Livre II

I

1. La nécessité où se trouva Archélaüs d'entreprendre le voyage de Rome fut le signal de nouveaux désordres. Après avoir donné sept jours au deuil de son père et offert au peuple un somptueux banquet funèbre - coutume juive qui réduit à la pauvreté bien des gens qui se croient obligés de traiter ainsi tout le peuple faute de quoi ils passeraient pour impies (1) - il reprit un vêtement blanc et se rendit au Temple où le peuple le reçut avec des acclamations variées. Archélaüs harangua les Juifs du haut d'une tribune élevée et d'un trône d'or. Il témoigna sa satisfaction du zèle qu'ils avaient montré pour les funérailles de son père et des marques d'affection qu'ils lui donnaient comme à un roi déjà confirmé dans son pouvoir. Cependant pour le moment, il s'abstiendrait non seulement d'exercer l'autorité d'un roi, mais encore d'en prendre le titre, jusqu'à ce que César, que le testament d'Hérode avait fait maître de tout, eût ratifié ses droits à la succession ; déjà à Jéricho, quand l'armée avait voulu ceindre son front du diadème, il ne l'avait pas accepté. Cela ne l'empêcherait pas de récompenser généreusement le peuple aussi bien que les soldats de leur empressement et de leur dévouement dès que les maîtres du monde lui auraient définitivement donné la couronne car il s'appliquerait en toutes choses à les traiter mieux que ne l'avait fait son père.

(1). Ces grands banquets funèbres appartiennent au judaïsme post-biblique : on a voulu cependant en trouver l'origine dans quelques textes prophétiques (Jérémie, XVI, 7 ; Ezéchiel, XXIV, 17; Osée, IX, 4). Cf. aussi II Sam., 3, 35.

2. La multitude, enchantée de ces paroles, voulut aussitôt éprouver les sentiments du prince en lui présentant force requêtes. Les uns lui criaient d'alléger les tributs, les autres de supprimer les droits fiscaux (1), quelques-uns de mettre en liberté les prisonniers. Dans son désir de complaire à la foule, il s'empressa d'acquiescer à toutes ces demandes. Ensuite il offrit un sacrifice et fit bonne chère avec ses amis. Vers le soir, un assez grand nombre de citoyens, qui ne rêvaient que désordres, s'assemblèrent, et, alors que le deuil général pour le roi était terminé, instituèrent une cérémonie et des lamentations particulières en l'honneur de ceux qu'Hérode avait châtiés pour avoir abattu l'aigle d'or de la porte du sanctuaire. D'ailleurs rien de moins dissimulé que ce deuil, c'étaient des gémissements perçants, un chant funèbre réglé, des coups, frappés sur la poitrine, qui retentissaient à travers la ville entière, on prétendait honorer ainsi des hommes qui, par amour pour les lois des ancêtres et pour le Temple, avaient, disait-on, misérablement péri sur le bûcher. Il fallait, criait-on, venger ces martyrs en châtiant les favoris d'Hérode, et tout d'abord destituer le grand prêtre institué par lui, pour le remplacer par un homme plus pieux et de murs plus pures.

(1). Il s'agissait surtout, comme le montre "Ant., 205", des droits perçus pour les ventes et marchés.

3. Archélaüs, piqué au vif, mais pressé de partir, voulut différer sa vengeance : il craignait, s'il entrait en lutte avec la multitude, d'être ensuite retenu par la fermentation générale. Aussi essaya-t-il de la persuasion plutôt que de la force pour apaiser la sédition. Il envoya secrètement son général pour exhorter les mutins au calme. Mais, comme celui-ci se dirigeait vers le Temple, les factieux, avant même qu'il eût ouvert la bouche, le chassèrent à coups de pierres ; ils en firent autant à ceux qu'Archélaüs envoya en grand nombre après lui (1) pour les sermonner. A toutes les objurgations ils répondirent avec colère, et il devint clair qu'on ne pourrait plus les maîtriser si leur nombre venait à grossir. Comme la fête des Azymes, que les Juifs nomment Pâque et qui comporte une grande quantité de sacrifices, était arrivée, une innombrable multitude affluait de la campagne pour célébrer la fête, et les instigateurs du deuil en l'honneur des docteurs se groupaient dans le Temple, où leur faction trouvait toujours de nouveaux aliments. Alors Archélaüs, pris de crainte et voulant empêcher que cette peste ne se répandit dans tout le peuple, envoya un tribun à la tête d'une cohorte, avec ordre de saisir de force les promoteurs de la sédition. Mais toute la foule s'ameuta contre cette troupe et l'assaillit d'une grêle de pierres ; la plupart des soldats périrent, tandis que le commandant, couvert de blessures, se sauvait à grand'peine. Puis, comme si de rien n'était, les mutins retournèrent à leurs sacrifices. Archélaüs comprit alors que la multitude ne pouvait plus être réprimée sans effusion de sang ; il envoya donc contre elle toute son armée, l'infanterie en bataille, à travers la ville, la cavalerie par la plaine. Les soldats, tombant à l'improviste sur la foule occupée à sacrifier, en tuèrent près de trois mille et dispersèrent le reste dans les montagnes du voisinage. Vinrent ensuite des hérauts d'Archélaüs ordonnant à chacun de rentrer à la maison, et tous, interrompant la fête, s'en retournèrent chez eux.

(1). Cf. "Ant . 212."

II

1. Archélaüs part pour Rome. 2. Le procurateur Sabinus à Jérusalem. 3-4. Intrigues d'Antipas contre la confirmation d'Archélaüs. 5-7. Conseil tenu par Auguste. Plaidoyers d'Antipater, fils de Salomé, et de Nicolas de Damas. Perplexité d'Auguste.

1. Quant au prince lui-même, il descendit vers le littoral avec sa mère et ses amis Poplas (1), Ptolémée et Nicolas, laissant Philippe pour administrer le palais et veiller à ses intérêts privés. Salomé partit aussi avec ses enfants, accompagnée de neveux et de gendres du roi, en apparence pour soutenir les droits d'Archélaüs à la succession, en réalité pour porter plainte contre lui au sujet des violations de la loi commises dans le Temple.

(1). "Ant., XVII, 219".

2. Ils rencontrèrent à Césarée Sabinus, procurateur de Syrie (1), qui remontait vers la Judée pour prendre charge des trésors d'Hérode. Varus, qui survint, l'empêcha de continuer sa route : Archélaüs avait mandé ce gouverneur, par l'entremise de Ptolémée, avec d'instantes prières. Sabinus, déférant aux désirs de Varus, renonça pour le moment à son projet de courir aux châteaux forts et de fermer à Archélaüs l'accès des trésors de son père ; il promit de se tenir en repos jusqu'à la décision de César, et, en attendant, demeura à Césarée. Mais dès que ceux qui l'avaient arrêté furent partis, l'un pour Antioche, l'autre pour Rome, il se rendit en toute hâte à, Jérusalem et prit possession du palais ; puis, mandant à lui les gouverneurs des châteaux et les intendants, il chercha à se procurer les comptes du trésor et à mettre la main sur les châteaux. Cependant, les préposés se souvinrent des instructions d'Archélaüs : ils continuèrent à veiller scrupuleusement sur leur dépôt, dont ils devaient compte, disaient-ils, plus à César qu'à Archélaüs.

(1). Plus exactement procurator Cæsaris " Ant., XVII, 221", c'est-à-dire procurateur du fisc impérial dans cette province.

3. Sur ces entrefaites, Antipas, à son tour, surgit pour disputer la royauté à son frère. soutenant que le codicille avait moins d'autorité que le testament où lui-même avait été désigné pour roi. Salomé lui avait promis son aide, et aussi un grand nombre de ses parents qui faisaient la traversée avec Archélaüs. Il s'était concilié encore sa mère et le frère de Nicolas (1), Ptolémée, dont l'influence paraissait grande, à cause du crédit dont il avait joui auprès d'Hérode : de tous ses amis, c'est, en effet, Ptolémée que ce roi honorait le plus. Mais Antipas mettait surtout sa confiance dans la brillante éloquence de l'avocat Irénée ; aussi écarta-t-il rudement ceux qui lui conseillaient de s'effacer devant Archélaüs par égard pour son droit d'aînesse et le codicille. A Rome, le zèle de tous les parents qui haïssaient Archélaüs se tournait en faveur d'Antipas : tous désiraient en première ligne l'autonomie sous la tutelle d'un gouverneur romain : mais, à défaut de cette solution, ils préféraient avoir pour roi Antipas.

(1). Bien que le texte soit amphibologique, il s'agit probablement, comme l'ont pensé la plupart des interprètes, non de la mère de Nicolas, mais de la mère d'Antipas, la Samaritaine Malthacé, qui était aussi celle d'Archélaüs (cf. Liv. I, XXVIII, 4).

4. Ils trouvèrent encore pour auxiliaire dans cette intrigue Sabinus qui, dans des lettres à César, accusa Archéalüs et fit un grand éloge d'Antipas. Après avoir dressé leur réquisitoire, Salomé et ses amis le remirent entre les mains de César; Archélaüs répondit par un résume de ses droits et fit adresser par Ptolémée à l'empereur l'anneau de son père et les comptes du royaume. César, après avoir examiné en son particulier les allégations dos deux partis, supputé la grandeur du royaume, le chiffe des revenus, et aussi le nombre des enfants d'Hérode, après avoir pris connaissance des lettres que Varus et Sabinus lui envoyaient sur ce sujet, réunit un Conseil des Romains les plus considérables, où il fit pour la première fois entrer Caius, fils d'Agrippa et de sa ûlle Julie, qu'il avait adopté: puis il ouvrit les débats.

5. Alors se leva Antipater, fils de Salomé, qui était de tous les ennemis d'Archélaüs le plus habile orateur. Il se porta accusateur d'Archélaüs. Tout d'abord, dit-il. Archélaüs, qui à l'heure actuelle fait mine de demander la couronne, agit en fait comme roi depuis longtemps. Il amuse maintenant les oreilles de César, mais il n'a pas attendu sa sentence au sujet de la succession, puisque, après la mort d'Hérode, il a soudoyé secrètement des gens pour lui ceindre le diadème, qu'il a pris place sur le trône et donné audience à la manière d'un roi. distribué des postes dans l'armée, accordé des dignités, promis au peuple toutes les grâces que celui-ci lui réclamait comme à un roi, rendu à la liberté des hommes que son père avait emprisonnés pour les plus graves délits. Et c'est après tout cela qu'il vient demander à l'empereur l'ombre de cette royauté, dont il a usurpé la substance, faisant ainsi de César un dispensateur non de réalités, mais de vains titres! — Antipater fit encore à son frère le reproche outrageant d'avoir joué la comédie avec le deuil de son père, le jour donnant à son visage l'expression de la douleur, la nuit banquetant jusqu'à l'orgie. Si le peuple s'élait soulevé, c'est qu'il était indigné de cette conduite. Arrivant enfin au point principal de son discours, il insista sur le grand nombre de Juifs massacrés autour du Temple, malheureux qui s'étaient rendus à la fête et qui furent barbaremcnt immolés au moment où eux-mêmes allaient offrir leurs sacrifices. Il y avait eu dans le Temple, disait-il, un amoncellement de cadavres tel que n'en aurait pas produit une guerre étrangère survenue inopinément. C'est parce qu'il devinait ce naturel féroce d'Archélaüs que son père ne l'avait jamais jugé digne même d'espérer le trône, jusqu'au jour où. malade d'esprit encore plus que de corps, incapable d'un raisonnement sain, il n'avait même plus su quel nom il inscrivait sur son codicille, alors qu'il n'avait aucun sujet de blâme contre l'héritier qui figurait dans le testament, rédigé au temps où il avait un corps plein de sauté, une âme libre de toute passion. Si cependant on voulait à toute force respecter le choix d'un malade. Archélaüs s'était lui-même reconnu indigne de la royauté par les crimes dont il l'avait souillée. Quel roi serait-il, une fois investi par César, lui qui, avant de l'être, avait versé tant de sang !

6. Après avoir exprimé beaucoup de griefs de ce genre et invoqué comme témoins, à chacune de ces accusations, la plupart des princes du sang, Antipater cessa de parler. Alors Nicolas se leva pour la défense d'Archélaüs. Il montra que le massacre dans le Temple avait été commandé par la nécessité : les victimes étaient non seulement des ennemis de la royauté, mais encore de César, qui en était l'arbitre. Quant aux autres faits reprochés à Archélaüs. ses accusateurs mêmes les lui avaient conseillés. La validité du codicille était rendue éclatante par le fait qu'il constituait César garant de la succession, le souverain assez sage pour remettre son pouvoir au maître du monde n'avait pas dû se tromper dans la désignation de son héritier. Le choix de l'investiteur garantissait la sagesse du choix de l'investi.

7. Quand Nicolas eut achevé ses explications, Archélaüs s'avança et tomba en silence aux genoux de César. L'empereur le releva avec beaucoup de bienveillance, lui témoignant ainsi qu'il le jugeait digne de la succession paternelle, mais ne lui donna aucune assurance ferme. Après avoir congédié le Conseil, il passa ce jour-là à réfléchir sur ce qu'il avait entendu, se demandant s'il valait mieux désigner pour héritier un de ceux que nommaient les testaments, ou diviser le royaume entre tous les enfants : car le grand nombre des membres de cette famille paraissait exiger un soulagement.

III

1. Mort de Malthacé. Sédition à Jérusalem, provoquée par les violences de Sabinus. - 2-3. Combat autour du Temple. Incendie des portiques, pillage du Trésor. - 4. Sabinus cerné dans le palais royal.

1. Avant que César eût pris une décision à cet égard, la mère d'Archélaüs, Malthacé, mourut de maladie, et Varus envoya de Syrie des lettres relatives à la défection des Juifs. Varus avait cet évènement. Après le départ d'Archélaüs, il était monté à Jérusalem pour contenir les mutins, et comme il était évident que le peuple ne se tiendrait pas en repos, il avait laissé dans la ville une des trois légions de Syrie qu'il avait amenées avec lui ; lui-même s'en retourna à Antioche. L'arrivée de Sabinus fournit aux Juifs l'occasion d'un soulèvement. Celui-ci essayait de contraindre par la violence les gardes à lui livrer les citadelles, et recherchait avec âpreté les trésors royaux, employant à cette tâche non seulement les soldats laissés par Varus, mais encore la multitude de ses propres esclaves, qu'il pourvut tous d'armes pour en faire les instruments de son avidité. Quand arriva la Pentecôte (1)- les Juifs appellent ainsi une fête qui survient sept semaines après Pâque et qui tire son nom de ce nombre de jours - le peuple s'assembla non pour célébrer la solennité habituelle, mais pour donner vent à sa colère. Une innombrable multitude afflua de la Galilée, de l'Idumée, de Jéricho, de la Pérée située au delà du Jourdain, mais c'étaient surtout les indigènes de Judée qui se distinguaient par le nombre et l'ardeur. Après s'être divisés en trois corps, les Juifs établirent autant de camps, l'un du côté nord du Temple, l'autre au midi, dans le voisinage de l'hippodrome, le troisième près du palais royal, au couchant. Investissant ainsi les Romains de toutes parts, ils les assiégèrent.

(1). 30 mai, 4 av. J.-C.

2. Sabinus, effrayé de leur nombre et de leur audace, dépêcha à Varus messager sur messager, réclamant de prompts secours, assurant que si le légat tardait, sa légion serait taillée en pièces. Lui-même, monté sur la plus haute tour de la citadelle, qui portait le nom de Phasaël, - en l'honneur du frère d'Hérode, tombé sous les coups des Parthes, - faisait signe de là aux soldats de sa légion d'attaquer les ennemis, car l'effroi lui ôtait le courage de descendre même vers les siens. Les soldats, obéissant, s'élancèrent vers le Temple et engagèrent contre les Juifs une lutte acharnée. Tant que personne ne les combattit d'en haut, l'expérience militaire leur donna l'avantage sur des combattants novices mais quand un grand nombre de Juifs, grimpant sur les portiques, firent pleuvoir de là des traits sur la tête des assaillants, beaucoup de ceux-ci périrent, et les Romains ne pouvaient ni se défendre contre ceux qui tiraient d'en haut, ni soutenir le corps à corps des autres.

3. Ainsi accablés en haut et en bas, les légionnaires mirent le feu aux portiques, ouvrages merveilleux par leur grandeur et leur magnificence. Des Juifs qui les défendaient, les uns, en grand nombre, entourés soudain par l'incendie, périrent ; d'autres, sautant parmi les ennemis, tombèrent sous leurs coups ; quelques-uns se précipitèrent à la renverse dans l'abîme, de l'autre côté des murs : plusieurs enfin, réduits au désespoir, se jetèrent sur leur propre épée pour éviter de devenir la proie des flammes. Quant à ceux qui, s'étant glissés en bas du mur, vinrent se heurter contre les Romains, la stupeur où ils étaient plongés les livrait sans défense. Quand les uns furent morts, les autres dispersés par la panique, les légionnaires, s'élançant contre le trésor sacré, dénué de défenseurs, en enlevèrent près de 400 talents (1), dont Sabinus recueillit ce qui ne fut pas dérobé.

(1). D'après "Ant., XVII, 264", Sabinus trouva 400 talents, non compris les sommes volées par la soldatesque.

4. Cependant ces destructions et ce carnage n'eurent pas d'autre effet que de dresser les Juifs plus nombreux et plus ardents contre les Romains. Cernant le palais, ils menacèrent de les tuer jusqu'au dernier s'ils ne se hâtaient de l'évacuer : si Sabinus voulait se retirer avec sa légion, ils lui garantissaient la vie sauve. Les rebelles avaient avec eux la plupart des troupes royales, qui avaient passé de leur côté. Pourtant les soldats d'élite, 3,000 soldats Sébasténiens (1), ayant à leur tête Rufus et Gratus, commandants l'un de l'infanterie, l'autre de la cavalerie royale, - deux hommes qui, même sans troupes, valaient une armée par leur bravoure et leur science militaire -, s'étaient joints aux Romains. Les Juifs continuèrent donc le siège, faisant effort contre les murailles de la citadelle ; ils criaient à Sabinus et à ses gens de s'en aller, de ne pas opprimer des hommes qui voulaient recouvrer leur indépendance nationale depuis si longtemps perdue (2). Sabinus n'eût demandé qu'à partir, mais il se défiait des promesses, et leur douceur lui paraissait une amorce cachant un piège ; il espérait toujours le secours de Varus et il continuait à soutenir le siège.

(1). On a remarqué (Hlscber. Quellen des Josephus, p. 31) que la mention des Sébasténiens (c'est-à-dire des colons de Samarie-Sébasté), qui se trouve ici et ailleurs, manque dans les passages correspondants des "Antiquités" .

(2). Ces exhortations s'adressaient seulement à ceux des Juifs qui avaient passé au parti des Romains ( "Ant ., XVII, 267").

IV

1. Anarchie en Judée. Révolte en Idumée. Judas en Galilée. 2. L'usurpateur Simon. 3. Athrongéos et ses frères.

1. Le reste du pays était aussi plein de troubles, et l'occasion faisait surgir de nombreux prétendants à la royauté. En Idumée, deux mille anciens soldats d'Hérode prirent les armes et combattirent les troupes royales que commandait Achab, cousin du roi. Celui-ci d'ailleurs se replia sur les places les plus fortes, évitant soigneusement de s'engager en rase campagne. A Sepphoris de Galilée, Judas, fils de cet Ezéchias qui jadis avait infesté le pays à la tête d'une troupe de brigands et que le roi Hérode avait capturé, réunit une multitude considérable, saccagea les arsenaux royaux, et, après avoir armé ses compagnons, attaqua ceux qui lui disputaient le pouvoir (1).

(1). Expression obscure, sens douteux.

2. Dans la Pérée, Simon, un des esclaves royaux (1), fier de sa beauté et de sa haute taille, ceignit le diadème. Courant le pays avec des brigands qu'il avait rassemblés, il brûla le palais royal de Jéricho et beaucoup de villas de gens opulents pour s'enrichir du pillage. Pas une maison de quelque apparence n'eût échappé aux flammes si Gratus, commandant de l'infanterie royale, prenant avec lui les archers de la Trachonitide et les plus aguerris des Sébasténiens, n'eût barré le chemin à ce bandit. Nombre de Péréens tombèrent dans le combat, quant à Simon lui-même, comme il s'enfuyait par un ravin, Gratus lui coupa la retraite et frappa le fugitif d'un coup d'épée oblique qui sépara sa tète du tronc. A la même époque, le palais de Betharamphta, voisin du Jourdain, fut également incendié par d'autres insurgés de la Pérée.

(1). Cf. Tacite, Hist., V, 9 : Post mortem Herodis, nihil expectato Caesare, Simo quidam regium nomen inuaserat (Après la mort d'Hérode, et sans attendre les ordres de César, un certain Simon avait usurpé le nom de roi).

3. On vit alors un simple berger aspirer au trône. Il s'appelait Athrongéos et avait pour tout motif d'espérance la vigueur de son corps, une âme dédaigneuse de la mort, et quatre frères tout semblables à lui. A chacun d'eux il confia une bande d'hommes armés, et les expédia en courses comme ses lieutenants et satrapes ; lui-même, jouant au roi, se réservait les affaires les plus considérables. C'est alors qu'il ceignit le diadème ; il se maintint assez longtemps, parcourant la montagne avec ses frères. Ils s'appliquaient surtout à tuer des Romains et des gens du roi, mais ils n'épargnèrent pas davantage les Juifs qui tombaient entre leurs mains, dès qu'il y avait quelque chose à gagner. Ils osèrent un jour cerner près d'Emmaüs un fort détachement de Romains, qui portaient à la légion du blé et des armes. Leur centurion Arius et quarante des plus braves tombèrent sous les traits des brigands, le reste, qui risquait d'en subir autant, fut sauvé par l'intervention de Gratus accompagné de ses Sébasténiens. Après avoir, au cours de la guerre, surpris ainsi nombre de Juifs et de Romains, ils furent enfin pris, l'aîné par Archélaüs, les deux suivants par Gratus et Ptolémée, à qui le hasard les livra ; le quatrième vint se rendre à Archélaüs par composition. Ce dénouement se produisit plus tard, à l'époque où nous parlons, ces hommes remplissaient toute la Judée d'une véritable guerre de brigands.

V

1. Marche de Varus au secours de Sabinus. Campagne de Galilée et de Samarie. 2. Soumission de Jérusalem. 3. Pacification de l'Idumée. Châtiment des rebelles.

1. Quand Varus reçut le message de Sabinus et des officiers, il en fut alarmé pour toute la légion et résolut de la secourir en toute hâte. Prenant les deux légions qui restaient et les quatre ailes de cavalerie qui leur étaient attachées (1), il partit pour Ptolémaïs où il donna rendez-vous aux troupes auxiliaires des rois et des dynastes. En passant à Béryte, il joignit à, ces forces 1,500 hommes armés que lui fournit cette cité. Quand il eut concentré à Ptolémaïs le reste des contingents alliés, et que l'Arabe Arétas, en souvenir de sa haine contre Hérode, lui eut amené un corps assez nombreux de cavaliers et de fantassins, il détacha aussitôt une partie de son armée dans la région de la Galilée voisine de Ptolémaïs, sous le commandement de Gaius, un de ses amis ; celui-ci dispersa les gens qui s'opposèrent à sa marche, prit et brûla la ville de Sepphoris et réduisit en esclavage ses habitants. Varus lui-même avec le gros de ses forces entra dans le pays de Samarie ; il épargna la ville, qui était restée parfaitement tranquille au milieu du tumulte général, et alla camper prés d'un bourg nommé Arous, c'était une possession de Ptolémée, qui, pour cette raison, fut pillée par les Arabes acharnés même contre les amis d'Hérode. Ensuite il s'avança jusqu'à Sanipho, autre bourgade fortifiée, celle-ci fut également saccagée par les Arabes, ainsi que toutes les localités voisines qu'ils rencontraient sur leur chemin. Tout le territoire était plein d'incendie et de carnage, et leur soif de pillage n'épargnait rien. Emmaüs, dont les habitants avaient pris la fuite, fut incendié sur l'ordre de Varus en représailles du massacre d'Arius et de ses soldats.

(1). Un régiment ( ala ) de cavalerie (composé d'auxiliaires) comptait ordinairement 500, plus rarement 1.000 chevaux. Il ne faudrait pas conclure du texte de Josèphe que chaque légion était toujours accompagnée de deux alæ ; il ne faut pas non plus confondre cette cavalerie indépendante avec les escadrons ( turmæ ) légionnaires proprement dits (liv. III, VI, 2) qui ne comptaient que 120 chevaux.

2. Marchant de là sur Jérusalem, il n'eut qu'à montrer ses forces pour disperser les camps des Juifs. Ceux-ci s'enfuirent à travers la campagne, ceux de la ville accueillirent le vainqueur et cherchèrent à se disculper du reproche de défection, prétendant qu'eux-mêmes n'avaient pas bougé, que la fête les avait contraints à recevoir cette multitude venue du dehors, et qu'ils avaient plutôt partagé les épreuves des Romains assiégés qu'ils ne s'étaient associés aux attaques des rebelles. Bientôt Varus vit venir au-devant de lui Joseph, cousin d'Archélaüs (1), Rufus et Gratus, amenant avec eux l'armée royale, les Sébasténiens, et la légion romaine dans sa tenue de parade accoutumée. Quant à Sabinus, n'ayant pu soutenir la pensée de se présenter aux regards de Varus, il était sorti auparavant de la ville pour gagner le littoral. Varus répartit une partie de l'armée dans les campagnes pour saisir les auteurs du soulèvement dont beaucoup lui furent amenés. Il fit garder en prison ceux qui parurent les moins ardents ; les plus coupables, au nombre de deux mille environ, furent mis en croix.

(1). Fils du frère d'Hérode tué à Jéricho (cf. liv. I, XVII, 1).

3. On lui annonça qu'il restait encore en Idumée dix mille hommes armés. Trouvant que les Arabes ne se conduisaient pas comme de véritables alliés, mais qu'ils faisaient plutôt la guerre pour leur propre compte et, par haine d'Hérode, maltraitaient le pays plus qu'il n'aurait voulu, il les congédia, et, avec ses propres légions, marcha rapidement contre les rebelles. Ceux-ci, avant d'en venir aux mains, firent leur soumission, sur le conseil d'Achab : Varus grâcia la multitude et envoya à César les chefs pour être jugés. César pardonna à la plupart, mais il ordonna de châtier ceux de sang royal - car dans le nombre il y avait plusieurs parents d'Hérode - pour avoir porté les armes contre un roi qui était de leur famille. Ayant ainsi apaisé les troubles de Jérusalem, Varus y laissa comme garnison la légion qu'il y avait détachée dès le principe, puis retourna lui-même à Antioche .

