FASTES

Ovide

Livre I

Traduction : par M. THEODOSE. BURETTE.

Edité par PANCKOUCKE

1834

Très peu adapté aux formes modernes .

Introduction

Rien ne fait mieux comprendre le fameux vers d'Ovide,

"Quidquid tentabam scribere versus erat",

que la lecture des Fastes. Quel sujet pour la poésie! et quelle poésie pour un pareil sujet ! Le marquis de Mascarille voulait mettre l'histoire romaine en madrigaux, c'est chose qui ne semble pas plus difficile que la rédac­tion en vers d'un calendrier. Eh bien, l'idée première n'en appartient pas à Ovide : elle ne lui fut point suggé­rée par les ennuis de l'exil, sous le ciel brumeux de la Scythie d'Europe ; elle lui avait souri à Rome même, au milieu des plaisirs et des fêtes, dans l'intimité de Tibulle, de Sabinus, de Battus, de Properce; il en dépossédait ses devanciers A. Quadrigatius, Afranius, Ennius, Pison, Fannius, Laberius; il en faisait son uvre à lui, son uvre de prédilection. Auguste avait froncé le sour­cil à la lecture des «  Héroïdes », des «  Amours », de l' »Art d'ai­mer » et des «  Métamorphoses ». Déjà sa haine pour l'homme le rendait injuste envers le poète; peut-être avait-il à se plaindre de tous les deux, et il ne les punit que trop cruellement. Le pauvre proscrit ne se vengea point par la satire et le libelle, il se fit panégyriste, à distance for­cément respectueuse, et, se tournant vers l'Italie où il avait laissé toutes ses joies, tout son bonheur, il s'épuisa vainement eu mélodies d'amour, en hymnes d'adora­tion. Les « T ristes » et les «  Pontiques » ne sont qu'une com­plainte chantée à genoux, le front dans la poussière. Quant aux « F astes », à la dédicace près, que la mort transféra de l'inhumanité d'Auguste au mauvais patro­nage de Germanicus, ils sont un monument national aussi grave, aussi intéressant, aussi indispensable que l' «  Histoire » de Tite-Live et les «  Annales » de Tacite. Pour le prouver, disons ce qu'il faut entendre par ce mot, « Fastes », Numa, voulant achever par le pouvoir de la religion ce que Romulus avait commencé par la force des armes, s'occupa d'abord à régler l'année jusqu'alors vague et incertaine, et à distinguer l'ordre des jours. Les uns furent appelés fastes, et destinés aux affaires publiques et particulières ; les autres néfastes, et consa­crés aux cérémonies du culte. Cet ordre, si l'on en croit Tite-Live, ne fut pas établi seulement pour la religion : la politique l'avait inspiré en partie pour couper court aux discussions de la place publique, et pour gagner du temps dans certaines circonstances. C'était l'auxiliaire le plus puissant du sénat, c'était une espèce de trêve de Dieu comme au moyen âge.

Les pontifes auxquels le livre des «  Fastes » avait été confié parce qu'il n'était d'abord que le code des fêtes et des cérémonies, en firent dans la suite le registre de l'état, les annales de la nation, les premiers monuments de l'histoire. Tous les évènements, victoires, défaites, élévation, destitution des magistrats, changements dans la constitution, tout y fut porté à sa date, et dès lors, suivant l'expression de Servius, Fasti sunt annales et rerum indices.

Longtemps ce livre précieux fut dérobé aux regards des Romains. Les pontifes, qui en étaient les seuls in­terprètes, entravaient à volonté la marche du gouver­nement. Le «  ne fas », dans leur bouche, était plus puissant que ne le fut plus tard le «  veto » des tribuns. Mais enfin le peuple se lassa de cette tyrannie mystérieuse, il vou­lut voir et toucher en quelque sorte la loi divine, ainsi qu'il avait touché la loi civile ; l'une et l'autre furent burinées aux yeux de tous sur la place publique.

Les «  Fastes » ne sont donc pas un lieu commun, un texte à déclamations, un thème sur lequel on peut bro­der des fantaisies poétiques ; ce n'est point un livre du genre purement sentimental et descriptif que les versi­ficateurs et non les poètes affectionnent; ce n'est point un livre de théorie, comme les «  Géorgiques » de Virgile, encore moins un poème épique semé d'épisodes : c'est simplement un recueil de pratiques religieuses des us et coutumes, c'est un calendrier, c'est une chronique, c'est l'histoire des dieux, c'est l'histoire des hommes; c'est un registre sur lequel le poète a inscrit ce qui s'est passé dans les cieux, ce qui s'est passé sur la terre ; c'est un almanach avec ses prédictions, ses oracles, ses histo­riettes; c'est le tableau où Rome jusqu'à Tibère se trouve le plus fidèlement réfléchie. Aussi en fut-il au moyen âge qui prirent le livre des «  Fastes » pour un martyrologe. L'auteur de  « Mirabilibus Rom », cité par Montfaucon, dans son «  Diarium Italicum », dit : «  Fuit templum Jovis et Monet sicut reperitur in Martyrologio Ovidii de Fastis. »

Th. BURETTE.

SOMMAIRE DU LIVRE I

Comme tous les poètes, Ovide commence par dire ce qu'il va chanter: ce sera l'année romaine avec toutes ses divisions, ainsi que le lever et le coucher des astres. On le voit : le poète promet un calendrier en vers; mais aussitôt une belle et élégante invocation au vainqueur des Germains nous apprend de quelle riche parure Ovide saura recouvrir la nudité de son sujet.

Chaque mois doit avoir son chant. Mais avant d'entrer dans les détails, l'auteur explique d'abord ce qui convient générale­ment à tout son ouvrage : le nombre des mois, l'origine de leurs noms, les différents jours, fastes, néfastes, de comices, de marché, etc.

Janus, qui ouvre l'année, paraît aussi à la tête du poème. Au lieu d'une froide dissertation, c'est un flux et reflux continuel de demandes et de réponses entre le poète et la divinité au double visage, qui fait passer devant nos yeux tous les noms de Janus, sa nature et ses principaux attributs. A chaque détail de cette nomenclature se trouve habilement rattaché un trait historique, un tableau des charmes du printemps, un rapprochement heureux entre l'ancienne pauvreté des Romains et l'insatiable cupidité du siècle. Janus est le dieu de la paix et de la guerre. Mais son temple ne doit plus s'ouvrir sous l'empire glorieux des Césars. Honneur à la maison des Césars ! honneur à Germanicus ! Cependant le poète, fidèle à sa promesse, nous transporte dans les cieux. Cette nouvelle partie du premier livre des « Faste » s'ouvre par un magnifique morceau sur la grandeur des connaissances astronomiques.

Lorsque le Cancer aux huit pâtes s'est plongé dans les mers du couchant, la Lyre paraît et annonce la fête des « Agonales », qui se célèbre le quatrième jour après son lever.

Sur l'origine de ce mot « Agonales », Ovide nous donne en moins de douze vers cinq étymologies différentes. Il y a dans les «  Fastes » une foule de morceaux pareils, où sa muse facile semble se jouer au milieu des aridités de la philologie. Tous ces vers sont remar­quables par leur précision et leur élégance, et ce n'est pas la partie la moins épineuse d'une traduction.

