LE PALAIS
DE SCAURUS

ou
DESCRIPTION D'UNE MAISON ROMAINE

FRAGMENT D'UN VOYAGE DE MÉROVIR A ROME VERS LA FIN DE LA REPUBLIQUE

PAR

F. MAZOIS

1859

Notice Biographique

PREFACE
CHAPITRE I. Mérovir, fils roi des Suèves, à son ami Ségimer.

CHAPITRE II. Rues, lois des bâtiments, loyers, machines, ouvriers.
CHAPITRE 111. Area et Vestibule.
CHAPITRE IV. Protyrum.
CHAPITRE V. Atrium.
CHAPITRE VI. Péristyle.
CHAPITRE VIl. Appartement de Scaurus.
CHAPITRE VIII. Appartement de Lollia.
CHAPITRE IX. La Basilique et la Pinacotheca.
CHAPITRE X. La Bibliothèque.
CHAPITRE XI. Les oeci.
CHAPITRE XII. L'Exèdre.
CHAPITRE XIII. Le Sacrarium.

CHAPITRE XIV. La cuisine et ses dépendances.
CHAPITRE XV. Escaliers, étages supérieurs, Solarium.
CHAPITRE XVI. Jardins.
CHAPITRE XVII. Sphéristerium Aleatorium.
CHAPITRE XVIII. Bains.
CHAPITRE XIX. Triclinium.
CHAPITRE XX. Retour chez Chrysippe.