(1). La « guerre de Varus », mentionnée (C. Apion, I, § 35), paraît avoir laissé un souvenir dans la tradition rabbinique sous le nom de polemos shel Asveros (lire Varos ?) : cette guerre, d'après Seder Olam , in fine, aurait précédé de 80 ans celle de Vespasien.

VI

1. Archélaüs accusé devant Auguste par les ambassadeurs du peuple juif. 2. Plaidoyers des Juifs et de Nicolas de Damas. 3. Auguste partage le royaume d'Hérode entre ses trois fils ; diverses dispositions.

1. Cependant Archélaüs eut à soutenir à Rome un nouveau procès contre les députés juifs qui, avant la révolte, étaient partis avec l'autorisation de Varus pour réclamer l'autonomie de leur nation. Il y avait cinquante députés présents, mais plus de huit mille des Juifs qui habitaient Rome faisaient cause commune avec eux. César réunit un Conseil, composé de magistrats Romains et de plusieurs de ses amis, dans le temple d'Apollon Palatin, édilice fondé par lui et décoré avec une merveilleuse somptuosité. La foule des Juifs se tenait près des députés, en face d'eux, Archélaüs avec ses amis, quant aux amis de ses parents, ils ne parurent ni d'un coté ni de l'autre, répugnant, par haine et par envie, à se joindre à Archélaüs, et d'autre part ayant honte que César les vit parmi ses accusateurs. Là se trouvait aussi Philippe, frère d'Archélaüs, que Varus, par bienveillance, avait envoyé, avec une escorte, avant tout pour soutenir Archelaüs, mais aussi pour recueillir une part de l'héritage d'Hérode dans le cas où César le partagerait entre tous ses descendants.

2. Quand les accusateurs eurent obtenu la parole, ils commencèrent parénumérer toutes les injustices d'Hérode. " Ce n'était pas un roi qu'ils avaient supporté, mais le plus cruel tyran qui eût jamais existé. Beaucoup sont tombés sous ses coups, mais les survivants ont tant souffert qu'ils ont envié le sort des morts. Il a torturé non seulement les corps de ses sujets, mais des cités entières et pendant qu'il ruinait ses propres villes, il ornait de leurs dépouilles celles de l'étranger, offrant en sacrifice aux nations extérieures le sang de la Judée. Au lieu de l'ancienne prospérité, au lieu des lois des ancêtres, il a fait régner dans le peuple la misère et la dernière iniquité : pour tout dire, les malheurs qu'Hérode en peu d'années a infligés aux Juifs surpassent tous ceux que souffrirent leurs pères pendant tout le temps qui suivit le retour de Babylone et leur rapatriement sous le règne de Xerxès1. Pourtant, l'accoutumance dlu malheur les avait rendus si résignés qu'ils ont même consenti à subir volontairement l'hérédité de cette amère servitude : cet Archélaüs, fils d'un si rude tyran, ils l'ont spontanément proclamé roi, après que son père eut rendu le dernier soupir, ils se sont unis à lui pour célébrer le deuil d'Hérode, ils l'ont félicité de son avènement. Mais lui. craignant apparemment d'être pris pour un bâtard d'Hérode, a préludé à son règne par le massacre de trois mille citoyens, voilà le nombre des victimes qu'il a offertes à Dieu pour hénir son trône, voilà les cadavres qu'il a accumulés dans le Temple en un jour de fêle! Quoi de plus naturel si les survivants de pareils désastres font enfin front contre leur malheur et veulent être frappés en face, suivant la loi de la guerre. Ils demandent aux Romains de prendre en pitié les débris de la Judée, de ne pas jeter le reste de cette nation en proie aux cruels qui la déchirent, de rattacher leur pays à la Syrie et de le faire administrer
par des gouverneurs particuliers, les Juifs montreront alors que malgré les calomnies, qui les représentent à cette heure comme des factieux toujours en quête de bataille, ils savent obéir à des chefs à équitables." C'est par cette prière que les Juifs terminèrent leur réquisitoire. Alors Nicolas, se levant, réfuta les accusations dirigées contre la dynastie et rejeta la faute sur le caractère du peuple, impatient de toute autorité et indocile à ses rois. Il flétrit en même temps ceux des proches d'Archélaüs qui avaient pris rang parmi ses accusateurs.

3. César, ayant écouté les deux partis, congédia le Conseil. Quelques jours plus tard, il rendit sa décision : il donna la moitié du royaume à Archélaüs avec le titre d'ethnarque, lui promettant de le faire roi s'il s'en montrait digne, le reste du territoire fut partagé en deux tétrnrchies, qu'il donna à deux autres fils d'Hérode. l'une à Philippe, l'autre à Antipas. qui avait disputé la couronne à Archélaüs. Antipas eut pour sa part la Pérée et la Galilée, avec un revenu de 200 talents. La Batanée. la Trachonitide, l'Auranitide et quelques parties du domaine de Zénodore aux environs de Panias, avec un revenu de 100 talents, formèrent le lot de Philippe. L'ethnarchie d'Archélaüs comprenait toute l'Idumée et la Judée, plus le territoire de Samarie, dont le tribut fut allégé du quart, pour la récompenser de n'avoir pas pris part à l'insurrection. Les villes assujetties à Achélaüs furent la Tour de Straton, Sébasté, Joppé et Jérusalem; quant aux villes grecques de Gaza, Gadara et Hippos. Auguste les détacha de sa principauté et les réunit à la Syrie. Le territoire donné à Archélaüs produisait un revenu de 400 talents. Quant à Salomé, outre les biens que le roi lui avait légués par testament, elle fut déclarée maîtresse de Jainnia, d'Azotos et de Phasaëlis, César lui fit aussi don du palais d'Ascalon, le tout produisait 60 talents de revenus; toutefois, son apanage fut placé sous la dépendance de la principauté d'Archélaüs. Chacun des autres membres de la famille d'Hérode obtint ce que le testament lui attribuait. En outre César accorda aux deux filles encore vierges de ce roi 500.00 drachmes d'argent et les unit aux fils de Phéroras. Après ce partage du patrimoine, il distribua entre les princes le présent qu'Hérode lui avait légué et qui montait a 1,000 talents, ne prélevant que quelques objets d'art assez modestes qu'il garda pour honorer la mémoire du défunt .

VII

1-2. Impostured'un pseudo-Alexandre, dévoilé par Auguste.- 3. Règne et déposition d'Archélaüs. Son rève prophétique. - 4. Hitoire de sa femme Glaphyra.

1. Sur ces entrefaites un jeune homme, Juif de naissance, mais élevé à Sidon chez un affranchi Romain, se fit passer, à la faveur d'une ressemblance physique, pour le prince Alexandre. qu'Hérode avait naguère mis à mort, et vint à Rome dans l'espoir d'y exploiter son imposture. Il avait pour auxiliaire un compatriote, parfaitement informé des affaires du royaume, qui lui lit la leçon : il racontait que les meurtriers, envoyés pour le tuer, lui et son frère Aristobule. les avaient épargnés par pitié en leur substituant les cadavres de deux individus qui leur ressemblaient. Il abusa par ce récit des Juifs de Crète, qui le fournirent d'un brillant équipage, et fit voile ensuite pour Mélos, là, il obtint encore bien plus par l'extrême apparence de vérité qu'il sut donner à son histoire et persuada même à ses hôtes de se rendre à Rome avec lui. Il aborda à Dicéarchie (1) où il reçut de la colonie juive force présents et fut escorté comme un roi par les amis de son prétendu père. La ressemblance était si saisissante que ceux mêmes qui avaient vu et bien connu Alexandre affirmaient par serment son identité. A Rome notamment, toute la population juive fut bouleversée à son aspect : une innombrable multitude se pressait dans les ruelles où il passait. Les Méliens (2) poussèrent leur aveuglement au point de le porter en litière et de lui fournir, à leurs propres frais, un équipage royal.

(1). C'est le nom grec de Pouzzoles.
(2). Entendez les gens de Mélos qui avaient accompagné l'imposteur en Italie. Le texte parallèle des Ant., § 331 précise ce détail.

2. César, qui connaissait exactement les traits d'Alexandre, puisqu'Hérode l'avait accusé devant lui, devina, même avant d'avoir vu le personnage, qu'il n'y avait là qu'une imposture fondée sur une ressemblance ; toutefois, pour laisser une chance à un espoir plus favorable, il envoya Célados, un de ceux, qui connaissaient le mieux Alexandre, avec ordre de lui amener ce jeune homme. A peine Célados l'eut-il aperçu, qu'il observa les différences entre les deux visages : il remarqua dans le corps de l'imposteur une apparence plus rude et un air de servilité, et comprit dès lors toute la machination (1). L'audace des propos du fourbe acheva de l'exaspérer. L'interrogeait-on sur le sort d'Aristobule, il répondait que celui-là aussi était vivant, mais qu'on l'avait à dessein laissé à Chypre pour le soustraire aux embûches : en restant séparés, les deux frères seraient moins exposés. Célados l'ayant pris a l'écart : « César, lui dit-il, t'accorde la vie pour prix de ton aveu, si tu dénonces celui qui t'a poussé à une telle imposture ». L'homme promit à Célados de livrer celui qui l'avait inspiré, et, le suivant auprès de César, dénonça le Juif qui avait abusé ainsi de sa ressemblance avec Alexandre pour battre monnaie car il avait, disait-il, reçu dans les diverses villes plus de présents que jamais Alexandre n'en obtint de son vivant, César rit de cette naïveté et enrôla le pseudo-Alexandre, qui était grand et fort, parmi les rameurs de ses galères ; il fit mettre à mort son inspirateur ; quant aux Méliens, il les jugea assez punis de leur folie par leurs prodigalités.

(1). Ce récit diffère notablement de celui des "Ant ., 332 suiv". Là Célados se laisse duper, et c'est Auguste lui-même qui décèle la fourberie et arrache à l'imposteur la dénonciation de son complice. Josèphe avait-il d'abord mal compris Nicolas, ou le texte est-il altéré ?

3. Quand Archélaüs eut pris possession de l'ethnarchie, il n'oublia pas ses anciennes rancunes, mais traita avec férocité les Juifs et même les Samaritains. Les uns et les autres ayant envoyé des députés à César, la neuvième année de son règne. Archélaüs fut exilé dans la ville de Vienne en Gaule : sa fortune fut attribuée au fisc de l'empereur. On dit qu'avant d'être mandé par César, il eut un songe, il lui sembla voir neuf épis pleins et grands que broutaient des bufs. Il fit venir les devins et quelques Chaldéens et leur demanda d'interpréter ce présage. Chacun l'expliqua à sa façon, mais un certain Simon, de la secte Essénienne, dit que les épis signifiaient des années et les bufs une révolution, parce que les bufs, en traçant le sillon, bouleversent la terre : il règnerait donc autant d'années qu'il y avait d'épis, et mourrait après une existence très mouvementée. Cinq jours après, Archélaüs était cité au tribunal de César (1).

(1). Dans le récit parallèle des" Antiquités (§ 342-348)" Archélaüs est déposé la 10e année de son règne (6 après J.-C.) et non la 9e et le nombre des épis est modifié en conséquence. La date des "Antiquités" est confirmée par Dion Cassius, LV, 27. (La Vita § 5 mentionne aussi l'an 10 d'Archélaüs). Le songe d'Archélaüs, mauvais pastiche de l'histoire de Joseph, paraît être une aggada essénienne, comme il y en a plusieurs dans Josèphe. Il a dû les recueillir pendant son séjour chez Banous.

4. Je considère aussi comme digne de mémoire le songe qu'eut sa femme Glaphyra, fille d'Archélaüs roi de Cappadoce. Cette princesse avait épousé en premières noces Alexandre, frère de notre Archélaüs, et fils du roi Hérode, qui le mit à mort comme nous l'avons raconté . Après la mort d'Alexandre elle s'unit à Juba, roi de Libye (1), devenue veuve une seconde fois , elle revint se fixer auprès de son père, c'est là qu'Archélaüs l'ethnarque la vit et s'éprit d'elle si violemment qu'il répudia aussitôt sa femme Mariamme pour l'épouser. Peu de temps après son arrivée en Judée, elle crut voir en rêve Alexandre qui se tenait debout devant elle et lui disait : « Ton mariage africain aurait dû te suffire tu ne t'en es pas contentée, et voici que tu reviens à mon foyer pour prendre un troisième mari qui est, ô téméraire, mon propre frère. Mais je ne pardonnerai pas cet outrage et même malgré toi je saurai te reprendre ». Elle raconta ce songe et ne vécut plus que deux jours.

(1). Juba II, roi (?) de Numidie en 29 av. J.-C., échangea ce royaume en 25 av. J.-C. pour la Maurétanie. Il avait épousé en premières noces Cléopâtre Séléné, fille d'Antoine et de la grande Cléopâtre. On a prétendu que ce mariage durait encore en 5 ap. J.-C. à cause d'une monnaie de Juba de l'année régnale 31, où Müller ( Numism. de l'ancienne Afrique , n° 88) croyait distinguer la tête de Cléopâtre mais c'est en réalité le buste du jeune Ptolémée fils de Juba Mommsen ( Eph. epig ., I, 277 ; Dieudonné, Rev. numism ., 1908, p. 361, n° 79).

VIII

1. Coponius procurateur de Judée. Judas le Galiléen. 2. Les trois sectes juives. Les Esséniens. 3-6. Leur genre de vie. 7. Entrée dans l'ordre. 8-10. Coutumes diverses. 11. Croyance à l'immortalité. 12. Prévision de l'avenir. 13. Variété des Esséniens qui pratique le mariage. 14. Pharisiens et Sadducéens .

1. Quand le domaine d'Archélaüs eut été réduit en province, Coponius, Romain de l'ordre équestre, y fut envoyé comme procurateur : il reçut d'Auguste des pouvoirs étendus, sans excepter le droit de vie et de mort. Sous son administration, un Galiléen, du nom de Judas, excita à la défection les indigènes (1), leur faisant honte de consentir à payer tribut aux Romains et de supporter, outre Dieu, des maîtres mortels. Ce sophiste fonda une secte particulière, qui n'avait rien de commun avec les autres.

(1). Il faut entendre par là non les Galiléens - puisque la Galilée faisait partie du territoire d'Antipas - mais les Juifs, seuls soumis à l'impôt par suite de l'annexion de l'ethnarchie d'Archélaüs. - On a voulu parfois identifier notre Judas avec Judas fils d'Ezéchias qui saccagea en 4 av. J.-C. l'arsenal de Sepphoris (supra, IV, 1) ; « sicherlich identisch » dit Schürer, I, 486. Mais cette identité, contestée par Purves (Hastings, Dict. of the Bible, s. v.), est fort peu vraisemblable. Judas fils d'Ezéchias est un brigand, fils de brigand ; Judas « le Galiléen » (il était en réalité, d'après Ant., XVIII, § 4, originaire de Gamala en Gaulanitide , district du territoire de Philippe) est plutôt un docteur fanatique, le fondateur de la « secte » des zélotes ou qannaïm. Il est à remarquer qu'aucun des fils de Judas le Galiléen ne s'appelait Ezéchias (leurs noms sont donnés Guerre, II, XVII, 8 ; Ant., XX, 102), ce qui eût été le cas s'il s'agissait de Judas fils d'Ezéchias. - L'issue de la révolte de Judas nous est racontée par Luc, Actes des apôtres, 5, 37 : il fut tué et tous ses partisans dispersés

2. Il y a, en effet, chez les Juifs, trois écoles philosophiques : la première à pour sectateurs les Pharisiens, la deuxième les Sadducéens, la troisième, qui passe pour s'exercer à la sainteté, a pris le nom d'Esséniens. Juifs de naissance, mais plus étroitement liés d'affection entre eux que les autres, ces hommes répudient les plaisirs comme un péché et tiennent pour vertu la tempérance et la résistance aux passions. Ils dédaignent le mariage pour eux-mêmes, mais adoptent les enfants des autres, à l'âge où l'esprit encore tendre se pénètre facilement des enseignements, les traitent comme leur propre progéniture et leur impriment leurs propres mœurs. Ce n'est pas qu'ils condamnent en principe le mariage et la procréation, mais ils redoutent le dévergondage des femmes et sont persuadés qu'aucune d'elles ne garde sa foi à un seul homme.

3. Contempteurs de la richesse, ils pratiquent entre eux un merveilleux esprit de communauté. Personne chez eux qui surpasse les autres par la fortune car leur loi prescrit à ceux qui adhèrent à leur secte de faire abandon de leurs biens à la corporation, en sorte qu'on ne rencontre nulle part chez eut ni la détresse de la pauvreté ni la vanité de la richesse, mais la mise en commun des biens de chacun donne à tous, comme s'ils étaient frères, un patrimoine unique. Ils considèrent l'huile comme une souillure, et si l'un d'eux a dû malgré lui se laisser oindre, il s'essuie le corps car ils prisent fort d'avoir la peau rude et sèche et d'être toujours vêtus de blancs (1). Ils ont, pour veiller aux intérêts communs, des administrateurs élus, à qui le suffrage de tous désigne leurs services particuliers.

4. Ils ne forment pas une ville unique, mais vivent dispersés en grand nombre dans toutes les villes. Quand des frères arrivent d'une localité dans une autre, la communauté met tous ses biens à leur disposition, comme s'ils leur appartenaient, ils fréquentent chez des gens qu'ils n'ont jamais vus comme chez d'intimes amis. Aussi, dans leurs voyages n'emportent-ils rien avec eux, si ce n'est des armes à cause des brigands. Dans chaque ville est délégué un commissaire spécialement chargé de ces hôtes de la communauté, il leur fournit des vêtements et des vivres. Leur habillement et leur tenue ressemblent à ceux des enfants élevés sous la férule d'un maître. Ils ne changent ni de robe ni de souliers avant que les leurs ne soient complètement déchirés ou usés par le temps. Entre eux rien ne se vend ni ne s'achète : chacun donne à l'autre sur ses provisions le nécessaire et reçoit en retour ce dont il a besoin mais, même sans réciprocité, il leur est permis de se faire donner de quoi vivre par l'un quelconque de leurs frères.

5. Leur piété envers la divinité prend des formes particulières. Avant le levé du soleil, ils ne prononcent pas un mot profane, ils adressent à cet astre des prières traditionnelles, comme s'ils le suppliaient de paraître (2). Ensuite, leurs préposés envoient chacun exercer le métier qu'il connaît, et jusqu'à la cinquième heure ils travaillent de toutes leurs forces

(1). Comme les prêtres juifs. Beaucoup de coutumes esséniennes s'expliquent par l'idée d'un sacerdoce général.
(2). Il ne faudrait pas conclure de là que les Esséniens « adoraient » le soleil, mais qu'ils le considéraient comme le représentant, l'émanation de la splendeur divin : c'est cette conception (peu juive) qui explique aussi l'usage rapporté plus loin en VIII, 9.

puis ils se réunissent de nouveau dans un même lieu, ceignent leurs reins d'une bande de lin et se lavent tout le corps d'eau froide. Après cette purification, ils s'assemblent dans une salle particulière où nul profane ne doit pénétrer ; eux-mêmes n'entrent dans ce réfectoire que purs, comme dans une enceinte sacrée. Ils prennent place sans tumulte, puis le boulanger sert à chaque convive un pain, le cuisinier place devant lui un plat contenant un seul mets (1). Le prêtre prononce une prière avant le repas, et nul n'y peut goûter que la prière ne soit dite. Après le repas, il prie derechef , tous, au commencement et à la fin, rendent grâce à Dieu, dispensateur de la nourriture qui fait vivre. Ensuite, dépouillant leurs vêtements de repas comme des robes sacrées, ils retournent à leurs travaux jusqu'au soir. Alors, revenus au logis commun, ils soupent de la même manière, cette fois avec leurs hôtes s'il s'en trouve de passage chez eux. Ni cri, ni tumulte ne souille la maison : chacun reçoit la parole à son tour. Pour les gens qui passent, ce silence à l'intérieur du logis apparaît comme la célébration d'un mystère redoutable mais la cause en est simplement dans leur invariable sobriété, dans leur habitude de mesurer à chacun la nourriture et la boisson nécessaires pour le rassasier, sans plus.

(1). D'après "Ant ., XVIII, 22", ce boulanger et ce cuisinier auraient qualité de prêtres. C'est à tort que saint Jérôme ( Adv. Jovinian , II, 14) attribue aux Esséniens l'abstention du vin et de la viande : le contraire résulte de ce qui est dit en dessous.

6. Tous leurs actes en général s'exécutent sur l'ordre de leurs préposés, mais il y a deux vertus dont la pratique ne dépend que d'eux-mêmes : l'assistance d'autrui et la pitié. Il leur est permis, en effet, de secourir, sans autre formalité, ceux qui en sont dignes et qui les en prient, comme aussi de donner des vivres aux nécessiteux. Cependant, ils n'ont pas le droit de faire des dons à leurs proches sans l'autorisation des préposés. Ils savent gouverner leur colère avec justice, modérer leurs passions, garder leur foi, maintenir la paix. Toute parole prononcée par eux est plus forte qu'un serment, mais ils s'abstiennent du serment même, qu'ils jugent pire que le parjure, car, disent-ils, celui dont la parole ne trouve pas créance sans qu'il invoque Dieu se condamne par là même (1). Ils s'appliquent merveilleusement à la lecture des anciens ouvrages, choisissant surtout ceux qui peuvent servir au bien de l'âme et du corps. C'est là qu'ils cherchent, pour guérir les maladies, la connaissance des racines salutaires, et des vertus des pierres.

(1). Hérode lui-même s'était incliné devant la répugnance des Esséniens pour le serment ; cf. "Ant., XV. 371". Mais cette règle subissait une exception lors de l'entrée dans la confrérie.

7. Ceux qui désirent entrer dans cette secte n'en obtiennent pas aussitôt l'accès. Le candidat fait un stage extérieur d'une année, pendant laquelle il est astreint au genre de vie des Esséniens ; on lui donne une hachette, la ceinture dont j'ai déjà parlé et le vêtement blanc. Quand il a fourni pendant le temps prescrit la preuve de sa tempérance, il est associé encore plus étroitement au régime des confrères : il participe aux lustrations du bain de purification, mais il n'est pas encore admis aux repas en commun. Car après qu'il a montré son empire sur ses sens, il faut encore deux ans pour éprouver son caractère. Si l'épreuve est manifestement satisfaisante, il est alors admis dans la communauté. Mais avant de toucher à la nourriture commune, il s'engage envers ses frères, par de redoutables serments, d'abord à vénérer la divinité, ensuite à observer la justice envers les hommes, à ne faire tort à personne ni spontanément ni par ordre,à toujours détester les injustes et venir au secours des justes ; à garder sa foi envers tous, particulièrement envers les autorités (1), car c'est toujours par la volonté de Dieu que le pouvoir échoit à un homme. Il jure que si lui-même exerce le pouvoir il ne souillera jamais sa magistrature par une allure insolente ni ne cherchera à éclipser ses subordonnés par le faste de son costume ou de sa parure ; il jure de toujours aimer la vérité et de confondre les menteurs ; de garder ses mains pures de larcin, son âme pure de gains iniques ; de ne rien tenir caché aux membres de la secte et de ne rien dévoiler aux profanes sur leur compte, dût-on le torturer jusqu'à la mort. Il jure encore de transmettre les règles de la secte exactement comme il les a reçues, de s'abstenir du brigandage et de conserver avec le même respect les livres de la secte et les noms des anges. Tels sont les serments par lesquels les Esséniens enchaînent les néophytes.

(1). Non pas les préposés de la secte, mais les autorités constituées en général. Cf. "Ant ., XV. 374", où l'Essénien Manahem dit à Hérode : tu règneras, car Dieu t'en a jugé digne .

8. Quelqu'un d'entre eux est-il pris sur le fait commettant un délit grave, ils le chassent de la communauté. Souvent l'expulsé trouve une mort misérable car, lié par ses serments et ses habitudes, il ne peut toucher aux aliments des profanes (1), réduit à se nourrir d'herbes, il meurt le corps épuisé de faim. Aussi ont-ils souvent repris par pitié ces malheureux au moment où ils allaient rendre le dernier soupir, considérant comme suffisante pour leur péché cette torture poussée jusqu'à la mort.

(1). D'où l'on doit conclure que la préparation des mets décrits plus haut était soumise à des prescriptions rituelles encore plus sévères que celles de la nourriture kascher ordinaire.

9. Ils dispensent la justice avec beaucoup de rigueur et d'impartialité. Ils se rassemblent, pour juger, au nombre de cent au moins, et la sentence rendue est immuable. Après le nom de Dieu, celui du législateur (1) est chez eux l'objet d'une vénération profonde ; quiconque l'a blasphémé est puni de mort. Ils regardent comme louable de suivre l'autorité de l'âge et du nombre ; dix Esséniens siègent-ils ensemble, nul ne pourra parler si les neuf autres s'y opposent. Ils évitent de cracher en avant d'eux ou à leur droite, et observent plus rigoureusement que les autres Juifs le repos du sabbat car ils ne se contentent pas de préparer la veille leur nourriture pour n'avoir pas à allumer de feu ce jour-là : ils n'osent ni déplacer aucun ustensile ni même satisfaire leurs besoins naturels. Les autres jours, ils creusent à cet effet une fosse de la profondeur d'un pied à l'aide d'un hoyau -car telle est la forme de cette petite hache que reçoivent les néophytes - et l'abritent de leur manteau pour ne pas souiller les rayons de Dieu ; c'est là qu'ils s'accroupissent, puis ils rejettent dans la fosse la terre qu'ils en ont tirée. Ils choisissent pour cela les endroits les plus solitaires et, bien qu'il s'agisse là d'une évacuation, ils ont l'habitude de se laver ensuite comme pour se purifier d'une souillure.

(1). Moise.

10. Ils se divisent en quatre classes suivant l'ancienneté de leur admission aux pratiques (1) ; les plus jeunes sont réputés tellement inférieurs à leurs aînés que si un ancien vient à toucher un nouveau il doit se purifier comme après le contact d'un étranger. Ils atteignent un âge avancé, la plupart même passent cent ans, et ils doivent cette longévité, suivant moi, à la simplicité et à la régularité de leur vie. Ils méprisent les dangers, triomphent de la douleur par la hauteur de leur âme et considèrent la mort, si elle se présente avec gloire, comme préférable à une vie immortelle. La guerre des Romains a éprouvé leur force de caractère en toutes circonstances : les membres roués, tordus, brûlés, brisés, soumis à tous les instruments de torture afin de leur arracher un mot de blasphème contre le législateur ou leur faire manger des mets défendus, on n'a pu les contraindre ni à l'un, ni à l'autre, ni même à flatter leurs tourmenteurs ou à verser des larmes. Souriant au milieu des supplices et raillant leurs bourreaux, ils rendaient l'âme avec joie, comme s'ils devaient la reprendre bientôt.

(1). Ces quatre classes seraient, selon Schürer, les enfants (supra, § 120), les deux degrés de noviciat et les adeptes proprement dits. Cela est fort douteux.

