Pontiques

Ovide

Traduction de M. N. Caresme, professeur de rhétorique au collège royal de Bourges

Publié par Panckoucke

1836

livre III et IV

Livre Troisième

Lettre 1Lettre 2 Lettre 3 Lettre 4 Lettre 5 Lettre 6 Lettre 7 Lettre8Lettre9

Livre Quatrième

Lettre 1 Lettre 2Lettre 3 Lettre 4Lettre 5 Lettre 6Lettre 7 Lettre 8 Lettre 9Lettre 10Lettre 11Lettre 12 Lettre 13Lettre 14 Lettre 15Lettre 16

LIVRE TROISIEME.

LETTRE PREMIERE.

à sa femme.

ARGUMENT.

Il ne peut supporter son cruel exil, il supplie sa femme de soutenir sa répu­tation de bonne épouse, et d'employer tous ses efforts auprès de la femme de César, pour obtenir que son époux change de séjour, et qu'il soit trans­féré dans une contrée moins ennemie, que la terre du Pont.

O mer ! que le vaisseau de Jason sillonna le premier, et toi, terre que de cruels ennemis, que les frimas at­tristent sans relâche, quand viendra le temps où Ovide vous quittera pour être transféré dans une région moins hostile ? Me faudra-t-il toujours vivre dans cette contrée barbare, et serai-je enseveli dans la terre de Tomes? Permets que je le dise, sans cesser d'être en paix avec toi, si la paix est possible pour toi, terre du Pont, sans cesse foulée par les rapides coursiers des ennemis qui t'environnent, permets que je le dise, c'est toi qui fais le plus cruel tourment de mon exil, c'est toi qui rends mes maux plus pesants. Jamais tu ne vois le printemps cou­ronné de fleurs, jamais tu ne vois les moissonneurs dé­pouillés de leurs vêtements, l'automne ne t'offre ni pam­pre ni raisin mais toutes les saisons t'apportent un froid rigoureux. L'hiver enchaîne les mers qui te baignent, et souvent le poisson nage au milieu des ondes, enfermé sous un toit de glace. Tu n'as point de source dont l'eau ne ressemble à l'eau des mers, c'est une boisson aussi propre peut-être à irriter la soif qu'à l'apaiser. Sur tes champs dépouillés s'élèvent à peine quelques arbres, encore sont-ils stériles et ton sol offre aux yeux l'image de la mer. Tu n'entends d'autres oiseaux que ceux qui, fuyant leurs forêts, viennent avec de rauques accents se désaltérer dans l'onde marine, la triste absinthe hérisse tes plaines stériles, moisson amère et bien digne du lieu qui la produit. Que dire encore de ces alarmes conti­nuelles, de ces remparts battus sans cesse par un ennemi dont les flèches sont trempées dans un poison mortel, de l'éloignement de cette contrée, isolée, inaccessible, où la terre n'offre point aux pas du voyageur plus de sûreté, que la mer aux navires?

Il n'est donc pas étonnant que, cherchant le terme de tant de maux, je demande sans cesse un autre séjour, ce qui est étonnant, chère épouse, c'est que tu n'ob­tiennes pas cette faveur, c'est que mes souffrances ne fassent pas sans cesse couler tes larmes. Tu demandes ce que tu dois faire, n'est-ce pas à toi à le chercher? tu le trouveras, si vraiment tu veux le trouver. Mais c'est peu de vouloir, pour arriver au but, il faut que tu désires vi­vement, il faut que ce souci abrège ton sommeil. La vo­lonté, beaucoup d'autres l'ont sans doute car qui serait assez mon ennemi, pour désirer que mon exil soit privé de repos? Mais toi, c'est de tout ton cur, de toutes tes forces que tu dois travailler à me servir, et t'employer pour moi nuit et jour. Quand d'autres me serviraient, tu dois faire plus que mes amis, toi, mon épouse, tu dois les vaincre tous par ton empressement. Mes écrits t'imposent un grand rôle, tu y es présentée comme le modèle d'une bonne épouse. Prends garde de rester au dessous, il faut qu'on croie à la vérité de mes éloges, et que tu soutiennes l'uvre de ta renommée. Quand je ne me plaindrais pas, quand je me tairais, la renommée se plaindrait à ma place, si tu ne t'occupais pas de moi comme tu le dois.

La fortune m'a exposé aux regards du peuple, et m'a donné plus de célébrité que je n'en avais jadis. La foudre, en frappant Capanée, l'a rendu plus célèbre, Amphiaraüs, englouti avec ses chevaux dans le sein de la terre, est devenu fameux, Ulysse serait moins connu, s'il avait moins longtemps erré sur les mers, Philoctète doit à sa blessure sa grande réputation. Et moi aussi, si un nom modeste peut trouver place parmi de si grands noms, ma ruine attire sur moi les regards. Mes écrits ne le per­mettent pas non plus de rester ignorée, tu leur dois une renommée qui ne le cède pas à celle de Battis de Cos. Ainsi, quelle que soit ta conduite, tu seras en évidence sur un vaste théâtre, et ta piété conjugale aura de nom­breux témoins. Crois-moi, toutes les fois que je te loue dans mes vers, les femmes qui lisent ces éloges deman­dent si tu les mérites. Sans doute il en est qui s'intéres­sent à tes vertus mais il en est beaucoup aussi qui vou­dront critiquer tes actions. Fais que leur jalousie ne puisse dire : « Elle a bien peu de zèle pour sauver son malheureux époux.» Et puisque les forces me manquent, et que je ne puis traîner le char, cherche à soutenir seule le joug mal assuré. Malade, épuisé, je tourne les yeux vers le médecin, viens à mon secours, quand je con­serve encore un dernier souffle de vie. Ce que je ferais pour toi, si j'étais le plus fort, fais-le pour moi, puisque tu as plus de vigueur, c'est ce qu'exige l'amour conju­gal, le lien qui nous unit. Toi-même, mon épouse, tu le dois à ton caractère, tu le dois à la famille à laquelle tu appartiens, il faut que tu l'honores par ta vertu au­tant que par ton zèle à remplir les devoirs de l'amitié. Quoi que tu fasses, si tu n'es pas une digne épouse, on ne pourra croire que tu cultives l'amitié de Marcia.

Je ne suis pas indigne de ton zèle, et si tu veux convenir de la vérité, j'ai mérité de toi quelque recon­naissance. Oh! sans doute, tu me rends avec usure ce que tu me dois et l'envie, quand elle le voudrait, ne pourrait trouver prise sur toi. Il est pourtant un service qu'il faut ajouter à tous les autres, que mes malheurs te rendent entreprenante, obtiens que je sois relégué dans une contrée moins cruelle, et rien ne manquera à l'accomplissement de tes devoirs. Je demande beaucoup, mais tes prières pour moi n'auront rien d'odieux et, quand elles seraient sans succès, un refus ne saurait l'exposer. Ne t'irrite pas, si tant de fois dans mes vers je te prie de faire ce que tu fais réellement, et d'être semblable à toi-même. Le son de la trompette excite même les braves et le général anime de la voix les meil­leurs soldats.

Ta vertu est connue, elle vivra dans tous les âges, que ton courage ne le cède pas à ta vertu. Je ne te de­mande pas de prendre pour moi la hache de l'Amazone, ni de porter d'une main agile le bouclier échancré. Il te faut implorer un dieu, non pour qu'il me devienne favorable, mais pour qu'il modère son ressentiment. Si tu n'as pas de crédit, ton crédit, ce seront tes larmes, tu ne saurais trouver, pour fléchir les dieux, de moyen plus puissant. Grâce à mes malheurs, les larmes ne te manqueront pas, celle dont je suis l'époux n'a que trop de sujets de pleurs. Telle est ma destinée, que jamais peut-être tu ne cesseras de pleurer, voilà les richesses que t'assure ma fortune.

S'il fallait, ce qu'à Dieu ne plaise, racheter ma vie aux dépens de la tienne, l'épouse d'Admète serait le modèle que tu suivrais. Tu deviendrais rivale de Péné­lope, si, par un chaste artifice, tu voulais, épouse fidèle, tromper des prétendants trop empressés. Si tu devais suivre dans la tombe les mânes de ton époux, tu mar­cherais sur les traces de Laodamie. Tu aurais devant les yeux l'exemple de la fille d'Iphie, si tu voulais livrer ton corps généreux aux flammes de mon bûcher. Mais tu n'as besoin ni de la mort, ni de la toile de la fille d'Icarius, il faut que ta voix implore la femme de Cé­sar, elle dont la vertu ne permet pas que les premiers âges ravissent à notre siècle la palme de la chasteté, elle qui, unissant la beauté de Vénus aux vertus de Junon, seule fut trouvée digne de la couche d'un dieu. Pour­quoi trembler ? pourquoi craindre de l'aborder ? Ce n'est pas l'impie Progné, ou la fille d'Aeetès que ta voix doit fléchir, ni les brus d'Égyptus, ni la cruelle épouse d'Agamemnon, ni Scylla dont les flancs épouvantent les ondes de Sicile, ni la mère de Telegonus, habile à donner aux hommes de nouvelles formes, ni Méduse dont les cheveux sont entrelacés de serpents mais c'est la pre­mière entre toutes les femmes, et par elle la Fortune nous prouve qu elle a des yeux, et qu'on l'accuse à tort d'être aveugle, le monde entier, du couchant à l'aurore, ne renferme rien de plus grand, excepté César.

Il te faut choisir, épier longtemps le moment propre à l'implorer, de peur que ton navire, en sortant du port, ne trouve une mer en courroux. Les oracles des dieux ne rendent pas toujours des réponses, les temples même ne sont pas ouverts en tout temps. Quand la ville sera dans l'état où sans doute elle est maintenant, quand au­cune souffrance n'altérera les traits des citoyens, quand la maison d'Auguste, digne des mêmes honneurs que le Capitale, sera, comme aujourd'hui (et puisse-t-elle l'être toujours!), au milieu de l'allégresse et de la paix, alors fassent les dieux que tu trouves un libre accès! alors ne doute pas du succès de tes paroles. Si quelque soin im­portant l'occupe, diffère ta démarche, et ne va pas, par ton empressement, renverser mes espérances. Je ne t'en­gage pas non plus à attendre qu'elle soit entièrement libre, à peine a-t-elle le loisir de songer à sa parure. Quand le palais serait entouré des vénérables sénateurs, il faut que tu pénètres à travers tous les obstacles. Lorsqu'enfin tu seras arrivée en présence de cette autre Junon, n'oublie pas le rôle que tu as à soutenir. N'excuse pas ma faute, une mauvaise cause a besoin du silence, que tes paroles ne soient que d'ardentes prières. Alors, ne retiens plus tes larmes, et, prosternée aux pieds de l'Immortelle, tends vers elle tes bras suppliants puis ne demande qu'une seule chose, que je sois éloigné d'un ennemi barbare, qu'il me suffise d'avoir la Fortune pour ennemie. Bien d'autres idées se présentent à mon esprit mais, déjà troublée par la crainte, à peine tes lèvres tremblantes pourront-elles prononcer ce peu de mots. Je ne crains pas que ce trouble te nuise, il faut qu'elle sente que tu redoutes sa majesté. Quand tes paroles seraient entrecoupées de sanglots, ma cause n'en souffrirait pas: parfois les larmes ne sont pas moins puissantes que les paroles. Fais encore que ta démarche soit favorisée par un jour heureux, par une heure convenable, et par de bons présages mais, avant tout, allumant le feu sur les saints autels, offre de l'encens et un vin pur à tous les grands dieux, et que ces honneurs s'adressent de préférence à Auguste, à son fils pieux, à la compagne de sa couche. Puissent-ils avoir pour toi leur douceur accoutumée, et regarder tes larmes d'un il bienveillant!

LETTRE DEUXIÈME.

à Cotta

ARGUMENT.

Il excuse ses amis, qui l'ont abandonné par crainte et non par haine. Il célèbre la tendre constance de quelques-uns d'entre eux, surtout de Cotta, dont les noms passeront à la postérité, comme ceux d'Oreste et de Pylade.