Dans cette fête solennelle, on immole aux dieux le chef d'un troupeau. D'où viennent ces sacrifices ? car, aux jours de l'an­tique simplicité, lorsque mêler quelques violettes aux fleurs de la prairie était un luxe peu ordinaire, on ne présentait sur les autels qu'un peu de sel et de froment. Cérès la première demanda le sang de la truie, pour la punir du dégât des sillons. Le bouc, qui ronge les sarments, eut un sort pareil,

Jusque-là, c'était justice. Mais quel fut donc le crime du buf patient et de l'innocente brebis ? Pour réparer la perte de ses abeilles, le berger Aristée, ayant arraché à Protée le secret du sort, immola un taureau, dont les entrailles corrompues engen­drèrent un essaim innombrable. Dès lors le compagnon des tra­vaux de l'homme tomba sous le fer sacré. La brebis fut victime de la destinée : elle avait brouté la verveine, qu'une vieille avait coutume d'offrir aux dieux.

En Perse, on immole un coursier au brillant Hypérion ; chez les Sapéens, des entrailles de chiens sont offertes à la triple Hécate.

L'âne est la victime agréable à Priape, l'âne qui fit perdre au dieu des jardins une faveur de l'amour qu'il était sur le point de ravir. Comme on s'y attend bien, la plume d'Ovide s'est arrêtée avec complaisance sur les détails un peu libres de cette histoire.

Les dieux aussi réclament pour victimes les habitants ailés des bois, téméraires interprètes de la volonté du ciel. L'oiseau sau­veur du Capitole n'est pas plus épargné que les autres.

Cependant le dauphin sort de l'onde, sa patrie, et montre sa tête au dessus de l'Océan. L'hiver est au milieu de sa course, et la prochaine aurore éclairera la fête de Carmente. C'était une nymphe de l'Arcadie, contrée antique, née avant la Lune. Elle fut mère d'Évandre. Elle accompagna ce fils chéri dans sa fuite, et vint prendre terre avec lui sur le rivage du Latium, qu'elle salue de ses oracles prophétiques.... C'est là que la terre esclave viendra recevoir des lois; à ces montagnes est promis l'empire du monde. Troie renaît de ses cendres. Les dieux d'Ilion viennent partager avec l'univers les soins d'un pontife immortel, de César. Encore une fois, gloire aux Césars !

L'Arcadien Évandre devint puissant dans les montagnes d'Ausonie. Il eut la gloire d'être l'hôte du grand Hercule, après la victoire du héros sur Cacus, le fameux brigand de l'Aventin. La place où Évandre éleva un autel au demi-dieu a retenu le nom de Boarium.

Aux ides de ce mois, Octave reçut le surnom d'Auguste. Jamais surnom plus glorieux ne fut donné à un mortel : Ovide le prouve par l'histoire et par l'étymologie du mot Auguste. Il termine par son éternel refrain à la gloire des Césars.

Le poète nous apprend ensuite que les dames romaines se fai­saient porter autrefois sur des chars appelés « carpentes ». Sur un édit du sénat qui enlevait cette distinction à leur vanité, elles con­spirent, et, en prenant les hommes par leur faible, elles triom­phent de la fermeté sénatoriale.

En pariant de la Concorde, Ovide ne pouvait passer sous silence le restaurateur de son temple de marbre. Le premier avait été élevé par le dictateur Camille.

Phébus est entré dans le signe du Verseau; la Lyre a disparu, et l'étoile qui brille au sein du Lion.

La fête des Semences, qui occupait une grande place dans la vie des premiers Romains, ne se trouve pas marquée dans le livre des «  Fastes ». C'est qu'elle est du nombre de celles qui s'indiquent chaque année, et qu'on chercherait en vain dans les «  Fastes » ce qui, n'est pas fixe et réglé.

Le grain est livré à la terre. Villageois, laisse reposer la terre, laisse reposer ceux qui l'ont cultivée.

La fête commence au hameau. Le poète invoque la Terre et Cérés mères des fruits, pour la tendre semence et la jeune tige exposées au froid dévorant des neiges. Ovide détourne un instant les yeux de la pourpre impériale, et trouve cette fois des vux pour des laboureurs; mais il revient bientôt à ses habitudes d'adu­lation. En effet, la paix nourrit Cérès, Cérès est fille de la paix. Mais cette paix, n'est-ce pas à l'auguste famille de Germanicus que nous la devons ? N'est-ce pas elle qui a fermé toutes les bles­sures de la guerre? Quel sujet fécond! Nous voici devant l'autel de la Paix. La tête ornée du feuillage d'Actium, cette divinité règne sur toute la terre. Que tout front s'incline devant les enfants d'Énée ! Puisse durer éternellement le règne de la paix et le règne des Césars !

Ovide ne sort pas de ce cercle ! tout événement, bon gré mal gré, amène l'éloge de l'auguste famille. Ces flatteries banales sont la seule chose peut-être qu'on voudrait retrancher de ce premier livre des «  Fastes ».

Livre I

Je chanterai l'année romaine, l'ordre et la cause de ses divisions, le lever des astres et leur coucher à l'horizon. Et toi, Germanicus César, accueille cet ouvrage avec un sourire, et dirige la course de mon timide esquif. Ne détourne pas les yeux de ce léger tribut; viens, reçois favorablement un don qui t'est consacré. Tirées des an­nales antiques, les cérémonies sacrées vont passer de­vant toi avec les évènements qui ont servi à distinguer chaque jour. Là, tu verras aussi celles de nos fêtes qui sont pour vous un honneur domestique. Souvent le nom de ton père, souvent celui de ton aïeul viendra s'offrir à tes yeux. Leur gloire est inscrite dans nos fastes; c'est un honneur qui t'attend avec Drusus, ton frère.

Que d'autres chantent les armes de César, je célèbre les autels qu'il a élevés, et les jours dont il a augmenté le nombre des fêtes. Souris à mes efforts ; j'entre dans une carrière toute pleine de la gloire des tiens ; chasse de mon cur les craintes inquiètes. Offre-moi des traits propices; tu donneras l'essor à mes vers. Mon génie s'élève ou tombe devant un seul de tes regards. La page, devant les lumières d'un prince aussi savant, tremble d'effroi, comme si je l'envoyais subir le jugement du dieu de Claros. Car nous avons senti les charmes de l'é­loquence sur ses lèvres, lorsque, guerrier citoyen, il combattait pour des accusés tremblants. Et nous savons aussi, ô prince! quand ton génie ardent se porte vers notre art (2), quels torrents de poésie coulent de ta verve féconde. S'il se peut, si un dieu le permet, poète, dirige le vol d'un poète, afin que, sous tes auspices, l'année, entière fournisse heureusement son cours. Lorsque le fondateur de Rome s'occupa de régler le temps, il fit son année de dix mois. On le voit, Romulus, tu connaissais mieux les armes que les astres et ta grande étude fut de vaincre tes voisins. Cependant il y a aussi des motifs, César, qui l'ont fait agir, et son erreur n'est pas sans excuses. Dix mois suffisent à l'enfant pour sortir du ventre de sa mère; dix mois, selon Romulus , doi­vent suffire à l'année. C'est le temps aussi pendant lequel l'épouse séparée de l'époux renferme, dans sa demeure solitaire, les noirs atours du veuvage. Voilà les usages que le roi Quirinus avait en vue, dans la mesure du temps qu'il établit pour ses peuples grossiers. Le pre­mier mois fut consacré à Mars, son père; le second à Vénus, source de sa race. La vieillesse donna son nom au troisième; le quatrième dut le sien à la jeunesse. La foule des autres ne fut désignée que par son rang. Numa, pour honorer Janus et les mânes paternels, ajouta deux mois aux anciens. Connais maintenant les privilèges des différents jours car tous n'ont pas le même emploi. Le jour est néfaste, lorsque les trois paroles sacramentelles ne retentissent pas dans les tribunaux; faste, lorsque l'exercice de la justice est permis. Quelquefois un même jour change de destination ; néfaste d'abord, faste le soir. En effet, dès qu'on a offert aux dieux les entrailles des victimes, la parole est rendue aux tribunaux, et le préteur révéré peut prononcer ses arrêts. Il est des jours de comices, où l'on parque le peuple dans le Forum, il est des jours de marchés, qui reviennent toujours, quand le disque de la lune a reparu neuf fois. Le culte de Junon consacre les calendes romaines. Aux ides, une grande brebis blanche tombe en l'honneur de Jupiter. Aucun dieu ne préside aux nones.