11. En effet, c'est une croyance bien affermie chez eux que le corps est corruptible et la matière qui le compose inconsistante, mais que l'âme est immortelle et impérissable, qu'elle habitait l'éther le plus subtil, qu'attirée dans le corps comme dans une prison, elle s'unit à lui par une sorte de charme naturel, que cette âme une fois détachée des liens de la chair, débarrassée pour ainsi dire d'un long esclavage, prend son vol joyeux vers les hauteurs. D'accord avec les fils des Grecs, ils prétendent qu'aux âmes pures seules est réservé un séjour au delà de l'Océan, un lieu que n'importunent ni les pluies, ni les neiges, ni les chaleurs excessives, mais que le doux zéphyr, soufflant de l'Océan, vient toujours rafraîchir ; les âmes impures, au contraire, ils les relèguent dans un abîme ténébreux et agité par les tempêtes, foisonnant d'éternelles souffrances. C'est dans la même pensée, ce me semble, que les Grecs consacrent à leurs vaillants, à ceux qu'ils appellent héros et demi-dieux, les îles des bienheureux, aux âmes des méchants, l'Hadès, la région de l'impiété, ou, d'après leurs légendes, les Sisyphe, les Tantale, les Ixion et les Tityos sont au supplice : croyance où l'on retrouve d'abord l'idée de l'immortalité des âmes, ensuite la préoccupation d'exhorter à la vertu et de détourner du vice car les bons, pendant la vie, deviendront meilleurs par l'espérance des honneurs qu'ils obtiendront après leur mort, et les méchants mettront un frein à leurs passions dans la crainte que, même s'ils échappent de leur vivant au châtiment, ils ne subissent, après leur dissolution, un châtiment éternel. Tels sont les enseignements religieux des Esséniens, appât irrésistible pour ceux qui ont une fois goûté à leur sagesse (1).

(1). On a souvent contesté la véracité de ce tableau des croyances esséniennes. Zeller et d'autres, qui l'admettent, reconnaissent dans cette doctrine un reflet du dualisme des Pythagoriciens et peut-être des Perses.

12. Il y en a même parmi eux qui se font fort de prévoir l'avenir à force de s'exercer par l'étude des livres sacrés, les purifications variées et les paroles des prophètes et il est rare qu'ils se trompent dans leurs prédictions (1). 

(1). Josèphe lui-même cite trois exemples de prédictions esséniennes réalisées : Judas ( Guerre , I, III, 5), Simon (II, VII, 3), Manahem ( Ant ., XV, 372 suiv.).

13. Il existe encore une autre classe d'Esséniens, qui s'accordent avec les autres pour le régime, les coutumes et les lois, mais qui s'en séparent sur la question du mariage (1). Ils pensent que renoncer au mariage c'est vraiment retrancher la partie de la vie la plus importante, à savoir la propagation de l'espèce ; chose d'autant plus grave que le genre humain disparaîtrait en très peu de temps si tous adoptaient cette opinion. Ils prennent donc leurs femmes à l'essai, et après que trois époques successives ont montré leur aptitude à concevoir, ils les épousent définitivement . Dès qu'elles sont enceintes, ils n'ont pas commerce avec elles, montrant ainsi qu'ils se marient non pour le plaisir, mais pour procréer des enfants. Les femmes usent d'ablutions en s'enveloppant de linges comme les hommes d'une ceinture. Tels sont les usages de cette classe d'Esséniens.

(1). Philon ne connaît pas cette variété d'Esséniens.

14. Des deux sectes plus anciennes, les Pharisiens, considérés comme les interprètes exacts des lois et comme les créateurs de la première école, rattachent tout au destin et à Dieu. Ils pensent que la faculté d'agir bien ou mal dépend pour la plus grande part de l'homme lui-même, mais qu'il faut que le destin (1) coopère pour chaque acte particulier que toute âme est impérissable, que celles des bons seules passent dans un autre corps, que celles des mauvais subissent un châtiment éternel. Quant à la seconde secte, celle des Sadducéens, ils suppriment absolument le destin et prétendent que Dieu ne peut ni faire, ni prévoir le mal ; ils disent que l'homme a le libre choix du bien et du mal et que chacun, suivant sa volonté, se porte d'un côté ou de l'autre. Ils nient la persistance de l'âme après la mort, les châtiments et les récompenses de l'autre monde. Les Pharisiens se montrent très dévoués les uns aux autres et cherchent à rester en communion avec la nation entière. Les Sadducéens, au contraire, sont, même entre eux, peu accueillants, et aussi rudes dans leurs relations avec leurs compatriotes qu'avec les étrangers. Voilà ce que j'avais à dire sur les sectes philosophiques des Juifs.

(1). Entendez : la Providence (Josèphe parle ad usum gentilium ).

IX

1. Testament de Salomé. Fondations d'Antipas et de Philippe. 2-4. Pilate procurateur. Affaires des enseignes et de l'aqueduc. 5. Agrippa à Rome ; il est emprisonné par Tibère. 6. Avènement de Caligula. Agrippa roi ; fin de Philippe et d'Antipas.

1. Quand l'ethnarchie d'Archélaüs eut été réduite en province, les autres princes, Philippe et Hérode, surnommé Antipas, continuèrent à gouverner leurs tétrarchies respectives ; quant à Salomé, en mourant (1) elle légua à Julie, femme d'Auguste, sa toparchie, avec Jamnia et les bois de palmiers de Phasaélis. Quand l'empire des Romains passa à Tibère, fils de Julie, après la mort d'Auguste, qui avait dirigé les affaires pendant cinquante sept ans, six mois et deux jours, Hérode (Antipas) et Philippe, maintenus dans leurs tétrarchies, fondèrent, celui-ci, près des sources du Jourdain, dans le district de Panéas, la ville de Césarée et, dans la Gaulanitide inférieure celle de Julias ; Hérode, en Galilée Tibériade et, dans la Pérée, une cité qui prit aussi le nom de Julie .

(1). D'après" Ant ., XVIII, 31", Salomé mourut sous le procurateur Ambivius (10-13 ap. J. C.). Aux localités léguées par elle à Livie ce texte ajoute la ville d'Archélaïs.

2. Pilate, que Tibère envoya comme procurateur en Judée, introduisit nuitamment à Jérusalem, couvertes d'un voile, les effigies de César, qu'on nomme enseignes (1). Le jour venu, ce spectacle excita parmi les Juifs un grand tumulte : les habitants présents furent frappés de stupeur, voyant là une violation de leurs lois, qui ne permettent d'élever aucune image dans leur ville ; l'indignation des gens de la ville se communiqua au peuple de la campagne, qui accourut de toutes parts. Les Juifs s'ameutèrent autour de Pilate, à Césarée, pour le supplier de retirer les enseignes de Jérusalem et de maintenir les lois de leurs ancêtres. Comme Pilate refusait, ils se couchèrent autour de sa maison et y restèrent prosternés, sans mouvement, pendant cinq jours entiers et cinq nuits.

(1). Expression impropre. "Ant., XVIII, 55", dit plus exactement : les bustes de César, plantés sur les enseignes.

3. Le jour qui suivit, Pilate s'assit sur son tribunal dans le grand stade et convoqua le peuple sous prétexte de lui répondre, là, il donna aux soldais en armes le signal convenu de cerner les Juifs. Quand ils virent la troupe massée autour d'eux sur trois rangs, les Juifs restèrent muets devant ce spectacle imprévu. Pilate. après avoir déclaré qu'il les ferait égorger s'ils ne recevaient pas les images de César, fit signe aux soldats de tirer leurs épées. Mais les Juifs, comme d'un commun accord, se jetèrent à terre en rangs pressés et tendirent le cou, se déclarant prêts à mourir plutôt que de violer la loi. Frappé d'étonnement devant un zèle religieux aussi ardent. Pilate donna l'ordre de retirer aussitôt les enseignes de Jérusalem.
4. Un peu plus tard il souleva une nouvelle émeute en épuisant, pour la construction d'un aqueduc, le trésor sacré qu'on appelle Korbonas (1) l'eau fut amenée d'une distance de 400 stades. A cette nouvelle, le peuple s'indigna: il se répandit en vociférant autour du tribunal de Pilate, qui se trouvait alors à Jérusalem. Celui-ci, prévoyant la sédition, avait pris soin de mêler à la multitude une troupe de soldats armés, mais vêtus d'habits civils, et, tout en leur défendant de faire usage du glaive, leur ordonna de frapper les manifestants avec des gourdins. Du haut de son tribunal il donna un signe convenu. Les Juifs périrent en grand nombre, les uns sous les coups, d'autres en s'écrasant mutuellement dans la fuite. La multitude, stupéfiée par ce massacre, retomba dans le silence.

(1). Ce passage est avec Matthieu XXVII, 6, le seul texte où le Trésor du Temple soit désigné sous le nom de Korbonas (du mot korban = tabou , consacré).

5. Sur ces entrefaites. Agrippa, fils de cet Aristobule que son père Hérode avait mis à mort, se rendit auprès de Tibère pour accuser le tétrarque Hérode Antipas. L'empereur n'ayant pas accueilli l'accusation. Agrippa resta à Rome pour faire sa cour aux gens considérables et tout particulièrement à Gaius, fils de Germanicus, qui vivait encore en simple particulier. Un jour qu'il le recevait à souper, Agrippa, après force compliments de toute espèce, leva les bras au ciel et exprima publiquement le vœu de voir bientôt Gaius maître du monde, par le décès de Tibère. Un des domestiques d'Agrippa rapporta ce mot à Tibère, l'empereur, plein de colère, fil enfermer Agrippa dans une prison, où il le garda avec rigueur pendant six mois jusqu'à sa propre mort, qui survint après un règne de vingt-deux ans, six mois et trois jours.

6. Gaius, proclamé César, délivra Agrippa et lui donna, avec le titre de roi, la tétrarchie de Philippe, qui venait de mourir . Quand il eut pris possession de son royaume, Agrippa excita la jalousie et l'ambition du tétrarque Hérode. C'était surtout Hérodias, femme de ce tétrarque, qui poussait celui-ci à espérer la royauté ; elle lui reprochait sa mollesse et prétendait que son refus d'aller trouver César empêchait son avancement. Puisque César avait fait un roi d'Agrippa, qui était un simple particulier, hésiterait-il à donner le même titre à un tétrarque ? Cédant à ces sollicitations, Hérode se rendit auprès de Gaius, qui le punit de sa cupidité en l'exilant en Espagne car Agrippa l'avait suivi (1) pour l'accuser. Gaius joignit encore à la tétrarchie d'Agrippa celle de son rival. Hérode mourut en Espagne, où sa femme avait partagé son exil.

(1). D'après "Ant ., 247 suiv.", Agrippa ne vint pas lui-même, mais envoya son affranchi Fortunatus.

X

1. Caligula ordonne d'ériger sa statue dans le Temple. 2 Digression sur Ptolémaïs et ses sables vitrifiables. 3-5. Pétrone et les Juifs. La morts de Caligula sauve le Temple.

1. Rien n'égala l'insolence avec laquelle l'empereur Gaius défia la fortune : il voulut se faire passer pour un dieu et être salué de ce nom, il amputa sa patrie en mettant à mort les plus nobles citoyens. Son impiété s'étendit jusqu'en Judée. En effet, il envoya Pétrone avec une armée à Jérusalem pour installer dans le Temple des statues faites à son image : il lui ordonna, si les Juifs ne consentaient pas à les recevoir, de mettre à mort les mutins et de réduire en esclavage tout le reste de la nation. Mais Dieu veilla à ce que de pareils ordres ne reçussent pas leur exécution. Pétrone, parti d'Antioche, entra en Judée avec trois légions (1) et de nombreux contingents alliés de Syrie. Parmi les Juifs, les uns révoquaient en doute les bruits de guerre, et ceux qui y croyaient ne percevaient aucun moyen de défense ; bientôt la terreur se répandit dans toute la multitude, l'armée étant déjà, arrivée à Ptolémaïs.

(1). Deux seulement d'après "Ant ., 262" (et Philon, Legat. ad Caium , 30).

2. Ptolémaïs est une ville de Galilée, bâtie sur le littoral, au seuil de la Grande plaine. Son territoire est ceint de montagnes : au levant, à 60 stades, celles de Galilée ; au midi, le Carmel, éloigné de 120 stades ; au nord, la chaîne la plus élevée, que les habitants du pays appellent l'Echelle des Tyriens, à une distance de 100 stades. A 2 stades environ de Ptolémaïs coule le fleuve Bélæos (1), très peu considérable ; sur ses rives se dresse le tombeau de Memnon, et à côté se trouve un emplacement de cent coudées qui offre un spectacle merveilleux. C'est un terrain, d'une forme circulaire et creuse, qui produit un sable vitrifié. De nombreux bâtiments abordent à ce rivage et vident la fosse de sable : aussitôt, elle se comble de nouveau, sous le souffle des vents qui y accumulent comme de concert le sable brut amené du dehors, que la vertu de cette mine a bientôt fait de transformer entièrement en substance vitreuse. Mais ce qui me paraît être plus étonnant encore, c'est que le verre en excès qui déborde de cette cavité redevient un pur sable comme auparavant. Telles sont les curieuses propriétés de ce site.

(1). Bélus chez Pline, XXXVI, 190 et Tacite, Hist ., V, 7. Aujourd'hui Nahr Naaman. L'emplacement hyalogène aurait d'après Pline 500 pas (de longueur ?). - Toute cette digression sur Ptolémaïs et ses curiosités manque dans les "Antiquités" .

3. Les Juifs, rassemblés avec leurs femmes et leurs enfants dans la plaine de Ptolémats, imploraient Pétrone d'abord pour les lois de leurs pères, ensuite pour eux-mêmes. Touché par cette multitude et ces prières, ce général laissa à Ptolémaïs les statues et les troupes et passa en Galilée où il convoqua à Tibériade le peuple et tous les notables, là, il exposa la puissance des Romains et les menaces de l'empereur et montra ensuite aux Juifs la témérité de leur requête : toutes les natious soumises avaient érigé dans chacune de leurs villes des statues à César parmi celles des autres dieux; si donc, seuls de tous, ils prétendaient rejeter cet usage, c'était presque une défection, et en tout cas un outrage.

4. Comme les Juifs alléguaient leur loi et la coutume de leurs ancêtres, qui leur interdisaient absolument de placer l'image de Dieu, et à plus forte raison celle d'un homme, non seulement dans le Temple, mais encore dans un endroit profane, quoiqu'il fut, de leur pays. Pétrone répondit : " Mais moi aussi, il faut que je maintienne la loi de mon maître ; si je la transgresse et que je vous épargne, je serai condamné avec justice. Celui qui vous fera la guerre, c'est celui qui m'envoie, et non moi-même car aussi bien que vous je suis son sujet." A ces mots la multitude s'écria qu'elle était prête à tout souffrir pour la loi. Alors Pétrone, leur imposant silence : " Vous ferez donc, dit-il, la guerre à César?" Les Juifs répondirent que deux fois par jour ils offraient des sacrifices en l'honneur de César et du peuple romain mais que, s'il voulait dresser les statues, il lui faudrait d'abord immoler la nation juive tout entière, ils s'offrirent eux-mêmes au sacrifice, avec leurs femmes et leurs enfants. Ces paroles remplissent Pétrone d'étonnement et de pitié devant l'incomparable piété de ces hommes et leur ferme résignation à la mort. Cette fois encore on se sépara sans avoir rien décidé.

5. Les jours suivants, il réunit les notables en grand nombre dans des conférences particulières et rassembla publiquement la multitude ; il recourut tour à tour aux exhortations, aux conseils, le plus souvent aux menaces, insistant sur la puissance des Romains, l'indignation de Gaius et la nécessité où les circonstances le réduisaient lui-même. Comme il voyait que les Juifs ne cédaient à aucun de ces moyens et que la campagne risquait de ne pas être ensemencée, car au moment des semailles le peuple passa auprès de lui cinquante jours dans l'inaction, il finit parles convoquer et leur dit : « C'est donc plutôt à moi de courir le danger. Ou bien, avec l'aide de Dieu, je persuaderai César et j'aurai le bonheur de me sauver avec vous, ou bien, si sa colère se déchaîne, je suis prêt à donner ma vie pour un peuple si nombreux ». Cela dit. il congédia le peuple qui le comblait de bénédictions et, ramassant ses troupes, passa de Ptolémaïs à Antioche. De cette dernière ville il se hâta de mander à César son expédition en Judée et tes supplications du peuple, ajoutant que, à moins que l'empereur ne voulut détruire le pays en même temps que les habitants, il devait respecter leur loi et révoquer l'ordre donné. A ces lettres Gaius répondit sans douceur, menaçant de mort Pétrone pour avoir mis trop de lenteur à exécuter ses ordres. Mais il arriva que les porteurs de ce message furent pendant trois mois ballottés en mer par la tempête, tandis que d'autres messagers, qui apportaient la nouvelle de la mort de Gaius, eurent une heureuse traversée. Aussi Pétrone reçut-il cette dernière nouvelle vingt-sept jours avant les lettres qui le menaçaient.

XI

1-4. Rôle important d'Agrippa dans l'avènement de Claude. 5. Agrippa roi de Judée, Hérode roi de Chalcis. 6. Règne et mort d'Agrippa. La Judée soumise de nouveau aux procurateurs. Mort d'Hérode de Chalcis.

1. Quand Gaius, après un règne de trois ans et huit mois, eut été assassiné, les troupes de Rome portèrent de force Claude à l'empire mais le Sénat, sur la motion des consuls Sentius Saturninus et Pomponius Secundus, chargea les trois cohortes (1) qui lui étaient restées fidèles de garder la ville, puis s'assembla au Capitole et, alléguant la cruauté de Gaius, décréta la guerre contre Claude : il voulait donner à, l'empire une constitution aristocratique, comme celle d'autrefois, ou choisir par voie de suffrage un chef digne de commander.

(1). Quatre d'après nt ., XIX. 188". Il s'agit des cohortes urbaines.

2. Agrippa se trouvait alors à Rome ; le hasard voulut qu'il fût mandé et appelé en consultation à la fois par le Sénat et par Claude, qui l'invita dans son camp ; les deux partis sollicitaient son aide dans ce besoin pressant. Agrippa, quand il vit celui qui par sa puissance était déjà César, passa au parti de Claude. Celui-ci le chargea alors d'aller exposer au Sénat ses sentiments : d'abord, c'est malgré lui que les soldats l'ont enlevé mais il n'a cru ni juste de trahir leur zèle, ni prudent de trahir sa propre fortune (1), car on est en danger par le seul fait d'être proclamé empereur. D'ailleurs, il gouvernera l'empire comme un bon président et non comme un tyran, l'honneur du titre suffit à son ambition. et, pour chaque affaire, il consultera le peuple entier. Quand même il n'eût pas été d'un naturel modéré, la mort de Gaius était pour lui une suffisante leçon de sagesse.

(1). Texte corrompu.

3. Quand Agrippa eut délivré ce message, le Sénat répondit que, confiant dans la force de l'armée et la sagesse de ses propres conseils, il ne se résignerait pas à un esclavage volontaire. Dès que Claude connut cette réponse des sénateurs, il renvoya encore Agrippa pour leur dire qu'il ne consentirait pas à trahir ceux qui lui avaient juré fidélité ; il combattrait donc, malgré lui, ceux que pour rien au monde il n'aurait voulu avoir pour ennemis. Toutefois, il fallait, disait-il, désigner pour champ clos un endroit hors de ville, car il serait criminel que leur funeste entêtement souillât les sanctuaires de la patrie du sang de ses enfants. Agrippa reçut et transmit ce message.

4. Sur ces entrefaites, un des soldats qui avaient suivi le parti du Sénat, tirant son glaive : « Camarades, s'écria-t-il, quelle folie nous pousse à vouloir tuer nos frères et à nous ruer contre nos propres parents, qui accompagnent Claude, quand nous avons un empereur exempt de tout reproche, quand tant de liens nous unissent à ceux que nous allons attaquer les armes à la main ? » Cela dit, il se précipite au milieu de la curie, entraînant avec lui tous ses compagnons d'armes. En présence de cette désertion, les nobles furent d'abord saisis d'effroi, puis, n'apercevant aucun moyen de salut, ils suivirent les soldats et se rendirent en hâte auprès de Claude. Au pied des murailles, ils virent arriver contre eux, l'épée nue, les plus ardents courtisans de la fortune, et leurs premiers rangs auraient été décimés avant que Claude eût rien su de la fureur des soldats si Agrippa, accourant auprès du prince, ne lui avait montré le péril de la situation : il devait arrêter l'élan de ces furieux contre les sénateurs, sans quoi il se priverait de ceux qui font la splendeur de la souveraineté et ne serait plus que le roi d'une solitude.

5. Sitôt informé, Claude arrêta l'impétuosité des soldats, reçut les sénateurs dans son camp et, après leur avoir fait bon accueil, sortit aussitôt avec eux pour offrir à Dieu un sacrifice de joyeux avènement. Il s'empressa de donner à Agrippa tout le royaume qu'avait possédé son aïeul, en y joignant, hors des frontières, la Trachonitide et l'Auranitide, dont Auguste avait fait présent à Hérode, en outre un autre territoire dit « royaume de Lysanias ». Il fit connaître cette donation au peuple par un édit et ordonna aux magistrats de la faire graver sur des tables d'airain qu'on plaça au Capitole. Il donna aussi à Hérode, à la fois frère d'Agrippa et gendre de ce prince par son mariage avec Bérénice, le royaume de Chalcis.

(1). Cet Hérode reçut en effet le titre de roi et le rang prétorien (Dion, LX, 8). Bérénice était sa seconde femme ; en premières noces il avait épouse Mariamme, fille de Joseph II (neveu d'Hérode le Grand) et d'Olympias, fille d'Hérode le Grand ( "Ant ., XVIII, 134").

6. Maître de domaines considérables Agrippa vit promptement affluer l'argent dans ses coffres mais il ne devait pas profiter longtemps de ces richesses. Il avait commencé à entourer Jérusalem d'une muraille si forte que, s'il eût pu l'achever, les Romains plus tard en auraient en vain entrepris le siège. Mais avant que l'ouvrage eût atteint la hauteur projetée, il mourut à Césarée (1), après un règne de trois ans, auquel il faut ajouter ses trois ans de tétrarque. Il laissa trois filles nées de Cypros  : Bérénice, Mariamme et Drusilla, et un fils, issu de la même femme, Agrippa. Comme celui-ci était en bas âge , Claude réduisit de nouveau les royaumes en province et y envoya en qualité de procurateurs Cuspius Fadus, puis Tibère Alexandre, qui ne portèrent aucune atteinte aux coutumes du pays et y maintinrent la paix. Ensuite mourut Hérode, roi de Chalcis ; il laissait, de son mariage avec sa nièce Bérénice, deux fils, Bérénicien et Hyrcan, et, de sa première femme, Mariamme, un fils, Aristobule. Un troisième frère, Aristobule, était mort dans une condition privée, laissant une fille, Jotapé. Ces trois princes avaient pour père, comme je l'ai dit précédemment, Aristobule fils d'Hérode ; Aristobule et Alexandre étaient nés du mariage d'Hérode avec Mariamme, et leur père les mit à mort. Quant à la postérité d'Alexandre elle régna dans la grande Arménie.

(1). Au commencement de l'an 44. - En réalité, si Agrippa n'acheva pas la muraille projetée, c'est qu'il en fut empêché par Marsus, gouverneur de Syrie (" Ant ., XIX, 327").

XII

1. Agrippa roi de Chalcis. Cumanus procurateur de Judée. Sédition de la Pâque à Jérusalem. 2. Affaire de la profanation de l'Écriture. 3-7. Bataille entre Juifs et Samaritains. Claude donne gain de cause aux Juifs. Félix procurateur. Agrippa roi de Batanée, etc. Mort de Claude.

1. Après la mort d'Hérode, souverain de Chalcis, Claude donna son royaume à son neveu Agrippa, fils d'Agrippa. Le reste de la province passa, après Tibère Alexandre, sous l'administration de Cumanus. Sous ce procurateur des troubles éclatèrent, et les tueries de Juifs recommencèrent de plus belle. Le peuple, en effet, s'était porté en foule à Jérusalem pour la fête des azymes, et la cohorte romaine avait pris position sur le toit du portique du temple, car il est d'usage que la troupe en armes surveille toujours les fêtes, pour parer aux désordres qui peuvent résulter d'une telle agglomération de peuple. Alors un des soldats, relevant sa robe, se baissa dans une attitude indécente, de manière à tourner son siège vers les Juifs, et fit entendre un bruit qui s'accordait avec le geste (1). Ce spectacle indigna la multitude ; elle demanda à grands cris que Cumanus punit le soldat. Quelques jeunes gens qui avaient la tête plus chaude et quelques factieux de la plèbe engagèrent le combat ; saisissant des pierres, ils en lapidèrent les troupes. Cumanus, craignant une attaque de tout le peuple contre lui-même, manda un renfort de fantassins. Quand ceux-ci se répandirent dans les portiques, une irrésistible panique s'empara des Juifs qui, fuyant hors du Temple, cherchèrent un refuge dans la ville. Une ruée si violente se produisit vers les portes que les gens se foulèrent aux pieds et s'écrasèrent les uns les autres ; il en périt plus de trente mille, et la fête se tourna en tourna en deuil pour la nation entière, en gémissements pour toutes les familles.

(1). Cf. Horace, Serm . I, 9, 69 : hodie tricesima sabbata: vin tu Curtis Iudaeis oppedere? (Note de R. Harmand).

2 . A ce malheur succédèrent d'autres désordres, causés par les brigands. Près de Béthoron, sur la route publique, des brigands assaillirent un certain Stéphanos, esclave de César, et s'emparèrent de son bagage. Cumanus, envoyant de tous côtés des soldats, se fit amener les habitants (1) des bourgs voisins, enchaînés, et leur reprocha de n'avoir pas poursuivi et arrêté les brigands. A cette occasion un soldat, trouvant un exemplaire de la loi sacrée dans un village, déchira le volume et le jeta au feu (2). Là-dessus les Juifs s'émurent comme si toute la contrée avait été livrée aux flammes. Poussés par leur religion comme par un ressort, ils coururent tous, dès la première nouvelle, à Césarée, auprès de Cumanus, le conjurant de ne pas laisser impunie une aussi grave offense envers Dieu et leur loi. Le procurateur, voyant que le peuple ne se calmerait pas s'il n'obtenait satisfaction, ordonna d'amener le soldat et le fit conduire à la mort, entre les rangs de ses accusateurs : sur quoi, les Juifs se retirèrent.

(1). Il semble qu'il manque ici un mot correspondant aux notables des Ant ., 114.
(2). Ce dernier trait manque dans le récit des Antiquités.

