des gens de toute espèce. L'insolence perd toute retenue après le vin; l'homme sobre même oublie la sienne. Tu as vu ton ami s'indigner contre le portier de je ne sais quel avocat, de je ne sais quel riche pour n'avoir pas été reçu, et toi-même as pris feu pour lui contre le dernier des esclaves. Te fâcheras-tu donc aussi contre le dogue enchaîné dans sa loge? Encore cet animal, après avoir bien aboyé, s'apaise au morceau qu'on lui jette. Retire-toi, et ne fais qu'en rire. Ce misérable se croit quelque chose; parce qu'il garde un seuil qu'assiége la foule des plaideurs; et son maître, qui repose au dedans, heureux et fortuné, regarde comme un signe de bonheur et de puissance d'avoir une porte difficile à franchir. II ne songe pas que celle d'une prison l'est bien plus. Attends-toi à essuyer des contrariétés sans nombre. Est- on surpris d'avoir froid en hiver; d'éprouver en mer des nausées, en voyage des cahots? L'âme est forte contre les disgrâces quand elle y arrive préparée. On ne t'a pas donné à table la place d'honneur, et te voilà outré contre l'hôte, contre l'esclave qui fait l'appel des convives et contre le préféré. Insensé! que t'importe la partie du lit que presse ton corps? Ton plus ou moins de mérite dépend-il d'un coussin? Tu as vu de mauvais oeil quelqu'un qui avait mal parlé de ton esprit. Acceptes-tu cette loi? À ce compte, Ennius, dont la lecture te déplaît, aurait eu droit de te haïr; Hortensius, de se déclarer ton ennemi? enfin Cicéron, de t'en vouloir, si tu t'es moqué de ses vers.

XXXVIII. Es-tu candidat? sois assez juste pour ne pas murmurer du résultat des suffrages. On t'a fait un outrage: t'a-t-on fait pis qu'à Diogène, philosophe stoïcien? Au moment même où il dissertait sur la colère, un jeune insolent cracha sur lui; il reçut cet affront avec la douceur d'un sage, et dit: "Je ne me fâche pas; je suis seulement en doute si je dois me fâcher." Caton répondit mieux encore: un jour qu'il plaidait, Lentulus (1), d'insolente et factieuse mémoire, lui cracha au milieu du front de la manière la plus dégoûtante; Caton s'essuya en disant "Si l'on prétend que tu n'as point de bouche, je serai bon garant du contraire."

(1) Probablement Lentulus Sura,consul, puis chassé du sénat à cause de ses vices, préteur depuis, enfin, complice de Catilina, et condamné et incarcéré dans la prison du sénat.

XXXIX. J'ai rempli, Novatus, une grande tâche; j'ai pacifié l'âme, si je lui ai appris à ne pas sentir la colère, ou à s'y montrer supérieure. Je passe aux moyens d'adoucir ce vice chez les autres; car cette bonté de l'âme que nous voulons pour nous, nous la voulons aussi pour les autres. Renonçons à calmer, par nos discours, les premiers transports, toujours sourds et aveugles; donnons-leur du temps: les remèdes ne servent que dans l'intervalle des accès. On ne touche pas à 1'oei1 au fort de la fluxion: l'inflammation deviendrait plus intense, comme tout mal qu'on attaquerait aux moments de crise. Les affections naissantes se traitent par le repos. «L'utile remède que le vôtre, va-t-on me dire; il apaise le mal quand le mal cesse de lui-même." Non, il le fait cesser plus vite; il prévient les rechutes; et s'il n'ose tenter de l'adoucir, il trompe du moins sa violence, il lui dérobe tous les moyens de nuire, feint d'entrer dans ses ressentiments, se donne pour auxiliaire, pour compagnon de ses douleurs, afin d'avoir plus de crédit dans ses conseils; invente mille causes de retard, diffère la vengeance présente sous prétexte de la vouloir plus forte, cherche, en un mot, par toutes les voies quelque relâche à sa fureur. Si sa véhémence est trop grande, on la fera reculer devant la honte ou la crainte; si elle n'est pas très vive, on l'amusera de choses agréables ou nouvelles; on éveillera, pour la distraire, l'instinct de la curiosité; que sais-je? on fera comme ce médecin qui, dit-on, ayant à guérir la fille d'un roi, et ne le pouvant sans employer le fer, glissa une lancette sous l'éponge dont il pressait légèrement- la mamelle gonflée. La jeune fille se serait refusée à l'incision, s'il n'en eût masqué les approches; la douleur était la même, mais, imprévue, elle fut mieux supportée.