NOTICE BIOGRAPIIIQUE PAR M. VARCOLLIER
Conseiller de Préfecture de la Seine

NOTICE
SUR F. MAZOIS

Les hommes les mieux doués ne trouvent pas toujours du premier coup la voie qui doit s'ouvrir un jour à leurs aspirations secrètes. Ils ont, en général, d'autant moins de décision dans l'esprit qu'ils ont plus de variété dans leurs aptitudes; et comme leur compréhension peut embrasser facilement tous les ordres d'idées, ils se sentent propres à tous les genres d'études; ce qui leur permet de passer sans effort de l'une à l'autre, et de s'adonner un peu à toutes avant de s'attacher solidement à aucune. D'où vient que, pour beaucoup d'entre eux, la vocation natt du hasard, et que les circonstances seules semblent déterminer l'emploi comme le développement des facultés de leur esprit. Telle fut à peu près la marche que suivit, A ses débuts, l'artiste éminent auquel cette notice est consacrée. On y verra, contrairement à ce qu'on a rapporté de lui ailleurs, faute d'informations suffisantes, qu'après avoir tenté vainement de suivre la carrière des armes, il ne devint architecte que par obéissance, comme il ne fut, plus tard, archéologue que par occasion, et écrivain par nécessité.
A vrai dire, il aurait pu, selon les occurrences, être bien autre chose encore, tant son intelligence prompte, souple, docile, pénétrante, savait s'appliquer à tout indistinctement; mais si les moyens mis indifféremment par lui en usage pouvaient être divers, le but où tendirent ses efforts et ses voeux fut unique. Ce but c'était le succès avec la considération qu'il donne, la renommée avec l'éclat qu'elle procure, et qui sait? peut-être même la gloire avec l'enivrement qu'elle promet. Doux rêve qui fut en partie réalisé; car Mazois obtint la considération, le succès et la renommée. Quant à la gloire, elle n'est le lot que d'un bien petit nomhre d'hommes, quoi qu'en puissent penser le très grand nombre de ceux qui la convoitent. Mais c'est être encore privilégié que de pouvoir laisser l'honneur de son nom fondé sur des titres anssi durables qui. ceux qu'a su s'acquérir à la fois comme artiste, comme écrivain, comme érudit, l'homme d'esprit et de talent dont je vais essayer de retracer la vie et d'apprécier les travaux. François Mazois naquit à Lorient, le 12 octobre 1783. Sa constitution délicate exigea, durant presque toute son enfance, des soins et des ménagements qui nuisirent à ses premières études mais là ne fut pas le principal obstacle que rencontra, dans son ardeur d'apprendre, sa vive et précoce intelligence. A l'âge où il aurait fallu qu'on pût l'astreindre à des travaux suivis et réguliers, la Révolution achevait de disperser jusqu'aux derniers débris de nos établissements scolaires, et abolissait par là virtuellement tout enseignement classique en France. Époque peut-être unique dans l'histoire des peuples, où l'on vit les différentes classes d'une nation à si juste titre renommée pour ses lumières, sevrées indistinctement de toute éducation publique et privée, et où les pères de famille qui étaient restés quelque peu jaloug de leurs devoirs durent chercher dans leur propre instruction, trop souvent douteuse, les moyens de suppléer; tant bien que mal, au savoir solide et éprouvé des hommes qui avaient eu jusque là charge et mission d'enseigner la jeunesse.
Ce fut précisément dans cette nécessité que se trouva le père du jeune Mazois. Forcé, par les malheurs du temps, de quitter la ville de Bordeaux, où il avait rempli pendant plusieurs années les fonctions de directeur des paquebots du Roi, il alla s'établir à la campagne. Mais quoique homme distingué à beaucoup d'égards et possédant même sur quelques points des connaissances spéciales, il ne pouvait remplacer utilement auprès de son fils les divers maltes dont celui-ci aurait eu besoin, encore moins donner à l'ensemble de ses études une direction sérieuse et convenable. Il y eut donc là une nouvelle lacune dans l'éducation de cet enfant, qui était pourtant destiné à s'illustrer un jour par ses talents comme par la variété de ses connaissances. Toutefois, cette vie de retraite et de famille, qui n'avait pu être profitable à son instruction, le fut, sous d'autres rapports, à son esprit et à son coeur. C'est que, pour certaines natures, l'étude des sciences et des lettres n'est ni l'unique ni même la principale source où s'alimente l'intelligence, où l'âme trouve les principes fécondants de ses plus nobles facultés; les bons exemples leur sont encore plus avantageux que les bons préceptes, et les maximes de probité et d'honneur mises sous leurs yeux en pratique les touchent plus vivement que toutes les leçons de sagesse qui sont renfermées dans les livres. Au dire de Xénophon, les Perses enseignaient à leurs enfants la vertu comme ailleurs on leur enseigne les lettres. Ce genre d'enseignement fut celui qu'on donna en premier lieu et presque uniquement au jeune Mazois; et ce fut de sa mère qu'il eut l'inappréciable douceur de le recevoir. Ses sentiments s'y ennoblirent; sa nature vive et pétulante s'y assouplit, et son esprit y contracta ces habitudes de délicatesse et d'élévation, de grâce et de dignité qui furent les traits distinctifs de son caractère, comme ils devinrent ceux de son talent. Heureuse et bien-aimée influence vers laquelle il ne pouvait jamais tourner sa pensée sans un profond attendrissement.
Cependant le temps était enfin venu de donner une direction plus suivie et mieux entendue aux études proprement dites de cet enfant aimable et spirituel, mais fort peu instruit. On profita de la récente création des écoles centrales pour le faire entrer dans celle de Bordeaux. Il s'y appliqua plus particulièrement aux sciences, voulant se présenter aux examens de l'école Polytechnique; mais un nouvel et fâcheux incident vint encore traverser ses desseins. Près de toucher au but, il fut atteint, vers l'âge de seize ans, d'une affection éruptive aiguë, à la suite de laquelle il resta un peu sourd. Cette infirmité, qu'on avait crue d'abord passagère, ayant malheureusement persisté, il dut renoncer à la carrière militaire, qui était alors l'objet de toute son ambition. Voici à ce propos ce que, trois ans plus tard, il écrivait de Paris à sa mère. C'était au moment où l'on s'occupait de la formation du corps des vélites « Bien que je me sois imposé pour règle de conduite de sacrifier à tes volontés mes inclinations les plus vives, je viens cependant essayer aujourd'hui de te ramener sur un certain point à mes désirs et à mes vues. Sous le nom de Vélites, on s'occupe de créer un corps militaire charmant, qui sera une espèce de pépinière d'officiers. Laisse-moi chercher à y entrer. Tu connais ma passion pour les armes; trois années de lutte n'ont pu l'affaiblir. Je sais d'avance toutes les raisons par lesquelles tu peux combattre cette envie; mais aucune ne me parait concluante. Je sens en moi cette soif d'honneur dont Platon fait la troisième passion de l'homme, et qui, au rebours des autres, augmente avec a l'âge au lieu de diminuer. Il est bien vrai que la gloire ne se trouve pas seulement dans la carrière des armes, et qu'elle est, comme le bonheur, partout où l'on croit la voir; mais moi j'ai le malheur de ne la voir que là. Permets- moi d'ajouter qu'il est possible, comme vous vous plaisez à le dire, que je convienne A l'architecture, mais qu'il est bien plus certain encore que l'architecture ne me convient pas. » Et, comme il appartenait par son âge au contingent qu'on venait d'appeler sous les drapeaux il ajoutait « Je touche, du reste, au moment décisif une fois réformé je suis un homme condamné à d'éternels regrets. » Ce petit plaidoyer n'eut pas le succès qu'il en semblait attendre; son père y répondit par de sages réflexions, sa mère par de tendres inquiétudes, qui vinrent calmer un peu cette humeur guerroyante et, quelque temps après, sa réforme ayant été prononcée, il reprit, sinon avec ardeur, du moins avec résignation, les études de mathématiques, de dessin et d'architecture qui motivaient son séjour à Paris. C'était donc, comme on le voit, par obéissance et non par goût que Mazois se faisait architecte. Sa vive et brillante imagination avait grand'peine à rester enfermée dans les bornes qui étaient pour le moment imposées à son essor. L'architecture est, avant tout, un art positif, dont l'application naturellement associée à tous nos besoins, doit s'aider de toutes les sciences qui s'y rapportent. C'est ce qui en rend l'apprentissage long, compliqué et ardu. Mais la diversité même des études auxquelles elle s'allie ou qu'elle exige, devait offrir bientôt à l'esprit d'un homme aussi heureusement doué que Mazois des perspectives attrayantes et nouvelles. Comme son instruction littéraire avait été jusque- là fort négligée, il voulut se donner, sur sa modique pension alimentaire, un professeur de latin, avec lequel il prit de son mieux connaissance des auteurs anciens. Bien qu'il ne pût alors pousser fort avant cette nouvelle étude, il en sut tirer profit comme on fait de toute chose à quoi l'esprit se plaît et s'attache; et, ses goûts littéraires aidant, il ne tarda pas à sentir se développer en lui un goût nouveau non moins vif, celui de l'histoire des moeurs, des usages et des monuments de l'antiquité.
C'était une vocation qui naissait. L'archéologie, soeur des lettres comme de l'architecture, et se rattachant, par cette double parenté, aux différentes branches de l'art, allait être désormais l'actif et durable stimulant de ses travaux, et ouvrait à ses jeunesaspirations un champ qui pouvait s'agrandir sans limites. Cette nouvelle direction de son esprit porta promptement ses fruits. A l'occasion de quelques médailles trouvées dans les ruines de l'ancien cirque de Bordeaux, connu sous le nom de palais de Gallien, Mazois adressa à la société des sciences et belles-lettres de cette ville un mémoire où se décelaient déjà cette ingénieuse sagacité et cette rectitude de jugeme.nt qui devaient, par la suite, se montrer dans toutes ses oeuvres. Ce petit écrit, premier essai d'un antiquaire de vingt ans, avait été communiqué par lui à M. Mongez, qui, après en avoir approuvé pleinement le fond, en critiqua assez sévèrement la forme. J'en trouve l'aveu ingénu dans une lettre même de Mazois, adressée à son père le 24 germinal an XI. C'est qu'en effet l'érudit était fort en avance sur l'écrivain, dont tout trahit à cette époque l'inexpérience dans l'art d'écrire. Toutefois ce mémoire, qui s'était fait remarquer par la hardiesse des idées, lui valut le titre d'associé correspondant de l'Académie de Bordeaux; encouragement qui sembla réveiller tout à coup en lui une ardeur non moins profitable à ses travaux d'architecture qu'à ses études littéraires et archéologiques.
En effet, à partir de ce moment sa correspondance avec son père et sa mère se teint de la ferme résolution où est désormais son esprit de trouver dans les sciences, dans les lettres et les arts, ces distinctions et ces honneurs qu'il n'avait d'abord voulu chercher que dans la carrière des armes. Après avoir travaillé successivement, mais sans grand profit, avec MM. Ledoux et Vaudoyer, il devint, en 1803, l'élève de M. Percier, et trouva dans l'espèce d'éclat que faisait rejaillir sur l'école le haut mérite du maître un nouvel aiguillon à ses ardeurs d'étude et d'investigation. Admis, pour la première fois, en 1806, au concours du grand prix d'architecture, il n'en retira que l'honneur de la lutte; mais cette même année ne s'écoula pas sans dédommagement pour lui un intéressant mémoire qu'il venait de publier sur les anciens monuments de la Gaule motiva son admission dans l'Académie celtique de Paris. Bien que le concours de 1807 ne lui eût pas mieux réussi que celui de l'année précédente, il sembla pourtant y avoir dans ces deux admissions consécutives un assez significatif indice d'aptitude et de talent, pour que l'architecte Vignon, qui voulait se présenter au concours du temple à ériger sur l'ancien emplacement de la Madeleine, jugeât à propos de s'adjoindre le jeune élève de Percier. Le résultat vint prouver que Vignon avait eu raison; mais quant à Mazois, trop jeune encore pour avoir vu dans cette collaboration autre chose qu'une porte ouverte à ses espérances, et trop inexpérimenté surtout pour avoir senti le besoin de prendre ses sûretés dès le début, il ne tarda pas à reconnaître qu'il aurait eu bien plus de profit à se montrer prévoyant qu'habile. En effet une fois le but atteint Mazois se vit presque aussitôt et sans ménagements évincé de cette grande entreprise au succès de laquelle il avait si puissamment contribué, et dont les conséquences avaient semblé devoir être un jour pour lui non moins avantageuses qu'honorables. Ce fut là un des plus cruels chagrins de sa vie, celui peut-être au sujet duquel il s'exprima toujours avec le plus de vivacité et d'amertume. A la suite de cette déception douloureuse, il quitta Paris pour quelque temps, et revint à Bordeaux se retremper dans les calmes et douces affections de famille. Son énergie naturelle ne tarda pas cependant à reprendre le dessus, et sa joviale humeur se réveilla avec ses goûts studieux. De retour à Paris, vers le milieu de l'année 1808, il trouva, dans l'accueil bienveillant de son maître, M. Percier, ainsi que dans les- témoignages d'estime et d'affection de beaucoup d'autres personnages distingués, au nombre desquels on doit particulièrement citer Fourcroy, Denon, le comte Jaubert et le peintre Gérard, un ample dédommagement aux tracasseries et aux injustices dont il venait d'avoir si cruellement à souffrir. Ce dernier, par ses encouragements et ses conseils, contribua surtout à la détermination que prit tout à coup Mazois de ne pas subordonner davantage aux résultats incertains d'un concours ses projets de voyage en Italie. Avec sa perspicacité habituelle, Gérard avait, sous la jeune écorce de l'érudit, découvert la vive imagination du poète et deviné le futur auteur du Palais de Scaurus. Ce n'était point, selon lui, l'atmosphère de Paris qu'il fallait à cette âme ardente et avide d'émotions, mais le ciel de l'Ausonie, mais la vue des temples, des cirques et des palais ruinés auxquels ce ciel sert de dôme. Là était son vrai champ d'étude. Le jugement annuel de l'Institut venait d'avoir lieu; M. Achille Leclère, le camarade d'atelier et l'ami de coeur de Mazois, avait obtenu le grand prix d'architecture. Voir Rome en compagnie d'un émule, d'un camarade aimé, était un double attrait auquel il ne put résister. Ce fut pour lui la goutte d'eau qui fait déborder le trop plein du vase. Son départ fut donc aussitôt résolu, et, avec l'approbation de sa famille il se mit en route le 1cr novembre 1808. La résolution était bonne et les événements vinrent bientôt la justifier. A peine arrivé à Rome, il reçut de M. Lecomte, architecte de la reine de Naples qu'il avait particulièrement connu à Paris, la proposition de venir l'aider dans certains travaux extraordinaires que ses nombreuses occupations habituelles ne lui permettaient pas d'exécuter tout seul. L'occasion paraissant au nouveau débarqué aussi opportune que belle, il ne la voulut pas laisser échapper, et sut par la suite la mettre habilement à profit. On le vit en peu de temps, par son activité et son intelligence, justifier pleinement la confiance de son protecteur; par la distinction de son esprit, plaire au Roi et à la Reine; par la variété de ses connaissances et son vif désir de les accroitre, se faire aimer des savants du pays ce qui ne fut pas le moindre de ses succès; car, oubliant en sa faveur leur défiance ordinaire, ceux-ci se prêtèrent complaisamment à faire tomber devant le jeune artiste français les barrières jusque-là si rigoureusement opposées à tout étranger désireux de voir et d'étudier les restes d'antiquités qui se trouvent partout accumulés à Naples. Grâce à la protection de la Reine et au concours bienveillant des agents préposés à la conservation de ces richesses archéologiques, il obtint successivement la permission de tout voir et de tout visiter; puis la faculté de dessiner, de mesurer et même de fouiller les ruines du temple de Sérapis à Pouzzole; plus tard enfin, l'heureux privilége de s'établir au milieu des restes bien autrement précieux de Pompéi, dont les travaux d'excavation, depuis longtemps interrompus par les événements politiques, venaient, grâce à la munificence du roi Joachim Murât, d'être repris avec une ardeur nouvelle. Une telle faveur, dont il sentait vivement tout le prix ne résultait pas uniquement de l'intérêt qu'il avait su inspirer à la reine Caroline. Mazois avait dans ses qualités de coeur et d'esprit, dans la distinction et la grâce de ses manières, dans sa raison précoce, dans son humeur facile, aimable et enjouée, un je ne sais quoi dont la séduction était irrésistible. Elle s'exerça à Naples de la façon la plus heureuse pour lui sur tous ceux chez qui il eût suffi d'une abstention même exempte de tout mauvais vouloir pour anéantir ses efforts et briser ses espérances. On ne saurait mieux faire, à ce propos, que de transcrire quelques lignes tirées de sa correspondance avec son père à cette époque. « Toute la côte de Naples, dit-il, à droite comme à gauche du Vésuve, est couverte de monuments grecs ou romains, plus ou moins conservés, mais tous d'un intérêt immense. On n'a jamais voulu permettre aux étrangers d'en rien dessiner. Aussi n'a-t-il fallu rien moins qu'un ordre exprès du ministre en ma faveur pour vaincre les résistances générales qu'on rencontre partout ici à cet égard. C'est assurément en premier lieu à M. Lecomte que je dois cette bonne fortune mais peut-être aussi est-ce un peu à moi-même et à la façon dont je m'y a prends pour apprivoiser les cerbères. Sous une forme ou sous une autre, c'est toujours au gâteau de miel du pieux Énée qu'il faut avoir recours pour les empêcher d'aboyer. Au nombre des administrateurs gardiens de tant de monuments antiques, j'ai trouvé un chanoine aimable autant qu'instruit, nommé Jorio, qui n'aime pas les arts seulement, mais aussi ceux qui les cultivent. C'est apparemment ce qui me vaut ses bonns grâcees. J'en ai su faire le compagnon de mes excursions, et quelque-fois même le complice de mes larcins. A l'ombre de sa soutane, je compte aller prochainement jusqu'à Paestum, une des plus anciennes villes de la Grande-Grèce, où j'aurai enfin la joie de voir, de toucher, de dessiner, de mesurer de vrais monuments grecs. J'ai entrepris, en attendant, un travail 'considérable et qui est déjà « fort avancé. Si je suis assez heureux pour l'achever, j'aurai fait une chose qui me rapportera honneur et profit. Il s'agit de l'ancien temple de Sérapis. J'ai fait rouvrir de vieilles fouilles; j'ai même pu en faire ouvrir de nouvelles, et mes matériaux sont nombreux et précieux. Mais point de bruit. La réussite n'est qu'à ce prix. Je me fais le plus petit et le plus innocent que je puis; car, si l'on soupçonnait ici que j'ai l'intention de publier la moindre des choses que je mesure et dessine, tout me serait à l'instant fermé, et le bon vouloir que j'ai trouvé jusqu'à ce jour se changerait aussitôt en tracasseries et peut-être même en hostilités. »
Comme on le voit, tous les moments qu'il pouvait dérober à ses travaux officiels, il les employait au profit de ses études particulières. Aussi parvint- il en peu de temps à amasser des matériaux considérables. Mais ce n'était là qu'un prélude au travail plus important sur lequel allaient bientôt se concentrer tous les efforts de son intelligence et se fonder toutes ses espérances de gloire et de succès. Une circonstance imprévue et toute fortuite, en le rapprochant davantage du Roi et de la Reine, lui permit de s'en faire mieux apprécier encore. On avait voulu, cette année là (1809), célébrer l'anniversaire de la naissance de l'empereur Napoléon avec un éclat inusité. M. Lecomte, chargé du service des fêtes, étant malade, Mazois dut le remplacer. Le Roi et la Reine qui venaient presque tous les jours visiter les travaux qu'on exécutait à cette occasion dans le palais de Portici, y rencontraient le jeune architecte, dont l'activité, le zèle et l'énergique direction ne pouvaient manquer d'attirer l'attention de LL. MM. Leur intérêt pour lui s'en accrut; et le succès qu'obtint cette fête splendide et vraiment royale porta au comble sa faveur. Il en profita pour mettre avec confiance sous les yeux de sa royale protectrice quelques-uns des dessins qu'il avait rapportés de ses courses à Pompéi; lui exposant avec chaleur ses vues, ses projets et ses espérances lui développant le plan de l'ouvrage tel qu'il l'avait déjà en tête lui disant enfin l'honneur qui en pouvait un jour revenir à la France, leur pays à tous deux; et comme il avait en ce moment l'éloquence que donne toujours la vraie passion, il sut toucher la Reine, et obtint peu de temps après, par son entremise, l'autorisation officielle de s'établir à Pompéi pour y dessiner et mesurer librement les ruines de cette antique cité.
Un pareil triomphe, en réveillant l'envie et la susceptibilité des antiquaires du pays, n'eût été probablement pour Mazois qu'une nouvelle et inépuisable source d'ennuis et de persécutions de tout genre, si, par prévoyance peut-être autant quepar bienveillance et générosité, la Reine n'avait cru devoir, en même temps, l'attacher à sa personne comme dessinateur de son cabinet. Ce titre, en effet, imposa tout d'abord silence aux plus mécontents, et les émoluments qui s'y trouvaient attachés permirent en outre au jeune savant de se livrer désormais avec sécurité à des travaux non moins coûteux que pénibles. Jusque-là l'existence de Mazois avait été précaire. Pour subvenir aux dépenses de son voyage en Italie, sa famille avait dû s'imposer des sacrifices qui ne pouvaient avoir une longue durée. Il le sentait lui-même; et c'est ce qui lui avait fait accepter avec empressement, auprès de l'architecte delà Reine, un emploi temporaire dont le produit lui permettait de prolonger utilement son séjour à Naples sans charge nouvelle pour les siens. A cet égard, les préoccupations incessantes qu'on retrouve dans sa correspondance avec son père et sa mère sont aussi honorables que touchantes, et il n'y a de comparable à l'extrême délicatesse de ses sentiments que la vivacité de sa tendresse filiale. Cette tendresse éclate, du reste, partout dans sa vie, et l'on pourrait presque dire que ç'a été le plus puissant mobile de ses efforts, de ses travaux et de son ambition. Sera-t-il permis à celui qui trace ces lignes, et qui a été lié pendant dix années consécutives de la plus étroite amitié avec Mazois, de vouloir, dans cette notice, montrer l'homme encore plus que l'écrivain? Plusieurs ont déjà parlé, d'autres parleront encore des mérites divers par où se recommande l'auteur du Palais de Scaurus et des Ruines de Pompéi; moi, son vieil ami, je veux un peu parler de ce que j'ai si bien connu, des qualités de son coeur.
La correspondance qu'il entretenait avec sa famille est tellement expansive, tellement remplie de cette spontanéité juvénile où se reflète, l'âme, qu'on peut en tirer aisément les traits les plus propres à faire connaître avec exactitude son caractère, son humeur, son esprit et ses sentiments.
C'est ce qui m'encourage à citer, toutes les fois que Mazois me semble s'être peint lui-même mieux que personne ne l'eut pu faire à sa place. Voici ce qu'il écrivait à son père, au mois de juillet 1810, en réponse aux sollicitations pressantes que lui adressait celui-ci au sujet de son retour en France. « Il vous est pénible, dites-vous, de voir s'éloigner encore le moment où nous devrons être enfin réunis. Pensez-vous que j'en souffre moins que vous? Mais il faut que j'achève honorablement la tâche que j'ai entreprise si heureusement. Le résultat que j'en espère ne vous sera pas moins doux qu'à moi-même, et contribuera peut-être à nous raccommoder avec la fortune. Ah que ne pouvez-vous voir, de là bas où vous êtes, le train de vie que je mène ici! Vous m'en tiendriez compte assurément et ne voudriez pour rien au monde amollir mon courage. Je ne suis point insensible au plaisir, vous le savez; j'aime passablement mes aises et ne hais point, tant s'en faut, le commerce du monde. Eh bien j'ai su me sevrer de tout cela pour me donner tout entier au travail. De temps en temps a il y a bien en moi quelques luttes et même un peu de souffrance; mais je tiens bon; et c'est votre penséè surtout, sachez le bien, qui vient ranimer alors mes forces qui faiblissent. Car j'ai une chose encore plus à coeur que le succès, que la:réputation, que la gloire même, mes bons amis c'est votre bonheur à tous. Ce bonheur est ma préoccupation incessante et le vrai but de tous mes efforts; laissez-moi donc y travailler. Me voici de nouveau établi à Pompéi, où, malgré l'excès de la chaleur, je continue à accroître.mes richesses, c'est-à-dire à augmenter mes matériaux. Mes cartons s'emplissent. Que je vous dise un peu de quelle façon je vis ici dans mon ermitage; cela ne sera pas sans intérêt pour vous, et deviendra un sujet de causerie pour la famille.
Je me lève de fort bonne heure, presqu'avec le soleil. Dans cette saison, c'est le plus agréable moment de la journée, parce qu'on y respire un air pur et frais, tout imprégné de la senteur des champs et du parfum des bouquets de sauge et de menthe qui croissent au milieu des ruines. Il n'y a rien de plus favorable à la libre circulation du sang et qui dispose mieux au travail. Comme l'appétit se fait bientôt sentir, je l'apaise par un gros morceau de pain bis, qui me parait savoureux, mais dont j'émiette volontiers une partie au profit d'une foule de petits oiseaux de toute espèce et de lézards familiers que ma libéralité quotidienne rassemble sans crainte autour de moi durant mon court repas. Vers neuf heures, la trop grande ardeur du soleil me forçant à lever la séance, je rentre dans ma petite cellule, où je mets au net tout ce que ccj'ai tracé le matin. A midi, mon cuisinier, dont la science n'a rien de commun, je vous jure, avec celle que prisait si haut Apicius, m'apporte, d'un air solennel un vaste plat de macaroni nageant dans un chaudeau bien clair, fortement saupoudré de sel et de poivre et garni de ct tomates, avec une demi-douzaine d'oeufs durs en guise de couronnement. C'est là mon ordinaire. Mais aux grands jours nous y ajoutons un morceau de chèvre on de chevreau, cuit sur la braise, accompagné de quelques feuilles de salade imbibées d'huile rance; le tout arrosé d'un certain vin du Vésuve excellent, à vrai dire, mais qui griserait le cheval de Marc-Aurèle. Cela fait, je vais, comme Pline, dormir à l'ombre et au frais, si je puis. Une heure de sommeil me rend gaillard et dispos, et je me remets au travail jusqu'à cinq heures dans ma petite loge, puis en plein vent jusqu'au coucher du soleil. C'est de compte fait treize ou quatorze heures d'ouvrage par jour. Aussi fais-je de la bonne besogne. Vers la brune, je prends mon fusil et vais rôder un peu dans les environs; mais le plus souvent je me promène dans la ville, au milieu de ces « ruines qui ont un attrait toujours nouveau pour moi. Assis sur quelque gradin du théâtre d'Àuguste, mon imagination sait le remplir bientôt d'une foule attentive aux tragiques accents de Clytemnestre ou d'Oedipe. Mais je n'ai besoin que de mes yeux pour voir en réalité le plus riche et le plus splendide décor qui ait jamais encadré une scène quelconque. Il y a là, pour toile de fond, une chaîne de hautes montagnes aux contours harmonieux, dont l'oeil du spectateur peut saisir jusqu'aux moindres détails qui les accidentent; à droite se découvre la mer, avec l'écueil d'Hercule et l'île de Caprée; à gauche les hauteurs du pays des Samnites et plus loin le Vésuve d'où s'échappe en formé de gerbe une fumée dorée par les derniers rayons du soleil. De là je viens errer sous les portiques du Forum, ou m'asseoir un moment sur le banc des prêtres de Jupiter, qui, en vrais gens du métier, avaient choisi la plus agréable position de la ville. Plus tard je vais faire mes dévotions au temple de la Bonne-Déesse; puis, descendant par la rue de l'Odéon, et après m'être arrêté devant deux ou trois des plus belles boutiques de la ville, j'entre au camp des soldats pour m'y rafraichir à l'eau de sa fontaine enfin avant de rentrer sub lecto je m'arrête un moment sous le portique, rêvant, vous devinez bien à qui. D'autres fois, poussant hors la ville je vais jusqu'à la maison de campagne de Diomède; et si je me trouve attardé, je n'en éprouve nulle inquiétude; car, bien qu'il y ait des portes aux murailles qui entourent la cité, les battants n'en existent plus, et les sentinelles qu'on y avoit placées n'ont pas été relevées depuis dix-sept siècles. Voilà comment je passe ici mon temps. Si j'aperçois de loin quelque curieux, je me sauve bien vite et me cache, trouvant que la solitude est la meilleure condition où puisse être l'esprit quand il est occupé de si grandes et de si belles choses. Je ne suis, du reste, à proprement parler, jamais seul, mes amis, puisque vous êtes toujours et partout avec moi et je sens chaque jour davantage que je ne puis être heureux sans vous. »
Ce fut grâce à ce labeur incessant, que Mazois fit en deux années ce que n'avaient su faire en un demi-siècle deux générations de princes, d'artistes et de savants. Il avait, dès cette époque en portefeuille une foule d'autres dessins intéressants, tirés d'Herculanum, de Paestum et de Pouzzoles mais il résolut sagement de ne publier en premier lieu que ceux de Pompéi, craignant que le manque d'unité ne pût affaiblir l'intérêt d'un pareil ouvrage, et que son trop d'étendue n'en vint compromettre le débit. Au surplus, l'argent dont il pouvait alors disposer, et qui ne lui venait que d'un suprême sacrifice, noblement et spontanément accompli par sa famille, devait à peine suffire aux dépenses qu'allaient exiger, même dans ces bornes restreintes, la gravure des dessins et l'impression du texte dont il se proposait de les accompagner. Ce texte, partie importante de son oeuvre, il n'avait pas osé d'abord en assumer la responsabilité sur lui seul; tout en s'en réservant le fond, il voulait en confier la forme au talent exercé de quelque homme de lettres. Mais des difficultés de toute sorte, inhérentes à ce genre de collaboration, le forcèrent bientôt de renoncer à ce projet; et, comme il ne pouvait guère trouver en Italie ce que son injuste défiance de lui-même lui faisait chercher dans les autres, il se décida à devenir écrivain, comme il était devenu savant, par nécessité. Cette pente est, du reste, naturelle à ceux qui s'occupent des choses d'art et d'antiquité ils vont insensiblement et presque à leur iilsù, de l'examen de l'objet à la recherche de l'idée, et de celle-ci à l'étude de la forme qui la recouvre; logique d'instinct, suivant laquelle un homme d'autant d'esprit et de goût que l'était notre jeune architecte, se trouva nécessairement conduit à prendre pour modèles de style ceux-là mêmes qui lui servaient de guides dans ses jugements.
A l'étude du latin, qu'il n'avait jamais abàndonnée, il voulut joindre celle du grec, qui devait puissamment l'aider dans ses recherches et lui donner la clef étymologique d'une foule de termes obscurs dont le texte de Vitruve est rempli. Mais, quel que fût son goût pour cette étude, il s'en cachait., disant qu'un architecte réputé pour savoir le grec devait nécessairement mourir de faim. Ce lui fut toutefois une occasion de s'attacher plus que jamais aux grands écrivains de l'antiquité; et l'on put s'apercevoir, quand il publia le Palais de Scaurus, de quel secours lui avait été à tous égards, cette lecture habituelle.
Au commencement de 1811, Mazois quitta Naples pour venir s'occuper, dans sa tranquille retraite du Monte-Pincio, de la gravure de ses dessins, de la mise en ordre de ses planches et de la composition de son texte. Son premier séjour à Rome n'avait guère été que de quelques semaines. Arrivé dans cette ville au mois de décembre 1808, il en était parti presque aussitôt, un peu à l'aventure, sans dessein arrêté avec un portefeuille encore vide et une bourse qui ne pouvait tarder à l'être; il y rentrait après deux ans d'absence, le coeur joyeux et la tête mûrie, rapportant de riches matériaux près d'être, mis en oeuvre, et fermement résolu à obtenir d'un travail opiniâtre la réalisation de ses légitimes espérances.
C'était sur le travail, en effet, que Mazois avait voulu fonder son avenir. Tout ce qu'un hasard heureux pouvait lui apporter de secours et d'appui, il voulait bien le mettre à profit, mais sans trop y compter, sachant qu'on ne trouve jamais de ressources assurées qu'en soi-même. Il avait, certes, quelque mérite à régler sa vie avec cette décision de jugement, car la fortune ne venait-elle pas de lui sourire dans les séduisantes avances d'une faveur royale ? Bien jeune encore, il eût pu s'en laisser éblouir il n'en parut que plus maitre de lui-même, et que mieux éclairé sur ce qu'on doit attendre des autres. C'est ce qu'il exprimait en très bons termes à son père, dont l'excessive tendresse endormait quelquefois la raison. « Vous dites que dans la retraite studieuse où je viens résolument de me mettre, protecteurs et amis m'oublieront. Oh je sais de reste que a les amis de ce monde oublient ceux qu'ils ne a voient plus, et que même ilsne font pas grand chose pour ceux qu'ils voient tous les jours. Mais ce serait justement là une raison de plus pour me faire chercher dans le travail et la retraite ce que j'espère y trouver, l'indépendance du mérite personnel. Acquérir des titres à l'estime de tout le monde pour n'avoir besoin de la faveur. de personne, voilà mon idéal, cher bon père. Si les protections me viennent, tant mieux; si elles me manquent, je veux mettre fait un nom qui puisse m'en tenir lieu. N'ai-je pas l'exemple de mon illustre maître, qui, fils d'un simple suisse de l'une des portes du Louvre, est aujourd'hui le premier homme dans son art, et à qui sont venus les honneurs, la renommée, la fortune, sans qu'il ait jamais fait un pas, lui, pour les aller trouver ? c'est qu'il a mis sa force dans le travail. Je veux, à son exemple, entrer dans la carrière avec des armes bien trempées, et je m'occupe à les forger. Jamais jeune homme n'a eu l'heureuse chance de débuter par un ouvrage comme le mien, et je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'opérations mieux calculées pour en obtenir honneur et profit. N'allons donc rien gâter par trop de précipitation, et n'oublions pas qu'il n'appartient qu'aux riches de sacrifier aux exigences du coeur. Le mien est tout aussi douloureusement affligé que le vôtre de cette longue « séparation; mais rentrer en France pauvre et ignoré, comme j'en suis sorti, sans rien qui apuisse même rendre ma misère respectable ou tout au moins intéressante, ah! cette pensée est navrante tandis que revenir à vous avec un commencement de fortune, avec des droits à l'estime générale, avec un beau travail achevé et l'espérance d'en commencer quelqu'autre non moins beau voilà, mes amis, ce qu'il faut que j'obtienne de mes efforts, ou que j'y meure. a Allons! pas de faiblesse. Si le génie sème, c'est le courage qui cultive et la patience qui récolte. »
Le couvent de la Trinité-du-Mont, où le directeur de l'Académie de France avait fait donner un logement à Mazois, est un vieil établissement dont l'origine remonte à Charles VIII. Ce prince en avait jeté les fondements lors de son passage à Rome, en 1495, avec affectation spéciale à des religieux français de cet ordre des frères Minimes que venait de créer saint François de Paule. Ruinée par les invasions des différentes armées qui s'étaient successivement emparées deRome, de 1798 à 1801, cette ancienne maison des Minimes ne servait plus alors d'asile qu'à deux ou trois religieux, tristes débris de la communauté dispersée, et qu'à un nombre à peu près égal d'artistes français, heureux de trouver dans l'indépendance, le calme et l'isolement de cette humble retraite, le genre de vie le plus favorable à leurs habitudes studieuses.
Cest là qu'était venu s'établir avec ses livres, ses dessins et ses notes, notre jeune architecte, et là que je le trouvai encore en 1816, quand commencèrent à se former entre lui et moi des liaisons que rien ne vint jamais troubler et que la mort seule pouvait rompre. Vers la fin de 1812, après un travail assidu, mêlé de beaucoup de déceptions et de déboires, et durant lequel son esprit à la fois souple et tenace avait dû plusieurs fois suppléer à l'insuffisance des instrumentes qu'il employait, il se trouva en mesure de faire paraître ses premières livraisons. Le texte en avait été soigneusement travaillé; et, comme il voulait avec raison que tout fût en parfaite harmonie dans cette publication destinée aux gens de goût en même temps qu'aux artistes et aux savants, ce fut aux frères Didot qu'il en confia l'impression. Il ne lui restait plus qu'à prendre un parti au sujet de sa dédicace. Par respect pourson maître autant que par esprit national il avait d'abord songé à placer son travail sous les auspices de l'Institut de France; mieux inspiré, il se décida à le mettre aux pieds de S. M. la reine de Naples, par reconnaissance de l'appui qu'il en avait reçu inspiration du coeur qui faillit toutefois tourner plus tard à son détriment. La Reine daigna en agréer l'hommage, et, avec non moins de générosité que de grâce joignit à sa lettre d'acceptation un don de trois mille francs pour venir en aide à son protégé. Cette nouvelle faveur ne manquait pas d'à propos elle contribua à tirer d'embarras le jeune artiste, dont l'inexpérience en affaires avait un peu trompé les calculs et les prévisions sa première mise de fonds restait audessous de ses besoins. Mais cet embarras même servit à relever son courage, en lui montrant de quelle confiance et de quelle considération il jouissait déjà aux yeux du monde, grâce à la noblesse de sa conduite et à l'importance de ses travaux.
Le banquier Lavaggi, chargé de lui transmettre les fonds qu'on lui avait jusque-là adressés de France, apprenant les difficultés qu'il rencontrait au début même de son entreprise lui ouvrit généreusement un crédit qui, non seulement ne devait point porter intérêts, mais pour la garantie duquel il n'exigea d'autres titres que les reçus de la partie prenante. « Cela serait grand et beau et généreux partout, écrivait Mazois, mais à Rome c'est tout simplement sublime. Me voilà, par ce magique coup de baguette, hors d'affaire. En même temps que ma lettre arriveront à Paris mes planches et mon manuscrit. » L'apparition des premiers cahiers des ruines de Pompéi eut, dans le monde savant, un retentissement immense. On ne connaissait guère de cette ville que le peu qui en avait été publié dans l'ouvrage fort attardé de l'Académie de Naples; ce fut donc avec une vive curiosité qu'on accueillit le travail de Mazois, d'après les débuts duquel il fut permis d'avance de juger avec quel ordre, quel soin et quelle exactitude allaient être reproduüs dans leur ensemble tant et de si précieux restes d'antiquités, les uns tirés déjà, les autres près de sortir encore des fouilles de cette ville disparue depuis dix-sept siècles sous la cendre. On se plut à reconnaître qu'à l'habileté du dessinateur, qu'à la sagacité de l'érudit, Mazois avait su joindre les plus solides qualités de l'écrivain que son style, toujours approprié au sujet, était clair avec précision, souple avec élégance, varié selon, les nuances mêmes du fond, et surtout empreint de ce grand goût des auteurs anciens, dans le commerce intime desquels il s'était habitué à vivre. Le succès de l'oeuvre était donc assuré et rien, en effet, ne semblait devoir en entraver la marche, quand les événements de 1813 éclatèrent.
Aux désastres de nos armées en Allemagne s'était venue joindre, en Italie la défection de Murat. Ses troupes, faisant, en apparence du moins, cause commune avec les puissances coalisées, étaient entrées dans Rome sans obstacle, et en avaient pris possession. Les nôtres cependant n'en étaient point sorties, et l'on ne savait guère plus à qui appartenait en réalité le commandement de cette ville. Beaucoup de Français qui y résidaient alors comme simples employés ou comme fonctionnaires publics jugèrent à propos d'en partir; mais les artistes et les négociants en furent détournés par une déclaration du général Pignatelli, qui leur faisait connaître que le roi de Naples. les prenait sous sa sauvegarde. Pour donner, au surplus, une idée de l'étrange façon dont les choses se passèrent à Rome en ce moment-là, j'emprunte volontiers de nouveau à la correspondance de Mazois quelques lignes où se trouve comme saisie sur le vif la physionomie de ce curieux événement. « Murât vient de pactiser, dit-on, avec les ennemis de la France. Jugez de ma douleur à moi
qui suis son obligé et celui de la Reine, mais qui n'en veux pas moins rester bon Français. Les Napolitains sont dans Rome au nombre d'environ dix mille; et ce qu'il y a de singulier, c'est que, malgré cela nos troupes n'en sont point sorties. Les uns font la police de la ville et gardent les postes; les autres occupent le château Saint-Ange. Nos officiers et ceux de Murat dînent et se promènent ensemble. Le soir, chez la nièce du Roi, je les vois jouer à la mêmes table, ou faire de la musique autour du même clavecin et tout cela sans qu'il y ait, en apparence rien de changé dans les relations des deux peuples. Tous ceux de nos employés qui ont voulu continuer à servir, sont restés en place; mais plusieurs ont mieux aimé partir; administration et tribunaux fonctionnent donc comme à l'ordinaire sous la double protection de la force armée française et napolitaine; si bien qu'avant-hier, à l'occasion d'une assez sérieuse tentative de révolte dans les prisons de la ville, on a pu voir nos soldats, unis à ceux de Murat, fusillant et sabrant à qui mieux mieux les plus forcenés de la bande. Avec le même accord, les troupes des deux pays ont ensuite fait des patrouilles, durant toute la nuit, pour prévenir ou comprimer au besoin le désordre. Avec tout cela, le roi de Naples n'en a pas moins séparé sa cause de celle de la France, et son armée, dit-on, va marcher contre la nôtre, qui a est sous le commandement du prince Eugène dans la haute Italie. Nous assistons là vraiment a à un bien étrange spectacle, et l'on est tenté de dire avec Bazile Qui trompe-t-on ici ? »
Malgré la sauvegarde offerte aux artistes par le général Pignatelli, un tel état de choses ne pouvait leur inspirer une grande sécurité. Aussi Mazois s'était-il à peu près décidé à. quitter Rome pour rentrer en France, quand il s'en trouva empêché par des considérations analogues à celles mêmes qui le déterminaient à partir. En effet, au milieu du bouleversement général qui menaçait alors l'Italie, voyager n'étant chose ni sûre ni facile, il ne lui sembla pas plus prudent d'emporter avec lui que de laisser derrière lui ce qu'il appelait, à bon droit, sa petite fortune en germe; c'est-à-dire cet amas de dessins, de gravures, de planches d'études et de matériaux de toute espèce, sur quoi se fondaient son avenir et celui de sa famille. Il se détermina donc sagement à attendre et comme les circonstances n'étaient nullement de nature à justifier la continuation des doubles frais qu'exigeaient la-gravure et l'impression de son ouvrage, il suspendit l'une et l'autre pour ne plus s'occuper, en attendant des jours meilleurs, que de la mise au net de quelques dessins et que des études relatives à la composition de son texte.
C'est dans ces occupations studieuses qu'il passa la fin de 1813 et les premiers mois de 1814. A cette dernière époque, les grands événements qui vinrent tout à coup changer l'état politique de la France n'eurent pas un moindre retentissement en Italie que dans le reste du monde. Ils y causèrent même une sensation d'autant plus vive que l'esprit des populations y est plus ardent, et il fut aisé de prévoir que la rentrée du pape dans ses États deviendrait le prétexte d'ardentes manifestations réactionnaires et peut-être même de scènes regrettables. Aussi beaucoup de Français jugèrent-ils à propos de quitter Rome, au moins provisoirement, pour se soustraire à cette première explosion d'enthousiasme qui pouvait bien ne pas être sans inconvénients pour eux. Mazois, par un sentiment de juste susceptibilité nationale, avait jusque-là respectueusement éludé les bienveillantes propositions de la reine de Naples au sujet de son retour auprès d'elle; mais en cette circonstance, croyant pouvoir accepter la généreuse protection qui lui était toujours offerte, il partit, bien résolu toutefois à ne pas rester longtemps éloigné de sa calme retraite du Monte-Pincio et comptant, quelque court que dût être ce voyage, le faire encore tourner au profit de son travail sur Pompéi. A peine arrivé à Naples, il y apprit la mort de sa mère. Ce nouveau coup qui venait le surprendre au milieu de ses espérances troublées et de ses travaux compromis, au moment même où, pour supporter ses revers de fortune, il aurait eu le plus besoin de son courage, fut bien près de l'abattre. Il perdait dans sa mère le véritable stimulant de son ardeur au travail; car c'était par orgueil pour elle qu'il voulait illustrer sa carrière, et dans l'espoir de lui rendre les douceurs de l'aisance, qu'il avait voulu associer à son oeuvre d'art une idée commerciale; il semblait qu'il n'y eût plus désormais de but à ses efforts. Son vieux père cependant lui restait; il se résolut à l'aller rejoindre, ne fût-ce que pour pleurer avec lui. La reine Caroline avait le coeur bon. Elle fut touchée de cette affliction si profonde; et comme elle avait besoin d'envoyer en ce moment-là quelqu'un à Paris avec une mission de confiance, elle proposa à Mazois de s'en chargeur. C'était, par un moyen indirect, plein de délicatesse, le distraire de ses tristes pensées, et lui fournir, en outre, les moyens de faire, avec promptitude et commodité, un voyage qui, de toute autre façon, eût été pour lui onéreux.
Après une séparation qui durait depuis près de six ans, le père et le fils se retrouvèrent à Paris, mais ne purent y passer que bien peu de jours ensemble car, une fois son message accompli, Mazois avait pour instruction de retourner immédiatement à Naples. La Reine, satisfaite de ses services, voulut le retenir auprès d'elle; il préféra rentrer dans sa cellule du couvent des Minimes à Rome. Les encouragements qu'il avait recueillis à Paris comme à Naples avaient relevé son courage, et, confiant dans l'appui que semblaient lui promettre désormais l'un et l'autre pays, il se remit avec ardeur au travail. Mais ce lie fut encore là quinte espérance déçue. La tourniente politique de 1815 lui fut bien autrement préjudiciable que celle de l'année précédente. Il se voyait privé tout à coup, par le rétablissement des Bourbons sur le trône de Naples, de sa protectrice, de là pension qü'il en recevait, peut-être même des moyens de compléter désormais son oeuvre car pouvait-il raisonnablement se flatter qu'une publication commencée sous les auspices d'une soeur de Napoléon trouvât jamais faveur auprès du roi Ferdinand? Ce doutè cruel, joint au mauvais état où se trouvaient ses affaires, lui faisait dire dans une lettre adressée à M. de Clarac « Je suis entre deux extrémités également pénibles, mourir de honte si j'abandonne mon ouvrage, ou mourir de faim si je le continue. » Et pourtant dans cette entreprise se trouvaient engagées, avec son honneur, toutes les ressources dont il avait pu disposer jusqu'alors; il ne pouvait donc y renoncer sans tenter une lutte suprême c'est ce qu'il fit. Et il y à plaisir vraiment à voir avec quelle vaillante opiniâtreté et quelle confiance en lui-même il affronte en définitive la mauvaise fortune. « La foudre vient de tomber sur Naples, écrivait-il au mois de juin 1815 elle a frappé mes « protecteurs et dispersé mes amis; mais il me « reste mon courage, mon intelligence et mon amour pour vous; c'est plus qu'il n'en faut pour surmonter les nouveaux obstacles dont semble se hérisser mon chemin. Je n'ai plus d'argent, à la vérité, ce qui rend ma situation fort critique et je me vois, du même coup, privé de ma pension et de mes plus fermes appuis. Eh bien! il faut espérer que le ciel m'en suscitera d'autres. Est-ce qu'il abandonne jamais ceux qui, comme moi, ne forment que des voeux légitimes? En attendant, il faut me venir «en aide, et tacher de me procurer des capitaux sans contracter de nouvelles dettes. Il n'y a qu'un moyen pour cela, c'est de vendre la petite maison qui nous reste. Mon ouvrage, dont le succès est désormais assuré, nous sera d'un bien meilleur produit que cet immeuble chétif qui périclite. Sachez, au surplus, que le moindre retard dans la publication de mon oeuvre peut avoir pour nous des conséquences fatales; et écoutez, à ce propos, ce qui a failli m'arriver. Il y a ici un jeune architecte anglais, nommé Robert Cockerel qui vient de faire un long voyage en Orient. Après avoir parcouru en tout sens l'Asie Mineure et la Grèce, il a visité, en artiste habile, en homme instruit, laSicile et le royaume de Naples, où il a recueilli de nombreux et intéressants matériaux. Ayant appris de quoi je m'occupe, il est venu me voir. Nos goûts nous ont d'abord rapprochés; bientôt nos sentiments nous ont liés; aujourd'hui nous sommes les meilleurs amis du monde. Oh! l'amitié des honnêtes gens n'est pas seulement une douceur, elle est aussi un bienfait, comme vous allez le voir. M. Cockerel, avec une grâce infinie, m'avait proposé ses bons offices pour le placement de mon ouvrage en Angleterre, lorsqu'il y serait de retour; un heureux hasard a permis qu'il pût, en attendant, me rendre ici un service plus grand encore. Son maître, homme riche, important et bien posé à Londres en sa qualité d'architecte de la cour, lui a écrit, pour lui dire qu'ayant formé le projet de faire dessiner et mesurer les ruines de Pompéi, en vue d'une grande publication qu'il comptait entreprendre, il le priait d'organiser ce travail et d'en accepter la haute direction. Ah! mes bons amis, quel coup on nous préparait là dans l'ombre! Cockerel, en homme loyal est bon, s'est empressé de répondre que les ruines de Pompéi, dessinées, comparées, expliquées avec autant de soin que de talent, avaient, depuis près de deux ans, commencé de paraître; qu'il était fâcheux que l'Angleterre l'ignorât, quand la France et l'Italie le savaient; qu'au surplus, moins à lui qu'à personne du monde il pouvait appartenir de mettre la main dans cette nouvelle opération attendu qu'il aimait et estimait beaucoup l'aùteur de la première, et que, ne voyant dans une pareille concurrence que ruine et désastre des deux parts, il était de son devoir de le dire et de son honneur de n'y point contribuer. Quant au résultat il a été double abanadon de tout projet de publication en Angleterre, et souscription de l'architecte de la cour à mon ouvrage. Après ce trait providentiel, et quoiqu'il y ait bien dix pieds d'eau pour le moment dans ma cale, je ne me sens nullement d'humeur à abandonner le gouvernail ni la pompe j'ai foi dans mon avenir. »
Sa confiance ne fut pas trompée. Il avait pour voisin de cellule, au couvent des Minimes, M. l'évéque d'Ortosia, alors auditeur de rote pour la France. Ses liaisons avec ce prélat ne tardèrent pas à le faire connaître de tout le personnel de l'ambassade de France à Rome. Mazois, comme je l'ai déjà dit, exerçait en général sur ceux avec qui il vivait une séduction dont la source était bien moins dans son mérite que dans son caractère. Il plut infiniment à notre ambassadeur, M. de Pressigny, ancien évêque de Saint-Malo, qui le prit en grande estime et en grande amitié. Ce fut par son entremise que M. le duc de Narbonne Pelet, alors représentant de la France auprès du roi de Naples, obtint de la bienveillance particulière de ce prince que la souscription consentie par l'ancienne cour en faveur de l'oeuvre de Mazois lui fût continuée. Bien des protecteurs se fussent tenus pour satisfaits après un pareil résultat; M. de Pressigny n'en prit qu'avec plus de chaleur les intérêts de son protégé. Il trouvait qu'il y avait bien mieux à faire que de souscrire à la publication d'un ouvrage tel que les Ruines de Pompéi, c'était de ne pas s'opposer à ce qu'il s'achevât. Or, le gouvernement napolitain voulait précisément qu'il ne pût s'achever, et pour cela il n'avait eu qu'à étendre à l'ancien dessinateur du cabinet de la Reine la mesure de rigueur qui interdisait l'entrée du royaume à tous les fonctionnaires du régime déchu. A ce titre, Mazois ne pouvait plus retourner à Naples, et Pompéi restait désormais fermé pour lui.
On peut aisément se figurer le nouveau genre de supplice auquel il se trouvait par là condamné. Avoir conçu une grande entreprise et s'être dignement préparé à la mener à bonne fin, en avoir su habilement vaincre les difficultés, assurer la marche, préparer le succès, et tout près de recueillir le fruit de tant de soins, voir son labeur et son argent perdus, ses efforts rendus vains, ses espérances jetées au vent, c'était une trop juste cause de douleur pour que ceux qui en étaient confidents ne cherchassent pas à y porter remède. Malheureusement, toutes les tentatives faites à cet égard par M. de Pressigny auprès du marquis de Fuscaldo, alors ministre de Naples à Rome, étaient restées jusque-là infructueuses; les barrières ne s'abaissaient pas. Une année s'était ainsi écoulée en sollicitations pressantes, mais inutiles d'une part, et de l'autre en refus polis, mais persistants; lorsqu'une circonstance inattendue, dont l'ambassadeur de France sut tirer adroitement parti, vint changer la face des choses. On était au mois d'avril 1816, époque du mariage projeté entre Mgr le duc de Berri et la princesse Caroline de Naples; M. de Pressigny, chargé de demander au Saint-Siége des dispenses pour ce mariage, les ayant obtenues, fit appeler Mazois, et lui dit Voici des dépêches qui sont impatiemment attendues par M. le comte de Blacas, chargé d'une mission extraordinaire auprès du roi de Naples. Voulez-vous partir comme courrier de cabinet pour les lui porter? Avec ce titre vous ne rencontrerez nul obstacle et pourrez arriver droit chez notre ambassadeur M. le duc de Narbonne. Mais mon pouvoir ne va malheureusement pas plus loin; une fois là, ce sera à vous d'user d'autant d'esprit et d'adresse que vous en saurez avoir pour pénétrer de nouveau jusqu'à Pompéi. Je vous recommande du reste, aux bontés de M. de Blacas qui est l'ami du Roi. Grâce à ce hardi stratagème du bon évêque de Saint-Malo, Mazois put, en effet, arriver à Naples sans encombre, et une fois au coeur de la place, sut bientôt s'y ménager des appuis. MM. de Narbonne et de Blacas goûtèrent son esprit et son mérite comme l'avait fait M. de Pressigny lui-même, et l'un et l'autre lui donnèrent de si publics témoignagesd'estimeetd'affection, que les ministres de S. M. Sicilienne ne savaient plus comment prétexter de leurs défiances politiques à son égard, en présence du significatif patronage que lui accordaient publiquement les représentants officiels du chef de la famille des Bourbons. Sa cause ne pouvait cependant être regardée encore comme gagnée, lorsque, par un caprice fortuit ou peut être ingénieux, Mme la duchesse de Narbonne, qui était fort bossue, mais spirituelle à l'avenant, en vint pleinement assurer le succès. Elle n'avait point encore visité Pompéi. Il lui plut d'y aller ostensiblement accompagnée de Mazois; et, comme elle fut, dès le premier jour, tout aussi charmée de l'aimable érudition de son cicerone que de l'aspect intéressant de la ville, elle y retourna plusieurs fois avec lui. Puis un soir, à la cour, ayant trouvé adroitement occasion d'entretenir le vieux roi Ferdinand du plaisir que lui avaient procuré ces excursions et du vif intérêt que lui avait inspiré son guide, elle le fit avec une telle mesure et un tel esprit d'à-propos, que, dès le lendemain, le ministre de l'intérieur eut ordre de lever l'interdiction opposée au travail de Mazois. Celui-ci mit bien vite à profit l'autorisation qui lui était accordée; et après avoir, avec son assiduité habituelle, consacré une vingtaine de jours aux études dont il avait besoin, il s'en revint à Rome, où semblait luire enfin à ses yeux un avenir plus serein. L'argent, ce grand mobile de toutes les choses humaines, lui manquait encore toutefois, et citait là pour lui un reste de souci. Mais les mêmes causes qui lui avaient fait perdre ses protecteur à Naples, lui avaient procuré des appuis nouveaux à Paris. La France, dont il n'avait jusque-là rien obtenu, allait lui venir en aide. M. Decazes avait parlé des Ruines de Pompéi. au roi Louis XVIII. Ce prince, comme son aïeul Louis XIV, aimait les savants, les artistes et les gens de lettres. Il permit qu'on lui présentât l'ouvrage, et, après l'avoir attentivement parcouru, voulut qu'on en complimentât l'auteur; ordonnant en outre que, par une souscription convenable, portée au budget de sa maison, on encourageât un artiste dont les travaux honoraient; la France. M. Decazes ne borna pas là ses bons offices; grâce à son amicale entremise, Mazois obtint encore, à titre de souscriptions, d'utiles encouragements du ministre de l'intérieur et de celui des affaires étrangères. L'eau, comme on dit vulgairement, revenait au moulin. Sur ces entrefaites, une mutation s'était opérée dans le personnel de l'ambassade de France à Rome. M. de Blacas, une fois le mariage du duc de Berri conclu avait remplacé M. de Pressigny près le Saint-Siège. Ce ne fut heureusement pour Mazois qu'un changement de protecteur et d'ami.
La bienveillance affectueuse qu'avait pour lui Mg l'évêque de Saint-Malo, il la retrouva dans M.de Blacas, qui ne tarda pas à lui en donner une marque certaine. Il y a, tout auprès du couvent des Minimes, à Monte-Pincio, une église française qui, jusqu'à la fin du siècle dernier, avait, ajuste titre, passé pour l'une des plus riches de Rome. Mais les armées de la République, celles de Naples, d'Autriche et de Russie, aidées quelque peu des révolutionnaires romains eux-mêmes, l'avaient successivement mise au pillage. De toutes les oeuvres du Pérugin, de Périn del Vaga, de Jules Romain, de Zuccheri et même de Daniel de Volterre, qui avaient fait autrefois le principal ornement de cette église, il ne lui restait plus que la fameuse Descente de croix de ce dernier maitre, l'une des trois merveilles, au dire du Poussin, qu'ait produites l'École italienne; et encore ce tableau précieux se trouvait-il alors relégué dans une salle-basse obscure, où le chanci causé par l'humidité et la poussière achevait peu à peu de le détruire. A toutes ces causes de ruine un tremblement de terre s'étant joint, une partie de la voûte avait croûlé, entraînant des portions d'entablement avec elle, et d'énormes crevasses qui s'étaient produites de bas en haut sur tous les murs de l'édifice, en compromettaient la solidité. M. de Pressigny lui-même avait depuis longtemps compris qu'un tel abandon était chose honteuse pour la France mais il n'avait pas les moyens d'y remédier; le nouvel ambassadeur, plus riche et plus en crédit, voulut y mettre fin par une restauration générale, qu'il chargea Mazois d'exécuter. A cette occasion était née dans l'esprit de M. de Blacas, comme dans celui de son architecte, une pensée noble et généreuse, celle d'appliquer une part des fonds destinés aux travaux de l'église, à des commandes de peintures dont l'exécution devait être exclusivement confiée aux artistes français qui se trouvaient alors à Rome. M. Ingres était du nombre, et c'est à cette circonstance qu'est dû son tableau de Jésus-Christ remettant les clefs du Paradis à saint Pierre. Ce magnifique ouvrage fait aujourd'hui partie de la collection du Luxembourg. Il est aisé de comprendre qu'on ait été jaloux d'y voir figurer cette oeuvre capitale d'un des plus grands peintres de l'École française. Mais est-on bien sûr de n'avoir pas faussé par là l'intention du donateur; et n'est-il pas d'ailleurs regrettable que, pour enrichir nos musées de Paris, déjà si riches, on ait dépouillé sans scrupule un établissement français noblement et pieusement restauré, sur le sol étranger, par des mains françaises
Quoi qu'il en puisse être de ce préjudice porté à l'église des Minimes de Rome, Mazois, par la manière habile, prompte et économique avec laquelle il conduisit la restauration de cet édifice, n'entra que plus avant dans la confiance et la faveur de M. de Blacas, à qui il fut bientôt redevable de pouvoir montrer, sous des aspects nouveaux, la souplesse et la variété de son talent. Ce fut la visite du roi Ferdinand à son frère le roi Charles IV à Rome qui en devint l'occasion. Ces deux princes de la maison de Bourbon ne s'étaient point revus depuis leur jeunesse. En qualité de représentant de la branche ainée auprès du Saint- Siège, l'ambassadeur de France voulut fêter avec éclat la réunion de ces deux tètes couronnées dans la métropole de la catholicité. Carte blanche fut en conséquence donnée par M. de Blacas à son architecte, dont une si noble façon d'agir ne fit que stimuler davantage l'esprit d'ordre en même temps que le génie inventif. La villa Médici, qu'on avait mise à sa disposition, fut en peu de jours transformée, comme par un coup de baguette, en un véritable jardin d'Armide, où se trouvèrent conviés, avec l'élite de la société de Rome, tous les étrangers de marque qui étaient alors dans cette ville. Le bon goût, l'élégance, la suprême distinction de cette fête, encore plus que sa magnificence, en firent le succès et le juste retentissement qu'elle obtint, vint cette fois tirer tout de bon Mazois de cette classe d'antiquaires et d'écrivains savants dans laquelle plus d'un confrère jaloux s'était jusque-là appliqué à le reléguer. A Rome, comme à Portici, il venait de se montrer à la fois homme d'action et artiste. Ses preuves à cet égard étant faites, il n'en revint qu'avec plus de confiance à ses études et qu'avec plus d'ardeur à ses livres. Il en avait plus d'un alors sur le métier. Des recherches immenses qu'avaient exigées les Ruines de Pompéi étaient nés tout naturellement la pensée, le plan et l'exécution du Palais de Scaurus. Cet ouvrage, où la plus solide érudition se dérobe sous des formes aussi gracieuses qu'attrayantes, fut le fruit des loisirs forcés et souvent douloureux auxquels Mazois s'était vu condamné par les interruptions apportées dans son grand travail. Et pourtant rien n'y trahit jamais ses cruelles préoccupations. L'allure en est dégagée, le style ferme et élégant, la pensée noble, grave et sereine. En aucun autre écrit autant qu'en celui-là, il n'a montré l'agrément de son esprit, la sûreté de son goût, la finesse de son jugement. Fidèle aux préceptes de cette belle antiquité dont il semble s'être surtout inspiré dans l'exécution de cette oeuvre charmante, il a su, toujours à propos, y sacrifier aux grâces et mêler habilement à ses récits les plus familiers, à ses peintures les plus légères, l'expression des sentiments les plus dignes et les plus élevés. Si la forme en est imitée de celle d'Anacharsis, comme on a pu depuis le dire de tant d'autres, au moins faut-il reconnaître que de tous les ouvrages du même genre il n'en est point où la fiction se trouve plus fermement établie sur la réalité, et où la physionomie des anciens soit reproduite d'une façon plus vraie et plus saisissante. Il n'y a pas, dans ce livre, une page, je dirais presque un alinéa, dont le fond n'appartienne en propre à Vitruve ou à Varron, à Lucrèce ou à César, a Horace ou à Suétone, à Plaute ou à Cicéron, à Pline ou à Juvénal, en un mot à tous les grands écrivains de Rome. Ce sont bien véritablement eux qui parlent et qui décrivent; les innombrables citations sur lesquelles s'appuie le texte en font foi. Et cependant de ce luxe d'érudition ne résulte, on doit le dire, qu'une plus juste confiance inspirée au lecteur, sans qu'il en éprouve jamais ni trouble ni interruption dans le plaisir qui lui vient de cette peinture si parfaitement achevée des moeurs et des usages des anciens. L'art extrème avec lequel a été composé cet ouvrage de si peu d'étendue explique du reste le genre de succès qu'il obtint à son apparition en France et même à l'étranger; succès littéraire autant qu'archéologique, pour le moins, et qui avait plutôt sa source dans la finesse d'observation et le gracieux tour d'esprit de l'auteur, que dans l'ordre et le soin avec lesquels il avait su recueillir et grouper tant de curieuses recherches sur l'antiquité. Quand le premier volume des Ruines fut achevé, Mazois eut la pensée d'aller lui-même offrir au roi Louis XVIII l'exemplaire qui lui était destiné. Il y était d'ailleurs encouragé par les deux meilleurs amis qu'eût alors ce prince, MM. Decazes et de Blacas, auprès desquels il avait su trouver une égale faveur, bien qu'ils fussent ouvertement ennemis l'un de l'autre. Sous ce double patronage un bon accueil lui semblait assuré à la cour il crut pouvoir en tenter les abords. Son Palais de Scaurus étant également prêt à paraître, il vit dans cette circonstance un motif de plus pour venir à Paris. Mais une autre raison, et la plus impérieuse peut-être, quoique la moins avouée, le déterminait encore à entreprendre ce voyage. Il avait depuis dix ans quitté son pays; il lui tardait d'y rentrer pour se rapprocher de ses amis, pour vivre au milieu de sa famille. Jusque-là, campé en quelque sorte sous la tente, il n'avait jamais pu songer à un établissement sérieux et définitif; il voulut venir le chercher en France où devant son nom déjà si honorablement connu, semblait devoir s'ouvrir désormais pour lui une carrière facile. L'Italie n'avait guère plus rien à lui offrir; ses documents sur Pompéi étaient, sinon complets, du moins au niveau des découvertes les plus récentes; il lui était donc loisible d'achever son oeuvre aussi bien à Paris qu'à Rome. Parti de cette dernière ville vers la fin de 1818, il alla directement à Bordeaux, où il passa quelques semaines auprès de son père, et de là il se rendit à Paris. Plus d'un bonheur l'y attendait mais ce fut assurément celui qu'il avait le moins prévu qui l'y retint et qui décida de son sort. Trop absorbé par ses travaux ou trop maîtrisé peut-être par les événements, Mazois n'avait jamais voulu ni s'occuper lui-même, ni qu'on s'occupât pour lui d'aucun projet de mariage. En changeant de position, il changea d'idées, ce qui arrive aux plus sages. M. Decazes, alors ministre de l'intérieur, venait de le nommer inspecteur général et membre du conseil des bâtiments civils.
C'était débuter par où bien d'autres se seraient estimés heureux de finir. Mais l'éclatant succès du Palais de Scaurus et les récents éloges qu'avait obtenus de la quatrième classe de l'Institut le premier volume des Ruines de Pompéi, justifiaient de reste une telle faveur. Le spirituel ministre de qui elle émanait, entendant parler devant lui, avec une certaine affectation, de la trop grande jeunesse du nouveau titulaire, se contenta de dire Il a mon âge. L'importance de ces nouvelles fonctions, l'amitié du minisire à qui il en était redevable, les espérances qu'il pouvait fonder sur cette amitié même, enfin le retentissement qui commençait à s'attacher à son nom, et dont il lui était permis d'attendre quelques avantages pour sa fortune, tout semblait l'autoriser, en ce moment, à diriger ses vues vers ce qu'on est convenu d'appeler un beau mariage; il eut le bon esprit de ne vouloir qu'un mariage heureux. Justement épris d'une de ses jeunes parentes en qui se trouvaient réunis les dons naturels les plus charmants et les agréments acquis les plus rares, il la demanda en mariage, et l'obtint. C'était la fille cadette de M. Alexandre Duval, de l'Académie française. Cette union ne fut contractée toutefois que l'année suivante, au retour d'un dernier voyage qne Mazois dut faire en Italie, au mois de septembre 1819, en vue de régler les intérêts qu'il avait encore dans ce pays et de n'y rien laisser qui ne pût être conduit désormais aussi bien par des correspondants que par lui-même.
Mais des difficultés sans nombre et plus d'une amère déception l'attendaient à Rome et surtout à Naples. Le ministère venait d'y être changé. Aux hommes dont les dispositions lui étaient devenues peu à peu favorables avaient succédé des inconnus dont l'indifférence ne pouvait que lui être nuisible. Il trouvait en outre l'ambassadeur de France malade, son libraire mort, les exemplaires des Ruines qu'il avait mis en consignation chez ce dernier, dispersés ou vendus au profit de la succession. Enfin, tout lui tournait à mal, jusqu'à la permission de faire de nouvelles recherches à Pompéi qui faillit lui coûter la vie. Mais, comme de coutume, rien ne put abattre son courage ni altérer sa bonne humeur. Voici le gai récit qu'il fait lui-même de cet événement dans une lettre adressée, le 4 novembre 1819, à M"° Duval « Je me suis vu déjà bien souvent précipité du plus haut de mes espérances; mais, semblable à la balle élastique qui se relève avec d'autant plus de force qu'elle a été jetée à terre plus violemment, je me retrouve, après chacun de mes petits revers de fortune, dans une position meilleure qu'auparavant. C'est, comme vous le voyez, presque jouer à qui perd gagne; aussi ne veux-je désespérer de rien. Cependant à ce jeu étrange, l'autre jour, j'ai failli vous perdre, et eussé-je dû y gagner le paradis, n'en déplaise à Dieu, je n'aurais pas volontiers pris en échange l'un pour l'autre. Figurez-vous que j'étais à Pompéi, juché sur un mur étroit et ruiné, d'environ neuf à dix pieds de hauteur. Le voilà tout à coup qui s'ébranle, s'écroule et m'entraîne avec lui tête en bas, droit sur le pavé de marbre antique. Je n'aurais pas dû m'en relever, tant la chute était rude; mais je commence à croire que j'en vais être quitte pour deux ou trois côtes enfoncées et quelques déchirures peu graves au front, au menton et aux lèvres. Ce ne sera, ma foi, pas a trop, vu les circonstances. Et pourtant, à part les charmantes douceurs que me promet désormais la vie de moitié avec vous, je dois dire que je ne retrouverai jamais si belle occasion de mourir, ni lieu aussi propice à me faire enterrer. Car deux sépultures se fussent ainsi trouvées véri tablement à leur place, en ce monde; celle de« Bouillon à Jérusalem et la mienne à Pompéi. »
C'était rester jusqu'au bout dans son rôle et faire spirituellement ses adieux aux lieux mêmes qui avaient servi si longtemps de théâtre à ses travaux comme à ses succès, à ses luttes comme à ses triomphes. Mieux qu'à personne, en effet, il était permis à Mazois de croire que son nom resterait glorieusement inscrit dans l'histoire de ces champs phlégréens où, depuis plus d'un siècle, le génie moderne dispute à l'action destructive du temps les derniers vestiges du génie antique. De retour à Paris, au commencement de 1820, il appela auprès de lui son vieux père, et s'empressa de former l'union qu'il avait projetée. Mais, bien qu'il n'eût cherché dans cette union que le bonheur, il crut prudent d'en vouloir établir la durée sur l'aisance. Or, comme les fonctions de membre du conseil des bâtiments étaient, à cette époque, incompatibles avec le titre d'architecte du gouvernement, force lui fut de chercher dans les travaux particuliers des avantages et des profits qu'il ne pouvait trouver dans les travaux publics. Parmi ceux dont l'exécution ne tarda pas à lui être confiée, on doit mentionner trois ou quatre maisons élégantes construites dans le quartier François Ier, ainsi que l'hôtel de Blacas et les deux grands passages de Choiseul et Saucède. Faisant, du reste, marcher de front ses travaux nouveaux et ses études habituelles, il put, grâce à l'infatigable activité de son esprit, satisfaire à toutes les obligations que lui imposait son grand ouvrage et trouver encore assez de loisir pour publier, dans divers recueils périodiques français et italiens, plusieurs articles intéressants relatifs à des questions archéologiques. Vers ce même temps parurent, dans le premier volume du Théâtre complet des Latins, ses Considérations sur la forme et la distribution des théâtres antiques petit essai plein d'érudition pratique, par lequel il semblait avoir voulu préluder au travail plus étendu qu'il se proposait d'entreprendre sur les constructions théâtrales et les jeux scéniques des Romains, comme il venait de le faire d'une façon si intéressante sur leurs moeurs et leurs habitations particulières, dans le Palais de Scaurus. Malheureusement, la mort ne lui laissa pas le temps d'écrire cette seconde partie du Voyage de Mérovir. La fin de Mazois fut toutefois plutôt prématurée qu'imprévue. Plusieurs indices du mal qui devait l'emporter étaient déjà venus frapper ses amis et l'avaient aussi préoccupé lui-même, sans qu'il se fut, pour cela, résigné à jamais prendre le repos dont il avait besoin. Il croyait délasser son esprit en variant ses occupations; ce n'était en réalité qu'un changement de fatigue. Mais il avait l'incurable ambition du travail, et peut-être aussi un peu celle des légitimes distinctions qu'il procure. Au mois d'août 1823, le roi Louis XVIII le nomma chevalier de la Légion d'honneur, faveur qui parut tardive, surtout après les suffrages hautement accordés par ce prince aux publications de Mazois. Dans le courant de cette même année, il se présenta, pour la première fois, à l'Institut, où la mort de l'architecte Heurtier laissait une place vacante.
Le nombre et la nature des travaux dont il s'était jusqu'alors occupé, le succès qui les avait couronnés tous, les mérites rares et divers dont ces travaux témoignaient, tout semblait présager un accueil favorable à sa candidature. Elle échoua cependant, et non seulement cette fois mais encore dans deux autres élections qui eurent lieu en 1824 et en 1825. Il crut voir, dans cette persistante préférence accordée à ses compétiteurs, quels qu'ils fussent, une sorte de parti pris à son égard, contre lequel il résolut de ne point se heurter davantage. C'était assurément se méprendre sur l'esprit d'un corps .qui, quoi qu'il arrive, ne peut jamais être dirigé que par des motifs avouables mais il ne pouvait s'abuser, à vrai dire, sur certaines inimitiés implacables qui, en souvenir d'anciens et profonds dissentiments politiques, usaient au dehors comme au dedans de l'Institut des plus indignes moyens d'influence pour paralyser les bonnes dispositions de ses amis et dénaturer ses titres. Ne pouvant nier la valeur de ses travaux, on les voulait du moins faire tenir pour étrangers à ceux que l'Académie des Beaux-Arts doit récompenser de ses suffrages. C'était pure chicane envers un homme qui, à tous égards, avait certes plus de droits qu'il n'en fallait pour entrer honorablement en compétition avec qui que ce fût. Mais toute discussion est oiseuse devant les. résultats d'un scrutin. Ce qui put dédommager un peu Mazois de cette triple défaite, ce fut le mot piquant de M. Villemain " La quatrième classe ne veut pas de vous, lui dit il? que ne vous présentez-vous à la nôtre?" Peut-être bien, en effet, était-ce parce qu'il aurait pu siéger dignement à cdté de l'illustre académicien, que l'auteur des Ruines de Pompéi et du Palais de Scaurus ne pouvait parvenir à s'asseoir auprès de certains architectes et peintres dont les noms et les oeuvres sont aujourd'hui également en oubli.
Que beaucoup de succès excite un peu d'envie, c'est chose trop ordinaire pour qu'on doive s'en étonner ou s'en plaindre; ce qui l'est moins, c'est de rencontrer des persécuteurs dans ceux mêmes qu'on a obligés c'est de découvrir des traits de perfidie là où l'on comptait trouver des marques d'amitié. Tristes déceptions qui auraient pu décourager un coeur moins généreux que celui de Mazois; mais le sien, toujours plus prompt à s'attendrir qu'à s'irriter, continua d'aller, par inclination naturelle, vers ceux qui semblaient avoir besoin de lui. L'ingratitude de quelques hommes avait pu le navrer, non le changer; et il demeura jusqu'à la fin serviable quand même. Lors du sacre de Charles X, en 1825, bien que rien ne semblât le désigner au choix de la cour, si ce n'est pourtant son mérite, Mazois se trouva tout à coup chargé de la difficile mission d'approprier les bâtiments de l'archevèché de Reims à la réception du Roi et de sa suite. Le temps pressait; il s'agissait de faire vite et bien on put donc croire que M. le duc de Blacas, qui était alors premier gentilhomme de la chambre, s'était volontiers souvenu des tours de force de son architecte à Rome. Ces bâtiments étaient presque en ruines. Il fallut, sinon en refaire la charpente, du moins la receper en entier, et lui donner des supports nouveaux; distribuer les eaux d'une façon plus commode et plus abondante; agrandir la salle de banquet; en corriger les irrégularités; la décorer avec goût et magnificence, tout en s'y conformant au style de l'époque, clairement indiqué par une vaste cheminée qui porte la date de 1499, et qui est encore ornée des armes du cardinal Briçonnet. Il n'y eut pas moins de quatre cents ouvriers, sans relâche occupés, durant tout un mois, à ce travail de reconstruction et de décoration. Un autre monument plus ancien encore, la fameuse abbaye de Saint-Remi, dont les fondements furent jetés vers le milieu du dixième siècle, se trouvait aussi, à l'époque du sacre, dans un tel état de dégradation qu'il y avait nécessité absolue et urgente de le démolir ou de le reconstruire. L'insuffisance des ressources municipales l'aurait laissé périr :la munificence royale le sauva; et l'habileté de l'architecte seconda si bien les nobles inspirations du prince, qu'au jour convenu, le chapitre des ordres put venir en grande pompe à Saint-Remi, et avec tout le cérémonial d'usage, tenir sa séance traditionnelle dans cette antique abbaye de fond en comble restaurée. En toutes choses, du reste, on semblait opérer avec la même grandeur et la même célérité. Il n'y eut pas un seul des services de la maison du Roi qui, pour ces trois ou quatre jours consacrés à la cérémonie du sacre, n'obtint son établissement spécial comme pour une résidence définitive. On pouvait se croire reporté aux fastueuses époques de Louis XIV ou de Louis XV qu'on en juge par ce seul fait que je tire encore de la correspondance de Mazois "Si j'en ai heureusement fini avec les appartements du Roi et de la cour, écrivait-il de Reims, je n'en puis dire autant des écuries. J'avais cru dans le principe, n'en avoir besoin que de dix-neuf; il m'en faudra quarante-trois, dont la plus petite devra contenir dix chevaux et la plus grande deux cent cinquante réparties dans les divers quartiers de la ville. N'est-ce pas à en perdre la tète ? Or, comme ce n'est guère à pied qu'on peut suivre de pareils travaux et faire les tournées de surveillance qu'ils exigent, on vient de mettre à ma disposition une assez honorable monture; et ce n'est ma foi, que justice un architecte doit être à cheval a qui bâtit pour des chevaux." Si en même temps qu'il lui fallait satisfaire à de telles nécessités de service, il eût encore voulu écouter toutes les réclamations plus ou moins fondées que lui adressaient journellement les divers officiers de la maison du Roi, il se fût jeté dans une véritable impasse. Aussi prit-il résolument son parti, et ne fit-il que ce qui lui parut juste et nécessaire. Mais, grâce à son savoir-vivre exquis et à son inépuisable esprit de ressource, il parvint toutefois à donner satisfaction au plus grand nombre et à ne mécontenter personne. C'est de quoi le complimenta Charles X avec cette grâce parfaite qu'il mettait dans ses moindres paroles. « Ce que vousavez fait pour moi, M. Mazois, lui dit-il, est charmant et du meilleur goût; je vous en remercie mais on m'assure qu'au château vous avez su, en outre, satisfaire tout le monde. Je vous en félicite c'était plus difficile que de me contenter moi-même. » Mazois reçut, à cette occasion, la croix d'officier de la Légion d'honneur; récompense dont il eut lieu d'être d'autant plus flatté cette fois, que, bien qu'il n'eût pas encore atteint le temps exigé par les statuts pour ce nouveau grade, le Roi voulut, par exception le lui donner.
A la suite de cet excès de travail et de fatigue, se manifesta chez lui un dérangement de santé qu'il essaya de combattre, selon sa coutume par de simples émissions sanguines; il n'en éprouva qu'un faible soulagement la lassitude et le malaise persistèrent. Peut-être n'était-il déjà plus temps d'arrêter le mal dont il était menacé.hiais ce qui, dans tous les cas, en accéléra bien malheureusement la marche, ce fut la mort de sa fille ainée. A partir de ce moment, son esprit s'assombrit et sa sensibilité s'exalta. Cherchant plus que jamais dans le travail un remède à ses chagrins aussi bien qu'à ses maux, il outrepassa, selon toute apparence, la mesure; car bientôt des étourdissements du plus mauvais présage pour un homme replet comme lui vinrent exciter, à juste titre, les alarmes de sa famille. Entouré toutefois des soins les plus ingénieux et les plus tendres, il parut avoir recouvré, après quelques semaines de repos, assez de sérénité et de force pour se remettre sérieusement à l'étude d'un des plus importants projets de construction qu'on pût demander à un architecte; il ne s'agissait de rien moins que de bâtir une nouvelle salle des Députés. Et comme si ce n'eût pas été là un suffisant aliment à l'activité de son esprit, il s'occupait en même temps d'une savante notice sur les embellissements de Paris, et avec non moins d'ardeur d'un vaste plan de nécropole pour cette capitale dont les cimetières avaient, à cette époque déjà, pris un tel développement, que M. le comte de Chabrol, alors chef de l'édilité parisienne, dut songer aux moyens d'arrêter ou tout au moins de détourner cet empiétement progressif du domaine des morts sur le domaine des vivants. L'étude dont je parle ici et que j'ai vue fruit d'une conception aussi hardie que savante, a dû être retrouvée dans les dessins de Mazois; il est à regretter qu'elle n'ait pas été connue de l'administration municipale, dont elle aurait peut-être modifié les résolutions à ce sujet. Une pareille surexcitation ne pouvait qu'amener bientôt de nouveaux troubles dans sa santé. En effet, vers la fin de 1826, une hémorragie, dont les médecins méconnurent les relations trop certaines avec une affection congéniale du cerveau, se déclara chez lui violemment. Contraint, pour cette fois, de garder un repos de corps et d'esprit absolu, il lui fallut renoncer à ses dessins et à ses livres; mais le démon du travail n'y devait rien perdre ne pouvant faire autre chose, il fit des vers; c'était l'amusement habituel de ses loisirs, ce le fut aussi de sa maladie. Né en quelque sorte avec lui, ce goût ne l'avait jamais abandonné. Il faisait des vers partout et sur tout; le plus souvent avec infiniment de délicatesse et de grâce. Les derniers qu'il composa sont empreints du profond découragement de son âme et du triste pressentiment de sa fin; je ne les rapporte point ici, parce que Mazois n'ayant jamais voulu mettre qu'un petit nombre d'amis dans la confidence de son innocente passion de rimer, il m'a semblé convenable d'imiter à cet égard sa louable pudeur.
Quoique profondément atteint dans les sources mêmes de la vie, il n'en avait pas moins, en apparence, repris encore le dessus; et même les médecins tenaient son rétablissement pour assuré, lorsque le 31 décembre 1826, peu d'instants après s'être mis à table pour faire son léger repas du soir, on le vit se renverser tout à coup sur son siége, et, portant vivement la main à son front, s'écrier Je suis un homme perdu! Ce furent les derniers mots qu'il proféra il venait d'être frappé d'apoplexie. J'étais présent; et à plus de trente ans de distance, j'ai là palpitante encore sous mes yeux cette scène de trouble et de désolation où amis et parents, confondus dans la même tendresse et la même douleur, imploraient, au milieu de leurs sanglots, des secours qui, pour être moins tardifs, n'en auraient pas été plus efficaces, tant le coup avait été foudroyant. La mort vint ainsi arrêter Mazois au milieu de sa course, alors que jeune encore, mais mûri par l'étude et encouragé par le succès, il allait entreprendre cette intéressante série d'ouvrages projetés dont les matériaux étaient déjà recueillis et les plans tout tracés elle vint l'atteindre, même avant qu'il eût pu terminer l'oeuvre qui avait commencé sa réputation, et sur laquelle se trouvent fondés ses vrais titres de gloire. Il n'y avait eu, en effet, de publiés en entier, de son vivant, que les deux premiers volumes des Ruines de Pompéi; l'un relatif aux tombeaux et aux murailles de la ville; l'autre aux habitations particulières et aux mille détails de la vie privée des anciens, tels que sont venus les révéler les découvertes faites de 1755 à 1821. Du volume suivant trois livraisons seulement avaient paru dans le courant de 1826 cinq autres qui se trouvaient toutes préparées ne tardèrent pas à les suivre. Mais là s'arrèta la collaboration active de Mazois. Il laissait heureusement après lui d'immenses matériaux et 454 dessins inédits qui, remis aux dignes mains de ses éditeurs, MM. Didot frères, purent, avec le concours éclairé de MM. Gau, de Clarac et Letronne, servir à compléter enfin ce grand et magnifique ouvrage dont la France doit s'honorer à plus d'un titre. Jusqu'en 1812, on n'avait rien publié sur Pompéi qui répondit à la légitime attente du public. Ce n'était assurément, ni les Recherches d'Ancora sur cette ville et celle d'Herculanum, ni l'itinéraire de l'abbé Romanelli, ni la Dissertation de Nicolasi sur Pompéi en particulier, ni les quelques dessins pris à la dérobée par les Anglais sous le ministère d'Acton ni enfin ce qu'en avait dit l'abbé de Saint-Non dans son Voyage pittoresque, qui pouvaient satisfaire les vrais amateurs d'antiquités, pas plus que les artistes et les savants. L'Académie de Naples elle-même, qui jouissait depuis si longtemps du monopole de ces ruines précieuses, n'avait encore mis en lumière, à cette époque, que deux volumes des peintures et des mosaïques tirées de Pompéi. Quant aux vues de cette ville publiées en feuilles détachées par Piranesi, bien que réputées pour leur agrément, elles n'étaient guère qu'un guide dangereux dont l'infidélité s'abritait derrière la renommée de leur auteur. Ce fut donc véritablement l'ouvrage de Mazois qui vint redresser les erreurs, réparer les omissions, remplir les lacunes de tous les ouvrages d'un genre quelconque qui avaient été publiés jusqu'alors sur ce sujet il était venu, en outre, expliquer d'une façon aussi claire qu'attrayante, et comparer avec autant d'exactitude que de sagacité, au double point de vue de l'architecture et de l'histoire, tous ces restes d'édifices anciens que la jalouse indolence du gouvernement napolitain avait, pendant plus d'un demi-siècle, soustrait à la studieuse curiosité du reste du monde. C'étaient là d'importants et heureux résultats, qui sontrarement dus aux efforts d'un seul homme; car combien n'exigent-ils pas d'aptitudes et de qualités diverses! En effet, pour mener à bonne fin une pareille entreprise, ce n'était pas seulement de savoir et d'érudition qu'il s'agissait il fallait y apporter encore du coup d'oeil, de la décision, du jugement; joindre à un grand amour du travail le courage et la force de volonté qui en doublent la puissance; faire marcher de front l'esprit de critique et l'esprit de recherche; unir la délicatesse du goût à l'habileté de la main il fallait être tout à la fois écrivain et artiste, et savoir pour cela emprunter aux couleurs d'une imagination vive, mais sagement réglée, le charme d'un style toujours clair, simple, élégant et pittoresque. Toutes facultés précieuses qui, libéralement départies à Mazois, lui auraient sans aucun doute permis de suffire à lui seul aux nombreuses exigences de son oeuvre, s'il n'eût été du nombre de ces victimes d'élite que Dieu semble ne montrer au monde un court moment, que pour nous mieux faire comprendre la fragilité des avantages sur lesquels l'homme fonde sa prééminence ici-bas.

