L'OPPOSITION
sous
LES CÉSARS

GASTON    BOISSIER
de l’académie française
SEPTIÈME    ÉDITION
PARIS LIBRAIRIE   HACHETTE  ET  C!l
79,   BOULEVARD   SAINT-GERMAIN,   79
1913
Droits de traduction et de reproduction réservée.

 

 

CHAPITRE  PREMIER

Où se trouvaient les mécontents.
II n'y a jamais eu de gouvernement qui ait satisfait tout le monde. Ils sont tous certains d'avance de faire des mécontents, mais tous ne savent pas s'y résigner. Il en est que l'opposition irrite et qui ont recours aux moyens les plus violents pour s'en délivrer. D'autres, mieux avisés, la laissent se produire, et, comme ils savent qu'il est difficile d'en avoir raison, ils s'arrangent pour vivre avec elle. Le chef-d'œuvre, c'est de vivre d'elle, comme font les Anglais: chez eux, non seulement on la tolère, mais on en profite; tandis qu'ailleurs on la met hors la loi et on lui impose l'obligation de tout détruire pour subsister, là on l'a introduite dans le gouvernement même, comme un rouage nécessaire, et on l'a ainsi intéressée au salut de la machine.
Malheureusement pour lui, l'empire romain fut un de ces régimes maladroits qui ne souffrent pas d’être contredits. Il y était prédisposé par sa nature même. Ce qu'il avait d'ambigu et de peu précis, ces formes répu­blicaines dont il voulait couvrir une autorité absolue, devaient le rendre facilement soupçonneux. Les précau­tions qu'il prenait contre les révolutions les lui faisaient redouter. Ces grands noms qu'il avait conservés par prudence, ces consuls, ce sénat, auxquels il laissait une ombre de pouvoir pour faire croire que rien n'était changé, lui remettaient sans cesse devant les yeux un passé dangereux. Comme il craignait toujours qu'on ne prît au sérieux ces apparences de liberté, la moindre voix qui s'élevait contre lui l'épouvantait. Aussi se donna-t-il un mal incroyable pour imposer silence à tout le monde. Non seulement il empêcha de parler au sénat, mais il fit pénétrer ses agents jusque dans les maisons des particuliers. Il seglissa dans les réunions privées, il se cacha sous les tentures des portes ou dans l'épais­seur des murailles, et il fut sans pitié pour toute parole un peu libre qu'il avait saisie dans le secret de la fa­mille ou dans les épanchements de l'amitié. Après avoir puni ceux qui se plaignaient, il frappa ceux qui pou­vaient se plaindre : il supposa que les gens vertueux ou riches, les grands seigneurs, les généraux illustres, s'ils n'étaient pas déjà des ennemis cachés, ne tarderaient pas à l'être, et, pour les empêcher de le devenir, il s'en débarrassa au plus vite. Mais ces précautions furent vai­nes. C'est une folie que de prétendre empêcher toute opposition ; quand on défend à ceux qui sont mécontents de le dire, ils deviennent plus mécontents encore: ils auraient été des railleurs, on en fait des révoltés. A cha­que coup que frappait l'empereur, les haines s'accumu­laient dans l'âme des survivants. Aigries par la honte et la peur longtemps dissimulées et rendues plus violentes par cette dissimulation même, elles finissaient par faire explosion, quelquefois dans des insurrections ouvertes, le plus sauvent dans des vengeances obscures. Sur neuf princes qui ont régné de César à Vespasien, huit ont péri de mort violente, et il n'est pas sûr qu'on n'ait pas aidé le neuvième à mourir: voilà un beau résultat de la répression à outrance !
Il y avait donc, quoi qu'on fît, une opposition sous l'empire, mais une opposition prudente, qu'on forçait de parler bas, si on ne pouvait pas la contraindre à se taire, et qui se cachait avec soin dès que les temps devenaient mauvais : aussi arrive-t-il souvent qu'à la distance où nous sommes, elle nous échappe; non seulement nous ne savons pas ce qu'elle était, mais nous ignorons où elle pouvait être. Il faut pourtant, avant de la juger, commencer par la découvrir. Mettons-nous intrépide­ment à sa recherche ; s'il en est besoin, parcourons tout l'empire, depuis les extrémités jusqu'au centre, des frontières à la capitale. Quelque soin qu'elle prenne de se dissimuler, nous finirons bien par la saisir.
       
I                                                                          
L'armée romaine. — Quelle était, sous l'empire, la condition des soldats. — La vie des camps. — Caractère de l'obéissance mili­taire. — Services de tout genre que l'armée rend à l'empire. — Les soldats étaient satisfais de leur sort et dévoués à l'empereur.
Aux avant-postes de l'empire, dans les provinces loin­taines et mal sûres, se trouvait l'armée. Est-ce là que nous avons la chance de rencontrer des mécontents? Pour le savoir, il nous faut d'abord chercher à connaître quelle situation l'empire faisait aux soldats, nous verrons ainsi s'ils étaient satisfaits de leur sort et bien disposés pour leurs maîtres.
L'armée est, à Rome, ce qui a le plus longtemps gardé les vieilles traditions. On ne peut pas dire assuré­ment qu'elle ressemblât tout à fait sous l'empire à ce qu'elle était pendant la république. Auguste la rendit permanente ; ce changement en altéra profondément l'es­prit. Elle se composa désormais de soldats de métier, et non de citoyens; mais les usages anciens y furent conservés autant que le permettaient les temps nouveaux. La transition d'un régime à l'autre s'y fit sans secousse: les vétérans de César furent les premiers soldats d'Octave; ils purent apprendre à leurs jeunes successeurs la disci­pline des vieilles armées, et depuis on prit de grandes précautions pour que ce dépôt ne put pas se perdre. Les légions n'étaient pas, comme nos régiments, disséminées dans les principales villes de l'empire. On ne les em­ployait pas à maintenir la paix intérieure, qui n'avait pas besoin d'être protégée : Josèphe nous dit qu'aucune des cinq cents villes de l'Asie n'avait de garnison, et que les Gaules, un pays plus grand que la France, obéissaient à 1200 soldats1. C'est ce qui permit aux empereurs de diminuer l'armée. Du temps d'Auguste, on ne complaît sous les armes que 250000 légionnaires, qui formaient l'armée de ligne, et un nombre à peu près égal de soldais auxiliaires : 500000 hommes, ce n'est guère quand on songe à l'immense étendue des frontières .qu'ils avaient à garder, mais c'était beaucoup pour les ressources du budget romain, qui n'avait pas prévu cet accroissement de dépenses.

1. De Bello Judaico, II, 16,

A Rome, comme ailleurs, les armées permanentes furent une lourde charge sous laquelle l'État fut souvent accablé. Il fallut, pour y pourvoir, créer des ressources spéciales et instituer le trésor militaire (œrarium militare) qu'on eut grand'peine à remplir. C'est de là que vinrent les embarras financiers qui attris­tèrent plus d'une fois le grand règne d'Auguste.
Les légions étaient donc distribuées le long des frontières de l'empire et elles y vivaient toujours sous la tente. On n'avait pas l'habitude, comme aujourd'hui, de les faire changer souvent de résidence. Quand une fois on les avait placées quelque part, elles y restaient, et, si quelque guerre importante les appelait ailleurs, la guerre finie, elles rentraient dans leurs quartiers. Aussi le camp où elles étaient fixées avait-il reçu le nom de camp séden­taire (castra stativa), pour le distinguer de ces retranchements qu'elles élevaient tous les soirs dans leurs expéditions et qu'elles quittaient le matin. Autour de ces camps sédentaires, des vivandiers, des fournisseurs, des industriels de toute sorte, venus des pays voisins, s'étaient de bonne heure réunis. Ils construisaient d'abord des demeures modestes qu'on appelait les cabanes ou les baraques de la légion (canabœ legionis). Quand ces baraques avaient pris quelque importance, on s'empressait de leur accorder une sorte d'administration municipale; un sous-officier en retraite en devenait le premier magistrat, des vétérans ou des commerçants enrichis formaient le conseil des décurions. Le nouveau municipe ne cessait pas de s'accroître et il finissait souvent par devenir une grande ville.

1. Voyez, sur cette question des légions d'Auguste, Mommsen, Res gestae  divi Aug., p. 44 et 49.

Beaucoup de celles qui tenaient le premier rang dans les provinces frontières de l'empire, comme Apulum (Carlsbourg) dans la Dacie, Pœtovio (Pettau) dans la Pannonie. et Troësmis (Iglîtza) dans la Moesie, n'avaient pas une autre origine (1). Un hasard heureux nous a conservé les débris d'un de ces castra stativa où séjournaient les légions. Ce n'est pas dans notre vieille Europe qu'il a été retrouvé : les révolutions de tout genre y sont trop fréquentes, et les ruines mêmes, suivant le mot d'un poète, y périssent vite; c'est en Afrique, un pays barbare assurément, mais où l'homme au moins n'aide pas le temps à détruire les restes du passé. La ville de Lambèse (Lambaesis) a été jusqu'à Dioclétien la résidence d'une légion romaine, la III  Augusta, qui était chargée de défendre la Numidie contre les invasions des Maures. L'emplacement qu'elle a occupé pendant tant de siècles est encore très reconnaissable, et M. Léon Renier a pu aisément l'étudier et le décrire (2). Le camp est séparé de la ville par un glacis d'un kilomètre. Il forme un rectangle de 500 mètres de long sur 450 de large, entouré de remparts de 4 mètres de hauteur, avec des tours de distance en distance, et percé de quatre portes. Vers le centre, un amas de décombres annonce la place du praetorium, c'est-à-dire la demeure du légat prétorien qui commandait la légion.

1. SI. l.éon Renier fait remarquer que  quelques-unes de ces villes auxquelles les « castra Stativa » ont donné naissance n'ont jamais eu d'autre  nom que celui de la légion même autour de laquelle elles s'étaient formées. Il en est  ainsi de la ville de Léon, en Espagne, et de celle de Kaërleon, dans la Grande Bretagne dans  le nom desquelles se trouve le mot « legio ». (Voyez le rapport dc M. Renier sur les inscriptions de Troësmie dans le  compte rendu de l’Académie  des inscriptions, 4 et 18 aôut 1865.)
2Voyez aussi l’étude sur le camp et la ville de Lambèse par G. Wilmanns, que M. Thédenat a traduit  et insérée dans le Bul­letin îles antiquités africaines.

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Elle devait être ornée avec une certaine magnificence, car on retrouve au milieu de ces ruines des fragments de sculpture, des couronnes, des aigles, des Victoires. Des quatre portes partent des routes formées de larges dalles et qui passent quelquefois sous des arcs de triomphe. A deux kilomètres se trouvent les restes d'un autre camp, moins vaste et moins somptueux. Quelques-uns pensent qu'il était occupé par les troupes auxiliai­res: comme elles complétaient la légion, il était naturel qu'elles fussent établies auprès d'elle1.
Les inscriptions, qui ne manquent pas autour de Lambèse et ailleurs, nous permettent de prendre quelque idée de l'existence qu'on menait dans les camps romains. Nous voyons que la vie y était fort occupée. Tout le temps que laissaient les exercices militaires était employé à d'autres travaux ; l'armée construisait des routes, répa­rait des aqueducs, creusait des canaux, bâtissait des ponts, ou même élevait des temples et des monuments de tout genre. Tenir toujours les soldats en haleine était la maxime des bons généraux, et Tacite fait remarquer qu'ils ne se sont jamais mutinés que quand ils n'avaient rien à faire. Cependant on leur permettait aussi d'égayer par quelques plaisirs leur rude condition : il fallait bien leur donner quelque relâche et quelque repos. Depuis que les armées étaient devenues permanentes, c'était une carrière et non un accident que la vie militaire. Les soldats devaient servir vingt-cinq ans dans les légions, mais quelquefois ils y restaient bien davantage. Certains empereurs, comme Tibère, ne pouvaient jamais se ré­soudre à leur donner leur congé ; ils en formaient des compagnies de vétérans, et les gardaient plusieurs années encore après que leur temps de service était fini.

1. Wilmanns croit que c'était un camp plus ancien  où résidait la légion avant que le nouveau fût construit.

L'existence entière se passait donc sous les drapeaux on entrait dans le camp à la fleur de l'âge, vers dix-huit ou vingt ans, et l'on n'en sortait qu'après que la vieillesse était déjà venue. Il n'est pas surprenant qu'on se soit arrangé pour y trouver quelques distractions et quelque -bien-être. Les officiers et les sous-officiers formaient des sociétés qui possédaient une caisse commune et se con­struisaient dans le camp même des lieux de réunion1. Quant aux soldais, ils devaient trouver des plaisirs de tout genre dans les canabae qu'ils fréquentaient sans doute très volontiers. On permettait aux provinciaux enrôlés dans les troupes auxiliaires d'emmener leurs femmes avec eux ou de se marier pendant leur service. Les légionnaires n'avaient pas d'abord le même privilège, mais les canabœ contenaient une population fort mélan­gée ; il s'y trouvait des femmes avec lesquelles les soldats formaient souvent des liaisons durables qu'ils régularisaient ensuite parle mariage, quand ils avaient obtenu leur congé. Pendant la république, les généraux rigoureux ne voyaient pas ces liaisons avec plaisir. Scipion Emilien, en Espagne, chassa toutes les femmes qui s'étaient établies autour de ses légions, et les historiens disent qu'il y en avait plus de deux mille. On fut plus indulgent sous l'empire. Ils furent d'abord autorisés à se marier; puis, l'empereur Septime Sévère leur permit d'habiter avec leurs femmes ou leurs concubines.