3. Puis ce fut au tour des Galiléens et des Samaritains d'en venir aux mains. Au bourg de Ghéma , situé dans la Grande plaine du pays de Samarie, un Galiléen, mêlé aux nombreux Juifs qui se rendaient à la fête, fut tué. Là-dessus une foule considérable accourut de Galilée pour livrer bataille aux Samaritains ; les notables du pays vinrent trouver Cumanus et le supplièrent, s'il voulait prévenir un malheur irréparable, de se rendre en Galilée pour punir les auteurs du meurtre : seul moyen. disaient-ils, de disperser la multitude avant qu'on en vînt aux coups. Mais Cumanus, ajournant leur requête à la suite des affaires en cours (1), renvoya les suppliants sans aucune satisfaction.

(1). "Ant ., 119", dit formellement qu'il avait été acheté par les Samaritains.

4. Quand la nouvelle du meurtre parvint à Jérusalem, elle souleva la plèbe. Abandonnant la fête, les Juifs se précipitèrent vers Samarie, sans généraux, sans écouter aucun des magistrats qui essayaient de les retenir. Les brigands et les factieux avaient pour chefs Eléazar, fils de Dinæos, et Alexandre (1), qui, attaquant les cantons limitrophes du district d'Acrabatène, massacrèrent les habitants sans distinction d'âge et incendièrent les bourgades.

(1). Ce dernier nom est omis dans "Ant ., 121".

5. Alors Cumanus, tirant de Césarée une aile de cavalerie dite « des Sébasténiens (1)  », se porta au secours des populations ainsi ravagées : il fit prisonniers beaucoup de compagnons d'Eléazar et en tua un plus grand nombre. Quant au reste des émeutiers, qui se ruaient pour faire la guerre aux Samaritains, les magistrats de Jérusalem coururent à leur rencontre, revêtus du cilice, la tête couverte de cendre, les suppliant de retourner en arrière, de ne pas, en attaquant Samarie, exciter les Romains contre Jérusalem, de prendre en pitié la patrie, le Temple, leurs enfants et leurs femmes, qui, pour venger le sang d'un seul Galiléen, risquaient de périr tous. Cédant à ces sollicitations, les Juifs se dispersèrent. Mais beaucoup d'entre eux, encouragés par l'impunité, se tournèrent au métier de brigand ; dans toute la contrée ce ne furent que pillages et soulèvements, fomentés par les plus audacieux. Les notables de Samarie se rendirent alors à Tyr, auprès d'Ummidius Quadratus, gouverneur de Syrie, et le pressèrent de tirer vengeance de ces déprédations. D'autre part les notables Juifs se présentèrent également, le grand prêtre Jonathas, fils d'Ananos, à leur tète, assurant que les Samaritains avaient, par le meurtre en question, donné le signal du désordre, et que le véritable auteur de tout ce qui s'en était suivi, c'était Cumanus, pour avoir refusé de poursuivre les auteurs de l'assassinat.

(1). Et 4 cohortes ( "Ant ., 122").

6. Quadratus, pour l'heure, ajourna les deux partis, disant qu'une fois sur les lieux il examinerait l'affaire en détail ; dans la suite il passa à Césarée, où il fit mettre en croix tous les individus arrêtés par Cumanus. De là, il se rendit à Lydda, où il entendit derechef les plaintes des Samaritains. Puis il manda dix-huit Juifs, qu'il savait avoir pris part au combat, et les fit périr sous la hache ; il envoya à César, avec deux autres personnes de marque, les grands prêtres Jonathas et Ananias, Ananos, fils de ce dernier, et quelques autres notables Juifs, en même temps que les Samaritains les plus distingués. Enfin, il ordonna à Cumanus et au tribun Céler de mettre à la voile pour Rome et de rendre compte à Claude de leur conduite. Ces mesures prises, il quitta Lydda pour remonter vers Jérusalem ; comme il trouva le peuple célébrant paisiblement la fête des Azymes (1), il retourna à Antioche.

(1). Le récit des "Antiquités" ne précise pas le nom de la fête. D'après la Guerre, il faudrait donc admettre que ces troubles ont duré une année entière (Pâque 51 à Pâque 52 ?)

7. A Rome, l'empereur entendit Cumanus et les Samaritains en présence d'Agrippa, qui plaida avec ardeur la cause des Juifs, tandis que beaucoup de grands personnages soutenaient Cumanus ; l'empereur condamna les Samaritains, fit mettre à mort trois des plus puissants et exila Cumanus. Quant à Céler, il l'envoya enchaîné à Jérusalem et ordonna de le livrer aux outrages des Juifs : après l'avoir traîné autour de la ville, on devait lui trancher la tête.

8. Après ces événements, Claude envoie Félix, frère de Pallas, comme procurateur de la Judée, de Samarie, de la Galilée et de la Pérée (1): il donne à Agrippa un royaume plus considérable que Chalcis, à savoir le territoire qui avait appartenu à Philippe et qui se composait de la Trachonitide, de la Batanée et de la Gaulanitide, en y ajoutant le royaume de Lysanias et l'ancienne tétrarchie de Varus. Claude, après avoir gouverné l'empire pendant treize ans, huit mois et vingt jours, mourut en laissant Néron pour successeur : cédant aux artifices de sa femme Agrippine, il avait adopté et désigné pour héritier ce prince, bien qu'il eût lui-même de Messaline, sa première femme, un fils légitime, Britannicus, et une fille, Octavie, qu'il avait lui-même unie à Néron. Il avait encore eu de Pétina une autre fille, Antonia.

(1). Antonins Félix (Tacite, Hist ., V, 9), 52-60 ap. J.-C. D'après Tacite ( Ann ., XII, 54), il aurait déjà été procurateur de Samarie à l'époque où Cumanus l'était de Galilée.

XIII

1. Caractère de Néron. 2. Accroissement des États d'Agrippa. Félix et les brigands. 3-4. Sicaires et faux prophètes. 5. Le prophète égyptien. 6. Nouveaux brigandages. 7. Désordres à Césarée.

1. Tous les défis que Néron lança à la fortune, quand l'excès de prospérité et de richesse lui eut égaré la tête, la manière dont il fit périr son frère, sa femme et sa mère, premières victimes d'une cruauté qu'il reporta ensuite sur les plus nobles personnages, enfin la démence qui l'entraîna sur la scène et sur le théâtre, tous ces faits, devenus si rebattus, je les laisserai de côté, et jeme bornerai à raconter ce qui, de son temps, s'est passé chez les Juifs.
2. Il donna donc le royaume de la Petite Arménie à Aristobule, fils d'Hérode de Chalcis : il agrandit celui d'Agrippa le jeune de quatre villes avec leurs toparchies : Abila et Julias dans la Pérée. Tarichées et Tibériade en Galilée, il nomma Félix procurateur du reste de la Judée. Celui-ci s'empara du chef de brigands, Éléazar qui depuis vingt ans ravageait le pays, ainsi que d'un grand nombre de ses compagnons, et les envoya à Rome ; quant aux brigands qu'il fit mettre en croix et aux indigènes, convaincus de complicité, qu'il châtia, le nombre en fut infini.
3. Quand il eut ainsi purgé la contrée, une autre espèce de brigands surgit dans Jérusalem : c'étaient ceux qu'on appelait sicaires (1)parce qu'ils assassinaient en plein jour, au milieu même de la ville.

(1). Du latin sica , poignard recourbé comme le sabre perse, selon "Ant., XX, 186". Mais le mot sicarius signifiait depuis longtemps assassin (cf. la Lex Cornelia de sicariis , sous Sylla). Le mot a souvent dans la Mishna ce sens général.

Ils se mêlaient surtout à la foule dans les fêtes, cachant sous leurs vêtements de courts poignards, dont ils frappaient leurs ennemis ; puis, quand la victime était tombée, le meurtrier s'associait bruyamment à l'indignation de la foule. inspirant ainsi une confiance qui le rendait insaisissable. Ils égorgèrent d'abord le grand prêtre Jonathas, et beaucoup d'autres après lui : chaque jour amenait son meurtre. La crainte était pire encore que le mal ; chacun, comme à la guerre, attendait la mort à chaque moment. On surveillait de loin ses ennemis, on ne se fiait même pas aux amis que l'on voyait s'avancer vers soi mais on avait beau multiplier les soupçons et les défiances, le poignard faisait son oeuvre, tant les assassins étaient prompts et habiles à se cacher.

4. Il se forma encore une autre troupe de scélérats, dont les bras étaient plus purs, mais les sentiments plus impies, et qui contribuèrent autant que les assassins à ruiner la prospérité de la ville. Des individus vagabonds et fourbes, qui ne cherchaient que changements et révolutions sous le masque de l'inspiration divine, poussaient la multitude à un délire furieux et l'entraînaient au désert, où Dieu, disaient-ils, devait leur montrer les signes de la liberté prochaine (1). Comme on pouvait voir là les premiers germes d'une révolte. Félix envoya contre ces égarés des cavaliers et des fantassins pesamment armés et en tailla en pièces un très grand nombre.

(1). Il est fait allusion à ces faux prophètes, qui veulent montrer Dieu dans le désert, dans Matthieu , XXIV, 26 (ce qui précise la date de cet évangile).

5. Plus funeste encore aux Juifs fut le faux prophète égyptien. Il parut, sous ce nom, dans le pays, un charlatan qui s'attribuait l'autorité d'un prophète et qui sut rassembler autour de lui trente mille dupes (1). Il les amena du désert, par un circuit, jusqu'à la montagne dite des Oliviers ; de là, il était capable de marcher sur Jérusalem et de s'en emparer de force, après avoir vaincu la garnison romaine, puis d'y régner en tyran sur le peuple avec l'appui des satellites qui l'accompagnaient dans son invasion. Cependant, Félix devança l'attaque en marchant à sa rencontre avec la grosse infanterie romaine ; tout le peuple prit part à la défense. Dans le combat qui s'engagea, l'Égyptien prit la fuite avec quelques compagnons ; beaucoup d'autres furent tués ou faits prisonniers ; le reste de la foule se dispersa et chacun alla se cacher chez soi.

(1). Ce chiffre manque dans "Ant" . D'après les Actes des apôtres , XXI, 38, l'Egyptien n'avait que 4,000 sectaires. Comme Paul, à la Pentecôte 58, fut pris pour cet aventurier, l'affaire se place peu avant cette date.

6. A peine ce mouvement réprimé, l'inflammation, comme dans un corps malade, reparut sur un autre point. Les imposteurs et les brigands se réunirent pour entraîner à le défection et appeler à la liberté un grand nombre de Juifs, menaçant de mort ceux qui se soumettaient à la domination romaine et déclarant qu'ils supprimeraient de force ceux qui acceptaient volontairement la servitude. Répartis par bandes dans le pays, ils pillaient les maisons des principaux citoyens, tuaient les propriétaires et incendiaient les bourgades. Toute la Judée fut remplie de leur frénésie, et de jour en jour cette guerre sévissait plus violente.

7. D'autres désordres se produisirent à Césarée, où les Juifs, mêlés à la population, se prirent de querelle avec les Syriens qui habitaient cette ville. Les Juifs prétendaient que Césarée devait leur appartenir, alléguant la nationalité juive de son fondateur, le roi Hérode : leurs adversaires maintenaient que, en admettant que le fondateur fût Juif, la ville même était grecque, car si Hérode avait voulu l'attribuer aux Juifs, il n'y aurait pas érigé des statues et des temples. Telle était l'origine de leur dispute. Bientôt la rivalité alla jusqu'à la lutte armée : tous les jours, les plus hardis de l'un et de l'autre camp couraient au combat ; ni les anciens de la communauté juive n'étaient capables de retenir leurs propres partisans, ni les Grecs ne voulaient subir l'humiliation de céder aux Juifs. Ces derniers l'emportaient par la richesse et la vigueur corporelle, les Grecs tiraient avantage de l'appui des gens de guerre : car les Romains levaient en Syrie la plupart des troupes chargées de garder cette région, et en conséquence les soldats de la garnison étaient toujours prêts à secourir leurs compatriotes (1). Cependant les gouverneurs n'avaient jamais négligé de réprimer ces troubles : toujours en arrêtaient les plus ardents et les punissaient du fouet et de la prison. Mais les souffrances des prisonniers, loin d'inspirer à leurs amis hésitation ou crainte, les excitaient encore davantage à la sédition. Un jour que les Juifs l'avaient emporté, Félix s'avança au milieu de la place publique et leur commanda sur un ton de menace de se retirer : comme ils n'obéissaient pas, il lança contre eux les soldats, en tua un grand nombre et laissa piller leurs biens. Voyant que la sédition continuait, Félix choisit des notables, appartenant aux deux partis et les envoya à Néron comme députés pour discuter devant lui leurs droits respectifs.

(1). Il s'agit, bien entendu, des troupes auxiliaires, qui formaient alors seules la garnison normale de la Judée : ala des Sébasténiens, cohortes de Césaréens et de Sébasténiens, etc. Cf. Schürer, I 4 , 461.

XIV

1. Les procurateurs Festus et Albinus. 2. Excès de Gessius Florus. 3. Plaintes des Juifs à Cestius Gallus. 4-5. Émeute de Césarée. 6-9. Premier pillage du Temple par Florus. Fermentation à Jérusalem. Florus livre la ville à la soldatesque.

1. Festus, que ce prince institua ensuite procurateur, poursuivit les principaux auteurs de la ruine du pays : il prit un très grand nombre de brigands et en fit périr beaucoup. Son successeur, Albinus (1), suivit malheureusement une autre méthode, et il n'y a pas un genre de scélératesse qu'il n'ait pratiqué. Non seulement au cours de son administration il vola et pilla les biens des particuliers, accabla de contributions extraordinaires toute la nation, mais il s'avisa de rendre à leurs parents, moyennant rançon, ceux qui avaient été mis en prison pour crime de brigandage par les Conseils locaux ou par les précédents procurateurs et nul n'était criminel que celui qui n'avait rien à donner. Alors aussi s'affermit à Jérusalem l'audace de ceux qui aspiraient à une révolution : les plus puissants, à prix d'argent, se concilièrent Albinus et s'assurèrent la liberté de la sédition ; dans le peuple, quiconque était dégoûté de la paix penchait vers les complices d'Albinus. Chaque malfaiteur, groupant autour de lui une troupe particulière, prenait sur cette cohorte l'autorité d'un chef de brigands ou d'un tyran, et employait ses satellites au pillage des gens ou bien. On voyait les victimes de ces excès se taire au lieu de s'en indigner, et les citoyens encore indemnes, par peur des mêmes maux, flatter des misérables dignes du supplice. En résumé, plus de franc parler nulle part, partout des tyranneaux, et déjà les germes de la catastrophe future répandus dans la cité.

(1). Porcius Festus (60-62 ?) mourut dans l'exercice de ses fonctions. Son successeur Lucceius Albinus était déjà en Palestine à la tête des Tabernacles de l'an 62. Le jugement porté sur Albinus dans les "Antiquités" (notamment § 204) est plus favorable que dans la Guerre : il ne délivre que les petits délinquants, et seulement à la nouvelle de son remplacement par Florus.

2. Tel était Albinus, et cependant son successeur, Gessius Florus (1), le fit paraître, par comparaison, fort homme de bien : le premier avait accompli la plupart de ses méfaits en secret, avec dissimulation ; Gessius, au contraire, se glorifia des injustices dont il accabla la nation, et, comme s'il eût été un bourreau envoyé pour châtier des condamnés, ne s'abstint d'aucune forme de brigandage ou de violence. Eût-il fallu montrer de la pitié, c'était le plus cruel des hommes ; de la pudeur, c'était le plus éhonté. Nul ne répandit sur la vérité plus de mensonges, nul n'inventa pour le crime chemins plus tortueux. Dédaignant de s'enrichir aux dépens de simples particuliers, il dépouillait des villes, détruisait des peuples entiers ; peu s'en fallut qu'il ne fît proclamer par le héraut dans toute la contrée le droit pour tous d'exercer le brigandage, à condition de lui abandonner une part du butin. Son avidité fit le vide dans tous les districts : tant il y eut de Juifs qui, renonçant aux coutumes de leurs ancêtres, émigrèrent dans des provinces étrangères.

(1). Il arriva dans l'automne 64 ou le printemps 65.

3. Tant que Cestius Gallus, gouverneur de Syrie, resta dans sa province, nul n'osa même députer auprès de lui pour se plaindre de Florus. Mais un jour qu'il se rendait à Jérusalem c'était l'époque de la fête des azymes (1)- le peuple se pressa autour de lui et une foule qui n'était pas inférieure à trois millions d'âmes le supplia de prendre en pitié les malheurs de la nation, proférant de grands cris contre celui qu'ils appelaient la peste du pays. Florus, présent, et se tenant auprès de Cestius, accueillit ces plaintes avec des railleries. Alors, Cestius arrêta l'impétuosité de la multitude et lui donna l'assurance qu'à l'avenir il saurait imposer à Florus plus de modération, puis il retourna a Antioche. Florus l'accompagna jusqu'à Césarée, en continuant à le tromper : déjà il méditait une guerre contre la nation, seul moyen à son avis de jeter un voile sur ses iniquités car si la paix durait, il jugeait bien que les Juifs l'accuseraient devant César ; il espérait, au contraire, en les excitant à la révolte, étouffer sous un si grand méfait l'examen de crimes moins graves. Tous les jours donc, afin de pousser la nation à bout, il renforçait son oppression.

(1). Pâque 65 (?) ap. J.-C.

4. Sur ces entrefaites, les Grecs de Césarée avaient gagné leur cause auprès de Néron et obtenu de lui le gouvernement de cette cité ils l'apportèrent le texte de la décision impériale et ce fut alors que la guerre prit naissance, la douzième année du principat de Néron, la dix-septième du règne d'Agrippa, au mois d'Artémisios (1). L'incident qui en devint le prétexte ne répondait pas à la grandeur des maux qui en sortirent. Les Juifs de Césarée, qui tenaient leur synagogue près d'un terrain appartenant à un Grec de cette ville, avaient essayé à maintes reprises de l'acheter, offrant un prix bien supérieur à sa valeur véritable : le propriétaire dédaignait leurs instances et même, pour leur faire pièce, se mit à bâtir sur son terrain et à y aménager des boutiques, de manière à ne leur laisser qu'un passage étroit et tout à fait incommode. Là-dessus, quelques jeunes Juifs, à la tète chaude, commencèrent à tomber sur ses ouvriers et s'opposèrent aux travaux. Florus ayant réprimé leurs violences, les notables Juifs, et parmi eux Jean le publicain, à bout d'expédients, offrirent à Florus huit talents d'argent pour qu'il fit cesser le travail en question. Le procurateur promit tout son concours moyennant finance mais, une fois nanti, il quitta précipitamment Césarée pour Sébaste, laissant le champ libre à la sédition, comme s'il n'avait vendu aux Juifs que le droit de se battre.

(1). Avril-mai 66. Les mois macédoniens employés par Josèphe sont en général les équivalents des mois du calendrier lunaire juif (Xanthicos = Nisan, mars-avril ; Artemisios = Iyyar, avril-mai, etc.). Toutefois cette question est vivement controversée : on a prétendu que dans bien des cas le mois macédonien n'est qu'une traduction du mois romain (calendrier solaire). (Cf. Schürer, I. p. 756 suiv., qui est disposé à admettre des exceptions, suivant la source utilisée par notre historien). La décision de Néron sur l'affaire de Césarée est d'ailleurs bien antérieure à la date indiquée (cf. "Ant ., XX. 183 Suiv".) : elle doit avoir été rendue en 62, puisque Pallas, qui prit part à la délibération, est mort cette année. Ce qui est vrai, c'est que depuis la nouvelle de cette décision l'animosité des Juifs de Césarée contre les Syriens ne fit que croître et s'exaspérer ( "Ant ., 184").

5. Le lendemain, jour de sabbat, comme les Juifs se rassemblaient à la synagogue, un factieux de Césarée installa une marmite renversée à côté de l'entrée et se mit à sacrifier des volailles sur cet autel improvisé. Ce spectacle acheva d'exaspérer la colère des Juifs, qui voyaient là un outrage envers leurs lois, une souillure d'un lieu sacré (1). Les gens modérés et paisibles se bornaient à conseiller un recours auprès des autorités mais les séditieux et ceux qu'échauffait la jeunesse brûlaient de combattre. D'autre part, les factieux du parti Césaréen se tenaient là, équipés pour la lutte, car c'était de propos délibéré qu'ils avaient envoyé ce provocateur. Aussitôt on en vint aux mains. Vainement le préfet de la cavalerie, Jucundus, chargé d'intervenir, accourt, enlève la marmite et tâche de calmer les esprits : les Grecs, plus forts, le repoussèrent ; alors les Juifs, emportant leurs livres de lois, se retirèrent à Narbata, village juif situé à 60 stades de Césarée. Quant aux notables, au nombre de douze, Jean à leur tête, ils se rendirent à Sébasté, auprès de Florus, se lamentèrent sur ces évènements et invoquèrent le secours du procurateur, lui rappelant avec discrétion l'affaire des huit talents. Là-dessus Florus les fit empoigner et mettre aux fers, sous l'accusation d'avoir emporté de Césarée leurs livres de lois.

(1). La victime, même pure, immolée par un païen, souille un lieu consacré comme le ferait une charogne (Mishna, Houllin , I, 1).

6. A ces nouvelles, les gens de Jérusalem s'indignèrent, tout en se contenant encore. Mais Florus, comme s'il avait pris à tâche d'attiser l'incendie, envoya prendre dans le trésor sacré dix-sept talents, prétextant le service de l'empereur. Là-dessus le peuple s'ameute, court au Temple et, avec des cris perçants, invoque le nom de César, le supplie de les délivrer de la tyrannie de Florus. Quelques-uns des factieux lançaient contre ce dernier les invectives les plus grossières et, faisant circuler une corbeille, demandaient l'aumône pour lui comme pour un pauvre malheureux. Florus ne démordit pas pour cela de son avarice, mais ne trouva là, dans sa colère, qu'un prétexte de plus à battre monnaie. Au lieu, comme il aurait fallu, de se rendre à Césarée pour éteindre le feu de la guerre qui y avait pris naissance et déraciner la cause les désordres, tâche pour laquelle il avait été payé, il marcha avec une armée (1) de cavaliers et de fantassins contre Jérusalem, pour faire prévaloir sa volonté avec les armes des Romains et envelopper la ville de terreur et de menaces.

(1). Expression exagérée. Il semble bien qu'il n'y eût que 5 cohortes à Césarée ( "Ant ., XIX, 365") et Florus n'a certainement pas emmené toute la garnison (2 cohortes rejoignirent quelques jours après).

7. Le peuple, espérant conjurer son attaque, se rendit au-devant de la troupe avec de bons souhaits et se prépara à recevoir Florus avec déférence. Mais celui-ci envoya en avant le centurion Capiton avec cinquante cavaliers (1) et ordonna aux Juifs de se retirer, en leur défendant de feindre une cordialité mensongère pour celui qu'ils avaient si honteusement injurié ; s'ils ont des sentiments nobles et francs, disaient-ils, ils doivent le railler même en sa présence et montrer leur amour de la liberté non seulement en paroles, mais encore les armes à la main. Épouvantée par ce message et par la charge des cavaliers de Capiton, qui parcouraient ses rangs, la foule se dissipa, avant d'avoir pu saluer Florus, ni témoigner son obéissance aux soldats. Rentrés dans leurs demeures, les Juifs passèrent la nuit dans la crainte et l'humiliation.

(1). Sans doute les pelotons de cavalerie (à raison de deux par cohorte) attachés aux cohortes auxiliaires.

8. Florus prit son quartier au palais royal ; le lendemain, il fit dresser devant cet édifice un tribunal où il prit place ; les grands prêtres, les nobles et les plus notables citoyens se présentèrent au pied de l'estrade. Florus leur ordonna de lui remettre ses insulteurs, ajoutant qu'ils ressentiraient sa vengeance s'ils ne lui livraient pas les coupables. Les notables protestèrent alors des sentiments très pacifiques du peuple et implorèrent le pardon de ceux qui avaient mal parlé de Florus. Il ne fallait pas s'étonner, disaient-ils, si dans une si grande multitude il se rencontrait quelques esprits téméraires ou inconsidérés par trop de jeunesse ; quant à discerner les coupables, c'était impossible, car chacun maintenant se repentait et par crainte nierait sa faute. Il devait donc, lui, s'il avait souci de la paix de la nation, s'il voulait conserver la ville aux Romains, pardonner à quelques coupables en faveur d'un grand nombre d'innocents, plutôt que d'aller, à cause d'une poignée de méchants, jeter le trouble dans tout un peuple animé de bonnes intentions.

9. Ce discours ne fit qu'irriter davantage Florus. Il cria aux soldats de piller l'agora dite « marché d'en haut » (1), et de tuer ceux qu'ils rencontreraient. Les soldats, à la fois avides de butin et respectueux de l'ordre de leur chef, ne se bornèrent pas à ravager le marché : ils se précipitèrent dans toutes les maisons et en égorgèrent les habitants. C'était une débandade générale à travers les ruelles, le massacre de ceux qui se laissaient prendre, bref toutes les variétés du brigandage ; beaucoup de citoyens paisibles furent arrêtés et menés devant Florus, qui les fit déchirer de verges et mettre en croix. Le total de tous ceux qui furent tues en ce jour, y compris les femmes et les enfants, car l'enfance même ne trouvait pas grâce, s'éleva à environ trois mille six cents. Ce qui aggrava le malheur des Juifs, ce fut le caractère inouï de la cruauté des Romains. Florus osa ce que nul avant lui n'avait fait : il fit fouetter devant son tribunal et clouer sur la croix des hommes de rang équestre, qui, fussent-ils Juifs de naissance, étaient revêtus d'une dignité romaine.

(1). Le marché de la ville haute, c'est-à-dire du quartier S.-O. C'est le même qui est mentionné dans le liv. I, XII, 2.

XV

1. Intervention de Bérénice. 2-5. Deuil du peuple. Florus amène deux cohortes de Césarée ; nouvelle collision. 6. destruction des portiques contigu à l'Antonia. Florus évacue Jérusalem.

1. A ce moment, le roi Agrippa était parti pour Alexandrie, où il allait féliciter Alexandre (1), que Néron, l'honorant de sa confiance, avait envoyé gouverner l'Égypte. Sa sur Bérénice, qui se trouvait à Jérusalem, voyait avec une vive douleur les excès féroces des soldats : à plusieurs reprises elle envoya les commandants de sa cavalerie et ses gardes du corps à, Florus pour le prier d'arrêter le carnage. Celui-ci, ne considérant ni le nombre des morts ni la haute naissance de la suppliante, mais seulement les profits qu'il tirait du pillage, resta sourd aux instances de la reine. Bien plus, la rage des soldats se déchaîna même contre elle : non seulement ils outragèrent et tuèrent sous ses yeux leurs captifs, mais ils l'auraient immolée elle-même si elle ne s'était hâtée de se réfugier dans le palais royal ; elle y passa la nuit, entourée de gardes, craignant quelque agression des soldats. Elle était venue à Jérusalem pour accomplir un vu fait à Dieu : car c'est une coutume pour ceux qui souffrent d'une maladie ou de quelque autre affliction de faire vu de s'abstenir de vin et de se raser la tête pendant les trente jours précédant celui où ils doivent offrir des sacrifices. Bérénice accomplissait alors ces rites, et de plus, se tenant nu-pieds devant le tribunal, elle suppliait Florus, sans obtenir de lui aucun égard, et même au péril de sa vie.