Varcollier.

PRÉFACE.

Arioviste régnait sur les différents peuples de la Germanie qui composaient la nation des Suèves, lorsque le gouvernement des Gaules échut à César. Ce dernier, pendant son consulat, avait traité le roi des Suèves avec une bienveillance particuliére il lui avait. accordé le titre d'Ami du sénat et du peuple romain, et l'avait comblé de riches présents. Mais Arioviste, ayant imposé des tributs et demandé des otages aux Éduens, alliés de la république, César fit contre ce prince sa première campagne des Gaules, lui livra bataille dans les plaines de la Franche-Comté, et le défit complétement. Arioviste vaincu s'enfuit, sans s'arrêter, jusqu'au Rhin, qu'il traversa dans une petite barque, abandonnant sur le rivage ses femmes et ses enfants. Une partie de cette famille infortunée périt dans le désordre de la défaite; le reste demeura au pouvoir du vainqueur.
Mérovir, l'aîné des fils du roi barbare, et qui, à peine sorti de l'enfance, portait les armes pour la première fois, fut au nombre des prisonniers. César le traita avec douceur, et le garda dans une des villes de la province romaine jusqu'à la huitième année de la guerre. Pendant son séjour dans la Gaule narbonnaise, Mérovir eut le temps d'adoucir ce que les moeurs de son pays pouvaient avoir de rude et de sauvage. Il prit quelque teinture des lettres, des arts, et se familiarisa avec la langue latine. Après la dernière révolte des Gaulois, César, qui se préparait à repasser les Alpes l'année suivante, crut prudent d'éloigner le jeune prince suève, et il l'envoya en Italie. C'est alors que Mérovir écrivit la relation de son voyage, dont nous publions aujourd'hui un fragment. Né au milieu des forêts de la Germanie, longtemps captif dans une province éloignée, étranger aux coutumes des Romains, doué de sentiments élevés et d'une imagination vive, Mérovir dut nécessairement recevoir une impression profonde, en voyant Rome pour la première fois aussi s'empressa-t-il d'épancher l'espèce d'émotion qu'il éprouvait, en décrivant chaque jour à son ami Ségimer, resté dans les Gaules, tout ce que Rome put lui offrir d'extraordinaire, d'intéressant ou de nouveau. Cette circonstance nous a conservé les détails curieux pour l'histoire des arts et de la vie privée des Romains que nous publions ici, et qui étaient comme perdus chez les anciens auteurs, où on ne les trouve qu'épars et isolés. Si ce premier essai était lu avec quelque intérêt, nous nous ferions un plaisir de reconnaître l'indulgence d'un tel accueil, en donnant les autres fragments du journal de Mérovir, relatifs au Forum romain, au Capitole, aux cérémonies religieuses, aux théâtres, aux jeux de l'Arène; et nous sacrifierions volontiers encore à cette publication les moments de loisir que peuvent nous laisser des études plus sérieuses et des occupations plus utiles.

CHAPITRE PREMIER.

MÉROVIR, FILS D'ARIOVISTE, ROI DES SUEVES,
A SON AMI SÉG1MER.

Lorsque je quittai les Gaules, tu me fis promettre d'écrire pour toi tout ce que je verrais d'intéressant dans mon voyage. J'ai jusqu'ici tenu ponctuellement ma promesse; et déjà je t'ai adressé mon itinéraire contenant la description des principaux lieux que nous avons rencontrés sur la route. J'ai remis dernièrement à ceux des otages qui s'en retournent la relation de notre entrée dans Rome. Voici aujourd'hui un nouveau fragment de mon journal il contient la description d'un des plus beaux palais de cette ville. Je pense que ce tableau du luxe des habitations romaines aura quelque intérêt pour toi, car tu ne saurais être sans curiosité sur ce qui concerne des moeurs si différentes des nôtres. Nous sommes toujours logés chez Chrysippe, auquel nos amis de Padoue nous ont recommandés. C'est un jeune artiste grec qui, ayant perdu tous ses biens dans les derniers troubles de sa patrie, est venu chercher à Rome la fortune et la gloire. Ses moeurs douces, sa loyauté, ses talents, lui ont procuré d'aimables amis, des protecteurs puissants, une existence honorable. Il trouve ici dans l'exercice de son art des occupations pleines de charmes qui le consolent à la fois de ses malheurs passés et de ces basses inimitiés que les succès attirent presque toujours au mérite.
Nous sommes devenus amis inséparables; il nous guide dans tous les lieux intéressants, sa complaisance ne se lasse jamais de satisfaire notre curiosité, ou d'éclairer notre ignorance il nous est principalement utile dans l'examen des monuments car Chrysippe est habile architecte (1) et versé dans l'histoire de son art. Il y a quelques jours qu'étant assis avec plusieurs de ses amis dans un hémicycle (2) de son jardin, je l'entretenais de notre Germanie je cherchais à lui peindre l'horreur de nos bois sacrés, à lui décrire nos sacrifices nos longs repas qui tout grossiers qu'ils sont, ne laissent pas d'être pour nous d'une magnificence ruineuse. Lorsque je vins à lui faire le tableau de nos maisons

(1) la était architecte de Cicéron (ad Attic., lib. III. epist. 29; lib. XIV, epist. 9). Cicéron avait encore unautre architecte qui s'appelait Cluatius (Id., lib. XII, 18).
(2) Cic. de Amicit., cap.1i, 2. On appelait ainsi un bancdemi-circulaire.

bâties sans ciment, sans mortier, sans briques, grossièrement décorées de quelques traits colorés qui ressemblent à peine à de la peinture, Chrysippe: ne put s'empêcher de rire de mon récit. « Mérovir, me dit-il vous parlez déjà assez bien la langue romaine; vous êtes sensible à la majesté de cette ville; nos moeurs commencent à ne plus vous effaroucher, et nous avons lieu d'espérer que vous n'irez plus habiter ces huttes enfumées auprès desquelles la cabane de Romulus (1) serait, à ce qu'il me semble un véritable palais.

(1) On voyait, sur la roche Sacrée au Capitole, la maison de Romulus ce n'était qu'une chaumière couverte en paille (VITRUV., lib. II, cap. 1). Denys d'Halicarnasse la place entre le Palatin et le grand Cirque, ce
qui peut encore se combiner avec ce qu'en dit Vitruve car, de la roche Sacrée, où était le bois et l'asyle, il n'y a qu'une petite distance au Cirque et au Palatin. Lorsque l'état de ruine où se trouvait cette cabane demandait des réparations, on avait soin de les faire de manière à ce que les travaux ne parussent point récents, afn de conserver à la maison du fondateur de Rome un air d'antiquité qui la rendît plus respectable.

Pour achever de vous en dégoûter, je vous conduirai de main chez Scaurus l'un de nos patriciens le plus somptueusement logés (1). Je suis certain que les palais de Rome vous donneront de l'éloignement pour les demeures des Germains. Puissent aussi bien les amis que vous vous êtes faits en ce pays l'emporter sur ceux que vous avez laissés dans le vôtre nous serions certains de ne plus perdre l'aimable et brave Mérovir. »

(1) Marcus Scaurus, fils d'un personnage de ce nom, d'une immense richesse, qui fut fameux par sa passion pour le luxe des bâtiments. Son palais était orné d'une grande quantité de colonnes précieuses (Plin.., I. XXXIV, cap. 7, et lib. XXXVI, cap. 15). Personne, dit Pline (lib. XXXVI, cap. 15 ),ne saurait espérer d'être comparé à lui pour la démence de la profusion, tant il avait rassemblé de richesses dans sa villa de Tusculum. Aussi Trimalcion, dans Pétrone, voulant donner une idée de la beauté de sa maison, fait allusion à ce nom, et dit Quand Scaurus vient ici, il ne veut point habiter autre part. (Satyric., cap. 1 7.)

Tel fut le discours de Chrysippe; et nous acceptâmes son offre pour le lendemain.

CHAPITRE II.

RUES, LOIS DES BATIMENTS, LOYERS, MACHINES, OUVRIERS.

Nous sortîmes avant le jour (1), et nous nous acheminâmes par des rues étroites (2) vers le mont Coelius, où est située l'habitation de Scaurus.

(1)C'était l'usage à Rome de commencer les visites dès l'aurore. Cicéron, lorsqu'il postulait les magistratures, se promenait avant le jour dans sa maison, afin de recevoir ceux qui venaient le saluer. Pline le naturaliste se rendait avant le jour chez l'empereur Vespasien.

(2) Avant Néron, les rues de Rome étaient généralement étroites et tortueuses, et on regardait les rues larges comme moins salubres (Tacit., Ann., lib. XV, 43).

Au détour d'une des principales rues, nous fûmes un moment arrêtés par un long attelage d'une centaine de boeufs qui embarrassaient la voie ils trainaient une énorme colonne d'un marbre étranger et précieux. Vous voyez nous, dit Chrysippe, une colonne destinée à la maison que Publius Clodius vient d'acheter près de 1 5, 000,000 de sesterces. Ce goût pour les marbres étrangers est devenu chez les Romains une espèce de

délire. Ils portent le fer dans les montagnes pour en tirer une infinité de marbres divers; ils construisent des vaisseaux destinés seulement à recevoir ces blocs immennses; la nature courroucée ne leur oppose
point de périls capables de modérer la fureur de leur passion et ils transportent intrépidement les sommets des montagnes« sur les vagues agitées par les tempêtes. En parcourant l'habitation de Scaurus, vous aurez plus d'une fois lieu de remarquer jusqu'où le luxe des marbres est porté dans ces palais républicains. Cette corruption a de l'ancienne discipline précipite l'État vers quelque grande catastrophe. La république est travaillée par deux vices opposés l'excès de la cupidité et le délire de la profusion. L'adversité et les périls élevèrent Rome au plus haut point de gloire et de puissance; aujourd'hui ses richesses l'accablent et l'entraînent vers sa perte.»
Nous passâmes, en discourant ainsi auprès d'un bâtiment que l'on construit derrière le temple de Romulus, non loin du Forum romain une immense quantité de pierres, de marbres et de bois de charpente encombrait tous les lieux voisins. Quel est cet édifice ? demandai-je à notre ami; C'est, répondit-il en riant, un quiproquo du vieux Staberius, qui, oubliant son âge, se fait faire un palais lorsqu'il n'a besoin que d'un tombeau; au surplus, il ne lui coûte guère« comme il est sans enfants et fort riche, ses clients, dans l'espoir d'avoir part à sa succession se sont empressés de lui fournir tout ce qui peut contribuer à l'embellissement de cette vaste demeure. Les uns ont payé des ouvriers habiles dans l'art de la construction ou fait venir les marbres les plus rares; d'autres lui ont donné des statues des tableaux des vases des lingots d'argent, en un mot l'élite des dépouilles de la Grèce Vous voyez que Staberius sera logé magnifiquement sans qu'il lui en coûte beaucoup l'avidité de ses amis aura fait tous les frais.
En considérant les constructions de cet édifice, aussi attentivement que la faible lueur du crépuscule pouvait me le permettre je fus surpris de la hauteur des murailles, de la manière adroite dont la pierre et la brique étaient niélangées, et de la quantité de machines dont on se servait pour élever ou mouvoir les matériaux. Je demandai à Chrysippe quelques détails à ce sujet. Il fut un temps, me dit-il, où cette reine des cités n'était pas mieux bâtie que vos villes de la Germanie; ses citoyens, agriculteurs et soldats, reposaient avec leur famille sous des cabanes de bois et de roseaux. Ce ne fut qu'après la guerre de Pyrrhus vers l'an 470 de la fondation de Rome, que l'on commença à se servir ici de tuiles pour couvrir les maisons. Jusque-là on n'avait fait usage que de bardeaux ou de chaume, comme à cette petite maison que vous apercevez à l'extrémité de la roche Sacrée, vers le Valabre (1), mais que l'obscurité qui règne encore vous empêche de bien distinguer. Les habitations n'avaient et alors qu'un seul étage; car les règlements des édiles défendent de donner dans les édifices privés plus d'un pied et demi d'épaisseur aux murs; et les murs mitoyens particulièrement sont assujettis à cette règle. Or, on ne pouvait guère élever plusieurs étages sur des substructions aussi faibles.

(1) C'était la maison de Romulus (Vitruv., lib. II, cap. I^

Depuis l'on a imaginé de renforcer les murs de briques par des chaînes de pierre, et même d'en construire entièrement de pierre; par ce moyen on est parvevenu à donner aux habitations une plus grande élévation; on a même été en a cela jusqu'à l'abus mais de sages ordonnances ont fixé la hauteur ordinaire des maisons de soixante à soixante-dix pieds. Cette précaution prévient beaucoup de malheurs, car dans les incendies on ne peut porter facilement des secours aux étages trop élevés; les tremblements de terre renversent les hauts édifices dont les murs sont trop faibles enfin les inondations, qui causent tant de dommages à Rome, minent les fondations et entrainent la ruine des maisons surchargées d'étages (1).

(1) Juvénal parle de la chute fréquente des maisons. Satyr. 3, v. 7 et 8.

C'est peut-être ce qui contribue à faire abandonner les coenacula, ou étages supérieurs, parles gens aisés; il n'y a que des personnes d'une fortune médiocre, des étrangers, des affranchis qui les habitetent aussi se louent-ils à bon marché un logement complet et commode sous le solarium (1) ne coûte guère que 2,000 sestercces par an, tandis qu'on ne peut louer une maison agréable à moins de 3o,ooo sesterces. Les incendies dont je vous ai parlé tout à l'heure sont un des plus grands fléaux de Rome; ils ne punissent que trop souvent l'orgueil et le luxe de ces républicains dégénérés, qui, au lieu de construire comme leurs ancêtres selon l'utilité, ne cherchent qu'à satisfaire une passion effrénée et des caprices extravagants.

(1) C'était la terrasse qui terminait la maison.

Les personnes riches qui élèven taujourd'hui des habitations, prennent des précautions contre les ravages du feu elles isolent leurs maisons, et proscrivent autant que possible rusage du bois. Il serait à désirer que cette manière de bâtir fût généralement adoptée, et qu'on rendit quelleque ordonnance à cet égard. En attendant, Rutilius vient de publier un traité fort bien fait sur la manière de bâtir; et ce que nos architectes peuvent faire de mieux, c'est de se conformer à ses sages instructions, ainsi qu'à l'observation des édits publiés par les édiles, qui contiennent d'excellents règlements sur les localités la construction des murs, l'écoulement des eaux, les briques, la chaux et autres matériaux. Mais je vois que vous êtes un peu distrait des détails que je vous donne, continua « Chrysippe, par ces machines qui doivent être en effet nouvelles pour vous. Celle qui est la plus voisine d'ici sert au transport des gros blocs de pierre et des colonnes ce sont deux roues de douze à quinze pieds de diamètre que l'on fixe, comme et vous le voyez, aux extrémités du bloc, qui dès lors sert d'essieu et avance ainsi en tournant sur lui-même. Cette invention, due à Ctésiphonte, architecte du temple d'Éphèse et à son fils Métagène, me rappelle une aventure récente arrivée à un de mes confrères, nommé Paconius, esprit ardent, toujours avide d'entreprises, et qui a se charge de toutes espèces de travaux publics cet homme excessivement vain s'étant engage à restaurer, pour une certaine somme, le piédestal du colosse d'Apollon, prétendit surpasser Métagène, et il a ajouta quelque chose de peu d'importance à sa machine mais cela fut si mal combiné qu'il dépensa en essais inutiles l'argent qu'il avait reçu pour l'ouvrage. Il ne put l'achever, et allait être mis en prison si Cluatius et moi, qui faisons les affaires de Cicéron, nous n'eussions tout arrangé à l'amiable par le crédit de notre patron. Au surplus, de semblables bévues ne sont pas rares à Rome car l'architecture y est pratiquée par une foule de gens sans études, sans expérience, que l'amour du gain engage à professer un art d auquel ils n'ont point été initiés. Aussi je vous avoue que je n'ose blâmer les pères de famille qui, dans la crainte d'être ruinés a par l'impéritie ou la mauvaise foi d'un architecte ignorant, ne se fient qu'à eux-mêmes du soin de conduire les travaux qu'ils veulent faire exécuter. Ces échafauds qui vous étonnent et qui semblent suspendus en l'air par un pouvoir surnatuarel sont le fruit de l'audace plutôt que de l'art, quoique les Romains aient fait en ce genre les plus savants ouvrages. Les autres machines que vous voyez dans la partie supérieure de l'édifice, sont destnées à élever les matériaux elles prennent différents noms selon le nombre de poulies ou de moufles qu'elles emploient elles sont dites trispasti pentaspasti, poIjpsasloi, etc. (1); la corde qui passe dans les moufles est fixée par une extrémité à une espèce de grands ciseaux qui saisissent les pierres comme vous saissez un charbon avec des pinces et les« enlèvent ensuite lorsque l'on vient à tirer la corde au moyen d'une roue et d'un cabestan.

(1) D'après la description de Vitruve, on voit que ces machines étaient des chèvres semblables à celles dont on se sert encore aujourd'hui.

Je ne vous ferai point l'énumération de toutes les pièces qui composent a ces machines, cela serait trop fastidieux pour vous; d'ailleurs, le temps nous presse; voici déjà les ouvriers qui arrivent de toutes parts; marchons la maison de Scaurus est à quelque distance, et nous aurons le temps de causer encore un moment pendant le chemin. Ces hommes, poursuivit Chrysippe, que« vous voyez passer avec tous les instruments de leurs métiers, sont assujettis à une police particulière et forment un collége (1) ou corporation car les Romains ont une grande supériorité sur les autres peuples pour l'ordre et la dignité de leurs institutions publiques et privées. Remarquez ce gros homme, qui tient un cep de vigne comme un centurion c'est Onésimus l'entrepreneur il conduit les structores et les coementarii.