Le jour qui les suit est marque de couleur noire. Le présage est tiré de l'histoire : Rome, dans ces jours fu­nestes, a perdu de sanglantes batailles. Pour ne pas rompre l'enchaînement des matières, je ne répéterai pas ces détails qui s'appliquent à tout l'ouvrage.

Janus ouvre pour toi le cours d'une année heureuse, ô Germanicus ! Le premier, il paraît à la tête de mes chants. Divinité au double visage, origine de l'année qui s'écoule silencieuse, Janus, seul des immortels qui puisses voir derrière toi, montre-toi propice aux chefs dont les soins vigilants donnent le repos à la terre, le repos à l'Océan; fais descendre ta protection sur tes sénateurs, sur le peuple de Romulus et qu'à un signe de ta tête ton sanctuaire éclatant paraisse à nos regards.

Quel jour prospère se lève! silence! recueillement! Une fête demande des paroles de fête. Que le bruit de la chicane ne frappe pas nos oreilles; loin, bien loin les procès insensés. Suspends tes débats, pale troupe des plaideurs. Voyez comme l'air étincelle de feux odorants, comme le safran cilicien pétille au foyer du dieu. L'éclat de la flamme est réfléchi par l'or des autels, et la voûte est parsemée de clartés vacillantes. En habits de fête on marche au Capitole : le peuple a pris la couleur qui convient à ce beau jour. Déjà de nouveaux faisceaux s'avancent à la tête de la foule; déjà brille une pourpre nouvelle, et la chaise éclatante d'ivoire sent un nouveau poids. Les jeunes taureaux qu'a nourris l'herbe de Falisque, présentent aux coups de la hache leur tête qui n'a jamais plié sous le joug. Salut, jour de bonheur ; reviens toujours plus beau, digne d'être célébré par le peuple roi : le regard de Jupiter, en abaissant sur le monde du haut de l'Olympe, n'embrasse que l'empire romain.

Mais qui m'expliquera, ô Janus ! ta nature et ta dou­ble forme? car la Grèce n'a aucun dieu qui te ressemble. Dis-nous aussi pourquoi, seul des immortels, tu vois en même temps et derrière et devant toi. J'avais pris mes tablettes, et je roulais ces questions dans ma tête: tout à coup un jour plus éclatant s'est répandu dans ma de­meure : c'est le double Janus dont la merveilleuse et bizarre image frappe soudain mes regards. Immobile de stupeur, je sentis mes cheveux se dresser d'épouvante. Un froid subit glaça mon cur. Un bâton a sa main droite, et une clef à sa gauche, le dieu m'adresse le premier ces paroles : « Apprends sans crainte ce que tu désires, chantre laborieux de l'année : ouvre ton esprit à mes discours. On m'appelait Chaos, dans les anciens jours; car je suis chose antique. Vois à quelle époque lointaine remontent mes récits. Cet air lumineux, et les trois autres éléments, le feu, l'eau, la terre, ne formaient qu'une seule masse. Le choc de tant de principes oppo­sés amena leur séparation ; les éléments divisés prirent de nouvelles places. Le feu s'élança dans les régions supérieures ; au second rang fut l'air ; immobile, la terre avec les eaux se fixa au centre. C'est alors que, cessant d'être une masse informe et grossière, je repris une figure et un corps dignes d'un dieu. Trace légère de la confusion de mon premier état, mes traits maintenant présentent le même aspect par devant et par derrière. Voici une autre cause de cette conformation; en l'appre­nant tu connaîtras aussi mon pouvoir. Tout ce que les yeux embrassent de tous côtés, ciel, mer, nuages, terre, tout se ferme ou s'ouvre à mon gré. Sur moi seul re­pose la garde de ce vaste univers, et le droit de faire tourner son axe m'appartient tout entier. Lorsqu'à ma voix la paix a quitté son heureux séjour, elle marche sans entrave par des voies toujours unies. Le monde entier sera couvert d'un crêpe funèbre et sanglant, si je cesse de tenir sous la clef les guerres enchaînées. Je pré­side aux portes de l'Olympe avec les Heures paisibles ; Jupiter même ne peut entrer ni sortir sans moi. De là mon nom de Janus. Lorsque le prêtre offre sur mes au­tels le gâteau, présent de Cérès, et le froment mêlé de sel, tu rirais de tous ceux qu'il me donne; dans sa bou­che sacrée, je suis tantôt Patulcius et tantôt Clusius. Ainsi, par ces deux noms contraires, la grossière anti­quité a voulu désigner mes fonctions diverses. Tu con­nais ma puissance ; voici maintenant la cause de ma forme, quoique déjà tu la voies en partie. Toute porte a deux faces, dont l'une regarde le peuple, et l'autre le Lare domestique. Assis dans le vestibule, le portier voit les entrées et les sorties : portier de la cour céleste, ainsi je regarde l'Orient et l'Occident. On donne trois visages à la triple Hécate, afin qu'elle veille sur les triples voies des carrefours : afin que le mouvement de la tête ne me fasse perdre un temps précieux, j'ai la faculté de voir des deux côtés sans déranger mon corps. »