(1). Tibère Alexandre, qui avait été précédemment procurateur de Judée et dont le frère Marc avait été fiancé à Bérénice.

2. Tels furent les événements qui se passèrent le 16 du mois Artémisios (1), le lendemain, la multitude, en proie à une vive douleur, se répandit dans l'agora d'en haut, poussant des lamentations terribles sur les morts, et encore plus des cris de haine contre Florus. A cette vue, les notables et les grands prêtres, pris de terreur, déchirèrent leurs vêtements, et, tombant aux pieds des perturbateurs, les supplièrent individuellement de se taire et de ne pas exciter Florus, après tant de maux, à quelque nouvelle et irréparable violence. La multitude obéit aussitôt, à la fois par respect pour les suppliants et dans l'espoir que Florus mettrait un terme à ses iniquités.

(1). D'après Niese : le 3 juin 66.

3. Or, quand le tumulte fut calmé. Florus s'inquiéta; préoccupé de rallumer l'incendie. il manda les grands prêtres et l'élite des Juifs, et leur dit que le peuple avait un seul moyen de prouver qu'il était rentré dans l'obéissance : c'était de s'avancer à la rencontre des troupes — deux cohortes — qui montaient de Césarée. Pendant que les notables convoquaient à cet effet la multitude, Florus se dépêcha d'envoyer dire aux centurions des cohortes qu'ils instruisissent leurs soldats à ne pas rendre le salut des Juifs et au premier mot proféré contre lui,à faire usage de leurs armes. Cependant les grands prêtres, ayant réuni la foule au Temple, l'exhortèrent à se rendre au devant des Romains et à prévenir un irrémédiable désastre en faisant bon accueil aux cohortes. Les factieux ne voulaient d'abord rien entendre, et le peuple, ému par le souvenir des morts, penchait vers l'opinion des plus audacieux. .

4. Alors tous les prêtres, tous les ministres de Dieu, portant en procession les vases sacrés et revêtus des ornements d'usage pour la célébration du culte, les citharistes et les chanteurs d'hymnes, avec leurs instruments, tombèrent à genoux et adjurèrent le peuple de préserver ces ornements sacrés et de ne pas exiter les Romains à piller le trésor de Dieu. On pouvait voir les grands prêtres se couvrir la tête de poussière, déchirer leurs vêtements, mettre à nu leur poitrine. Ils appelaient par leur nom chacun des notables en particulier et suppliaient la multitude tout entière d'éviter la moindre faute qui pourrait livrer la patrie à qui brûlait de la saccager. « Et après tout, de quel profit seront à la troupe les salutations des Juifs? Quel remède à leurs soufifrances passées leur apporterait le refus d'aller au-devant des cohortes? Si, au contraire, ils accueillent les arrivants avec leur courtoisie accoutumée, ils ôteront à Florus tout prétexte de guerre, ils conserveront leur patrie et conjureront de nouvelles épreuves. Et puis, enfin, quelle faiblesse que de prêter l'oreille à une poignée de factieux quand ils devraient, au contraire, eux qui forment un peuple si nombreux, contraindre même les violents à suivre avec eux la voie de la sagesse ! »

5. Par ce discours ils réussirent à calmer la multitude; en même temps ils continrent les factieux, les uns par la menace, les autres en les rappelant au respect. Alors, prenant la conduite du peuple, ils avancèrent d'une allure tranquille et bien réglée au-devant des soldats, et, quand ceux-ci furent proches, les saluèrent. Comme la troupe ne répondait pas, les séditieux proférèrent des invectives contre Florus. C'était là le signal attendu pour tomber sur les Juifs. Aussitôt, la troupe les enveloppe, les frappe à coups de bâtons, et, dans leur fuite, la cavalerie les poursuit et les foule aux pieds des chevaux. Beaucoup tombèrent, assommés par les Romains, un plus grand nombre en se bousculant les uns les autres. Autour des portes, ce fut une terrible poussée : chacun voulant passer le premier, la fuite de tous était retardée d'autant; ceux qui se laissaient choir périssaient misérablement; étouffés et rompus par la cohue, ils s'effondraient, et leurs corps furent défigurés au point que leurs proches ne pouvaient les reconnaître pour leur donner la sépulture. Les soldats pénétraient avec les fuyards, frappant sans pitié quiconque leur tombait entre les mains. Ils refoulèrent ainsi la multitude par le quartier de Bézétha, pour se frayer de force un passage et occuper le Temple ainsi que la citadelle Antonia. Florus, qui visait le même but, fit sortir du palais son propre détachement pour gagner la citadelle. Mais il échoua dans cette tentative : une partie du peuple, s'opposant de front à sa marche, l'arrêta, tandis que d'autres, se répartissant sur les toits, accablaient les Romains à coups de pierres. Maltraités par les traits qui tombaient d'en haut, incapables de percer les masses qui obstruaient les rues étroites, les soldats battirent en retraite vers leur camp, situé près du palais.

6. Cependant les factieux, craignant que Florus, revenant à la charge, ne s'emparât du Temple en s'appuyant sur l'Antonia, montèrent aussitôt sur les portiques qui établissaient la communication du Temple avec cette citadelle et les coupèrent. Cette manœuvre refroidit la cupidité de Florus : c'était par convoitise des trésors de Dieu qu'il avait cherché à parvenir jusqu'à l'Antonia, dès qu'il vit les portiques détruits, il arrêta son élan, manda les grands prêtres et les Conseillers, et déclara son intention de sortir lui-même de la ville en leur laissant la garnison qu'ils voudraient. Ceux-ci s'engagèrent formellement à maintenir l'ordre et à empêcher toute révolution pourvu qu'il leur laissât une seule cohorte, mais non pas celle qui avait combattu, car le peuple l'avait prise en haine pour en avoir été tant maltraité. En conséquence, il changea la cohorte selon leur désir, et, avec le reste de ses forces, reprit le chemin de Césarée.

XVI

1--2. Enquête de Neapolitanus à Jérusalem. — 3-5. Grand discours d'Agrippa aux Juifs pour les dissuader de la guerre.

1. Cependant Florus fournit un nouvel aliment au conflit en faisant à Cestius un rapport mensonger sur la défection des Juifs, il attribuait à ceux-ci le commencement des hostilités et mettait sur leur compte les violences qu'ils avaient en réalité souffertes. D'autre part, les magistrats de Jérusalem ne gardèrent pas le silence : ils écrivirent, ainsi que Bérénice, à Cestius pour lui apprendre quelles iniquités Florus avait commises contre la cité. Cestius, ayant pris connaissance des lettres des deux partis, en délibéra avec ses lieutenants. Ceux-ci étaient d'avis que Cestius montât lui-même vers Jérusalem avec son armée, soit pour punir la défection, si elle était réelle, soit pour raffermir la fidélité des Juifs, s'ils étaient restés dans le parti de Rome mais le gouverneur préféra envoyer d'abord un de ses amis pour faire une enquête sur les événements et lui rapporter fidèlement les dispositions d'esprit des Juifs. Il choisit pour cette mission le tribun Neapolitanus (1) qui rencontra à Jamnée Agrippa revenant d'Alexandrie, et lui fit connaître de qui il tenait sa mission et quel en était l'objet.

(1). Quelques manuscrits ont Politianus , mais Vita, § 121, donne également Neopolitanos (il est ici qualifié de tribun d'une aile de cavalerie.

2. Les grands-prêtres des Juifs, les notables et le Conseil s'étaient également rendus dans cette ville pour saluer le roi. Après lui avoir présenté leurs hommages, ils se lamentèrent sur leurs propres malheurs et peignirent la cruauté de Florus. A ce récit, Agrippa s'indigna, mais en bon diplomate il tourna sa colère contre les Juifs, qu'il plaignait au fond du cur ; il voulait ainsi humilier leur fierté et, en feignant de ne pas croire à leurs griefs, les détourner de la vengeance. Ces Juifs, qui représentaient une élite et qui, en leur qualité de riches, désiraient la paix, comprirent la bienveillance contenue dans la réprimande du roi. Mais le peuple de Jérusalem s'avança à une distance de soixante stades au-devant d'Agrippa et de Neapolitanus pour les recevoir ; les femmes des Juifs massacrés couraient en avant et poussaient des cris perçants ; à leurs gémissements, le peuple répondait par des lamentations, suppliait Agrippa de le secourir, criait à Neapolitanus les souffrances que Florus leur avait infligées. Entrés dans la ville, les Juifs leur montrèrent l'agora déserte et les maisons ravagées. Ensuite, par l'entremise d'Agrippa, ils persuadèrent Neapolitanus de faire le tour de la ville accompagné d'un seul serviteur, jusqu'à Siloé (1), pour se rendre compte que les Juifs obéissaient volontiers à tous les Romains, mais qu'ils haïssaient le seul Florus pour l'excès de ses cruautés envers eux. Quand le tribun eut fait sa tournée et fut suffisamment édifié sur leur esprit de soumission, il monta au Temple. Il y convoqua la multitude des Juifs, les félicita chaudement de leur fidélité envers les Romains, les encouragea avec insistance à maintenir la paix, et, après avoir fait ses dévotions à Dieu dans le rayon permis, s'en retourna auprès de Cestius.

(1). C'est-à-dire jusqu'à la fontaine (au S. de la ville) dérivée de la source de ce nom.

3. Alors la multitude, se retournant vers le roi et les grands prêtres, les adjura d'envoyer à Néron des députés pour accuser Florus, et de ne pas faire le silence autour d'un massacre aussi affreux, qui laisserait planer sur les Juifs le soupçon de révolte ils passeraient pour avoir commencé les hostilités à moins que, prenant les devants, ils n'en dénonçassent le premier auteur. Il était clair qu'ils ne se tiendraient pas en repos, si l'on s'opposait à l'envoi de cette ambassade. Agrippa voyait des inconvénients à élire des accusateurs contre Florus, mais il sentait aussi pour lui le danger de fermer les yeux sur la tourmente qui entraînait les Juifs vers la guerre. Il convoqua donc la multitude au Xyste et se plaça bien en vue avec sa sur Bérénice sur le toit du palais des Asmonéens : ce palais s'élevait au-dessus du Xyste et sa façade regardait les terrains qui font vis-à-vis à la ville haute ; un pont reliait le Xyste au Temple. Là, Agrippa prononça le discours suivant (1).

(1). Sur la source et l'exactitude des renseignements statistiques donnés par Josèphe dans ce discours cf. Friedlaender, De fonte quo Josephus B. J. II, 16, 4, usus sit (Knigsberg, Lectionsverzeicbniss 1873); Domaszewski, Die Dislokation des rümischen Heeres im J. 66 n. Chr . (Rh. Museum, 1892, p. 207-218).

4. « Si je vous avais vus tous résolus à la guerre contre les Romains, sans que la partie la plus honnête et la plus scrupuleuse de votre nation se prononçât pour la paix, je ne me serais pas présenté devant vous et je n'aurais pas osé vous adresser des conseils ; car il est inutile de plaider en faveur du bon parti quand il y a, chez les auditeurs, unanimité pour le plus mauvais. Mais puisque ce qui vous entraîne c'est, les uns, un âge qui n'a pas encore l'expérience des maux de la guerre, les autres, une espérance irréfléchie de liberté, quelques-uns enfin la cupidité et le désir d'exploiter les plus faibles à la faveur d'un bouleversement général, j'ai pensé, afin de ramener les égarés à la raison, afin d'épargner aux gens de bien les conséquences de la faute de quelques téméraires, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de vous réunir tous pour vous dire ce que je crois utile à vos intérêts. Que personne ne proteste bruyamment, s'il entend des paroles qui ne lui paraissent pas agréables : ceux qui sont irrévocablement décidés à la rébellion sont libres, après mon exhortation, de persister dans leurs sentiments ; et d'autre part, mes paroles seraient perdues même pour ceux qui veulent les écouter, si, tous, vous ne faisiez pas silence.
« Je sais que beaucoup présentent sur le ton tragique les violences des procurateurs et le panégyrique de la liberté quant à moi, je veux, avant d'examiner qui vous êtes et contre qui vous engagez la lutte, prendre séparément les prétextes qu'on a confondus. Car si votre objet est de vous venger de l'injustice, à quoi bon exalter la liberté ? Si, au contraire, c'est la servitude que vous trouvez insupportable, le réquisitoire contre les gouverneurs devient superflu : fussent-ils les plus justes du monde, la servitude n'en serait pas moins honteuse.
« Considérez donc, en prenant chaque argument à part, combien sont faibles vos raisons de faire la guerre ; et d'abord, voyons vos griefs contre les procurateurs. Il faut adoucir la puissance en la flattant, non l'irriter ; quand vous vous élevez avec violence contre de petits manquements, c'est à vos dépens que vous dénoncez les coupables : au lieu de vous maltraiter, comme auparavant, en secret, avec quelque honte, c'est à découvert qu'ils vous persécuteront. Rien n'arrête si bien les coups que de les supporter, et la patience des victimes tourne à la confusion des bourreaux. Mais j'admets que les ministres de la puissance romaine soient d'une dureté intolérable ; on ne doit pas en conclure que tous les Romains soient injustes envers vous, non plus que César : or, c'est contre eux tous, c'est contre lui que vous entreprenez la guerre ! Ce n'est point sur leur ordre que vous vient de là-bas un oppresseur, et ils ne peuvent voir de l'occident ce qui se passe en orient ; même il n'est pas facile de se renseigner là-bas sur les événements d'ici. Il est donc insensé, à cause d'un seul, d'entrer en lutte contre tout un peuple, de s'insurger, pour des griefs insignifiants, contre une telle puissance, sans qu'elle sache seulement le sujet de vos plaintes. D'autant que la fin de vos maux ne se fera guère attendre : le même procurateur ne reste pas toujours en fonctions, et il est vraisemblable que les successeurs de celui-ci seront plus modérés, en revanche, la guerre une fois engagée, vous ne sauriez ni l'interrompre ni la supporter sans vous exposer à tous les maux.
« J'arrive à votre passion actuelle de la liberté : je dis qu'elle ne vient pas à son heure. C'est autrefois que vous deviez lutter pour ne pas perdre vos franchises, car subir la servitude est pénible, et rien n'est plus juste que de combattre pour l'éviter. Mais après qu'on a une fois reçu le joug, tâcher ensuite de le secouer, c'est agir en esclave indocile, non en amant de la liberté. Il fut un jour où vous deviez tout entreprendre pour repousser les Romains : c'est quand Pompée envahit notre contrée. Mais nos ancêtres et leurs rois, qui nous étaient bien supérieurs par la richesse, la vigueur du corps et celle de l'âme, n'ont pu résister alors à une petite fraction de la puissance romaine ; et vous, assujettis de pères en fils, vous, inférieurs en ressources à ceux qui obéirent les premiers, vous braveriez l'empire romain tout entier !
« Voyez les Athéniens, ces hommes qui, pour maintenir la liberté des Grecs, livrèrent jadis leur ville aux flammes ; devant eux l'orgueilleux Xerxès, qu'on avait vu naviguer les continents et chevaucher les flots, Xerxès pour qui les mers étaient trop étroites, qui conduisait une armée débordant l'Europe, Xerxès finit par s'enfuir comme un esclave évadé sur un seul esquif. Eh bien, ces hommes, qui, près de la petite Salamine ont brisé cette immense Asie, aujourd'hui ils obéissent aux Romains, et les ordres venus d'Italie régissent la cité qui fut la reine de la Grèce. Voyez les Lacédémoniens : après les Thermopyles et Platées, après Agésilas qui poussa une reconnaissance à travers l'Asie, les voilà satisfaits d'obéir aux mêmes maîtres. Voyez les Macédoniens, qui ont encore présents à l'esprit Philippe et Alexandre, et l'empire du monde palpitant devant eux, ils supportent cependant un si grand changement et révèrent ceux à qui la fortune a passé. Mille autres nations, le cur gonflé de l'amour de la liberté, ont plié. Et vous seuls jugeriez intolérable de servir ceux à qui tout est asservi !
« Et dans quelles forces, dans quelles armes placerez-vous votre confiance ? Où est la flotte qui s'emparera des mers que domine Rome ? où sont les trésors qui subviendront aux dépenses de vos campagnes ? Croyez-vous donc partir en guerre contre des Égyptiens ou des Arabes ? Ne vous faites-vous pas une idée de la puissance de Rome ? Ne mesurez-vous pas votre propre faiblesse ? N'est-il pas vrai que vos armes ont été souvent vaincues même par les nations voisines, tandis que les leurs n'ont jamais subi d'échec dans le monde connu tout entier ? Que dis-je ? ce monde même n'a pas suffi à leur ambition : c'était peu d'avoir pour frontières tout le cours de l'Euphrate à l'orient, l'Ister au nord, au midi la Libye explorée jusqu'aux déserts, Gadès à l'occident ; voici que, au delà de l'océan, ils ont cherché un nouveau monde et porté leurs armes jusque chez les Bretons auparavant inconnus. Parlez : êtes-vous plus riches que les Gaulois, plus forts que les Germains, plus intelligents que les Grecs, plus nombreux que tous les peuples du monde ? Quel motif de confiance vous soulève contre les Romains ?
« Il est dur de servir, direz-vous. Combien plus dur pour les Grecs qui, supérieurs en noblesse à toutes les nations qu'éclaire le soleil, les Grecs qui, établis sur un si vaste territoire, obéissent à six faisceaux d'un magistrat romain (1) ! Il n'en faut pas davantage pour contenir les Macédoniens, qui, à plus juste titre que vous, pourraient revendiquer leur liberté. Et les cinq cents villes d'Asie  ? Ne les voit-on pas, sans garnison, courbées devant un seul gouverneur et les faisceaux consulaires ? Parlerai-je des Hénioques, des Colques, de la race des Tauriens, des gens du Bosphore, des riverains du Pont-Euxin et du lac Méotide ? Ces peuples, qui jadis ne connaissaient pas même un maître indigène, obéissent maintenant à 3,000 fantassins ; 40 vaisseaux longs suffisent à faire régner la paix sur une mer naguère inhospitalière et farouche. Quels tributs payent, sans la contrainte des armes, la Bithynie, la Cappadoce, la nation Pamphylienne, les Lyciens, les Ciliciens, qui pourtant auraient des titres de liberté à faire valoir ? Et les Thraces, qui occupent un pays large de cinq jours de marche et long de sept, plus rude et beaucoup plus fort que le vôtre, où la seule rigueur des glaces arrête un envahisseur, les Thraces n'obéissent-ils pas à une armée de 2,000 Romains ? Les Illyriens, leurs voisins, qui occupent la région comprise entre la Dalmatie et l'Ister, ne sont-ils pas tenus en bride par deux légions romaines, avec lesquelles eux-mêmes repoussent les incursions des Daces  ? Les Dalmates aussi, qui tant de fois ont secoué leur crinière, qui, toujours vaincus, ont tant de fois ramassé leurs forces pour se rebeller encore, ne vivent-ils pas en paix sous la garde d'une seule légion (2) ? Certes, s'il est un peuple que des raisons puissantes dussent porter à la révolte, ce sont les Gaulois que la nature a si bien fortifiés, à l'orient par les Alpes, au nord, par le fleuve Rhin, au midi par les monts Pyrénées, du côté du couchant par l'océan. Cependant, quoique ceintes de si fortes barrières, quoique remplies de 305 nations , les Gaules, qui ont pour ainsi dire en elles-mêmes les sources de leur richesse et font rejaillir leurs productions sur le monde presque entier, les Gaules supportent d'être devenues la vache à lait des Romains et laissent gérer par eux leur fortune opulente. Et si les Gaulois supportent ce joug, ce n'est point par manque de cur ou par bassesse, eux qui pendant quatre-vingts ans ont lutté pour leur indépendance, mais ils se sont inclinés, étonnés à la fois par la puissance de Rome et par sa fortune, qui lui a valu plus de triomphes que ses armes mêmes. Voilà pourquoi ils obéissent à douze cents soldats , eux qui pourraient leur opposer presque autant de villes ! Quant aux Ibères, ni l'or que produit leur sol, ni l'étendue de terres et de mers qui les sépare des Romains, ni les tribus des Lusitaniens et des Cantabres, ivres de guerre. ni l'océan voisin dont le reflux épouvante les habitants eux-mêmes, rien de tout cela n'a suffi dans leur guerre pour l'indépendance : les Romains, étendant leurs armes au delà des colonnes d'Hercule, franchissant à travers les nuées les monts Pyrénées, les ont réduits, eux aussi, en servitude : ces peuples si belliqueux, si lointains, une seule légion suffit à les garder ! Qui de vous n'a entendu parler de la multitude des Germains ? assurément vous avez pu juger souvent de la vigueur et de la grandeur de leurs corps, puisque partout les Romains traînent des captifs de ce pays. Ces peuples habitent une contrée immense, ils ont le cur encore plus haut que la stature, une âme dédaigneuse de la mort, des colères plus terribles que celles des bêtes les plus sauvages, eh bien, le Rhin oppose une barrière à leur impétuosité : domptés par huit légions romaines , les uns réduits en captivité, servent comme esclaves, et le reste de la nation a trouvé son salut dans la fuite. Regardez encore comment étaient fortifiés les Bretons, vous qui mettez votre confiance dans les fortifications de Jérusalem : l'océan les entoure, ils habitent une île qui n'est pas inférieure en étendue à notre continent habité tout entier ; pourtant les Romains, traversant la mer, les ont asservis ; quatre légions contiennent cette île si vaste. Mais pourquoi insister, quand les Parthes eux-mêmes, cette race si guerrière, souveraine de tant de nations, pourvue de forces si nombreuses, envoie des otages aux Romains, et qu'on peut voir en Italie la noblesse de l'orient, sous prétexte de paix, languir dans les fers ?
« Ainsi, lorsque presque tous les peuples éclairés par le soleil s'agenouillent devant les armes des Romains, serez-vous les seuls à les braver, sans considérer comment ont fini les Carthaginois, qui, fiers du grand Annibal et de la noblesse de leur origine Phénicienne, sont tombés sous la droite de Scipion ? Ni les Cyréniens, fils de Lacédémone, ni les Marmarides, race qui s'étend jusqu'aux régions de la soif, ni le rivage des Syrtes, dont le nom soul fait frémir, ni les Nasamons, ni les Maures, ni l'innombrable multitude des Numides n'ont ébranlé la valeur romaine. Cette troisième partie du monde habité, dont il n'est pas facile même de compter les peuplades, qui, bordée par l'océan Atlantique et les colonnes d'Hercule, nourrit jusqu'à la mer Rouge les Éthiopiens sans nombre, ils l'ont soumise tout entière, et ces peuples, outre leurs productions annuelles, qui alimentent pendant huit mois la plèbe de Rome, paient encore par surcroît d'autres tributs variés et versent sans balancer leurs revenus au service de l'Empire, loin de voir, comme vous, un outrage dans les ordres qu'ils reçoivent, alors qu'une seule légion séjourne parmi eux .
« Mais pourquoi chercher si loin les preuves de la puissance romaine, quand je puis les prendre à vos portes mêmes, en Égypte ? Cette terre, qui s'étend jusqu'au pays des Éthiopiens et à l'Arabie heureuse, qui confine à l'Inde, qui contient sept millions cinq cent mille habitants, sans compter la population d'Alexandrie, comme on peut le conjecturer d'après les registres de la capitation, cette terre subit sans honte la domination romaine ; et pourtant, quel merveilleux foyer d'insurrection elle trouverait dans Alexandrie, si peuplée, si riche, si vaste ! Car la longueur de cette ville n'est pas moindre de trente stades, sa largeur de dix, le tribut qu'elle fournit aux Romains surpasse celui que vous payez dans l'année outre l'argent, elle envoie à Rome du blé pour quatre mois, et de toutes parts elle est défendue par des solitudes infranchissables, des mers dépourvues de ports, des fleuves et des marais. Mais rien de tout cela n'a prévalu contre la fortune de Rome, deux légions, établies dans cette cité, tiennent en bride la profonde Égypte et l'orgueil de race des Macédoniens.
« Quels alliés espérez-vous donc pour cette guerre ? Les tirerez-vous des contrées inhabitables ? car sur la terre habitable, tout est romain, à moins que nos espérances ne se portent au delà de l'Euphrate et que vous ne comptiez obtenir des secours des Adiabéniens, qui sont de votre race mais ils ne s'engageront pas dans une si grande guerre pour de vains motifs, et s'ils méditaient pareille folie, le Parthe ne le leur permettrait pas car il veille à maintenir la trêve conclue avec Rome, et il croirait violer les traités s'il laissait un de ses tributaires marcher contre les Romains.
« Il ne vous reste donc d'autre refuge que la protection de Dieu. Mais ce secours encore, Rome peut y compter, car sans lui, comment un si vaste empire eut-il pu se fonder ? Considérez de plus combien les prescriptions de votre culte sont difficiles à observer dans leur pureté, même si vous luttiez contre des troupes peu redoutables : contraints à transgresser les principes où réside votre principal espoir en l'aide de Dieu, vous le détournerez de vous. Si vous observez le sabbat et refusez ce jour-là tout travail, vous serez facilement vaincus, comme le furent vos ancêtres, quand Pompée pressait le siège, les jours mêmes où les assiégés restaient dans l'inaction si au contraire, vous violez dans la guerre la loi de vos ancêtres, je ne vois plus alors quel sens aurait la lutte, puisque tout votre souci, c'est de ne rien changer aux institutions de vos pères. Comment donc invoquerez-vous Dieu pour votre défense, si vous manquez volontairement au culte que vous lui devez ?
« Tous ceux qui entreprennent une guerre mettent leur confiance soit dans le secours de Dieu, soit dans celui des hommes ; dés lors, quand suivant toute vraisemblance l'un et l'autre leur manquera, ils vont au-devant d'une ruine certaine. Qu'est-ce donc qui vous empêche de faire périr plutôt de vos propres mains vos enfants et vos femmes et de livrer aux flammes votre magnifique patrie ? Démence, direz-vous : mais du moins vous vous épargnerez ainsi la honte de la défaite. Il est beau, mes amis, il est beau, tandis que la barque est encore au mouillage, de prévoir l'orage futur, afin de ne pas être emporté du port au milieu des tempêtes, à ceux qui succombent à des désastres imprévus, il reste l'aumône de la pitié : mais courir à une perte manifeste, c'est mériter par surcroît l'opprobre.
« Car n'allez pas penser que la guerre se fera selon des conditions particulières et que les Romains vainqueurs vous traiteront avec douceur ; bien plutôt, pour vous faire servir d'exemple aux autres nations, ils incendieront la ville sainte et détruiront toute votre race. Même les survivants ne trouveront aucun refuge, puisque tous les peuples ont pour maîtres les Romains, ou craignent de les avoir. Au reste, le danger menace non seulement les Juifs d'ici, mais encore ceux qui habitent les villes étrangères, et il n'y a pas au monde un seul peuple qui ne contienne une parcelle du notre. Tous ceux-là, si vous faites la guerre, leurs ennemis les égorgeront, et la folie d'une poignée d'hommes remplira toutes les villes du carnage des Juifs. Ce massacre trouverait une excuse ; que si par hasard il ne s'accomplissait pas, pensez quel crime de porter les armes contre des hommes si pleins d'humanité ! Prenez donc pitié, sinon de vos enfants et de vos femmes, du moins de cette capitale et de ces saints parvis. Épargnez le Temple, préservez pour vous-mêmes le sanctuaire avec ses vases sacrés : car les Romains, vainqueurs, n'épargneront plus rien, voyant que leurs ménagements passés ne leur ont valu que l'ingratitude. Pour moi, je prends à témoin les choses saintes que vous possédez, les sacrés messagers de Dieu et notre commune patrie, que je n'ai rien négligé de ce qui pouvait contribuer à votre salut ; quant à vous, si vous décidez comme il faut, vous jouirez avec moi des bienfaits de la paix ; si vous suivez votre colère, vous affronterez sans moi ces suprêmes dangers (3)  ».