(1) Le troisième collége institué par Numa (PLUT., Vie de Numa), était consacré aux ouvriers; tant ceux qui travaillaient l'airain, que ceux des autres professions dépendantes de l'architecture il s'aplielait Collegium fabrorum (Plin. lib. XXXIV, cap. 1).

Ces espèces de Cyclopes qui marchent vers nous, armés de lourds marteaux, sont les ouvriers en fer, les ferrarü croiriez-vous que la vanité puisse habiter sous leurs haillons fualigineux? Comme l'orgueil trouve encore à vivre chez la misère, ils prétendent tenir un des premiers rangs dans le collége parce que cette corporation fut anciennement fondée par Numa pour les ouvriers en métaux. Mais, prenez garde; on répare ici « un toit, et les tectores font tomber les tuiles c à foison. Bon voici qui va vous donner a une idée des embarras des rues de Rome, où une foule innombrable se heurte à chaque « instant car. c'est peu que nous ayons échappé à cette pluie meurtrière, nous voilà, comme Ulysse, entre Carybde et Scylla d'un côté cet entrepreneur de carrières obstrue la voie avec ses mules et ses manoeuvres de l'autre ces vigoureux dendrophores nous menacent d'un longue pièce de bois qu'ils apportent aux charpentiers derrière nous on élève :à l'aide d'une, machine, un énorme bloc de pierre enfin ces marmorarii près desquels nous sommes forcés de nous arrêter, nous déchirent le tympan du son aigu de la scie avec laquelle ils débitent des roches précieuses, destinées à former le pavé de quelque salon somptueux. Quel bruit! quels cris! les dieux soient loués! nous voici hors de ce périlleux embarras. La construction de cet édifice est dirigée et.par un de mes compatriotes; car presque tous les artistes qui jouissent ici de quelque réputation principalement les architectes sont venus de la Grèce; et nous avons cette obligation aux beaux-arts, qui font depuis si longtemps notre gloire, c'est qu'ils nous ont vengés de la servitude en subjuguant nos vainqueurs. Les Romains en abandonnent l'exercice à des esclaves ou à des affranchisaussi comptent-ils peu d'hommes d'un grand talent, surtout parmi les personnes qui se livrent l'architecture car cet art exige un esprit cultivé. Son étude devrait être Ie partage exclusif de ceux qui ont du génie et la connaissance des belles-lettres. Mais ce qui est plus indispensable encore pour y réussir, et ce qu'on trouve difficilement à Rome, c'est un habile maître. L'architecture n'a point, comme la peinture, l'imitation de la nature pour but; les éléments avec lesquels elle opère, n'ont que des formes de convention; ses règles, nées du raisonnement et de l'expérience, ne se devinent point elles se transmettent par la tradition et les exemples; enfin, ce n'est qu'à force de combinaisons et d'essais qu'elle peut donner aux inspirations du génie le caractère du vrai beau. Celui qui veut étudier l'architecture a donc besoin d'un guide éclairé, capable de le conduire avec méthode dans ce labyrinthe de théories vagues, et de modèles souvent dangereux. Grâce au ciel, j'ai étudié sous Hermodore, le plus habile homme du siècle; et si et jamais quelques succès couronnent mes efforts, c'est à ses soins, à ses conseils, à son exemple, que j'en serai redevable aussi ma reconnaissance le place-t-elle dans mon affection au même rang que les a auteurs de mes jours. Malheureusement tous nos confrères ne lui ressemblent pas beaucoup d'entre eux excités par la cupidite, sont trop occupés de petites intrigues ils abandonnent le soin de leur réputation pour courir après la fortune. Hermodore, au contraire, rappelle ces artistes des anciens temps qu'on ne saurait trop proposer pour modèle à la jeunesse. Modeste, probe, désintéressé, passionné pour son art, il vit dans la retraite au sein de l'étude, entouré d'une génération de jeunes talents pleins d'admiration, de respect et de tendresse pour leur maître. Théagène, son ami, partage tous ses travaux c'est à leurs soins réunis qu'Athènes doit les nouveaux monuments qui l'embellissent chaque jour; et je ne sais ce qui les honore davantage de leur rare mérite ou et de cette amitié fraternelle que ni l'intérêt ni l'amour-propre n'ont pu altérer un instant dans le cours de toute leur vie. Voilà les exemples que doivent suivre ceux qui se livrent aux arts les talents ne sauraient procurer une vraie gloire s'ils ne sont accompagnes de sentiments nobles et généreux. Mais quittons la voie Sacrée tournons ici à droite cette rue entre le Palatin et le mont Coelius nous conduit directement chez Scaurus. Voici le clivus, ou chemin en pente, qui mène à son palais; et déjà vous apercevez les dehors de cette a maison pleine de magnificence dont les embellissements sont la première cause de ma réputation et de ma fortune. »

CHAPITRE III.

AREA ET VESTIBULE.

Le palais de Scaurus (1) est isolé de toutes parts (2), et forme ce que les Romains appellent une île,

(1) La famille AEmilia Scaura avait un grand nombre de possessions (Pibro Ligorio, Dizion. di Antich., tom. XVI, lettre S, manuscrit de la bibliothèque du Roi). Il y avait à Pompéi une famille de ce nom, qui était une des premières de la ville, si l'on en juge par les honneurs extraordinaires qui furent rendus à l'un de ses membres.

(2) Néron ordonna par la suite que les maisons fussent ainsi disposées(SuET., in Ner*; Tacit., Jnn. lib. XV, 53).

il est entouré de rues ornées en quelques endroits de portiques, sous lesquels on a ménagé des boutiques dont Scaurus tire un très grand revenu (1), ainsi que des habitations particulières qui compose son île (2).

(1) Le loyer des boutiques était à Rome un des principaux revenus des propriétaires. Cicéron ne dédaignait pas de s'occuper de l'entretien des siennes (CICER. ad Attic., lib. XIV, Epist. 9).

(1) On voit, sur le plan en marbre conservé au Capitole, des habitations et des boutiques ainsi groupées autour des grands édifices. Le mot ile, isola, s'est conservé à Rome dans cette acception.

Au-devant de la façade est une area, espèce de petite place d'un aspect agréable. Elle est plantée d'arbres et décorée de quadriges en bronze, de statues équestres, et d'un colosse d'Apollon, qui a donné son nom à ce lieu. De trois côtés, cette place est ceinte de portiques spacieux, au moyen desquels on arrive à couvert jusqu'à la porte du logis, qui n'a rien de remarquable que deux pilastres surmontés de chapiteaux et d'un entablement assez riche, au-dessous duquel pendent des sonnettes. A droite et à gauche de cette porte, on trouve des salles disposées pour y attendre l'heure de la réception cet ensemble forme ce que l'on appelle L'aurore brillait à peine, et déjà de nombreux affranchis des clients empressés, des solliciteurs, accourus de toutes les parties de l'empire, remplissaient les pièces d'attente, les portiques et les allées de l'area. Les uns causaient entre eux assis dans les salles du vestibule, ou se promenaient, sous les planes les autres entraient dans les boutiques de pâtissiers qui commençaient à s'ouvrir, ou s'arrêtaient devant les Thermopoles (1), pour y prendre. quelque boisson chaude et restaurane, afin de se prémunir contre la fraîcheur du matin.

(1) Lieu où l'on vendait les boissons chaudes ils étaient ce que sont nos cafés.

C'est un spectacle dont il serait difficile de te donner une idée, mon cher Séginier figure-toi le nombre de personnes répandues dans ce vestibule, la diversité des costumes, la variété des physionomies, l'ensemble des bâtiments d'un goût agréable et noble, enfin cette forêt de colonnes de marbre qui forment les portiques Chrysippe jouissait de notre étonnement « Que pensez-vous, me dit-il, des abords de ce palais? quelle profusion de colonnes! car je vois que c'est cela qui vous frappe le plus; c'est aujourd'hui le luxe dominant; et même il est question entre les censeurs de porter une loi somptuaire pour réprimer, par une forte taxe cette passion qui ruine les particuliers ces colonnes-ci sont de peu de valeur; vous en verrez bientôt qui vous les feront oublier. Le père de Scaurus fut un de ceux qui contribuèrent le plus à répandre ce genre de magnificence; pendant son édilité il construisit un théâtre momentané qui contenait quatre-vingt mille personnes, «où il plaça trois cent soixante colonnes de marbre, de verre, et de bois doré et trois mille statues. Ce fut lui qui commença à bâtir ce palais tellement embelli par son fils, qu'aujourd'hui c'est une des merveilles de Rome. Cependant, que tant de magnificence ne vous fasse point regarder Scaurus comme un homme favorisé des dieux ils lui ont prodigué des richesses immenses, il est vrai mais ils lui ont refusé le premier des biens de l'homme, une âme forte et un esprit éclairé. Approchez; voyez ce clou arraché d'un sépulcre, et planté sur le linteau de la porte principale, afin d'éloigner de cette habitation les visions et les frayeurs nocturnes. Voyez ces formules magiques tracées en caractères rouges sur les murs, pour préserver cet édifice des incendies. Toutes ces superstitions populaires annoncent que Scaurus n'est distingué du «vulgaire que par sa seule opulence, et qu'il n'a ni une véritable connaissance de la nature des choses, ni une juste idée de la puissance et de la bonté des immortels. Je ne parle point de ces lampes et de a ces branches de lauriers, ornées de bandelettes, que vous voyez suspendues à l'entrée du palais quand bien même Scaurus regarderait comme un excès de crédulité le culte que l'on rend à Rome aux quatre divinités custodes qui président aux portes (1), ce n'en serait pas moins un devoir pour lui de se conformer en tout aux cérémonies usitées envers les dieux de sa patrie.

(1) Ces divinités étaient Janus, qui présidait à toute l'entrée; Ferculus, qui avait sous sa protection les battants des portes; Limentinus, qui veillait au seuil et au linteau; Cardea. protectrice des gonds, des clefs, etc

Mais, élevé par des esclaves et des affranchis, il est livré à une infinité de superstitions étrangères tout excite ses craintes, les dieux, la terre, la mer, le ciel, les ténèbres, le bruit, le silence, les songes. Il prétend que la prospérité de sa maison vient de ce qu'un habile magicien a enterré, du vivant de son père, une tête de dragon sous ce seuil de marbre, où a l'on a tracé en mosaïque ce mot hospitalier, SALVE. Le crédule Scaurus est tellement persuadé de ce fait, qu'il n'a jamais voulu permettre que je fisse quelques réparafions urgentes aux fondations de cette porte, qui, comme vous le voyez, est lézadée en plusieurs endroits mais pour prévenir les accidents qui pourraient en résulter, il a permis à un de ses esclaves thessaliens de clouer à la fenêtre voisine une chauve- souris vivante, la tête en bas, après l'avoir promenée trois fois au tour du palais Aussi, malgré ses richesses, égales à celles des rois de l'Asie, il n'est pas plus estimé de ses contemporains qu'il ne sera connu de l'avenir. Ah combien plus fortuné me semble l'homme qui s'est créé par ses travaux une grande et solide réputation, et qui, sûr des suffrages de la postérité, goûte par avance toute la gloire qu'elle lui destine. » En discourant ainsi, nous achevâmes le tour de l'area. Chrysippe nous fit remarquer un cadran solaire d'une forme particulière; il était placé sur un piédestal peu élevé, dont les quatre faces offraient un calendrier complet avec les. jours du mois, les fêtes que l'on observe et les signes du zodiaque.
Sur le socle du cadran on a indiqué la direction des huit vents principaux, et même on les a figurés sous la forme de jeunes enfants. Chrysippe allait nous expliquer chacune de ces choses, qui, disait-il, ont été inventées dans sa patrie, lorsqu'un murmure général nous annonça que la porte du palais venait de s'ouvrir.

CHAPITRE IV.

PROTHYRUM.

Chrysippe nous introduisit dans le prothyrum. C'est un corridor assez large où se tiennent les ostiarii esclaves préposés la garde des portes (1).

(1) Vitruve., lib. VI, cap. 10; cap. 9. Il parait que ce n'était pas uniquement les esclaves mâles qui servaient de portiers; car on voit dans l'Évangile que chez Pilate la porte était gardée par une femme. (Joan.,cap XVIII, 16, 17)

Ceux de Scaurus sont vêtus de vert clair et portent une ceinture violette. Un d'eux tenait un dogue énorme attaché à une chaîne on me dit que cet animal descendait de ces chiens généreux qui, après la défaite des Cimbres par Marius, défendirent si courageusement les chariots de leurs maîtres contre les Romains. A côté de la cella ostiarii, où loge des portiers, on avait peint un autre chien, de cette race féroce que vous obtenez dans les Gaules par l'accouplement d'une chienne et d'un loup. Il était tellement bien imité que mes compagnons s'y trompèrent au-dessus, on lisait en lettres cubitales cave canem, prenez garde au chien. Plus loin, une cage merveilleusement travaillée, suspendue au plafond, renfermait une pie qui saluait tous ceux qui entraient. Je suis peu surpris, dis-je à Chrysippe, des talents de cet oiseau; mais ce que je ne puis comprendre, c'est qu'on enferme un animal aussi commun dans une cage où brillent l'or, l'argent et l'ivoire. " Les pies, répondit-il, ne sont pas si communes que vous le croyez, dans cette partie de l'Italie; on n'en trouve point en deçà des Apennins (1). Aussi les considère-t-on comme des oiseaux rares.

(1) Pline (lib. X, cap. 29) dit que de son temps c'était une chose nouvelle que l'apparition des pies de ce côté des Apennins.

Un philosophe cynique, qui vient quelquefois ici, a nommé cette pie scaura; Scaurus, qui l'a su, lui demanda l'autre jour pendant le dîner, quelle raison lui avait fait donner un tel nom à son oiseau. C'est, lui répondit-il, avec la hardiesse de sa secte, parce qu'elle est ainsi que vous enfermée dans une cage d'or; encore cette pie méprise-t-elle tout ce vain éclat; elle soupire après sa liberté; laissez-lui déployer librement ses ailes, elle vous donnera une grande leçon de philosophie vous la verrez s'élancer vers les déserts, et préférer l'exil des forêts à l'or, à l'argent, à l'ivoire dont elle est entourée. Mais vous, esclave volontaire du luxe vous êtes amoureux de votre prison, et vous ne sauriez sacrifier à l'indépendance philosophique la moindre des brillantes superfluités qui embellissent ce palais. Scaurus, qui et entend assez la plaisanterie prit fort bien celle-ci, et ne s'en vengea qu'en faisant boire outre mesure le disciple de Diogène." Je distinguai dans le prothyrum quatre portes principales, savoir la porte de l'area, par laquelle nous étions entrés la porte de l' atrium en face de celle-ci et deux grandes portes latérales qui conduisaient dans des cours où étaient situées les écuries, les remises et autres dépendances (1).

(1) On cherchait ordinairement pour les écuries l'exposition la plus chaude (VITRUV. lib. VI, cap. 9).

Telle est la disposition de ce que les Romains appellent prothyrum. Chrysippe m'apprit que ce nom est une dénomination grecque, mal appliquée à cet endroit, parce que selon lui le prothyrum devait être, comme en Grèce, en avant de la porte. Cependant, me dit-il, lorsque je bâtis, je fais comme les autres, pour me conformer à l'usage de Rome. Nous avançâmes à notre tour vers la porte de l'atrium, qu'une quantité de gens assiégeaient elle était de bronze ainsi que le seuil " Autrefois, nous dit Chrysippe, les temples seuls avaient des portes de métal et Camille fut mis en jugement par Spurius Caretilius pour en avoir eu d'airain aujourd'hui c'est un luxe commun. On a été jusqu'à en faire de marbre pour les tom beaux." Je crois, lui dis-je, que nous trouverons ici le nôtre, car la foule augmente, et nous serons étouffés avant d'avoir pu pénétrer jusqu'à J'atrium. " Rassurez-vous, me répondit notre guide, il nous suffit de ne point chercher à passer les premiers; laissons ces visiteurs empressés se coudoyer les uns les autres mettons-nous à l'écart. Faisons place à celui-ci que l'avarice vient d'arracher brusquement de son lit, et qui a accourt av ec tant de hâte qu'il ne s'est pas a donné le temps d'attacher les courroies de sa chaussure. Voyez cet autre qui arrive en bâillant, les yeux chargés de sommeil et rouges encore des orgies de la nuit; au lieu d'aller goûter le repos dont il a besoin l'ambition l'entraîne dans l'atrium de Scaurus. Quelle vie se gorger à des tables chargées avec profusion de mets exquis n'avoir pas une nuit à donner au sommeil pas un jour à employer aux choses propres à former un homme sage et vertueux. Remarquez-vous comment le regard dédaigneux et vénal des portiers choisit dans la foule des clients qui les obsèdent ceux qu'ils veulent laisser entrer les premiers? Ah voici le poète Aquinius, le fléau des oreilles délicates et des tables bien servies. Il a fait des vers a contre Scaurus qui ne veut plus le voir a je ne crois pas qu'il entre; en effet, le janito refuse de le laisser passer; écouatez il va, j'en suis sûr, exhaler sa plainte en vers O Scaurus! je suis venu cinq jours de suite pour me réjouir avec toi de ton heureux retour. Mais tu t'y refuses. Eh bien Scaurus, adieu. Après avoir ainsi passé plusieurs autres personnages en revue, nous nous présentâmes à la porte de l'atrium; les esclaves baisèrent la main à Chrysippe dès qu'ils le reconnurent c'est à Rome le salut de l'inférieur à ses supérieurs; puis l'introducteur nous demanda nos noms, car il lui était défendu de laisser entrer ceux dont les noms portaient des présages sinistres. « De ces deux étrangers, répondit Chrysippe en riant, l'un s'appelle Chrysos et l'autre Argyrion, Scaurus est toujours joyeux lorsque l'un et l'autre entre chez lui. Leurs noms seuls lui sont doux et de bon augure. » En disant cela nous avançâmes, en riant de la superstition du maître du logis et de l'épigramme de notre ami.

CHAPITRE V

ATRIUM

Il me sera sans doute difficile, mon cher Segimer, de te faire comprendre par une simple description une disposition aussi éloiynée de nos coutumes et des distributions de nos habitations y que l'est celle de l'atrium des Romains. Je vais pourtant l'essayer et si je ne réussis pas entièrement, du moins la nouveauté de ce tableau ne sera-t-elle pas sans quelque intérêt pour vous,, aimables habitants des Gaules, à qui les moeurs romaines sont encore si peu connues. L'atrium ou avant-logis est une espèce d'édifice couvert d'un toit placé en avant de la partie habitée du palais, et ayant au milieu une cour couverte aussi, appelée cavoedium, et entourée de colonnes d'une grande beauté. Les pièces nécessaires au service sont distribuées autour de cette cour et décorées avec goût. Comme c'est l'endroit le plus fréquenté de la maison, l'on a eu soin d'y répandre toute la magnificence possible. Tu juges si Scaurus, le plus prodigue des Romains a rien négligé de ce qui peut contribuer à rendre son atrium vraiment noble; les murs sont lambrissés en marbre jusqu'à hauteur d'appui, le reste est décoré de peintures représentant des arabesques capricieux, mais pleins de grâce. C'est une innovation toute récente (1); ils forment des compartiments dans lesquels divers artistes ont peint des tableaux parfaitement exécutés.

(1) Vitruve (lib. V, cap. 7) dit que l'usage ne commença à en être général que sous Auguste ainsi ce devait être une nouveauté dans le temps où Mérovir écrivait son journal.

Quoique le cavoedium soit couvert, il a cependant au milieu de son toit un espace ouvert appelé compluvium, qui sert à donner du jour à ce lieu, et par lequel les eaux pluviales tombent au centre de la cour, dans un bassin carré, nommé impluvium, d'où elles se rendent ensuite dans des citernes, faites avec un soin particulier. Comme ces eaux de pluie sont moins salubres et moins agréables à boire que les autres, on ne s'en sert que pour les besoins du service qui tiennent à la propreté et l'on use pour la table et la cuisine d'eau de source. Cependant on nous a montré un puits d'eau -vive dont Scaurus fait grand cas; et l'on pense généralement à Rome que cette sorte d'eau acquiert en filtrant dans la terre une légèreté, une limpidité particulière beaucoup de maisons ont au centre du cavoedium une fontaine jaillissante, qui reçoit l'eau des
aqueducs publics au moyen de conduits en plomb ou en terre cuite. La partie de l'atrium qui reste à ciel ouvert c'est-àdire le compluvium, est dans ce palais couverte par une tente de toile de lin teinte en pourpre qui, doucement agitée au gré de l'air, jette sur les colonnes, les statues et les individus un reflet coloré et mobile d'autant plus agréable, que le cavoediium ne reçoit point d'autre jour. L'ombre pour ainsi dire éternelle qu'elle répand en ce lieu y entretient une telle fraîcheur que la mousse et le gazon y croissent naturellement dans les endroits qui ne sont point foulés par les pas de la multitude. Chrysippe, toujours empressé
à nous expliquer tout ce qui semble nous intéresser, prit la parole « Les colonnes du portique qui entoure le cavoedium, « nous dit-il sont de marbre lucullien (1); elles ont trente-huit pieds de haut; aucune maison de Rome n'a de colonnes d'une telle hauteur.

(1) C'était un marbre noir qu'on tirait de l'ilc de Chio (Plin., lib. XXXVI, cap. 6)

Lorsque je les faisais transporter ici, ce même philosophe dont je vous ai parlé plus haut au sujet a de la pie de Scaurus, m'aborda au milieu « du forum, et me dit à haute voix Jusqu'à quand les lois se tairont-elles, en voyant ces marbres précieux passer dans une maison privée, à la face des dieux d'argile, dont les frontispices de nos temples sont ornés. Le peuple qui nous entourait applaudit à son discours. Elles cesseront d'être muettes, lui répondis-je, lorsque tu cesseras de manger des loirs et des glandes de porc, chez Scaurus, en dépit des lois censoriales. Ce sarcasme inattendu mit les rieurs de mon côté et mon adversaire se retira au milieu des huées. Faites attention au pavé il est de marbre précieux, que l'on divise ainsi en tables à l'aide d'une scie sans dents et du sable d'Ethiopie; puis on place ces dalles sur un lit de ciment de cette manière on fait des pavés d'une grande beauté et a d'une solidité indestructible. Cet art de scier le marbre a été critiqué, parce qu'il rend l'usage de cette matière plus général, et qu'il lui ôte par là de son prix comme objet de luxe. Mais d'où vient que n vous restez ainsi immobile? Avançons." Attendez un instant, lui dis-je, laissez-moi revenir de l'étonnement où me jette tout ce que je vois." Volontiers, continua-t-il asseyons-nous sur ce banc de bois d'érable soutenu par des pieds de marbre. Pendant que la foule obstrue le cavoedium et les pièces voisines je continuerai à vous entretenir de toutes les choses qui vous frappent. L'atrium est une disposition architectonique qui appartient à l'Italie; nous ne et nous en servons point en Grèce, quoique nous ayons quelque chose d'approchant. Les Romains n'en sont cependant pas les inventeurs ils ont emprunté cette partie de l'habitation des Atriates peuple de l'Étrurie. Les ignorants confondent quelquefois cet endroit avec le vestibule; mais le véritable vestibule est au dehors, comme vous l'avez vu a vous-même, et ceci est l'atrium, c'est-à-dire la partie publique de la maison car nous avons soin d'établir dans chaque maison deux grandes divisions bien distinctes. La première, qui est celle où nous sommes, est abandonnée au public et à l'usage commun de tout le monde la seconde est réservée pour l'habitation et l'usage privé du maître. Nous comptons cinq espèces d'atrium qui prennent leurs dénominations différences de la manière dont le cavoedium est
couvert. La première est le toscan dont le toit est simplement soutenu par quatre poutres qui se croisent à angles droits. C'est ce qu'on appelle un atrium à la manière des anciens parce que dans les premiers temps on ne connaissait que celui-là. Son nom de toscan le prouve même en ce qu'il annonce sa première origine. On ne peut guère s'en servir que chez les particuliers d'une condition médiocre, parce que, lorsque le cavoedium a une certaine étendue, la portée des poutres devient trop grande, et le poids des tuiles les fait fléchir. La seconde espèce d'atrium est le tétrastyle, ainsi dit de ce qu'il a quatre colonnes qui supportent les poutres du toit au point où elles se croisent. La troisième est l'atrium corinthien, le plus magnifique de tous; vous en avez un exemple devant les yeux. C'est le seul dont on puisse faire usage dans les palais parce que les colonnes nombreuses qui supportent la toiture permettent de donner au cavoedium toute l'étendue nécessaire pour recevoir une grande affluence de monde. Quant à l'atrium displuviatrim, qui forme la quatrième espèce il ne diffère de ceux que je viens de décrire qu'en ce que le toit, au lieu d'être incliné vers l'impluvium au milieu de la cour, verse les eaux des pluies au dehors du cavoedium. La cinquième est ce qu'on appelle le Testudine il ne laisse point d'espace à découvert au milieu comme les autres; il tire son nom de ce qu'il ressemble, vu d'en haut, à la carapace d'une tortue; du reste, on ne peut guère l'employer que dans les endroits d'une médiocre étendue. Tel est, mon cher Mérovir, ce que nous appelons atrium. C'est certainement la partie la plus essentielle et la plus curieuse des palais de nos patriciens; puisque c'est en ce lieu que, suivant l'usage des Romains, chacun, selon ses relations ou ses besoins, se rend avant l'aurore pour saluer son patron, consulter un homme habile sur des points de droit ou des affaires d'intérêt, se recommauder à la protection d'un grand ou enfin tirer vanité aux yeux du publics de la familiarité d'un homme puissant. Voyez comme le nombre de ces visiteurs s'accroît à chaque instant. On les distingue en trois classes les salutatores, qui, comme nous viennent saluer le maître du logis les deductores, qui l'accompagnent jusqu'aux assemblées; enfin les assectatores qui ne le quittent jamais en public. Mais, voici Scaurus à l'entrée du tablinum (1).

(1) L'une des principales pièces de l'atrium.

Remarquez comme il accueille avec grâce tous ceux qui viennent rendre hommage à sa fortune ou recourir à son crédit. A l'aide d'un nomenclateur il salue chacun d'eux par son nom, il leur donne le titre de père ou de frère selon leur âge, serre la main à quelques-uns, et fait à tous des promesses et des offres de service". Voilà dis-je, un homme qui mérite véritablement d'avoir beaucoup d'amis, car il ne se contente point d'ouvrir sa porte à ses concitoyens, il leur ouvre encore son âme et son coeur (1). Chrysippe sourit. « En effet, Scaurus a beaucoup d'amis, comme vous pouvez en juger; et même en ce moment ce nom prend chez lui une signification plus étendue le temps des comices approche. Du vivant de Sylla, Scaurus le père, qui était gendre du dictateur, avait encore plus d'amis ni l'atrium, « ni le vestibule ne pouvaient les contenir; ils refluaient jusque dans les boutiques du grand cirque (1) mais chaque fois que Marius reparaissait sur la scène la foule commençait à diminuer, en sorte que l'on pouvait savoir avec précision l'état des affaires de Marius par le plus ou moins de gens qui assiégeaient l'atrium de Scaurus enfin il resta deux fois désert, et ne fut fréquenté de nouveau qu'après là mort du rival de Sylla.

(1) Le grand Cirque est derrière le mont Palatin, et touche à l'emplacement où devait être le palais de Scaurus, il y avait des boutiques tout autour (Dion. Hal lib. III; Tit. Liv., lib. 1, 55).

Remarquez près de cette porte ces clients « faméliques à qui l'on distribue de petites pièces de monnaie ou quelques provisions de ménage ils viennent ainsi chaque jour chercher ce que l'on appelle la sportule; la plupart d'entre eux n'ont que cette ressource pour subvenir à leurs besoins aussi, comme la répartition se fait par tête, et on voit souvent ces pauvres gens y traîner leurs enfants malades ou leur femme languissante et près d'accoucher. » En parlant ainsi, nous nous levâmes, et nous commençâmes à avancer sous la galerie. Chrysippe nous fit expliquer par un atriensis (1) le sujet des plus belles peintures dont les parois étaient décorées; c'étaient des actions tirées de l'Iliade et de l'Odyssée (2); les frises étaient, de loin en loin, ornées d'inscriptions et de proues de vaisseaux en bronze ces ornements ont été placés en ce lieu par des affranchis reconnaissants, comme une espèce de monuments votifs en l'honneur de leur patron.

(1) L'un des esclaves préposés à la garde et à l'entretien de l'atrium (Petron., Satyric, cap. 9; Cicer., Paradox. 5, cap. 2; Colum., lib. XIII, cap. 3)

'2) Pétrone, qui veut ridiculiser Trimalcion, place à côté de ces sujets des combats de gladiateurs. Ce dernier genre de peinture ne se voyait guère que dans les tavernes, les boutiques et dans les habitations des gens du commun; elles étaient faites par des peintres ignorants, pour l'amusement du peuple. Horace fait dire à son valet "Si je m'arrête à regarder les tableaux de Fulvius, de Rutuba et de Placideianus, si bien peints avec du rouge et du noir" [Sat. 7, lib. II). Pompéi offre plusieurs exemples de semblables tableaux.

Trois pièces principales occupent le fond de l'atrium la première est le tablinum. C'est une salle assez vaste, entièrement ouverte sur le devant où l'on tient les archives de famille; les deux autres salles placées sur les parties latérales, sont de la même forme; on les nomme les ailes. Le tablinum et les ailes sont ornés d'arbres généalogiques, de portraits en bronze, en marbre et à l'encaustique, ainsi que de diptyques qui renferment des figures en cire colorée, d'une parfaite ressemblance (1). Ces portraits représentent les ancêtres de Scaurus; car c'est une louable coutume des Romains de placer ainsi dans la partie publique de leurs maisons les images de leurs aïeux avec le nom des familles dont ils descendent, et des inscriptions rappelant les grandes actions qu'ils ont faites afin que non-seulement elles puissent être connues de tout le monde, mais encore pour que leurs descendants soient par là excités à intiter leurs vertus.

(1) Indépendamment des portraits peints à l'encaustique, il y avait dans le tablinum des portraits en cire faits en relief et moulés sur la nature (Pljn., lib. XXXV, cap. 2 et 12).

Chrysippe jouissait de l'étonnement avec lequel je considérais tout ce dont. j'étais environné. « Eh bien! me dit-il, que vous setnble de tout ceci? Avouez que cette magnificence ne ressemble point à celle des barbares. Ici la richesse des matières le cède à la beauté du travail. Ces statues multipliées qui ornent ce lieu lui donnent plutôt l'air d'un forum que de l'atrium d'un simple citoyen. Ces boucliers en bronze et en argent, sur lesquels sont sculptés des bustes, et que l'on a suspendus tout autour du portique, forment une décoration vraiment martiale. Ce sont encore des ancêtres de la famille AEmilia. Les plaisants rient un peu de cette multitude d'aïeux que se donne Scaurus; car c'est une maison nouvelle, qui descend d'un certain AEmilius Scaurus, homme de basse naissance. Mais c'est la folie de tous les parvenus; aujourd'hui quiconque est devenu riche veut devenir noble. On rassemble quantité de vieilles images mutilées par le temps, et jaunies, a comme celles-ci, par la fumée des lampes on compose des oraisons funèbres pour des personnages imaginaires, pleines d'événements controuvés, de faux triomphes, de consulats qui n'ont jamais existé; on se fait de fausses généalogies; on abuse de la ressemblance des noms; en un mot on n'oublie rien pour faire oublier son a origine; c'est ce qui a dicté au vieux Messala son livre des familles. Au surplus, cette passion des images est ancienne à Rome, ainsi que me l'apprit l'autre jour Cicéron, en me donnant à lire le traité intitulé Atticus, qu'il a composé sur ce su jet (1). Varron, pour se conformer au goût de son siècle, vient de publier une iconographie de sept cents personnages illustrès, qui a un succès fort glorieux pour lui.

(1) Ce traité est aujourd'hui perdu. Pline en parle.

Dans les premiers temps de la république les atrium étaient moins somptueux; ils n'étaient guère ornés que de dépouilles enlevées à l'ennemi et de l'effigie des nations vaincues; alors on n'y voyait point non plus cette foule de flatteurs, de gens avides qui s'empressent aujourd'hui autour des patriciens. Les matrones et les mères de famille s'y tenaient entourées de fileuses et s'y livraient à d'industrieux travaux domestiques. Il nous fit encore remarquer, dans les pièces situées autour de l'atrium, des secrétaires qui copiaient des actes, des affranchis chargés des affaires de la maison (1), qui traitaient avec les fermiers et les locataires. L'intendant réglait les comptes (2) enfin le trésorier (3) placé dans la plus vaste de ces pièces, payait les fournisseurs et tous ceux qui avaient des créances sur Scaurus.

(1) D'après un passage de Pétrone, chap. 2, il est facile de reconnaître que les officiers chargés des affaires de la maison étaient placés dans les pièces qui entouraient l'atrium. Encolpius, étant entré chez Trimalcion, parle d'abord à l'atriensis, qui lui explique les tableaux dont l'atrium était décoré; puis, avant d'entrer dans le triclinium, il rencontre l'intendant occupé à ses comptes; enfin il est obligé de revenir sur ses pas vers l'atrium, pour aller implorer la clémence du trésorier.

(2) Cet officier s'appelait procurator rationis. (Petron. Satyric. cap. 9.)

(3) On lui donnait le nom de dispensator. (Ibid.; SUET., in Aug. 67.)

J'avoue que le luxe, le goût, l'éclat des décorations, la beauté des peintures, les marbres précieux, les statues de bronze recouvertes d'un or éblouissant, le mouvement continuel des personnes de tous les rangs qui entraient et sortaient sans cesse, la quantité d'esclaves de différents pays, destinés à diverses fonctions, qui traversaient l'atrium pour le service de la maison, en un mot tant d'objets nouveaux me plongèrent dans une extase profonde. Chrysippe, pour redoubler à la fois mon étonnement et ma curiosité, me dit " Ce que vous voyez n'est rien en comparaison de l'intérieur du palais. Sachez que Scaurus est un homme magnifique, et qu'il a réuni dans cette habitation des richesses immenses que j'ai tâché de distribuer avec le plus de goût possible." Cependant la foule commençait à diminuer Chrysippe choisit le moment favorable, et nous présenta à Scaurus. Après les salutations accoutumées, celui-ci nous adressa la parole " Je rends grâce à Jupiter hospitalier, dit-il, de m'avoir envoyé des hôtes tels que vous soyez les bien-venus j'aime votre nation, à la fois simple, généreuse et brave. J'espère que vous ne logerez point ailleurs que chez moi; ce palais n'était autrefois qu'une masure en ruines: lorsque mon père l'acheta, les rats mêmes l'avaient abandonnée (1); il y construisit une agréable habitation; mais je l'ai tellement embellie qu'elle ressemble aujourd'hui à un temple.

(1) Les anciens croyaient que cet animal, guidé par un instinct prophétique, délogeait des édifices qui menaçaient ruine (Plut., lib. VIII, cap. 2; Cicer., ad Attic., lib. XIV, Epist. 9).