1. On trouve des exemples de ces associations dans les inscrip­tions de Lambèse recueillies  par M. L. Renier.— Voyez aussi le Corp. Insc., VIII, 2554, 2557.

Wilmanns pense qu'à partir de ce moment le camp ne fut plus que le lieu officiel où les soldats se rendaient pour leur service et qu'à l'ordinaire ils résidaient en famille dans la ville voisine1. Ils étaient déjà presque tous compatriotes, car chaque légion se recrutait d'ordi­naire dans les pays où elle était fixée. Sur cinquante sous-officiers qui élèvent un monument à l'empereur dans le camp de Lambèse, trois seulement sont étrangers à l'Afrique par leur naissance. « II fallait vraiment, dit M. Léon Renier, qu'il y eût dans le monde romain une bien grande force de cohésion pour que dans de telles circonstances tant de temps se soit écoulé sans amener entre les provinces et la métropole une violente scission. » C'est qu'une fois enrôlés dans la légion, le Romain et le Numide oubliaient vite le pays d'où ils venaient pour se souvenir seulement qu'ils étaient soldats. Le camp deve­nait leur patrie, ils s'y établissaient pour la plus grande partie de leur existence, et ils finissaient par y réunir tous les objets de leurs affections. Presque tous s'y mariaient. Quelques-uns en entrant au service épousaient la fille d'un de leurs camarades qui allait le quitter. Leurs enfants, élevés au milieu des armes, se faisaient ordinairement soldats comme leurs pères. Il devait y avoir des familles où l'on servait le prince de père en fils depuis plusieurs générations. Entre des gens qu'unis­saient tant de liens de camaraderie et de parenté, qui vivaient ensemble et en dehors des autres, les vieilles traditions eurent moins de peine à se maintenir, et c'est ainsi que, dans cet empire composé d'éléments si divers

1. « La situation des légionnaires, ajoute Wilmanns, après le décret de Sévère ressemble tout à fait à celle de la milice indigène de l'Algérie française sur la frontière de la Tunisie. Les spahis habitent à une petite distance du camp fortifié dans leurs tentes, ou plutôt leurs cabanes, réunies en douars ou villages ; ils y vivent avec femmes, enfants, bestiaux, et ne paraissent au fort que pour faire l'exercice. »

et que se disputaient tant d'influences différentes, l'esprit militaire s'altéra moins que tout le reste.
Il faut bien avoir recours aux souvenirs du passé qui ne se sont jamais entièrement perdus dans les camps pour expliquer le caractère qu'y garda toujours l'obéis­sance. « C'est la religion, dit Sénèque, qui maintient l'armée (1) » Dans les premiers temps surtout, quand on ne combattait que pour sa famille et pour ses dieux, la guerre était chose sainte et saintement accomplie. C'était un collège sacerdotal, celui des féciaux, qui était chargé de la commencer et de la finir. Le consul était prêtre autant que général ; il avait (levant sa tente un autel où, tous les matins, il priait pour ses troupes. Les drapeaux étaient regardés comme des divinités, propria legionum numina (2), et on leur offrait de l'encens. Le chef, qui prenait les auspices pour toute l'armée, passait pour une sorte de représentant des dieux ; ou obéissait à ses ordres comme à une manifestation de la volonté divine. Ces traditions de respect religieux se retrouvent jusqu'à la fin dans les sentiments que l'armée professe pour l'empereur, qui est son chef suprême. Le dévouement qu'elle a pour lui est une sorte de dévotion, et l'on y est plus sincère qu'ailleurs quand on le met, mort ou vivant, parmi les immortels, qu'on appelle ses statues des images sacrées, et sa famille une maison divine.
Ce n'est pas qu'il n'y ait eu quelquefois des révoltes dans les armées romaines, mais en général on ne s'y mutinait pas contre le prince (3):

1. Epist., 95, 35: primum militiae vinculum est religio.
2. Tac., Ann., II. 17. Corp insc. Lat., 111, 6224 ; « Dis militaribus, Genio,Virtuli, Aquilae sanctae, signisque legionis”1.
3. Il est bien entendu que je ne parle que des Césars, c'est-à-dire du premier siècle de l’empire. Plus tard, et surtout à partir des Sévères, l’armée a fait et défait des empereurs.

on voulait seulement obtenir quelque adoucissement aux rigueurs du service ou se délivrer d'un centurion qu'on n'aimait pas. Les centurions étaient d'ordinaire détestés, et nous voyons qu'on leur donnait des surnoms cruels1. Comme les né­cessités de l'avancement les faisaient passer d'une légion à l'autre, il arrivait souvent qu'ils étaient étrangers à ceux qu'ils devaient commander. De mauvaises habi­tudes, qui s'étaient établies dans les camps, contribuaient à les rendre odieux. On permettait aux soldats fatigués ou enrichis d'acheter de leurs chefs des exemptions de corvées ; on fermait les yeux quand ils payaient pour obtenir la levée d'une punition. Ces tolérances engen­draient beaucoup d'abus, et l'on comprend que les cen­turions avides fussent tentés d'augmenter sans fin les punitions et les corvées pour accroître ainsi leurs reve­nus. Quand le mal était au comble, les soldats ne le supportaient plus et se révoltaient. Tacite a raconté une de ces insurrections qui éclata dans l'armée du Rhin et dans celle de Pannonie à l'avènement de Tibère, et son récit contient des détails qui nous surprennent beaucoup. Nous sommes fort étonnés de voir qu'on parlemente avec les révoltés, qu'on leur permette d'exposer leurs griefs et d'envoyer leurs délégués à l'empereur. Ces complai­sances et ces faiblesses ne nous semblent guère compa­tibles avec ce qu'on nous dit de la discipline romaine ; mais il faut savoir que cette discipline, quoique assuré­ment fort rude, avait pourtant quelque chose de moins formaliste et de moins raide que dans nos armées modernes. L'obéissance n'y semblait pas imposée par la contrainte mais acceptée volontairement des soldats, parce qu'ils en sentaient la nécessité.

1. tacite, Ann., I, 23 et 32.

Ils étaient quelquefois les premiers à réprimer les séditions qui naissaient parmi eux et le faisaient sans pitié ; après l'une de ces révoltes, à laquelle tous avaient pris part, ils vinrent demander comme une faveur à être décimés. Placés en face d'un danger toujours présent, qu'ils ne pouvaient éviter que par la soumission, ils avaient con­senti à faire l'abandon d'une partie de leur indépen­dance, mais ils ne l'avaient pas livrée tout entière. Quoiqu'on les tint sévèrement, on leur laissait quelque­fois le droit de se réunir et de délibérer. Ils entendaient surtout être traités avec égard. Dans les plus beau s temps de la république, un général s'étant servi en leur parlant d'un de ces mots qu'on n'adressait qu'aux esclaves, ils se laissèrent vaincre, pour ne pas lui fournir l'occa­sion d'un triomphe (1).Ils se regardèrent comme outragés, sous l'empire, quand Claude leur fit porter ses ordres par l'un de ses plus puissants affranchis, et se permirent de siffler le favori de leur maître devant lequel le sénat se prosternait (2). Ils accomplissaient sans murmurer les ordres de leurs chefs, mais ils aimaient aussi à connaître leurs intentions, et les généraux, quand c'était possible, les entretenaient volontiers de leurs desseins. Cette confiance et ces égards qu'on leur témoignait étaient encore une tradition de l'époque républicaine. Dans les premiers temps, le soldat restait citoyen sous la tente; la vie civile et la vie militaire n'étaient pas si rigoureuse­ment séparées qu'aujourd'hui ; le camp et le forum semblaient souvent se confondre, et le consul s'adressait aux légions comme il aurait fait au peuple du haut des rostres. Sous l'empire, il y avait encore une tribune dans le camp, et les empereurs regardaient comme une de leurs principales attributions de parler à leurs soldats.

1.   TlTE.-LIVE,  IV, 19.
2. Dion lx, 19.

Sur les bas-reliefs de la colonne Trajane, le prince est représenté plus d'une fois entouré des drapeaux et haranguant ses troupes, qui paraissent l'écouler avec enthousiasme. On a retrouvé, dans l'un des camps de Lambèse, les fragments d'une grande inscription qui contient une harangue d'Hadrien à ses soldats; il les félicite de la rapidité et de la précision avec laquelle ils ont accompli leurs exercices: « Un ouvrage, leur dit-il, qui aurait demandé plusieurs journées à d'autres, vous l'avez achevé en un seul jour. Ayant reçu l'ordre d'élever un mur solide, comme ceux des camps sédentaires, vous n'avez pas mis plus de temps à le construire que s'il avait été fait avec des carrés de gazon qui sont légers, commodes à transporter, et qui, étant tous de forme sem­blable, peuvent aisément s'adapter ensemble, tandis que les pierres qu'il vous fallait manier étaient lourdes, énormes, inégales el difficiles à placer. Vous avez creusé un fossé dans une terre dure, résistante, et à force de travail vous avez rendu la terre égale et unie. Puis, quand vos chefs ont eu approuvé votre ouvrage, revenus au camp en toute hâte, vous avez pris rapidement votre repas, et, vous précipitant sur vos armes, vous avez couru avec de grands cris à la poursuite de cavaliers qu'on avait fait sortir et les avaient ramenés avec vous. Je félicite mon légat, votre général, de vous avoir enseigné ces manœuvres, qui sont une image des combats, et de vous y avoir exercés de manière à vous rendre dignes de mes éloges1. »  Cet ordre du jour oratoire, dont je ne cite qu'une partie, est très curieux; il nous fait savoir avec quel soin et quels ménagements on s'adressait aux soldats, et le goût qu'on avait pour l'éloquence dans l'armée romaine.

1. renier, Insc. de l'Alg., 5. Corp. insc lat., VIII. 2532.

L'armée était donc une école d'obéissance, mais non de servilité; aussi a-t-elle fourni à l'empire ses meil­leurs serviteurs. Je ne parle pas seulement des grands généraux qui arrêtaient les Germains et les Parthes, qui, sous les princes les plus médiocres, soutinrent l'honneur des armes romaines : Rome n'en a jamais manqué, même lorsqu'elle n'avait plus de citoyens; elle remportait encore des victoires à ses derniers moments, et, quand elle était forcée de confier ses affaires intérieures à des Rufin et à des Eutrope, elle trouvait, pour comman­der ses soldats, des Stilicon et des Aetius. Au-dessous des généraux, les tribuns légionnaires, les préfets de cohortes, habitués à la discipline, à la régularité, intègres et intelligents, devenaient, quand il en était besoin, des administrateurs dont on était sur. La vie civile et la vie militaire étant, comme je viens de le dire, moins dis­tinctes que de nos jours, ils passaient aisément de l'une à l'autre : on les chargeait en toute confiance de faire le recensement ou de lever l'impôt dans les provinces. Lorsqu'une ville, ruinée par l'incurie de ses magistrats, avait recours à l'empereur pour remettre quelque ordre dans ses affaires, il lui envoyait comme curator quelque ancien centurion, homme d'un sens droit et d'une honnêteté rigide, qui réparait en quelques mois le mal qu'avaient fait en plusieurs années des hommes d'esprit négligents ou malhonnêtes. L'armée rendait encore ce grand service à l'empire de le pourvoir d'excellents citoyens. Les troupes auxiliaires contenaient beaucoup de provinciaux qui, jusqu'à Caracalla, n'avaient pas le droit de cité. Il était d'usage de le leur accorder en leur donnant ce qu'on appelait un congé honorable (honesta missio).Lesnoms de tous ceux qui l'avaient obtenu étaient gravés ensemble à Rome, au Capitole ou dans le temple d'Auguste. Chacun des soldats qui avaient été l'objet de ces faveurs faisait copier à part le décret qui le concer­nait sur des tablettes d'airain et se le faisait envoyer. Plusieurs de ces tablettes ont été retrouvées. Elles sont toutes rédigées de la même façon : il estdit que l'em­pereur accorde aux soldats qui l'ont servi vingt-cinq ans et plus, et qui ont reçu un congé honorable, le droit de cité pour eux et les enfants, et le conubium, ou mariage romain, avec les femmes qu'ils avaient épousées, ou, s'ils étaient célibataires, avec celles qu'ils épouseraient plus tard. Puis viennent le nom du soldat qui a voulu posséder cette attestation de sa nouvelle dignité et ceux des sept témoins qui affirment l'authenticité de la pièce (1). C'était vraiment une bonne fortune pour l'empire de s'augmenter de ces citoyens nouveaux; ils lui apportaient toutes les saines habitudes des camps, tandis que l'affranchissement en faisait entrer sans cesse dans la cité qui lui commu­niquaient tous les vices de l'esclavage. Après avoir reçu leur congé, les soldats des légions, comme ceux des cohortes auxiliaires, avaient coutume d'élever auprès du camp qu'ils allaient quitter quelque monument religieux ; ils y mêlaient d'ordinaire des hommages à l'empereur et une dédicace aux dieux immortels ou au Génie de la cohorte et de la légion dans laquelle ils avaient servi, et qui était devenue comme leur patrie et leur famille. C'était le dernier acte de leur vie militaire ; ils se sépa­raient ensuite, mais beaucoup d'entre eux ne pouvaient se résoudre à perdre de vue les drapeaux sous lesquels s'étaient passées leurs meilleures années ;