(1). L'Achaïe formait depuis 27 av. J.-C. une province sénatoriale, gouvernée par un proconsul de rang prétorien. Josèphe ne tient naturellement pas compte de la « liberté » des Grecs proclamée en 67 par Néron.

(2). La légion XI Claudia (la VIIe, jadis aussi en Dalmatie, ayant été ramenée en Msie sous Néron).

(3). Ce long discours est certainement le plus remarquable dans toute l'uvre de Josèphe, à la fois par l'habile rhétorique et par l'abondance et la précision des renseignements concernant l'empire romain et en particulier son organisation militaire. On ne saurait, quoi qu'on en ait dit, y voir un document authentique, le discours même prononcé à cette occasion par Agrippa : ces détails minutieux n'auraient d'ailleurs nullement intéressé son auditoire. Mais il n'est pas facile de déterminer à quel auteur, évidemment contemporain, Josèphe a pu emprunter ce morceau. Peut-être devons-nous tout simplement voir ici la main d'un de ces grammairiens grecs très instruits, probablement alexandrins, que Josèphe a eus pour collaborateurs dans son premier ouvrage.

5. Après avoir ainsi parlé, il fondit en larmes, et sa sur avec lui ; ces pleurs touchèrent sensiblement le peuple. Cependant les Juifs s'écrièrent qu'ils ne faisaient pas la guerre contre les Romains, mais contre Florus, à cause du mal qu'il leur avait causé. Alors le roi Agrippa : « Mais vos actes, dit-il, sont déjà des faits de guerre contre Rome : vous n'avez pas payé le tribut de César, vous avez abattu les portiques de la citadelle Antonia. Si vous voulez écarter de vous le reproche de défection, rétablissez les portiques et payez l'impôt car assurément ce n'est pas à Florus qu'appartient la citadelle, ce n'est pas à Florus qu'ira votre tribut ».

XVII

1. Agrippa expulsé de la ville. 2-3. Prise de Masada. Interruption des sacrifices pour Rome. 4. Démarches des notables juifs. Agrippa leur envoie des renforts. 5-6. Lutte entre les insurgés et les partisans de Rome. Arrivée des Sicaires. Prise de la ville haute, incendie des Archives. 7. Prise de la tour Antonia. Les Romains assiégés dans le palais d'Hérode. 8. Domination de Manahem. Évacuation du palais. 9. Meurtre de Manahem. 10. Capitulation et massacre de la garnison romaine.

1. Le peuple, gagné par ce discours, monta au Temple avec le roi et Bérénice pour commencer à rebâtir les portiques, tandis que les magistrats et les Conseillers, se répartissant parmi les villages, y levaient le tribut. En peu de temps les quarante talents qui manquaient furent réunis. Agrippa avait ainsi écarté pour le moment la menace de guerre ; il revint ensuite à la charge pour engager le peuple à obéir à Florus, en attendant que César lui envoyât un successeur. Pour le coup les Juifs s'exaspérèrent : ils se déchaînèrent en injures contre le roi et lui firent interdire formellement le séjour de la ville ; quelques factieux osèrent même lui jeter des pierres. Le roi, jugeant impossible d'arrêter l'ardeur des révolutionnaires, indigné des outrages qu'il avait reçus, envoya les magistrats et les principaux citoyens à Césarée, auprès de Florus, pour que le gouverneur désignât ceux qui lèveraient le tribut dans le pays ; quant à lui, il rentra dans son royaume.

(1). Les tributs recueillis, dans le début de la section 1, sont ceux du district de Jérusalem : maintenant il s'agit de faire rentrer ceux des autres districts (toparchies). Il semble d'après cela que le sanhédrin de Jérusalem servit d'intermédiaire fiscal entre le trésor impérial et toute la contrée pour la perception des impôts directs (Schürer, II b , 236).

2. A ce moment, quelques-uns des plus ardents promoteurs de la guerre entreprirent une expédition contre une forteresse du nom de Masada (1) ; ils l'occupèrent par surprise, égorgèrent la garnison romaine et établirent une garnison juive à la place. En même temps, dans le Temple, Eléazar, fils du grand prêtre Ananias, jeune homme plein d'audace et qui y remplissait alors les fonctions de capitaine (2), détermina les prêtres officiants à n'accepter désormais ni offrandes ni sacrifices offerts par un étranger. C'était là déclarer véritablement la guerre aux Romains car on rejetait tout ensemble les sacrifices offerts au nom des Romains et de César. En vain les grands prêtres et les notables les exhortèrent à ne pas négliger le sacrifice traditionnel célébré en l'honneur des empereurs ; les prêtres refusèrent de les entendre, confiant dans leur grand nombre, -d'autant que le concours des révolutionnaires les plus vigoureux leur était assuré, - et surtout dans l'autorité d'Eléazar, capitaine du Temple.

(1). En Idumée, au S.-O. et tout prés de la mer Morte, aujourd'hui Sebbeh.

(2). Ce capitaine ou segan avait la surveillance supérieure de l'ordre matériel dans le Temple ; dans la hiérarchie, il venait immédiatement après le grand pontife. Cf. Schürer, II 4 , 320. Eléazar était bien fils du grand prêtre Ananias ( "Ant ., XX, 208").

3. Là-dessus, les principaux citoyens se réunirent avec les grands prêtres et les plus notables Pharisiens pour délibérer sur la chose publique, maintenant que le mal paraissait sans remède. Ayant décidé de faire un dernier appel aux factieux, ils convoquèrent le peuple devant la porte d'airain : on nomme ainsi la porte du Temple intérieur tournée vers l'Orient (1). Après avoir exprimé vivement leur indignation contre l'audace de cette révolte et d'une guerre si formidable déchaînée sur la patrie, ils exposèrent l'absurdité des raisons alléguées pour l'interruption du sacrifice : leurs ancêtres avaient orné le Temple surtout aux frais des étrangers, recevant sans cesse les offrandes des nations ; non seulement ils n'avaient interdit les sacrifices à personne, - ce qui eut été la plus grave impiété, - mais ils avaient consacré autour du Temple toutes ces offrandes qu'on y voyait encore conservées intactes depuis tant d'années. Et les voici, eux, au moment où ils provoquent les armes des Romains et les excitent à la guerre, qui apportent une innovation étrange dans le culte et ajoutent au danger la honte de l'impiété pour leur ville, puisque les Juifs seront désormais les seuls chez qui un étranger ne pourra ni sacrifier ni adorer Dieu ! Si quelqu'un s'opposait une pareille loi à l'égard d'un particulier, ils s'indigneraient contre un décret aussi inhumain, et il leur est indifférent que les Romains et César soient mis hors la loi ! Qu'ils redoutent qu'après avoir interdit les sacrifices offerts au nom de Rome, ils ne soient bientôt empêchés d'en célébrer pour eux-mêmes, et que la ville ne soit mise hors la loi de l'empire : sinon, qu'ils se hâtent de rentrer dans la raison, de reprendre les sacrifices, et de réparer leur outrage avant que le bruit n'en parvienne à ceux qu'ils ont offensés.

(1). La porte incrustée de bronze, située à l'Est du parvis des femmes (porte de Nicanor ?)

4. Tout en tenant ce langage, ils amenaient des prêtres versés dans la tradition, qui expliquaient que tous leurs ancêtres avaient accepté les sacrifices des étrangers. Cependant aucun des révolutionnaires ne voulut les écouter ; même les ministres du culte dont la conduite inaugurait les hostilités, ne bougèrent pas. Aussi les principaux citoyens, estimant qu'ils ne pouvaient plus arrêter eux-mêmes la sédition et qu'ils seraient les premières victimes de la vengeance de Rome, ne songèrent plus qu'à écarter d'eux-mêmes tout reproche et envoyèrent des députés, les uns, dirigés par Simon, fils d'Ananias, auprès de Florus, les autres auprès d'Agrippa, parmi lesquels on remarquait Saül, Antipas et Costobaros, tous membres de la famille royale. Ils adjuraient l'un et l'autre de monter vers la capitale avec des troupes et de briser la révolte avant qu'elle devînt invincible. Ce malheureux incident était une aubaine pour Florus ; désireux d'allumer la guerre, il ne fit aucune réponse aux députés. Quant à Agrippa, également soucieux de ceux qui se révoltaient et de ceux contre qui s'allumait la révolte, désireux de conserver la Judée aux Romains et aux Juifs leur Temple et leur capitale, sachant bien d'ailleurs qu'il n'avait rien à gagner dans ce désordre, il envoya deux mille cavaliers pour défendre le peuple : c'étaient des Auranites, des Batanéens, des Trachonites, ayant pour commandant de cavalerie Darius et pour général Philippe, fils de Jacime (1).

(1). Philippe est qualifié ailleurs ( Vita , c. 11) de lieutenant du roi. Jacime avait été « tétrarque » du roi Agrippa (Ier ou II ?) ( Guerre , IV, 81) ; il était fils de Zamaris, qui, sous Hérode, mena une colonie en Batanée ( "Ant ., XVII, § 29"). Waddington a cru retrouver le nom de Darius dans l'inscription de Deir esch Schair (Le Bas III, 2135).

5. Confiants dans ces forces, les notables, les grands prêtres et tous les citoyens épris de la paix occupent la ville haute ; car les séditieux étaient maîtres de la ville basse et du Temple. On se jetait sans relâche des pierres et des balles de fronde : de part et d'autre les traits volaient ; parfois même des détachements faisaient une sortie et l'on combattait corps à corps. Les insurgés l'emportaient par l'audace, les gens du roi par l'expérience. Le but des Royaux était de s'emparer du Temple et de chasser ceux qui souillaient le sanctuaire ; les factieux groupés autour d'Eléazar cherchaient à conquérir la ville haute outre les points qu'ils occupaient déjà. Pendant sept jours, il se fit un grand carnage des uns et des autres sans qu'aucun cédât la portion de la ville qu'il détenait.

6. Le huitième jour amena la fête dite de la Xyiophorie, où il était d'usage que tous apportassent du bois à l'autel pour que la flamme ne manqua jamais d'aliment : et en effet le feu de l'autel ne s'éteint jamais . Les Juifs du Temple exclurent donc leurs adversaires de cette cérémonie : à cette occasion, leur multitude mal armée se grossit d'un grand nombre de sicaires qui s'étaient glissés parmi eux : on appelait ainsi les brigands qui cachaient un poignard dans leur sein - et ils poursuivirent leurs attaques avec plus de hardiesse. Inférieurs en nombre et en audace, les Royaux, refoulés de vive force, évacuèrent la ville haute. Les vainqueurs y firent irruption et livrèrent aux flammes la maison du grand prêtre Ananias et les palais d'Agrippa et de Bérénice (1) ; puis ils portèrent le feu dans les Archives publiques, pressés d'anéantir les contrats d'emprunt et d'empêcher le recouvrement des créances, afin de grossir leurs rangs de la foule des débiteurs et de lancer contre les riches les pauvres sûrs de l'impunité. Les gardiens des bureaux des conservateurs s'étant sauvés, ils mirent donc le feu aux bâtiments. Une fois le nerf du corps social ainsi détruit, ils marchèrent contre leurs ennemis, notables et grands prêtres se sauvèrent en partie dans les égouts ; d'autres gagnèrent avec les soldats du roi le palais royal situé plus haut (2) et se hâtèrent d'en fermer les portes : de ce nombre étaient le grand prêtre Ananias, son frère Ezéchias, et ceux qui avaient été envoyés auprès d'Agrippa.

(1). Malgré cette expression, il ne semble pas qu'il s'agisse d'un édifice distinct, mais des parties nouvelles ajoutées par Agrippa à l'ancien palais des Asmonéens, sur le Xystos ( "Ant ., XX, 189"). Les Archives étaient voisines de l'Akra et du palais du Conseil ( Guerre , VI, 354), mais l'emplacement exact est inconnu.

(2). Evidemment le Palais d'Hérode, au N.-O. de la ville haute.

7. Ce jour-là, les séditieux s'arrêtèrent, se contentant de leur victoire et de leurs incendies. Le lendemain, qui était le quinzième jour du mois de Loos, ils attaquèrent la citadelle Antonia ; après avoir tenu la garnison assiégée pendant deux jours, ils la firent prisonnière, l'égorgèrent et mirent le feu au fort. Ensuite, ils se retournèrent vers le palais, où les gens du roi s'étaient réfugiés : divisés en quatre corps ils firent plusieurs tentatives contre les murailles. Aucun des assiégés n'osa risquer une sortie, à cause du grand nombre des assaillants : répartis sur les mantelets des murs et sur les tours, ils se contentaient de tirer sur les agresseurs, et force brigands tombèrent au pied des murailles. Le combat ne cessait ni jour ni nuit, car les factieux espéraient épuiser les assiégés par la disette et les défenseurs, les assiégeants par la fatigue.

8. Cependant, un certain Manahem, fils de Juda le Galiléen ce docteur redoutable qui jadis, au temps de Quirinius , avait fait un crime aux Juifs de reconnaître les Romains pour maîtres alors qu'ils avaient déjà Dieu - emmena ses familiers à Masada, où il força le magasin d'armes du roi Hérode, et équipa les gens de son bourg avec quelques autres brigands ; s'étant ainsi constitué une garde du corps, il rentra comme un roi à Jérusalem, et, devenu le chef de la révolution, dirigea le siège du palais . Cependant les assiégeants manquaient de machines et, battus du haut de la muraille, ils ne pouvaient la saper à ciel ouvert. Ils commencèrent donc à distance une mine, l'amenèrent jusqu'à l'une des tours qu'ils étayèrent, puis sortirent après avoir mis le feu aux madriers qui la soutenaient. Quand les étais furent brûlés, la tour s'écroula soudain, mais ils virent apparaître un autre mur construit en arrière d'elle, car les assiégés, prévoyant le stratagème, peut-être même avertis par l'ébranlement de la tour au moment où on la sapait, s'étaient pourvus d'un nouveau rempart. Ce spectacle inattendu frappa de stupeur l'assaillant, qui se croyait déjà victorieux. Cependant les défenseurs députèrent auprès de Manahem et des promoteurs de la sédition, demandant à sortir par capitulation. Les insurgés n'accordèrent cette permission qu'aux soldats du roi et aux indigènes, qui sortirent en conséquence. Les Romains, restés seuls, furent pris de découragement. Ils désespéraient de percer à travers une telle multitude et ils avaient honte de demander une capitulation : d'ailleurs , l'eussent-ils obtenue, quelle confiance méritait-elle ? Ils abandonnèrent donc le camp, trop facile à emporter, et se retirèrent dans les tours royales, qui se nommaient Hippicos, Phasaël et Mariamme (1). Les compagnons de Manahem, se ruant dans les positions que les soldats venaient de quitter, tuèrent tous les retardataires qu'ils purent saisir, pillèrent les bagages et incendièrent le camp. Ces événements eurent lieu le sixième jour du mois de Gorpiéos.

(1). Ces tours étaient situées au N. de l'enceinte du palais.

9. Le lendemain, le grand prêtre Ananias fut pris dans la douve du palais royal, où il se cachait, et tué par les brigands avec son frère Ezéchias. Les factieux investirent les tours et les soumirent à une étroite surveillance pour qu'aucun soldat ne pût s'en échapper. La prise des fortifications et le meurtre du grand prêtre Ananias grisèrent à tel point la férocité de Manahem qu'il crut n'avoir plus de rival pour la conduite des affaires et devint un tyran insupportable. Les partisans d'Eléazar se dressèrent alors contre lui ; ils se répétaient qu'après avoir, pour l'amour de la liberté, levé l'étendard de la rébellion contre les Romains, ils ne devaient pas sacrifier cette même liberté à un bourreau juif et supporter un maître qui, ne fît-il même aucune violence, était pourtant fort au-dessous d'eux : s'il fallait à toute force un chef, mieux valait n'importe lequel que celui-là. Dans ces sentiments, ils se conjurèrent contre lui dans le Temple même, il y était monté plein d'orgueil pour faire ses dévotions, revêtu d'un costume royal, et traînant à sa suite ses zélateurs armés. Lorsqu'Eléazar et ses compagnons s'élancèrent contre lui, et que le reste du peuple, saisissant des pierres, se mit à lapider l'insolent docteur, pensant étouffer toute la révolte par sa mort, Manahem et sa suite résistèrent un moment, puis, se voyant assaillis par toute la multitude, s'enfuirent chacun ou ils purent ; là dessus on massacra ceux qui se laissèrent prendre, on fit la chasse aux fugitifs. Un petit nombre parvinrent à se faufiler jusqu'à Masada, entre autres Eléazar, fils de Jaïr, parent de Manahem, qui plus tard exerça la tyrannie à Masada. Quant à Manahem lui-même, qui s'était réfugié au lieu appelé Ophlas (1) et s'y cachait honteusement, on le saisit, on le traîna au grand jour, et, après mille outrages et tortures, on le tua. Ses lieutenants eurent le même sort, ainsi qu'Absalon, le plus fameux suppôt de la tyrannie.

(1). La pente Sud de la colline du Temple.

10. Le peuple, je l'ai dit, s'associa à cette exécution, dans l'espoir de voir ainsi s'apaiser l'insurrection tout entière , mais les conjurés, en tuant Manahem, loin de désirer mettre fin à la guerre, n'avaient voulu que la poursuivie avec plus de liberté. En fait, tandis que le peuple invitait les soldats avec insistance à se relâcher des opérations du siège, ils le pressaient au contraire plus vigoureusement. Enfin, à bout de résistance, les soldats de Metilius - c'était le nom du préfet (1) romain - députèrent auprès d'Eléazar, lui demandant seulement d'obtenir par capitulation, la vie sauve, et offrant de livrer leurs armes et tout leur matériel. Les révoltés, saisissant au vol cette requête, envoyèrent aux Romains Gorion, fils de Nicomède, Ananias, fils de Sadoc, et Judas, fils de Jonathas, pour conclure la convention et échanger les serments. Cela fait, Metilius fit descendre ses soldats. Tant que ceux-ci gardèrent leurs armes, aucun des révoltés ne les attaqua ni ne laissa flairer la trahison. Mais quand les Romains eurent tous déposé, suivant la convention, leurs boucliers et leurs épées, et, désormais sans soupçon, se furent mis en route, les gens d'Eléazar se jetèrent sur eux, les entourèrent et les massacrèrent, les Romains n'opposèrent ni résistance ni supplication, se bornant à rappeler à grands cris la convention et les serments. Tous périrent ainsi, cruellement égorgés. Le seul Metilius obtint grâce, à force de prières, et parce qu'il promis de se faire Juif, voire se laisser circoncire. C'était là un léger dommage pour les Romains, qui de leur immense armée ne perdirent qu'une poignée d'hommes, mais on y reconnut le prélude de la ruine des Juifs. En voyant la rupture désormais sans remède, la ville souillée par cet horrible forfait qui promettait quelque châtiment divin, à défaut de la vengeance de Rome, on se livra à un deuil public : la ville se remplit de consternation, et il n'y avait pas un modéré qui ne se désolât en songeant qu'il payerait lui-même le crime des factieux. Eh effet, le massacre s'était accompli le jour du sabbat, où la piété fait abstenir les Juifs même des actes les plus innocents.

(1). Le commandant d'une cohorte auxiliaire est en principe un préfet (Tacite, Hist ., II, 59; Digeste, III, 2, 2, pr.). La capitulation de la garnison romaine paraît avoir eut lieu le 17 Eloul (Gorpiéos) : c'est à ce jour que la Megillath Taanith (§ 14) place « l'évacuation » de Juda par les Romains.

XVIII

1-2. Massacre des Juifs à Césarée et autres lieux. Représailles des Juifs. 3-4. Perfidie des Scythopolitains. Mort héroïque de Simon fils de Saül. 5-6. Autres tueries. Guet-apens de Varus, régent du royaume d'Agrippa. Prise de Cypros et de Machérous. 7-8. Émeute d'Alexandrie. 9-11. Entrée en campagne de Cestius Gallus. Prise de Chaboulôn et de Joppé ; occupation de la Galilée.

1. Le même jour et à la même heure, comme par un décret de la Providence, les habitants de Césarée massacrèrent les Juifs qui vivaient parmi eux : en une heure plus de vingt mille furent égorgés, et Césarée tout entière fut vidée de Juif car ceux qui s'enfuyaient furent, par ordre de Florus, saisis et conduits, enchaînés, aux arsenaux maritimes. A la nouvelle du désastre de Césarée, toute la nation entra en fureur : partagés en plusieurs bandes, les Juifs saccagèrent les villages des Syriens et le territoire des cités voisines (1), Philadelphie, Hesbon, Gerasa, Poila et Scythopolis. Ils se ruèrent ensuite contre Gadara Hippos et la Gaulanitide, détruisant ou incendiant tout sur leur passage, et s'avancèrent jusqu'à Kedasa, bourgade tyrienne, Ptolémaïs, Gaba et Césarée. Ni Sébaste, ni Ascalon ne résistèrent à leur élan ; ils brûlèrent ces villes, puis rasèrent Anthédon et Gaza. Sur le territoire de chacune de ces cités, force villages furent pillés, une quantité prodigieuse d'hommes pris et égorgés.

(1). L'énumération qui suit décrit un cercle autour de Sébaste. Les expéditions partirent les unes de la Pérée, les autres de la Galilée et de la Judée.

2. Les Syriens de leur côté ne tuaient pas moins de Juifs : eux aussi, ils égorgeaient ceux qu'ils prenaient dans les villes, non plus seulement, comme auparavant, par haine, mais pour prévenir le péril qui les menaçait eux-mêmes. La Syrie entière fut en proie à un affreux désordre ; toutes les villes étaient divisées en deux camps ; le salut pour les uns était de prévenir les autres. On passait les jours dans le sang, les nuits dans une terreur plus affreuse encore. Se croyait-on débarrassé des Juifs, restaient les judaïsants dont on se méfiait ; on reculait devant l'horreur d'exterminer les éléments équivoques, et pourtant on redoutait ces sang-mêlé autant que des étrangers avérés. Des hommes réputés de longue date pour leur douceur se laissaient entraîner par la cupidité à se défaire de leurs adversaires car on pillait impunément les biens des victimes, on transportait chez soi comme d'un champ de bataille les dépouilles des morts, et celui qui gagnait le plus se couvrait de gloire parce qu'il avait été le plus grand meurtrier. On voyait les villes remplies de cadavres sans sépulture, des vieillards morts étendus avec des enfants, des femmes à qui on avait enlevé même le dernier voile de la pudeur ; toute la province pleine de calamités inouïes ; et, plus terrible encore que les forfaits réels, la menace de l'avenir qui tenait les esprits en suspens.

3. Jusque-là les Juifs n'avaient eu à faire qu'à des étrangers, mais quand ils envahirent le territoire de Scythopolis ils trouvèrent pour ennemis leurs propres coreligionnaires : les Juifs de ce pays se rangèrent, en effet, à côté des Scythopolitains, et, faisant passer la parenté après leur propre sécurité, combattirent en masse contre leurs frères. Cependant leur extrême ardeur parut suspecte : les gens de Scythopolis craignirent que la population juive ne s'emparât de la ville pendant la nuit et n'y semât le carnage pour se faire pardonner par ses frères sa défection. Ils ordonnèrent donc à ces Juifs, s'ils voulaient confirmer leurs sentiments de concorde et montrer leur fidélité à un peuple de race étrangère, de se transporter avec leurs familles dans le bois sacré de la ville. Les Juifs obéirent sans défiance à cette invitation. Pendant deux jours, les Scythopolitains se tinrent en repos, pour mieux endormir leur confiance, mais la troisième nuit, épiant le moment où les uns étaient sans défense, les autres endormis, ils les égorgèrent tous au nombre de plus de treize mille et pillèrent tous leurs biens.

4. Je ne veux pas omettre ici la triste destinée de Simon, fils d'un certain Saül, assez notable citoyen. Doué d'une force et d'une audace supérieures, il avait abusé de l'une et de l'autre au détriment de ses coreligionnaires. Tous les jours on l'avait vu marcher au combat et tuer un grand nombre des Juifs qui attaquaient Scythopolis ; souvent même, on le voyait à lui seul mettre en fuite toute leur troupe, et supporter tout le poids du combat. Mais il subit le juste châtiment de ses fratricides. Lorsque les Scythopolitains eurent cerné le bois sacré et criblaient les Juifs de leurs traits, Simon mit l'épée à la main puis, au lieu de courir aux ennemis, dont le nombre dépassait toute mesure, il s'écria sur le ton le plus émouvant : « Scythopolitains, je suis justement puni par vous de mes forfaits, moi et ceux qui, en tuant un si grand nombre de leurs frères, vous ont donné des gages de leur fidélité. Eh bien donc ! nous qui éprouvons, comme de juste, la perfidie des étrangers, nous qui avons poussé jusqu'à l'extrême l'impiété envers les nôtres, mourrons comme des maudits de nos propres mains, car il ne sied point que nous périssions sous le bras de nos ennemis. Ce sera à la fois le juste prix de mon crime et l'honneur de ma bravoure : aucun de mes ennemis ne pourra se glorifier de ma mort ni insulter mon cadavre ». A ces mots, il promène sur sa famille un regard de pitié et de colère : il avait là sa femmes, ses enfants, ses vieux parents. D'abord saisissant son père par ses cheveux blancs, il le traverse de son épée ; après lui, il tue sa mère, qui n'offre aucune résistance, puis sa femme et ses enfants, qui tous s'offrent presque à son fer, dans leur hâte de prévenir les ennemis. Lui-même, après avoir tué toute sa famille, il se tint debout en évidence au-dessus des cadavres, étendit sa main droite pour attirer tous les regards, et s'enfonçant dans le corps son épée jusqu'à la garde, la baigna de son sang. Ainsi périt ce jeune homme digne de pitié par la vigueur de son corps et la fermeté de son âme, mais qui expia, comme de raison, son trop de foi dans les étrangers.