Ces vux que je t'envoie dans ma lettre, Cotta, (1) puis­sent-ils se réaliser, et ne pas tromper mon espoir! Ta santé, en effet, est un grand soulagement pour mes maux, c'est la santé de la meilleure partie de moi-même. Lorsque d'autres, cédant à l'orage, abandonnent mes voiles à la fureur du vent, tu restes comme la dernière ancre de mon vaisseau fracassé, elle m'est douce, ton amitié. Je pardonne à ceux qui m'ont tourné le dos avec la fortune. La foudre, lors même qu'elle ne frappe qu'un seul homme, en épouvante plus d'un, l'effroi saisit la foule autour de celui qu'elle atteint. Quand un mur me­nace ruine, une crainte inquiète rend déserts les lieux qui l'environnent. Quel est l'homme timide qui ne fuit l'abord contagieux d'un malade, de peur de gagner son mal en l'approchant ? Et moi aussi, c'est par un excès de crainte et de terreur, et non par haine, que quelques-uns de mes amis m'ont abandonné, ce n'est ni la ten­dresse, ni le désir de me servir, qui leur à manqué, ils ont redouté la colère des dieux. S'ils peuvent paraître trop prudents et trop craintifs, ils n'ont pas mérité d'être appelés, méchants. Mais c'est ma bonté qui excuse ainsi des amis qui me sont chers, et cherche à les laver de tout reproche à mon égard. Qu'ils soient contents de cette indulgence, ils pourront dire que leur conduite est justifiée même par mon témoignage.

Mais toi, et un petit nombre d'amis plus généreux, vous avez regardé comme une honte de ne me donner aucun secours dans ma détresse, aussi le souvenir de vos bienfaits ne périra-t-il que lorsque mon corps con­sumé sera réduit en cendres. Que dis-je? il vivra plus longtemps que moi, si toutefois mes vers sont transmis à la postérité. Le bûcher réclame les corps privés de la vie mais la gloire et la renommée se dérobent à ses flammes. Thésée est mort, ainsi que le compagnon d'Oreste et tous deux cependant vivent encore par le souvenir de leurs belles actions. Vous aussi, nos der­niers neveux répéteront vos louanges, et mes vers assu­reront votre gloire. Ici déjà les Sauromates et les Gètes vous connaissent, et ces hordes barbares applaudissent à tant de générosité. Naguère, comme je leur parlais de, votre amitié intègre (car j'ai appris à parler gète et sar­mate), un vieillard qui se trouvait par hasard au nombre de mes auditeurs, répondit en ces termes à mes récits : « Étranger, nous aussi, nous connaissons fort bien le nom de l'amitié, nous qui, loin de vos contrées, habi­tons les bords glacés de l'Ister. Il y a dans la Scythie une région que nos ancêtres ont nommée Tauride, et qui n'est pas très loin de la terre des Gètes, c'est là que je suis né, et je ne rougis pas de ma patrie. On y adore la déesse sur d'Apollon. Le temple subsiste encore au­jourd'hui, soutenu par d'immenses colonnes, on y monte par quarante degrés. On dit que dans ce temple était une statue de la divinité et ce qui le prouve, c'est que la base qui portait la déesse est encore debout. L'autel qui jadis avait la blancheur de la pierre dont il était formé, a perdu sa couleur, rougi par le sang qui l'arrosa. Une femme préside aux sacrifices, étrangère aux torches de l'hymen, elle surpasse en noblesse les filles de la Scythie. La loi des sacrifices établis par un ancien usage, veut que tout étranger y tombe, frappé par le couteau de la prêtresse. Thoas, illustre sur les bords des Palus-Méotides, fut roi de cette contrée, aucun autre ne fut plus célèbre sur les rives de l'Euxin. Sous son règne, je ne sais quelle vierge, nommée Iphigénie, traversa, dit-on, la plaine fluide des airs. On croit que, portée sous les nues par les vents légers, elle franchit les mers, et fut déposée par Diane dans ces lieux. Depuis plusieurs années, elle présidait selon les rites au temple de la déesse, prêtant à regret sa main à ces tristes sacrifices, quand, sur un navire aux voiles rapides, arrivent deux jeunes étrangers qui débarquent sur nos rivages. Ils avaient même âge, même amitié, l'un était Oreste, l'autre Pylade la renommée conserve leurs noms. Aus­sitôt on les conduit à l'autel barbare de Diane, les mains attachées derrière le dos, La prêtresse grecque répand sur les captifs l'eau lustrale, pour ceindre ensuite leur blonde chevelure d'une longue bandelette. Pendant qu'elle prépare le sacrifice, qu'elle voile leurs tempes du bandeau sacré et qu'elle trouve toujours de nouveaux prétextes de retard : « Ce n'est pas moi qui suis cruelle, jeunes étrangers, pardonnez, leur dit-elle : c'est cette terre qui ordonne ces sacrifices plus barbares qu'elle-même,tels sont les rites de ce peuple. Cependant, de quelle ville venez vous ? où vous conduisait votre poupe malheureuse? » Elle dit et, entendant le nom de sa patrie, la vierge pieuse apprend qu'ils sont nés dans les mêmes murs qu'elle. « Que l'un de vous, dit-elle alors, tombe immolé devant l'autel, que l'autre en porte le message au séjour de vos pères. » Pylade, ré­solu à la mort, presse son cher Oreste de partir. Oreste refuse, ils veulent mourir l'un pour l'autre. Alors, pour la première fois, ils ne furent point d'accord. Du reste, aucun différent ne troubla jamais leur union. Pendant que ce généreux combat de l'amitié occupe les jeunes étrangers, elle trace quelques lignes adressées à son frère, elle donnait un message pour son frère, et celui qui le recevait, admirez les hasards de la vie humaine, c'était son frère lui-même. Aussitôt ils enlèvent du temple la statue de Diane, et secrètement un navire les emporte à travers l'immensité des mers. Bien des années se sont écoulées depuis, et cependant l'admirable attachement de ces jeunes curs conserve encore aujourd'hui une grande renommée dans la Scythie. »

Quand il eut raconté ce fait célèbre dans ces contrées, tous applaudirent à cette conduite, à cette pieuse fidé­lité. C'est que sur ces bords, les plus sauvages du monde, le nom de l'amitié touche aussi les curs des Barbares eux-mêmes. Que ne devez-vous pas faire, vous, nés dans la capitale de l'Ausonie, puisque les Gètes farouches sont sensibles à de semblables traits? D'ailleurs ton cur fut toujours tendre, et ta haute naissance se révèle dans ton caractère. Il ne serait désavoué ni par Volesus, d'où des­cend la famille de ton père, ni par Numa, ton ancêtre maternel, ils s'applaudiraient d'être alliés par toi à la famille des C otta, dont sans toi le nom antique allait périr. Digne héritier de cette suite d'aïeux, songe qu'il sied aux vertus de ta famille de secourir un ami mal­heureux.

(1) Cotta Messalinus, fils de M. Valerius Messala Corvinus, avait passé par adoption dans la gent Aurélia, d'où il avait pris le surnom de Cotta. Il paraît que c'est de lui dont Perse parle avec peu d'estime dans sa deuxième satire, v. 72. D'autres écrivains en ont parlé dans le même sens défavorable, Ovide lui témoigne ici une vive et sincère amitié.

LETTRE TROISIEME

à Fabius Maxime

ARGUMENT.

Cette lettre contient l'élégant récit d'un songe où l'Amour apparaît au poète, qui lui reproche d'avoir donné à son maître un triste salaire de ses leçons. L'Amour lui promet que la colère de César s'apaisera. Le poète ne doute pas que Fabius n'intercède en sa faveur.

Si tu peux donner quelques instants à un ami exilé. Maxime, astre brillant de la famille des Fabius, écoute-moi, je te raconterai ce que j'ai vu, soit que ce fût une ombre vaine, ou un être réel, ou seulement un songe. C'était la nuit, et, à travers les deux battants de mes fenêtres, la lune pénétrait brillante et sous la forme qu'elle prend vers le milieu du mois. J'étais plongé dans le sommeil, le repos commun des soucis, et mes mem­bres étaient languissamment étendus dans mon lit, quand tout à coup l'air frémit, agité par des ailes, et ma fenêtre, légèrement secouée, fit entendre comme un faible gémissement. Effrayé, je me relève, appuyé sur le bras gauche et le sommeil s'enfuit, chassé par mes alarmes. L'Amour était devant moi, mais non sous les traits qu'il avait jadis, triste, abattu, sa main gauche s'appuyait sur un bâton d'érable, il n'avait ni collier autour du cou, ni réseau sur la tête, sa chevelure n'était pas, comme autrefois, disposée avec grâce, ses cheveux en désordre pendaient négligemment sur son visage et à mes yeux s'offre une aile hérissée, comme serait le plumage d'une colombe aérienne que plusieurs mains auraient froissé. Aussitôt que je l'eus reconnu, car nul n'est plus connu de moi, ma langue sans aucune crainte lui adressa ces mots :

«Enfant, qui, trompant ton maître, as causé son exil, toi que je n'aurais jamais dû former par mes leçons, tu es donc venu jusque dans ces lieux où la paix ne règne en aucun temps, dans ces contrées barbares, où les glaces enchaînent les ondes de Lister ! Pourquoi ce voyage, si ce n'est pour être témoin de mes maux? Ces maux, si tu l'ignores, te rendent odieux. C'est toi qui d'abord m'in­spiras des vers folâtres, sous tes auspices, j'entremêlai l'hexamètre et le vers de cinq pieds. Tu ne m'as pas per­mis de m'élever jusqu'au ton du poète de Méonie, ni de chanter les exploits des grands capitaines. Mon génie n'avait pas grande vigueur, peut-être, il en avait pour­tant, ton arc et ton flambeau l'ont affaibli car pendant que je chantais ton empire et celui de ta mère, mon esprit ne pouvait songer à des uvres plus relevées. Ce ne fut pas assez, insensé, j'ai fait d'autres vers encore, afin que, par mes leçons, tu devinsses plus habile. Voilà, malheureux que je suis! ce qui m'a valu l'exil pour ré­compense, et cet exil au bout du monde, dans des lieux d'où la paix est bannie! Tel ne fut pas envers Orphée, Eumolpus, fils de Chioné, tel ne fut pas Olympus en­vers le Satyre de Phrygie, telle ne fut pas la récompense que Chiron reçut d'Achille, et l'on ne dit pas que Numa ait persécuté Pythagore. Et, pour ne pas rappeler tous ces noms choisis dans la suite des âges, seul je dois ma perte à mon disciple. Je te donnais des armes, je t'in­struisais, enfant folâtre et voilà le prix que ton maître reçoit de son élève! Tu le sais cependant, et tu pourrais le jurer avec certitude, jamais je n'essayai de troubler de légitimes nuds. J'ai écrit pour celles dont une ban­delette n'entoure pas la chaste chevelure, dont une longue robe ne couvre point les pieds. Dis-moi, je te prie, quand t'ai-je appris par mes leçons à séduire une épouse, et à rendre incertaine l'origine des enfants ? N'ai je pas rigoureusement interdit mes livres à toutes les femmes, à qui la loi défend un commerce clandestin? A quoi cela me sert-il pourtant, si l'on m'accuse d'avoir, dans mes écrits, favorisé l'adultère que prohibe une loi sévère ? Mais, je t'en supplie, et si tu m'exauces, que rien ne résiste à tes flèches ! que jamais ne s'éteigne le feu rapide de tes torches! que l'empire et tout l'univers sou­mis obéissent à César, ton neveu, puisque Énée est ton frère ! Fais en sorte que sa colère ne soit pas implacable, et qu'elle me fasse expier ma faute dans un lieu moins affreux. » C'est ainsi que je crus parler à l'enfant ailé, voici la réponse que je crus entendre:

« Par les traits que lance mon flambeau, par les traits que lance mon arc, par ma mère, par la tête d'Auguste, je le jure, tes leçons ne m'ont rien appris que de légi­time, et dans ton Art il n'est rien de coupable. Que ne peux-tu justifier également tout le reste ! Tu sais qu'il est un autre grief qui te fut plus funeste. Quel qu'il soit, car je ne dois pas rappeler ce malheur, tu ne peux te dire innocent. Quand tu couvrirais ton crime du nom spécieux d'erreur, la colère de ton juge ne fut pas trop sévère. Cependant, pour te voir, pour te consoler dans ta disgrâce, mes ailes ont franchi des routes immenses. J'ai vu ces lieux pour la première fois , quand , à la demande de ma mère, j'ai percé de mes traits la jeune fille du Phase. Si je les revois aujourd'hui après tant de siècles, c'est pour toi, l'un des soldats les plus chers de toute mon armée. Bannis donc tes craintes, la colère de César s'adoucira, un jour plus heureux viendra combler tes vux. Ne redoute pas un long retard, le temps que nous désirons approche. Le triomphe du prince répand la joie dans tous les lieux. Quand sa famille entière, et ses fils, et Livie leur mère sont dans l'allégresse quand tu es heureux toi-même, père auguste de la patrie et du triomphateur, quand le peuple te félicite, et que dans toute la ville l'encens brûle sur les autels, quand le tem­ple le plus vénéré offre un accès facile, il faut espérer que nos prières auront quelque pouvoir. »

Il dit, et disparut clans les airs ou bien, dans ce mo­ment, mes sens commencèrent à s'éveiller. Avant de dou­ter que tu n'applaudisses à ces paroles, Maxime, je croi­rais que les cygnes sont de la couleur de Memnon. Mais non, le lait ne prend pas la couleur sombre de la poix et l'ivoire éclatant de blancheur ne se change pas en térébinthe. Ta naissance est digne de ton caractère car tu as le noble cur et la loyauté d'Hercule. L'envie, ce vice des lâches, n'entre pas dans une âme élevée, et comme la vipère, il se cache et rampe à terre. Ton grand cur l'emporte encore sur ta naissance, et ton carac­tère n'est pas au dessous du nom que tu portes. Ainsi, que d'autres tourmentent les malheureux et se plaisent à se faire craindre, qu'ils s'arment d'un aiguillon trempé dans un fiel mordant, toi, tu sors d'une famille accou­ tumée à protéger les suppliants. C'est parmi eux que je te prie de me compter.

LETTRE QUATRIÈME.

à Rufin

ARGUMENT

Il recommande à Ruffin son poème sur le triomphe de l'Illyrie. Il avoue que son ouvrage est au dessous du sujet mais l'affaiblissement de son génie , son éloignement de Rome, les malheurs de l'exil, la nature même de l'élégie, voilà ce qui doit l'excuser. Enfin il prédit à Tibère un second triomphe sur la Germanie.

Ton Ovide t'envoie de la ville de Tomes ces lignes qui t'apportent des vux sincères, il te demande, Ru fin, ta faveur pour son triomphe, si toutefois ce poème est déjà tombé entre tes mains. C'est un travail bien modeste, bien au dessous de tout cet appareil solennel, cependant, tel qu'il est, je te prie de le protéger. La force se soutient par elle-même et n'a pas besoin d'un Machaon, le malade, dans le danger, a recours à l'aide d'un médecin. Les grands poètes n'ont pas besoin de lec­teurs indulgents, ils captivent les plus rebelles et les plus difficiles, pour moi, dont les longues souffrances ont affaibli le génie, ou qui peut-être n'en eus jamais, lan­guissant et sans force, je ne me soutiens que par votre bonté. Si tu me la retires, je croirai que tout m'est ravi, et si tous mes ouvrages réclament l'appui d'une faveur bienveillante, ce livre surtout a droit à l'indulgence. Les autres poètes furent témoins des triomphes qu'ils ont décrits, c'est quelque chose, que la main soit guidée par la mémoire, et retrace ce qu'on a vu. Moi, je redis ces bruits publics que mon oreille avide a eu peine à saisir, et je n'ai vu que par les yeux de la renommée. Eh quoi! les impressions, l'enthousiasme sont-ils donc les mêmes pour celui qui entend, et pour celui qui voit? Cet éclat de l'argent et de l'or, cette pourpre que vous avez vue, ce n'est point là ce que mes yeux regrettent mais le tableau des lieux, mais ces peuples représentés sous mille formes diverses, mais l'image des combats auraient nourri ma Muse et le visage des rois, car le visage est l'interprète de l'âme, m'aurait sans doute inspiré pour mon travail. Les applaudissements mêmes du peuple et ses joyeux transports, il n'est pas de génie qu'ils ne puissent échauffer, à ces bruyantes acclama­tions , je me serais senti la même ardeur que le soldat novice, au son de la trompette guerrière. Mon cur fût-il plus froid que les neiges, que la glace, que ces lieux mêmes oh je languis; la figure du triomphateur, debout sur son char d'ivoire, aurait ranimé mes sens engourdis. Privé de ce spectacle, n'ayant P u recourir qu'à des bruits incertains, j'ai bien droit d'invoquer l'appui de votre faveur. J'ignorais les noms des chefs, les noms des lieux, ma Muse connaissait à peine son sujet. Sur ce grand évé­nement, que pouvait en effet m'apprendra la renom­mée? que pouvait m'écrire un ami ? Ainsi, cher lecteur, j'ai droit à ton indulgence, s'il m'est échappé quelque erreur ou quelque oubli.

D'ailleurs ma lyre, habituée aux plaintes éternelles de son maître, ne s'est prêtée qu'avec peine aux accents de la joie. Après une si longue désuétude, les mots heu­reux refusaient de s'offrir à mon esprit, la joie avait pour moi quelque chose d'étrange, comme les yeux peu accoutumés à la lumière redoutent le soleil, de même mon esprit n'osait se livrer à la joie. De plus, il n'est rien qui plaise autant que la nou­veauté, un hommage trop tardif n'obtient aucune fa­veur. Tous les vers que d'autres ont écrits à l'envi sur ce glorieux triomphe, depuis longtemps sans doute le peuple les a lus, c'était à des lecteurs altérés qu'ils offraient ce breuvage, et la coupe que je leur présente les trouve rassasiés, c'était une eau fraîche qu'ils buvaient, c'est une eau tiède que je leur verse. Je ne suis pas resté oisif, la paresse n'est pas cause de mon retard mais j'habite le rivage le plus reculé du vaste Océan, pen­dant que la nouvelle arrive en ces lieux, que mes vers se font à la hâte, et que mon ouvrage terminé parvient jusqu'à vous, une année peut s'écouler. Et pourtant il n'est pas indifférent que votre main soit l'a première à cueillir des roses encore intactes, ou qu'elle ne trouve plus que quelques roses oubliées. Est-il donc éton­nant, quand le parterre est épuisé de ses fleurs les plus belles, que je n'aie pas fait une couronne digne de mon héros ? Qu'aucun poète ne s'imagine qu'ici je veuille criti­quer ses vers, ma Muse n'a parlé que pour elle. Poètes, un culte commun nous unit, si toutefois un malheureux peut être admis dans vos churs. Amis, vous fûtes tou­jours pour moi la meilleure partie de moi-même, et mon cur est encore au milieu de vous pour vous ai­mer. Qu'il me soit donc permis de recommander mes vers à votre faveur, puisque moi-même je ne puis parler pour leur défense. Ce n'est guère qu'après sa mort qu'un écrivain peut plaire, l'envie s'attaque aux vivants, et les déchire d'une dent injuste. Si une vie malheureuse est une sorte de mort, je puis dire que la terre attend mes restes, et qu'à mon trépas il ne manque que le tombeau. Enfin, quand de toutes parts on critiquerait le fruit de mon travail, personne ne blâmera mon zèle. Si j'ai manqué de forces, mon intention du moins mérite des louanges et l'intention, je le pense, suffit aux dieux. C'est par elle que le pauvre lui-même est bien venu dans leurs temples, et qu'une brebis immolée leur plaît au­tant qu'un taureau. Telle était aussi la grandeur du su­jet, que, pour le chantre sublime de l' Iliade, c'eût été un lourd fardeau à soutenir. Et puis le faible char de l'élégie ne pouvait, sur ses roues inégales, supporter le poids énorme d'un tel triomphe.

Je ne sais de quelle mesure je vais maintenant me servir. Ta conquête, fleuve du Rhin, nous présage un autre triomphe. Les poètes ne se trompent pas, leurs présages se réalisent. Jupiter réclame déjà un second laurier, quand le premier est vert encore. Et ce n'est pas moi qui te parle, moi, relégué sur les bords de l'Ister, de ce fleuve que boit le Gète indompté, c'est la voix d'un dieu, un dieu est dans mon cur, c'est un dieu qui m'inspire l'avenir que je révèle. Pourquoi tarder, Livie, à préparer le char et la pompe triomphale? la victoire ne te permet plus de différer. La perfide Ger­maine jette ses armes qu'elle maudit. Bientôt tu con­viendras de la vérité de mon présage, crois-moi, dans peu l'événement le justifiera, ton fils, dans un second triomphe, s'avancera de nouveau sur le char qui le porta naguère, apprête la pourpre pour en revêtir ses épaules victorieuses, la couronne reconnaîtra d'elle-même la tête qu'elle a déjà parée. Que le bouclier, que le casque rayonnent de l'éclat de l'or et des pierreries, qu'au des­sus des guerriers enchaînés s'élèvent des armes en tro­phées, que l'ivoire nous représente des villes ceintes de tours et de remparts et qu'à la vue de ces images, nous croyions voir la réalité. Que le Rhin en deuil cache, sous ses roseaux brisés, sa chevelure en désordre, et qu'il roule des ondes teintes de sang. Déjà les rois cap­tifs réclament les insignes de leur royauté barbare, et ces tissus plus riches que leur fortune présente. Dispose enfin tout cet appareil, que t'a souvent demandé, que te demandera souvent encore l'indomptable valeur de ta famille. Dieux qui m'inspirez l'avenir que j'ai révélé, faites que bientôt l'événement justifie mes paroles!

LETTRE CINQUIÈME.

à M. Cotta

ARGUMENT.

Cotta lui a fait le plus grand plaisir en lui envoyant un discours qu'il a prononcé devant le tribunal des centumvirs. Le poète le prie de lui envoyer souvent le fruit de ses travaux. Il l'engage en même temps à se souvenir sans cesse d'un ami absent, dont le plus grand plaisir est de penser à lui.

Tu ne sais d'où te vient la lettre que tu lis? elle vient de ces lieux où l'Ister se jette dans l'onde azurée des mers. Au nom du pays, tu dois reconnaître l'auteur, Ovide, ce poète que son génie a perdu. Ces vux, qu'il aimerait mieux t'apporter lui-même, il te les envoie, Cotta (1), du milieu des Gètes sauvages. Digne héritier de la parole de ton père! (2) j'ai lu cet éloquent discours que tu as prononcé dans le Forum. Quoique, dans une lec­ture rapide, j'y aie consacré bien des heures, je me plains cependant de sa brièveté mais je l'ai rendu plus long en le relisant souvent, et j'y ai toujours trouvé le même plaisir. Quand, après tant de lectures, un ou­vrage ne perd rien de son agrément, c'est par son mé­rite, et non par la nouveauté qu'il plaît. Heureux ceux qui ont pu t'entendre le prononcer toi-même, et jouir d'une voix si éloquente! En effet, quelque douce que soit la saveur de l'eau qu'on nous apporte, il est plus doux de boire à la source même, il est plus agréable de cueillir un fruit, en abaissant soi-même la branche, que de le prendre sur un plat ciselé.

Si je n'avais été coupable, si ma Muse ne m'avait exilé, cet ouvrage que j'ai lu, je l'aurais entendu de ta bouche, peut-être même, comme cela m'est arrivé sou­vent, choisi parmi les centumvirs, aurais-je comme juge entendu ton discours. Une plus grande joie aurait rempli mon cur, quand, entraîné par tes paroles, je t'aurais donné mon suffrage. Puisque le destin a voulu qu'éloigné de vous et de la patrie, je vécusse parmi les Gètes barbares, envoie-moi souvent, je te prie, les fruits de tes études, afin que j'aie le plaisir, le seul qui me soit permis, de croire, en te lisant, être plus près de toi. Suis mon exemple, si tu ne dédaignes de me prendre pour ton modèle, toi qui serais le mien à plus juste titre. Je tâche, moi qui depuis longtemps ne vis plus pour vous, Maximus, je tâche de vivre encore par mon génie. Que par un juste retour mes mains reçoivent souvent aussi des monuments de tes travaux, ils me seront tou­jours précieux.