1. Voyez la collection de ces diplômes militaires dans le insc, lat., III, p. 843 et suivantes.

ils s'établis­saient dans les canabae ou dans le voisinage. D'autres retournaient chez eux; ils y étaient toujours bien accueillis, on s'empressait d'ordinaire de les élever aux dignités municipales de leur pays, et ils répandaient ainsi dans tout l'empire les traditions qui se prenaient dans l'armée.
Il résulte de ce que nous venons de dire que les soldats devaient être en général satisfaits de leur sort. Ils tenaient au pays qu'ils habitaient, à la compagnie dans laquelle ils étaient inscrits, à leur légion dont ils savaient l'histoire et qu'ils avaient tant de peine à quitter. Ils tenaient surtout à cette patrie romaine pour laquelle ils versaient leur sang. Dans les troupes auxiliaires de l'armée du Rhin et du Danube se trouvaient des Gaulois, des Rhètes, des Mœsiens, les petits-fils de ceux qui avaient si courageusement résisté à César et à Auguste ; ils parlaient mal le latin et l'écrivaient plus mal encore, cependant ils étaient fiers de se dire Romains quand il leur fallait combattre les Suèves et les Bataves. Enfin ils tenaient à l'empereur, dont l'image était sur leurs drapeaux et dont on proclamait joyeusement le nom après une victoire. Ils respectaient, ils aimaient leurs princes, qui souvent ne méritaient guère cette affection, et depuis Tibère jusqu'à la mort de Néron ils ne se sont jamais soulevés contre eux. Comme ils étaient habitués à mettre leur salut dans l'unité du commandement, ils ne comprenaient le pouvoir que s'il était représenté par un seul homme, et le nom de l'empereur résumait pour eux la patrie. Quand nous voyons tant de simples soldats élever des monuments modestes à la gloire du prince dont ils n'attendent rien et qui ne le saura pas, il faut bien admettre que leur dévouement était sincère. Ainsi ce n'est pas dans l'armée que nous pourrons trouver une opposition systématique à l'empire.

II
Les provinces.— Elles ont été mieux gouvernées sous l'empire que pendant la république.— Mesures prises par Auguste pour dimi­nuer le pouvoir des gouverneurs. — Prospérité des provinces au premier siècle. — Elles sont en général satisfaites du gouverne­ment impérial.
La trouverons-nous dans les provinces ? On est d'abord tenté de le penser: comme elles étaient des pays vaincus, on suppose qu'elles se souvenaient toujours de la conquête, et qu'elles détestaient leurs maîtres. On les représente volontiers malheureuses et frémissantes, humiliées par leurs vainqueurs, ruinées par le fisc, et gémissant sous des proconsuls impitoyables ; mais ce ne sont là que des tableaux de fantaisie : tout semble prouver, au contraire, qu'elles étaient alors riches et contentes, et je vois que c'est de nos jours l'opinion des plus sages1.

1. M. Waddington, par exemple, a été conduit par ses beaux travaux sur les provinces asiatiques à penser et à dire que la con­dition des pays romains fut prospère pendant les deux premiers siècles qui suivirent la bataille d'Actium. « L'ordre matériel, dit-il, régnait partout: ce qui n'était guère arrivé auparavant. Les luttes de prince à prince, de ville à ville, étaient devenues impossibles, et la guerre était reléguée aux frontières ; le commerce et l'indus­trie étaient florissants; l'accès des fonctions publiques, même les plus élevées, s'ouvrait de plus en plus aux provinciaux, et enfin, sous Caracalla, la qualité de citoyen romain fut étendue à tous les hommes libres de l'empire. C'est sous les Antonins que le système fonctionna dans sa perfection, et leur règne fut en général une époque de paix et de prospérité pour le monde civilisé; après eux le déclin commença, mais il fallut bien des secousses, bien des bouleversements, pour détruire la savante machine administrative que le despotisme intelligent d'Auguste avait créée. Fastes des  provinces asiatiques, 18.

Ceux qui refusent obstinément de le croire n'allèguent guère qu'une raison pour le nier, c'est qu'ils ne veulent pas qu'il ait pu sortir quelque chose de bon d'un régime qu'ils détestent. Certes, par beaucoup de côtés, ce régime ne mérite pas d'être aimé; mais, quelque répugnance qu'il soulève, souvenons-nous qu'il a duré cinq siècles et que, pour comprendre qu'il ait vécu si longtemps, il faut bien admettre qu'avec beaucoup de défauts il avait quelques qualités. La principale était assurément de mieux administrer les provinces. Elles lui en étaient très reconnaissantes, et lui demeurèrent toujours fidèles: aussi n'est-ce pas par des convulsions intérieures qu'il a péri. Juvénal, dans une de ses plus éloquentes déclamation, semblait lui prédire ce sort', mais il y a échappé, et il a fallu, pour le détruire, une invasion d'étrangers. Les peuples soumis à sa domination, loin d'accueillir les Barbares comme des libérateurs, les ont combattus de toutes leurs forces, et ce n'est qu'avec désespoir qu'ils se sont séparés à la fin de Rome et de l'empire. Cette fidélité pourrait-elle se comprendre s'ils avaient eu à se plaindre autant qu'on le prétend du gouvernement impérial?
Il est naturel que l'empire ait tenu à les bien gou­verner; son principe même lui en faisait un devoir. L'aristocratie républicaine de Rome, qui avait coutume d'acheter les honneurs par des prodigalités insensées, était bien forcée de trouver quelque moyen de suffire à ces dépenses. Elle aurait été vile ruinée, si elle n'avait eu l'administration des provinces pour se refaire ;

I  Juv., VII, 124 : “spaliatis arma supersunt”.

c'était donc une nécessité pour elle de s'y enrichir, et il lui était difficile de s'y enrichir sans les piller. Du reste les pro­consuls pouvaient le faire sans danger : au retour de leur gouvernement,  ils n'avaient à répondre de leurs actions que devant des complices, et d'ordinaire ceux qui étaient appelés à les juger s'étaient conduits comme eux. Ils le faisaient surtout sans aucun scrupule : la conquête était récente ; on se souvenait que ces sujets avaient été longtemps des ennemis, et qu'il en avait coûté beaucoup de peine et de sang pour les soumettre. On les traitait en vaincus, sur lesquels on peut tout se permettre et qui doivent tout supporter. Les choses changèrent entière­ment avec l'empire. Quand le pouvoir fut aux mains d'un seul homme, cet homme eut un intérêt direct à défendre les provinces contre les exactions des gouver­neurs. C'était son bien, et ceux qui se permettaient de piller ses sujets le volaient lui-même. En les protégeant, il songeait à lui plus qu'à eux, et il était naturel qu'il ne souffrît pas qu'un  argent qui lui appartenait entrât dans d'autres coffres que les siens. A la vérité, rien ne l'empêchait de faire lui-même ce qu'il défendait aux autres, et de s'emparer, quand il en avait besoin, de la fortune des provinciaux. Il semble d'abord que le résultat était le même pour les administrés, et que les provinces ne gagnaient rien à être délivrées des exactions des proconsuls, si elles restaient exposées à celles des princes. C'était pourtant quelque chose de n'avoir plus qu'un maître à contenter. Sous la république, les proconsuls se renouvelaient tous les ans. Il en arrivait un chaque année avec un appétit nouveau, et il était d'autant plus insatiable, qu'il n'avait qu'un temps très court pour se rassasier. Le maître unique, comptant durer, était moins pressé de tout prendre, et, quelque affamé qu'il pût être, la sagesse, quand il était sage, lui conseillait de garder quelque ressource pour le lendemain. C'est d'ailleurs l'usage partout que le propriétaire ménage le sol, tandis que le fermier l'épuisé.
L'empire avait encore une autre raison de bien traiter les provinces, c'est qu'avec le temps des changements étaient survenus dans la manière dont on considérait à Rome les pays vaincus. A mesure que s'éloignaient les souvenirs irritants de la conquête et que ces pays deve­naient plus romains d'habitudes et de relations, on se faisait plus da scrupule de les malmener. Depuis que cette aristocratie superbe, qui avait si longtemps dominé le monde, était soumise à un maître, la condition de Rome et des provinces tendait à se rapprocher. Partout on était forcé d'obéir, et le souverain imposait à tous la même loi. Devant cette autorité sans limites, que tout le monde sentait au-dessus de soi, les inégalités anciennes s'effaçaient. Le pouvoir absolu est de sa nature un grand niveleur ; il ne veut avoir que des sujets, et, de la hauteur d'où il les regarde, il est assez disposé à les confondre. Un éloquent pamphlétaire disait sous Louis XIV :  « Dans le gouvernement présent, tout est peuple; l'autorité royale est montée si haut, que toutes les distinctions disparaissent, toutes les lumières sont absorbées, car, dans l'élévation où s'est porté le monarque, tous les humains ne sont plus que la poussière de ses pieds. » Les institutions d'Auguste eurent des résultats sembla­bles: grâce à elles, le monde s'unit dans l'obéissance, et l'on peut dire que, si cette sorte de niveau, qui s'établit partout sous la pression de l'autorité impériale, fit perdre à Home beaucoup de ses privilèges et de sa puissance, il rendit la situation des provinces meilleure.
On sait qu'en 726 Auguste partagea l'administration des provinces avec le sénat, lui laissant les plus tran­quilles, celles qui n'avaient pas besoin d'être protégées par les légions, et gardant les autres pour lui. Les pro­vinces impériales étaient gouvernées par un légat qui dépendait entièrement du prince et n'avait de comptes à rendre qu'à lui; celles du sénat n'échappaient pas non plus à son influence, et l'on peut dire qu'en réalité les proconsuls, comme les légats, étaient sous sa main.
Non seulement cette autorité jalouse les surveillait avec soin et les faisait punir avec rigueur quand ils s'étaient mal conduits, mais elle essaya de leur ôter jusqu'au pouvoir de mal faire. Tant que la république a duré, ils étaient tout-puissants. Que le gouverneur d'une province s'appelât préteur ou proconsul, qu'il eût neuf licteurs ou douze, son pouvoir était alors sans limites. Quand, après avoir fait ses prières au Capitole, il partait, couvert du manteau militaire, suivi de ses parentés et de ses amis qui l'accompagnaient jusqu'aux portes de Rome, ce n'était pas le magistrat d'une république, c'était vraiment un roi qui s'en allait gouverner un royaume. Il devait concentrer dans sa main l'autorité civile et mili­taire, il commandait les légions, il rendait la justice, il administrait les finances, il faisait la loi et il l'appliquait. Comme la conquête était nouvelle et les haines des vaincus plus vives, Rome avait pensé qu'il fallait armer ses gouverneurs contre les révoltes imprévues et leur donner les moyens de les vaincre. Les circonstances n'étaient plus tout à fait les mêmes sous l'empire ; la domination romaine était alors acceptée de tout le monde. Il n'était plus aussi nécessaire, pour la défendre, de réunir toute l'autorité sur un seul homme, et, autant que possible, on la divisa entre plusieurs. Le gouverneur des provinces impériales avait seul des troupes sous ses ordres; dans celles du sénat, le proconsul ne possédait que l'autorité civile; dans les unes et les autres, l'admi­nistration des finances fut confiée à des intendants envoyés directement par l'empereur et qui lui rendaient compte de leurs actes. En même temps, pour ôter aux gouverneurs tout prétexte de se décider seuls, on imagina les postes qui faisaient parvenir en quelques jours la volonté de l'empereur jusqu'aux extrémités du monde. Dès lors il ne fut plus permis àaucun fonctionnaire d'agir, dans les affaires importantes, sans consulter le maître. Ainsi fut divisé ce faisceau d'attributions diverses que la république avait concentrées sur un seul homme et qui en faisaient un personnage si redoutable. Dépouillée d'une partie de sa puissance, soumise à un contrôle rigoureux, surveillée avec soin et punie avec éclat, l'autorité des gouverneurs ne pouvait plus être aussi lourde qu'autrefois aux provinciaux.
Est-ce à dire que depuis Auguste il n'y en ait plus eu de malhonnêtes ? Il serait insensé de le prétendre. Pline le Jeune nous parle d'un d'entre eux qui vendait des lettres de cachet, comme les ministres de Louis XV, et d'un autre qui écrivait à sa maîtresse : « Je vous arrive tout à fait dispos avec quarante millions de sesterces ; j'ai vendu, pour les amasser, la moitié de la Bétique '. » Sénèque raconte qu'un des proconsuls de l'Asie, Messala Volesus, fit un jour décapiter à la fois trois cents personnes et qu'il se promenait fièrement entre tous ces cadavres étendus en disant:  « Quelle action de roi'! » il y avait donc encore des Verres sous l'empire ; seulement il y en avait moins.

1. pline, Epist., II, 11, et IV, 9.
2 SÉN., De ira. II, 5.