Il dit, et je lus sur les traits du dieu qu'il ne se mon­trerait pas difficile, si je voulais multiplier mes ques­tions. Le courage me revint, je rendis grâces à Janus, sans crainte aucune, et j'osai risquer ce peu de mots, les yeux baissés vers la terre : « Enseignez-moi, je vous prie, pourquoi le nouvel an commence dans la saison des frimas, lorsqu'il serait si convenablement placé à la renaissance du printemps. Alors tout fleurit; alors le temps semble se rajeunir. La sève déborde, le sarment pousse des bourgeons nouveaux, et l 'arbre est tapissé de vignes naissantes. On voit le grain germer et croître jus­qu'à la hauteur des sillons. Les oiseaux, de leur haleine harmonieuse, semblent réchauffer les airs. Le troupeau bondit et s'ébat dans la plaine. Alors les soleils sont doux; l'hirondelle paraît après une longue absence, et façonne sous un toit élevé son édifice d'argile. Alors le champ rendu à la culture, est renouvelé par la charrue. Voilà sans doute la vraie saison du nouvel an. » A cette de­mande diffuse, le dieu, moins prolixe, répondit ce peu de mots : « C'est en hiver que commence et finit le cours du soleil : Phébus et l'année doivent marcher ensemble. » Je m'étonnais ensuite qu'au premier jour de l'an, toute occupation ne fût pas suspendue. «En voici la cause, me dit Janus. J'ai livré ce premier temps aux affaires, dans la crainte que des auspices contraires ne rendissent toute l'année paresseuse. Ainsi chaque artisan s'essaie alors dans son état, et consacre le genre ordinaire de ses travaux. Mais pourquoi, lui dis-je encore, lors même que mon sacrifice s'adresse à d'autres divinités, dois-je vous offrir la première part de l'encens et du vin? Afin que, portier des deux, je donne passage à ta prière vers le dieu que tu implores. Mais pourquoi, au jour de vos calendes, ces souhaits de bonheur, ces paroles agréables, mutuellement données et rendues ?» Alors, s'appuyant sur le bâton que tenait sa main droite : « Dans tout commencement il y a présage, dit le dieu. C'est à la première parole que vous penchez votre oreille crain­ tive; c'est l'oiseau aperçu le premier qui règle la prédic­tion de l'augure. Dans ces jours, les temples sont ouverts, et les oreilles des dieux; la langue de l'homme pieux ne forme point de prières en vain, toutes ses paroles ont du poids. » Le bref Janus avait fini. Ma réponse ne se fit pas attendre, et mes paroles pressèrent les dernières paroles du dieu. « Que signifient les dattes, les figues ri­dées, et le miel blanc dans un vase blanc? C'est un présage : on souhaite que les évènements s'empreignent en quelque sorte de la saveur du miel, et que doux comme lui l'an achève son cours. Je conçois la nature de ces présents : il me reste à connaître la raison de l'argent qu'on s'envoie, pour connaître toutes les particularités de ta fête. Janus se prit à rire : O que tu es loin de ton siècle, si tu crois l'argent moins doux que le miel. A grand'peine, sous le bon Saturne, voyait-on un homme qui ne trouvât dans le gain une douceur infinie. Avec le temps s'accrut la soif de l'or, aujourd'hui montée au plus haut point; à cette limite, elle n'a plus où s'étendre. Les richesses ont acquis une toute autre importance que dans ces premiers âges, où un peuple pauvre habitait Rome naissante, lorsqu'une petite cabane était un palais assez vaste pour le fils de Mars, Quirinus, et que le jonc du fleuve lui formait un humble lit. A peine Jupiter pouvait tenir tout entier dans son temple étroit : la fou­dre dans sa main était d'argile. Alors on parait le Capi­t o le de feuillage, comme maintenant de pierres pré­cieuses. Le sénateur paissait lui-même ses brebis. On ne rougissait pas de goûter sur la paille un sommeil paisible et de reposer sa tête sur un oreiller de foin. Le consul quittait la charrue pour venir dicter des lois au peuple. Posséder une lame d'argent était un crime aux yeux de la loi. Mais quand la fortune du lieu eut levé la tête, et que Rome atteignit, sublime, le plus haut des cieux, alors s'accrurent et les richesses et la rage d'amasser. A mesure que l'on possède, on veut posséder davantage. On en­tasse pour dissiper, on entasse pour rétablir ses affaires et ces formes différentes que prend la passion la nour­rissent encore. Tel le malade dont le ventre se gonfle par la réplétion des humeurs : plus il a bu, plus il veut boire. L'argent seul a du prix. L'argent donne les honneurs, les amis; le pauvre est écrasé partout. Tu de­mandes peut-être si une pièce de monnaie est un auspice favorable, et pourquoi mes mains reçoivent avec plaisir l'airain antique? On le donnait autrefois : ce n'est pas que l'or ne soit de meilleur présage : l'ancienne mon­naie a cédé avec raison à la nouvelle. Nous autres divi­nités, nous nous trouvons très bien des temples d'or, tout en approuvant l'antique simplicité. La majesté ne sied pas mal même à un dieu. Nous louons les usages d'autrefois, mais nous suivons ceux d'à présent, sans décider pourtant de la prééminence. » Janus avait cessé de m'instruire. Avec le ton soumis que j'avais, toujours observé, j'interroge de nouveau le dieu porte-clef. « Mon instruction est déjà bien avancée, lui dis-je. Pourquoi encore les pièces d'airain présentent-elles d'un côté un vaisseau, et de l'autre une double tête? - Tu pourrais reconnaître mes traits dans la double figure, si le temps respectai t un ouvrage antique. Reste à expliquer pour­quoi ce navire. Le dieu qui porte une faux avait parcouru l'univers, lorsque son vaisseau entra dans le Tibre. Je me souviens de l'avoir reçu dans ce pays : il avait été chassé, par Jupiter, du ciel où il régnait. De là, cette contrée fut longtemps appelée terre de Saturne; elle dut aussi le nom de Latium à la retraite qu'elle avait donnée au dieu. Pour consacrer l'arrivée de cet hôte immortel, la postérité reconnaissante grava un navire sur la monnaie. J'ai moi-même possédé le territoire qui s'étend sur la rive gauche que rase de son onde paisible le Tibre bourbeux. Sur l'emplacement de Rome s'élevait une forêt verdoyante, que le fer n'avait pas encore vio­lée. La reine future du monde nourrissait quelques bufs. Une colline était ma citadelle. Ce siècle religieux lui a donné mon nom, et l'appelle Janicule. Je régnais, alors que la terre souffrait encore des dieux pour habitan t s, et que chaque endroit avait sa divinité. Les crimes des mortels n'avaient pas encore chassé la Justice, qui, la der­nière, remonta vers l'Olympe. Alors point de châtiments; la crainte du mal était le seul frein des peuples ; les tri­bunaux étaient inutiles pour ces hommes pieux. Je n'a­vais rien à démêler avec la guerre. Je veillais à la porte d e la paix.» Et il ajouta e n montrant sa clef: «Voilà mes armes. » La bouche du dieu était fermée; la mienne s'ou­vrit, et mes demandes allèrent solliciter ses réponses. « Pourquoi de tous les lieux que Rome t'a consacrés, un temple qui touche à deux places publiques est-il le seul où ton image reçoive nos adorations? » Caressant de la main sa barbe qui pend sur sa poitrine, le dieu me ra­conta la guerre de Ta t ius : comment la gardienne per­fide, séduite par des bracelets d'or, guida au Capit o le le chef des Sabins. « La colline alors, comme vous le vo y ez encore aujourd'hui, s'élevait en pente au dessus des places et des vallées. Déjà Tatius touchait aux portes, dont la fille de Saturne, jalouse, avait enlevé les ser­rures. N'osant entrer en lutte avec cette divinité redoutable, je fis un appel à mes talen t s. Un de mes principaux attributs est d'ouvrir les sources des fontaines; je l'em­ployai. Tout à coup les ondes jaillissent. J'avais eu soin , auparavant , d'y mêler du soufre, afin que ces eaux bouil­lantes fermassent le chemin aux ennemis. L'invention réussit, les Sabins furent repouss é s, et le lieu délivré reprit sa première forme. C'est là qu'on m'éleva, dans un petit temple, un autel où la flamme odorante con­sume les gâteaux sacrés. Mais pourquoi vous cacher pendant la paix, et ne paraître qu'au signal des com­bats? » Je reçus à l'instant cette réponse : « Pour que le retour soit libre au peuple parti pour l a guerre, ma porte s'ouvre tout entière. Après la guerre je la ferme, pour garder fidèlement la paix. Et longtemps le nom redoutable des Césars me dispensera de l'ouvrir. » Il dit, et portant à la fois ses regards de tous côtés, il embrassa l'univers d'un coup d'oeil. La paix régnait, et déjà, ô Germanicus! le Rhin, théâtre d'une valeur que cou ronna le triomphe, t'avait livré ses ondes soumises. Puisse la paix, ô Janus ! régner éternellement avec les héros qui nous la donnent! Puisse l'auteur de ce bien­fait veiller sans cesse sur son ouvrage !