Dis-moi cependant, toi qui te nourris des mêmes études que moi, ces études mêmes me rappellent-elles à ton souvenir? Quand tu lis à tes amis des vers que tu viens d'achever, ou, ce qui t'arrive souvent, quand tu leur demandes d'en lire, ton cur se plaint-il quelque­fois, ne sachant ce qui lui manque? Oh! sans doute, il sent qu'il lui manque quelque chose. Toi qui si souvent parlais de moi en ma présence, maintenant le nom d'Ovide sort-il encore de ta bouche ? Pour moi, puissé-je périr victime de l'arc des Gètes, et tu sais combien ce châtiment pourrait suivre de près mon parjure, si, tout absent que je suis, je ne te vois presque à tous les instants. Grâces aux dieux, l'esprit peut aller où il veut, quand par lui j'arrive invisible au milieu de Rome, sou­vent je parle avec toi, souvent je t'entends parler. J'au­rais peine à dire combien je jouis alors, combien ces moments sont doux à ma pensée. Alors, tu peux m'en croire, il me semble qu'admis dans le céleste séjour, je converse avec les heureux habitants du ciel. Puis, quand je me retrouve ici, j'ai quitté le ciel et les dieux et la terre du Pont est bien voisine du Styx. Si c'est contre la volonté du destin que j'essaie d'en sortir, Maxime, délivre-moi d'un espoir inutile.

(1) Ovide parle encore de ce Maximus Cotta, livre IV des Pontiques, lett. 16, v. 41. Il paraît qu'il était frère de Cotta Messalinus, auquel est adressée la lettre 2 du livre III.

(2)Valerius Messala Corvinus, son père, fut un des plus grands orateurs romains.

LETTRE SIXIEME.

à un de ses amis.

ARGUMENT.

Le poète prouve à un de ses amis qui n'avait pas voulu être nommé dans ses vers, que cette crainte jette de l'odieux sur Auguste, dont la clémence est assez connue. Il l'engage à aimer l'exilé ouvertement et sans rien craindre, ou, du moins, en secret.

C'est Ovide qui envoie des bords de l'Euxin cette courte épître à son ami qu'il a failli nommer. Mais si sa main peu discrète avait écrit ton nom, peut-être ce témoi­gnage d'amitié aurait-il excité tes plaintes. Et pourtant, quand d'autres n'y voient aucun danger, pourquoi seul demandes-tu que mes vers ne te nomment pas? Je puis t'apprendre, si tu l'ignores, combien, dans sa colère, César a de clémence. Moi-même je ne pourrais rien ôter au châtiment que je subis, si j'étais forcé d'être juge dans ma propre cause. César ne défend pas qu'on se sou­vienne d'un ami, il n'empêche pas que je reçoive de tes lettres, et toi des miennes. Ce ne serait pas un crime pour toi, de consoler un ami, de soulager par de douces paroles sa cruelle destinée. Pourquoi, redoutant ce qui n'est pas dangereux, viens-tu, par tes craintes, jeter de l'odieux sur d'augustes divinités ?

Nous avons vu parfois des hommes atteints de la fou­dre, se ranimer, être rappelés à la vie, sans que Jupiter s'y opposât. Quand Neptune eut brisé le vaisseau d'Ulysse, Leucothée ne refusa pas de le secourir dans son naufrage. Crois-moi, les divinités du ciel épargnent les malheureux, elles ne les persécutent pas toujours, elles ne les accablent pas sans relâche. Or, il n'est pas de dieu plus modéré que notre prince, il sait tempérer sa puissance par la justice, il vient de lui élever un temple de marbre, depuis longtemps elle en avait un dans son cur. Souvent Jupiter lance sa foudre au ha­sard, et ceux qu'elle frappe ne sont pas tous également coupables. De tous ceux que le dieu des mers engloutit dans ses ondes cruelles, combien peu méritent de périr dans les flots ! Les plus braves succombent dans les ba­tailles, et le dieu Mars, j'en appelle à son propre juge­ment, est souvent injuste dans le choix de ses victimes. Mais nous, que César a condamnés, si tu nous inter­roges nous-mêmes, tous nous avouerons que nous avons mérité notre châtiment. Je dirai plus, pour les victimes de Mars, ou des ondes, ou des feux célestes, il n'est plus d'espoir de salut et plusieurs d'entre nous doivent à César leur grâce ou le soulagement de leur peine. Fasse le ciel que j'augmente ce nombre.

Tel est le prince dont nous sommes les sujets, et tu crois t'exposer en conversant avec un proscrit? Tes craintes seraient fondées, peut-être, sous l'empire d'un Busiris ou du tyran qui brûlait ses victimes dans un tau­reau d'airain. Cesse de calomnier un cur compatissant par tes vaines terreurs, pourquoi redouter d'affreux écueils au milieu d'une onde paisible? Moi-même je me trouve à peine excusable de vous avoir écrit d'abord des lettres sans nom mais, dans ma stupeur, l'effroi m'avait ôté l'usage de ma raison, et cette disgrâce soudaine avait anéanti mon âme. Redoutant ma fortune, et non la co­lère de mon juge, mon nom m'effrayait moi-même en tête de mes lettres. Rassuré désormais, permets à un poète reconnaissant de placer dans ses vers des noms qu'il chérit. Ce serait une honte pour tous deux, si, malgré notre longue intimité, tu ne paraissais jamais dans mon livre. Que cette crainte pourtant ne trouble pas ton sommeil, mon amitié n'ira pas plus loin que tu ne voudras, je tairai ton nom, jusqu'à ce que tu m'aies permis de le dire. Je ne forcerai personne d'accepter mes hommages. Tu pourrais sans crainte m'aimer ou­vertement mais si tu y vois du danger, ne cesse pas du moins de m'aimer en secret.

LETTRE SEPTIÈME.

à ses amis.

ARGUMENT.

Il accuse de timidité ses amis et sa femme et, renonçant à tout espoir de retour, il assure qu'il mourra courageusement dans le pays des Gètes.

Les paroles me manquent pour une demande tant de fois répétée, j'ai honte enfin de renouveler sans cesse des prières inutiles. Et vous, sans doute vous lisez avec ennui des vers qui se ressemblent tous, et vous connaissez d'avance ce que je demande. Vous savez ce que contient ma lettre, avant d'avoir détaché les liens qui l'en­tourent. Je vais donc changer le sujet de mes vers, pour ne pas aller toujours contre le courant du fleuve. Par­donnez, mes amis, si j'ai trop compté sur vous, c'est une faute dans laquelle je ne retomberai plus. On ne dira plus que j'importune mon épouse, autant elle est fidèle à son mari, autant elle est timide et peu entre­prenante. Tu supporteras encore ce malheur, Ovide, car tu en as supporté de plus grands, désormais aucun fardeau ne saurait t'accabler. Le taureau, nouvellement séparé du troupeau, refuse de traîner la charrue, et dérobe au joug pesant sa tête novice, pour moi, que le destin s'est accoutumé à persécuter, depuis longtemps il n'est plus de maux qui me soient nouveaux. Je suis venu sur les rives des Gètes, il faut que j'y meure et que la Parque achève ma destinée, comme elle l'a commencée. Qu'ils se livrent à l'espérance, ceux que l'es­pérance ne flatte pas toujours en vain, qu'ils fassent des vux, ceux qui comptent sur l'avenir. Le mieux, après cela, c'est de désespérer à propos, et de reconnaître franchement qu'on est perdu sans ressource.

Nous voyons quelquefois les remèdes envenimer des blessures, auxquelles il eût mieux valu ne pas toucher. La mort est plus douce pour celui que l'onde engloutit tout à coup, que pour celui dont les bras s'épuisent en efforts contre les flots soulevés. Pourquoi me suis-je ima­giné que je pourrais quitter un jour les bords de la Scythie, et obtenir un séjour plus heureux ? Pourquoi ai-je jamais espéré un adoucissement à mes maux? Pouvais-je ainsi méconnaître ma fortune? mes tourments en de­viennent plus cruels et l'aspect de ces lieux où se re­porte mon souvenir, renouvelle mes douleurs et recom­mence mon exil. Cependant le défaut de zèle de mes amis m'est encore moins funeste que ne l'eût été l'inef­ficacité de leurs prières. Oui, elle est difficile, la cause dont vous n'osez vous charger, mes amis mais, si l'on demandait, il y aurait une volonté disposée à accorder. Pourvu que la colère de César ne vous ait pas répondu par un refus, je mourrai courageusement sur les bords de l'Euxin.

LETTRE HUITIÈME.

A MAXIME.

ARGUMENT.

Il envoie à Maxime un carquois rempli de traits, c'est le seul présent que puisse lui fournir la terre de Scythie. Il le prie d'agréer son offrande.

Je cherchais quel présent pourraient t'envoyer les champs de Tomes, pour te prouver mon tendre souve­nir. De l'argent serait digne de toi, de l'or plus digne encore mais c'est pour les donner que tu aimes ces ri­chesses, d'ailleurs on n'extrait de cette terre aucun mé­tal précieux, à peine si l'ennemi permet au laboureur d'y creuser des sillons. Souvent une bordure de pourpre brille sur tes vêtements mais la main des Sarmates ne sait pas teindre la pourpre. Les troupeaux n'y portent que de rudes toisons, et les femmes de Tomes n'ont pas appris l'art de Pallas, au lieu de travailler la laine, les femmes broient les dons de Cérès, et portent sur leur tête fatiguée une onde pesante. Ici l'ormeau n'est pas revêtu du pampre de la vigne on ne voit pas les bran­ches affaissées sous le poids des fruits. Ici des plaines hideuses ne produisent que la triste absinthe, et la terre par ses fruits prouve combien elle est amère. Ainsi dans toute cette contrée, à la gauche de l'Euxin, mon amitié empressée ne trouve rien à l'envoyer. Je t'envoie cepen­ dant des traits enfermés dans un carquois de Scythie, puissent-ils s'abreuver du sang de tes ennemis! Voilà les plumes de cette contrée, voilà ses livres, voilà, Maxime, la Muse qui règne dans ces lieux. J'ai honte de t'envoyer des présents qui paraissent de si peu de valeur, je te prie cependant d'agréer mon offrande.

LETTRE NEUVIEME.

à Brutus

ARGUMENT.

Brutus se plaignait de ce que les vers de son ami exprimaient toujours la même pensée, et manquaient de correction, le poète répond que, dans sa tristesse, ses accents sont nécessairement tristes, et que sa vie lui est plus précieuse que la réputation de ses ouvrages.

Tu me mandes, Brutus, que mes vers sont critiqués par je ne sais quel censeur, parce que mes lettres ren­ferment toujours la même pensée, que sans cesse je de­mande d'obtenir un séjour moins éloigné, que sans cesse je me plains d'être entouré de nombreux ennemis. Quoi ! parmi tant de défauts, on n'en blâme qu'un seul ! Si ma Muse n'en a pas d'autre, je suis content. Je vois moi-même ce qui manque à mes livres, quoique chacun vante ses vers au delà de leur mérite. L 'auteur applaudit toujours à son uvre, ainsi jadis Agrius trouvait peut-être que les traits de Thersite n'étaient pas sans beauté mais mon jugement ne s'est pas abusé sur ce point, et je ne me hâte pas d'aimer tout ce que je produis.

Pourquoi donc fais-tu mal, me diras-tu, si tu vois tes défauts? pourquoi laisses-tu des fautes dans tes écrits? Ce n'est pas la même chose de se sentir malade, et de se guérir. Tout homme sent son mal, l'art seul trouve le remède. Souvent, tout en désirant changer un mot, je le laisse, ce n'est pas le goût, ce sont les forces qui me manquent. Souvent (pourquoi n'avouerais-je pas la vérité?) j'ai peine à corriger et à supporter le poids d'une longue fatigue. L'enthousiasme soutient l'écrivain et allège son travail, son ouvrage s'élève et s'échauffe avec son âme. Mais, pour la difficulté, la correction l'emporte sur la composition, non moins que, pour le génie, Homère sur Aristarque. Ce travail éteint lente­ment le feu de l'esprit, c'est comme le cavalier qui re­tient la bride à un ardent coursier. Puissent les dieux compatissants adoucir en ma faveur la colère de César ! puissent mes cendres être inhumées dans une terre, pai­ sible, comme il est vrai que souvent, quand j'essaie d'appliquer mon esprit, l'image cruelle de ma fortune vient troubler mes efforts. J'ai peine à croire que ce ne soit pas une folie à moi de faire des vers, et de songer à les corriger au milieu des Gètes barbares. Cependant, rien de plus excusable dans mes écrits, que de renfermer presque toujours la même pensée. Dans mon bonheur, mes accents furent ceux du bonheur, ils sont tristes dans ma tristesse, mes uvres répondent au temps qui les inspira.