De plus, elle est vaste et bien distribuée, car je soutiens que la commdité d'un édifice en constitue la véritable beauté. Ne craignez donc point de me gêner, ni d'être gênés vous-mêmes; mon hospitium où je reçois les étrangers, peut contenir mille personnes. Tel fut le discours de Scaurus. Il le prononça avec cet air de légèreté et d'assurance que donne une vanité satisfaite d'elle-même. Nous l'écoutâmes avec cette politesse fière qui convient particulièrement à notre position; mais je t'avoue que l'offre de nous loger pêle-mêle avec ses clients me déplut. Je ne pus m'empêcher de le lui faire sentir. « Seigneur, lui répondis-je, l'aimable Chrysippe n'a point d'bospitium, mais il a reçu chez lui le fils du roi des Suèves et ses amis avec toute la courtoisie d'un citoyen d'Athènes; et nous croirions manquer à la reconnaissance en nous séparant de lui. » Scaurus loua la délicatesse de notre procédé et, après quelques compliments, il nous convia à souper pour le même soir; ce que nous acceptâmes sur-le-champ. Comme l'heure des affaires l'appelait au dehors, il nous quitta, en invitant notre ami à nous montrer le palais dans le plus grand détail; cette invitation ne pouvait manquer de nous être agréable, puisque c'était le but de notre visite. Scaurus sortit enfin dans une litière ouverte et portée par six esclaves liburniens. Il était accompagné d'un cortège nombreux. L'atrium resta vide. Après en avoir achevé le tour, nous voulûmes, avant de quitter ce lieu, saluer les dieux domestiques, qui y ont un petit autel; mais quelle fut ma terreur, lorsqu'en m'approchant de leurs images, je vis sortir de derrière l'autel et ramper à longs replis vers moi deux énormes serpents! Je reculai d'un pas, et, saisissant un caducée de bronze suspendu près de là, je m'apprêtai à les combattre. Chrysippe accourut en riant " Qu'allez-vous faire, dit-il, mon cher Mérovir ? vous allez tuer des dieux! Ne craignez rien; ces serpents ne sont point de l'espèce de ceux qui déchirèrent l'infortuné Laocoon ils ne viennent à vous que pour solliciter des caresses ou recevoir de votre main quelques parcelles de nourriture. Sachez que ces animaux sont regardés comme des génies; leurs images ornent tous les carrefours, et sont l'objet d'un culte populaire; on en nourrit communément dans les maisons à Rome; et ils s'apprivoisent à tel point que pendant les repas on les voit ramper au milieu des coupes ou se glisser innocemment dans le sein des convives. Cette singulière superstition est tellement répandue, que si les incendies et autres accidents ne détruisaient de temps en temps la race sacrée de ces reptiles on ne pourrait résister à leur excessive fécondité, qui deviendrait plus importune mille fois que celle des souris et des rats, auxquels ils a font la guerre. » En parlant ainsi Chrysippe prit une clef des mains d'un jeune garçon attaché au service des dieux domestiques, et ouvrit une espèce de cabinet où nous entrâmes « Voici nous dit-il en nous montrant de petites statues, les lares de ce palais. Ceux de Numa, de Tarquin et des grands hommes du temps passé, étaient bien que la religion lui permît de changer aussi ces vases de terre cuite contre des coupes de cristal ou de murrhin mais les dieux n'acceptent que les libations faites avec des simpules pareilles à celles-ci. Vous voyez qu'il y en a de toutes grandeurs et de toutes formes; c'est le menu bagage de ces petits dieux, dont le culte commode et peu dispendieux n'exige qu'une simple patella ce qui leur a valu le nom de dieux patellaires. Indépendamment de ce lararium il y a dans cette maison une magnifique chapelle que nous verrons plus tard. » En sortant de ce petit sanctuaire, je m'arrêtai encore près de l'autel, devant lequel brûlait une lampe posée dans une niche il était orné de peintures représentant un sacrifice et des serpents (1) semblables à ceux qui nous suivaient familièrement.

(1) On peignait aussi des serpents dans les endroits où l'on voulait empêcher de faire des ordures; ce lieu devenait dès lors sacré.

Après avoir considéré de nouveau pendant quelques instants l'émail éclatant, la souplesse et la grandeur démesurée de ces divinités rampantes, nous nous éloignâmes pour échapper à un nuage de poussière qui s'élevait à l'extrémité opposée de l'atrium c'étaient les atrienses, qui commençaient à balayer, à nettoyer et à mettre en ordre cette partie de l'habitation.

CHAPITRE VI

PERISTYLE


Maintenant, nous dit Chrysipe, vous allez parcourir la partie privée du palais elle est infiniment plus vaste que l'atrium quoique ce dernier soit un des plus considérabîes de Rome, et qu'il n'y manque aucune des pièces commandées par l'usage du pays et le rang de Scanrus.» En parlant ainsi, nous passâmes par des corridors situés aux deux côlés du tablinum; on les nomme fauces nous conduisirent sous le péristyle. J'aurais pu, continua Chrysippe, vous faire traverser le tablinum même pour arriver ici, car il y a une porte de communication mais Scaurus la réserve. »
Cette partie du palais me parut d'un ensemble tout à fait agréable. Elle a une cour beaucoup plus grande que celle de l'atrium cette cour est entourée d'un péristyle (1), ou portique formé de colonnes d'un ordre fort élégant, unies entre elles par un mur d'appui (2).

(1) Ce péristyle donnait son nom à la partie privée de l'habitation.

(2) Ce mur d'appui s'appelait pluteum (Vitruv., lib. IV, cap. 4; Varro, de Re rust., lib. III, cap. 1). Le pluteum était quelquefois creusé de manière à contenir de la terre et à recevoir des fleurs, comme on peut le remarquer en plusieurs endroits à Pompéi.

Au centre est un parterre planté de fleurs, qui croissent à l'ombre de quelques platanes les allées sont dessinées avec du buis et du picea, espèce d'if, taillés d'une manière bizarre. Au centre je remarquai un bassin profond peuplé de poissons familiers de différentes espèces; quelques-uns avaient des anneaux d'or aux ouies; ils accouraient à la voix, et prenaient jusque dans la main le pain qui leur était offert. " Cette sorte de parterre, nous dit notre aimable guide, est ce que l'on appelle le xyste. Si le terrain l'eût permis, j'aurais joint à cette habitation un xyste plus vaste et isolé mais, contrarié par les localités, j'ai été obligé de le renfermer dans l'intérieur du péristyle; au surplus, il ne fait qu'ajouter à l'agrément de cette partie du palais. Sentez-vous l'odeur des violettes qui embaument les galeries et les appartements voisins ? Scaurus me sait un gré infini de la disposition de ce xyste. L'aspect de la verdure et le parfum des fleurs le consolent de l'éloignement de ses jardins qui sont au delà du Tibre. Mais rentrons sous le péristyle voyez le avec quel goût il est décoré. Ces peintures dont les parois sont couvertes, et qui représentent des vues perspectives d'architecture, sont de la main de Sérapion, un de mes compatriotes. Ces compartiments qui cachent le dessous de la charpente du portique sont en bois. Ce fut Pausanias de Sicyone qui le premier imagina de peindre ainsi les plafonds; ceux-ci ont été faits par un excellent ouvrier. Quant à cette teinte d'un rouge si éclatant dont est revêtu le soubassement continu qui règne sous cette belle décoration, Scaurus n'a point voulu permettre qu'on la ft avec la sinopis pontique, comme c'est l'usage, mais avec du cinabre d'Éphèse aussi pour mettre cette couleur délicate et précieuse à l'abri de l'action de l'air, qui lui est préjudiciable, je l'ai employée avec toutes les précautions possibles et selon le procédé de l'encaustique, c'est-à-dire en mêlant au cinabre de l'huile et de la cire punique." Cependant beaucoup d'esclaves s'agitaient autour de nous les uns nettoyaient les pavés avec de la sciure de bois humide et un balai, ou frottaient avec un morceau d'étoffe les colonnes , les marbres, les portes et les ferrures; d'autres lavaient avec une éponge les peintures et les stucs jaunis par la fumée; ou, armés de longues perches, enlevaient quelques toiles d'araignée à peine commencées « Retirons- nous, dit Chrysippe pour éviter la poussière, les éclaboussures et le désordre qui va régner ici pendant quelques instants. Entrons dans les appartements. »

CHAPITRE VII.

APPARTEMENT DE SCAURUS.

Les Romains se lèvent dès l'aurore, sortent de bonne heure pour faire des visites et pour vaquer à leurs afl'aires; de là ils vont adorer les dieux dans les temples; ensuite ils se rendent au forum, dans les basiliques, sous les portiques, où l'on se rassemble pour causer des affaires de la république et ils ne rentrent guère qu'à l'heure du principal repas, qu'ils font vers le soir; en un inot, ils vivent pour ainsi dire hors de chez eux; aussi l'appartement qui leur est personnellement destiné est-il pour l'ordinaire d'une médiocre étendue, en comparaison des autres pièces de la maison cela n'empêche pas qu'ils n'y réunissent toutes les distributions nécessaires, ainsi que beaucoup de recherches voluptueuses et d'ornements de prix. L'appartement de Scaurus est composé de plusieurs chambres à coucher (1), ménagées pour les diverses saisons; chacune d'elles est précédée d'une antichambre appelée procoeton, et environnée de différentes pièces de service.

(1) Cubiculum ou Dormritorium. Les anciens se couchaient aussi le jour, pour travailler ou se reposer, à la manière des Turcs; mais alors ce n'était point dans leur chambre à coucher, comme on peut le voir dans les descriptions que Pline le Jeune nous a laissées de ses maisons de Laurentum et du lac de Corne, et dans plusieurs autres de ses lettres

Une de ces chambres est telle que le jour ni le bruit ne peuvent y pénétrer. Le pavé est formé par une mosaïque sur laquelle il y a plusieurs inscriptions, entre autres celle-ci bene dormio, je dors bien. Dans une autre, on a peint sur les murs des feuillages verdoyants, parmi lesquels mille oiseaux, imités avec un art infini, perchent ou voltigent; en sorte que l'on croirait être au milieu d'un agréable bosquet. La troisième a deux fenêtres qui reçoivent, l'une les premiers rayons du soleil, et l'autre les derniers. L' hibernaculum, ou petit appartement d'hiver, est composé comme les trois autres que je viens de décrire mais la chambre à coucher, qui est la dernière des quatre dont j'ai parlé plus haut, a cela de particulier qu'elle est de figure ronde et percée de manière que le soleil y donne à toutes les heures du jour. Dans toutes ces chambres, les lits, placés dans une alcôve appelée zoteca, sont de bois de citre, de bronze, ou revêtus d'écaille de tortue. Les matelas, rembourrés le laine des Gaules, les coussins, remplis de plumes légères, sont recouverts de tapis ornés avec goût. L' hibernaculum renferme encore un petit salon qui forme un heliocaminus, ou poële solaire on y jouit d'une très douce température, au moyen d'un grande vitrage (1), qui laisse pénétrer les rayons du
soleil.

(1) Il n'est pas douteux aujourd'hui que l'usage des vitres ne fut connu des anciens: un grand nombre de fragments de carreaux de verre ont été découverts à Pompéi; ces fragiles monuments d'un art porté fort loin par les Romains confirment toutes les conjectures à cet égard. On employait même les vitres à clore des portiques entiers, comme on peut s'en convaincre en lisant le commencement de la description de la maison de Laurentum de Pline, dont l'atrium est fermé par un vitrage, et en examinant la peinture représentant les bains de Faustine, publiée par Bellori, et depuis par Winkelmann dans ses Monumenti inediti

Toutes les autres pièces de l'hibernaculum sont échauffées par des tuyaux de chaleur placés dans l'épaisseur des murs. L'appartement renferme encore une petite salle à manger, divers cabinets et quelques cellae familiaricae, chambres d'esclaves, destinées à ceux qui sont attachés particulièrement à la personne de Scaurus. Je trouvai les fenêtres des chambres et de la salle à manger un peu petites; mais Chrysippe me prouva que lorsqu'elles sont plus larges elles ne font pas un aussi agréable effet pour la vue, les fenêtres du rez-dechaussée sont fermées par des grillages en fe celles des étages supérieurs sont ornées de caisses pleines de plantes et de fleurs, qui donnent à chaque pièce quelque chose de gai et de champêtre. Elles ont leurs volets peints d'une couleur d'azur tendre, qui est fort agréable à l'oeil et bien en harmonie avec la couleur du ciel. Les meubles dont cet appartement est rempli avec profusion, faits de toutes sortes de riches matières, sont encore plus élégants que précieux. J'avoue qu'on ne saurait rien voir de plus gracieux que l'ensemble de ces pièces, destinées cependant à n'être habitées, pour ainsi dire, qu'aux heures du sommeil. Chrysippe ouvrit en souriant une porte couverte. d'une draperie qu'un esclave souleva, et nous introduisit dans une cour fort petite, décorée avec un goût infini, dont le portique était fermé par des vitres. « Ceci, dit-il, est un appartement secret destiné aux folâtres jeux de Vénus les Romains le nomment Venereum et nous d'un nom encore plus doux c'est ce que nous appelons l'Aphodision. Remarquez que les portes n'ont pas la moindre fente, et qu'elles sont encore défendues par des rideaux intérieurs contre les regards des curieux. Ce tableau qui a couvre la muraille en face de l'entrée représente Actéon puni de sa téméraire curiosité. Il vous apprend quel serait le sort de l'indiscret qui tenterait, à l'insu du maître, de pénétrer les mystères de ce lieu. Il serait bientôt déchiré, comme l'imprudent chasseur, non pas cependant par des dogues furieux, mais par ces bourreaux à gages chargés de châtier les esclaves; et les bâtons, les lanières, les nerfs de boeuf en feraient un mémorable exemple; heureux même s'il pouvait en être quitte pour son nez ou ses oreille. Car nos voluptueux sont de dangereux ennemis pour quiconque trahit le secret de leurs plaisirs; ni le fer ni le feu n'ont rien
qui les étonne, et il n'est pas de poison qui parût trop cher à leur vengeance. J'ai fait peindre en noir le fond de la galerie qui entoure la cour, parce que cette couleur fait ressortir davantage la blancheur des femmes et l'éclat de leurs vêtements; plus d'une belle m'en a certainment su gré. D'ailleurs, la quantité d'ornements dorés semés sur ce fond noir lui ôtent tout ce que cette couleur a de lugubre. Voici une copie de la Vénus, chef-d'oeuvre de Praxitèle, que tout le monde va admirer à Cnide. Cet autel qui est au pied de la statue est consacré à la déesse. Ce lieu est son temple, et elle s'y plaît autant, selon Scaurus qu'à Cythère ou dans les bois de Lacédémone. Il serait du moins difficile qu'elle pût trouver nulle part une chapelle domestique plus digne d'elle. Considérez ces colonnes remarquables, non par leur grandeur, mais par la beauté de la matière elles sont de marbre de Phrygie et de Caryste. Quel éclat jette ce plafond doré, que réfléchit le marbre éblouissant du pavé et ces voiles suspendus que la pourpre de Sidon colora), et sur lesquels une main habile a tracé des dessins avec ces perles précieuses que l'on trouve aux bords de la mer Érythrée! Cependant, que toutes ces richesses ne vous éblouissent pas au point de vous empêcher de bien saisir la disposition de cet appartement tâchez de vous en souvenir, la cour au milieu; à l'une des extrémités, la petite chapelle et, derrière, la cuisine, et ses dépendances; de l'autre côté, le triclinium et deux petits cabinets qui ont vue sur un petit parterre telle est toute la distribution de ce vénéréum. Entrons dans un de ces cabinets dont je viens de vous parler. » Ce réduit est vraiment délicieux, m'écriai-je on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, ou de ces lits de pourpre, ou de ces riches tapis ou de ces lambris ornés de peintures et de sculptures cette décoration, il faut l'avouer, n'a rien de plébéien tout respire ici l'opulence mais pourquoi ces vases à boire et cette table (1) ronde ?

(1) Sur les vases étrusques qui représentent des scènes voluptueuses on voit ordinairement une table auprès du lit où reposent les personnages.

« C'est que, selon un proverbe reçu me répondit Chrysippe en riant Vénus est de glace sans Bacchus et Cérès et lorsque Scaurus vient passer quelques moments en ce lieu, ce monopodium est chargé de vins exquis, de fruits et de fleurs; et même vous voyez d'ici, sous le portique, des vases remplis de terre où l'on cultive des plants d'eruca, herbe stimulante, chère à Vénus; elle sert à réveiller les sens lorsque les délices de la table ou les feux du falerne écumant ne sont plus qu'une vaine ressource pour l'amour. » Mes yeux, peu à peu accoutumés à la légère obscurité qui règne ici, commencent, dis-je à Chrysippe, à mieux reconnaître ce que ce cabinet renferme d'agréable dans le premier moment, le demi-jour que laissent pénétrer ces fenêtres ne me permettait pas de distinguer parfaitement les détails des objets. « Cette lumière incertaine répondit-il, est un raffinement voluptueux pour l'obtenir, j'ai fermé l'ouverture de la fenêtre, non avec des vitres, mais avec une espèce d'albâtre transparent qui vient de Cappadoce, et qu'on appelle pierre spéculaire. En ouvrant les rideaux nous aurons plus de jour encore. Maintenant approchez, vous verrez mieux ces tableaux érotiques dont les murs sont ornés; ils sont de Parrhasius. Mais quoi! vous fuyez! » Sortons, lui dis-je, ce que je viens de voir peut-il exister dans une ville où l'on a élevé des autels à la pudeur Ah! qu'il soit l'objet de la colère des dieux celui qui le premier peignit de tels tableaux dans les palais, et offrit à de chastes regards des scènes lascives et des nudités obscènes celui-là fut le premier corrupteur de la jeunesse, dont il dégrada les moeurs en souillant les regards. Qu'il gémisse, cet artiste coupable, d'avoir trouvé l'art d'afficher ainsi le crime sur les murailles! Notre jeune Grec, un peu embarrassé, voulut excuser l'espèce de complaisance avec laquelle il avait appelé mon attention sur ces tableaux impurs." Votre vertueuse colère, dit-il, fait l'éloge des moeurs de votre patrie mais si, comme nous, vous eussiez été dès vos jeunés ans familiarisé par la poésie et toutes les productions des arts avec les mystères d'une mythologie licencieuse; si vous viviez, comme moi, depuis plusieurs années dans cette ville si corrompue, vous porteriez un oeil froid et indifférent sur ces représentations plus ridicules que dangereuses; et, comme Mithridate, vous joueriez impunément avec le poison". Un moment de silence accompagné d'un léger embarras mutuel suivit cet entretien animé mais bientôt notre aimable guide nous remit à notre aise, en renouant de nouveau la conversation avec ce ton de bienveillance qui lui est particulier.

CHAPITRE VIII.

APPARTEMENT DE LOLLIA.

« Vous venez d'observer, mon cher Mérovir, me dit Chrysippe, des raffinements de délicatesse bien nouveaux pour vous. Je vais vous en montrer d'un autre genre. Passons par cette porte de communication dans l'appartement de Lollia femme de et Scaurus. Cette partie de l'habitation s'appelle le gjnaeconitis, car les Romains, séduits par la douceur de nos moeurs et de notre langue, s'empressent à suivre nos usages et à emprunter nos dénominations; ils voudraient nous rendre Romains, et sans s'en douter ils deviennent Grecs. Ce gynécée est une preuve de l'influence que nous exerçons à cet égard puisque c'est chez nous seuls que les femmes habitent, dans la partie la plus reculée du logis, un appatlement interdit aux hommes; les Romaines, au contraire, occupent ordinairement le premier étage sur le devant de la maison, et y reçoivent qui leur plaît. Pour première surprise, considérez ces deux personnages bouffis qui nous ouvrent la porte, et dont les vêtements efféminés, la peau lisse, le teint blanc, la voix claire, contrastent si singulièrement avec leur haute stature; ce sont deux eunuques. Ces ridicules victimes de la dépravation des moeurs et du luxe asiatique s'introduisirent à Rome avec le culte de la mère des dieux, dont les prêtres, selon le rite phrygien doivent d'abord cesser d'être hommes pour être dignes de servir ses autels. Maintenant, à l'exemple des peuples de l'Asie, on commce à leur confier la garde de l'appartement des femmes. 0 vous si chères à toute âme noble et tendre, si nécessaires à notre bonheur, faut-il donc, pour vous conserver chastes et pures, vous faire garder par des monstres, comme la toison de Colchos et les fruits des Hespérides? Non, non, dis-je à Chrysippe, cessez d'injurieuses précautions; éloignez ces eunuques, ces dogues aboyants, ces verroux qui cèdent à l'or les femmes ont de plus surs gardiens dans les moeurs publiques, dans ces vertus dont le germe se développe par l'éducation et les exemples domestiques. Voulez vous voir de vraies épouses, venez dans nos sauvages contrées, c'est là que la femme est véritablement la compagne de son époux; elle partage constamment, le jour ses travaux, la nuit cette peau d'ours ou d'urus (1) qui lui sert de couche elle l'encourage dans les combats, l'arrête dans sa fuite, et dans la défaite lui apprend par son exemple à préférer la mort au déshonneur.

(1) Espèce d'énormes taureaux sauvages particulière à la Germanie. (Ces., de Bell. Gall., lib. VI.)

De telles femmes élèvent l'âme des hommes qui les possèdent aussi sont-elles fort honorées parmi nous. Mais ces Romains, qui nous appellent barbares et qui ne respectent rien de ce que la nature a mis de pudique et d'affectueux dans les coeurs méritent-ils des épouses semblables à celles des enfants de la guerre? Dites-moi ce Scaurus dont nous visitons le palais peut-il prétendre à posséder une femme vertueuse sous le même toit où il a ménagé un appartement destiné à des plaisirs illégitimes et secrets ? Car je pense que Lollia n'entre point dans le venereum de son mari si elle y entre, justes dieux qu'attendre d'une personne de son sexe qui oserait porter les yeux sans trouble sur ces tableaux que moi, homme, soldat et demi-sauvage, je n'ai pu entrevoir sans rougir! « Ainsi, selon vous, répondit notre ami, il faut traiter les femmes comme nous traitons les villes alliées, qui se gardent elles-mêmes et nous restent fidèles uniquement par respect pour la foi du serment ? Cet avis est aussi le mien, d'autant plus que ces êtres dégradés dont on les entoure sont souvent pour elles des instruments de corruption et de désordre. Il court même dans Rome d'étranges anecdotes à ce sujet. Quant aux peintures licencieuses dont le venereum est rempli, on en fait ici un tel usage qu'on y est presque blasé sur cette sorte de plaisir criminel, et dès lors le danger est devenu moindre qu'il ne le paraît. Je n'en pense pas moins comme vous. C'est un devoir de les éloigner des endroits fréquentés par les femmes honnêles, car la vertu est comme la vue, quis'affaiblit lorsqu'on la fixe sur les objets qui la a blessent. Ce que nous venons de dire de la chasteté des femmes me fait souvenir d'une satire sanglante dont le maître de ces lieux fut dernièrement l'objet. Il est amoureux de la femme d'un chevalier, homme ambitieux et corrompu qui, croyant qu'on ne saurait acheter par trop de complaisance la protection d'un grand personnage, fermait les yeux sur les assiduités de Scaurus. Un soir que ce dernier soupait chez Statilla ( c'était le nom de sa maîtresse), il se plut à étaler sen savoir en fait de magie et de superstition, et se mit à parler de charmes plus extraordinaires et plus efficaces, selon lui, les uns que les autres. Ce philosophe cynique dont je vous ai entretenu plusieurs fois sortit au milieu de la conversation, et revint un moment après portant une grenouille empalée avec un roseau. Grand magicien, dit-il à Scaurus, voici un talisman que je te donne, et sois certain que c'est le plus beau don que les puissances humaines et célestes puissent t'offrir s itu veux en connaître l'usage, lis le chapitre des grenouilles dans le troisième volume des oeuvres de Démocrite. En parlant ainsi il disparut. Scaurus, aiguillonné par sa passion et la curiosité envoya en toute hâte un de ses esclaves chercher dans sa bibliothèque l'ouvrage en question. Le livre est apporté, on le déroule, et Scaurus lit haute voix Si l'on empale une grenouille avec un roseau qui ait touclré le sang d'une personne,
cette dernière se dégoûtera sur-le-champ de l'adultère
(1).

(1) Plin.., lib. XXXII, cap. 5.

Les convives se regardaient les uns les autres, et se mordaient les lèvres pour ne pas rire Statilla, toute troublée, baissait les yeux; Scaurus lui seul conserva une présence d'esprit charmante. Par Hercule! dit-il, si ce que Démocrite avance est vrai, les grenouilles seront désormais plus utiles à la société que les lois. Ce mot heureux mit tout le monde l'aise, et de longs éclats de rire terminèrent cette plaisanterie. Mais le sarcasme du philosophe n'en devint pas moins la nouvelle de Rome, et pendant plus d'un mois les mauvais plaisants s'amusèrent à venir toutes les nuits attacher des grenouilles à la porte de Statilla et à celle de Scaurus on poussa même la méchanceté jusqu'à en suspendre à l'entrée de l'appartement de Lollia. » En parlant de la sorte, nous traversâmes quelques pièces décorées avec tout le goût possible, et une belle salle dont le plafond était soutenu par des colonnes auxquelles étaient attachées de riches tentures brodées de diverses couleurs. Nous ne pûmes pénétrer jusqu'au thalamus (1) de Lollia où elle était avec ses femmes; les eunuques s'y
refusèrent, prétextant qu'il fallait pour cela un ordre de leur maîtresse.

(1) C'était chez les Grecs la chambre conjugale (vitruve, lib. VI, cap. 10). Cette dénomination était aussi passée chez les Romains; on la trouve fréquemment employée par leurs poètes.

Chrysippe voulut aller le lui demander; nous l'en empêchâmes en lui faisant entendre qu'il n'était pas dans nos moeurs de faire d'une femme jeune, belle et distinguée par son rang un objet de curiosité, et que nous aurions certainement pendant notre séjour à Rome d'autres occasions de lui offrir nos hommages et de faire sa connaissance. Il approuva notre délicatesse et afin de nous dédommager, il nous conduisit dans un cabinet voisin où Lala de Cyzique, femme célèbre pour la peinture des portraits, travaillait à celui de Lollia. Lala me parut belle encore, quoiqu'elle ne fut plus dans toute la première fraîcheur de l'âge; elle était vêtue d'une légère tunique sans manches; un manteau de pourpre jeté sur la partie inférieure de son corps en dessinait les formes élégantes, retombait en plis gracieux sur son fauteuil et couvrait le pavé autour d'elle; son tableau reposait sur un chevalet de bois précieux; auprès était une petite table de marbre, dans laquelle il y avait autant de trous que de teintes diverses; plus loin une vieille femme broyait des couleurs, tandis qu'une autre faisait fondre sur le feu de la cire mêlée avec de l'huile pour servir de lien aux couleurs. Je restai longtemps à voir travailler cette artiste célèbre j'admirais la grâce inimitable de ses mouvements, la promptitude inconcevable de son pinceau, et surtout la beauté de son ouvrage. L'émotion que j'éprouvais parut la flatter; elle m'adressa la parole avec une politesse exquise, et nous invita à venir voir chez elle les derniers tableaux qu'elle a terminés. Nous l'avons promis, et nous n'y manquerons pas. Lala m'a fait connaître pour la première fois tout ce que les talents et la gloire ajoutent de séduisant aux charmes de son sexe. De là nous passâmes dans plusieurs pièces remarquables par le bon goût de leur décoration et de leur ameublement; mais ce qui nous frappa d'une surprise muette, ce fut le cabinet de toilette de Lollia! Rome offrit à Brennus moins de trésors pour sa rançon que Scaurus n'en a réuni dans l'appartement de sa femme; jamais mortelle n'a, je crois, rassemblé en un même lien tant de différents genres de richesses, qu'une seule perle d'un des colliers de Lollia a coûté six millions de sesterces La quantité d'objets consacres à sa parure m'a effrayé. Je ne saurais faire rénumération de cette immensité de choses destinées à la toilette des dames romaines. On nous montra des vases de toutes formes et de tous métaux, contenant soit des parfums, soit des compositions pour donner à leurs cheveux la teinte des nôtres (1), ou rendre aux teints livides et pàles les couleurs fraîches et pures de la jeunesse.

(1) Les Romaines de l'antiquité comme celles de nos jours, avaient généralement les cheveux noirs; les chevelures blondes, étant rares, furent regardés comme une beauté; dès lors on se teignit les cheveux de cette couleur (Plin., lib. XXVII,cap. 12; Mart., lib. XIV, Epigr. 24-25).On peut remarquer dans les peintures antiques le blond douteux que l'on a souvent donné aux cheveux des principaux personnages; les statues des filles de Balbns trouvées à Herculanum conservent encore distinctement quelques traces de la teinte rouge que l'on passa autrefois sur leurs cheveux. Les Germains et les Gaulois, selon Pline et Martial, se servaient de semblables compositions.

Des armoires précieuses renfermant les unes des robes de prix, pressées sous des poids nombreux qui leur conservent le lustre et l'éclat qu'elles avaient en sortant de la main de l'ouvrier, les autres des tissus d'une grande finesse pour se laver et s'essuyer des miroirs de métal, et d'autres de verre, que l'on fait venir de Sidon. Quant aux ornements, c'est un délire chez les Romaines elles mettent l'univers à contribution pour rehausser l'éclat de leurs charmes l'Egypte leur fournit des étoffes xylines (1) Tyr change pour elles la blancheur éblouissante des toisons en une poupre éclatante; l'or et la soie, mélangés avec art, composent le tissu varié de leurs vêtements des émeraudes d'un vert azuré, des perles que recèlent les mers profondes de l'Orient, couvrent leurs robes, se balancent à leurs oreilles, ou brillent dans leur coiffure mais c'est trop peu de ces richesses, dont la valeur peut être appréciée elles se sont créé des raffinements de luxe qui n'auraient aucun prix sans leur folie.

(1) Le xylon était une espèce de lin ou de coton (Plix., lib. XIX, cap. 1).

Ces fleurs que le printemps fait éclore sous l'haleine des zéphyrs sont pour elles sans parfums et sans charmes si elles ne leur sont apportées des pays étrangers encore leur préfèrent-elles des couronnes de fleurs artificielles, dont on va chercher la matière et le parfum au delà de l'Indus. Mais, le croirais-tu, Sigimer! non contentes de mépriser ces innocents atours que l'heureux climat d'Italie s'empresse à leur offrir sans frais presque en toute saison, elles se dépouillent elles-mêmes du plus noble ornement dont la nature se soit plu à les embellir elles se rasent la tête pour la parer de chevelures blondes achetées à prix d'or aux jeunes vierges de la Gaule et de la Germanie. Voilà jusqu'où les femmes de Rome ont porté le luxe et la superfluité. A côté de ce cabinet de toilette nous vîmes les pièces où les esclaves de Lollia préparent et conservent ses nombreux vêtements. On nous fit remarquer sur toutes les portes des racines de natrix, que ces femmes crédules y placent pour éloigner les mauvais génies de l'endroit qu'elles habitent. Lollia a aussi près de sa chambre un penetrale ou oratoire plein de divinités étrangères, dans lequel elle se retire pour sacrifier en secret, lorsqu'elle est frappée de quelque songe funeste ou atteinte de cette mélancolie involontaire qui porte les coeurs sensibles vers les sentiments religieux. Son appartement renferme encore, indépendamment des pièces que je viens de citer, quelques salons d'une élégance infinie, destinés à la conversation, et une petite salle à manger. Enfin nous sortîmes du gymnaeconitis par l'extrémité opposée à l'appartement de Scaurus et nous nous trouvâmes une seconde fois sous le péristyle. « Vous venez de voir, me dit Chrysippe, un luxe qui signale toute l'étendue de la corruption des moeurs romaines. Jadis les matrones ne connaissaient point ces appartements immenses où elles rassemblent aujourd'hui tant de superfluités ruineuses. Vêtues avec simplicité, elles passaient les journées assises dans leur atrium, filant au milieu de leurs domestiques, ou tissant les vêtements de leur famille. Alors les femmes apportaient en dot à leur époux une beauté mâle une santé robuste, des moeurs chastes, et cette habitude de l'ordre et de l'économie qui répand l'aisance même au sein de la pauvreté. Aujourd'hui elles n'ont plus qu'une beauté fragile, que les veilles et les excès flétrissent en une saison à peine ont-elles la force d'être mères; leur ame s'abreuve avec avidité de tous les poisons du siècle; enfin leurs dissipations effrayantes mettent le désordre dans toutes les fortunes aussi la plupart des gens aisés fuient-ils le mariage, et l'on sera bientôt obligé de remédier, par des lois contre le célibat, à ce dégoût du plus saint et du plus doux des devoirs (1).

(1) C'est ce qui donna lieu par la suite à la loi Julia.

En parlant ainsi, nous nous trouvâmes à l'entrée d'une vaste galerie, où nous entrâmes.

CHAPITRE IX.

LA BASILIQUE ET LA PIXACOTHECA (1).

Voici, me dit Chrysippe, la Basilique (2) où le père de Scaurus, lorsqu'il était prince du sénat, réunissait quelquefois l'élite dessénateurs, pour conférer secrètement des affaires et préparer les décisions intéressantes; aujourd'hui elle ne sert guère que pour des lectures lorsque quelque orateur ou quelque poëte y vient réciter ses ouvrages devant un auditoire nombreux et choisi.

(1) Galerie de tableaux.