Une différence surtout est remarquable entre les deux régimes : tandis qu'autrefois les tenta­tions étaient si fortes, le contrôle si léger, l'opinion publiques si indulgente, que les gens les plus honorables, comme Brutus, se permettaient sans hésiter toute sorte d'exactions envers les provinciaux, on vit souvent au contraire, pendant l'empire, des personnages vicieux et corrompus tant qu'ils restaient à Rome, devenir intègres, actifs, désintéressés, quand on les envoyait dans les pro­vinces, et les gouverner honnêtement. Ce voluptueux Pétrone, qu'on avait appelé l'arbitre du bon goût et le maître de l'élégance, qui ne semblait occupé que du plaisir, qui en avait fait une science raffinée, et qui cher­cha la volupté jusque dans la mort, Tacite nous dit que, dans son gouvernement de Bithynie, « il s'était montré vigilant et tout à fait à la hauteur des grandes affaires1 ». Il en fut de même d'Othon, le confident et le complice de toutes les débauches de Néron, qui, la veille du meurtre d'Agrippine, avait donné à toute la cour un grand dîner pour dissimuler les apprêts du crime ; « il gou­verna la Lusitanie pendant dix ans avec une sagesse et une intégrité remarquables2 ». Vitellius lui-même, qui fut un si détestable empereur, avait commencé par être un excellent gouverneur de l'Afrique 3. Il faut dire qu'il n'était plus facile alors de se conduire autrement; les princes y tenaient la main, et les mauvais autant que les bons: Auguste et Trajan ne s'en occupaient pas avec plus de zèle que Tibère et que Domitien. Un historien peu suspect nous dit même de ce dernier qu'il punissait avec tant de rigueur les magistrats coupables  « qu'on n'en vit jamais de plus honnêtes et de plus justes que sous son règne (1) ».

1. tac., Ann., XVI, 18.
2. suét., Otho, 3.
3. suét., Vitell., 5.

Cette surveillance active et sévère a dû beaucoup di­minuer les abus ; je ne veux pas dire assurément qu'elle les ait tout à fait supprimés. Il se commettait encore beaucoup d'excès, surtout dans les pays nouvellement vaincus, qui étaient soumis au régime militaire et où les soldats se croyaient tout permis. C'est ce qui arriva notamment dans la Bretagne, et l'on sait que les armées de Claude l'avaient vigoureusement pillée après l'avoir vaillamment conquise. Le discours que Tacite fait tenir au chef breton Galgacus est assurément la protestation la plus sanglante contre cette « paix romaine »  dont les écrivains de l'empire nous font d'ordinaire de si beaux tableaux. On pourrait s'en servir pour condamner sévèrement l'administration impériale, si l'on ne se sou­venait que Tacite s'est montré ailleurs bien moins rigou­reux. Il s'est chargé de répondre lui-même aux invec­tives de Galgacus et de justifier ses compatriotes dans les paroles qu'il prête à Cerialis. Le légat impérial rap­pelle aux habitants de Trêves, qu'il vient de vaincre, en quel état la conquête romaine a trouvé la Gaule,«fatiguée de discordes, épuisée de guerres intestines», appelant l'étranger à son aide. Rome n'a donc rien détruit qui méritât de vivre, elle a remplacé partout le désordre et l'anarchie. Victorieuse, elle n'a imposé aux vaincus que les charges nécessaires au maintien de la paix; elle les accepte dans ses armées, elle ouvre aux meilleurs d'entre eux les rangs de son aristocratie, elle les recevra bientôt tous à la fois parmi ses citoyens. C'est elle qui défend partout le repos, la sécurité, le bien-être ;

(1).Suét.Domi. 8.

sans elle tout retomberait dans ce chaos de discordes et de luttes dont elle a tiré le monde. «Rome une fois vaincue (veuillent les dieux empêcher ce malheur!), que verrait-on sur la terre, si ce n'est une guerre universelle entre les nations? Huit cents ans de fortune et de sagesse ont élevé ce vaste édifice ; on ne saurait l'ébranler sans être écrasé sous sa chute (1). » Ne dirait-on pas que Tacite a vu clai­rement d'avance l'effroyable anarchie qui devait succéder à la ruine de l'empire?
On pourrait donc établir par l'étude des institutions impériales et la lecture des historiens romains que les provinces ont été en général plus heureuses et mieux traitées sous l'empire que pendant la république ; mais il est de leur prospérité des témoignages encore plus certains. Je veux parler de ces ruines admirables dont la France, l'Espagne, l'Afrique et l'Asie sont remplies. Les voyageurs y rencontrent à chaque pas, jusque dans les plus pauvres bourgades, des débris de temples, de théâtres, de palais, des thermes, des ponts, des grands chemins, des aqueducs, qui les frappent de la plus vive surprise. Presque tous ces monuments datent des pre­miers siècles de l'empire et nous donnent l'idée d'une situation très florissante. Jamais le monde n'a été, sinon plus heureux, au moins plus riche, et il n'est guère possible d'admettre que des villes qui ont trouvé assez de ressources dans leurs finances pour construire ces magnifiques édifices aient été aussi rançonnées et appau­vries qu'on le prétend par les proconsuls romains. Nous avons grand'peine à prendre Juvénal au sérieux quand il vient nous dire du temps d'Hadrien, au moment où s'élevaient tous ces somptueux monuments, que le monde est ruiné,

1. Tac. Hist.IV, 74.

et qu'on a tant volé les peuples vaincus qu'il ne reste chez eux plus rien à prendre (1). Il y a plus de vérité et de justice dans ce tableau que traçait le rhé­teur Aristide vers le milieu du second siècle: « Toute la terre, disait-il, est en habits de fête. Elle a quitté son ancien costume de combat, et ne rêve que magnificence, parures et plaisirs de toute espèce. Les vieilles que­relles ont cessé entre les villes, elles ne rivalisent plus entre elles que de magnificence et de luxe, chacune veut paraître plus belle que ses voisines. Tout est rempli par­tout de gymnases, de fontaines, de propylées, de temples, d'ateliers et d'écoles, et il semble qu'après une longue maladie l'univers est revenu à la santé. Les bienfaits des Romains sont si également répandus partout qu'on ne peut pas dire quels sont ceux qui en reçoivent une meilleure part. Toutes les villes en sont comblées, toutes sont radieuses d'élégance et de splendeur, et toute la terre est ornée comme un vaste jardin (2) ».
A la vérité c'est un rhéteur qui parle, et l'on pourrait croire que, fidèle à ses habitudes, il exagère et déclame, si nous ne possédions un document officiel qui nous permet d'affirmer qu'il n'a dit que la vérité: c'est la cor­respondance que Pline entretint avec Trajan, pendant qu'il était gouverneur de la Bithynie. On y voit que toutes les villes de cette province n'étaient occupées qu'à s’embellir. Les habitants de Pruse voulaient se construire des bains  « dont la magnificence répondit à la beauté de leur ville et à l'éclat du siècle » ;

1. Juv., VIII, 108.
2. M. Friedlaender, auquel j'emprunte celle citation, a donné, dans son Tableau des mœurs romaines d’Auguste aux Antonins, des preuves fort curieuses de cette prospérité des provinces sous l'empire. Voyez le troisième volume de la traduction française, surtout livre IX, chap.1.

ceux de Sinope faisaient venir de l'eau d'une distance de plus de vingt kilomètres. À Nicomédie, un aqueduc avait coûté près de sept millions de francs ; avant qu'il fût terminé, on en avait en­trepris un autre, et l'on songeait à en commencer un troisième. Nicée construisait à la fois un théâtre pour lequel on avait déjà dépensé deux millions, et un im­mense gymnase qui devait être surmonté d'un portique si élevé que des murailles de sept mètres de large n'étaient pas jugées assez solides pour le soutenir. Il y avait sans doute beaucoup d'excès dans ces libéralités, et ce goût de magnificence pouvait à la longue compro­mettre les finances des villes ; mais il prouve au moins combien l'empire était riche à ce moment. Tous les do­cuments sont d'accord pour l'établir, et les lettres de Pline confirment sur ce point les témoignages des in­scriptions. Elles ont encore pour nous cet avantage de nous montrer de quelle ardeur infatigable certains empereurs étaient animés pour la bonne administration de leurs provinces. Rien n'échappe à Trajan, il se fait instruire de tout. Les affaires des moindres villes l'intéressent, il veut connaître leurs besoins et s'informe de l'état de leurs finances ; il se fait rendre compte de toutes les ré­clamations qui s'élèvent et va jusqu'à lire les mémoires que les plaideurs lui envoient. Les gouverneurs l'inter­rogent sur des questions mêmes qui nous semblent peu importantes, et il décide de tout avec une sagesse et une promptitude qui font notre admiration.
Cette administration vigilante assura partout la sé­curité publique. Pendant un siècle, à l'exception des frontières reculées, tout l'empire fut en paix. Le mélange des peuples qui le composaient s'accomplit à la faveur de cette tranquillité. Les nationalités les plus opiniâtres cessèrent de résister à l'esprit romain. On vit de grands peuples renoncer d'eux-mêmes à leur idiome pour accepter celui de leur vainqueur; tandis que le celte et le punique se cachaient au fond de quelques bourgades obscures, le latin, sans contrainte, s'établit dans toutes les villes et devint bientôt la langue de toute l'Europe occidentale. Jamais on n'a été plus près de réaliser cette cité universelle rêvée par les philosophes, qui devait contenir l'humanité. C'était, après tout, un grand spec­tacle et qui frappait tous les esprits élevés. Plutarque appelait Rome : « une déesse sacrée et bienfaisante » et remerciait d'avoir réuni toutes les nations entre elles. « Elle est, disait-il, comme une ancre immobile qui fixe les choses humaines au milieu du tourbillon qui les agite '. » Ainsi, même dans celte Grèce légère et rail­leuse, enivrée d'elle-même, dédaigneuse d'autrui, on était fier de cette patrie nouvelle que la conquête avait imposée, mais qui se faisait accepter par ses bienfaits. Partout on jouissait avec bonheur de la paix, de la sécu­rité, biens précieux que le monde avait si peu connus encore, et l'on était plein de reconnaissance pour le pouvoir qui en assurait la possession.

1. plut., De fort. Raman., 316.

III
Les municipes.— Caractère général de l'administration romaine — Gouvernement intérieur des municipes. — Liberté des élections. — Charges qui retombent sur les magistrats. — Prospérité des municipes sous les Césars. — Pourquoi l'on souhaite alors les dignités municipales. — Les municipes, qui n'ont rien perdu à la chute de la république, acceptent volontiers l'empire.
Ces généralités ne suffisent pas encore ; descendons dans quelques détails pour faire plus nettement com­prendre comment les empereurs gouvernèrent le monde et les sentiments que le monde avait pour eux. Rien ne nous renseignera mieux à ce sujet que d'étudier rapi­dement la manière dont s'administrait et vivait un municipe romaine du premier siècle.
D'ordinaire on ne s'en fait pas une idée juste. Lors­qu'on parle de l'administration romaine sous l'empire, tout le monde a devant les yeux l'idée d'un despotisme accablant et d'une centralisation étouffante. C'est qu'on confond les lieux et les temps : le despotisme n'existait qu'à Rome, la centralisation n'a commencé que plus tard. Quand Rome eut vaincu le monde, elle le traita moins durement qu'on ne le suppose. Impitoyable pen­dant la lutte, elle redevenait clémente après la victoire toutes les fois qu'elle pouvait l'être sans danger. Elle avait trop de sens politique pour aimer les rigueurs inu­tiles. Généralement elle n'exigea des peuples soumis que les sacrifices qui étaient nécessaires pour assurer sa conquête. Elle leur laissa leurs usages et leur religion ; elle ménagea leur vanité, dernière consolation des vain­cus ; elle honora leurs souvenirs. « Respectez les gloires du passé, écrivait Pline le Jeune à un gouverneur de province, et cette vieillesse qui rend les hommes vénérables et les villes sacrées. Tenez toujours compte de l'antiquité, des grandes actions, des fables même. Ne blessez jamais la dignité, la liberté ou même la vanité de per­sonne (1).» La domination de Rome ne fut donc pas aussi tracassière que l'est ordinairement celle de l'étranger. Comme elle savait bien qu'on n'arrive pas à gouverner le monde entier malgré lui, elle cherchait à lui faire accep­ter son autorité en la lui faisant sentir le moins qu'elle pouvait ; nulle part elle ne détruisit pour détruire, nulle part elle ne renversa ce qui pouvait se conserver sans pé­ril. En abolissant partout la vie nationale, elle conserva autant que possible la vie municipale ; c'était celle à la­quelle les peuples tenaient le plus, et je crois bien que plusieurs d'entre eux, chez qui le lien national n'était pas très serré, durent s'apercevoir à peine de la conquête. Dans les pays les moins bien traités, les villes continuèrent à s'administrer elles-mêmes, avec cette réserve que les décisions qu'elles prenaient et les dépenses qu'elles s'imposaient pour leurs monuments ou leurs fêtes devaient être approuvées par le gouverneur ro­main: c'est à peu près le degré de liberté dont jouissent nos communes d'aujourd'hui ; mais il y en avait beaucoup qui étaient presque entièrement affranchies de cette surveillance. On les appelait des villes libres et elles l'étaient en réalité. Rome n'avait pesé sur elles, au début de la conquête, que pour mettre partout le pouvoir aux mains de l'aristocratie : elle se méfiait par ex­périence de la mobilité des gouvernements populaires (2),

1Pline, Epist., VIII, 24.
2. C'est encore l'opinion de Cicéron qu'il est bon que, dans les provinces, les villes soient administrées par l'aristocratie, « ut civitates  optimatium consiliis administretur ». Ad. Quint., 1,1, 25.

mais, une fois cette révolution accomplie, elle les laissa se gouverner comme elles l'entendaient.
Ainsi Rome n'eut pas cette manie puérile qu'on lui suppose de vouloir tout réglementer, de tout détruire pour le plaisir de tout renouveler et de ne rien souffrir qu'elle n'eût pas fait. Elle n'était point blessée de voir des archontes à Athènes, des démarques à Naples, des suffètes à Carthage; elle laissait à la Sicile les lois d'Hiéron, elle administrait l'Égypte avec les règlements des Ptolémées. Elle ne chercha point à imposer au monde une constitution uniforme; elle n'essaya pas de ramener violemment à l'unité des peuples de races diverses. Cette unité se fit cependant; mais il ne serait pas difficile de prouver qu'elle se fit sans contrainte, que les vaincus la souhaitaient encore plus que le vain­queur, et qu'elle fut plutôt l'œuvre des sujets que celle du maître. Les peuples éprouvèrent tout d'abord un tel attrait vers la cité romaine, que plusieurs, qui voyaient bien qu'ils ne pouvaient pas s'en défendre, prièrent Rome de les protéger contre eux-mêmes. Les Germains, les Insubriens, les Helvètes et d'autres peuples barbares de la Gaule stipulèrent, en traitant avec elle, qu'elle n'accorderait à aucun d'entre eux le droit de cité, même quand ils le demanderaient ' : tant ils se sentaient inca­pables de résister tout seuls à cet entraînement! Ces stipulations furent vaincs, et de tous les côtés on vit les vaincus, avec un empressement étrange, quitter leurs usages nationaux et renoncer à leurs lois. Une sorte d'uniformité s'établit donc peu à peu dans l'empire; mais il importe de remarquer que ce fut plutôt l'effet de l'élan spontané des peuples que de l'intervention du pouvoir.