De quoi parlerais-je dans mes vers, sinon des misères de cette odieuse contrée? Que demanderais-je, sinon de mourir dans un lieu plus heureux ? J'ai beau répéter la même chose, à peine si l'on m'écoute et mes paroles, qu'on fait semblant de ne pas entendre, restent sans effet. Cependant, si je répète les mêmes choses, ce n'est pas aux mêmes personnes, si ma voix est toujours la même, elle n'implore pas toujours les mêmes intercesseurs. Fal­ lait-il, Brutus, pour que le lecteur ne trouvât pas deux fois la même pensée, ne m'adresser qu'à un seul ami? Je n'y ai pas attaché tant d'importance. Savants, pardonnez à mon aveu, ma conservation doit passer avant la réputation de mes ouvrages.

Enfin le poète peut varier à son gré le sujet qu'il tire de son imagination, et ma Muse n'est que l'interprète trop véridique de mes malheurs, elle a toute l'autorité d'un témoin incorruptible. Mon dessein et l'objet de mon travail n'étaient pas de faire un livre, mais d'écrire à chacun de mes amis. Ensuite j'ai rassemblé ces lettres, je les ai réunies au hasard et sans ordre. Ne crois donc pas que ce recueil soit un choix. Sois indulgent pour des écrits qui m'ont été dictés, non par l'amour de l a gloire, mais par mon intérêt et par les devoirs de l'amitié.

LIVRE QUATRIEME.

LETTRE PREMIÈRE.

à Sextus Pompée.

ARGUMENT.

Il s'excuse d'écrire dans cette lettre le nom de Sextus, dont il raconte les services avec reconnaissance. Il a la confiance que Sextus ne lui manquera pas pour l'avenir.

Reçois, Pompée (1), ces vers composés par un poète qui te doit la vie. Si tu ne me défends pas d'y écrire ton nom, tu mettras le comble à tes bienfaits. Si ton front s'obscurcit, j'avouerai que j'ai eu tort et cependant tu dois approuver le motif qui m'a rendu coupable, mon cur n'a pu s'empêcher d'être reconnaissant, que ta co­ lère, je t'en conjure, ne s'appesantisse pas sur ma pieuse gratitude. Oh! combien de fois dans ces vers me suis-je reproché comme un crime de ne t'avoir nommé nulle part! oh! combien de fois, voulant écrire un autre nom, ma main, à son insu , a-t-elle tracé le tien sur la cire ! Je trouvais du plaisir à cette erreur, à ces méprises, et c'était à regret que ma main effaçait ce qu'elle avait écrit. Après tout, me disais-je, qu'il en soit, comme il voudra, qu'il se plaigne, j'y consens, j'ai honte de n'a­voir pas plus tôt mérité ses reproches. Tu m'abreuverais des eaux du Léthé, qui, dit-on, rendent insensible, je ne pourrais cependant l'oublier. Ne t'y oppose pas, je te prie , ne repousse pas avec dédain mes paroles, ne me fais pas un crime de mon zèle, reçois pour tant de bien­faits cette faible marque de ma gratitude, sinon, malgré toi, je serai reconnaissant.

Jamais ta bienveillance n'a hésité à m'aider dans mon malheur, jamais ta bourse ne m'a refusé les secours de sa munificence. Aujourd'hui encore ta compassion, sans s'effrayer de ma disgrâce inattendue, soutient et sou­tiendra toujours mon existence. Tu me demanderas peut-être d'où me vient tant de confiance dans l'avenir? c'est qu'on n'abandonne jamais son ouvrage. Comme la Vé­ nus qui presse sa chevelure trempée de l'onde marine, est l'uvre et la gloire du sculpteur de Cos, comme les effigies d'ivoire et d'airain de la déesse guerrière qui protège la citadelle d'Athènes, sont sorties de la main de Phidias, comme Calamis revendique la gloire des coursiers, son chef-d'uvre, de même que cette génisse qui paraît animée, est le travail de Myron, de même, Sextus, je ne suis pas le moindre de tes ouvrages, je puis le dire, ce que je suis est un don de ta main, l'uvre de ta bonté.

(1) Suivant Heinsius, ce Pompée était un descendant de celui qui fut vaincu auprès de Numance, et que Cicéron appelle quelque part un homme nouveau. Valère-Maxime raconte qu'il accompagna ce Sextus Pom­pée dans son gouvernement d'Asie, à titre de compagnon et d'ami. On s'accorde généralement à dire que la mort d'Auguste arriva sous son consulat.

LETTRE DEUXIÈME.

à Sévère.

Il y a deux poètes de ce nom, l'un Cassius Severus, de Parme, dont parle Horace. Il avait pris parti dans la guerre civile pour les républicains, et combattu à Philippes. Après la défaite de Brutus et de Cassius, il se retira à Athènes, où Varius , dit-on, le fit mourir, à la solli­citation d'Auguste. Ce n'est pas de lui qu'il s'agit ici, mais appa­remment de Cornélius Severus , poète épique, dont Quintilien parle, Inst. orat. , liv. x.

ARGUMENT.

Ovide écrit cette lettre au poète Sévère, il lui dit pour quels motifs il n'a pas encore célébré son nom dans ses vers, quoique cependant il n'ait jamais cessé de lui écrire en prose.

Ces lignes que tu lis, Sévère, toi le plus grand des rois de la lyre, te viennent du milieu des Gètes à la longue chevelure. J'ai honte, s'il faut te dire la vérité, de ne t'avoir pas encore nommé dans mes livres, ce­ pendant, si je ne t'ai jamais adressé de vers, du moins un mutuel échange de lettres a toujours entretenu notre amitié. Oui, les vers sont le seul gage de souvenir que je ne t'aie pas donné. Et pourquoi te donner ce que tu fais toi-même? Qui donnerait du miel à Aristée, du vin au dieu de Falerne, à Bacchus, du froment à Triptolèm e, des fruits à Alcinoüs ? Ton génie est fécond, et de tous ceux qui cultivent l'Hélicon, c'est toi qui recueilles la moisson la plus abondante. Envoyer des vers à un tel poète, c'était donner des feuillages aux forêts. Telle fut, Sévère, la cause de mon retard et cependant mon esprit ne répond plus comme jadis à mes désirs mais c'est un rivage aride que laboure ma charrue stérile. Sans doute comme la fange obstrue les veines d'où l'eau s'échappe, et que l'onde contenue par un puissant obstacle s'arrête à sa source comprimée ; ainsi mon esprit est altéré par la fange du malheur, et mes vers coulent d'une veine ap­pauvrie. Homère lui-même, s'il eût été placé sur cette terre, Homère, n'en doute pas, serait devenu Gète. Et puis, pardonne-moi, car, je l'avoue, mon ardeur pour l'étude s'est ralentie, et ce n'est que rarement que ma main trace des lettres. Ce feu sacré qui nourrit le cur des poètes, que je sentais jadis en moi, je ne l'ai plus. Ma Muse se décide avec peine à m'aider dans mon tra­vail et quand j'ai pris mes tablettes, c'est par force, pour ainsi dire, qu'elle y porte une main paresseuse. Je n'ai que peu de plaisir, ou plutôt je n'en ai pas à écrire, et je ne trouve aucun charme à soumettre des mots à la mesure, soit parce que ce talent, loin de m'assurer au­cun avantage, fut le principe de ma disgrâce, soit parce que c'est danser dans les ténèbres, que d'écrire des vers que personne ne lira.

Le lecteur anime l'écrivain, les éloges excitent le courage, et la gloire est un puissant aiguillon. Ici, à qui réciterais-je mes vers, sinon à des Coralles au teint jaunâtre, et à ces autres peuples qui habitent les rives barbares de l'Ister? Et pourtant que ferais-je seul ici? par quelle occupation abréger le jour, et perdre mon triste loisir? Je n'aime ni le vin, ni le jeu perfide, qui font passer le temps inaperçu, je ne puis, comme je voudrais, car la guerre cruelle me le défend, charmer mes ennuis par la culture, et donner à la terre une face nouvelle. Que me reste-t-il donc, sinon les Muses? triste consolation , car ces déesses n'ont pas bien mérité de moi. Mais toi, qui bois avec plus de bonheur aux sources de l'Aonie, aime toujours une étude qui te donne d'heu­reux succès, rends aux Muses les honneurs que tu leur dois, et fais-moi lire dans ces lieux quelque nouveau fruit de tes veilles.

LETTRE TROISIEME.

à un ami inconstant.

ARGUMENT

Il s'emporte contre un ami perfide et lui rappelle l'instabilité des choses humaines.

Faut-il me plaindre ou me taire ? dirai-je ton crime, sans le nommer, ou ferai-je connaître à tous qui tu es? Je ne me servirai pas de ton nom, de peur de te rendre célèbre par mes plaintes, de peur que mes vers ne te donnent de la renommée. Quand mon navire reposait sur une carène solide, tu étais le premier à vouloir vo­guer avec moi. Aujourd'hui, parce que la Fortune a ridé son front, tu te retires, quand tu sais que j'ai besoin de ton secours, tu dissimules même, tu veux faire croire que tu ne me connais pas, quand tu entends mon nom, tu demandes, Quel est cet Ovide? Je suis, tu l'entendras malgré toi, celui qu'une ancienne amitié unit, encore enfant, à ton enfance, celui qui le premier était instruit de tes affaires sérieuses, qui le premier partageait les plaisirs de tes jeux, celui qui, toujours avec toi, fut ton ami le plus assidu, le plus intime, celui que tu appelais ton unique Muse. Eh bien ! cet ami, tu ne sais aujour­d'hui s'il vit encore, tu ne songes pas, perfide, à informer de lui. Ou jamais je ne te fus cher, et alors, de ton propre aveu, tu me trompais ou, si tu ne feignais pas, ton inconstance est manifeste. Dis-moi donc, dis quel ressentiment a pu te changer, si tes plaintes ne sont pas justes, mes plaintes à moi le seront. Qui t'empêche d'être aujourd'hui ce que tu fus jadis ? Je suis devenu malheureux, est-ce un crime à tes yeux? Si tu ne pouvais m'assister ni de ta fortune, ni de tes démarches, tu pouvais m'envoyer du moins quel­ques mots de souvenir. J'ai peine à le croire, mais on dit que tu insultes encore à ma disgrâce, et que tes dis­cours ne m'épargnent pas. Que fais-tu, insensé? pour­quoi, si la fortune devait te quitter un jour, dessèches-tu les larmes qui pleureraient ton naufrage ? Cette déesse nous montre son inconstance par cette roue toujours mobile dont sans cesse elle foule le sommet, de son pied incertain, elle est plus légère que la feuille, que le moindre souffle, toi seul, ami sans foi, tu légales en légèreté. Toutes les choses d'ici-bas sont suspendues à un fil fragile, et l'édifice le plus solide s'écroule tout à coup. Qui ne connaît l'opulence du riche Crésus? et ce­pendant, captif, il dut la vie à son ennemi. Ce tyran, si redouté naguère à Syracuse, c'est à peine si, par un vil emploi, il peut repousser les rigueurs de la faim. Quoi de plus grand que Pompée? et cependant Pompée fugitif implora d'une voix suppliante l'assistance de son client et celui à qui l'univers entier obéissait, devint lui-même le plus misérable des hommes. Ce guerrier fa­meux par ses triomphes sur Jugurtha et sur les Cimbres, qui, consul, donna tant de fois la victoire aux Romains, Marius se cacha dans la fange, dans les roseaux d'un marais, et souffrit mille outrages indignes d'un si grand homme. La puissance divine se joue des destinées humaines, et nous pouvons à peine compter sur l'heure présente. Si quelqu'un m'avait dit : Tu iras un jour sur les bords de l'Euxin , tu redouteras les atteintes de l'arc des Gètes : - Va, aurais-je répondu, bois ces breuvages qui guérissent la raison, bois tous les sucs que produit Anticyre (1) . Et voilà pourtant ce que j'ai enduré. Quand j'aurais évité les traits des mortels, je ne pouvais échap­per à ceux du plus grand des dieux. Toi aussi, tremble, et songe que ce qui fait ta joie, peut, pendant que tu parles, devenir un sujet de tristesse.