Voici maintenant ce que j'ai lu dans les Fastes mêmes. En ce jour, nos aïeux consacrèrent deux temples. L'île que le Tibre entoure de ses deux bras reçut le fruit des amours de Phébus et de la nymphe Coronis. Jupiter voulut partager nos hommages avec Esculape, le même lieu devint leur séjour, et L'autel du jeune dieu s'éleva à côté de celui de son illustre aïeul. Mais qui m'empêche de chanter les étoiles, et leur coucher et leur lever? J'ai promis aussi de fournir cette carrière. Heureux les mortels qui les premiers atteigni­rent ces connaissances sublimes, et parvinrent jusqu'au séjour des dieux! Oui, c'est en foulant aux pieds les passions humaines qu'ils ont élevé leur tête au dessus de l'humanité. Rien n'abattit la vigueur de leurs âmes, ni l'amour, ni le vin, ni le métier de la chicane, ni les travaux de la guerre. L'ambition mobile, la gloire au visage fardé, la soif de l'or n'ont pas tourmenté leur existence. Ils ont rapproché de nos yeux les astres lancés loin de la terre, et leur génie a régné dans les airs sou­mis. Voilà le chemin du ciel : ce n'est rien d'entasser l' Ossa sur l'Olympe, et d'élever jusqu'aux astres le som­met du Pélion. Nous aussi, guides illustres, nous me­surerons le ciel après vous, et nous placerons sous chaque signe le jour qui lui correspond. Lorsque sera venue la troisième nuit qui précède les nones, et que les gouttes de la rosée céleste auront pénétré la terre, en vain vous chercherez au ciel le Cancer aux huit pattes ; il s'est plongé dans les mers du couchant. Viennent les nones: du noir séjour des nuages descendront des pluies abon­dantes, au lever de la Lyre. Le quatrième jour après, on offre un sacrifice à Jupiter, c'est la fête des « AGONALES » . Ce nom peut venir de tes fonctions, ministre des autels, lorsque, les vêtemen t s relevés, tu vas teindre le couteau dans le sang : a girai - je? d emandes-tu, et tu n'agis pas sans ordre. Comme les victimes ne viennent pas d'elles-mêmes, et qu'il faut les pousser vers l'autel, on dérive quelquefois le nom de la fête de cette action violente. D'autres pensent que les Agonales s'appelaient jadis Agnales, en retranchant une seule lettre. Cette déno­mination ne viendrait-elle pas de la frayeur qui saisit la victime, lorsqu'elle aperçoit dans l'eau des bas­sins le fer sacré? Selon quelques-uns même, ce jour porta le nom grec des jeux auxquels s'exerçaient les an­ciens hommes. Troupeau, dans la vieille langue, se di­sait «  agonia  » et, à mon avis, cette dernière étymo l ogie est la véritable. Il n'est pas moins sûr que le roi des sa­crifices doit immoler aux dieux le chef d'un troupeau. On appelle victime l'animal qui tombe sous une main victorieuse. Celui qu'on immole après avoir repoussé une invasion hostile prend le nom d'hostie. Jadis, l'homme se conciliait la bienveillance des aïeux, avec un peu de froment et quelques grains brillan t s d'un sel pur. Un vaisseau étranger ne nous avait pas encore ap­porté, à travers les flots, les pleurs de la myrrhe. L'Euphrate gardait son encens, l'Inde ses parfums. Le safran aux feuilles pourprées était encore inconnu. L'autel pour fumer, se contentait de l'herbe sabine et du laurie r pétillant. Mêler quelques violettes aux fleurs de la prai­rie, c'était du luxe alors. Le couteau qui se plonge main­tenant dans les flancs du taureau, était sans emploi dans les sacrifices. Cérès, la première, aima le sang de la truie avide, qui coula pour expier, par un juste châti­ment, le dégât des sillons. Au printemps nouveau, la déesse avait vu cet animal arracher de sa dent la tendre semence nageant déjà dans un suc laiteux. La bête porte-crins était punie. Ce redoutable exemple, pauvre bouc, aurait dû l'apprendre à respecter les sarments. Un homme le voit enfoncer sa dent meurtrière dans la vigne ; son indignation lui arrache ces mots : «Courage, bouc, ronge cette vigne; mais elle produira une liqueur qui sera versée sur ton front, au pied des autels. » Il dit vrai; le bouc, livré à Bacchus pour cet attentat, tombe, les cornes arrosées de vin. La truie et le bouc avaient mérité leur sort. Mais quel fut votre crime, buf patient, et vous, brebis innocentes? Aristée pleurait car la perte entière de ses abeilles avait interrompu le travail des rayons naissants. Sa mère, habitante des ondes, s'efforçant de calmer sa douleur, ajouta ces derniers mots à foules ses paroles : « Sèche tes larmes, mon fils ; Protée peut tout réparer. Il te rendra les abeilles que tu pleures. Prends garde à ses changement de forme; enchaîne ses deux mains d'un lien vigoureux.» Le jeune berger pénètre dans l'antre du devin; il le trouve endormi, et enchaîne les bras captifs du vieillard habitant des ondes. Protée ap­pelle son art à son secours, et se transforme, et change défigure; dompté, il reprend son premier état : «Tu veux savoir, dit-il en secouant sa barbe d'azur, comment tes abeilles te seront rendues? Immole un taureau; tu le couvriras de terre, et il te donnera ce que tu implores. » Le pasteur obéit : des entrailles corrompues du taureau un essaim s'élance en bourdonnant. Le sacrifice d'un seul être a donné la vie à mille êtres nouveaux. La brebis est victime de la destinée. L'imprudente a brouté la verveine, qu'une vieille avait coutume d'offrir aux dieux rustique. Qui pourra donc échapper, si l'autel réclame et la brebis qui donne la laine, et le buf qui trace nos sillons? Le Perse immole un coursier au brillant Hypérion; toute autre victime ne conviendrait pas à ce dieu rapide. La biche, qui tomba une fois devant l'autel de Diane pour sauver une vierge, est immolée maintenant, quoiqu'il n'y ait plus de vierge à sauver. J'ai vu des en­trailles de chiens offertes à la triple Hécate par les Sapéens et par les Barbares qui habitent les neiges de l'Hémus. On sacrifie encore l'âne au gardien sévère des jardins. A quelle occasion ? l'histoire, un peu libre, n'en est que plus digne du dieu.