1. Cic-, Pro Balbo, 14.

Au contraire, Rome essaya quelque temps de s'y opposer. Sa fierté était blessée de ces imitations ma­ladroites par lesquelles les vaincus semblaient vouloir s'élever jusqu'à elle. Par exemple, au lieu d'imposer au monde l'usage de sa langue, nous savons qu'elle en fit d'abord comme un privilège des peuples qu'elle voulait récompenser, et qu'elle l'interdisait à ceux qui ne lui semblaient pas en être dignes1. Plus tard, quand la force des choses rendît ces distinctions inutiles, quand on copia partout le gouvernement de Rome, quand l'Occident entier parla sa langue, la correspondance de Pline et de Trajan montre avec quels scrupules les prin­ces honnêtes, loin de vouloir agrandir leur pouvoir aux dépens des libertés locales, respectent les lois particu­lières et les privilèges exceptionnels de chaque cité. Rome n'est donc pas tout à fait coupable de cette unifor­mité qui s'impose alors à l'empire; elle s'est souvent faite sans elle, quelquefois malgré elle. Les premiers empereurs n'ont essayé d'établir l'unité que dans les choses où elle est vraiment nécessaire, et sans lesquelles une grande nation n'existe pas. Ils concentraient en leurs mains la direction politique des affaires et le com­mandement des armées ; ils ne laissaient circuler que la monnaie frappée à l'effigie de César; ils voulaient que les poids et les mesures dont on se servait eussent été vé­rifiés par les édiles de Rome à l'étalon du Capitole; ils ne permettaient pas aux villes voisines et ennemies de vider leurs différends par la force, comme c'était l'u­sage avant eux ; ils se faisaient les juges de leurs que­relles et les réglaient sans appel.

1. TiTE-Live, XL, 42: « Cumanis eo anno petentibus ut praeconibus latine vendendi jus esset. ».

Quant à leur administration intérieure, ils y intervenaient le moins qu'ils pouvaient, et seulement lorsque la tranquillité publique rendait cette intervention nécessaire. Je ne prétends pas que toutes les villes jouissaient des mêmes libertés. La surveillance du pouvoir central et de son mandataire, propréteur ou proconsul, s'exerçait sur elles avec plus ou moins de rigueur, selon qu'elles étaient plus ou moins éloignées de la capitale ou de l'Italie, selon les droits qu'elles avaient reçus au moment de la con­quête ou depuis leur soumission; mais toutes à peu près, municipes, colonies, villes libres, fédérées ou sujettes, se gouvernaient par leurs lois, toutes élisaient leurs magistrats, toutes faisaient elles-mêmes leurs affaires, et l'on peut dire, je crois, que rarement le monde a joui d'autant d'indépendance municipale que sous le despotisme des Césars, qui était si lourd à Rome.
Pour nous en tenir aux villes qui possédaient le droit de cité, c'est-à-dire aux colonies et aux municipes, voici comment elles s'administraient. Le pouvoir délibératif appartenait à un sénat composé d'un nombre fixe de membres, qu'on appelait les décurions. Ce sénat com­prenait les personnages importants de la ville; il était à peu près investi des mêmes attributions que celui de Rome, dont il aimait prendre le nom, dont il essayait d'imiter la majesté. Le pouvoir exécutif était remis aux mains d'un petit nombre de magistrats annuels. Dans la colonie de Pompéi, que nous connaissons mieux que les autres, les premiers de tous étaient ceux qu'on appelait duumviri jure dicundo. Leur nom indique leurs attributions : ils étaient deux, comme les consuls de Rome ; ils présidaient, comme eux, le sénat, et de plus ils rendaient la justice. Au-dessous des duumvirs, deux édiles étaient chargés de la surveillance des marchés, de l'entretien des monuments publics, de la police des rues et des places; au-dessous encore, dans beaucoup de cités, deux questeurs administraient les revenus publics et surveillaient les dépenses. C'étaient là les magistrats ordinaires du municipe, ceux qu'on nommait tous les ans. Il y en avait d'autres, que certaines circonstances exceptionnelles rendaient de temps en temps néces­saires. Tous les cinq ans, on faisait le recensement des citoyens dans tout l'empire. C'était un moment solennel qui se célébrait par des cérémonies religieuses et des fêtes splendides. A Rome, le recensement était fait par l'empereur lui-même, héritier des censeurs de la répu­blique. Dans les provinces on ne créait pas à cette occa­sion des magistrats spéciaux, car l'administration mu­nicipale n'aimait pas à multiplier le nombre des agents dont elle se servait : on confiait cette opération importante aux duumvirs en exercice; seulement, comme ils remplissaient des fonctions nouvelles, ils pre­naient un nom nouveau. Pour marquer que la dignité exceptionnelle dont ils étaient revêtus ne revenait que tous les cinq ans, ils ajoutaient à leur titre ordinaire celui de quinquennalis. C'était un grand honneur d'être nommé magistrat quinquennal. Leurs fonctions ne consistaient pas seulement à faire le recensement des citoyens ; comme les censeurs de Rome, ils arrêtaient la liste du sénat. Ils y faisaient entrer les citoyens importants de la ville qu'ils jugeaient les plus dignes de cet honneur, en se confor­mant aux conditions requises par la loi. Ces conditions, nous les connaissons. Pour être élu décurion, la loi voulait qu'on eût atteint un certain âge, trente ans sous César, vingt-cinq à partir d'Auguste. Elle exigea plus tard une certaine fortune, qui variait sans doute avec l'importance des villes; à Côme, c'était seulement 100 000 sesterces (20 000 francs '). Elle excluait formel­lement les banqueroutiers, les gens qui avaient subi des condamnations réputées infamantes, ou exercé des professions qu'on regardait comme malhonnêtes, par exem­ple les comédiens et ceux qui dressaient les gladiateurs. Quant aux marchands de filles, aux crieurs publics et aux employés des pompes funèbres, on pouvait les nom­mer, à la condition qu'ils renonceraient à leurs métiers. La liste faite, les quinquennales la faisaient graver sur l'airain et placer dans un endroit apparent du forum, où tout le monde pouvait la lire. C'est ce qu'on appelait le tableau de la curie, album curiœ. Le  hasard  nous a conservé  l'album de Canusium, qui nous apprend de quelle façon était composé le sénat de cette petite ville. En tête de cet album, avant les noms des décurions, se trouvent un certain nombre de personnages importants qui portent le litre de protecteurs ou défenseurs de la cité (patroni civitatis). Il y en avait dans tous les municipes, et de deux espèces différentes. Les uns étaient d'anciens magistrats qui avaient parcouru avec honneur le cercle des dignités municipales, qui, plusieurs fois duumvirs ou quinquennales, s'étaient attiré   dans ces positions la reconnaissance de leurs concitoyens. Quand la petite ville n'avait plus de dignités à leur donner, elle leur conférait ce titre de patronus, après lequel il n'y avait plus rien, et qui les faisait sans contestation les premiers de leur endroit. Les autres n'avaient avec le municipe que des rapports plus éloignés, mais c'étaient, des personnages influents qui approchaient de l'empe­reur, et dont on pouvait avoir besoin dans les affaires graves.

1. Pline, Epist., I, 19.

Ceux-là devaient représenter les intérêts de la ville auprès du pouvoir central s'ils étaient jamais me­nacés- En échange des services qu'ils avaient rendus ou qu'on espérait d'eux, on les comblait d'honneurs. Le décret qui les nommait était toujours rédigé dans les termes les plus flatteurs, et l'on envoyait une ambassade solennelle qui était chargée de le leur remettre et de le faire graver devant leur porte '.Après les patroni, l'album de Canusium contient les décurions en exercice, placés d'après leur importance; il se termine par les noms de quelques jeunes gens (prœtextati), enfants de grandes maisons auxquels on accordait le droit d'assister aux séances du sénat pour se former aux affaires, en atten­dant qu'ils eussent l'âge d'y prendre part. C'étaient des décurions en expectative et en survivance. Il y en avait vingt-cinq à Canusium auxquels on avait fait cet hon­neur.
Ce qui était le plus remarquable dans cette organisa­tion des municipes, c'est la façon dont les duumvirs, les édiles et les questeurs étaient nommés. On acru souvent que les comices populaires avaient été supprimes dans les provinces, comme ils l'étaient à Rome depuis Tibère, et que le choix des magistrats municipaux était confié aux décurions, comme celui des magistrats romains au sénat et à l'empereur. Il faut avouer que cette supposition était vraisemblable et entièrement conforme à l'idée que nous nous faisons de l'empire.

1. On a retrouvé à Rome, sur des plaques d’airain, un décret de la petite ville de Ferentum qui nommait Pomponius Bassus pour son « patronus » (Orelli, 784). C'est probablement l'exemplaire qui avait été placé sur la maison de Bassus. Du reste ces «  patroni » n'étaient pas toujours de grands personages. Les grandes villes choisissaient des sénateurs ou des consulaires; les plus petites se contentaient de prendre des tribuns militaires ou moins encore. On a des exemples de femmes et d'enfants qui ont été revêtus de cette dignité.

Elle n'était pas vraie ce­pendant, et il n'est plus possible de là soutenir depuis qu'on a découvert les fameuses tables de Salpensa et de Malaga (1). Ces tables contiennent les lois accor­dées à ces deux municipes par l'empereur Domitien, et comme il est difficile d'admettre qu'on les eût faites exprès pour eux, on doit supposer qu'elles en ré­gissaient aussi beaucoup d'autres. Elles ne laissent aucun doute sur la façon dont les magistrats munici­paux étaient nommés. Un des duumvirs en charge présidait l'élection. Les candidats se faisaient inscrire d'avance, et s'ils n'étaient pas en nombre suffisant pour les places qu'on devait remplir, le duumvir complétait ce nombre en choisissant d'office parmi les citoyens les plus importants de la ville. On votait par curie et au scrutin secret. Tous les habitants prenaient part au vote, et même les étrangers, pourvu qu'ils fussent citoyens romains. Au jour fixé, chaque curie se rendait dans le lieu de ses séances, et l'on procédait à l'élection. Des précautions minutieuses étaient prises pour en assurer la sincérité. « Il faut, disait la loi, qu'auprès de l'urne de chaque curie il y ait trois citoyens du municipe, mais non pas de cette tribu, qui gardent le scrutin et le dé­pouillent. Il faut qu'avant de le faire chacun d'eux jure qu'il se conduira loyalement et tiendra un compte exact de tous les suffrages. On ne doit point empêcher non plus que les candidats envoient des gens chargés de surveiller les différentes urnes, et toutes ces personnes, aussi bien celles qui seront désignées par l'autorité que celles

1. Voyez Corp. insc. lat., II, 1963, et les nouvelles tables dé­couvertes à Osuna et publiées dans l’Ephemeris epigraphica, II, 3. M. Giraud a donné une traduction et un commentaire de ces nouvelles tables dans le Journal des  Savants, 1874,

qu'enverront les candidats, pourront voter dans la curie où elles se trouvent, et leur suffrage sera aussi valable que s'il était donné dans la curie à laquelle elles appar­tiennent réellement. » Voilà des précautions qui mon­trent des gens parfaitement habitués à toutes les prati­ques du suffrage universel. La loi continue à indiquer avec les mêmes détails la lacon dont on compte les votes dans chaque tribu, et qui l'on doit choisir quand plusieurs candidats ont obtenu le même nombre de suffrages; elle ordonne enfin que celui qui l'emporte sur les autres, après avoir donné des garanties suffisantes pour répondre des finances de la ville dont il va disposer, soit amené devant le peuple réuni, et là jure, « par Jupiter, par le divin Auguste, le divin Claude, le divin Vespasien, le divin Titus, le génie de l'empereur Domitien et les dieux Pénates, qu'il fera tout ce que la loi de la cité lui com­mande de faire, sans en jamais violer les prescriptions » . Ce serment prononcé, il est solennellement proclamé magistrat de son municipe.
Ainsi, au temps de Domitien, le peuple des municipes choisissait ceux qu'il voulait pour le gouverner. Ces scènes de comices et d'assemblées populaires, qui n'étaient plus à Rome qu'un souvenir lointain, redevenaient une réalité vivante à quelques lieues de ses murailles. C'était donc quelque chose d'être le magistral même d'une bourgade ignorée, puisqu'on était nommé par les suffrages libres de ceux qui l'habitaient. Les poètes avaient bien tort de parler avec tant de dédain des pau­vres préteurs de Fundi ou des édiles déguenillés d'Ulubres (1) ; il y avait après tout plus d'honneur à être l'élu de ses concitoyens, même à Ulubres et à Fundi, qu'à mériter le choix de l'empereur, quand l'empereur s'appelait Tibère ou Néron.