XL. Que de malades il faut tromper pour les guérir! (1) Vous direz à tel homme: "Prenez garde que votre courroux ne fasse jouir vos ennemis." À tel autre: "Ce renom de magnanimité, de force d'âme que presque tous vous donnent, vous risquez de le perdre." Je partage certes votre indignation; elle ne saurait aller trop loin, mais attendez l'occasion; la vengeance ne peut vous manquer. Concentrez vos déplaisirs, et quand vous pourrez vous satisfaire, on vous paiera le délai avec usure. Gourmander la colère, la heurter de front, c'est l'exaspérer. Il faut avec elle des biais et de la douceur; à moins d'être un personnage assez important pour la briser d'un mot, comme fit Auguste, un jour qu'il soupait chez Védius Pollion. Un esclave avait cassé un vase de cristal. Védius le fait saisir, et le condamne à un genre de mort, peu commun assurément, c'était d'être jeté aux énormes murènes qui peuplaient son vivier, et qu'il nourrissait, l'eût-on pu croire? non par luxe, mais par cruauté. Le malheureux échappe aux mains de ses bourreaux, se réfugie aux pieds de César, et demande pour toute grâce de périr d'une autre mort, et de ne pas servir d'aliment aux murènes. Révolté d'une si étrange barbarie, César donne la liberté à l'esclave, fait briser sous ses yeux tous les cristaux et combler le vivier. C'était là corriger un ami en souverain; c'était bien user de la toute-puissance; c'était dire "Oses-tu ordonner, de ton lit de table, des supplices inouïs, faire déchirer des hommes par des monstres voraces? pour un vase brisé, ton semblable aura les entrailles mises en pièces! tu te permettras de l'envoyer à la mort en présence de César! (2)

(1) Un malade obstiné meurt si l'on ne l'abuse. 
Les remèdes qu'on craint plaisent après l'effet, 
Et quelquefois il faut cacher même un bienfait. 
(Laure,tragédie de Rotrou, acte II, sc. II.)

(2) Le même trait est cité, Traité de la Clémence,I, XVIII : « Auguste était en veine de bonté ce jour-là, ce qui ne lui arrivait pas toujours ; car il avait fait crucifier un de ses esclaves pour avoir mis en broche et mangé une caille qui, dans les combats de ces petits animaux, battait toutes les autres et s'était jusqu'alors trouvée invincible. » (Plutarq., Apopht. Rom., X.)

 XLI. Êtes-vous assez puissant pour foudroyer la colère du haut de votre supériorité? Traitez-la sans pitié, mais seulement quand elle se montre, comme ici, impitoyable, féroce, sanguinaire; il n'y a de remède alors que l'ascendant de la force et de la terreur. Où puiserons-nous la paix de l'âme? Dans la constante méditation des préceptes de la sagesse, dans la pratique du bien, dans l'unique passion de l'honnête où doivent tendre toutes nos pensées. C'est à nos consciences qu'il faut satisfaire, sans jamais travailler pour la renommée: acceptons-la, fût-elle mauvaise, pourvu que nous la méritions bonne. "Mais le peuple n'admire que les actes énergiques: l'audace est en honneur, le calme passe pour apathie." Oui, peut-être au premier aspect; mais lorsque ensuite une conduite soutenue démontre que ce prétendu manque de courage n'est autre chose que la paix de l'âme, ce même peuple vous accorde toute son estime et sa vénération. Nous savons que, loin d'être jamais utile, la colère, hostile et farouche, traîne avec. elle tous les fléaux, le fer, la flamme; qu'on l'a vue fouler aux pieds toute pudeur, souiller ses mains de carnage, disperser les membres de ses propres fils; qu'il n'est rien que respectent ses attentats; qu'elle oublie le soin de sa gloire, brave l'infamie, et qu'à la longue, endurcie dans le coeur, elle dégénère en haine incurable.