(1) L'île d'Anticyre produisait l'ellébore, plante qu'on croyait propre à guérir la folie. Carnéades l'Académicien, se préparant à écrire contre Zénon, prit de l'ellébore blanc, pour chasser les humeurs corrompues qui auraient pu nuire à la force de son esprit et à la vigueur de son jugement. Il y avait donc deux sortes d'ellébores, le blanc et le noir, le premier servait à purger l'estomac par les vomissement l'autre à purger le ventre par des évacuations alvines. L'ellébore était ainsi tout à la fois un vomitif et un purgatif. Pline, dans son Histoire Naturelle, dit que l'île d'Anticyre était le meilleur endroit pour prendre l'ellébore avec succès, et que le tribun Livius Drusus s'y rendit pour se guérir de l'épilepsie. Du reste, il parait que la propriété spéciale de l'ellébore était de guérir la folie, pour peindre un fou du premier ordre, Horace dit que tout l'ellébore cueilli dans trois Anticyres ne lui rendrait pas la raison.

LETTRE QUATRIÈME.

à Sextus Pompée.

ARGUMENT.

Il assure qu'au milieu de ses malheurs il a appris avec bien du plaisir que Sextus était nommé consul, cette nouvelle l'a rempli de joie.

Il n'est pas de jour où l'humide Auster amène assez de nuages, pour que la pluie tombe sans interruption, il n'est pas de lieu assez stérile, pour qu'une plante utile ne s'y mêle souvent aux durs buissons, les coups de la fortune ne sont jamais si cruels, qu'elle n'adoucisse tou­jours le malheur par quelque joie. Me voilà, moi, privé de ma famille, de ma patrie, de la vue de mes amis, jeté par un naufrage sur les rives de la mer des Gètes, et j'y ai trouvé cependant de quoi dérider mon front, et oublier ma fortune. Je me promenais, triste, sur le sable jaunissant, quand je crus entendre derrière moi le bruit d'une aile, je me retourne : ce n'était pas un corps que mes yeux pussent voir, et cependant mon oreille entendit ces paroles : « Je suis la Renommée, je suis venue à traversées routes immenses de l'air, pour t'annoncer de bonnes nouvelles : Pompée est nommé consul, Pompée, le plus cher de tes amis, l'année qui va venir sera belle et heureuse, » Elle dit, et quand elle eut répandu dans le Pont cette bonne nouvelle, la déesse se dirigea vers d'autres nations. Soudain ce joyeux message dissipa mes soucis, et ce lieu perdit pour moi sa sauvage horreur.

Ainsi donc, Janus, dieu au double visage, quand tu auras ouvert cette année si lente à venir, et que le mois qui t'est consacré aura chassé décembre, Pompée revê­tira la pourpre de la dignité suprême, et il n'aura plus rien à ajouter à ses honneurs. Déjà je crois voir la foule se précipiter dans le palais du consul et le peuple se presser à l'envi dans l'enceinte trop étroite. D'abord tu montes au temple de la roche Tarpéienne, et les dieux y deviennent favorables à tes vux. Des taureaux plus blancs que la neige, que Falisque a nourris dans ses pâturages, présentent leur tête au coup assuré de la hache. Tu voudras te rendre propices tous les dieux mais tu invoqueras surtout César et Jupiter. Le sénat te recevra dans son enceinte, et les pères, assemblés sui­vant l'usage, prêteront l'oreille à tes paroles. Quand ta voix éloquente, les aura remplis d'allégresse, quand ce jour aura ramené ces vux de bonheur qui l'accompa­gnent tous les ans, quand tu auras rendu de justes ac­tions de grâces aux dieux, et à César qui souvent te donnera l'occasion de les renouveler, alors, environné de tout le sénat, tu rentreras dans ta maison, et ta mai­son contiendra à peine tout ce peuple jaloux de te rendre ses hommages. Et moi, malheureux, on ne me verra pas dans cette foule ! et mes yeux ne pourront jouir de ce spectacle ! Mais je te verrai du moins des yeux de l'es­prit, et je contemplerai, quoique absent, les traits d'un consul qui m'est cher. Fassent les dieux que, dans ce jour, mon nom se présente un instant à ta pensée, et que tu dises : Hélas! le malheureux ! que fait-il mainte­nant ? Si l'on m'apprend que tu aies prononcé ces pa­roles, j'avouerai aussitôt que mon exil est moins cruel.

LETTRE CINQUIÈME.

à S. Pompée, déjà consul.

ARGUMENT.

Il envoie cette lettre à S. Pompée, pour le remercier de l'avoir secouru dans son exil, et de l'avoir comblé de biens.

Allez, distiques légers, allez, qu'un docte consul vous entende, présentez ces paroles à un magistrat au­guste. La route est longue, vous ne marchez qu'à pas inégaux, et la terre est cachée sous la neige dont l'hiver la couvre. Quand vous aurez traversé la Thrace glacée, l'Hémus enveloppé de nuages, et les ondes de la mer Ionienne, vous arriverez, en moins de dix jours, même sans presser votre marche, dans la ville, reine du monde. De là dirigez-vous tout d'abord vers la maison de Pom­pée, il n'en est pas qui soit plus voisine du Forum d'Auguste. Si un curieux, dans la foule, vous demande qui vous êtes, d'où vous venez, faites entendre à son oreille trompée quelque nom pris au hasard. Il n'y aurait pas de danger, je le crois, à parler avec franchise mais pourtant un nom emprunté vous exposera moins. Il ne vous sera pas permis, dès que vous aurez touché le seuil, de voir le consul sans obstacle. Ou bien, magistrat équi­table, il rendra la justice aux Romains, élevé sur un siège d'ivoire enrichi de diverses figures ou bien il met­tra à l'enchère la ferme des revenus publics, attentif à conserver intactes les richesses de la grande cité ou, au milieu des sénateurs assemblés dans le temple que Jules a fondé, il s'occupera de graves intérêts dignes d'un si grand consul ou il offrira ses vux accoutumés à Auguste et à son fils, et les consultera sur ses fonctions encore nouvelles pour lui. Le temps que ces soins lui laisseront, sera consacré tout entier à César Germani­cus, c'est lui qu'après les dieux puissants il révère le plus.

Toutefois, quand il se sera reposé de cette multitude d'affaires, il vous tendra une main bienveillante, et peut-être vous demandera-t-il ce que je fais, moi, votre père, voici comme je désire que vous lui répondiez : « Il vit encore, et sa vie, il reconnaît qu'il te la doit, à toi, mais, avant tout, à la clémence de César. Souvent il raconte avec reconnaissance qu'à son départ pour l'exil, ce fut à tes soins qu'il dut de parcourir sans danger tant de contrées barbares, que, si le glaive des Bistons ne s'est pas abreuvé de son sang, ce fut un effet de ta tendre sollicitude, qu'en outre, pour qu'il ménageât ses propres ressources, tu pourvus généreusement aux besoins de son voyage. En reconnaissance de tant de bienfaits, il jure qu'il sera à jamais ton serviteur dévoué. Les arbres n'ombrageront plus les sommets des montagnes, les mers ne seront plus sillonnées par les vaisseaux aux voiles, rapides, les fleuves, dans un cours rétrograde, remonteront vers leur source, avant qu'il perde le sou­venir de tes bienfaits. » Quand vous aurez achevé ces mots, priez-le de conserver son propre ouvrage, et votre message sera rempli.

LETTRE SIXIÈME.

à Brutus.

ARGUMENT.

Il déplore la mort de Fabius Maximus son intercesseur, et celle d'Auguste lui-même, qui le privent de tout espoir de retour. Il loue la bienveillance de Brutus et sa bonté pour ceux qui l'implorent.

Cette lettre que tu lis, Brutus, te vient de ces lieux où tu ne voudrais pas qu'Ovide fût relégué. Mais ce que tu ne voudrais pas, un déplorable destin l'a voulu. Hélas! ce destin est plus puissant que tes vux. J 'ai passé dans la Scythie les cinq années d'une olympiade, et j'entre déjà dans un second lustre, car la fortune s'obstine à me poursuivre, et la perfide repousse mes vux de son pied cruel. Tu avais résolu, Maxime (1), toi l'honneur de la famille des Fabius, d'adresser en ma fa­veur des paroles suppliantes au divin Auguste et tu meurs avant de le prier et moi, Maxime, je suis peut-être la cause de ta mort, je ne valais pas un si haut prix. Je n'ose plus confier à personne le soin de me sauver, ta mort me défend d'implorer aucun appui. Auguste commençait à pardonner à ma faute, à mon erreur, il est enlevé à la fois à mon espoir et au monde. Cepen­dant, Brutus, je vous ai envoyé de ces bords lointains, en l'honneur de ce nouvel habitant du ciel, des vers tels que ma Muse a pu me les dicter. Puisse ma piété m'être de quelque secours ! puisse-t-elle mettre un terme à mes malheurs, et adoucir la colère de cette auguste maison!

Et toi aussi, je le jurerais sans crainte, tu fais les mêmes vux, Brutus, toi qui m'as donné tant de preuves d'amitié, tu m'as toujours montré une affection véri­table mais cette affection, dans mon malheur, a pris de nouvelles forces. En voyant tes larmes couler avec les miennes, on aurait cru que tous deux nous élions con­damnés à la même peine. La nature t'a fait bon et sen­sible, elle n'a donné à personne un cur plus compa­tissant. Oui, si l'on ignorait quelle est ta puissance dans les débats du Forum, on aurait peine à croire que la bouche puisse faire condamner un accusé, la contra­diction n'est qu'apparente, il est dans la nature de se montrer à la fois facile aux suppliants et terrible aux coupables. Quand tu entreprends de venger la sévérité des lois, chacune de tes paroles semble trempée dans un venin mortel. Puissent nos ennemis éprouver combien les armes sont terribles, et sentir les traits de ton élo­quence ! tu es si habile à les aiguiser, qu'à te voir, on ne soupçonnerait pas un talent de ce genre sous un tel ex­térieur. Mais si tu vois quelque victime des injustices de la fortune, alors ton cur est plus tendre que celui d'une femme. Je l'ai éprouvé, moi surtout, quand la plupart de mes amis m'ont renié, m'ont méconnu. Ceux-là je les oublie mais je ne vous oublierai jamais, vous dont la sollicitude a soulagé mes souffrances. L'Ister, hélas ! trop voisin de moi, remontera des bords de l'Euxin vers sa source, et, comme si nous revenions au temps du festin de Thyeste, le char du Soleil retournera vers les ondes de l'orient, avant que vous, qui avez pleuré ma perte, vous me trouviez coupable d'ingratitude et d'oubli.

(1) Ovide, à ce qu'il paraît, n'était pas fort au courant de ce qui se passait à Rome, puisqu'il se croyait la cause de la mort de Fabius Maximus. Cet événement n'est pas clair mais le chapitre 5 du livre I des Annales de Tacite, prouve suffisamment qu'il avait une tout autre cause. La fin soudaine de Maximus fit soupçonner un crime de la
part de Livie, lors de la mort d'Auguste.

LETTRE SEPTIÈME.

à Vestalis

ARGUMENT.

Le poète appelle à témoin des rigueurs de son exil Vestalis, gouverneur de la Mysie. Il raconte ses hauts faits, surtout à la prise d'Egypsos.