1.Horace, Sat., 1, 5, 34.Juvenal, X, 102.

Voilà pourquoi les magistratures des municipes étaient si disputées. Les ambitions y étaient ardentes et les luttes acharnées. Les Romains, qui voulaient rire, appelaient ces scènes d'élection des tempêtes dans un verre d'eau, fluctus in simpulo l. C'étaient en vérité des tempêtes. La brigue s'en mêlait quelquefois, et les partis étaient si animés que, faute de pouvoir s'entendre, on était réduit à demander à l'empereur ce magistrat qu'on ne pouvait pas nommer soi-même.
Il est resté à Pompéi des traces très curieuses de ces fièvres d'élection. Comme on n'avait pas alors de jour­naux pour prôner les candidats qu'on préférait ou pour attaquer ceux qu'on n'aimait pas, on écrivait naïvement ses préférences ou ses antipathies sur les murailles. C'était un usage si général qu'en certains pays les pro­priétaires défendaient la blancheur de leurs maisons contre cet envahissement d'affiches électorales. « Je prie, disaient-ils, qu'on n'écrive rien ici. — Malheur au candidat dont le nom sera écrit sur ce mur! Puisse-t-il ne pas réussir2 ! » II est probable que les propriétaires de Pompéi étaient plus accommodants3, car on a retrouvé un très grand nombre de ces affiches sur les maisons, et l'on en découvre tous les jours de nouvelles. La formule n'est pas très variée : c'est toujours une corporation ou un particulier qui recommande son protégé aux suffrages des électeurs.

1. Cic., De leg., III, 16.
2.Orelli, 6976.
3. Il y avait pourtant aussi à Pompéi des gens que cette manie d'écrire sur les murailles impatientait; l'un d'eux a exprimé son mécontentement par ces deux vers :
« Admiror, o paries, te non cecidisse ruinis
Qui tot scriptorum taedia sustineas. »
Corp. insc. lat., IV, 1904.

Tantôt ils présentent humblement leur re­quête: «Je vous prie de nommer édile A. Vetius Firmus; Félix le souhaite. — Les marchands de fruits désirent avoir Holconius Priscus pour duumvir. » Tantôt ils ont l'air décidé de gens qui se croient importants et qui pen­sent que leur exemple en entraînera beaucoup d'autres. « Firmus vote pour Marcus Holconius. — Les pêcheurs nomment Popidius Rufus. » Ils n'oublient pas de men­tionner les vertus de celui qu'ils proposent. Ils affirment toujours qu'il est distingué, intègre, digne des fonctions qu'il demande, né pour le bien de la république, etc. « Nous appelons, dit Sénèque, tous les candidats d'honnêtes gens. » C'était une habitude, et ces éloges inté­ressés ne trompaient personne. A Pompéi, tout le monde a ses préférences et les indique. Il y a le candidat des pâtissiers, des cuisiniers, des jardiniers, des marchands de salaison, des laboureurs, des muletiers, des foulons, et, ce qui est plus surprenant, des joueurs de balle et des gladiateurs. Il y a aussi celui des maîtres d'école, que leur profession ne met pas toujours à l'abri des solécismes et des fautes d'orthographe (1). Il y a enfin celui des femmes qui se joignent à leurs maris et à leurs en­fants, ou qui même osent toutes seules indiquer le ma­gistrat qu'elles préfèrent, et quelquefois d'un ton très résolu : Hilario cum sua rogat. — Sema cum pueris cupit. Fortunata cupit. — Animula facit, etc. Évi­demment les femmes ne votaient pas à Pompéi, non plus que les gladiateurs; elles n'en avaient pas moins leur candidat préféré, et elles s'arrogeaient le droit de le recommander, aux électeurs réguliers (2).

1.  Corp, insc..  lat., IV, 698 .   Valentinus cum ditcentes suos rogat.
2. Mr. Henzen pense que ces réclames électorales provenaient moins du vœu spontané des citoyens que des candidats eux-mêmes qui voulaient réchauffer de cette façon le zèle des électeurs. On a cru reconnaître, à la manière dont ces affiches sont écrites, qu'elles étaient toutes sorties de la même main. Sans doute il y avait des calligraphes électoraux qui, le moment venu, se mettaient au ser­vice de tous les candidats. Voyez Corp. Inc. lat., IV, p. 10.

Si les dignités municipales étaient si recherchées à Pompéi et ailleurs, ce n'était pas pour les profits qu'on en retirait. Aucun des magistrats ne recevait de traitement ; au contraire, ils payaient pour être élus. La dif­férence entre eux .et les nôtres à ce sujet est bien nette­ment marquée par le sens qu'avait alors le mot d'honoraires et celui qu'il a pris chez nous. Il signifie aujourd'hui le salaire dont on paye le travail d'un fonc­tionnaire public ; c'était alors la somme d'argent qu'il devait donner pour reconnaître l'honneur qu'on lui faisait en le nommant, honoraria summa. Cette somme, qui variait selon l'importance des villes1, était la moindre des dépenses que coûtaient les magistratures. On atten­dait bien autre chose de celui qui avait obtenu les suffrages de ses concitoyens. Les moins riches, dans les municipes les plus misérables, offraient à leurs électeurs du vin cuit et des gâteaux. Depuis le matin jusqu'au soir, les pauvres gens avaient le droit de se régaler aux frais de leur édile ou de leur duumvir. « Ami, dit une inscription, demande des gâteaux et du vin, on t'en donnera jusqu'à la sixième heure. N'accuse que toi si tu arrives trop tard2. » Les décurions étaient naturellement mieux traités que la populace. On les invitait à un repas public, et l'on fournissait à leurs concitoyens l'occasion de les voir dîner en cérémonie.

1. Dans une petite ville de l'Afrique, à Calame, la somme hono­raire pour les dignités les plus élevées sembJe être de 3000 sesterces (600 francs).
2.Orelli, 7083 : “mulsum, crustula, muniçeps, petenti in sextam tibi dividenturrhoram. De te tardior aut piqerquerere.”

Quelquefois on étendait cette libéralité au peuple tout entier, et à la fin du repas on faisait des distributions d'argent auxquelles tout le monde prenait part: chacun recevait suivant la position qu'il occupait dans la ville. On donnait 20 sesterces (4 francs) aux décurions, 10 sesterces (2 francs) aux membres de certaines associations religieuses et com­merciales, les augustales, les mercuriales, et 8 sesterces (1fr. 60) à tous les autres citoyens '. Quant aux jeux de toute sorte dont on devait faire les frais, le peuple y tenait plus qu'à tout le reste. Il fallait lui offrir des courses de chevaux, des luttes d'athlètes, des combats de gladiateurs, ou même tous ces spectacles à la fois. Il semble en vérité qu'en ce moment on regardait comme le premier devoir d'un homme riche de se ruiner à régaler et à divertir ses concitoyens.
Ces libéralités pourtant ne suffisaient pas, si l'on voulait éclipser ses rivaux et contenter ses électeurs. Le peuple exigeait qu'à ces repas, à ces fêtes, on joignit des bienfaits plus durables et plus sérieux : c'étaient presque toujours des travaux publics que le magistrat entrepre­nait à ses frais. Tantôt il construisait ou il réparait des routes pendant plusieurs milles de longueur1, et quand il les faisait paver avec des pierres neuves et non pas avec des restes d'anciennes constructions démolies, il avait grand soin de le dire2; tantôt il amenait de l'eau dans son municipe : il la faisait couler dans les rues et sur les places, et la distribuait même aux maisons des particu­liers moyennant une certaine redevance3.

1Orelli, 3858.
2Orelli, 3316 : « silicibus e montibius excisis non e dirutisi mo­numentis ».
3Orelli, 5326.

Le plus souvent il se chargeait de construire ou de restaurer quelque monument; les plus beaux qu'on ait découverts à Pompéi, le temple de la fortune et celui d'Isis, les portiques et le théâtre, étaient l'œuvre de simples particuliers. Une inscription d'Ostie nous apprend qu'un magistrat, indé­pendamment des repas publics, des distributions d'argent et des spectacles de tout genre, avait à lui seul fait paver une longue rue, construit ou réparé cinq temples, élevé sur le marché un de ces petits monuments où l'on plaçait les poids publics et sur le forum un tribunal de marbre '.
Il est probable qu'il en était dans tous les municipes de l'empire comme à Pompéi et à Ostie; partout on faisait un point d'honneur aux citoyens riches d'embellir la ville qui les choisissait pour magistrats. La plupart des monuments qui décoraient alors les provinces, et dont il reste de si admirables débris, ont été élevés de cette façon, sans rien coûter à l'État ni aux municipes. Les empereurs encourageaient de tout leur pouvoir ces générosités. De tout temps les Romains ont beaucoup aimé la magnificence ; il était dans leur caractère d'avoir du goût pour tout ce qui brille et représente; mais le gouvernement impérial y tenait encore plus que la répu­blique, par suite de cet attrait particulier que les régimes monarchiques éprouvent pour la pompe et l'éclat. Il y avait des lois sévères contre ceux qui achetaient les anciens édifices pour les détruire et tirer profit des matériaux. En attaquant avec une vivacité singulière ce qu'elles appellent un commerce honteux et sanglant (fœdum, cruentum genus, negociationis), ces lois ne cherchent pas seulement à défendre les souvenirs du passé,

(1). Orelli, 3882.

elles veulent surtout épargner à l'œil l'aspect des ruines qui laisserait croire aux malveillants qu'il manque quelque chose au bonheur de l'empire. Ces monuments qu'elles protègent leur semblent faire éclater aux yeux de tout le monde la félicité universelle1, et c'est pour cela qu'elles mettent tant d'ardeur à les conserver. A chaque fois que l'empire respirait, après ces crises terribles qui compromettaient la sécurité publique, le premier soin du nouveau prince était de réparer les édifices qui avaient souffert pendant les troubles et d'en construire de nouveaux. C'est ce qu'avaient fait tour à tour Auguste, Vespasien et Nerva ; ce dernier avait même prononcé une harangue, que Pline trouvait très belle, pour exhorter tout le monde à la munificence, et il en avait donné l'exemple1. Les gens riches imitaient le prince; ils s'empressaient d'employer ce moyen coûteux, mais sur de conquérir la faveur de leurs concitoyens et les bonnes grâces du maître. C'est ainsi que l'empire entier se couvrit de monuments somptueux. L'admiration qu'ils nous inspirent augmente quand on songe que le plus souvent ils n'ont rien coûté au trésor public, et qu'ils ont été construits par des particuliers. Des grandes villes l'exemple passait aux plus humbles bourgades : les villages qui environnaient Vérone ou Nîmes tenaient à eu reproduire les monuments, comme Nîmes et Vérone avaient copié ceux de Rome. Partout on construisait des théâtres, des temples, des aqueducs. Une inscription nous apprend qu'un petit bourg perdu de l'Apennin, dont le nom ne se retrouve dans aucun géographe ancien ou moderne, a fait réparer à la fois sa muraille de ciment,

1.Orelli, 315:  “monumenta quibus  felicitas orbis terrarum splendet”.
2. pline. Epist,, X, 24

un portique et un temple1. Le secret de cette magnifi­cence qui nous étonne, c'est précisément que tout le monde y contribuait; l'État et la commune n'étaient pas seuls chargés des travaux utiles ou des constructions somptueuses, les particuliers en prenaient la plus grande partie. Ils dépensaient leurs immenses fortunes pour laisser de grands souvenirs des magistratures qu'ils avaient exercées ; chacun tenait à faire mieux que les autres, et cette émulation tournait au profit de tous.
Ce qui surprend un peu quand on songe aux dépenses effrayantes que s'imposaient les magistrats municipaux, c'est de voir qu'elles ne parvenaient pas toujours à désarmer les mécontents. Parmi ces hommes qu'on se chargeait ainsi de nourrir et d'amuser, auxquels on élevait des édifices magnifiques, il y en avait qui se plaignaient toujours. Ils avaient l'habitude de comparer les libéralités de l'édile ou du duumvir en fonction avec celles des magistrats qui l'avaient précédé. Malgré le mal qu'on se donnait pour les satisfaire, ils ne trouvaient jamais que le vin ou les gâteaux fussent assez bons, les gladiateurs assez nombreux, les monuments assez splendides. Même en se ruinant pour eux, on ne parvenait pas à les contenter, et ils ne se gênaient pas pour le dire. A la suite d'une inscription qui contient le nom d'un magis­trat d'Ulubres, on a trouvé ces mots qu'une autre main avait gravés : « C'est un coquin2. » II y a dans la satire de Pétrone une peinture fort amusante d'un de ces mécontents de petite ville. Le portrait est pris sur le vif, et aujourd'hui encore il n'a pas cessé d'être vrai. C'est un de ces hommes qui accusent l'autorité de tous les malheurs qui leur arrivent.