La Grèce célébrait les fêtes du dieu des raisins, que ramène toujours à une époque fixe le troisième hiver. On vit accourir les dieux partisans de Bacchus et du plaisir, les Pans, la troupe amoureuse des jeunes Satyres, et les Nymphes des eaux, et celles qui habitent les campagnes ; le vieux Silène lourdement posé sur son âne, et le dieu dont la statue, aussi énorme que peu chaste, est un épou­vantail aux timides oiseaux. Un bois se rencontra, digne théâtre des festins et de la joie. La troupe s'assit sur un lit de gazon. Bacchus fournissait le vin. Chacun s'était couronné de feuillage. A côté un ruisseau roulait ses ondes, auxquelles les buveurs touchaient modérément. On voyait la chevelure des Naïades flotter vagabonde au souffle du Zéphyr, ou s'élever sur leur tête, élégant édifice d'une main habile. L'une, pour servir les convives, relève au dessus du genou sa robe flottante, l'autre écarte les voiles de son sein. Une épaule d'ivoire se montre aux regards, tandis qu'une autre Nymphe laisse traîner sur le gazon ses vêtements qui s'échappent : aucun lien n'enchaîne son pied délicat. C'est ainsi qu'elles versent le feu de l'amour dans le cur des jeunes Satyres et du dieu qui se couronne de pin. Et toi aussi, vieux Silène, tu es brûlé de désirs sans cesse renaissants : quelle glace de l'âge peut refroidir ta luxure? Le rubicond Priape, l'ornement et la sûreté des jardins, parmi tant de beautés, n'est touché que des charmes de Lotis. Il la désire, il l'appelle; pour elle seule il soupire ; ses signes de tête, ses gestes agaçants disent son amour et en demandent la récompense. Mais l'orgueil est l'apanage des belles : l'orgueil est fils de la beauté ; Lotis, pour tant d'amour, n'a qu'un sourire dé­daigneux. C'était la nuit : çà et là, cédant à l'influence du vin, les buveurs, étendus, dormaient. Fatiguée de ses jeux folâtres, Lotis elle-même reposait sur le gazon, à l'écart, sous un berceau de tilleuls. Mais l'amant veil­lait : Priape s'est levé; il ne respire pas; silencieux, il marche, il ose à peine poser un pied furtif. Arrivé à l'asile mystérieux de la belle Nymphe, il craint de l'éveil­ler par le bruit de son haleine. Déjà son corps tremblant a touché l'herbe où reposent tant de charmes. Il trouve Lotis dans l'abandon du sommeil. O bonheur! Il soulève par les pieds le vêtement importun , et une route char­mante va le conduire au terme de ses vux. Mais, ô contre temps funeste! de son gosier rauque, l'âne de Si­lène a tiré des sons discordants. La Nymphe effrayée se lève, ses mains repoussent Priape; elle fuit, et réveille toute la forêt. Le dieu paraît à tous les regards, encore tout armé pour le combat de l'amour ; la lune éclaire sa honte, et les ris le poursuivent. La mort fut le châtiment de l'odieux chanteur, et c'est, depuis cette aven­ture, la victime la plus agréable au dieu de l'Hellespont.

Et vous aussi, il fut un temps où l'on vous épargnait, doux charme des campagnes, hôtes des bois, innocents oiseaux! vous suspendez vos nids sur la branche, aérienne, votre aile féconde échauffe vos ufs, et de votre gosier flexible s'échappent des sons harmonieux. Mais que vous servent ces soins paisibles? Vous chantez, c'est là votre crime : les dieux croient que vous dévoilez leurs secrets et ce n'est pas sans fondement. Instruits par vôtre voi­sinage du ciel, votre vol, vos cris sont des oracles cer­tains. On vit alors tomber sur les autels l'oiseau long­temps à l'abri du fer sacré. Les dieux reçurent avec joie l'offrande de leur téméraire interprète. Souvent la blan­che colombe, enlevée à l'objet de ses amours, palpite et meurt sur des brasiers ardents. Le Capitole est sauvé; n'importe, la fille d'Inachus reçoit sur ses autels le foie de l'oiseau sauveur : on immole dans les ténèbres, à la déesse de la nuit, le chantre à la crête pourprée, dont la voix matinale hâle le retour de l'Aurore. Cependant on voit s'élever au dessus de l'Océan le signe brillant du Dauphin sorti de l'onde, sa patrie. Le lendemain, l'hi­ver est au milieu de sa course, et devant lui s'étend un espace égal à celui qu'il vient de mesurer. Encore un jour, et l'Aurore, quittant le lit de Tithon, éclairera la fête solennelle de la nymphe arcadienne. C'est à pareille époque, ô sur de Turnus, qu'un temple te reçut dans le champ de Mars, là où jaillit la fontaine de la Vierge.