(2) Il y avait de semblables basiliques chez les grands de Rome (Vitruv., lib. VI, cap. 10)

Vous voyez que cette Basilique privée est semblable en tout, pour la forme et la décoration, aux basiliques publiques, si ce n'est qu'elle est construite sur des dimsions plus petites aussi, sans vous y arrêter plus longtemps, passons dans la Pinacotheca; vous y retrouverez encore une distribution empruntée aux usages de ma patrie. C'est de nous que les Romains ont appris à réunir dans une galerie, comme on l'a fait ici des tableaux de différents maîtres; car, bien que l'on voie en Italie, et particulièrement à Ardée, des peintures plus anciennes que la fondation de Rome; quoique l'illustre famille Fabia se fasse gloire de devoir à son origine à un peintre, et que le poëte Pacuvius n'ait point dédaigné de peindre le temple d'Hercule, au Forum Boarium, cet art a été longtemps à Rome dans une espèce de défaveur. Marcellus y montra le premier, dans son triomphe, des ouvrages d'artistes grecs); mais c'est principalement Lucius Mummius qui a donné aux Romains le goût des tableaux de grands maîtres en faisant transportera Rome les chefs-d'oeuvre des peintres de la Grèce. Cependant ce ne fut point aux lumières de Mummius que cette ville fut redevable de ce genre de magnificence il était si ignorant dans les arts, qu'ayant fait un accord avec des négociants pour le transport des statues et des tableaux qu'il avait pris à Corinthe, il mit dans le marché que si par malheur ils venaient à gâter ou à perdre quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre d'Apelle de Protogène de Zeuxis et de Phidias, ils seraient tenus d'en faire faire de semblables à leurs frais L'avarice seule lui ouvrit les yeux sur la valeur réelle des objets d'art que possédait la Grèce; et voici à quelle occasion. Comme il faisait vendre à l'enchère les tableaux et les statues trouvés à Corinthe le roi Attalus offrit un prix excessif d'un tableau du peintre Arisortide; Mummius commença dès lors à soupçonner que ces objets pouvaient être dignes de la magnificence romaine aussitôt il rompit tous les marchés et fit transporter ici les dépouilles de notre infortunée patrie. Depuis, ce goût est allé toujours croissant on vient même tout récemment d'exposer dans le Forum un grand nombre de tableaux d'anciens maîtres grecs; enfin, ce sera bientôt une fureur, car les Romains ne savent garder de mesure en rien. Tous leurs goûts deviennent des passions, et leurs passions tiennent du délire. »
La Pixacotheca, dans laquelle nous entrâmes, est située de manière à recevoir le jour du nord, parce que cette exposition lui procure une lumière toujours égale, et ne permet pas aux rayons du soleil d'y pénétrer. Elle est remplie des plus beaux chefs-d'oeuvre de la peinture, que Scaurus y a rassemblés grands frais. Dès l'abord je m'arrêtai muet devant un tableau de Pausias; il représentait un taureau vu en raccourci. Le talent du peintre était parvenu à faire une illusion complète. C'est le premier exemple d'une semblable manière de représenter les objets, me dit Chrysippe, et c'est encore ce qu'on a fait de mieux en ce genre. Vous verrez ici beaucoup de morceaux de la main du même artiste; Scaurus les a achetés de la ville de Sicyone, qui, ne pouvant payer ses dettes, a trouvé, fort heureusement pour elle, une ressource inattendue en vendant les tableaux de Pausias. Voyez plus loin cet ouvrage de Zeuxis il n'a nullement ressenti les outrages du temps. Ici ce sont des tableaux de mon ami Métrodore également célèbre dans la peinture et dans la philosophie; car c'est une grande erreur de croire que l'étude des arts soit incompatible avec celle des lettres et de la sagesse. Socrate soutenait au contraire que les artistes étaient les philosophes par excellence. Voici un Ajax de Timomaque le Byzantin. A l'extrémité de la galerie, dans la partie comprise entre le cintre de la voûte et la corniche qui la supporte, considérez cette fresque; elle n'est point remarquable par la beauté de son exécution, mais le sujet en est admirable c'est une allégorie de la vie humaine. Elle nous montre l'homme livré en naissant à l'influence des bonnes et mauvaises inclinations dès qu'il commence ce voyage orageux qu'on appelle la vie, diverses routes se présentent à lui les unes fleuries et riantes où les plaisirs et la volupté s'offrent pour guides conduisent aux erreurs, aux regrets, et enfin par une pente irrésistible, à l'excès du vice, du repentir et du malheur les autres, âpres dès l'abord, mais plus faciles ensuite, mènent ceux qui les suivent dans le chemin de la science, des vertus, et les font arriver au séjour de la vérité et du bonheur. Cette peinture a été copiée en Grèce d'après un vieux tableau, exposé dans je ne sais quel temple de Saturne, et elle a fourni au philosophe Cébès le sujet d'un petit ouvrage intitulé Pinax ou le tableau. » Ceci me plaît mieux, lui dis-je, que les peintures du Venereum; et même, en vrai barbare, je donne à cette fresque la préférence sur tous les autres tableaux de cette galerie. « Quoi s'écria Chrysippe vous la préférez à ces monochromes d'Apelle (1)?

(1) On appelait monochromes les peintures à une seule couleur (Plin., lib. XXXV, cap. 3). On se servait pour les tableaux monochromes d'une couleur rouge qui venait des Indes, et qu'on appelait cinabaris Inclica (Ibid., lib. XXXIII, cap. 7).

Sans doute, lui répondis-je; et si les peintres célèbres que vous venez de me nommer n'ont produit que des imitations serviles de la nature, comme ces combats d'animaux que je vois là avec le nom de Nicias, comme cette vieille qui boit dans un vase de verre ou bien d'insignifiantes allégories telles que cette forêt de Némée, je les tiens pour des hommes qui, par la faiblesse de leur génie, ont trahi la dignité de leur art. La peinture, ainsi que la poésie, doit parler à l'âme sa destination est de transmettre à la postérité le souvenir des grandes actions les traits des personnages célèbres et puisque les dieux ont accordé au peintre ainsi qu'au poète, le don d'émouvoir les passions, il doit s'en servir pour diriger les hommes vers le bien en offrant à leurs yeux de puissants exemples de vertu ou de hautes leçons de philosophie, comme dans cet admirable tableau de la vie humaine. Tel fut aussi, répondit notre ami, le premier usage que l'on fit de cet art; les plus anciennes peintures représentèrent l'image des dieux, des héros et des sages mais les hommes se sont en toutes choses empressés d'abandonner ce qui les instruit, pour courir après ce qui les amuse. Par exemple, croiriez-vous qu'Antistius Labéon se soit fait une réputation par ces petits tableaux dont les figures sont si excessivement petites qu'elles échappent à l'oeil? Mais ce genre est méprisé par les bons esprits, qui ne voient dans cette espèce de difficulté vaincue qu'un aveu d'impuissance, et une patience incompatible avec le génie. Cependant les tableaux de genre et les caricatures de Peireicus sont payés ordinairement plus chers que les productions des grands maîtres. Au surplus, vous reconnaîtrez facilement quel prix on attache à tous ces chefs-
d'oeuvre, par les soins que l'on prend pour les conserver. Indépendamment de l'exposition de la galerie, qui les met à l'abri du soleil et de 1"humidité ces tableaux sont recouverts chacun d'un vernis diaphane, destiné à les préserver de la poussière, et placés, comme vous le voyez dans des cadres qui se ferment avec des volets ou des châssis vitrés. La plupart de ces peintures ont été faites à l'encaustique (1), les autres sont à fresque. Ce dernier procédé est principalement employé pour peindre sur les murailles (2) aussi plusieurs des tableaux à fresque que vous voyez ici, ont-ils été enlevés avec une audace et une adresse admirable des murs sur lesquels ils furent primitivement exécutés.

(1) Il y avait trois sortes de peinture à l'encaustique la première, au cestre sur l'ivoire; la deuxième, à la cire diversement colorée, qui se maniait comme on le fait encore pour les portraits en cire; la troisième, à la cire fondue au feu et employée avec le pinceau. Cette dernière manière était la plus solide; on s'en servait pour les vaisseaux.

(2) Toutes les peintures antiques trouvées jusqu'à ce jour sont à fresque.

Je pourrais exciter votre étonnement, mon cher Mérovir, si je voulais, après vous avoir montré tous ces tableaux vous dire le prix qu'ils ont coûté. Je me bornerai à un seul exemple. Le premier propriétaire de cette bataille, ouvrage du peintre Bularchus, l'acheta son pesant d'or. » Nous sortîmes enfin de la Pinacotheca, fatigués du nombre excessif de tableaux que nous avions examinés. Nous nous assîmes un moment sur le pluteum du péristyle. C'est un mur d'appui entre les colonnes, creusé en forme de canal rempli de terre, et dans lequel on plante des fleurs qui font un effet fort agréable. Après avoir pendant quelques instants admiré les statues adossées aux colonnes et reposé notre vue sur la verdure et les fleurs dont le xyste est orné nous prîmes un passage qui nous conduisit à l'une des portes de la bibiliothèque, car elle en a plusieurs, afin de communiquer également avec les bains, les salles de réunion et le lieu consacré aux exercices gymnastiques.

CHAPITRE X.

LA BIBLIOTHÈQUE.

Pisistrate, selon ce que nous apprit Chrysippe, fut le premier qui établit une bibliothèque publique; les Athéniens continuèrent à enrichir ce dépôt précieux, de tous les ouvrages qu'ils purent se procurer; ils créèrent ainsi une bibiliothèque immense. Cet exemple a été imité depuis par tous les peuples chez lesquels le goût des lettres a pénétré et aujourd'hui il est peu de patriciens romains qui n'aient une bibliothèque particulière; on en voit même dans les bains privés et publics dont elles sont un des principaux ornements. Celle de Scaurus, ou l'on a rassemblé un grand nombre de volumes, est une des plus considérables de Rome (1) elle devrait être exposée à l'orient, parce que son usage requiert le jour du matin et que cette exposition, en préservant les livres de l'humidité, a encore l'avantage de mettre la hibliothèque à l'abri de ces vents chauds qui font éclore les vers. Mais quoique cette considération ne soit point du tout indifférente, car ces insectes causent quelquefois de grands dégâts dans les bibliothèques en rongeant les rouleaux de parchemin (2) ou le papyrus dont les volumes sont composés; les localités ne m'ont pas permis de lui donner l'exposition que j'aurais désiré, et j'ai été forcé de la placer à l'occident, mais de manière cependant à être abritée contre le soleil et les vents du midi.

(1) Les bibliothèques étaient ordinairement assez petites celle trouvée à Herculanum, qui contenait plus de mille volumes, était si étroite qu'en étendant les bras on touchait les deux murs opposés.

(2) On se servait aussi de parchemin pour peindre et dessiner. (PLIN., lib. XXXV, c. II)

La bibliothèque est divisée en trois salles, une réservée aux ouvrages écrits en langue grecque les deux autres aux livres latins. Le pourtour de ces salles est garni d'armoires de cèdre ou d'ivoire dans lesquelles on serre les documenta, ou cassettes, qui contiennent les livres, étiquetés avec soin. Au-dessus l'on a placé les images des grands hommes qui se sont illustrés par la culture des arts et des lettres . Chrysippe fit ouvrir devant nous une de ces armoires et en tira divers manuscrits. Le premier sur lequel il mit la main fut un traité des effets de la musique, écrit en grecs puis un traité d'Epicure sur la nature. On nous montra encore plusieurs livres qui traitaient de matières philosophiques enfin Chrysippe prit dans une autre armoire un grand nombre de manuscrits. Ces dix-huit volumes dit-il sont les ouvrages que Magon a composés sur l'agriculture; on les regarde comme le trésor le plus précieux que Rome ait ravi à Carthage. « Ils étaient écrits originairement en langue punique mais Decimus Silanus les a traduits en latin par ordre du sénat. » Vous me faites plaisir, lui dis-je de me montrer ces livres pour lesquels les Romains ont une si grande vénération je suis flatté de voir un barbare compté parmi les hommes qui ont concouru à éclairer l'esprit humain.
Comme nous n'avions point le temps de parcourir les ouvrages qui nous étaient présentés, je ne m'occupai que de la forme et du matériel de ces livres. Il y en a de plusieurs sortes désignés chacun par un nom différent, selon qu'ils sont roulés, ou reliés comme des tablettes. Les premiers sont formés de longues bandes de papyrus; les autres sont en parchemin et revêtus d'une couverture semblable, de couleur pourpre, avec des rosaces et des ornements colorés l'écriture, en lettres cubitales, est dans tous tracée en noir d'une manière fort distincte. Chrysippe nous introduisit ensuite dans des cabinets voisins où des esclaves appelés librarii, ou amanuenses, copiaient des manuscrits qu'un grammairien collationnait et corrigeait. Auprès de chacun était une petite écritoire ronde, et ils écrivaient, à l'aide d'un tube de roseau taillé en pointe, sur des feuilles de papyrus ou de parchemin d'une grande blancheur, polies les unes avec une coquille de mer, les autres avec la pierre ponce et la dent d'ivoire. Les dépenses immodérées de Scaurus dit Chrysippe, sont d'un exemple trop dangereux pour n'être point blâmables; il n'en est pas ainsi de celles qu'il a faites pour sa galerie de tableaux et sa bibliothèque, car il a enrichi sa patrie de monuments des arts et de chefs-d'oeuvre littéraires cependant je ne peux m'empêcher de sourire en voyant cet homme fastueux qui, après avoir rempli avec tant d'empressement ces armoires des ouvrages de tous les auteurs célèbres, inconnus ou méprisés qu'il a pu se procurer, bâille maintenant au milieu de ces milliers de volumes, dont il regarde à peine la reliure et les titres. Mais si Scaurus ne sait point en faire usage pour lui-même, il en fait un noble usage pour les autres en permettant à chacun de venir étudier chez lui, sans refuser jamais la porte à personne, même aux Grecs et autres étrangers. Il a fait construire dans cette intention diverses salles près d'ici, dans lesquelles on lit, ou on discourt sur des matières philosophiques. Presque toutes les personnes studieuses de Rome se rendent en ce lieu comme dans une hôtellerie des Muses, et quelquefois même Scaurus se plaît à se mêler parmi les philosophes et les hommes lettrés qui fréquentent sa bibliothèque.

CHAPITRE XI.

LES OECI (1).

« Nous voici encore en Grèce, mon cher Mérovir, tout ici est emprunté à ma patrie; lorsque du haut de l'Olympe Romulus ce jette un regard sur les palais qu'habitent aujourd'hui ses quirites dégénérés, il doit être aussi étonné que vous à l'aspect de ces distributions nouvelles, dont il ne saurait comprendre ni l'usage ni les dénominations.

(1) Les Romains lui donnaient la signification de salle. (VITRUVE., lib. VI, cap. 5, 6, 10).

Cette première salle, qui est la plus petite, porte le nom de Tétrastyle, parce qu'elle est ornée de quatre colonnes; sa forme est carrée et elle a par conséquent en hauteur une fois et demie sa largeur. Remarquez la beauté de ce pavé en mosaïque, imité de celui que Sosus fit à Pergame et surtout ces colombes qui s'épluchent au bord d'un vase plein d'eau. Ces colonnes sont de marbre du cap Thénare, et les poutres qu'elles supportent sont incrustées d'ornements dorés et de tablettes d'ivoire sur le milieu de chacune des quatre parois on a peint une des saisons de l'année) aussi cette salle s'appelle-t-elle la salle des Saisons car chaque pièce de cette maison est désignée par un nom particulier. De l'autre côté il existe une salle semblable à celle-ci; elle sert de pendant pour la distribution, et communique de même avec une pièce beaucoup plus
grande, que nous verrons à son tour. Celle oü nous entrons maintenant s'appelle la salle Corinthienne; c'est une des plus riches de toute la maison. Elle est entourée de colonnes posées sur un piédestal; les lambris sont en marbre tacheté que Scaurus a fait venir des îles de Thasos et de Lesbos. La voûte, qui a repose sur les colonnes est décorée, comme vous le voyez de caissons en stuc enrichis d'ornements coloriés et dorés, et cette décoration accompagne agréablement la diversité des marbres qui reluisent de toutes parts quand le soleil projette ses rayons à travers les ouvertures ménagées dans la voûte. Le pavé en mosaïque représente une des plus fameuses chasses de Scaurus. Vous le voyez avec son ami Torquatus, attaquant un énorme sanglier aux abois, qui a déjà blessé plusieurs chiens.Dans la bordure de ce tableau Scaurus a fait représenter des combats de coqs et de cailles, dont il est grand amateur. Tout cela est exécuté, vous l'avouerez avec une rare précision et pourtant ces riches matières et ce précieux travail sont destinés à être foulés aux pieds »
Nous traversâmes d'autres salles de différentes formes et de diverses grandeurs pour nous rendre dans la salle qui fait pendant à celle-ci, elle est nomméè l'Égyptienne, parce qu'on l'a décorée à l'imitation des salles d'Egypte. Comme l'oecus corinthien, elle est entourée de colonnes, avec cette différence pourtant que celles-ci sont surmontées d'un attique qui supporte le plafond. Cet attique est percé de fenêtres et orné de pilastres, en sorte que la décoration générale est tellement noble, qu'on se croirait plutôt dans une basilique que dans une pièce d'habitation privée. Au-dessus des bas-côtés on a pratiqué des terrasses extérieures), qui servent à rendre plus agréables les appartements du second étage. La décoration répond au nom que porte cette pièce; elle est toute. dans le goût égyptien. Le plafond offre l'image du système céleste selon ce peuple Le pavé en mosaïque représente des vues des bords du Nil dans le temps de l'inondation des édifices, des animaux particuliers à ce pays, et des chasses de crocodiles et d'hippopotames, monstres que Marcus Scaurus fit voir le premier aux Romains pendant son édilité. Les parois sont recouvertes des marbres les plus rares que puissent offrir les carrières de la Libye. Les chapitaux et les bases des colonnes sont de bronze doré. Quel génie insensé, dis-je à Chrysippe, peut engager les opulents possesseurs de ces splendides et voluptueuses demeures, à nous disputer nos huttes cylindriques enduites de terre glaise, construites au delà des Apennins et des Alpes, vers une autre mer, dans la profondeur des forêts, ou sur les bords des marécages ? Pourquoi César a-t-il abandonné sa maison de la voie sacrée pour venir dormir en plein air dans nos bruyères, sous un ciel inclément, au milieu des périls dont le désespoir d'un peuple brave et nombreux le menace sans cesse? Quelle inconcevable rage de conquêtes et de domination Les guerres continuelles, les conquêtes éloignées, répondit le jeune Grec, sont devenues indispensables pour le salut de la république romaine; elle doit périr dès qu'elle cessera de croître. Ces républicains qui vivent en rois dans la capitale du monde, qui étonnent l'univers par leur faste et l'effrayent par leurs exploits; qui couvrent l'Italie de leurs clients, de leurs affranchis, de leurs esclaves; dont les richesses et le nom seul peuvent lever des armées, sont trop puissants pour vivre si près les uns des autres. Ils sont aujourd'hui, par leurs grandes actions et leur magnificence, l'honneur et l'ornement de leur patrie; ils en seraient les fléaux si Rome n'avait soin d'occuper leur inquiétude, de satisfaire leur ambition, leur cupidité aux dépens.des nations étrangères. Lorsqu'ils n'auront plus rien à conquérir, ils se disputeront la domination de la république, comme le firent Marius et Sylla.
« Mais ces armées nombreuses toujours sur « pied, sans cesse occupées à soumettre ou à garder des pays éloignés, épuisent la vigueur de l'empire. Les nations conquérantes ressemblent aux volcans, qui s'élèvent en vomissant leurs entrailles et grandissent ainsi à leurs propres dépens. Un jour arrive où, après avoir jeté hors de leur sein ce qui faisait leur solidité et leur puissance, minés, affaiblis, pressés au dehors par le poids de leur masse, ils s'écroulent et rentetrent dans les abîmes d'où ils étaient sortis. » Par Hercule m'écriai-je, voila le premier heureux augure que j'aie entendu dans Rome depuis que j'y suis. 0 dieux des Gaulois et des Germaines, soyez-nous propices, et accomplissez les prédictions de ce Grec! Chrysippe sourit de mon invocation. « En attendant, dit-il que les dieux exaucent vos voeux, cher Mérovir, entrons dans l'exèdre, c'est une salle où l'on se rassemble pour converser; j'entends d'ici beaucoup de voix et vous aurez occasion d'observer les personnages qui y sont réunis pendant que je vous montrerai ce que cette pièce peut avoir d'intéressant. »

CHAPITRE XII

L'EXÈDRE (1).

L'exèdre est une grande salle spacieuse et élevée, dont les deux extrémités se terminent en hémicycle, avec un banc circulaire pour s'asseoir et converser.

(1) Peut se traduire ainsi Salle des siéges, on mieux encore, Salle pour l'assemblée. C'est par erreur qu'on a donne le nom d'exèdre à des bancs circulaires. Cétait si bien une salle, que Vitruve les confond avec les oeci, et les assujettit aux mêmes proportions (lib .VI, cap. 5)

Des deux côtés de la salle il y a encore d'autres sièges isolés et des bancs. Le milieu, reste vide, pour se promener; le pavé est de marbre blanc et les murs sont lambrissés en marbre jusqu'à hauteur d'appui; Le reste de la paroi est couvert de peintures agréables, représentant des colonnes saillantes surmontées de leurs entablements, et accompagnées de piédestaux, de statues, et des ornements les plus riches que peut offrir l'architecture. Cette décoration, dans le genre des scènes tragiques a quelque chose de grandiose elle est exécutée avec beaucoup d'intelligence, et selon les règles de la perspective. De distance en distance on a réservé de grands panneaux, où sont représentés, avec beaucoup d'art, des faits mythologiques, des événements de la guerre de Troie, et les aventures d'Ulysse, que je ne me lassais point de considérer. « Laissez là les héros d'Homère, me dit notre guide, venez vous asseoir près de moi sur ce vanc nous pourrons observer en ce lieu, comme dans l'Iliade, plus d'un orateur aussi éloquent que Stentor, des Ulysses en toge des chevaliers romains qui semblent avoir pris Paris pour leur modèle; et qui sait si dans la foule des personnages qui affluent ici il n'existe point en secret quelque jeune audacieux qui aspire à devenir, comme Agamemnon, le roi des rois? Autrefois les exèdres des grandes maisons n'étaient guère fréquentées que par les gens de lettres et les philosophes; aujourd'hui ce sont autant de forums privés, où se rendent les hommes avides de nouveautés et de changements. Scaurus dont l'ambition fermente, et qui s'est laissé séduire par César, attire imprudemment chez lui ces personnages que vous voyez rassemblés à cette extrémité de la salle, reste impur des amis de Catilina, échappés à la sévérité de Cicéron. Hélas! ces lieux où j'ai vu si souvent l'éloquent Antiochus et son frère Ariste s'entretenir de la nature des choses divines et humaines avec Varron Ælius Stilo Atticus ces voûtes, qui plus d'une fois ont entendu les conversations animées de Cicéron et d'Hortensius, retentissent aujourd'hui des discours séditieux de ces hommes pervers, pour qui les temps de dissensions et de troubles sont des jours de triomphe, et qui fuient la paix parce qu'elle demande des vertus. Le nombre de ces désespérés est tel qu'on ne peut douter de quelque grand bouleversement; ils précipitent la république vers une révolution prochaine. Mais éloignons-nous de ce groupe de factieux insensés; approchons plutôt de cet hémicycle où le vieux Scévola, assis au milieu de ses amis), s'entretient avec eux, selon sa coutume ou de quelque point de morale, ou des hommes illustres de son temps. » .Nous avançâmes vers ce vénérable vieillard; il parlait de Lélius et de Scipion. Bientôt il se mit à traiter des devoirs du citoyen, et c'était principalement aux jeunes gens qu'il adressait la parole j'ai retenu quelques fragments de ses discours. A l'ombre des vertus, la jeunesse croît pour la gloire. La seule chance heureuse que le vice puisse lui offrir, c'est une mort prématurée............ « Ni les provinces conquises, ni l'Italie, ni le Latium, ni même l'enceinte de Rome ne constituent la république romaine elle est toute dans les institutions que nous ont transmises nos pères. Quand Brennus campait sur les cendres de Rome, Rome n'en existait pas moins au sein du Capitole, dé positaire de ses saintes lois.............Craignons d'oublier nos devoirs, en nous occupant toujours de nos droits. Le premier des devoirs du citoyen est de révérer les institutions de son pays le pre mier de ses droits, de les défendre. Les jeunes citoyens croient que l'eflervescence de leurs sentiments est sanctifiée par cet amour déréglé de la patrie dont ils sont enivrés; qu'ils apprennent que la patrie, comme une amante sévère, ne permet que les sentiments désintéressés les passions soumises, le zèle qui obéit, et qu'elle rejette tout le reste, comme un hommage indigne qu'elle dédaigne, ou comme un crime qu'elle punit. La liberté est un bouclier, n'en faisons point une épée. Ayons pour les lois une obéissance passionnée..........J'écoutais avec transport les sages paroles de ce digne vieillard, lorsque Chrysippe m'entraîna d'un autre côté. Il voulait me faire examiner en détail toutes les décorations de l'exèdre. De grâce, lui dis-je, suspendez pour un moment l'inventaire de ce palais; depuis ce matin je compte des colonnes, j'examine des marbres, des bronzes, des peintures, laissez-moi considérer un instant ces hommes qui veulent devenir nos maîtres. « Volontiers, faisons encore le tour de la salle. » Ce que j'admire le plus, ajoutai-je, est précisément ce qui ne vous touche guère c'est la politesse dont usent entre eux tant de gens de condition et de fortune diverses; la gravité de leur maintien et de tout ce que j'entends est encore une chose qui me frappe. Si vous réunissiez autant de mes turbulents compatriotes, quel tumulte, grands dieux! Vous seriez étourdi de leurs cris, du bruit des armes, et l'assemblée ne se terminerait certainement point sans quelque rixe sanglante: telles sont nos moeurs « Sans doute, répondit notre ami, vos réunions journalières ne sauraient offrir l'apparence d'une telle banité; mais aussi dans vos assemblées vous ne trouveriez ni un traître ni un lâche ni un impudique vous les étouffez sous la claie). Tenez voyez cet homme triste maigre et pâle, qui s'arrête auprès des personnes dont la conversation est la plus animée, qui ne prononce que des mono syllabes, et dont les yeux sont toujours fixés vers la terre, ou tournés d'un air distrait vers le côté opposé à celui où il écoute; ce misérable a des yeux et des oreilles pour épier tout ce qui se fait ici; car les liaisons de Scaurus avec un grand nombre de mauvais citoyens inquiètent les consuls. Cicéron fut le premier qui employa ce moyen lors de la conjuration de Catilina; depuis, cette race d'hommes s'est multipliée; elle acquiert de l'importance par la crainte qu'elle inspire, et bientôt les délateurs disposeront à Rome de la vie et de la fortune des citoyens. Ah voilà l'aimable et voluptueux Salluste, qui annonce de grands talents comme écrivain, mais qui est trop détourné de ses travaux par l'ardeur de parvenir et l'amour des plaisirs. Il n'y a pas longtemps qu'il s'était attaché à Fausta, femme de Milon ce dernier, l'ayant surpris dans un tête-à-tête, l'a fait battre de verges par ses gens comme un esclave, et lui a extorqué une bonne somme d'argent. Ce groupe que vous voyez au milieu de l'exèdre mérite notre attention c'est Méthrodore qui rassemble ainsi la foule autour de lui il est à la fois peintre et philosophe. Le distinguez-vous auprès de cette table de marbre noir, sur laquelle il trace des figures géométriques? Approchons, nous lui ferons aussi quelques questions; il y répondra selon sa coutume, par des figures et des emblèmes. Chrysippe l'aborda avec politesse ils se prirent la main et notre ami nous présenta à l'artiste philosophe. « Mon cher Méthrodore, lui dit-il, qu'est-ce que la vie?» Celui-ci fit un point imperceptible au milieu de la table noire, et l'effaça subitement d'un coup d'éponge. « Quel est le moyen d'être heureux? Méthrodore traça un cercle étroit autour de lui. Un jeune officier de César, qui arrivait des Gaules, s'approcha, et lui demanda ce que c'était que la gloire. Il dessina un laurier dont la cime était battue par la tempête, et le pied rongé par des reptiles. Un personnage à longue barbe, enveloppé d'un large manteau, et qui professe à Rome les dogmes d'Épicure, lui dit d'un air railleur Toi qui te piques d'enseigner la philosophie, apprends-nous du moins ce que c'est ? Aussitôt il écrivit d"un côté de la table, philosophie de Socrate de l'autre philosophied' Epicure puis sous la première inscription il traça un frein, et sous la seconde un petit vieillard à cheval sur la chimère, et poursuivant des atomes. Cette épigramme fit naître un rire universel. Chrysippe reprit la parole « Puisque vous êtes de la même école que Platon, pourriez-vous, cher Méthrodore, nous donner aussi la définition de l'homme? Mais souvenez-vous que nous ne voulons pas du coq de Diogène. » L'artiste sourit, et composa sur le marbre noir une figure si mobile, si compliquée, si bizarre, si inextricable, que nous ne pûmes nous empêcher d'applaudir à l'ingénieuse et modeste allégorie du philosophe, qui, loin de chercher à expliquer ce que nous sommes, avouait que l'homme est incompréhensible à lui-même. « Oh! puisque vous avez si bien défini l'homme, dit d'un ton léger un jeune chevalier vêtu d'une manière efféminée et dont les vêtements exhalaient l'odeur des parfums de Cosmus , définissez aussi la femme ». Soudain Méthrodore, avec une vivacité qui semblait un peu passionnée, représenta un piége couvert de fleurs; après quoi il salua gracieusement tout le monde, et se retira. J'étais ravi de cette nouvelle manière d'enseigner la philosophie et je ne vis qu'avec peine s'éloigner l'aimable peintre. Nous nous promenâmes encore quelques moments dans l'exèdre nous nous approchions de chaque groupe, mais il n'était question que de politique c'était principalement le consulat brigué par César qui occupait et divisait les esprits. La plupart des personnes qui se promènent ici sont des familiers de Scaurus, nous dit notre ami ils attendent son retour. Quant à nous, il nous reste tant de choses à voir, que nous ferons bien de ne point perdre de temps; sortons, et continuons notre promenade dans ce palais. »

CHAPITRE XIII.

LE SACRARIUM.

« Pour reposer un peu votre attention, fatiguée du spectacle que vous venez d'observer dans l'exèdre, nous allons visiter l'endroit le plus retiré le plus secret, le plus silencieux de la maison. Je vous ai déjà dit qu'indépendamment du laraire, Scaurus a, comme tous les gens aisés de Rome, une chapelle domestique, qu'on appelle sacrarium je vais vous y introduire. Il frappa à une petite porte incrustée d'ivoire un jeune garçon vêtu d'une tunique courte et préposé au service de ce lieu où il se tient habituellemen, nous ouvrit; ayant reconnu Chrysippe, qu'il avait ordre de recevoir, il nous fit entrer dans une petite cour décorée de quelques colonnes les parois des murailles sont couvertes de peintures représentant des divinités, en sorte que dès le premier abord on est averti de la sainteté de ce lieu; intérieurement, de chaque côté de la porte, il y a deux bassins d'eau lustrale de la forme la plus élégante. Au centre de la cour on a dressé un autel pour les sacrifices. Trois oies sacrées que Scaurus fait nourrir avec soin dans ce petit sanctuaire, se mirent à pousser des cris aigus en nous voyant, et voulurent nous empêcher d'avancer; elles nous attaquèrent avec hardiesse l'une déchirait la tunique de Chrysippe, l'autre dénouait les cordons de mes souliers, tandis que la troisième mordait de son bec dentelé les jambes de notre ami Cérialis le Gaulois qui, en se défendant de son mieux, lui disait en sa langue « Ah maudit oiseau, tu reconnais donc toujours les fils de Brennus Si les dieux t'avaient a fait muet, Cérialis ne serait jamais venu en otage à Rome! » Enfin, le jeune custode nous débarrassa de ces importuns volatiles. Sont-ce encore des dieux comme les serpents de ce matin? dis-je à notre aimable conducteur. « Non ces animaux-ci ne sont point des divinités, mais seulement les inteprètes de la volonté des immortels on s'en sert pour les présages la république a aussi des oies sacrées, dont l'entretien est confié à la vigilance des censeurs. Mais, malgré ces honneurs publics, on n'a pas grand respect pour elles; et l'on mange volontiersà Rome ces augures emplumés, dont le foie surtout est un mets délicieux. Nous traversâmes la cour, et nous entrâmes dans une espèce de petit temple qui en occupe le fond; sur le frontispice on lisait A la bonne déesse. Des marbres précieux, des ornements, des moulures dorées et travaillées avec une délicatesse infinie, décorent cet édicule. On y voit aussi des lampes suspendues, dont chacune porte plusieurs mèches, et des statues d'un travail si parfait qu'elles charment non-seulement les connaisseurs, mais encore ceux qui, comme nous, ne sont point capables d'apprécier les beautés de l'art. La statue de la Bonne Déesse occupe la niche du milieu de chaque côté sont deux canéphores en bronze, par Polyclète), puis un Cupidon en marbre de Praxitèle; de l'autre part un Hercule en bronze, ouvrage de Myron; et sur un piédestal isolé, au milieu de la chapelle, est une statue en bois doré, représentant la Bonne Fortune. « C'est de toutes les divinités, dit Chrysippe celle que Scaurus encense le plus volontiers. Cependant voici de chaque côté de la porte deux déités métaphysiques qu'il révère beaucoup, dit-on, et qu'il vient de placer publiquement au Capitole c'est la Foi et l'Intelligence. Pour moi, ajouta-t-il, je n'ai dans mon sacrarium que trois statues, celle de Minerve, déesse des arts et de la sagesse, celle de la Fortune, qui préside aux bons conseils; et la troisème, que j'y ai consacrée en mémoire de mes malheurs, représente la Pauvreté, mère des talents et de l'industrie. Scaurus sacrifie souvent en ce lieu-ci mais toutes les fois qu'il s'agit de fêter spécialement la Bonne Déesse, c'est l'affaire de Lollia, car les hommes ne peuvent assister à ces mystères ils en sont éloignés aussi cette religieuse matrone et ses femmes prennent-elles seules le soin d'orner l'autel et la statue de la déesse de ces guirlandes et de a ces couronnes de fleurs qui font un si agréable effet. Ces armoires renferment les objets et les papiers les plus précieux de Scaurus, tels que les titres de la famille AEmiIia(1); car ces archives que vous avez vues dans les armoires du tablinum ne contiennent quedes pièces insignifiantes; si elles avaient quelque intérêt, on ne les exposerait pas dans un endroit aussi public, aussi peu sûr; d'ailleurs, ce mot d'archives, pris dans ce son ancienne acception, exprime plutôt la collection des images des ancêtres et des inscriptions honorifiques que les papiers de famille. » Après avoir jeté un peu d'encens sur le feu sacré, nous saluâmes les dieux et nous sortîmes en silence.

(1) AEmilius était le nom de famille de Scaurus.

CHAPITRE XIV.

LA CUISINE ET SES DÉPENDANCES.