1. Orelli, 3270.
2.Orelli, 4942.

Si le pain est cher, si la vie est dure, si le temps est mauvais, s'il fait sec ou s'il pleut, c'est la faute à l'édile et au duumvir; ils s'enten­dent avec les fournisseurs, ils vendent aux accapareurs, ils négligent les prières ou les processions : ce sont des voleurs ou des impies. « Je voudrais bien tenir, dit le convive de Trimalchion dans son langage populaire, ces misérables édiles qui, d'accord avec les boulangers, complotent de nous affamer. — A toi, à moi ! — disent-ils entre eux, et le pauvre petit peuple souffre, tandis que ces grandes mâchoires sont toujours en liesse. Que n'avons-nous encore pour magistrats ces lions que j'ai trouvés ici à mon arrivée! C'est alors qu'on vivait bien! Je me souviens de Safinius : vous savez, celui qui demeu­rait près de l'ancien arc de triomphe... Il fallait voir comme il bousculait ses collègues dans la curie, comme il leur parlait en face et sans figures! Quand il haran­guait sur le forum, sa voix devenait aussi forte qu'une trompette. Et pourtant il saluait honnêtement tout le monde; il appelait les gens par leur nom ; vous auriez dît, quand il vous parlait, un pauvre diable comme nous. — Aussi en ce temps-là le blé se donnait pour rien. Pour un as, on avait un pain si gros que deux hommes pouvaient à peine en voir la fin ; ceux qu'on nous vend aujourd'hui sont moins larges que l'œil d'un bœuf. Tout va de mal en pis. — C'est notre faute; pourquoi nous sommes-nous donné un méchant édile de rien qui nous vendrait tous pour un as? Il fait bombance dans sa maison, il reçoit de toutes mains, et je connais quelqu'un qui lui a donné mille deniers. Ah! si nous avions du cœur, il ferait moins le fier; mais chez nous sommes braves comme des lions, dehors, poltrons comme des renards. J'ai dé|à mangé toutes mes bardes ; si cela dure, il me faudra vendre ma bou­tique1. »
Heureusement les mécontents n'étaient pas les plus nombreux. Les villes recevaient d'ordinaire avec recon­naissance les libéralités de leurs magistrats, et les inscriptions nous montrent que cette reconnaissance s'exprimait souvent avec beaucoup d'effusion. On payait en honneurs et en compliments ce qu'on recevait en bons dîners et en spectacles. Tant que le magistrat vivait, on ne lui marchandait pas les éloges ; après sa mort, on lui faisait des funérailles publiques dans lesquelles on brûlait souvent jusqu'à dix livres de parfums, et l'on donnait à sa famille, sur le bord d'un chemin public, quelques pieds de terre municipale pour lui construire un tombeau. D'autres fois la reconnaissance allait plus loin. A la suite de quelque libéralité moins ordinaire d'un duumvir ou d'un quinquennalis, les décurions se réunissaient dans un temple pour y voter au magistrat généreux une statue équestre ; en même temps le peuple se rassemblait au forum et décidait l'érection d'une statue à pied2. Ce double vote était accompagné de louanges hyperboliques, et l'on rédigeait des décrets en cette langue pompeuse et solennelle que l'on parlait dans la curie des petites villes aussi bien que dans le sénat de Rome. Ici encore cependant tout se tournait contre la bourse du malheureux magistrat. Il était de règle que, généreux jusqu'au bout, il n'acceptât pas ces libéralités municipales ; heureux de l'honneur qu'on lui faisait, il épargnait la dépense à ses concitoyens: honore contentus, impensam remisit, c'était la formule.

1.Pétrone, Sat.,46.
2 Orelli, 3856.

Cela veut dire qu'il faisait élever les deux statues à ses frais el s'hono­rait ainsi à ses propres dépens; puis, le jour de la dédi­cace venu, il ne pouvait pas se dispenser d'offrir des repas publics et des fêtes magnifiques aux décurions et au peuple, qui, sans rien débourser, trouvaient ainsi moyen de se montrer reconnaissants, et même de tirer un honnête profit de leur reconnaissance.
Mais alors, dira-t-on, pourquoi briguait-on avec tant d'ardeur des honneurs si coûteux? —Il serait difficile de le comprendre, si l'on ne connaissait l'amour qu'on avait pour ces petites villes d'où l'on ne sortait guère. En ce temps où les relations étaient moins faciles et l'horizon plus borné, l'affection s'éparpillait moins qu'aujourd'hui, et naturellement il y en avait davantage pour ces lieux qu'on ne quittait pas. C'était par un effort d'abstraction philosophique que les stoïciens s'appelaient citoyens du monde entier; nous le sommes tous devenus sans peine, grâce à la facilite des voyages et à ces communications rapides qui relient tous les peuples entre eux. Notre vie s'est singulièrement étendue dans l'espace. Nous en laissons une partie dans les pays que nous visitons: on comprend qu'il en reste un peu moins pour ceux où nous sommes nés. Quand on a beaucoup lu, beaucoup vu, on compare, et il n'y a rien qui gâte les plaisirs dont on jouit et les lieux où l'on habite comme de songer à des plaisirs qu'on n'a vus qu'en rêve ou à des pays qu'on n'a fait que traverser. Dans l'antiquité, où l'on restait plus volontiers en place, tous les souvenirs, toutes les affections se con­centraient sur une seule ville. On l'aimait avec d'autant plus de passion qu'on n'avait qu'elle à aimer. Ceux mêmes que l'ambition poussait à la quitter et qui allaient chercher fortune à Rome ne l'oubliaient pas. Cicéron, sénateur et consulaire, s'occupait avec une tendre sollicitude de régler les affaires du petit municipe d'où sa famille était sortie. Vers la fin de sa vie, il disait à son ami Atticus en lui montrant Arpinum : « Voilà ma véritable patrie et celle de mon frère. C'est là que nous sommes nés d'une famille ancienne ; là sont nos dieux domestiques et les souvenirs de nos ancêtres. Vous voyez cette maison : c'est mon père qui l'a bâtie, et il y a vécu dans l'étude des lettres. A cette même place, il y en avait autrefois une autre, plus petite, plus simple, comme celle de Curius chez les Sabins; mon aïeul y habitait quand j'y suis né. Aussi, toutes les fois que je revois ce pays, il se réveille au fond de mon âme je ne sais quels sentiments secrets qui me le rendent plus cher que tous les autres1. » A plus forte raison était-on tendrement attaché à son municipe, si petit, si humble qu'il fût, quand on ne l'avait jamais quitté, quand on avait borné toute son ambition aux dignités modestes qu'il pouvait donner. On tenait à y être honoré et populaire, on était heureux d'y faire du bruit. Les habitants de Rome riaient volontiers des magistrats de petite ville et des airs superbes qu'ils prenaient ; mais eux n'en étaient pas moins fiers comme des consuls quand ils traversaient les rues avec la prétexte et le laticlave. Même un simple sévir des augustales, c'est-à-dire une sorte de président de société charitable, se regardait comme un personnage lorsqu'il était couvert de sa robe blanche et précédé de son licteur2. Le désir d'occuper le premier rang, d'être plus que les autres, si vif dans les grandes villes, l'est peut-être encore plus dans les petites. Comme on s'y connaît davantage, les distinctions qu'on obtient causent des joies plus sensibles.

1. De leg., II, 1,
2. pétrone, Sat., 65.

On joint au plaisir de dominer la satisfaction de faire des jaloux et de le savoir. Cette satisfaction coûtait un peu cher alors ; mais on sait que la vanité ne marchande pas ses plaisirs.
La vanité, du reste, n'était pas seule à trouver son compte dans les dignités municipales, et l'on pouvait en tirer des avantages plus sérieux. Elles étaient, pour les ambitieux qui rêvaient de grandes destinées, la première étape vers des honneurs plus importants. Être le premier dans son municipe amenait souvent à devenir quelque chose dans l'État. Rien n'empêchait les fils de duumvirs de petite ville, en quelque pays qu'ils fussent nés, de concevoir de grandes espérances. Ceux qui se sentaient l'ambition et le talent d'aller plus loin que leurs pères pouvaient l'essayer, et ils y parvenaient souvent. Ils se poussaient vite dans les légions, surtout quand ils appar­tenaient à des familles anciennes et considérées. S'ils étaient braves et intelligents, ils obtenaient le tribunat militaire. De là ils passaient dans les fonctions civiles ou financières, ils devenaient procurateurs de César ou entraient dans l'administration des provinces. C'est ainsi que ce Nonius Balbus, qui a rempli Herculanum de ses inscriptions et de ses statues, gouverna la Crète et la Cyrénaïque. Les plus heureux arrivaient à être consuls, comme Agricola, qui était de la colonie de Fréjus ; il y en eut même qui devinrent empereurs, comme l'Espagnol Trajan et l'Africain Sévère.
La situation des municipes était donc heureuse au premier siècle; en somme, ils n'avaient rien perdu à l'établissement de l'empire. Les droits que les empe­reurs avaient enlevés au peuple de Rome, celui des provinces n'en jouissait guère. Il était facile aux citoyens romains qui habitaient Pompéi de se consoler de la suppression des comices du champ de Mars auxquels l'éloignement ne leur permettait pas de prendre part. L'antiquité n'avait pas l'idée de ce que nous appelons le gouvernement représentatif, où la souveraineté, s'exerçant par des délégués,  descend de la capitale d'un grand empire jusqu'à la plus humble bourgade (1). Ces compli­cations étaient alors inconnues. Les citoyens de Rome, qui pouvaient seuls exercer l'autorité souveraine, ratifier les lois, élire leurs magistrats, furent aussi les seuls qu'atteignit la tyrannie des Césars. La république n'avait pas trouvé le moyen d'intéresser ceux des provinces au gouvernement central, il est naturel qu'ils aient été peu sensibles à sa chute. Comme on eut soin de leur laisser leur indépendance municipale et la nomination de leurs magistrats locaux, ils s'aperçurent à peine que le régime politique était changé ; ou plutôt ce changement ne les frappa que par les bienfaits qu'ils en éprouvèrent. Sous le nouveau gouvernement, ils étaient moins exposés aux troubles politiques, plus sûrs du lendemain, et la sécurité leur donna la richesse. Il y avait donc moins de flatterie qu'on ne pense dans ces statues et ces temples qu'on élevait partout aux empereurs morts  ou vivants. On honorait en eux cette autorité souveraine devant laquelle les factions se taisaient, et qui permettait à tout le monde de jouir en repos dans son municipe de sa liberté et de sa fortune. On leur accordait à tous les mêmes honneurs, parce qu'on en recevait les mêmes services.

1. Auguste, à ce qu'il semble, pensa pourtant à établir quelque chose qui ressemblait au régime représentatif. Suétone rapporte qu'il permit aux décurions des villes italiennes d'envoyer à Rome leur vote cacheté, On devait l'ouvrir le jour des comices et l'on en tenait compte pour l'élection (Suet., Aug.,46), mais on ne sait si les décurions usèrent jamais de cette permission.

En somme, les mauvais maintenaient la paix publique comme les bons. Une petite ville de la Gaule ou de l'Espagne n'avait guère à souffrir de leurs folies : c'est à peine si le bruit en venait jusqu'à elle ' ; elle ne connaissait d'eux que ce pouvoir protecteur sous lequel s'exerçaient en paix ses libertés municipales et ne souhaitait pas qu'il fut ren­versé.

1. On n'avait pas entendu parler en Judée des cruautés de Tibère, et l'on regardait son règne comme aussi heureux que celui d'Au­guste, quand on envoya Philon en ambassade auprès de Caligula. (Philon, Légat.,9.) «  Les bons princes, (dit Tacite, font du bien au monde entier, les mauvais font surtout du mal autour d'eux. »  (Hist., IV, 74.)

1. Auguste, à ce qu'il semble, pensa pourtant à établir quelque chose qui ressemblait au régime représentatif. Suétone rapporte qu'il permit aux décurions des villes italiennes d'envoyer à Rome leur vote cacheté, On devait l'ouvrir le jour des comices et l'on en tenait compte pour l'élection (Suet., Aug.,46), mais on ne sait si les décurions usèrent jamais de cette permission.

En somme, les mauvais maintenaient la paix publique comme les bons. Une petite ville de la Gaule ou de l'Espagne n'avait guère à souffrir de leurs folies : c'est à peine si le bruit en venait jusqu'à elle ' ; elle ne connaissait d'eux que ce pouvoir protecteur sous lequel s'exerçaient en paix ses libertés municipales et ne souhaitait pas qu'il fut ren­versé.

1. On n'avait pas entendu parler en Judée des cruautés de Tibère, et l'on regardait son règne comme aussi heureux que celui d'Au­guste, quand on envoya Philon en ambassade auprès de Caligula. (Philon, Légat.,9.) «  Les bons princes, (dit Tacite, font du bien au monde entier, les mauvais font surtout du mal autour d'eux. »  (Hist., IV, 74.)