Qui m'expliquera l'origine de ces sacrifices, et leurs rites divers ? Au milieu de cette vaste mer, quel pilote diri­gera ma voile ? Viens m'instruire toi-même, ô Carmente ! toi qui dus ton nom au charme de ton langage poétique; aide ma faible voix : je veux répandre sur tes honneurs une clarté sans ombre. Née avant la lune, s'il faut en croire ses traditions sur son propre compte, l'Arcadie reçut son nom du grand Arcas. En ce pays naquit Évandre, illustre par sa naissance du coté paternel, plus il­lustre encore par la nymphe sa mère. Dès que son âme avait ravi au ciel le feu sacré de l'inspiration, de sa bou­che prophètesse elle prononçait des oracles pleins de la divinité. Elle avait dit à son fils que de grandes infortunes le menaçaient aussi bien qu'elle; ajoutant bien d'autres paroles sinistres, que le temps se chargea de confirmer. Bientôt, forcé de fuir avec sa mère, hélas! trop véridique, le jeune homme quitta l'Arcadie et les lares paternels. Il pleurait : «Mon fils, lui dit la nymphe, pourquoi ces larmes ? soutiens virilement le choc de l'ad­versité. C'était écrit dans le livre des destins. Ne t'en prends pas à toi-même de ton exil ; un dieu, un dieu ir­rité t'a chassé de la ville de tes ancêtres. Victime infor­tunée de la colère divine, et non de tes propres fautes, dis-toi que c'est quelque chose quand le poids du crime ne s'ajoute point au poids du malheur. Selon que la conscience parle à l'homme, il admet dans son cur l'espoir ou la crainte. Et crois-tu donc être le premier à souffrir de l'injustice? Le vent d'iniquité a courbé la tête déplus d'un héros. Tel, chassé des bords heureux de Tyr, Cadmus s'arrêta dans l'Aonie, sur une terre d'exil: tels on vit et Tydée, et Jason de Pagase, et tant d'autres qu'il serait trop long de rappeler. Pour l'homme courageux, toute terre est la patrie, comme toute onde pour le pois­son , comme pour l'oiseau rapide toute l'étendue des airs. Cependant l'horrible tempête ne siffle pas toute l'année. Crois-en la parole d'une mère, tu auras aussi les jours de printemps. »Évandre, l'âme raffermie par ce discours, fend les flots et arrive aux rivages d'Hespérie. Alors, docile aux conseils de Carmente, il pousse son vaisseau dans le Tibre, et remonte le cours du fleuve toscan. Les yeux de la nymphe s'étendent sur cette par­tie du rivage où dorment les marais de Térente; à peine quelques cabanes isolées couvrent la nudité de ces lieux déserts. Tout-à-coup, la chevelure en désordre, elle s'est arrêtée sur la poupe; son regard est sombre; elle a saisi la main du pilote. Puis, les bras tendus vers la rive droite, trois fois, dans son délire, elle frappe du pied les plan­ches de sapin. A peine, pour l'empêcher de s'élancer sur le rivage, la main d'Évandre est assez puissante : «Salut, dieux de ces bords tant désirés! s'écrie-t-elle. Salut, ô terre qui dois donner de nouveaux dieux à l'Olympe; fleuves et fontaines de ce pays hospitalier, nymphes des bois, churs des naïades, salut ! Puissions-nous, mon fils et moi, vous avoir aperçus sous de favorables aus­pices! Puissions-nous avoir touché d'un pied heureux la terre de ce rivage! Mais quoi ! est-ce égarement de mon esprit? ces collines ne doivent-elles pas se changer en superbes remparts? n'est-ce pas ici que la terre esclave viendra recevoir ses lois? A ces montagnes est promis l'empire du monde. Une telle destinée pour un tel lieu ! qui le croirait? Déjà je vois les fils de Dardanus aborder en ces contrées. Je vois une autre femme allumer le flambeau d'une nouvelle guerre. O mon fils! ô Pallas! pourquoi revêtir des armes funestes?.... Eh bien, arme-toi : le trépas est beau, suivi d'une illustre vengeance. O Troie ! les vaincus triomphent, tu renais de tes c en­ dres , et tes destructeurs resteront ensevelis sous tes ruines. Flammes victorieuses, courez, dévorez la ville de Neptune : ce tas de cendres est encore plus haut que le monde. Déjà le pieux Énée apporte ici les objets sa­crés du culte de la patrie, avec son père, autre chose sainte : ô Vesta ! ouvre ton sanctuaire aux dieux d'Ilion. Un jour vos autels partageront avec l'univers les soins d'un pontife immortel; un dieu, lui-même présidera à vos sacrifices, et la défense de la patrie sera pour jamais confiée aux Césars. Les dieux l'ordonnent : que cette au­guste famille tienne les rênes de l'empire. Ainsi, le fils et le petit-fils d'un dieu, malgré ses refus, soutiendra avec une force divine le poids dela succession paternelle. Alors des honneurs éternels me seront consacrés, en même temps que Julie prendra place dans l'Olympe. » Arrivée aux évènements de notre époque, la voix pro­phétique de Carmente s'arrêta tout à coup. De son vais­ seau, l'exilé d'Arcadie s'élança sur le rivage du Latium: heureux mortel, voilà pour toi la terre d'exil! Le temps a fait un pas. : de nouveaux murs se sont élevés; et dans, les montagnes d'Ausonie l'Arcadien Évandre ne connaît personne au dessus de lui. C'est alors que le grand Hercule, après avoir parcouru la terre, armé de sa massue, débarqua sur ces bords les bufs enlevés aux pâturages d'Érythie. Tandis qu'il goûte l'hos­pitalité sous le toit d'Évandre, ses troupeaux errent en liberté dans de vastes plaines. C'était le matin : l'hôte illustre, à son réveil, s'aperçoit qu'il a deux bufs de manque. En vain il cherche : point de traces du larcin. Cacus les avait traînés par la queue dans son antre; Cacus, la terreur et la honte des forêts de l'Aventin, fléau des peuples voisins et des étrangers. Horrible était son aspect, son corps énorme, et ses forces en proportion de son corps. Ce monstre avait pour père Vulcain. Sa demeure était une caverne immense, profonde, solitaire, inaccessible même aux animaux sauvages. A sa porte, on voit suspendus des têtes, des bras et la terre, blan­che d'ossements humains, présente un aspect repoussant. Le fils de Jupiter allait partir laissant quelques-uns de ses bufs, lorsqu'un rauque mugissement ébranla les airs. «J'obéis au signal qui me rappelle,» dit-il, et guidé par la voix, à travers la forêt sombre, il arrive enfin, avide de vengeance, à la demeure impie. Cacus en avait fermé l'entrée par un quartier de roche, masse énorme que dix couples de bufs auraient à peine ébranlée. Mais Hercule la soulève de ses vastes épaules, sur lesquelles le ciel même s'était reposé, et ses efforts ont déraciné la roche. Le bruit terrible de sa chute retentit jusque dans l'éther, et pliant sous le poids, la terre ébranlée s'af­faisse. Le premier, Cacus en vient aux mains : les armes du monstre sont des rochers et des troncs d'arbres. Mais que pouvait la force contre Hercule? Dans sa détresse, il a recours à l'art paternel, et vomit la flamme avec un grand bruit. On dirait la respiration brûlante de Ty­phon, ou les éclairs rapides qui s'élancent des fournaises de l'Etna. Alcide à son tour l'attaque, et trois et quatre fois, de sa massue, noueuse, il le frappe au visage. Le monstre tombe, vomit le sang et la fumée, et va frapper la terre de sa large poitrine. T'immoler un de ces bufs, ô Jupiter! fut le premier soin du vainqueur. Il appelle Evandre et sa rustique colonie, et veut qu'on lui élève dans la place, qui a retenu le nom de Boarium, l'autel appelé «  le plus grand ». L a mère d'Évandre ouvre sa voix prophétique, et annonce que le temps approche où la terre aura joui assez de son Hercule. Elle-même, après une vie très agréable aux dieux, la nymphe divine pré­side à ce jour que je célèbre.

Aux ides de ce mois, dans le temple du grand Jupiter, un prêtre chaste présente à l'autel les entrailles d'un bé­lier. C'est en ce jour que le sceptre de l'univers pacifié fut rendu aux Romains ; c'est en ce jour que le nom d'Auguste devint celui de ton aïeul, ô Germanicus! Par­cours les images de cire qui remplissent les maisons des nobles : aucun héros ne porta titre plus glorieux. L'Afri­que donne son nom à son vainqueur. La ruine des Isauriens et le ravage de la Crète ont donné lieu à d'autres distinctions. Les Numides et Messine rappellent aussi de grands triomphes. C'est aux ruines de Numance que cet autre va demander un surnom. Drusus trouva en Ger­manie un titre glorieux et la mort. Douloureux souve­nir ! combien cette vertu brilla peu d'instants ! César veut-il les noms des peuples qu'il a vaincus ? que César prenne les noms de tous les peuples de l'univers. Il en est qu'un seul événement a rendus célèbres : l'un doit sa gloire à la prise d'un collier, l'autre au secours qu'il reçut d'un cor­beau et toi, Pompée, le surnom de «  Grand est » digne de tes exploits mais ton vainqueur est au dessus de tout nom. Après les Fabius, il ne faut plus chercher de titre: cette famille mérita, par ses services, d'être appelée «  très grande ». Mais encore tous ces honneurs ne sortent pas de l'humanité. C'est avec le grand Jupiter que César par­tage son nom. Nos pères disent augustes les mystères de la religion. Augustes sont les temples, religieusement consacrés par la main des prêtres. De ce mot est dérivé celui d'augure, et toute «  augmentation » due à la puissance de Jupiter. Que ce dieu accroisse et la grandeur et les années de notre chef, et puisse à jamais la couronne de chêne orner les portes de vos palais ! Puisse le héros que les dieux ont fait l'héritier d'un si grand nom porter le sceptre du monde avec la même autorité que son père.