5. Après la boucherie de Scythopolis, les autres cités se soulevèrent chacune contre les Juifs de leur territoire. Les habitants d'Ascalon en tuèrent 2,500, ceux de Ptolémaïs 2,000, sans compter ceux qu'ils mirent aux fers. Les Tyriens en égorgèrent bon nombre, mais enchaînèrent et mirent en prison la plupart, de même Hippos et Gadara se débarrassèrent des fortes têtes, et mirent sous bonne garde les plus craintifs. Les autres villes de Syrie agirent suivant la haine ou la crainte qu'elles ressentaient à l'égard des Juifs. Seules, Antioche, Sidon et Apamée épargnèrent leurs métèques juifs, et ne permirent ni de tuer ni d'emprisonner aucun d'entre eux ; peut-être ces cités très peuplées dédaignaient-elles les soulèvements éventuels des Juifs, mais ce qui les guidait surtout, je pense, c'était leur pitié pour des hommes qui ne manifestaient aucune velléité sérieuse. Quant aux gens de Gerasa, non seulement ils ne maltraitèrent point les Juifs qui restèrent chez eux, mais ils escortèrent jusqu'à leurs frontières ceux qui voulurent émigrer.

6. Même dans le royaume d'Agrippa, on complota contre les Juifs. Le roi s'était rendu de sa personne à Antioche, auprès de Cestius Gallus, laissant pour gouverner ses affaires un de ses amis, nommé Varus, apparenté au roi Sohémos. A ce moment vint de la Batanée une ambassade de soixante-dix citoyens, les plus éminents par la naissance et l'intelligence, qui demandaient au roi un corps de troupes afin que, en cas de troubles, ils fussent en force pour réprimer le mouvement. Varus envoya de nuit quelques réguliers du roi qui massacrèrent toute cette députation : il osa accomplir ce forfait sans prendre l'avis d'Agrippa ; poussé par sa cupidité sans bornes il se souilla du sang des gens de sa race, au grand dommage du royaume. Il continua à exercer une tyrannie cruelle jusqu'à ce que Agrippa, informé de sa conduite, mais n'osant pas, à cause de Sohémos, le faire périr, le révoquât de sa régence. Vers le même temps les insurgés surprirent la forteresse de Cypros, qui domine Jéricho, massacrèrent la garnison et démantelèrent la place. Un autre jour la populace juive de Machérous décida la garnison romaine à évacuer cette forteresse et à la lui livrer. Les soldats, craignant d'être réduits de vive force, convinrent de sortir aux termes d'une capitulation et, après avoir reçu des gages, livrèrent le fort, que les gens de Machérous occupèrent et garnirent de troupes.

7. A Alexandrie la discorde n'avait cessé de régner entre la population indigène et les Juifs, depuis le temps où Alexandre le Grand, ayant trouvé chez les Juifs un concours très empressé contre les Égyptiens, leur avait accordé, en récompense de leur aide, le droit d'habiter la ville avec des droits égaux à ceux des Grecs. Ses successeurs leur confirmèrent ce privilège et leur assignèrent même un quartier particulier (1), afin qu'ils puissent observer plus sévèrement leur régime en se mêlant moins aux étrangers ; ils les autorisèrent aussi à prendre le titre de Macédoniens. Quand les Romains acquirent l'Égypte, ni le premier César ni aucun de ses successeurs ne permirent qu'on diminuât les honneurs des Juifs d'Alexandrie. Mais ils se battirent continuellement avec les Grecs, et les châtiments nombreux infligés tous les jours par des gouverneurs aux factieux des deux partis ne faisaient qu'exaspérer la sédition. Maintenant que le désordre régnait partout, la lutte redoubla d'ardeur à Alexandrie. Un jour que les Alexandrins tenaient une assemblée au sujet d'une ambassade qu'ils voulaient envoyer à Néron, un grand nombre de Juifs pénétrèrent dans l'amphithéâtre en même temps que les Grecs : leurs adversaires, dès qu'ils les aperçurent, leur jetèrent les noms d'ennemis et d'espions, puis se ruèrent sur eux et en vinrent aux mains. La masse des Juifs prit la fuite et se dispersa, mais les Alexandrins en retinrent trois, qu'ils entraînèrent pour les brûler vifs. Là-dessus tout le peuple juif s'arma à la rescousse : ils lancèrent d'abord des pierres contre les Grecs, ensuite, saisissant des torches, coururent à l'amphithéâtre, menaçant d'y exterminer dans les flammes la population jusqu'au dernier homme. Et ils auraient exécuté leur menace si le préfet Tibère Alexandre ne se fût hâté d'arrêter leur fureur. Au début il ne recourut pas aux armes pour ramener l'ordre ; il leur envoya les principaux citoyens, les invitant à se calmer et ne pas exciter contre eux l'armée romaine. Mais les émeutiers accueillirent avec des éclats de rire ses exhortations et chargèrent le préfet d'invectives.

(1). D'après le C. Apion , II, 4, § 35, ce quartier leur aurait déjà été assigné par Alexandre.

8. Comprenant alors que les révoltés ne s'arrêteraient pas si on ne leur infligeait une sévère leçon, il envoie contre eux les deux légions romaines stationnées dans la ville et leur adjoint deux mille soldats arrivés par hasard de Libye pour la perte des Juifs ; il leur permit non seulement de tuer les rebelles, mais encore de piller leurs biens et d'incendier leurs maisons. Les soldats, se ruant sur le quartier « Delta » (1) où la population juive était concentrée, exécutèrent ces ordres, non sans effusion de sang : car les Juifs, se massant en ordre serré, mirent au premier rang les mieux armés d'entre eux, et opposèrent une résistance prolongée mais quand une fois ils furent enfoncés, les aspects : les uns étaient saisis dans la plaine, les autres refoulés dans leurs maisons, que les Romains brûlèrent après les avoir vidées de leur contenu ; nulle pitié pour les enfants, nul respect pour les vieillards : ils s'attaquaient à tous les âges et tuaient avec une telle rage que tout le quartier fut inondé de sang et cinquante mille cadavres amoncelés : le reste même n'eût pas échappé, s'il n'avait eu recours aux supplications. Tibère Alexandre, pris enfin de pitié, ordonna aux Romains de se retirer. Ceux-ci, rompus à l'obéissance, cessèrent le massacre au premier signal ; mais la populace d'Alexandrie dans l'excès de sa haine était difficile à ramener, et c'est à grand'peine qu'on l'arracha aux cadavres.

(1). Les quartiers d'Alexandrie étaient désignés d'après les premières lettres de l'alphabet grec (Philon, In Flaccum , 8).

9. Telle fut la catastrophe qui fondit sur les Juifs d'Alexandrie. Cestius, voyant que de tous cotés on faisait la guerre aux Juifs, ne voulut pas rester inactif pour son compte. Il partit donc d'Antioche, emmenant avec lui la 12 e légion au complet et, de chacune des autres, deux mille hommes choisis (1)  ; en outre, six cohortes d'infanterie et quatre escadrons de cavalerie. Il y adjoignit les contingents des rois : Antiochus fournit deux mille cavaliers et trois mille fantassins, tous archers ; Agrippa le même nombre de fantassins et un peu moins de deux mille chevaux ; Sohémos quatre mille hommes, dont le tiers était des cavaliers, et la plupart archers. A la tête de ces forces il se dirigea vers Ptolémaïs. Il leva aussi dans les cités un très grand nombre d'auxiliaires, inférieurs aux soldats de métier par l'expérience, mais suppléant par leur ardeur et leur haine des Juifs au défaut de connaissances militaires. Agrippa l'assistait en personne, pour guider l'armée et pourvoir à son ravitaillement. Cestius, prenant une partie des troupes marcha contre Chaboulôn, ville forte de Galilée , sur la frontière de Ptolémaïs et du territoire juif. Il trouva la localité vide d'hommes - car le peuple avait fui dans les montagnes -, mais pleine de ressources de tout genre, qu'il livra on pillage aux soldats ; quant à la ville, quoiqu'il l'admirait pour sa beauté et qu'elle eut des maisons construites comme celles de Tyr, de Sidon et de Béryte, il l'incendia. Ensuite il parcourut le plat pays, saccageant tout sur son passage et brûlant les villages aux alentours, puis se replia vers Ptolémaïs. Mais tandis que les Syriens et surtout ceux de Béryte étaient encore occupés au pillage, les Juifs, informés du départ de Cestius, reprirent courage et, tombant à l'improviste sur les soldats qu'il avait laissés en arrière, en tuèrent environ deux mille.

(1). Il y avait quatre légions en Syrie (Tacite, Ann., IV, 5) : Cestius avait donc tiré des trois autres légions 2,000 x 3 = 6,000 hommes et non 2,000, comme l'écrit Schürer, I 3 , 604.

10. Cestius, parti de Ptolémaïs, se transporta lui-même à Césarée, mais détacha vers Joppé une partie de son armée, avec ordre d'y mettre garnison, si on pouvait la surprendre, mais, au cas où les habitants seraient sur leurs gardes, de l'attendre, lui et le reste de ses forces. Cette avant-garde, procédant à marches forcées par terre et par mer, emporta facilement la ville en l'attaquant des deux côtés ; les habitants n'eurent pas le temps de fuir ni, à plus forte raison, de préparer la résistance, et les Romains, faisant irruption dans la place, les tuèrent tous avec leurs familles, puis pillèrent la ville et y mirent le feu ; le nombre des victimes s'éleva à huit mille quatre cents. De la même manière Cestius envoya un gros corps de cavaliers dans la toparchie de la Nabatène, limitrophe de Césarée : ils ravagèrent le territoire, tuèrent une multitude d'habitants, pillèrent leurs biens et brûlèrent leurs villages.

11. En Galilée il détacha Césennius Gallus, légat de la douzième légion, avec des forces qui lui semblaient suffisantes pour réduire cette province. La plus forte ville de Galilée, Sepphoris, reçut Gallus à bras ouverts et, suivant le sage conseil de cette cité, les autres se tinrent en repos. Mais tout ce qu'il y avait de factieux et de brigands s'enfuit vers la montagne la plus centrale de Galilée, située en face de Sepphoris, et qu'on appelle Asamon. Gallus conduisit contre eux ses troupes. Les ennemis, tant qu'ils occupèrent des positions dominantes, repoussèrent facilement les attaques des Romains et en tuèrent près de deux cents mais quand les Romains les eurent tournés et gagnèrent les hauteurs, ils furent promptement mis en déroute armés à la légère, ils ne pouvaient supporter le choc des légionnaires complètement équipés ou, dans la fuite, échapper aux cavaliers ; seuls quelques-uns réussirent à se cacher dans des lieux accidentés, et il en périt plus de deux mille.

XIX

1. Marche de Cestius sur Jérusalem. 2-6. Il échoue dans son attaque contre la ville intérieure et le Temple. 7-9. Retraite désastreuse de Cestius ; combat de Béthoron.

1. Césennius Gallus, ne voyant plus de trace de révolte en Galilée, ramena son corps d'armée à Césarée ; alors Cestius, se remettant en marche avec toutes ses forces, se dirigea sur Antipatris. Apprenant qu'une troupe assez considérable de Juifs s'était rassemblée dans une tour du nom d'Aphékou, Il envoya un détachement pour les déloger. La crainte dispersa les Juifs avant même qu'on on vint aux mains : le détachement envahit le camp, qu'il trouva évacué, et l'incendia, ainsi que les bourgades des alentours. D'Antipatris, Cestius s'avança jusqu'à Lydda, qu'il trouva vide d'hommes car, à cause de la fête des Tabernacles, tout le peuple était monté à Jérusalem. Il découvrit cependant quelques retardataires, en tua cinquante, incendia la ville, et, poursuivant sa marche, monta par Béthoron, puis vint camper au lieu appelé Gabaô, à cinquante stades de Jérusalem (1).

(1). Au N.-O. après la sortie du défilé de Bethoron. C'est l'ancienne Gibéon de l'Ecriture, aujourd'hui El Djeb. Dans Ant., VII, 11, 7 (§283), la distance indiquée n'est que de 40 stades.

2. Quand les Juifs virent la guerre aux portes de la capitale, ils interrompirent la fête et coururent aux armes : pleins de confiance dans leur nombre, ils s'élancèrent au combat, sans ordre, en poussant des cris, sans même tenir compte du repos du Septième jour, car on était précisément au jour du sabbat, qu'ils observent avec tant de scrupule. Cette même fureur qui éclipsait leur piété leur assura l'avantage dans le combat : ils tombèrent sur les Romains avec une telle impétuosité qu'ils enfoncèrent leurs unités et pénétrèrent au cur même de l'armée en semant le carnage. Si la cavalerie, faisant un circuit, n'était venue soutenir les parties du corps de bataille qui faiblissaient, avec l'aide des troupes d'infanterie encore intactes, toute l'armée de Cestius eût couru le plus grand danger. Les Romains perdirent cinq cent quinze hommes, dont quatre cents fantassins et le reste cavaliers : la perte des Juifs ne s'éleva qu'à vingt-deux morts. Ceux qui dans leurs rangs montrèrent le plus de bravoure furent Monobazos et Kénédéos, parents de Monobazos roi d'Adiabène, puis Niger de la Pérée et Silas le Babylonien (1), transfuge de l'armée du roi Agrippa. Les Juifs, repoussés de front, se replièrent vers la ville mais sur les derrières de l'armée, Simon, fils de Gioras, tomba sur l'arrière-garde romaine qui montait encore vers Béthoron, en dispersa une bonne partie et enleva nombre de bêtes de somme qu'il emmena à Jérusalem. Pendant que Cestius s'arrêtait trois jours dans ses cantonnements, les Juifs occupèrent les hauteurs et gardèrent les défilés ; il n'était pas douteux qu'ils reviendraient à la charge dès que les Romains se remettraient en route.

(1). C'est-à-dire un Juif de Babylonie, établi en Batanée.

3. Alors Agrippa, voyant la situation des Romains menacée par cette innombrable multitude d'ennemis qui occupaient la lisière des montagnes, crut devoir essayer la voix de la raison avec les Juifs : il pensait ou bien les persuader tous de terminer la guerre, ou bien détacher des ennemis ceux qui ne partageraient pas leurs sentiments (1). Il leur envoya donc ses deux familiers que les Juifs connaissaient le plus, Borcéos et Phbos, chargés de leur promettre, de la part de Cestius, un traité et, de la part des Romains, le pardon assuré de leurs fautes s'ils déposaient les armes et faisaient leur soumission. Les factieux, craignant que l'espoir de l'amnistie ne ramenât tout le peuple à Agrippa, se jetèrent sur ses envoyés pour les faire périr : Phbos fut tué avant d'avoir ouvert la bouche ; Borcéos, quoique blessé, réussit à s'enfuir ; ceux du peuple qui manifestaient leur mécontentement furent, à coups de pierres et de bâtons, chassés vers la ville.

(1). Texte fort douteux.

4. Cestius, comptant tirer parti de ces dissensions de l'ennemi, mena alors toutes ses troupes à l'attaque, battit l'ennemi et le refoula jusqu'à Jérusalem. Il établit son camp dans l'endroit appelé Scopos, distant de sept stades de la capitale. Pendant trois jours il suspendit toute attaque, espérant peut-être que les défenseurs lui livreraient la ville, mais il lança dans les villages des alentours de nombreux fourrageurs pour ramasser du blé. Le quatrième jour, qui était le 30 du mois Hyperbérétéos, il rangea son armée en bataille et la conduisit à l'assaut. Le peuple était paralysé par les factieux, ceux-ci, stupéfaits à la vue du bel ordre des Romains, évacuèrent les parties extérieures de la ville pour se concentrer dans les quartiers intérieurs et dans le Temple. Cestius, avançant toujours, brûla le quartier de Bézétha, la « ville neuve  », et le lieu dit « marché aux poutres » ; ensuite, obliquant vers la ville haute, il campa en face du palais royal. S'il avait osé à cette heure, diriger une attaque de vive force contre les remparts, il aurait occupé la ville et terminé la guerre mais le préfet de son camp, Turranius Priscus, et la plupart des commandants de cavalerie, corrompus à prix d'argent par Florus (1), le détournèrent de cette tentative. Telle fut la cause pourquoi la guerre se prolongea si longtemps et accabla les Juifs de calamités sans remède.

(1). Insinuation probablement gratuite.

5. Sur ces entrefaites, un groupe nombreux de notables citoyens, cédant aux conseils d'Ananos, fils de Jonathas, appelèrent Cestius pour lui ouvrir les portes. Mais le général romain, à la fois dédaigneux par colère et peu confiant, tarda si longtemps que les factieux, avertis de la trahison, jetèrent du haut des murs Ananos et ses compagnons et les chassèrent dans leurs maisons à coups de pierres : eux-mêmes, répartis sur les tours, tiraient sur ceui qui tentaient l'escalade des remparts. Pendant cinq jours les Romains multiplièrent de tous les cotés leurs attaques sans aucun résultat : le sixième jour, Gestius, prenant avec lui un gros corps de soldats d'élite et les archers, dirigea une tentative contre le flanc nord du Temple. Les Juifs postés en haut des portiques résistèrent à l'attaque et repoussèrent plusieurs fois l' assaut: mais enfin, accablés sous une nuée de traits, ils durent se replier. Alors, les premiers rangs des troupes romaines appuyèrent leurs boucliers contre les remparts; ceux qui venaient derrière placèrent les leurs en contre-bas de cette première ligne de boucliers, et ainsi de suite, formant ce qu'on appelle la tortue; contre ce toit de cuivre, les traits lancés glissaient sans effet, et les soldats, à l'abri, pouvaient, sans éprouver aucun dommage, saper le pied des remparts et préparer l'incendie de la porte du Temple.
6. Une frayeur terrible saisit alors les séditieux; déjà beaucoup s'enfuyaient de la ville, dont ils croyaient la prise imminente. Le peuple, de son coté, sentit renaître sa confiance, et, à mesure que les scélérats faiblissaient, il s'avançait vers les portes pour les ouvrir et accueillir
Cestius comme son bienfaiteur. Si ce dernier eût persévéré uu peu plus dans le siège, il n'eût pas tardé à prendre la ville; mais Dieu, je pense, s'était, à cause des méchants, déjà détourné même de son sanctuaire et empêcha la guerre de se terminer ce jour-là.

7. Cestius donc, ne pénétrant ni le désespoir des assiégés ni les vrais sentiments du peuple, rappela soudainement ses troupes, renonça à ses espérances, sans avoir souffert aucun échec, et, contre toute attente, s'éloigna de la ville. Sa retraite inattendue rendit courage aux brigands, qui assaillirent son arrière-garde et tuèrent un grand nombre de cavaliers et de fantassins Cestius passa cette nuit dans son camp du Scopos: le lendemain, en continuant sa retraite, il ne fit qu'encourager encore les ennemis; ceux-ci, s'attachant aux derniers rangs de l'armée, les décimaient, et, se répandant des deux cotés de la route, tiraient sur les flancs de la colonne. Les soldats de l'arrière-garde n'osaient faire volte-face contre ceux qui les blessaient par derrière, croyant avoir sur les talons une innombrable multitude ; ils ne se sentaient pas non plus la force de chasser ceux qui menaçaient leurs flancs : lourdement chargés, ils craignaient de rompre leur ordonnance, tandis qu'ils voyaient les Juifs alertes et prompts aux incursions ; ils éprouvèrent donc de grandes pertes sans riposter à leurs adversaires. Tout le long de la route on voyait des hommes frappés, arrachés de leurs rangs et tombant à terre. Après avoir perdu beaucoup de monde, et dans le nombre Priscus, légat de la 6 ème légion, le tribun Longinus Aemiliiis Jucundus commandant d'une aile de cavalerie, l'armée atteignit à grand peine son ancien camp de Gabao, abandonnant la plus grande partie de ses bagages. Cestius y resta deux jours, incertain de ce qu'il devait faire : le troisième, voyant que le nombre des ennemis ne cessait d'augmenter et que les hauteurs environnantes foisonnaient de Juifs, il comprit que ses retards n'avaient fait que lui nuire et qu'un plus long arrêt ne pouvait que grossir les forces ennemies.

8. Pour s'échapper plus vite il ordonna de retrancher tout ce qui embarrassait la marche de l'armée. On tua donc les mulets, les ânes, toutes les bêtes de somme sauf celles qui portaient les armes de jet et les machines, qu'on garda pour leur utilité et par crainte que les Juifs, en les prenant, ne les tournassent contre les Romains. Cela fait, Cestius se remit en marche vers Béthoron. Tant qu'on resta en terrain découvert, les attaques des Juifs furent rares, mais dès que les troupes, resserrées dans les défilés, eurent commencé la descente, une partie des ennemis, prenant les devants, leur barra la sortie ; d'autres refoulaient l'arrière-garde dans le ravin, pendant que le gros de leurs forces, posté sur le col de la route, couvrait de traits le corps de bataille. Si les fantassins eux-mêmes étaient en peine de se défendre, les cavaliers couraient un danger plus pressant encore ils ne pouvaient, sous les projectiles, tenir la route en bon ordre, et le terrain ne permettait pas de charger : de côté et d'autre, c'étaient des précipices et des ravins où ils glissaient et périssaient ; point d'espace pour la fuite, aucun moyen de défense : réduits à l'impuissance, les hommes s'abandonnaient aux gémissements, aux lamentations du désespoir ; l'écho leur renvoyait les clameurs des Juifs, des cris de joie et de fureur. Peu s'en fallut que toute l'armée de Cestius ne fût capturée ; seule la nuit survenant permit aux Romains de se réfugier à Béthoron (1) ; les Juifs occupèrent tous les points environnants et guettèrent la sortie du défilé.

(1). Béthoron-dessous, au seuil de la plaine d'Emmaüs.

9. Cestius, désespérant de forcer ouvertement le passage, songea à s'enfuir à la dérobée. Il choisit les soldats les plus braves, au nombre d'environ quatre cents, les posta sur les terrasses des maisons et leur ordonna de pousser les cris des sentinelles, quand elles sont de garde dans les camps, pour faire croire aux Juifs que toute l'armée était demeurée en cet endroit ; lui-même, emmenant le reste des troupes, s'avança, sans bruit, l'espace de trente stades. A l'aurore, les Juifs voyant le campement abandonné, se jetèrent sur les quatre cents qui les avaient trompés et les dépêchèrent rapidement à coups de javelots, puis ils se lancèrent à la poursuite de Cestius. Celui-ci avait pris, pendant la nuit, une avance assez considérable ; le jour venu, il accéléra encore sa fuite au point que les soldats, dans leur stupeur et leur crainte, abandonnaient les hélépoles, les catapultes, et la plupart des autres machines ; les Juifs s'en emparèrent pour les tourner plus tard contre ceux qui les avaient laissées. Ils poursuivirent l'armée romaine jusqu'à Antipatris. De là, n'ayant pu l'atteindre, ils revinrent sur leurs pas ; ils emportèrent les machines, dépouillèrent les morts, réunirent le butin semé sur la route et retournèrent vers la capitale avec des chants de triomphe. Ils avaient eux-mêmes subi des pertes insignifiantes mais ils avaient tué aux Romains et à leurs alliés cinq mille trois cents fantassins et quatre cent quatre-vingts cavaliers. Ces événements se passèrent le huitième jour du mois de Dios (1), la douzième année du principat de Néron.

(1). Dios = Marchesvan, octobre-novembre 66. L'avènement de Néron datant du 13 octobre 54, il est probable que Josèphe se trompe et que la bataille de Béthoron eut déjà lieu dans la 13e année de Néron. On a voulu tirer de ce lapsus des conclusions à perte de vue sur le système chronologique de notre historien (Niese, Hermes , 1893, 208 ; Unger, Ac. Munich , 1896, 383) qui sont avec raison rejetées par Schürer, I3, 605.

XX

1. Évasions de Jérusalem. Cestius envoie son rapport à Néron. 2. Massacre des Juifs de Damas. 3-4. Désignation des généraux par les insurgés. 5-8. Josèphe organise la défense en Galilée.

1. Après le désastre de Cestius, beaucoup de Juifs de distinction s'échappèrent de la ville comme d'un navire en train de sombrer. Les frères Costobaros et Saül, accompagnés de Philippe, fils de Jacime, préfet de l'armée du roi Agrippa (1), s'enfuirent de Jérusalem et se rendirent auprès de Cestius. Nous dirons plus tard comment Antipas, qui avait été assiégé avec eux dans le palais royal, dédaigna de fuir et fut tué par les révoltés. Cestius envoya Saül et ses compagnons, sur leur demande, en Achaïe auprès de Néron pour exposer au prince l'extrémité où ils étaient réduits et rejeter sur Florus la responsabilité de la guerre ; Cestius espérait ainsi diminuer son propre péril en détournant la colère de Néron sur ce dernier.

(1). D'après Vita , § 46 suiv., Philippe se serait sauvé plus tôt, cinq jours après la capitulation du palais royal (6 Gorpiéos).

2. Sur ces entrefaites, les gens de Damas, en apprenant la défaite des Romains, s'empressèrent de tuer les Juifs qui habitaient chez eux. Comme ils les avaient déjà depuis longtemps enfermés dans le gymnase, à cause des soupçons qu'ils leur inspiraient ; ils pensèrent que l'entreprise n'offrirait aucune difficulté ; ils craignaient seulement leurs propres femmes, qui toutes, à peu d'exceptions près, étaient gagnées à la religion juive aussi, tout leur souci fut-il de tenir secret leur dessein. Bref, ils se jetèrent sur les Juifs entassés dans un étroit espace et désarmés, et en une heure de temps les égorgèrent tous, impunément, au nombre de dix mille cinq cents.

3. Quand les rebelles qui avaient poursuivi Cestius furent de retour à Jérusalem, ils gagnèrent à leur cause les derniers partisans des Romains, par la force ou la persuasion puis ils s'assemblèrent au Temple et désignèrent un plus grand nombre de généraux pour la conduite de la guerre. Joseph, fils de Gorion, et le grand-prêtre Anan (1) furent élus dictateurs de la ville, avec la mission principale d'exhausser les remparts. Quant à Eléazar, fils de Simon, quoiqu'il se fût approprié le butin des Romains, l'argent pris à Cestius et une grande partie du trésor public, ils ne voulurent cependant pas alors lui remettre les affaires, parce qu'ils devinaient son naturel tyrannique et que les zélateurs soumis à ses ordres se conduisaient comme des satellites. Mais il ne se passa pas longtemps avant que la pénurie d'argent et les promesses décevantes d'Eléazar décidassent le peuple à lui abandonner le commandement suprême.