Vestalis (1), puisque tu fus envoyé aux bords de l'Euxin pour rendre la justice aux peuples qui habitent sous le pôle, tu vois de tes yeux dans quelle contrée je languis, et tu attesteras que mes plaintes continuelles ne sont pas sans fondement. Ton témoignage, illustre descen­dant des rois des Alpes, confirmera la vérité de mes pa­roles. Tu le vois, il est bien vrai qu'ici la mer est en­chaînée par les glaces, qu'ici le vin, durci par la gelée, cesse d'être liquide. Tu vois les farouches Iasyges (2) conduisant leurs bufs et leurs lourds chariots sur les ondes de l'Ister, tu vois aussi que leurs flèches aiguës volent armées d'un funeste poison, et que leurs traits sont doublement mortels. Et plût aux dieux que, simple té­moin de cette partie de mes maux, tu ne l'eusses pas toi-même éprouvée dans les combats!

C'est à travers mille périls que l'on arrive au grade de premier centurion. Cet honneur fut décerné naguère à ta valeur mais, malgré les nombreux avantages atta­chés à ce titre glorieux, ton mérite était encore au dessus de ton rang. Témoin l'Ister, dont les ondes furent jadis par ton bras teintes du sang des Gètes. Témoin Égypsos qui, reprise à ton approche, sentit que son heureuse situation n'était pour elle d'aucun secours. Aussi bien défendue par sa position que par les bras de ses soldats, cette ville s'élevait jusqu'aux nues sur le sommet d'une montagne. Un ennemi barbare l'avait en­levée au roi de Sithonie, et, vainqueur, il jouissait du fruit de sa conquête. Mais Vitellius (3) , descendant le cou­rant du fleuve, débarque ses soldats, et porte ses éten­dards contre les Gètes. Alors, courageux descendant de l'antique Daunus, une noble ardeur t'entraîne contre les ennemis, tu pars aussitôt, couvert d'armes brillantes qui attirent au loin tous les regards, tu ne veux pas que tes hauts faits restent cachés dans l'ombre. Précipitant ta marche, tu braves le fer, la nature des lieux, et les pierres qui tombent, plus nombreuses que la grêle dans la saison des frimas. Rien ne t'arrête, ni les javelots lancés du haut des murs, ni les traits trempés dans le sang des vipères, ton casque se hérisse de flèches aux plumes peintes, et ton bouclier n'offre plus de place à de nouveaux coups. Tu n'as pas le bonheur de dérober ton corps à toutes les blessures mais l'ardent amour de la gloire est plus fort que la douleur. Tel, dans les champs de Troie, Ajax, devant les vaisseaux des Grecs, soutint, dit-on, l'attaque et les feux d'Hector. Bientôt on joignit l'ennemi, la mêlée s'engagea, et l'épée san­glante put de près disputer la victoire. Je ne puis redire tout, ce que fit alors ta valeur, combien de guerriers tu immolas, quelles furent tes victimes, et comment elles succombèrent. Vainqueur, tu foulais des monceaux de Gètes immolés par ton glaive, et ton pied pressait de nombreux cadavres. Le second centurion combat à l'exemple de son chef, chaque soldat porte et reçoit mille coups. Mais ta valeur t'élève au dessus de tous les autres, autant que Pégase surpassait en vitesse les plus rapides coursiers. Égypsos est vaincue, et mes chants, Vestalis, attesteront à jamais tes exploits.

(1) Nous ne pouvons dire à quelle famille appartenait ce Vestalis. Pline (liv. XXXV et XXXVI) parle d'un Fabius Vestalis qui avait écrit sur la peinture. Nous ne savons pas davantage quels étaient ces rois des Alpes dont Ovide le fait descendre.

(2) Les Iasyges étaient un peuple habitant des plaines scythiques et des bords de l'Ister ou Danube.

(3) On croit que ce Vitellius était l'oncle de celui qui fut empereur.

LETTRE HUITIEME,

à Suillius

ARGUMENT.

C'est après la mort d'Auguste, dont nous avons déjà parlé, que le poète écrit à Suillius, gendre de sa femme. Il le remercie de la lettre qu'il a reçue de lui, quoique arrivée, un peu tard, elle lui a fait le plus grand plaisir. Il lui demande ensuite de le faire rentrer en grâce auprès de Germanicus le jeune. En reconnaissance de ses bienfaits, il promet à Germanicus, non des temples de marbre, mais des louanges dans ses vers. Il prouve que rien ne peut être plus agréable à l'homme puissant, que les vers des poètes qui célèbrent sa gloire. Alors, saisissant cette occasion, il vante la puissance de la poésie, il fait des vux pour que ses vers lui soient utiles, afin que, s'il ne peut obtenir son retour dans la patrie, il obtienne, du moins, un exil moins éloigné de Rome , où il puisse apprendre les hauts faits de César, et les célébrer dans ses vers.

Docte Suillius (1), ta lettre, quoique arrivée un peu tard, m'a fait un vrai plaisir. Tu me dis que, si une tendre amitié peut par des prières fléchir les dieux, tu soulageras mes malheurs. Quand même tu ne le pour­rais, je te serais cependant obligé de ton intention bien­veillante, c'est bien mériter de moi, que de vouloir m'être utile. Puisse l'ardeur de ton zèle se soutenir long­temps ! puissent mes malheurs ne pas lasser ta pieuse affection ! J 'ai quelque droit de la réclamer, des liens de parenté nous unissent, fasse le ciel qu'ils soient toujours indissolubles ! Ton épouse est, pour ainsi dire, ma fille, et celle qui te donne le nom de gendre me donne celui d'époux. Malheur à moi, si, en lisant ces vers, tu fronces le sourcil, si tu rougis de ma parenté! mais tu n'y trou­veras aucun sujet de honte, si ce n'est cette fortune, qui pour moi fut aveugle. Si tu considères ma naissance, tu verras, en remontant à l'origine, que mes nombreux aïeux furent tous chevaliers. Veux-tu examiner com­ment j'ai vécu ? ma vie, si on en retranche une malheu­reuse erreur, est pure et sans tache. Ah ! si tu espères quelque effet de tes prières, invoque d'une voix suppliante les dieux que tu honores. Tes dieux à toi, c'est le jeune César : apaise celte divinité, il n'en est pas dont les autels soient plus connus de toi, elle ne souffre jamais que les prières de son ministre restent sans effet. C'est auprès d'elle qu'il faut chercher un remède à mes maux. Qu'elle m'envoie un souffle fa­vorable, quelque léger qu'il soit, ma barque se relèvera du sein des ondes qui l'engloutissent : alors je livrerai aux flammes rapides un encens solennel, et mon témoi­gnage attestera la puissance de ton dieu. Je ne t'élèverai pas, Germanicus, un temple en marbre de Paros, mon désastre a épuisé ma fortune. Que les familles, que les villes opulentes vous élèvent des temples, Ovide vous offrira des vers, ce sont là ses richesses. C'est rendre bien peu, sans doute, en retour d'un grand service, que d'offrir des paroles à celui qui m'accordera la vie mais donner ce que l'on a de mieux, c'est satisfaire à la re­connaissance, la piété ne peut aller au delà. L'encens du pauvre, offert aux dieux dans un vase sans prix, n'a pas moins de pouvoir que celui qu'on leur offre sur un vaste bassin. L'agneau qui tette encore sa mère, aussi bien que la victime nourrie dans les pâturages de Falisque, teint de son sang les autels du Capitole. Mais que dis-je? ce qui flatte le plus l'homme puis­sant, ce sont les hommages que les poètes lui renflent dans leurs vers, ce sont les vers qui proclament votre gloire, et préservent de l'oubli la renommée de vos ac­tions, ce sont les vers qui donnent à la vertu une vie durable, et qui, la sauvant du tombeau, la font con­naître à la dernière postérité. Le temps destructeur ronge le fer et le marbre, et rien ne résiste à la puis­sance des siècles mais les ouvrages des poètes bravent les années : c'est par les écrits des poètes que vous con­naissez Agamemnon et tous ces guerriers qui ont porté les armes avec lui ou contre lui. Sans le secours des vers, qui connaîtrait Thèbes et les sept chefs, et tous les évènements qui précédèrent, et tous ceux qui sui­virent? Ce sont les vers, si j'ose le dire, qui font les dieux eux-mêmes, et leur majesté a besoin d'une voix qui célèbre ses grandeurs. Les vers nous apprennent que du chaos, de cette forme première de la nature en­core confuse, sortirent l'ordre et les éléments divers, et que les Géants, aspirant à l'empire des cieux, furent précipités dans le Styx par les Feux vengeurs, enfants des Nues. Ce sont eux qui ont assuré la gloire de Bacchus, triomphateur des Indes, et d'Alcide, conquérant d'Échalie. Et naguère, César, quand ton aïeul, par sa vertu, s'éleva jusqu'aux cieux, les vers ne furent pas étrangers à son apothéose.

Ainsi, Germanicus, si mon génie conserve encore quelque vigueur, elle te sera consacrée tout entière. Poète toi-même, tu ne peux dédaigner les hommages d'un poète, tu sais trop bien en apprécier la valeur et si ton grand nom ne t'avait appelé à de plus hautes destinées, tu serais devenu l'honneur et la gloire des Muses.
Il est plus glorieux, sans doute, d'inspirer des vers, que d'en faire soi-même et cependant tu ne peux renoncer tout à fait à ton talent, tantôt tu livres des batailles, tantôt tu soumets des mots aux lois de la mesure, et ce qui est un travail pour d'autres n'est qu'un jeu pour toi. Ni la lyre, ni l'arc, ne sont étrangers à Apollon, et ses mains divines en manient tour-à-tour les cordes, de même tu n'ignores ni les arts des savants, ni ceux des princes, et ton esprit se partage entre Jupiter et les Muses. Puisqu'elles ne m'ont pas repoussé non plus de ces ondes que le cheval issu de la Gorgone fit jaillir dû sol creusé par sou pied,, qu'il me soit utile, salutaire aujourd'hui d'être initié aux mêmes mystères, d'avoir cultivé les mêmes études ! Que j'échappe enfin aux Gètes cruels, à ces rivages trop voisins des Coralles sauvages! Si, dans mon malheur, la patrie m'est fermée pour toujours, qu'au moins j'habite un lieu moins éloigné de la ville de l'Ausonie, un lieu où je puisse célébrer ta gloire à sa naissance, et chanter sans retard tes hauts faits! Pour que les dieux du ciel soient propices à ces vux, cher Suillius, implore-les en faveur de celui que ton épouse peut appeler son père.

(1) Ce Suillius n'était rien moins qu'un honnête homme, s'il est vrai que ce soit le même dont il est parlé dans les premiers chapitres du livre XI des annales de Tacite, nous y renvoyons le lecteur. Après la mort de Germanicus, dont il avait suivi la fortune, il fut condamné comme juge prévaricateur, et banni de l'Italie, puis relégué par un édit de Tibère, il revint à Rome, après la mort de ce prince, et se rendit agréable à Claude et à Messaline, en accusant ceux dont les courtisans convoitaient la fortune. Plus tard, il reçut le prix de ses uvres, et fut relégué dans les îles Baléares. On peut voir au liv. xiii , ch. 42 et 43 des Annales, sa défense contre les at­taques de Sénèque, qui finit par lui faire appliquer la loi Cincia, c'était, du reste, un homme assez éloquent, énergique et prêt à tout.

LETTRE NEUVIÈME.

à Grecinus

ARGUMENT.

Grécinus avait été nommé consul, il devait avoir pour successeur Pomponius Flaccus son frère. Après l'avoir félicité de cet honneur, le poète se plaint de ne pouvoir être près de lui. Il recommande ses intérêts à l'un et à l'autre. Il dit que les rigueurs de son cruel exil doivent être connues de Flaccus, qui a été gouverneur de la Mysie. Il prend la terre du Pont à témoin de sa probité, appréciée des Barbares eux-mêmes, et de sa piété envers les Césars.

C'est de ces lieux où l'a placé le sort, et non sa volonté, c'est des bords de l'Euxin qu'Ovide t'envoie ces vux, ô Grécinus (1). Fassent les dieux que ma lettre te parvienne en ce jour, qui le premier te verra précédé des douze faisceaux! Consul, tu vas monter sans moi au Capitole, et je ne figurerai pas dans ton cortège mais que du moins ma lettre remplace près de toi son auteur, et qu'elle te présente, au jour fixé, l'hommage de ton ami ! Si j'étais né sous un astre plus favorable, si l'essieu de mon char ne s'était brisé dans la carrière, ces devoirs que te rend aujourd'hui ma main dans cette lettre, ma bouche te les aurait rendus. Dans mes félicitations, à des vux de bonheur j'aurais mêlé mes embrassements, et tes nouveaux honneurs m'auraient appartenu non moins qu'à toi-même.