IV
Rome. — Comment les Romains ont accueilli l'empire. — Début du règne d'Auguste. — Naissance de l'opposition.
Nous venons de voir que, ni dans les armées, ni dans les provinces, ni dans les municipes, on ne trouvait d'opposition systématique contre l'empire; au premier abord, il semble qu'il n'y en avait pas non plus dans la capitale. Quand on se tient à quelque distance et qu'on se contente de prêter l'oreille de loin aux bruits qui s'élèvent de Rome, on n'entend qu'un concert d'éloges. Tous les princes, les plus mauvais comme les meilleurs, reçoivent invariablement les mêmes hommages. Le sénat s'épuise en efforts pour trouver en leur honneur des flatteries nouvelles ; les grands collèges de prêtres mêlent le nom de l'empereur, quel qu'il soit, à toutes leurs prières ; quand il est absent, des autels s'élèvent de tous les côtés à la Fortune du retour; on fait partout des vœux à Silvain ou à Esculape, dès qu'il est malade. Au cirque, au théâtre, le peuple l'accable de ses acclama­tions ; les citoyens les plus illustres s'entassent sur les rampes du Palatin pour le saluer à son réveil. On lui dresse partout des statues, on lui bâtit des arcs de triomphe, on donne son nom aux mois de l'année, on grave sur le revers de ses monnaies l'image de la Félicité publique. Les poètes en renom le comblent des compli­ments les plus exagérés. Virgile, plaçant Auguste, de son vivant, parmi les constellations, annonçait que le Scorpion se gênait un peu pour faire place au nouvel astre. Lucain recommande à Néron, quand il sera dieu, de se mettre bien exactement au milieu du ciel : s'il pèse trop sur un des côtés de la voûte céleste, l'axe du monde fléchira sous le poids d'un si grand prince, et l'équilibre des choses sera dérangé. Martial se demande sans sourire si jamais Rome a été plus glorieuse et plus libre que sous Domitien. A ne consulter que l'enthousiasme officiel, tout ce monde paraît fort heureux, et il semble que le contentement général ne laisse point de place à la moindre plainte.
Cet enthousiasme avait été un moment sincère. Je ne crois pas qu'on puisse nier que dans ces premières et brillantes années, qui suivirent la victoire d'Actium, l'empire ait été bien accueilli non seulement du peuple de Rome qui l'avait aidé à naître, mais de l'aristocratie elle-même qui l'avait d'abord combattu. Tous ces grands seigneurs qui avaient pris étourdiment les armes, mais qui étaient, selon Caton, plus attachés à leurs viviers qu'à la république, ces jeunes gens qui, en se rendant au camp de Pompée, croyaient, comme les émigrés de 90, qu'ils ne seraient absents qu'une saison, qui disaient partout qu'ils reviendraient manger des figues de Tusculum à l'automne, et que l'orage avait tenus pendant de si longues années éloignés de leur pays et de leurs plaisirs, savaient beaucoup de gré a celui qui leur permettait de revenir chez eux sans péril, qui leur rendait leurs palais du Cœlius ou du Quirinal, leurs villas de Prœneste ou de Tibur, les spectacles du théâtre ou du cirque, les promenades sous les portiques, les flâneries du soir au champ de Mars et les fêtes brillantes de Baies au printemps. Il y eut tout d'abord comme une explosion de reconnaissance et d'enthousiasme pour ce jeune homme qui donnait la paix à l'univers après des années si troublées. « C'est un dieu, répétait tout le monde avec Virgile, et une victime nouvelle tombera tous les mois sur son autel. » Grâce à la bonté de ce dieu, qui débarrassait les citoyens de leurs affaires, on n'avait plus à songer qu'au repos et à la joie. Comme il arrive après ces grandes crises qui mettent les sociétés en péril, ou se livrait sans retenue au bonheur de vivre, et l'on jouis­sait avec ardeur de ces biens dont on avait été si long­temps privé. On peut donc affirmer que ce monde dont Ovide était le poète favori, pour lequel il écrivit l’Art d'aimer, se livrait tout entier aux agréments du présent, qu'il ne regrettait rien du passé, et remerciait de tout son cœur celui qui lui avait rendu ses plaisirs.
Mais cette satisfaction générale ne dura pas. On a beau faire, le plaisir finît par peser, la paix ennuie, et il n'y a rien qui lasse plus à la fin que le repos. A mesure que s'éloignait le bruit des guerres civiles, on devint moins reconnaissant pour celui qui en avait délivré l'empire. La nouvelle génération, née depuis la bataille de Philippes, et qui n'avait pas vu les proscriptions, trouvait moins de charmes à la tranquillité publique dont elle n'avait jamais cessé de jouir. Ces gens d'esprit, à peine remis de leurs frayeurs, revenaient à leurs instincts na­turels, ils recommençaient à être frondeurs et malins ? c'est un défaut dont on ne les corrige guère. L'empire avait saisi cette société au moment du plus large déve­loppement de l'intelligence, dans tout l'éclat des lettres et des arts; ces conditions ne sont pas favorables à l’éta­blissement du pouvoir absolu. Il faut, pour l'accepter sans murmure, pour applaudir à toutes ses décisions, pour se résigner à ses caprices, renoncer tout à fait à se servir de son jugement, et c'est une vertu à laquelle des gens éclairés n'arrivent pas sans quelque peine. Rien ne favorise mieux le despotisme que l'ignorance; au con­traire, la pratique des lettres entretient une certaine indépendance de la pensée, et les esprits étant plus cul­tivés sont plus vifs, plus exigeants, moins aisés à con­duire. D'ailleurs Auguste vieillissait; le malheur avait plus d'une fois frappé sa maison, ses enfants étaient morts, ses armes n'avaient pas été toujours heureuses, le prestige des premières années s'était dissipé. On était las d'admirer, on osa critiquer et se plaindre. Ce qui prouve que ces plaintes émurent l'opinion, c'est qu'on essaya de les faire taire; si Auguste, qui les avait jusque-là méprisées, ne fut plus disposé à les souffrir, c'est sans doute qu'il s'aperçut de l'impression qu'elles faisaient sur le public. Le jour où il éprouva le besoin de sévir contre elles, on peut dire que l'opposition venait de naître : il tâcha au moins de l'empêcher de grandir ; il publia une loi sévère contré les écrits diffamatoires, exila les auteurs et brûla les livres '. Ces rigueurs, qui furent sans résultats, sont importantes à signaler. Elles nous apprennent le moment précis où, dans le monde élégant de Rome, a commencé contre les Césars une opposition qui devait durer autant qu'eux.

1. Dion, LV, 10. Sénèque, Controv., V, pre,.-

CHAPITRE  II
l'opposition des gens du monde
Le césarisme.— Les contemporains ne le regardent pas en principe comme un régime despotique. — Comment il l'est si souvent de­venu. —Il est plutôt mal limité qu'illimité. — Dangers qui résultent de cette absence de limites fixes. — L'opposition parti­cipe des défauts du gouvernement. — Elle ne s'exerce pas au grand jour et par un corps politique.
Après avoir montré qu'il n'y avait guère de mécon­tents qu'à Rome, cherchons à connaître ce qu'ils vou­laient, ce qu'ils blâmaient, de quelle manière et sous quelle forme s'exprimaient leurs plaintes ou leurs vœux. Pour le savoir, il faut se rappeler d'abord quelle était la nature du pouvoir impérial : le caractère qu'avait l'auto­rité des Césars nous fera comprendre celui que prit l'opposition.
Il n'est pas si aisé qu'on le pense de définir exactement ce qu'on a nommé le césarisme. Le mot est fort répandu, il retentit à chaque instant dans nos luttes politiques, mais je ne crois pas qu'on ait en général une idée vraie de la chose. On se figure d'ordinaire le césarisme comme une sorte de despotisme démocratique, c'est-à-dire comme un de ces gouvernements absolus exercés au nom du peuple par un homme qui prétend en être le re­présentant et le délégué. Cette définition n'est juste qu'en partie. César était sans doute le favori et le défen­seur de la démocratie romaine. Il se donnait volontiers pour le continuateur des Gracques, et il aimait à dire, quand il avait besoin d'un prétexte pour envahir l'Italie : « Je viens délivrer le peuple romain d'une faction qui l'opprime (1) ». S'il avait eu le temps de créer un établis­sement solide, il est probable qu'il l'aurait appuyé sur les suffrages et les sympathies populaires ; mais son ha­bile neveu, qui fut le véritable fondateur de l'empire, a suivi un système différent. Il se rattacha plutôt à l'aristo­cratie, et prétendit en continuer la politique (2). Il la com­blait d'égards et de faveurs. La conquête d'un grand seigneur qui se tenait à l'écart lui semblait une victoire importante, et on le vit un jour supplier Pison de vouloir bien accepter le consulat qu'il lui offrait (3). Il affectait de ne paraître gouverner que par le sénat et pour lui (4); il voulait être seulement le premier des sénateurs (princeps), et ce titre, par lequel on le désignait, indique le caractère qu'il entendait donner à son pouvoir. Son suc­cesseur Tibère était un aristocrate de naissance et d'hu­meur, le dernier des Appii Claudii,

1. César, « de bello civ. »1, 22.
2. Cette prétention se montre dans le soin que prend Auguste de remettre en vigueur les anciennes institutions, dans la protection qu'il accorde au culte officiel, dans cette défense qu'il fait de pro­diguer le titre de citoyen (Dion, LV1, 33), etc.
3.Tac., Ann.,,II, 34.
4. C'est ce qui est surtout remarquable dans le monument d'Ancyre, où le nom du sénat revient si souvent et où le prince ne paraît jamais avoir fait qu'exécuter ses ordres.

en qui revit tout l'orgueil de cette race indomptable1. Le peuple lui ré­pugnait; il ne prit même plus la peine de l'amuser, comme avait fait Auguste, et se montra fort négligent des jeux publics. Il avait un dégoût profond pour toutes ces foules prosternées qui attendaient son passage le long des routes de l'Italie, et fit un édit pour ordonner aux habitants des municipes de rester chez eux quand il voyageait2. C'est avec lui que le peuple cesse de tenir aucune place dans le gouvernement; malgré sa complai­sance inépuisable, on lui enlève la nomination des ma­gistrats pour la donner aux sénateurs. Les empereurs nouveaux ne lui demandent plus, à leur avènement, une sorte de confirmation de leur pouvoir, qu'il se serait bien gardé de refuser, et c'est le sénat qui est seul chargé de donner à l'élu de la violence ou de la fraude une appa­rence d'investiture. Il n'est donc pas exact de dire que les empereurs gouvernaient au nom du peuple, et d'ap­peler, comme on le fait ordinairement, le césarisme une tyrannie démocratique.
C'était plutôt un gouvernement monarchique qui se cachait sous des formes républicaines. Ce mélange des deux principes différents avait été imaginé par Auguste, et il était si fier de son œuvre, qu'il a pris soin de nous apprendre à quel moment ce régime fut institué. « Pen­dant mon sixième et mon septième consulats, dit-il, les guerres civiles étant terminées, je renonçai au pouvoir que le consentement de tous les citoyens m'avait confié, et je remis la république aux mains du peuple et du sénat3. » Gardons-nous de prendre ces mots à la lettre.

1.Tac.,Ann.,I, 4: “vetere atque insita Claudiae familiae superbia”.
2.Tac., Ann., IV, 67.
3. Mon. Ancyr., 3i : “In consulalu sexto et septïmo postquam bella civilia extinxeram, per consensum universorum potitus rerum omnium, rempublicam ex mea potestate in senatus populique romani arbitriumt transtuli”.

 

Ce n'était pas l'ancien gouvernement, détruit par César et par Octave, qui l'an 726 de Rome recommença d'exis­ter; ce n'en était que l'apparence; mais cette apparence au moins, Auguste voulut qu'elle fût respectée. Il ne de­manda plus pour lui aucun pouvoir extraordinaire (1); il refusa obstinément la dictature ou le consulat perpé­tuel, et gronda le peuple qui, au théâtre, lui avait un jour donné le nom de maître (2) : il l'était pourtant, sans en porter le nom, et ces titres qu'il refusait n'auraient guère ajouté à sa puissance. Quoique rien ne parût changé, rien n'était resté le même. En conservant les magistrats anciens, le prince ne leur avait laissé que l'ombre du pouvoir, il en avait pris pour lui la réalité (3). Il y avait encore des tribuns du peuple, mais le prince s'était fait donner la puissance tribunitienne. Le sénat nommait des gouverneurs dans les provinces soumises à son autorité, mais le prince surveillait les mandataires du sénat comme les siens, il levait et commandait les armées, il décidait de la paix et de la guerre, il était dis­pensé d'obéir aux lois qui gênaient ses pouvoirs excep­tionnels, il avait enfin « le droit de faire, dans les choses privées ou publiques, humaines ou sacrées, tout ce qu'il jugeait utile à l'intérêt de l'État (4)». Voilà de quelle façon Auguste avait «remis la république aux mains du sénat et du peuple ».

1.Mommsen, Mon, Ancyr., p. 100 et suîv.
2.Suét., Aug.,53.
3.Tac., Ann., III, 60.
4. C'est ce qui  est dit dans la Lex regia.

Les flatteurs ou les sots pouvaient seuls se laisser tromper par l'apparence et prétendre qu'il avait fait revivre l'ancien gouvernement1. Les autres savaient