(1). Anan, fils d'Anan, avait été créé souverain pontife par Agrippa II sous Albinus ( "Ant ., XX, 197") ; il appartenait au parti sadducéen et inaugura son pontificat par le supplice de Jacques, frère de Jésus.

4. D'autres gouverneurs furent choisis pour l'Idumée, savoir Jésus, fils de Sapphas, un des grands-prêtres, et Eléazar, fils du grand-prêtre Ananias. Celui qui jusqu'alors avait gouverné l'Idumée, Niger, dit le Péraïte parce qu'il était originaire de la Pérée au delà du Jourdain, reçut l'ordre de se subordonner aux nouveaux gouverneurs. On ne négligea pas non plus le reste du pays ; on envoya comme gouverneurs à Jéricho Joseph, fils de Simon : dans la Pérée Manassès, et dans la toparchie de Thamna (1) Jean l'Essénien : ce dernier se vit assigner en outre Lydda, Joppé et Emmaüs. Jean, fils d'Ananias, fut désigné comme gouverneur des districts de Gophna et d'Acrabatène ; Josèphe, fils de Matthias , eut les deux Galilées auxquelles on ajouta Gamala, la plus forte ville de ces parages.

(1). Au N.-O. de Gophna, dans la « montagne d'Ephraïm ».

5. Chacun de ces généraux s'acquitta de sa mission suivant son zèle et son intelligence. Quant à Josèphe, dès qu'il arriva en Galilée, il rechercha tout d'abord l'affection des habitants du pays, sachant qu'il y trouverait de grands avantages, quelque insuccès qu'il éprouvât par ailleurs. Il comprit qu'il se concilierait les puissants en les faisant participer à sa propre autorité, et le peuple entier, s'il lui commandait de préférence par l'intermédiaire d'hommes du pays, auxquels on était habitué. Il choisit donc dans la nation tout entière soixante-dix anciens des plus sages qu'il institua comme magistrats de toute la Galilée et désigna dans chaque ville sept anciens : ceux-ci jugeaient les menus procès ; quant aux affaires importantes et aux causes capitales, il ordonna de les déférer à lui-même et aux Septante.

6. Ayant ainsi établi les principes destinés à régir les rapports des citoyens entre eux, il s'occupa de leur sécurité extérieure. Prévoyant que la Galilée aurait à subir le premier assaut des Romains, il fortifia les places les mieux situées : Jotapata, Bersabé, Selamim, Kaphareccho, Japha, Ségoph, le mont Itabyrion, Tarichées, Tibériade, puis encore les cavernes de la basse Galilée près du lac Gennesareth et, dans la haute Galilée, la Roche dite Acchabarôn, Seph, Jamnith et Mérôth. Il fortifia encore dans la Gaulanitide Séleucie, Sogané, Gamala ; seuls, les habitants de Sepphoris eurent l'autorisation de construire un mur pour leur propre compte, parce qu'il les voyait riches et pleins de zèle pour la guerre, même sans ses ordres. Semblablement Jean, fils de Lévi, fortifia Gischala à ses frais sur l'invitation de Josèphe (1) ; celui-ci présida lui-même tous les autres travaux de fortification, en payant de sa personne et de ses avis. Il leva aussi en Galilée une armée de plus de cent mille jeunes gens qu'il équipa tous avec de vieilles armes rassemblées de tous côtés

(1). En réalité Jean était dés le début un ennemi déclaré de Josèphe et fortifia Gischala sans le consulter ( Vita , § 45 et 189).

7. Il comprenait que les Romains devaient leur force invincible surtout à la discipline et à l'exercice ; s'il fallut renoncer à pourvoir ses troupes d'une instruction que l'usage seul fait acquérir, il tâcha du moins d'assurer la discipline qui résulte de cadres nombreux (1), en divisant son armée à la romaine et en lui donnant beaucoup de chefs. Il établit donc des différences entre les soldats, leur donna pour chefs des décurions, des centurions, puis des tribuns, et au dessus de ceux-ci des légats, avec un commandement plus étendu. Il leur enseigna la transmission des signaux, les appels de trompettes pour la charge ou la retraite, les attaques par les ailes et les manuvres d'enveloppement, comment la portion victorieuse doit secourir celle qui est ébranlée, comment une troupe vivement pressée doit serrer les rangs. Il prescrivait tout ce qui contribue à entretenir l'endurance des âmes ou des corps mais surtout il exerçait ses hommes à la guerre en leur expliquant dans le détail la bonne ordonnance romaine, en leur répétant qu'ils auraient à lutter contre des hommes qui, par leur vigueur et leur constance, étaient devenus, ou peu s'en faut, les maîtres du monde entier. « J'éprouverai, ajouta-t-il, même avant le combat, votre discipline militaire en constatant si vous vous abstenez de vos iniquités habituelles, du brigandage, du pillage, de la rapine, si vous cessez de tromper vos concitoyens et de regarder comme un profit le dommage subi par vos plus intimes amis. Les armées les plus fortes à la guerre sont celles où tous les combattants ont la conscience pure ceux qui emportent de leurs foyers un cur pervers auront à combattre non seulement leurs adversaires, mais encore Dieu lui-même ».

(1). Formule au moins singulière et qui semble indiquer que Josèphe n'avait guère pénétré le secret de l'organisation militaire.

8. Tels étaient les conseils qu'il donnait sans cesse. Il avait rassemblé et tenait toute prête au combat une armée de soixante mille fantassins (1) et de trois cent cinquante cavaliers, en outre quatre mille cinq cents mercenaires où il mettait principalement sa confiance, et six cents gardes du corps, soldats d'élite groupés autour de sa personne. Les villes nourrissaient facilement ces troupes, sauf les mercenaires : chacune n'envoyait à l'armée que la moitié de la levée, gardant le reste pour leur procurer des subsistances ; de cette façon les uns étaient affectés au service des armes, les autres au labour, et, en échange du blé qu'envoyaient leurs frères, les soldats armés leur assuraient la sécurité.

(1). Il y en avait donc 40.000 en réserve puisque le nombre total était de « plus de 100.000 » (cf. supra ., XX, 6).

XXI

1-2. Intrigues et déprédations de Jean de Gischala. 3-5. Affaire de Dabarittha ; émeute de Tarichées. 6. Guet-apens de Tibériade. 7. Josèphe disperse l'armée de Jean et se débarrasse des commissaires du Sanhédrin. 8-10. Révolte, soumission et pillage de Tibériade.

1. Tandis que Josèphe gouvernait ainsi la Galilée, il vit se dresser contre lui un homme de Gischala, nommé Jean, fils de Lévi, le plus artificieux et le plus scélérat de tous ceux que leur perfidie a illustrés. Pauvre à ses débuts, le dénuement avait longtemps entravé sa méchanceté : toujours prêt au mensonge, habile à donner crédit à ses inventions, il se faisait un mérite de la fourberie et en usait contre ses amis les plus intimes. Il affectait l'humanité, mais la cupidité le rendait le plus sanguinaire des hommes. Toujours plein de vastes désirs, son ambition prit racine dans les plus basses coquineries. Ce fut d'abord un brigand opérant isolément, il trouva ensuite, pour renforcer son audace, quelques complices, dont le nombre grossit avec ses succès. Il eut d'ailleurs soin de ne jamais s'adjoindre d'associés débiles, mais des gaillards vigoureux, de caractère ferme, exercés aux travaux de la guerre. Il finit par former une bande de quatre cents compagnons, la plupart évadés de la campagne de Tyr et des bourgades de ce territoire (1). Avec eux il rançonnait toute la Galilée et exploitait un peuple que tenait en suspens l'attente de la guerre prochaine.

(1). D'après Vita , § 372 (c. 66), Jean avait dans sa bande des mercenaires de Tyr même. Le portrait tracé dans la Guerre est d'ailleurs plus chargé que celui de la Vie : d'après cet opuscule (voir c. 10), Jean est un citoyen influent et considéré de sa ville natale (Gischala, aujourd'hui el-Djisch, dans la Galilée du N., sur le parallèle du bord Sud du lac Mérom, et tout près du territoire tyrien) ; il s'efforce même d'abord de retenir ses concitoyens dans l'obéissance de Rome et ne forme sa « bande » que lorsque les peuples voisins ont incendié et pillé sa ville natale.

2. Il aspirait déjà au commandement et à de plus hautes destinées, mais le manque d'argent l'arrêtait. Comme Josèphe prenait plaisir à son caractère entreprenant, Jean le persuada d'abord de lui confier la reconstruction des murs de sa ville natale, affaire où il réalisa de gros bénéfices aux dépens des riches citoyens (1). Ensuite il imagina une comédie raffinée : sous prétexte que tous les Juifs de Syrie répugnaient à faire usage de l'huile qui ne leur était pas fournie par leurs coreligionnaires, il obtint le privilège de leur en livrer à la frontière. Il achetait donc quatre amphores d'huile pour un statère tyrien, qui vaut quatre drachmes attiques, et revendait la demi-amphore pour la même somme. Comme la Galilée produit beaucoup d'huile et que la récolte avait été excellente, Jean, ayant le monopole d'en vendre de grandes quantités à des populations qui en manquaient, fit des profits immenses et il en usa aussitôt contre celui qui les lui avait procurés. Comptant que, s'il réussissait à écarter Josèphe, il obtiendrait lui-même le gouvernement de la Galilée, il ordonna aux brigands de sa bande de renchérir d'audace dans leurs incursions ; à la faveur de l'anarchie ainsi produite dans la contrée, il espérait de deux choses l'un : ou le gouverneur accourrait à la rescousse - alors il le tuerait bien dans quelque embuscade ; ou il laisserait faire les brigands - alors il calomnierait Josèphe auprès de ses concitoyens. Enfin, il faisait répandre depuis longtemps le bruit que Josèphe trahissait la cause nationale en faveur des Romains : bref, il multipliait les machinations de tout genre pour le perdre.

(1). D'après Vita , c. 13, Jean obtint de Josèphe (ou plutôt des commissaires adjoints à celui-ci) la permission de vendre le blé impérial, épars dans les villages de haute Galilée, pour subvenir à cette reconstruction.

3. Sur ces entrefaites, quelques jeunes gens du bourg de Dabarittha, qui faisaient partie des postes établis dans la grande plaine, tendirent une embuscade à Ptolémée, intendant d'Agrippa et de Bérénice : ils lui enlevèrent tout le convoi qu'il menait avec lui et qui comprenait beaucoup de riches vêtements, quantités de coupes d'argent et 600 statères d'or. Comme ils ne pouvaient disposer en secret d'un pareil butin ils portèrent le tout à Josèphe, alors à Tarichées. Celui-ci blâma l'acte de violence commis envers les gens du roi et déposa tous ces objets chez Annéos , le citoyen le plus considérable de Tarichées, dans l'intention de les renvoyer à leurs légitimes propriétaires quand l'occasion se présenterait. Cette conduite lui attira les plus grands dangers. Les pillards, mécontents de n'avoir obtenu aucune part du butin, et devinant la pensée de Josèphe, qui allait livrer aux princes le fruit de leur exploit, parcoururent nuitamment leurs villages et dénoncèrent à tous Josèphe comme traître ; ils remplirent aussi de tumulte les villes voisines, en sorte qu'à l'aurore cent mille hommes en armes s'attroupèrent contre lui. La multitude assemblée dans l'hippodrome de Tarichées poussait des cris de fureur : les uns voulaient lapider, les autres brûler vif le traître ; Jean excitait la populace, et avec lui Jésus, fils de Sapphias, alors premier magistrat de Tibériade. Les amis et les gardes de Josèphe, déconcertés par cet assaut de la multitude, s'enfuirent tous à l'exception de quatre ; Josèphe, qui était encore couché, fut réveillé au moment où déjà l'on approchait les torches. Ses quatre fidèles le pressaient de fuir ; mais lui, sans se laisser émouvoir par l'abandon général ni par le nombre des assaillants, se précipita dehors ; après avoir déchiré ses vêtements et répandu des cendres sur sa tête, il croisa ses mains derrière son dos et se fit attacher son épée à son cou. A cette vue, ses familiers et surtout les habitants de Tarichées furent saisis de pitié, mais les gens de la campagne et ceux du voisinage que gênait sa présence l'invectivaient, le sommaient de leur apporter incontinent l'argent du public et de confesser le prix de sa trahison : car ils jugeaient d'après sa contenance qu'il ne nierait aucun des crimes dont on le soupçonnait et qu'il n'avait organisé tout cet appareil de pitié que pour s'assurer le pardon. Tout au contraire, cette humble attitude n'était de sa part qu'un stratagème, s'ingéniant à diviser ceux qui se déchaînaient contre lui, il demanda la parole comme s'il allait avouer tous les crimes qui les échauffaient tant (1), et, quand il l'eut obtenue : « Ces trésors, dit-il, ma pensée n'était ni de les envoyer à Agrippa, ni de me les approprier moi-même, loin de moi d'avoir pour ami celui qui est votre adversaire, ou de regarder comme un gain ce qui préjudicie à l'intérêt commun. Mais comme je voyais, citoyens de Tarichées, que votre ville avait grand besoin d'être mise en état de défense et qu'elle manquait d'argent pour la construction de ses remparts, comme d'ailleurs je craignais que le peuple de Tibériade et les autres cités ne cherchassent à mettre la main sur ce butin, j'avais décidé de garder en cachette cet argent pour m'en servir à reconstruire votre muraille. Si vous n'êtes pas de cet avis, je vais faire apporter devant vous les trésors qu'on m'a confiés et les abandonner au pillage de tous ; si, au contraire, vous jugez que mon projet était bon, ne punissez pas votre bienfaiteur ».

(1). Nous croyons avec Destinon que le texte présente une lacune.

4. A ces mots les habitants de Tarichées l'acclamèrent, mais ceux de Tibériade et le reste l'accablèrent d'injures et de menaces. Puis les uns et les autres, laissant Josèphe, se prirent de querelle entre eux. Dès lors, confiant dans ceux qu'il s'était déjà conciliés - le nombre des citoyens de Tarichées allait jusqu'à quarante mille, - il s'adressa plus hardiment à toute la multitude. Il critiqua vivement leur précipitation, promit de fortifier Tarichées avec l'argent disponible, et cependant de mettre aussi en état de défense les autres villes l'argent ne manquera pas, s'ils combattent, d'accord avec lui, ceux de qui l'on peut en tirer, au lieu de se laisser exciter contre celui qui le procure.

5. Là-dessus, la majeure partie de la foule trompée s'éloigna, quoique grondant encore, mais deux mille hommes armés se disposèrent à attaquer Josèphe. Il réussit à les prévenir et à se sauver dans son logis, qu'ils entourèrent avec des menaces. Alors Josèphe employa contre eux une nouvelle ruse. Il monta sur le toit, calma de la main leur tumulte et demanda à savoir l'objet de leurs réclamations. La confusion de leurs clameurs, dit-il, l'empêche de les entendre ; il fera tout ce qu'ils voudront s'ils envoient dans la maison une délégation pour s'entretenir tranquillement avec lui. En entendant ces paroles, les notables entrèrent dans la maison avec les magistrats (1). Là il les entraîna dans la partie la plus reculée de son logis, ferma la porte d'entrée et les fit tous fouetter de verges jusqu'à mettre à nu leurs entrailles. Pendant ce temps, la foule restait massée autour de l'habitation trouvant que les délégués plaidaient bien longuement leur cause. Tout à coup Josèphe fit ouvrir les battants de la porte, et l'on vit revenir ces hommes tout sanglants, spectacle qui inspira une telle terreur à la foule menaçante qu'elle jeta ses armes et se débanda.

(1). Vita , § 147, ne parle que d'un seul délégué. En revanche le traitement qu'il subit aurait été plus atroce : on lui trancha une main et on la lui suspendit au cou !

6. Ces événements redoublèrent la haine de Jean, et il prépara contre Josèphe un nouveau guet-apens. Prétextant une maladie, il écrivit à Josèphe pour le supplier de l'autoriser à prendre les eaux chaudes de Tibériade. Josèphe, ne soupçonnant pas la perfidie, manda à ses lieutenants dans cette ville de donner à Jean l'hospitalité et de pourvoir à ses besoins. Celui-ci, après avoir joui de ces bons traitements pendant deux jours, exécuta son dessein : il corrompit les citoyens par des mensonges ou de l'argent et chercha à les détacher de Josèphe. Silas, que Josèphe avait préposé à la garde de la ville, informé de ces menées, s'empressa d'écrire à son chef tout le détail du complot. Josèphe, dès qu'il eut reçu la lettre, se mit en route, et, après une rapide marche de nuit, arriva dès l'aurore à Tibériade. La masse des citoyens vint à sa rencontre : quant à Jean, bien que l'arrivée inopinée de Josèphe lui inspirât quelque inquiétude, il lui envoya un de ses familiers, se prétendant malade, alité et empêché ainsi de lui rendre ses devoirs (1). Puis. pendant que Josèphe assemblait dans le stade les habitants de Tibériade et commençait à discourir au sujet des nouvelles qu'il avait reçues, Jean envoya secrètement des soldats avec l'ordre de le tuer. Mais le peuple, en les voyant dégainer leurs épées, poussa une clameur ; à ces cris, Josèphe se retourne, il voit le fer menacer déjà sa gorge, saute sur le rivage - car il était monté, pour haranguer le peuple, sur un tertre haut de six coudées - et, s'élançant avec deux de ses gardes sur une barque mouillée tout proche, il gagne le milieu du lac.

(1). D'après Vita , § 91, Jean vint en personne à la rencontre de Josèphe.

7. Cependant ses soldats, saisissant rapidement leurs armes, coururent contre les conjurés. Alors Josèphe, craignant de soulever une guerre civile et de perdre la ville par la faute de quelques envieux, envoya dire à ses hommes de se borner à veiller à leur propre sûreté, de ne tuer personne, de ne rechercher aucun coupable (1). Ils se conformèrent à ses ordres et se tinrent en repos, mais les habitants des alentours, ayant appris le guet-apens et le nom du conspirateur, s'ameutèrent contre Jean, qui se hâta de regagner Gischala, sa patrie. Les Galiléens accoururent se ranger auprès de Josèphe, ville par ville ; de nombreux milliers de soldats, armés de toutes pièces, protestaient qu'ils étaient là pour punir Jean, l'ennemi public ; qu'ils brûleraient avec lui sa ville natale qui lui avait donné asile. Josèphe les remercia de leur sympathie, mais contint leur élan, préférant vaincre ses ennemis par la raison plutôt que de les tuer. Il se contenta donc de faire dresser la liste nominative des Juifs des diverses villes qui avaient suivi Jean dans sa défection - leurs concitoyens mirent le plus grand zèle à les lui dénoncer - puis fit proclamer par le héraut que tous ceux qui dans les cinq jours n'auraient pas quitté Jean verraient piller leurs biens et brûler leurs maisons avec leurs familles. Par ce moyen il obtint aussitôt la défection de trois mille hommes qui vinrent jeter leurs armes à ses pieds ; avec le reste, environ deux mille Tyriens fugitifs, Jean, renonçant aux hostilités ouvertes, revint à des complots plus dissimulés .
Il envoya donc secrètement des émissaires à Jérusalem pour dénoncer Josèphe, alléguant les grandes forces que celui-ci avait réunies, et prétendant qu'il ne tarderait pas à venir s'établir tyran de la capitale, si on ne le prévenant. Le peuple, qui prévoyait ces calomnies, n'y attacha pas d'importance ; il en fut autrement des principaux citoyens et de quelques magistrats : animés par l'envie, ils envoyèrent sous main à Jean les sommes nécessaires pour lever des mercenaires et faire la guerre à Josèphe. Ils décrétèrent aussi entre eux de le révoquer de ses fonctions de gouverneur. Cependant, comme ils ne pensaient pas qu'un décret suffirait, ils envoyèrent deux mille cinq cents hommes armés avec quatre personnages de marque : Jozar fils de Nomicos, Ananias fils de Sadoc, Simon et Judas, fils de Jonathas, tous beaux parleurs ; ils étaient chargés de détourner de Josèphe la faveur du peuple ; si le gouverneur se présentait spontanément, ils avaient ordre de lui laisser rendre ses comptes ; s'il voulait se maintenir de force, de le traiter comme un ennemi public. Les amis de Josèphe lui mandèrent que des troupes marchaient vers la Galilée, mais ils ne purent lui en indiquer les motifs, car ses adversaires avaient délibéré à huis clos. Aussi, comme il n'avait pu se mettre sur ses gardes, quatre villes firent cause commune avec ses ennemis, dés qu'ils apparurent : Sepphoris, Gabara, Gischala et Tibériade. Cependant, même ces villes, il les ramena promptement, sans recourir aux armes puis, par ses habiles manuvres, il mit la main sur les quatre commissaires et sur leurs principaux soldats et les renvoya à Jérusalem. Le peuple s'irrita fortement contre eux, et les aurait massacrés, eux et leurs mandants. s'ils ne s'étaient hâtés de prendre la fuite.

(1). Rien de ceci dans Vita . En revanche il y est dit que les Galiléens veulent détruire Tibériade .

8 .Jean, dans sa crainte de Josèphe, se tint désormais enfermé dans l'enceinte des murs de Gischala. Peu de jours après, Tibériade fit de nouveau défection. Cette fois, ce fut le roi Agrippa que les habitants appelaient. Il ne se présenta pas à la date convenue, mais ce jour là précisément un petit détachement de cavaliers romains se montra ; sur quoi les bourgeois bannirent Josèphe par la voix du héraut. La nouvelle de cette défection parvint aussitôt à Josèphe dans Tarichées ; comme il venait d'envoyez tous ses soldats pour fourrager, il ne voulut ni partir seul contre les révoltés, ni rester les bras croisés, de peur que les gens du roi, profitant de son retard, n'occupassent la ville car même le lendemain il ne pouvait agir, à cause de l'obstacle du sabbat. Il imagina donc de venir à bout des révoltés par la ruse. A cet effet, ayant fait fermez. les portes de Tarichées pour empêcher que son projet ne s'éventât, il rassembla toutes les embarcations qu'on découvrit sur le lac - il s'en trouva deux cent trente, chacune montée par quatre matelots seulement - et fila avec cette escadre vers Tibériade. Restant assez loin de la ville pour que les habitants eussent peine à reconnaître le vide des bâtiments, il laissa ceux-ci flotter au large et, seul avec sept gardes de corps armés, il s'avança à la vue de tous. En l'apercevant du haut des remparts, d'où ils l'insultaient encore, ses adversaires furent saisis d'effroi et s'imaginèrent que toutes les barques étaient remplies de soldats bien armés : ils jetèrent leurs armes et, agitant des rameaux de suppliants, le conjurèrent d'épargner la ville.

9. Josèphe leur lança force menaces et reproches : « pourquoi, ayant d'abord soulevé la guerre contre Rome, consumaient-ils leur énergie en luttes intestines ? n'était-ce pas combler les vux de leurs ennemis ? quelle folie ensuite de s'acharner à détruire l'agent de leur sécurité ! quelle imprudence de fermer leur cité à celui qui en a élevé les murs ! » Cependant il se déclare prêt à recevoir des députés qui présenteront leur défense et lui garantiront l'obéissance de la ville. Aussitôt, dix citoyens, les plus qualifiés de Tibériade, descendirent : il les emmena assez loin sur un des bâtiments, puis il invita cinquante autres membres du Conseil, les plus notables, à s'avancer pour lui donner, eux aussi, leur parole. De prétexte en prétexte, il se fit amener tous les notables les uns après les autres, censément pour conclure un accord. Au fur et à mesure que les barques se remplissaient, il ordonna aux pilotes de voguer à toute vitesse vers Tarichées et d'enfermer ces hommes dans la prison. Il s'empara ainsi de tout le Conseil, qui comprenait six cents membres, et de deux mille autres citoyens, qu'il ramena à Tarichées sur ses barques.

10. Ceux qui restaient sur le rivage désignaient à grands cris un certain Clitos comme le principal auteur de la défection et exhortaient le gouverneur à faire peser sur lui sa colère. Josèphe, bien résolu à ne tuer personne, ordonna à un de ses gardes nommé Lévi de descendre à terre pour couper à Clitos les deux mains. Le soldat, craignant de tomber seul au milieu d'une troupe d'ennemis, refusa de marcher. Alors Clitos, qui voyait Josèphe bouillant de colère sur sa barque et tout prêt à s'élancer lui-même pour le châtier, le supplia du rivage de lui laisser une de ses mains. Le gouverneur accepta, à condition qu'il se coupât l'autre lui-même : Clitos, tirant son glaive de la main droite, se coupa la gauche, tant Josèphe l'avait terrifié. Tel fut le procédé par lequel, avec des barques vides et sept gardes, il enchaîna tout un peuple et ramena Tibériade sous son autorité. Mais peu de jours après, la ville ayant de nouveau fait défection en même temps que Sepphoris, il la livra au pillage de ses soldats. Cependant il réunit en bloc tous les biens des citoyens et les leur restitua. Il procéda de même à Sepphoris : après avoir dompté cette ville, il voulut lui donner, par le pillage, une leçon, puis en lui rendant ses biens, reconquérir son affection .

XXII

1. Préparatifs de guerre à Jérusalem. 2. Excès de Simon Bargioras en Acrabatène et en Idumée.

1. Ainsi s'apaisèrent les troubles de Galilée, la guerre civile terminée, on s'y occupa de préparer la lutte contre les Romains. A Jérusalem, le grand pontife Anan et tous ceux des puissants qui ne penchaient pas pour Rome mirent en état les murs et beaucoup de machines de guerre. Dans toute la ville on forgeait des traits et les armures complètes ; les jeunes gens se livraient à des exercices réglés ; tout était plein de tumulte. Une affreuse consternation avait saisi les modérés,beaucoup se lamentaient, prévoyant les désastres futurs. Il y eut des prodiges de funeste augure pour ceux qui aimaient la paix ; ceux, il est vrai, qui avaient allumé la guerre les tournaient à leur gré. Bref, l'aspect de la ville, avant même l'attaque des Romains, était celui de l'agonie. Cependant Anan songeait à ralentir un peu les préparatifs guerriers et à ramener au bien commun les factieux et l'égarement de ceux qu'on appelait les zélateurs ; mais il succomba à la violence, et nous montrerons dans la suite quelle fut sa fin.

2. Dans la toparchie de l'Acrabatène, Simon, fils de Gioras, rassemblant un grand corps de révolutionnaires, se livra à des déprédations. Non content de piller les maisons des riches, il maltraitait encore leurs personnes et annonçait de longue main qu'il aspirait à la tyrannie. Lorsque Anan et les magistrats se décidèrent à envoyer contre lui une armée, il s'enfuit avec sa bande chez les brigands de Masada ; il resta là jusqu'à la mort d'Anan et de ses autres adversaires, et, en attendant, dévasta tellement l'Idumée que les magistrats de cette province, exaspérés par le grand nombre des meurtres et les pillages incessants, finirent par lever une armée et mettre garnison dans les villages. Tel était alors l'état de l'Idumée.

Fin du livre II

Livre 3