« Si vous étiez, mon cher Mérovir, continua le jeune artiste grec, un homme comme ce Catius), que vous voyez causer là-has familièrement avec le chef des cuisiniers, et que vous fissiez ainsi que lui un cours
de philosophie gastronomique, je vous conduirais dans la pièce la plus intéressante de la maison, selon quelques amis de Scaurus; c'est la cuisine, où l'on prépare les splendides repas qu'il donne chaque jour L'heure de commencer les apprêts du diner est arrivée; ce lieu n'est plus abordable. Au surplus, sa disposition est la même que celle de ma petite cuisine, où vous accourûtes hier pour éteindre le feu que mon cuisinier maladroit avait mis à la cheminée en voulant rôtir des grives vous vîtes comme la flamme, en se développant, menaçait déjà le toit aussi a-t-on soin d'éviter ordinairement les plafonds de bois dans ces pièces, de peur d'incendie. Celle de Scaurus est voûtée; ses dimensions sont d'une grandeur démesurée, elle a 148 pieds de longueur et cela ne vous étonnera pas en songeant quels festins il donne et combien il a d'hôtes, d'affranchis, d'esclaves à nourrir. Pour moi, dont le léger souper est apprêté et servi par trois esclaves sur une pierre blanche, en vaisselle de Campanie je n'ai pas besoin d'une aussi grande cuisine. Cependant si nos repas, mes chers hôtes, ne sont point splendides, du moins, grâce à vos aimables entretiens, ce sont de bons repas, selon la distinction que Lélius faisait entre les uns et les autres, car il n'appelait bons que les repas agréables et instructifs. Ici la cheminée est, comme chez moi, élevée à hauteur d'appui, mais vaste, et construite de manière à donner un dégagement facile à la fumée; car en hiver une maison où il fume quelque belle qu'elle soit d'ailleurs est inhabitable surtout Il si l'on brûle du bois vert ou de la ramée, et l'on ne saurait la tenir propre à cause de la suie qui s'attache aux vitres et aux ornements). C'est pour cela qu'on a soin d'allumer hors des portes les brasiers dont on se sert pour se chauffer, et de ne les introduire dans les appartements que lorsque le charbon est bien pris . Quant à la décoration de la cuisine, celle-ci, comme la mienne, a son tableau, représentant un de ces sacrifices ridicules que l'on fait à la déesse Fornax. Ce tableau est entouré de peintures qui offrent l'image de toutes les victuailles nécessaires pour un grand repas; des poissons prêts à cuire, des jambons, des sangliers préparés pour mettre à la broche, des oiseaux des lièvres et une infinité d'autres objets. J'ai renchéri sur toutes les recherches que les amateurs de cuisine emploient pour rendre les leurs propres et agréables, en faisant le pavé de celle-ci d'une composition particulière usitée en Grèce. Sa recette peut vous être utile, si vous retournez jamais dans votre pays. Après avoir creusé environ deux pieds et bien battu la terre, j'ai établi sur ce sol une aire en briques pilées, inclinée de manière à donner aux eaux un écoulement facile vers un canal pratiqué exprès. Sur cette aire, j'ai étendu un lit de charbon fortement battu, et par-dessus une troisième couche, haute d'un demi-pied, d'un ciment composé de chaux, de sable et de charbon pilé ou de cendre chaude; puis j'ai fait polir cet enduit avec la pierre ponce.
Cela produit un pavé d'un beau noir, qui a cette propriété particulière que l'eau qui y tombe est absorbée sur-le-champ en sorte que le sol de cette cuisine est toujours sec, et que les personnes qui s'y tiennent, ne
ressentent jamais de froid aux pieds, quoqu'elles soient pieds nus. Apercevez- vous d'ici cette foule d'esclaves qui s'agitent en tous sens autour des tables et des fourneaux ? Remarquez qu'il n'y a point de femmes, selon l'ancien usage romain, qui les exclut de la cuisine. Ah voici les chasseurs de Scaurus qui reviennent de la campagne; le premier ne chasse que la grosse bête vous voyez qu'en effet ses valets de vénerie le suivent chargées de sangliers et de chevreuils. Le second est l'oiseleur, il apporte des grives, des becfigues, que nous mangerons à dîner; quant à ces cailles qu'il tient dans un filet, nous n'en goûterons points car les Romains ont de la répugnance pour ce délicieux manger ces innocents animaux sont destinés à combattre entre eux. Je vous ai déjà dit que Scaurus est passionné pour les combats de ces petits gladiateurs ailés.
Auprès de 1a cuisine il y a encore d'autres dépendances, telles que l'olearium, où l'on a conserve l'huile dans de grands dolia, vases de terre cuite, de quatre pieds de diamètre. L'horreum où l'on garde quantité de choses, telles que des provisions d'hiver, du miel, des fruits, des raisins secs, des viandes salées, et généralement tout l'approvisionnement nécessaire à une grande maison. Ces divers dépôts sont sous la surveillance d'un garde-magasin appelé promus-condiis, qui tient compte de toutes les denrées et comestibles qui s'y trouvent, et les délivre aux domestiques selon le besoin du service. L'intendant de la bouche a soin d'entretenir l'abondance dans ces cantines et ces celliers leur étendue et la quantité d'approvisionnements qu'ils contiennent en font de véritables magasins. Du côté du nord sont les cellae vinariae, où l'on conserve les vins de toute espèce, qui, selon certains plaisants, comptent plus de consulats que les ancêtres de Scaurus n'en ont vu à eux tous. Ces caves tirent le jour du côté du septentrion et du levant équinoxial. Cette exposition est choisie de préférence, afin que les rayons solaires ne puissent, en échauffant le vin le troubler et l'affaiblir On évite qu'il n'y ait près de cet endroit ni fumier, ni cimes d'arbre, ni aucune chose fétide. On en éloigne aussi les bains, les fours, les égouts, les citernes, les réservoirs, dans la crainte que leur voisinage n'altère le goût du vin, en lui communiquant une mauvaise odeur. Scaurus, qui a plus de soin de sa cave que de sa réputation fréquente volontiers les hommes les plus corrompus de Rome; mais il ne souffrirait pas que rien« de ce qui peut corrompre son vin approchât des murs de son cellier. Il pensa une fois faire divorce avec sa femme parce qu'elle avait visité cet endroit dans un moment où elle était indisposée comme les femmes ont coutume de l'être, ce qui pouvait, selon lui, faire aigrir ses vins précieux. Il porte si loin l'attention à cet égard, qu'il fait parfumer avec de la myrrhe non-seulement les vases pour donner bon goût au vin, mais même le local en entie. La cave de Scaurus est renommée; il est parvenu à y rassembler trois cent mille amphores de presque toutes les sortes de vins connus; il en a cent quatre-vingt-quinze espèces différentes, qu'il soigne d'une manière particulière rien n'est négligé, lar forme des vases a été soumise à de certaines observations;:et les amphores trop ventrues y sont proscrites. Au-dessus des caves, ou plutôt des celliers, sont les magasins pour les provisions, recevant aussi la lumière du septentrion afin que le soleil ne puisse, en y pénétrant, faire éclore les insectes qui dévorent les grains. Dans la cour qui fait pendant à celle-ci, je vais vous montrer une autre dépendance essentielle, c'est le pistrinum, ou boulangerie. C'est là qu'on broie le blé, pour en faire de la farine, au moyen de petits moulins de pierre tournés les uns par des ânes, les autres par des esclaves condamnés à ce travail, en punitionde quelque faute grave. Jetez les yeux vers le fond de la cour; on « ouvre le pistrinum pour y faire entrer quelques mules chargées de sacs voyez-vous d'ici ces hommes maigres et couverts de haillons ? Leur dos est écorché et meurtri par les fouets; leurs cheveux rasés laissent voir les lettres dont leur front est marqué et leurs jambes sont chargées de fers. Quelques-uns d'entre eux, plus criminels que les autres, ont été privés de la vue et travaillent enchaînés. Distinguez-vous
aussi des femmes qui tournent la meule en chantant? Les boulangers publics tiennent de même chez eux des femmes qu'ils font travailler au moulin, et qu'ils prostituent, pour quelques petites pièces de monnaie, aux esclaves qui viennent chercher de la farine. C'est aussi dans le pistrinum que sont les fours où l'on cuit le pain qui se consomme dans la maison. Ce bâtiment, étant exposé il devenir facilement la proie des flammes, à cause des feux violents que l'on est obligé d'y allumer chaque jour, est isolé du reste de l'habitation, pour laquelle il serait un voisin dangereux si la communication n'était point interceptée par ce mesaulon, ou petite cour, dont il est comme entouré. Vers la gauche, vous découvrez l'ergaslulum, ou logement des esclaves, qui renerme un valeludinariiim, où l' on soigne ceux d'entre eux qui tombent malades. » Pendant que Chrysippe nous donnait ces derniers détails, je considérais un jambon d'une dimension plus qu'ordinaire, suspendu à l'un des montants d'une vaste fenêtre, qui donnait du jour au vestibule de la cuisine, près duquel nous étions arrêtés. Chrysippe apercevant l'objet qui fixait mon attention, fit un grand éclat de rire. « Ce jambon-ci, dit-il, ne vient ni des Gaules, ni d'Espagne; il serait même un peu dur à cuire, car il est de bronze. Examinez-le attentivement, c'est un cadran solaire la queue sert de style, et les lignes qui indiquent les heures sont tracées en filets d'or sur la couenne. Voilà à quelles gentillesses Scaurus exerce son imagination dans ses moments de loisir Si vous ne vous fussiez pas éloigné si promptement du venereum, vous eussiez remarqué une autre horloge solaire, d'une composition aussi grotesque et moins décente; là, c'est le dieu des jardins qui compte les heures consacrées à Vénus. Ce cadran-ci sert à régler les opérations de la cuisine; et lorsque le temps est couvert, on se sert de clepsydres, qui laissent échapper goutte à goutte l'eau qu'ils contiennent, et durent l'espace de quatre heures.

CHAPITRE XV.

ESCALIERS, ÉTAGES SUPÉRIEURS, SOLARIUM.

« Pour varier notre promenade, dit notre ami, je veux vous conduire sur les terrasses supérieures, afin de vous montrer, à vue d'oiseau la masse générale de ce palais et une partie de la ville de Rome. Vous saisirez ainsi l'ensemble de cet édifice; vous aurez une idée de l'espace immense qu'il occupe sur la terre et dans les airs; et vous pourrez le comparer pour l'étendue et l'aspect avec un grand nombre d'habitations qui vont s'offrir de tous côtés à vos regards. Les escaliers qui conduisent aux appartements du premier et du second étage sont distribués dans différentes parties de la maison, selon que la nécessité l'a exigé. Il n'y a point d'escalier principal, parce que, toutes les grandes distributions pub1iques ou privées étant au rez-de-chaussée, les étages supérieurs ne contiennent que des annexes aux appartements d'en bas quelques pièces pour l'hiver, ou des logements pour les affranchis, les esclaves et les familiers de la maison. Ces escaliers dont quelques-uns sont en bois (1), n'offrent pas tous le même degré de commodité; (2) il en est de si rapides de si embarrassés dans leur développement, que c'est presque et un tour de force d'y passer sans trébucher.

(1) A Pompéi, à Herculanum, au temple de Sérapis et dans différentes ruines antiques, j'ai observé que presque tous les escaliers intérieurs n'avaient que les premières marches en pierre, les autres étaient de bois; c'est uue des causes qui rendaient les incendies si fréquents et si funestes à Rome.

(2) Les escaliers de Pompéi, et ceux dont j'ai mesuré l'inclinaison au temple de Sérapis Pouzzole sont d'une rapidité tout à fait incommode et dangereuse.

Les Romains négligent trop cette partie. Pour moi, j'y apporte un grand soin, et j'ai adopté pour leur construction un principe le géométrique déduit de la fameuse découverte de Pytliagore. Je commence par abaisser une perpendiculaire du point de l'étage supérieur où je veux atteindre jusque sur le sol d'où je dois m'élever. Je vise cette perpendiculaire en trois parties puis, à partir du pied de la perpendiculaire, je reporte sur le sol quatre de ces mêmes parties; de l'extrémité de la dernière, je tire une ligne au point d'où j'ai abaissé la perte pendiculaire; cette dernière ligne me donne l'inclinaison de l'escalier, qui est telle que la largeur de chaque marches est sa hauteur comme quatre est il trois ce rapport est suffisant pour les escaliers des habitations dans les temples, la largeur de chaque marche doit être double de sa hauteur. Mais montons par ici cet escalier conduit jusqu'au haut de la maison, et c'est le plus spacieux qu'elle renferme. Je ne vous propose point d'entrer dans ces divers« étages, je vous ai déjà dit qu'ils ne sont composés que de pièces supplémentaires aux appartements de rez-de-chaussée, ou de logements particuliers ce qui les rend peu intéressants d'ailleurs les voûtes et les plafonds élevés des æci, de l'exèdre, de la pinacotheca et des autres grandes pièces, prennent sur ces étages, et en interrompent la communication. Continuons donc: allons voir le solarium. Nous avons déjà monté deux cents marches. Encore un peu de courage. Nous y voici.Venez vous reposer, mon cher Mérovir, car vous devez étre las asseyez-vous auprès« de moi sur ce banc. » Chrysippe, lui
'dis-je, vous nous conduisez d'enchantement en enchantement et vous réalisez pour moi toutes ces fables dont les vieilles Gauloises amusent notre enfance en vérité leurs fées n'ont jamais rien produit de pare.il .Quelle surprise ne doivent pas» nous causer ces arbres, ces fleurs, cette verdure placés ainsi dans les airs! Sommes-nous au milieu des bosquets suspendus de Babylone, ou nous auriez-vous transportés vivants au sein de ces jardins célestes que les braves doivent habiter après leur mort? « Je voudrais, me répondit-il, avoir la puissance d'opérer de pareils prodiges! Mais si les dieux m'ont refusé le pouvoir de vous faire voyager ainsi de Rome en Asie, et de vous conduire dans l'Élysée, ils m'ont du moins accordé l'art d'exécuter, avec leur aide, tout ce qui vous étonne ici; car c'est moi qui ai construit et décoré cette terrasse, que Scaurus affectionne beaucoup. Les passions, les habitudes corrompues nous attachent aux délices de la ville; mais elles ne sauraient étouffer entièrement ce goût inné des champs, que la nature semble laisser exprès au fond du coeur de l'homme, comme un vague souvenir de sa première innocence et de son ancien bonheur, afin de le ramener par cet instinct salutaire un plaisirs purs et doux de l'existence champétre, qui seule peut nous offrir rindépendance et paix. Aussi le citadin cherche-t-il à rassembler autour de lui tout ce qui peut lui retracer l'image des campagnes d'où il s'est exilé lui-même il peint sur les parois de ses appartements des feuillages verdoyants et des paysages animés; la soie, l'or, l'argent ornent ses meubles ses véte ments ses tapis de dessins empruntés à Flore; point de fêtes sans fleurs, sans verdure; il pare son logis et les temples des dieux de guirlandes et de couronnes; enfin, si cet homme qui dédaigne les forêts, les prairies émaillées, la vaste étendue des campagnes, peut dans l'enceinte de sa maison et dérober à ses besoins multipliés quelques pieds de terrain, il y plante, il y cultive avec joie une fleur, un arbuste, devenus pour lui une espèce de trésor; et même, si ses richesses le lui permettent, il transportera les bois d'Aricie au milieu des colonnades de marbre. C'est donc cet attrait invincible de la campagne qui a donné naissance à ces terrasses, à ces jardins suspendus, où vers les dernières heures du jour l'on vient, comme pour échapper à la ville, respirer le parfum des fleurs, jouir de la brise du soir, admirer les beaux points de vue qui s'offrent ici de toutes parts, et contempler enfin toutes les magnificences de l'horizon romain, éclairées par ces pompeux couchers de soleil dont l'éclat est, dit-on inconnu à vos contrées septentrionales. Dans les premiers temps on ne connaissait point à Rome cette manière de couvrir les édifices les murs étaient faibles, les maisons étaient basses, et ne pouvaient supporter que les toits de tuiles ou d'ardoises. Mais lorsqu'on eut commencé à élever des murs de pierres de taille, on exhaussa davantage les habitations, et l'on se plut à les terminer par une terrasse. » Permettez-moi de vous demander, lui dis-je, comment vous avez pu obtenir, à une si grande élévation, une aire aussi unie, aussi compacte, aussi indestructible car on croirait plutôt marcher sur la surface d'un roc aplani que sur un sol artificiel. « L'établissement d'une semblable terrasse, me répondit-il demande beaucoup de soin. D'abord, j'ai apporté une grande attention au choix du bois de charpente; quoiqu'on emploie souvent le robur (1) et l'olivier, je les ai rejetés, parce qu'ils se tourmentent et ploient sous le fardeau .

(1) Espèce de chêne.

L'esculus (1), qui est d'un grand usage à Rome, a le défaut de se pourrir facilement à l'humidité, aussi l'ai-je proscrit enfin, le pin est sujet à se fendre, et, comme tous les bois résineux, il s'enflamme avec une telle facilité, qu'on ne saurait trop éviter de s'en servir.

(1) Autre espèce de chêne.

Le bois que j'ai préféré paraît pour la première fois sur les bords du Tibre. C'est le larix (1), qu'on ne trouve que sur les rives du Pô et dans la Rhétie.

(1) Vitruve dit positivement que le larix n'était point en usage à Rome; mais il dut y être plus commun depuis, car Pline nous apprend que Tibère fit bâtir le pont des Naumachies avec du larix (lib. XVI, cap. 39).

Ce bois est presque incombustible; il ne surnage pas, et ne pourrit point dans l'eau. J'ai apporté une grande attention à sa coupe; car ce n'est pas une chose indifférente que l'époque à laquelle les arbres doivent être coupés; il ne faut les abattre qu'après qu'ils ont porté leur fruit et avant qu'ils entrent en sève, c'est-à-dire depuis le solstice d'hiver jusqu'au 8 de févrie. L'observation des phases de la lune est même d'une grande importance dans la coupe des bois on n'y porte la hache que depuis le 20e jour de la lune jusqu'au 30e. Ceux-ci ont été abattus durant la conjonction de cet astre avec le soleil c'est le meilleur moment. Je suis si scrupuleux sur ces pratiques, qui nous ont été transmises par l'expérience des anciens, que je refuserais des bois que l'on aurait équarris lorsqu'ils étaient chargées de gelée blanche ou de rosée. A ces précautions j'ai ajouté celle de choisir les plus gros arbres, afin de pouvoir les dépouiller tellement de leur aubier qu'il ne reste pour ainsi dire que le coeur du bois; aussi toutes les pièces de charpente dont je me suis servi ici sont-elles de la plus grande dimension. Vous pourrez même voir sur les bords du fleuve, au pied de l'Aventin, deux poutres destinées pour ce palais et que je n'ai pu employer cause de leur grandeur extraordinaire; l'une a cent vingt pieds de long, sur deux pieds d'équarrissage en tous sens l'autre cent pieds seulement et un pied et demi sur chaque face. Scaurus par un mouvement de vanité, voulait que j'en fisse usage j'ai mieux aimé soigner ses intérêts que satisfaire sa passion et je lui ai persuadé de les céder aux entrepreneurs des travaux publics, en échange de deux mâts de galère, estimés chacun 80,000 sesterces); mais revenons à la construction de cette terrasse. La charpente qui la soutient est donc en bois de larix. Après avoir veillé à ce qu'elle fut assemblée avec soin j'y ai établi un plancher bien cloué, en faisant attention qu'on ne mêlat aucune planche de chêne aux planches de hêtre dont il est formé car les premières sont sujettes à se torcire, et peuvent faire crever l'enduit qu'elles seraient destinées à supporter. Sur ce plancher j'ai fait mettre une litière de fougère et de paille, pour que le contact immédiat de la chaux ne détoriat pas la charpente, et par-dessus un lit de pierres ponces de la grosseur du poing. Ces pierres servent de fondation à la terrasse, elles sont recouvertes d'une première couche de mortier, haute de près d'un pied
et faite de trois parties de décombres pulvérisés et d'une partie de chaux. Cette couche, bien battue et dressée selon la pente nécessaire pour l'écoulement des eaux, a été recouverte par un autre enduit
de six doigts d'épaisseur, formé de trois parties de tessons concassés et d'une partie de chaux enfin, sur cet enduit on a placé les pavés de briques, de marbre et de mosaïque, qui forment le sol de cette terrasse.
Des encaissements profonds, remplis de terre, et qui portent d'aplomb sur les gros murs, pour éviter que leur poids ne fatigue la charpente, nourrissent des plantes rares, des fleurs et les jeunes vignes, dirigées avec art, dont ces berceaux sont couverts; les treilles qui ombragent ordinairement les terrasses leur ont fait donner le nom de pergulae; comme on y mange quelquefois, on les nomme aussi coenncula; cependant elles sont plus généralement appelées solaria, parce que ce lieu est ouvert à l'air et au soleil. J'ai aussi ménagé en différents endroits de ce solarium des volières spacieuses, où voltigent de nombreux oiseaux, originaires de différents pays mais dont la plupart ont eu leur prison pour berceau. Leurs chants continus et variés se mêlent au murmure de la brise et des eaux qui jaillissent ici de toutes parts, et remplissent ce jardin aérien de bruits charmants. Ces petites fontaines et ce bassin orné d'un jet d'eau fournissent abondamment à l'arrosement des plantes et des arbustes.
L'eau est élevée jusque ici par le moyen de pompes pneumatiques, que j'ai fait exécuter d'après la description que Ctésibius nous en a laissée dans son excellent ouvrage sur l'hydraulique; et, après avoir servi a l'embellissement de ce jardin, elle se rend dans des réservoirs disposés autour de la maison, afin de fournir facilement des moyens de secours contre les incendies aux esclaves chargés de veiller jour et nuit à la sûreté de ce vaste palais. Mais c'est assez nous occuper de détails qui n'ont peut-être pas infiniment d'intérêt pour vous; je veux vous montrer maintenant un tableau fait pour vous laisser un souvenir éternel; sortons de ce cabinet de verdure. Voilà Rome » Quel spectacle imposant! m'écriai-je. La voilà donc cette Rome dont le nom fatal menace notre liberté jusqu'au fond de nos forêts « Ajoutez, reprit vivement Chrysippe, cette ville qui, dans sa grandeur inconcevable, semble née pour rassembler les empires épars rapprocher les peuples éloignés, et deve nir ainsi la mère commune de toutes les nations. Car, confinua-t-il en poussant un soupir, il y a dans les destinées de Rome quelque chose de grand et de mystérieux qui semble lui promettre l'empire de la terre. » En parlant ainsi, il me prit par la main et m'ayant fait approcher de la balustrade, il commença à me nommer successivement les principaux monuments et les lieux que nous apercevions autour de nous. « La colline sur laquelle est situé ce palais est le mont Coelius. Vous voyez devant vous l'Aventin, qui fut le berceau de Romulus; à droite le Palatin, la merveille de Rome; et. au delà le Capitole, qui doit en être éternellement la gloire. Remarquez combien l'aspect de la ville s'agrandit en la regardant ainsi d'un endroit élevé. Au lieu de ces rues tortueuses, de ces places étroites, encombrées de bâtiments de toutes espèces (1 ), où l'oeil ne peut saisir ni l'ensemble ni l'étendue d'aucune disposition, d'aucun édifice, vous embrassez ici d'un regard une grande partie de Rome.

(1) Les Romains dans les premiers temps ne s'occnpère que de l'utilité dans les travaux publics ce ne fut que sous Ies empereurs qu'ils s'appliquèrent a leur donner de la magnificence par la régularité des dispositions

Voyez ces terrasses couvertes de verdure ces toits formés de dalles de pierres tendres de diverses couleurs qui, parla manière dont elles sont posées, imitent le plumage du paon. Tournez vos regards vers le Capitole dont le mont Palatin nous cache une partie de quel éclat brillent les faites dorés de ses édfices. De ce côté-ci sous vos pieds vous apercevez le grand cirque, entouré de boutiques, où afflue la foule des vendeurs et des acheteurs, et vers l'extrémité inférieure de son enceinte vous distinguerez le Forum Boarium, le temple de la déesse Vesta, les rives du Tibre et enfin le Janicule, couvert de jardins somptueux, vient terminer le tableau d'une manière agréable. Mais je ne sais ce qui doit le plus attirer notre admiration, ou ces temples éblouissants sur lesquels la vue n'ose se reposer, ou ces vastes portiques formés d'innombrables colonnes ou les palais qui couvrent ces collines, et qui effacent par l'éclat de leur décoration les monuments élevés aux dieux de la patrie? Voici sur le mont Coelius, la maison de Mamurra, ingénieur de César, qu'il a suivi dans les Gaules. Par les dieux m'écriai-je, c'est le plus avide brigand que Rome ait vomi sur le territoire de nos alliés; et si jamais le sort de la guerre le fait tomber entre mes mains, je lui ferai boire de l'or comme Mithridate à Aquilins. Ses rapines, continua notre ami, lui ont procuré de grandes n richesses, dont il a employé une partie à élever cette somptueuse habitation, toute revêtue de marbre. C'est le premier exemple d'un tel excès de prodigalité. Ici, sur le mont Palatin voilà la maison deucius Crassus. Elle n'est pas comparable à celles qui l'entourent; cependant, lorsqu'elle fut élevée, il y a une trentaine d'années, elle parut tellement délicieuse, qu'elle valut à son possesseur le sobriquet de Vénus Palatine. Le luxe a fait de grands progrès depuis cette époque vous et pouvez en juger en considérant la maison voisine qui est celle de Clodius. Il l'a a payée quinze millions de sesterce. Permettez-moi, lui dis-je en l'interrompant de vous proposer un problème dont la solution, curieuse pour l'histoire de Rome, intéresse peut-être aussi sa destinée. Je voudrais savoir combien le domaine champêtre d'un de vos anciens triomphateurs pourrait être contenu de fois dans le palais d'un factieux comme Clodius, ou d'un inutile comme Scaurus? et Quand vous proposerez publiquement votre problème, répondit en riant Chrysippe, j'y joindrai une question du même genre je demanderai combien de ces palais resteraient debout si, selon la rigueur des anciennes lois, on démolissait la demeure des citoyens funestes à la république? Mais à quoi servent nos sarcasmes? à quoi serviraient même les leçons de la sagesse? La corruption et le luxe des bâtiments sont à leur comble. Autrefois on bâtissait pour satisfaire à l'utilité, la raison servait de guide; aujourd'hui on obéit à une espèce de délire, qui égare les meileurs esprits, et l'on n'écoute plus que les caprices les plus déréglés. La campagne se couvre tellement d'édifices de toutes sortes, et semblables à des villes par leur étendue démesurée, qu'il ne restera bientôt plus un arpent pour la charrue. » Cependant, répondis-je, les environs de Rome et ces collines aux bords du Tibre, que je vois d'ici couvertes d'une végétation vigoureuse, semblent annoncer de riches cultures. Détrompez-vous, mon cher Mérovir, reprit Cbrysippe, cette verdure, ces ombrages que vous voyez autourde la ville, principalement sur les rives du fleuve, appartiennent à des jardins de plaisance, dont le goût, toujours croissant chez les Romains, tend à affamer l'Italie. Mais si vous désirez connaître cette sorte de luxe champêtre, Scaurus possède un jardin sur le penchant du Janicule; situation fort recherchée, à cause de la beauté des points de vue, de la pureté de l'air et de la solitude du lieu allons-y passer le temps qui nous reste encore d'ici à l'heure du repas; cela vous délassera un peu du voyage que je vous ai fait faire dans ce palais rien ne repose comme la fraicbeur des bosquets, l'aspect des fleurs et le murmure des eaux. J'abandonnai à regret le solarium, où je ne me lassais point d'admirer et les recherches voluptueuses dont il est embelli et l'admirable coup d'oeil que sa situation élevée offre de toutes parts.

CHAPITRE XVI.

JARDINS.

Nous sortîmes du palais de Scaurus par une porte de derrière; nous longeâmes les boutiques du Grand-Cirque et le Forum Boarium jusqu'au temple de la Fortune; et après avoir traversé le Tibre sur le pont Sénatorial, nous nous avançâmes le long du fleuve, en laissant les collines du Janicule à notre gauche. Nous étions hors des murs de Rome (1) et comme aucune des grandes routes qui conduisent à cette vaste cité ne traverse le Janicule, ce lieu est assez solitaire.

(1) Servius Tullius n'embrassa dans l'enceinte des murs qu'it fit bâtir que très peu de terrain au pied du Janicule; ce ne fut véritablement une tête de pont, destinée à défendre de chaque côté les approches du fleuve. Auréiien porta les murailles de la ville un peu plus loin, de manière à s'établir sur la hauteur.

Ce fut pour nous une fort douce transition de passer ainsi presque tout à coup de l'étourdissant tumulte de ces rues où une foule innombrable crie, se heurte, s'empresse, et semble vouloir arriver partout à la fois , de passer, dis-je, de ce bruit fatigant au silence de ce quartier tranquille, uniquement fréquenté par les personnes qui viennent chercher une promenade agréable dans les jardins nombreux qui commencent au bord du Tibre et s'étendent au loin dans la campagne sur le revers de la colline. Pendant le court trajet que nous eûmes à faire, Chrysippe nous entretint de l'origine des jardins. "Anciennement, nous dit-il, un jardin faisait tout le domaine d'un citoyen. Les rois de Rome se plaisaient à cultiver les leurs eux-mêmes; aujourd'hui ce ne sont plus de simples enclos, ornés de quelques arbres utiles et remplis de plantes potagères il faut à nos Romains les jardins des Hespérides, d'Adonis ou d'Alcinoûs. Mais nous voici à la porte de ceux de Scaurus; vous voyez qu'il a eu soin de les
mettre sous la protection du dieu qui y a préside ordinairement. Ce simulacre ridicule est, selon la croyance populaire, un sûr moyen d'éloigner les voleurs et les maléfices de l'envie. L'entrée des jardins de Scaurus est au bord du fleuve; on rencontre premièrement un parterre dont les allées sont bordées de buis et de picea plus loin, à droite et à gauche, on voit des théâtres de gazon, derrière lesquels il y a des massifs de buis taillés avec tout l'art des topiarii (1), de manière à représenter tantôt des figures d'animaux, tantôt des lettres dessinant le nom du maître.

(1) Jardiniers qui prenaient soin des bosquets (Cicer., Paradox., V, cap. 2).

Entre les deux théâtres est un grand bassin, où se rendent toutes les eaux de la colline; elles lui sont apportées par un canal, qui serpente à replis nombreux et dont les bords sont tapissés de gazon. Autour du bassin on a planté toutes sortes de fleurs, principalement de celles qui servent à faire des couronnes. Chrysippe nous fit remarquer des roses de diverses espèces. « Cet arbuste, nous dit-il, a cela de particulier, que si l'on y applique de temps en temps le fer et le feu, on donne plus de vigueur à sa tige et plus d'éclatà ses fleurs n'est-ce pas une image de la vertu que la persécution rend plus brillante et plus pure? II nous fit voir aussi des lys et des narcisses, des tapis verts, émaillés de violettes pourprées, jaunes et blanches qui répandaient une odeur exquise. Des hyacinthes, des violiers blancs, des oeillets, des amaranthes, des bluets, et Thespéride ou fleur du soir, ainsi nommée parce qu'elle n'exhale ses parfums qu'après le coucher du soleil; enfin, une foule innombrable d'autres fleurs, dont un esclave égyptien nous dit tous les noms, que je ne saurais retenir. Ces différentes plantes sont disposées sur des plates-bandes, autour desquelles il y a un petit sentier, qui sert à se promener et à conduire l'eau lorsqu'on les arrose. En sortant du parterre, on trouve après la pièce d'eau une pelouse d'acanthe qui entoure un pavillon charmant, qu'on appelle les délices; et son nom est bien mérité, car on ne saurait distribuer un édifice de ce genre avec plus de recherche, d'intelligence et de goût. De chaque côté du pavillon il y a des allées, dont on a soin de tenir les arbres fort bas pour ne rien dérober à la vue. La partie la plus importante de ces jardins est l'hippodrome, situé entre la montagne et le pavillon il est entouré de platanes, d'une grande beauté de leurs pieds s'élancent en grimpant des tiges de lierre, des vignes sauvages, qui, s'attachant à leurs troncs ou vovageant de branche en branche, unissent ces arbres entre eux, et les parent de guirlandes comme pour un jour de fête. L'intérieur de l'hippodrome renferme des allées, dessinées en forme de labyrinthe par des massifs de lauriers touffus que l'hiver ne dépouille jamais de leur feuillage, et dont l'épaisseur recèle des rosiers de toutes saisons, qui s'élèvent, se mêlent aux rameaux des lauriers, et les couvrent de fleurs brillantes, en sorte que ces bosquets semblent offrir à la fois de toutes parts l'image de la gloire et du plaisir. Le flanc de la colline est entièrement couvert d'un bois dont la fraîcheur est entretenue par de petits ruisseaux, adroitement distribués des routes sinueuses facilitent la montée du coteau et interrompent la monotonie des allées droites et régulières. A l'extrémité d'une avenue, nous trouvâmes sous une treille touffue, soutenue par quatre colonnes de marbre de Cariste, un banc de marbre, ayant la forme d'un lit. Une nappe d'eau s'échappe de dessous, comme si le poids de ceux qui y sont couchés la comprimait et l'obligeait à sortir des tuyaux invisibles conduisent ensuite cette eau dans un bassin de granit. Un esclave, qui nous avait précédés en cet endroit, nous y avait préparé quelques fruits, du miel et du vin ces mets flottaient dans le bassin sur des vases de liège, qui avaient la forme de navires ou d'oiseaux aquatiques. Cette galanterie inattendue nous divertit beaucoup. Après être montés encore un peu, on nous fit entrer dans une chambre, entièrement en marbre, tapissée de verdure, de manière que l'on s'y croit dans une grotte naturelle. Ses fenêtres sont ombragées par des arbres si touffus, que le jour qu'elles laissent pénétrer a quelque chose de sombre et de mystérieux on y a placé tout alentour des siéges de marbre pour se reposer après la promenade et auprès d'eux de petites fontaines font entendre un doux murmure. A peine étions-nous assis dans cette fraîche retraite, que nous fûmes ravis par les sons les plus harmonieux ils semblaient sortir d'un antre où naissait une fontaine jaillissante, qui, après avoir lancé le jet de sa source vers le haut des rochers, recevait ces mêmes eaux pour les relancer encore. Chrysippe s'amusa un instant de notre surprise, puis il nous conduisit derrière le pavillon où nous étions et, ouvrant la porte d'une petite pièce, il nous fit voir l'instrument caché qui produisait une musique si ravissante. C'est ce qu'on appelle un orgue d'eau. Il eut la complaisance de nous en expliquer le mécanisme, aussi simple qu'ingénieux. A quelques pas de cet endroit enchanté, il nous fit approcher d'un rocher escarpé et sauvage, au pied duquel, sous des saules d'une rare beauté, nous découvrîmes, comme par hasard, l'entrée d'une grotte, décorée intérieurement de pierres ponces, de rocailles de coquillages, et consacrée aux Muses. "Suivez-moi, nous dit Chrysippe en gravissant un petit escalier taillé dans le roc venez sur la cime la plus élevée de cette colline respirer l'air si pur de ce lieu, et contempler Rome dans un aspect tout différent de celui dont vous avez joui ce matin sur la terrasse du palais de Scaurus. D'ici vous pouvez découvrir la ville tout entière les sept collines qui la dominent, les montes d'Albe, de Tusculum de Tibur, et le Soracte, qui porte jusqu'aux cieux sa cime isolée. Plus près de nous, vous voyez les faubourgs remplis de villa délicieuses, le bois d'Anna Pearenna, la voie Fiaminienne couverte dechars, enfin les vaisseaux qui sillonnent en divers sens les flots sacrés du Tibre. Si maintenant vous portez vos regards du côté opposé, vous apercevez la mer à l'horizon et les tours du port d'Ostie, principal canal des flottes de la république. Nous marchions véritablement de surprise en surprise; chaque pas nous offrait quelque chose d'inattendu, quelque tableau ravissant; mais bientôt le plaisir que j'éprouvais à considérer tant d'objets nouveaux s'évanouit peu à peu, pour faire place à un sentiment mélancolique, dont je ne pus me défendre. Les ombrages épais et sombres des bosquets que nous parcourions ces sapins, ces térébinthes, ces chênes verts qui couvrent les flancs du Janicule, me rappelaient les lieux sauvages et montueux où j'ai reçu la vie. Je m'assis à l'écart et tous les souvenirs chers et sacrés de la patrie s'offrirent à moi si vivement, que je ne pus retenir mes larmes. Chrysippe s'aperçut de mon trouble il accourut, me pressa sur son coeur, et voulut me consoler. « 0 mon ami, lui dis-je quelle consolation existe-t-il pour celui qui a perdu la liberté et la terre de ses aïeux ? Ah Romains, gardez les merveilles de votre puissance, jouissez de vos arts, du luxe de vos palais, de la fertilité de vos campagnes, de la beauté de vos rivages, de l'éclat de votre ciel, toujours pur; mais rendez-moi les déserts, les forêts, les rochers, les âpres hivers et le ciel orageux de ma patrie! » Nous commençâmes à redescendre vers le Tibre, par des sentiers ménagés dans l'épaisseur du bocage. Au détour d'une allée, nous trouvâmes divers personnages graves, assis dans un hémicycle de marbre, et discutant sur des points de philosophie; car aujourd'hui les philosophes aiment à établir leurs écoles dans les jardins, principalement les sectateurs d'Épicure, qui le premier a donné cet exemple. Je ne dois pas oublier, à propos de philosophes, les statues que Scaurus leur a élevées dans son jardin, auprès de celles des hommes illustres; car les statues sont une passion chez lui il en fait venir à grands frais de toutes parts, ainsi que des plantes exotiques. Il n'a pas moins de fureur pour ces dernières que pour les tableaux, et les achète à prix d'or. Il tient les végétaux rares qu'il a pu se procurer, dans des caisses sur roulettes, qu'on expose dehors pendant l'été, et qu'on renferme l'hiver dans des serres closes avec des vitrages de pierre spéculaire en sorte qu'elles sont toujours à l'abri des brouillards, des vents et de la froidure. C'est ce qui fit dire au cynique dont il a été déjà question un mot que Chrysippe nous a rapporté Scaurus refusait un manteau à ce malheureux, un jour qu'il tombait de la neige « Ah s'écria celui-ci, que ne suis-je un de tes pommiers de Cilicie » Nous allions sortir du jardin au même instant un enfant vint nous offrir à chacun une couronne faite avec des fleurs de genët, de rhododendron, de ziziphes, de cyclamen, à laquelle il joignit encore un bouquet de roses de Préneste et de Campanie (1).