XLII. Préservons-nous d'une telle maladie, purgeons-en notre âme, extirpons le vice jusqu'à ses racines qui, si faibles qu'elles soient et d'où qu'elles sortent, renaîtront toujours, et n'essayons pas de tempérer la colère; car de quel tempérament ce mal est-il capable? bannissons-la tout à fait. La chose est possible, pour peu que nous nous en donnions la peine. Rien ne pourra plus efficacement nous conduire à ce but, que la pensée que nous sommes mortels (1). Il faut se dire, comme on le dirait à tout autre: "Que te sert de donner à tes rancunes une éternité pour laquelle tu n'es point fait, et de gaspiller ainsi ta courte existence? (2) Que te sert de faire tourner aux souffrances et au désespoir d'autrui des moments que tu peux consacrer à d'honnêtes distractions?" Le temps est-il fait pour qu'on le dissipe? en as-tu assez pour en perdre? Pourquoi courir aux armes, appeler sur toi les périls de la lutte? pourquoi, oublieux de notre faiblesse, nous charger de grandes inimitiés, et, fragiles, nous dresser pour briser les autres? Encore quelques instants, et ces inimitiés, que nourrit ton coeur implacable, une fièvre, une maladie quelconque en rompra le cours; bientôt même la mort séparera ce couple cruel d'ennemis. À quoi bon ces violents éclats, cette vie de discorde et de troubles? Le destin plane sur ta tête et te compte ces heures dont chacune t'immole en détail. De moment en moment il s'approche; et le jour que tu destines au trépas de ton adversaire, n'éclairera peut-être que ton lit de mort.

(1) Mortel, ne garde pas une haine immortelle.  (Vers attribué par Aristote à Ménandre.)

(2) L'homme, dans une vie si courte et si remplie de labeurs et de misères, place encore de la colère contre l'homme. » (Eccles.,XXVIII.)

Pourquoi combattre, et pourquoi conquérir? 
La terre est un sépulcre, et la gloire est un rêve 
Patience, ô mortels! et remettez le glaive; 
Un jour encore tout va mourir. 
(Lamartine, Recueillem. poétiq.,XI.)

XLIII. Que n'es-tu donc avare de ces jours si bornés? Fais qu'ils soient doux à tes semblables et à toi-même: vivant, mérite leur amour, et leurs regrets quand tu ne seras plus. Cet homme agit à ton égard avec trop de hauteur; et tu veux le renverser: cet autre t'assaille de ses invectives: tout vil et méprisé qu'il est, il blesse, il importune quiconque lui est supérieur, et tu prétends l'effrayer de ta puissance? Ton esclave comme ton maître, ton protecteur comme ton client, soulèvent ton courroux? fais-y trêve quelque temps: voici la mort qui nous rend tous égaux.

Souvent, parmi les spectacles qui égaient nos matinées d'amphithéâtre, on voit combattre, enchaînés l'un à l'autre, un ours et un taureau qui, après s'être mutuellement tourmentés, tombent enfin sous le bras qui leur garde le dernier coup. Ainsi font les hommes: chacun harcèle un voisin qui partage le poids de sa chaîne; et l'espace d'un matin va finir la vie du vainqueur et du vaincu (1). Ah! que plutôt le peu de temps qui nous reste s'écoule paisible et inoffensif, et que l'imprécation ne pèse point sur nos cendres! Plus d'une querelle a cessé aux cris d'alerte qu'excitait un incendie voisin; l'apparition d'une bête féroce termine la lutte du voyageur et du brigand. On n'a pas le loisir de combattre un moindre mal, lorsqu'une terreur plus grande nous saisit? Qu'as-tu à faire de combats et d'embûches? Peux-tu rien souhaiter à ton ennemi de plus que la mort? Eh bien! tiens-toi tranquille, il mourra sans toi. Tu perds ta peine à vouloir faire ce qui arrivera. Tu dis: "Ce n'est pas sa mort, mais son exil, ou son déshonneur, ou sa ruine que je désire.» Je t'excuserais plutôt de vouloir le blesser en brave, que le dégrader lâchement: car il y a ici autant de méchanceté et plus de petitesse. Mais que tu réserves à ton ennemi le dernier supplice ou une vengeance plus légère, qu'elle sera courte la durée de ses tortures et de tes barbares jouissances! À mesure que nous respirons, s'exhale déjà notre dernier souffle (2). Tant que nous sommes parmi les hommes, respectons l'humanité; ne soyons pour personne un objet de crainte ou de péril: injustices, dommages, apostrophes injurieuses, tracasseries, méprisons tout cela, et soyons assez grands pour souffrir ces ennuis passagers. Nous n'aurons pas regardé derrière nous, et, comme on dit, tourné la tête, que la mort nous aura surpris.

(1)  Je crois voir des forçats dans un cachot funeste, 
Se pouvant secourir, l'un sur l'autre acharnés, 
Combattre avec les fers dont ils sont enchaînés. 
(Voltaire, Disc. en vers.)

(2) Mon être à chaque souffle exhale un peu de soi ; 
Chaque parole emporte un lambeau de ma vie. 
(Lamartine, Harmon. XI, liv. IV.)

FIN DE L'OUVRAGE