Au troisième soleil après les ides, on recommence la fête de la nymphe arcadienne. Autrefois les dames ro­maines se faisaient porter sur des chars appelés «  carpentes », du nom, je crois, de la mère d'Évandre. On en­leva bientôt cette distinction à leur vanité mais un com­plot se forme : les dames veulent priver leurs ingrats maris du bonheur d'être pères. On vit plus d'une mère cruelle, pour rester fidèle à la vengeance, faire sortir d'une main téméraire, avant l'âge marqué, le tendre fruit de son sein. Le sénat flétrit cette barbarie de ses censures cependant il crut devoir rendre aux femmes leur privilège. Mais en même temps il établit la coutume de sacrifier deux fois à là nymphe Carmente, pour la conservation des jeunes enfants. Loin de son temple toute dépouille enlevée à un animal mort! cet objet funeste violerait la pureté du sanctuaire. Si les rites antiques ont pour vous des charmes, entendez les prières du prê­tre. Des noms jusqu'alors inconnus vont frapper vos oreilles. Il invoque Porrima et Postverta, tes surs ou les compagnes de ta fuite, ô nymphe du Ménale. On dit que l'une chantait le passé, et que l'autre, d'un regard prophétique, plongeait dans l'avenir.

Le jour suivant, douce Concorde, un temple de mar­bre blanc s'éleva pour toi, près des degrés, majestueux qui conduisent à celui de Junon Moneta ( Moneo) . Main­ tenant tes regards peuvent se reposer avec amour sur les Romains ; des mains sacrées t'ont rendu tes autels, Dans des temps reculés, le dompteur de la nation étrus­que, F. Camille, pour accomplir un vu solennel, fut le premier qui te consacra une demeure. C'était le temps où le peuple en armes avait fait scission avec le sénat, où Rome craignait sa propre puissance. Des souvenirs plus heureux se rattachent à ces nouveaux honneurs. Chef vénérable, la Germanie a déposé à tes pieds sa che­velure captive : tu as consacré au culte ses dépouilles, et relevé le sanctuaire de la déesse qui préside à ta vie. Ta mère l'orna de ses bienfaits et le dota d' un autel, ta mère, seule trouvée digne de partager la couche du grand Jupiter.

Après ces solennités, quittant le Capricorne, Ô Phé bus ! tu entreras dans le signe du Verseau.

Lorsque l'astre du jour se sera sept fois plongé dans les ondes, on n'apercevra plus dans les cieux aucune trace de la Lyre. Après le coucher de cette constellation, à l'approche de la nuit, l'étoile qui brille au sein du Lion aura disparu.

Trois et quatre fois j'ai parcouru le livre des Fastes, dépositaire fidèle de l'ordre des temps ; aucun jour de la fête des semences n'y était marqué. La muse vint me ti­rer de cet embarras « Cette fête s'indique chaque année, me dit-elle; pourquoi chercher dans les Fastes ce qui n'est pas fixe et réglé? Mais si le jour est incertain, la saison ne l'est pas : c'est lorsque la terre ensemencée s'enfle et conçoit les germes. »

Que le buf couronné de feuillage s'engraisse en repos à l'étable, jusqu'au temps où la tiède haleine du Zéphyr ramènera les travaux. Et toi, villageois, suspends sous tes hangars ta charrue émérite ; refroidi par l'hiver, le sol craint les blessures. Laisse reposer la terre, la semaille est finie ; laisse reposer ceux qui l'ont cultivée. Joie et fête au village ! habitants, purifiez vos maisons, présentez aux foyers rustiques vos gâteaux annuels. Of­frez à la Terre, à Cérès, mères des fruits, le froment, bienfait de ces divinités, et les entrailles d'une truie fé­conde. Elles se partagent les soins de l'agriculture ; Cérès donne la fécondité aux fruits, la Terre leur prête son sein. Déesses puissantes, dont les efforts unis ont chassé l'antique barbarie, et remplacé le gland du chêne par une nourriture plus douce, rassasiez de vos dons im­ menses l'avidité du laboureur, afin que la récompense réponde à ses peines. Que la tendre semence croisse sans cesse entourée de vos soins ; défendez les jeunes tiges contre le froid dévorant des neiges. Lorsque nous se­ mons, ouvrez le ciel aux vents sereins; lorsque la se­mence est recouverte de terre, arrosez-la d'une pluie bienfaisante. Écartez des champs couverts de vos bien­faits la dent funeste des oiseaux dévastateurs. Vous aussi, épargnez le grain répandu, fourmis laborieuses; après la moisson, votre bagage en sera plus pesant. Puisse le blé croître à l'abri de la rouille rongeante! puisse la tige ne pas sécher et pâlir dans une atmosphère brûlante! Sans périr de maigreur, qu'un trop grand luxe de vie ne soit pas pour elle une cause de mort; que l'ivraie, à l'aspect repoussant, ne se montre jamais dans nos plaines ; qu'elles soient pures de toute herbe stérile. Enfin que les champs rendent avec usure le froment, l'orge, et le far qui doit subir deux fois l'épreuve du feu.

Tels sont les voeux que je forme, les vux que vous formez vous-mêmes, bons laboureurs. Puissent-ils être entendus de ces deux divinités! La guerre occupa long­temps le bras des hommes ; la charrue était dédaignée pour l'épée; le taureau laborieux pour le coursier de Bellone. Les sarcloirs étaient oubliés; on forgeait des glaives avec les hoyaux, et on voyait le soc pesant pren­dre la forme d'un casque. Mais, grâces aux dieux, grâce à l'auguste famille de Germanicus, le démon de la guerre a repris sa chaîne, et nous pouvons marcher sur sa tête superbe. Bufs, à la charrue; Terre, ouvre ton sein à la semence. La Paix nourrit Cérès; Cérès est fille de la Paix.

Le sixième jour avant les calendes, un temple fut consacré aux fils de Léda. Deux frères issus d'un sang divin relevèrent, près du lac de Juturne, à ces deux frères habitants de l'Olympe.

Mais puisque l'ordre des chants nous y conduit, par­lons de l'autel de la Paix. C'est au second jour avant la fin du mois. Je vois le feuillage d'Actium sur ta cheve­lure élégante; parais, divinité chérie, étends sur l'univers entier ta paisible influence. Il n'y a plus d'ennemis; loin de nous la guerre et ses triomphes : tu prépareras à nos héros une couronne plus glorieuse. Que le soldat ne prenne plus les armes que pour prévenir les combats. Que le son de la trompette ne nous appelle plus qu'aux fêtes joyeuses. Que d'un bout du monde, à l'autre, tout front s'incline au nom des enfan t s d'Énée. Si la crainte n'est pas assez forte, que l'amour enchaîne les nations. Vous, prêtres vénérables, brûlez l'encens sur l'autel de la Paix, faites tomber la blanche victime. Puisse durer sans cesse avec la Paix la famille qui nous la donne! de­mandez-le au ciel : il écoute la prière de l'homme pieux. Mais déjà la première partie de ma tâche est remplie : j'ai chanté ce mois ; que mon livre se termine avec lui.

Livre II

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