(1) C'étaient les plus rccherchées à Rome. (Plin. lib. XXI, cap. 4).

Le soleil, qui commençait à décliner vers l'horizon, nous avertit de regagner le palais de Scaurus, ce que nous fimes en passant par le pont du Janicule.

CHAPITRE XVII.

SPHERISTERIUM ALEATORIUM.

Lorsque nous rentrâmes, Scaurus venait de se réveiller car c'est un usage assez général ici que de dormir dans le milieu du jour. Il était déjà dans son spheristeruim, ou jeu de paume, et commençait une partie à trois personnes. Il recevait et renvoyait avec adresse les balles qu'on lui jetait mais il ne relevait jamais celles qui avaient touché la terre; un esclave lui en fournissait alors de nouvelles. Les Romains, me dit « Chrysippe, se préparent ainsi au repas du soir par des exercices violents, qui doivent être suivis du bain. Ceux que la mollesse éloigne des exercices à la romaine jouent à la paume, comme vous le voyez faire ici, ou au disque. Les vieillards et les personnes d'une santé faible se récréent dans cette salle voisine, appelée Aleatorim . » Nous y entrâmes j'y vis plusieurs personnes assises deux à deux à des tables de térébinthe, jouant aux calculi avec des dés et des tessères noires et blanches; d'autres jouaient simplement aux dés. Mais tout à coup il se fit un grand mouvement dans l'assemblée une cloche annonça que les bains étaient ouverts (1), et un esclave nous invita à y passe.

(1) Mart.,Lib. XIV, Epigr. 161. Les cloches étaient formées d'un ou plusieurs disques en bronze, traversés dans leur centre par un axe auquel était attaché un battant, de manière qu'en faisant mouvoir cet axe de haut en bas on faisait frapper le battant sur les disques, ce qui produisait un son très-clair.

CHAPITRE XVIII.

BAINS (1).

« On a coutume à Rome, me dit Chrysippe. de ne se baigner qu'avant le repas, c'est-à-dire depuis midi jusqu'au soir mais il est du bon ton de ne se présenter aux bains qu'un peu tard les gens dissolus y vont la nuit.L'heure ordinaire est la neuvième dans l'hiver, et la huitième dans l'été.

(1) Le mot balneum signifiait particulièrement un bain privé (Varro, de Ling. Lat., lib. VIII). Les thermes étaient des édifices consacrés aux bains publics, où l'on trouvait des lieux d'exercice, des promenades, des bibliothèques, etc.

Il a y a des voluptueux qui prennent le bain avant et après souper, pour faciliter, disent-ils, la digestion mais cette dernière pratique est extrêmement dangereuse, et l'on a vu beaucoup de personnes en mourir subitement. Venez vous baigner avec nous, ce sera une occasion de vous montrer l'appartement de bains que j'ai a construit dans la partie la plus reculée de ce palais. Autrefois il était rare d'en troucer dans les maisons des particuliers aujourd'hui il est peu de citoyens aisés qui n'aient les leurs. » Nous passâmes de nouveau sous le péristyle, à la suite du maître de la maison; on ouvrit une porte, et nous entrâmes dans une cour d'une médiocre dimension cette cour, environnée d'un portique dont les colonnes sont octogones a vers une de. ses extrémités un baptisterium, ou grand bassin pour prendre le bain froid en commun. Ce bassin est couvert d'un toit élégant, soutenu par des colonnes. Sur les parois des portiques, on a peint des arbres chargés de fruits et toutes sortes de poissons qui semblent nager dans la profondeur des eaux le sol de la cour est pavé en mosaïque. De la. cour on passe dans l'apodyptère, salle où l'on dépose ses vêtements entre les mains d'esclaves nommés capsarii, qui, après, les avoir pliés, les serrent dans des cases fermées. On trouve ensuite une salle élevée et spacieuse, avec une vaste baignoire, pour prendre le bain froid à couvert, lorqu'on ne veut point se baigner en plein air dans le baptisterium cette salle est ce qu'on appelle le frigidarium. Elle est disposée de manière qu'une partie reste libre, et que l'autre, où est la baignoire, forme un hémicycle, au centre duquel est la cuve, entourée d'un petit espace clos par un mur d'appui. Le pourtour de l'hémicycle est décoré de pilastres et de niches avec des statues ; le soubassement est formé par deux gradins qui règnent autour de cette partie de la salle; c'est ce qu'on appelle l'école, parce que ceux qui s'y asseyent pour assister au bain sans y prendre part se livrent quelquefois à des entretiens philosophiques. Entre l'école et l'enceinte de la cuve il reste un espace libre pour circuler autour de l'endroit où se tiennent les baigneurs. Cette pièce est éclairée par en haut, de manière que les corps n'y projettent aucune ombre. Quelques convives, déjà dépouillés de leurs vêtements, prenaient tranquillement le bain d'autres, en se tenant par la main, couraient autour de la cuve; il y en avait même qui se livraient dans la première partie de la salle à des exercices singuliers pour se donner de la souplesse. Les uns s'efforçaient à lever des anneaux avec les mains liées d'autres, à genoux sur le pavé, se courbaient en arrière jusqu'à toucher leurs pieds avec la tête. On nous engagea à quitter aussi nos habits il fallut s'y résoudre, pour ne point paraître trop barbares nous retournâmes dans l'apodyptère, et nous en revînmes nus comme les autres. La blancheur de nos corps, notre haute stature, et nos cheveux blonds, tressés à la manière des Suèves, excitèrent un instant la curiosité des amis de Scaurus. Pour nous soustraire à ce qu'elle avait de déplaisant, Chrysippe nous conduisit aux bains tièdes, ou tepidarium. Il y a dans cette pièce deux grandes baignoires; elles sont si larges qu'on pourrait aisément y nager. Cette salle est à peu près carrée; elle a, comme l'autre, son école, c'est-à-dire des gradins dans son pourtour mais ceux-ci ne sont point destinés uniquement aux simples spectateurs, ils servent aussi aux personnes qui se baignent, soit pour s'essuyer lorsqu'elles se contentent du bain tiède, soit pour se reposer dans une atmosphère tempérée, lorsqu'elles sortent de l'étuve, qui est voisine de cette pièce. Nous entrâmes avec Chrysippe dans une des baignoires et après y être restés quelques instants, il nous fit passer dans une autre salle, appelée caldarium) ou sudatoriutm. Elle est de forme circulaire, entourée de trois gradins, et percée tout alentour de niches étroites avec un siège. J'allai prendre ma place sur un de ces siéges il était brûlant, ainsi que les murs, une vapeur étouffante s'élevait du réservoir d'eau chaude situé au milieu de la salle; elle montait en nuages épais vers la voûte, qui au lieu d'être hémisphérique, avait la forme d'un cône allongé; elle s'y engouffrait avec violence, et s'échappait par une ouverture étroite ménagée au sommet du cône J'étais presque suffoqué, une sueur abondante ruisselait de mes membres affaiblis. Chrysippe m'engagea à descendre au gradin inférieur, où il prétendait que la chaleur devait être moins sensible; mais je n'y trouvai pas grande différence d'autant plus que le côté de la salle contigu à moi était en partie occupé par un vaste poêle auquel on donne le nom de laconicum la flamme qui y est conduite des fourneaux extérieurs l'échauffe à un haut degré. Au centre est un clipeus de bronze semblable à un de nos boucliers ronds on élève ou l'on abaisse cette espèce de soupape par le moyen d'une chaîne, et c'est ainsi qu'on augmente ou qu'on diminue à volonté l'intensité de la chaleur dans le sudatorium. J'aimerais mieux, mon cher Chrysippe, m'écriai-je traverser à la nage le Rhin ou le Danube en plein hiver que d'être condamné à rester plus longtemps en ce lieu. J'y vais mourir; et quelle honte pour un Germain de mourir dans un bain comme une femme « Je sais, me répondit notre ami, que vous supporteriez mieux la faim et le froid que l'excessive chaleur de ce lieu; ainsi abrégeons votre supplice, et retournons dans la pièce d'où nous venons. » Nous sortîmes du caldarium; et me préservent les dieux d'y rentrer jamais Ce fut avec un plaisir extrême que je retrouvai la température douce du tepidarium. Nous nous assîmes sur les gradins qui l'entourent des garçons de bain nous grattaient la peau doucement au moyen d'un strigile; puis, après nous avoir essuyés avec des étoffes de lin et de coton, ils nous couvrirent d'une légère gausape, espèce de manteau fait de laine extrêmement fine, à longs poils les alipili voulurent nous épiler selon l'usage; mais nous ne voulûmes point nous soumettre à cette pratique efféminée nous nous contentâmes de nous laisser nettoyer et couper les ongles. De jeunes esclaves sortirent ensuite de l' eleotesium, cabinet où sont déposés les parfums; ils portaient de petits vases d'albâtre pleins d'huiles parfumées (1), dont ils nous oignirent légèrement le corps et jusqu'à la plante des pieds enfin nous entrâmes dans l'apodyptère, où nous reprîmes nos habits. Pendant ce temps, Chrysippe nous donnait les détails suivants. Ces bains sont destinés aux hommes « seulement quoique l'usage permette aux deux sexes de se baigner ensemble (2), les femmes ont ici des bains séparés; on aurait pu les faire contigus à ceux-ci, afin de pouvoir les chauffer avec les mêmes fourneaux.

(1)L'huile était la base de tous les parfums.

(2) Ce fut Hadrien qui ordonna que les deux sexes seraient séparés. Dans les premiers temps il en était ainsi (Varro de Ling. lat., VIII), et l'on peut regarder la communauté des bains pour les deux sexes comme une suite de la corruption des moeurs, et non comme un reste d'innocence primitive.

Mais Scaurus ne tient pas à ces petites économies, et Lollia a des bains particuliers dans son appartement. L'endroit où les fourneaux sont placés se nomme hypocaustum. C'est une pièce assez grande, située près du réservoir. Chrysippe nous y conduisit, pour nous en faire examiner la disposition. Cette espèce de four surmonté de plusieurs cuves en bronze, sert, nous dit-il, à donner à l'eau le degré de chaleur nécessaire. La première cuve, qui est la plus éloignée du fourneau, reçoit l'eau froide du réservoir général, et la transmet soit aux bains froids, soit aux bains chauds, pour modérer, à la volonté des baigneurs, le degré de chaleur du bain. La seconde, qui ne reçoit qu'une partie de la chaleur du fourneau, donne l'eau tiède au tepidarium. La troisième, placée immédiatement sur le feu, fournit le caldarium. De ce côté cette cheminée basse, où l'on fait un si grand feu sert à chauffer le caldarium, qui lui est contigu. La vapeur brûlante conduite par des tuyaux cachés, circule dans un espace vide, ménagé sous le pavé, ainsi que tout autour de la pièce, et s'engouffre ensuite dans le laconicum. C'est de cette manière que l'on parvient à élever la température à ce degré qui vous a paru si insupportable. Mais, comme il ne fait pas ici beaucoup plus frais que dans le caldarium, continua-t-il nous ferons bien de nous promener ailleurs. Allons visiter les bains d'hiver ils sont divisés, comme les premiers, en bains chauds et en bains tièdes, les bains froids étant inutiles l'hiver. Lorsqu'on se sert de ce local, on entretient dans les corridors et les pièces de service une douce température, au moyen de tuyaux de chaleur. Ces bains, comme ceux d'été, sont ornés de peintures gracieuses, de statues de lampes de bronze, et de vases en argent et en terre cuite dorée. Rien n'égale l'élégance de toutes ces décorations. Nous étions déjà arrivés dans la première cour, et nous regardions quelques jeunes gens folâtrer, nager, plonger dans le baptisterium, lorsque nous aperçûmes Scaurus, porté sur un hexaphore et enveloppé dans un manteau de laine pourpre à long poil. Nous suivîmes, au son des flûtes, la foule des convives, et nous nous acheminâmes vers le Triclinium. Sous les portiques du péristyle, nous vîmes plusieurs troupes d'esclaves qui se livraient à différentes sortes d'exercices, devant des maîtres préposés à cet effet. Ils vinrent saluer leur patron, en disant Portez-vous bien ou Salut à Scaurus. Je fus si surpris de leur nombre, que je témoignai mon étonnement à Chrysippe « Ce que vous voyez là répondit-il, n'est que la moindre partie de ses serviteurs chaque jour on lui en apporte la liste comme à un général celle de ses soldats. L'autre jour, son intendant me montra le rôle des esclaves attachés à son service particulier dans ses différentes maisons de ville et de campagne ils sont divisés en décuries, et s'élèvent au nombre de quatre mille cent seize personnes, dont il serait trop long de vous détailler les emplois divers et les talents de toutes espèces, je ne compte pas dans cette multitude d'esclaves ceux qui travaillent à la terre ou qui gardent ses immenses troupeaux; ceux-ci ne doivent certainement pas être en moins grand nombre que les esclaves domestiques, car Scaurus possède des terres considérables, labourées par trois mille six cents paires de boeufs; ses pâturages contiennent deux cent cinquante-sept mille têtes de bestiaux divers. » C'est plus de richesses
que n'en possède toute notre nation !

CHAPITRE XIX.

TRICLIN1UM.


Le soleil allait disparaître sous l'horizon déjà ses rayons ne pénétraient plus dans les cours du palais, dont le faîte seul était coloré d'une lumière rougeàtre. Un clepsydre, représentant une statue qui avec sa baguette indiquait les heures sur un cadran, fit entendre tout-à-coup le son d'une trompette suivi de dix coups de marteau, ce qui annonça la dixième heure. On se met ordinairement à table un peu plus tôt dans cette saison (1); mais Scaurus a pour règle de ne prendre son repas qu'à la chute du jour.

(1) On soupait l'été entre la huitième et la neuvième heure, et l'hiver à la dixième.

Comme nous allions passer la porte de l'antisalle qui précède le triclinium, un enfant, placé là exprès, nous avertit d'entrer du pied droit pour ne point apporter de fâcheux augures. Aussitôt que nous eûmes été introduits, des esclaves nous ôtèrent nos bagues, nos sayons rayés à la gauloise et nous revêtirent de robes fort belles, destinées uniquement aux repas. Nous entrâmes dans le triclinium à peine assis, des esclaves égyptiens nous versèrent de l'eau froide sur les mains, tandis que d'autres, nous ayant ôté nos sandales, se mirent à nous laver les pieds et à nous nettoyer les ongles quoique l'on nous eût déjà fait au bain la même opération. Le triclinium, ou salle à manger, est d'une longueur double de sa largeur, et comme partagé en deux. La partie supérieure est occupée par la table et les lits la partie inférieure reste libre pour le service et les spectacles. Autour de la première, les murs sont ornés jusqu'à une certaine hauteur, de tentures de prix. La décoration du reste de la salle est noble, et en même temps analogue à la destination de cette pièce; des colonnes entourées de lierre et de pampres divisent les parois en compartiments bordés d'ornements capricieux au centre de chaque panneau, on a peint avec une grâce admirable de jeunes faunes, ou des bacchantes demi-nues, portant des thyrses, des vases, des coupes et tout l'attirail des festins. Au-dessus des colonnes règne une large frise, divisée en douze tableaux; chacun d'eux est surmonté d'un des signes du zodiaque, et représente les mets que l'on recherche le plus dans les mois auxquels se rapportent ces signes en sorte que l'on a peint sous le sagittaire des crevettes de mer, des coquillages et des oiseaux de passage sous le capricorne, des homards, des poissons de mer, un sanglier et du gibier des bois sous le verseau, des canards, des pluviers, des pigeons, et des râles d'eau, etc. Des lampes de bronze, suspendues par des chaines de même métal ou supportées par les candélabres d'un travail. précieux, répandaient une vive lumière ; des esclaves préposés à leur entretien, avaient soin d'en couper les mèches de temps en temps, et veillaient à ce qu'elles ne manquassent point d'huile. La table, faite de bois de citre tiré du fond de la Mauritanie, et que l'on préfère à l'or, reposait sur des pieds d'ivoire; elle était recouverte d'un plateau d'argent massif, du poids de cinq cents livres, orné de ciselures et d'anaglyphes. Les lits triclinaires (1), qui peuvent contenir trente personnes, étaient de bronze enrichis d'ornements en argent, en or pur, et en écaille de tortue mâle; les matelas de laine des Gaules teinte en pourpre; les coussins précieux), rembourrés de plumes, étaient recouverts de tapis émaillés de différentes couleurs, tissus et brodés de soie mélangée avec des fils d'or.

(1) On appelait tricliniares les lits de table, pour les distinguer des lits à dormir, qu'on appelait cubiculares.

Chrysippe nous apprit qu'ils avaient été fabriqués à Babylone, et qu'ils coûtaient quatre millions de sesterces. Le pavé en mosaïque représentait, par un débris de repas, comme s'ils fussent tombés naturellement à terre; de façon qu'au premier coup d'oeil il semblait n'avoir point été balayé depuis le dernier festin. Aussi le nommait-on à cause de cela, asaratos oecos (1).

(1) C'est-à-dire salle non balayée.

Au fond de la salle, on avait étalé des vases d'airain de Corinthe. Ce triclinium, le plus grand des quatre que Scaurus a dans son palais pourrait contenir facilement une table de soixante lits mais il réunit rarement un aussi grand nombre de convives et, lorsque dans les grandes occasions il donne à manger à cinq ou six cents personnes, c'est dans l'atrium qu'il les reçoit. Cette salle à manger est réservée pour l'été; il en a d'autres pour l'automne, l'hiver et le printemps car les Romains se font un sujet de volupté de la diversité des saisons. Le service est réglé de manière qu'il y a pour chaque triclinium un grand nombre de tables de différents genres, et chaque table a ses vases, ses plats et ses valets particuliers. Les convives arrivaient successivement; Chrysippe me fit remarquer l'air d'impatience de plusieurs d'entre eux. « Voyez, me dit-il, avec quel empressement accourent ces parasites et ces ombres (1), compagnons assidus de ceux qui dissipent leur bien. Je crois que ce fut pour eux qu'on défendit au sénat de traiter aucune affaire passé la dixième heure, et que l'on convint qu'un sénatus-consulte fait à l'heure du repas du soir n'aurait point force de loi (2).

(1) C'est le nom que l'on donnait à ceux qui s'introduisaient, sans être: priés, à la suite de quelques amis de la maison.

(2) Un sénatus-consulte rendu après le coucher du soleil n'avait aucune autorité ( Aul. Gell.,lib. XIV, cap. 17).

Aussi ces gourmands effrénés iraient, s'il leur était possible, éteindre le soleil pour souper une heure plus tôt. » En attendant la venue du maître de la maison de jeunes esclaves entrèrent en chantant
et répandirent sur le pavé de la sciure de bois teinte de safran et de minium mêlée à une poudre brillante faite avec de la pierre spéculaire. Enfin Scaurus, qui s'était arrêté un instant dans son appartement pour se reposer, ainsi qu'il a coutume de le faire après le bain, arriva au son des flûtes. Je n'invite ordinairement, dit-il, mes amis à ma table qu'en nombre égal à celui des grâces ou des muses; mais comme aujourd'hui il s'agit de fêter la bienvenue de ces aimables étrangers, pour les honorer davantage j'ai réuni le plus de personnes qu'il m'a été possible. Prenons place, et livrons nous à la joie, sans calculer ni le nombre des convives, ni la rapidité des heures. En disant ainsi Scaurus s'étendit sur le lit du milieu, en nous donnant près de lui la place d'honneur, qui se trouve à l'extrémité de ce même lit » A nos pieds étaient de jeunes esclaves, prêts à obéir à tous nos ordres. Comme nous sommes étrangers, nous n'avions point apporté de serviettes (1) celles qu'on nous donna étaient tissues, ainsi que la nappe, d'une espèce de lin incombustible, qu'on jette au feu pour le blanchir.

(1) Il était d'usage d'apporter sa serviette avec soi, il est plus d'une fois question, dans les poètes satiriques, de convives qui volaient les serviettes de leurs voisins.

Lorsque tout le monde, eut pris place, on présenta des couronnes de fleurrs artificielles aux convives; ceux qui les distribuaient chantaient au son de la lyre. Que chacun se pare de myrte vert et des rt fleurs que le printemps fait éclore. Chrysippe m'apprit que les colliers et les couronnes de fleurs dont on fait usage dans les festins avaient pour but utile. de prévenir l'ivresse, en neutralisant les vapeurs du vin.. « C'est, me dit-il, ce qui rend ces couronnes artificielles plus ridicules encore que le prix excessif qu'on y met; car ces fleurs faites de matières mortes et inodores, ne peuvent avoir aucune vertu et
même les parfums empruntés dont elles sont imprégnées deviennent quelquefois nuisibles à la santé. Je ne te ferai point, cher Gélimer, la description détaillée de tout ce qui nous fut servi. La multiplicité, la variété des plats exquis dont la table fut couverte, à plusieurs reprises, te sembleraient presque fabuleuses. Cependant je ne peux m'empêcher de te nommer quelques-uns des mets qui m'ont le plus étonné, et qui peuvent te donner une idée du luxe des tables romaines. L'on offrit successivement aux convives des oeufs d'autruche, farcis avec des jaunes d'oeufs de paon, qui recelaient un bec-figue, comme si c'eut été le foetus déjà formé. Des ventres de truie, des jambons apportés d'Espagne, des lièvres singulièrement ornés d'ailes de manière à représenter des animaux extraordinaires; des paons étalant leur riche plumage, et que l'insatiable sensualité des Romains est allée chercher au-delà du Phase. dans des contrées défendues jusque alors par la terreur qu'inspire tout ce qu'on raconte de ces pays éloignés); des grues), manger détestable, mais que l'on sert par ostentation, à cause de la difficulté qu'on éprouve à se procurer ces oiseaux voyageurs dans cette saison. On nous présenta aussi des volailles et des poissons faits de chair de verrat, et si bien imités que l'oeil y était trompé. On apporta au second service un énorme sanglier tout entier; il renfermait, non des guerriers, comme le cheval de Troie, mais des grives en vie, qui prirent leur vol dès qu'on eut ouvert l'animal, dont les flancs leur servaient de prison. Scaurus et Chrysippe me donnaient les détails les plus curieux sur tout ce qui composait le festin. Ils nie firent remarquer un plat énorme fait de seules langues d'oiseaux. Je goûtai successivement des foies d'oie grasse; des foies de Mustella, qu'ils vont pécher jusqu'en Rhétie, dans le lac de Constance des scares, pris sur les côtes de l'Asie Mineure, et dont on ne mange que les intestins. On me montra d'énormes murènes pour lesquels les Romains ont une passion singulière. Enfin le dernier plat, dont on me fit les honneurs, contenait trois bardeaux. Je réfléchissais sur la singulière destinée de ce poisson, venu comme moi des côtes de l'Océan occidental, lorsque Scaurus, se penchant de mou côté, m'apprit que pour leur donner cet excellent goût qui flattait si agréablement le palais, on les avait fait mourir dans du garum. Ce n'est pas tout, me dit Chrysippe à voix basse, il y a quelque chose qui les rend bien meilleures encore c'est que ces trois poissons, qui pèsent à peine deux livres chacun, ont coûté trois mille sesterces Ce ne sont pas cependant les plus chers; on en servit un l'autre jour chez Crispinus, qui coûtait à lui seul six mille sesterces. Il y a tel poisson d'élite qui se a vend à Rome plus qu'un beau taureau de sacrifice. Mais c'est prolonger trop longtemps cette énumération, que j'aurais voulu t'épargner. Continuons plutôt à te tracer le tableau animé que présentait la salle du festin. Un esclave, placé en face de Scaurus, dans l'espace laissé vide pour le service, découpait
les viandes avec adresse. Son maître, par une gentillesse bouffonne, lui a donné le nom de tranclte de manière que du même mot il l'appelle et il lui ordonne. Divers domestiques égyptiens portaient sur des plateaux d'argent, autourd la table, des pains, ornés et ciselés agréablement. De jeunes échansons, la fleur des esclaves de l'Asie, versaient à la ronde diverses qualités des vins contenus dans des vases de cristal . Ces vins parfumés étaient rafraîchis et tempérés avec de la neige car ces voluptueux Romains boivent les trimas au coeur de l'été, et font pendant l'hiver provision de froid pour le reste de l'année. Sur les vases étaient écrits l'époque et le nom du terroir qui virent naître les vins précieux que Scaurus nous invitait à ne point ménager. Esclaves, versez, disait-il versez en l'honneur de la lune nouvelle, en l'honneur de ces étrangers Que celui de nous qui est livré au culte des muses vide sa coupe à neuf reprises; pour moi, je bois la mienne en l'honneur des Grâces. 0 mes amis, buvez, c'est du Falerne recueilli du temps qu'Opimius était consul; aucun de nos vieillards n'a vu ce consulat ainsi l'existence de l'homme ne peut égaler en durée celle du suc volatil de la vigne ah que du moins notre amitié ressemble à cette généreuse liqueur; et qu'en vieillissant chaque année elle nous devienne plusd ouce et plus précieuse» Nous répondimesà cet aimable voeu en vidant nos coupes. Les nôtres étaient d'or et entourées de pierres précieuses celle de Scaurus était d'un plus grand prix encore, et faite de murrhin, matière aussi inconnue à ceux qui s'en servent que les régions d'où ce vase fut apporté. Les convives du troisième lit (1) et les ombres (2) n'avaient que des coupes de verre.

(1) C'était le côté de la table le moins honorable.

(2) On appelait ainsi, comme je l'ai déjà dit plus haut, les personnes qui étaient amenées par un convive sans avoir été invitées.

De temps en temps Scaurus se levait pour changer de robe, et m'obligeait à faire de même dès que la transpiration commençait à communiquer à mes vêtements une légère moiteur; car la grande quantité de personnes rassemblées dans la salle, les lampes, les mets brûlants qui couvraient la table, et surtout la chaleur ordinaire à la saison où nous sommes, élevaient la température du triclinium à un degré excessif. Pour obvier à ce qu'une atmosphère aussi chaude peut avoir de pénible, deux jeunes filles, à demi couchées à nos pieds, agitaient autour de nous des éventails de plumes de paons. J'étais émerveillé de tant de luxe, de magnificence et de recherches voluptueuses, lorsque tout à coup le plafond de la salle s'ouvrit avec un craquement affreux. Je voulus fuir, mais l'on me retint; et j'eus une grande confusion de mon épouvante, en voyant descendre du plancher un service nouveau, qui surpassait tous les autres en profusion et en délicatesse. A peine fut-il placé sur la table, qu'un jeune funambule se mit à voltiger sur une corde tendue au-dessus de nos têtes et je ne saurais dire si j'éprouvai autant de plaisir que d'effroi en le voyant prendre toutes sortes de positions périlleuses, qui me faisaient craindre à chaque instant pour sa vie. Cependant, durant les intermèdes de ces spectacles, la conversation se soutenait agréablement. Scaurus et les convives les plus voisins agitaient diverses questions de politique, de philosophie ou d'histoire naturelle; on m'interrogea sur ce qui concerne notre pays et comme ma timidité augmentait pour moi la difficulté de parler une langue qui ne m'est point familière, Chrysippe me servit d'interprète, et expliquait avec élégance ce que je lui disais avec peine et embarras. Pendant ce temps, des jeunes gens placés à l'extrémité des second et troisième lits, s'amussaient à lancer des pépins au plafond de la salle et ceux qui réussissaient à toucher le but recevaient de bruyants applaudissements. Bientôt on introduisit trois jeunes et bielles esclaves espagnoles , vêtues de tuniques courtes, faites d'une étoffe blanche et légère elles chantèrent en s'accompagnant de la lyre, et exécutèrent ensuite des danses lascives. Ces voluptueuses gaditanes furent remplacées par de jeunes hommes armés, auxquels on donne le nom d'Homéristes. Ils nous racontèrent combien la colère d'Achille fut douloureuse et funeste aux Grecs. .Je témoignais ingénument à Chrysippe tout ce que ces divertissements avaient d'agréable et de nouveau pour moi. « Veuillent les dieux, me répondit-il, que Scaurus se contente de ces innocents délassements, et qu'il n'ensanglante point ce festin par quelque combat de gladiateurs, pour lesquels il a une passion féroce. On se plaît à Rome à mêler quelquefois l'horreur du carnage à la joie des orgies; et cela ne doit point vous étonner, car vous avez dû vous apecevoir, depuis que vous vivez avec les Romains, combien l'habitude des voluptés, en même temps qu'elle énerve l'esprit, endurcit le coeur et le porte à la cruauté. » Ces mots me glacèrent d'horreur je jetais chaque instant les yeux vers la porte, dans la crainte de voir entrer quelques-uns de ces êtres dégradés qui font un métier de tuer et de mourir pour l'amusement de quiconque daigne leur payer le sang qu'ils perdent ou qu'ils font couler. Heureusement que Scaurus nous épargna cet horrible genre d'amusement. Il fut remplacé par des mimes qui voltigeraient autour des tables, et dont les bouffonneries obscènes réjouirent beaucoup les convives. Mais à un signe du maitre on remit avec empressement de l'huile dans toutes les lampes et les tricliniarques répandirent de nouveau, en grande abondance, de cette arène colorée dont on avait couvert le pavé dès le commencement du festin; tout à coup une musique harmonieuse donna le signal de jeunes palestrites, légèrement vètues, entrèrent deux à deux, en chantant en choeur puis, après avoir quitté leurs tuniques et s'être frottées d'huile à la manière des athlètes, elles se mirent à lutter entre elles. Ce spectacle transporta tout le monde et j'avoue que si au premier moment il me fit baisser les yeux et rougir, je sentis bientôt au trouble de mon coeur qu'il avait véritablement quelque chose d'enivrant dont je ne pus me défendre.
Ces intermèdes n'empêchaient point les esclaves de remplir à chaque instant nos coupes et déjà la joie des convives commençait à devenir bruyante. « Voyez, me dit Chrysippe, cet homme qui avale les flots de vin qu'on lui verse comme Carybde engloutit les flots de la mer; ce buveur forcené s'appelle Tiberius, mais on lui a donné par plaisanterie le nom de Biberius. Vous ne devineriez jamais de quel épouvantable artifice il use pour s'exciter à boire il a recours au poison. Avant de se mettre à table, il prend de la ciguë, afin que la crainte de la mort l'oblige à boire outre mesure, le vin étant le plus puissant antidote de ce suc vénéneux. Avouez que c'est pousser l'ivrognerie jusqu'à l'héroïsme! Aperceez-vous là-bas le fils de Cicéron, si peu digne de son père ? Regardez son énorme coupe; elle tient deux conges eh bien. il la vide quelquefois d'un seul trait. Ceux que vous voyez se lever de temps en temps sont des buveurs de courte haleine, qui violent les lois bachiques car il est de règle de ne point quitter la table; mais chez Scaurus on a toute liberté; et même il y a près de cette salle un lieu où sont « préparés des vases d'eau fraîche, des bassins, et autres ustensiles nécessaires; c'est là que ces déboutés sectateurs de Bacchus vont en chancelant se délivrer du dieu qui les obsède quelques-uns s'en débarrasassent en vomissant puis, semblables au serpent qui, tombé dans un tonneau, boit et vomit, ils reviennent boire pour retourner vomir encore. Croiriez-vous que ces éponges vivantes appellent cela profiter du temps et jouir de la vie. Cependant Scaurus, s'étant fait apporter un vase qui contenait trois conges, le remplit d'un vin miellé, parfumé de nard, qu'on avait fait naviguer pour le rendre meilleur. Il prit ensuite une couronne de roses naturelles qui surmontait l'énorme cratère et, l'ayant effeuillée dans le vase même, il s'écria Buvons les couronnes; puis il porta ses lèvres au bord du vase, et le fit circuler ensuite de main en main parmi les convives; c'est ce qu'on appelle ici la coupe de l'amitié. Enfin, le chant aigu d'un coq du voisinage annonça l'approche de l'aurore ce fut le signal de la retraite. Après avoir salué Scaurus, en lui disant Les dieux te soient propices); chacun de nous partit àla lueur des flambeaux. Les esclaves refermèrent sur nous la porte de l'atrium; et nous sortîmes du palais de Scaurus.

CHAPITRE XX.

RETOUR CHEZ CHRYSIPPE.

Au moment de nous séparer les uns des autres, une scène singulière nous retint quelques instants à l'entrée du palais. Un des convives, dont le costume négligé, la longue barbe et le langage sentencieux nous avaient frappés, s'arrêta devant la porte, ôta sa couronne, l'y suspendit, puis, éteignant son flambeau, il le renversa sur le seuil, et s'enfuit en chancelant. Cette action, à laquelle je ne comprenais rien, excita un rire général. Chrysippe, m'ayant pris sous le bras, me dit chemin faisant « Cet homme est le cynique dont je vous ai parlé ce matiu parasite acharné de tous les grands de Rome, il s'est décoré du titre de philosophe il a son rôle à soutenir, et, après avoir pris part comme les autres aux excès du festin, il affecte en ce moment d'insulter au luxe voluptueux du maître de ce palais, en déposant sa couronne et son flambeau, comme on a coutume de le faire à la porte des lieux de débauche. » Nous n'avions point amené d'esclaves, et nous fûmes obligés, quoique la nuit fût encore obscure, de nous retirer sans flambeaux ni lanternes, en dirigeant notre marche sur la blancheur des murs et des colonnes. Chrysippe priait les dieux en riant « Jupiter, et vous, belle Laverne, couvrez-nous d'un nuage, et faites-nous éviter les voleurs, qui chaque nuit accourent des forêts voisines dans les rues de cette vaste cité. » Sa prière fut exaucée; nous regagnâmes notre habitation vers l'aurore, sans faire d'autre rencontre que celle d'un jeune chevalier romain, qui, arrêté sous les fenêtres d'une courtisane, interrompait le chant matinal des oiseaux par des plaintes mêlées de toutes les expressions banales d'un amour malheureux. Tel est, mon cher Ségimer, le tableau fidèle de tout ce que nous avons observé d'intéressant chez Scaurus. Cette esquisse rapide suffira pour te donner une idée de la magnificence que les patriciens de Rome déploient dans ces vastes palais où ils entassent les dépouilles du monde. Mais gardons-nous d'envier une aussi dangereuse prospérité. Ces richesses corruptrices ont perverti les moeurs, amolli les courages, préparé les esprits à la servitude et le luxe délirant des Romains, plus funeste pour eux que le glaive de Brennus et d'Annibal, menace la république, et vengera l'univers.

FIN DE L'OUVRAGE


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