Oui, je l'avoue, j'aurais été fier de ce beau jour, au­cun palais n'eût été assez vaste pour mon orgueil. Pendant que tu marches, entouré de l'auguste cortège du sénat, chevalier, je précéderais les pas du consul, et moi, si jaloux d'être toujours auprès de toi, je m'ap­plaudirais de ne pouvoir trouver place à tes côtés. Quand je serais écrasé par la foule, je ne m'en plaindrais pas, c'est avec joie que, dans ce jour, je me sentirais pressé par la multitude. Je contemplerais avec bonheur la longue file du cortège, et l'espace immense occupé par une foule innombrable. Enfin, vois comme je serais at­tentif aux choses les plus simples, j'examinerais jusqu'au tissu de la pourpre dont tu serais revêtu, j'étudierais les figures ciselées sur ta chaise curule, et les riches sculptures de l'ivoire de Numidie. Après ton entrée solennelle dans le temple du mont Tarpéien, pendant que la vic­time sainte tomberait par ton ordre, le dieu puissant, placé au milieu de l'auguste enceinte, m'entendrait, moi aussi, lui adresser en secret mes actions de grâces, et du fond de mon cur je lui offrirais plus d'encens que n'en brûlent les bassins sacrés, heureux, mille fois heureux de te voir élevé aux suprêmes honneurs! Oui, je serais présent au milieu de tes amis, si un destin plus doux me permettait le séjour de Rome. Ce plaisir, que mon esprit peut seul goûter aujourd'hui, alors mes yeux le partageraient. Les dieux ne l'ont pas voulu! peut-être est-ce avec justice car à quoi bon nier que mon châti­ment fût mérité?

Mon esprit, du moins, qui seul n'est pas exilé de Rome, jouira de ce spectacle, il contemplera ta robe prétexte et tes faisceaux, il te verra rendre la justice au peuple, et se croira transporté dans ces lieux qui me sont interdits. Je te verrai tantôt mettre aux enchères, pour la durée d'un lustre, les revenus de l'empire, et affermer nos richesses avec une probité scrupuleuse, tantôt faire entendre, au milieu du sénat, des paroles éloquentes, et chercher ce que peut réclamer l'intérêt de l'état, tantôt décerner des actions de grâces aux Im­mortels, et frapper les blanches têtes des superbes tau­reaux. Puisses-tu, après avoir prié pour de plus graves intérêts, demander aussi que la colère divine s'apaise en ma faveur! A cette prière, que le feu sacré s'élève de l'autel chargé d'offrandes, et qu'une flamme brillante favorise tes vux d'un heureux présage ! Cependant je ne serai pas tout entier aux regrets et dans ces lieux aussi je célébrerai, comme je le pourrai, la fête de ton consulat.

A ce bonheur s'en joint un autre, et il n'est pas moins grand, ton frère doit hériter de ta dignité. Oui, Gré­ cinus, ce pouvoir, qui expire pour toi à la fin de dé­cembre, doit commencer pour lui au jour de Janus et telle est votre tendre amitié, que vous serez fiers tour à tour, toi des faisceaux de ton frère, et lui des tiens. Ainsi tu doubleras ton consulat, il doublera le sien, et cette dignité restera deux ans dans la même famille. Quelle qu'en soit la grandeur, quoique, dans la ville de Mars, aucun pouvoir n'éclipse le pouvoir suprême des consuls, cependant la main auguste dont il émane ajoute encore à cet honneur, et le don participe de la majesté du donateur. Qu'il vous soit donc donné, à Flaccus et à toi, d'obtenir toujours ainsi les suffrages d'Auguste! Cependant, quand le soin des affaires ne l'occupera pas tout entier, unissez, je vous en prie, vos prières aux miennes et pour peu qu'un vent favorable gonfle la voile, hâtez-vous de lâcher les cordages, afin que mon navire sorte enfin des ondes du Styx.

Naguère Flaccus commandait dans ces lieux, et sous ses auspices, Grécinus, les bords farouches de l'Ister jouissaient du repos. Il sut maintenir dans une paix constante les peuples de Mysie, et son glaive effraya les Gètes, fiers de leurs armes. Par son courage actif, il a reconquis Trosmis, enlevée par l'ennemi, il a rougi le Danube du sang des Barbares. Demande-lui quel est l'aspect de ces lieux, quelles sont les rigueurs du ciel de Scythie, demande-lui combien sont terribles les ennemis qui m'entourent, qu'il te dise si leurs flèches légères ne sont pas trempées dans le fiel des serpents, s'ils n'immo­lent pas des victimes humaines devant de barbares au­ tels, si c'est moi qui vous trompe, ou si réellement le froid gèle et enchaîne le Pont-Euxin, s'il couvre de glace une vaste étendue de mer. Quand il t'aura répondu, informe-toi de ce que l'on dit de moi dans ce pays, de­mande comment je vis dans ce cruel exil, ici personne ne me liait et, certes, je ne mérite pas de haine, mon cur n'a pas changé avec ma fortune. J'ai conservé dans mon âme ce calme que tu louais souvent, et sur mon visage cette pudeur que, depuis longtemps, tu me con­nais. Sur ces bords lointains, dans ces lieux où un en­nemi barbare rend les lois impuissantes devant la force brutale des armes, telle a été ma vie, que, depuis tant d'années, Grécinus, ni femme, ni homme, ni enfant ne saurait se plaindre de moi. Aussi, puisqu'il me faut in­voquer le témoignage de cette contrée, les habitants de Tomes, touchés de mes malheurs, me soutiennent et me favorisent. Ils voudraient bien que je partisse, parce qu'ils voient que je le désire mais, pour eux-mêmes, ils souhaitent que je reste. Si tu n'en crois pas mes paroles, crois-en les décrets, les actes publics qui font mon éloge, et m'exemptent des charges de l'état et, quoiqu'il ne convienne pas au malheureux de se glorifier ainsi, les villes voisines m'accordent les mêmes privilèges.

Ma piété est connue de cette terre étrangère, on sait que dans ma maison est un sanctuaire dédié à César, là sont aussi les images de son fils pieux et de son épouse, souveraine prêtresse, de ces deux divinités non moins augustes que notre nouveau dieu. Et pour qu'il n'y manque aucun membre de cette famille, ses deux petits-fils y sont aussi, l'un auprès de son aïeule, l'autre à côté de son père. Je leur offre de l'encens avec des prières, toutes les fois que le jour se lève des rives de l'Orient. Interroge le Pont tout entier, le témoin de ma piété, il ne démentira pas mes paroles. La terre du Pont sait encore que je célèbre par des jeux le jour de la nais­sance de notre dieu, avec toute la solennité que permet cette contrée. Cette piété n'est pas moins célèbre parmi les étrangers que la vaste Propontide nous envoie sur ces mers ton frère lui-même, quand il commandait la rive gauche du Pont, en aura peut-être entendu parler. Ma fortune ne répond pas à mon zèle ; mais c'est avec bonheur que, dans ma pauvreté, je consacre à ces hommages mes faibles ressources. Relégué loin de Rome, mon but n'est point de frapper vos regards, mais je mécontente d'une piété sans éclat; et cepen­dant un jour le bruit en viendra jusqu'aux oreilles du prince; rien ne lui échappe de ce qui se fait dans le monde. Tu la connais, du moins, toi qui fus admis dans les cieux, tu la vois, César, car la terre est soumise à tes regards. Placé parmi les astres, tu entends de la voûte céleste les vux inquiets qui s'échappent de ma bouche. Peut-être parviendront-ils aussi jusqu'à toi, ces vers que j'ai envoyés à Rome, pour célébrer ton entrée dans le ciel. J'en ai le pressentiment, ils apaiseront ta divinité et ce n'est pas sans raison que tu portes le doux nom de père.

(1) Cette lettre, adressée à Grécinus, consul désigné, n'est guère qu'une fade paraphrase de la quatrième et de la cinquième lettre du livre III, écrites à Sextus Pompée. Nous renvoyons le lecteur aux notes de ces deux lettres.

LETTRE DIXIÈME.

à Albinovanus

ARGUMENT.

Le poète prétend que les malheurs d'Ulysse, quelque cruels qu'ils aient été, ne sont pas comparables aux rigueurs qu'il endure depuis six ans dans son exil. Il rappelle à Albinovanus, le poète où il a célébré la gloire de Thésée, et lui propose à imiter la fidélité constante de son héros.

Voila le sixième été qu'il me faut passer sur les bords cimmériens, au milieu des Gètes grossiers. Quel marbre, cher Albinovanus (1), quel fer serait assez dur pour résister autant que moi? L'eau en tombant creuse la pierre, l'an­neau s'use par le frottement, le soc recourbé s'émousse contre la terre qu'il presse. Le temps, qui détruit tout, n'épargnera-t-il donc que moi? La mort même ne peut pénétrer de ses coups la trame de mes jours.

On cite pour modèle d'une patience inébranlable Ulysse, qui, pendant deux lustres, erra au gré des flots mais il n'eut pas à supporter continuellement les ri­gueurs du destin, il eut souvent des intervalles de repos. Fut-il si malheureux d'aimer pendant six ans la belle Calypso, et de partager la couche d'une déesse des mers ? Il fut accueilli par le fils d'Hippotas, qui lui donna les vents emprisonnés, pour qu'un souffle favorable diri­geât, à son gré, ses voiles. Il ne fut pas si pénible d'entendre de jeunes filles aux chants harmonieux, son palais ne trouva pas amer le fruit du lotus. Ah! que l'on me donne de ces sucs qui font oublier la patrie, je les achèterai au prix d'une partie de ma vie! Tu ne com­pareras pas sans doute la ville des Lestrygons avec ces peuples qu'arrose l'Ister, dans son cours sinueux. Le Cyclope ne l'emporte pas en cruauté sur le barbare Phyacès et qu'est-ce encore que Phyacès, au milieu de tant de sujets d'alarmes? Si les monstres qui garnissent le flanc difforme de Scylla font entendre d'affreux aboiements, les navires héniochiens sont encore plus funestes aux matelots. Charybde n'est pas non plus comparable aux terribles Achéens, quoique trois fois elle vomisse les flots qu'elle engloutit trois fois. Ces Barbares, sans doute, infestent avec plus d'audace la rive droite du fleuve mais le côté que j'habite n'est pas, non plus, exempt de leurs ravages. Ici la campagne est sans feuil­lage, les flèches empoisonnées, ici l'hiver rend la mer accessible même au piéton, et sur ces ondes où la rame ouvrait naguère un passage, le voyageur, négligeant son vaisseau, s'avance à pied sec. Ceux qui arrivent de Rome nous disent que vous avez peine à croire à tant de misère, qu'il est malheureux, celui qui souffre des maux incroyables ! Crois-moi, cependant et je ne veux pas te laisser ignorer pourquoi l'affreux hiver gèle ainsi la mer des Sarmates. Tout près de nous est cette constellation qui présente la forme d'un char, et dont l'influence répand un froid rigoureux. C'est d'ici que sort Borée, cette rive est son domaine, plus il naît près de nous, plus son souffle est violent. Le Notus, au contraire, dont la tiède haleine part du pôle opposé, vient rarement de si loin, et ne nous arrive que languissant. Ajoute que, dans cette mer sans issue, se déchargent des fleuves nombreux, et que, par ce mélange, l'onde marine perd sa vertu. Là se jet­tent le Lycus, le Sagaris, le Pénius, l'Hypanis , le Cratès, et les eaux de l'Halys que bouleversent de nombreux tourbillons, là descendent aussi le violent Parthénius, et le Cyuapès qui entraîne les rochers et le Tyras, le plus rapide des fleuves et toi, Thermodon , qui vois sur tes rives des femmes belliqueuses et toi, Phase, que vi­sitèrent les héros de la Grèce, et le Borysthène avec les eaux limpides du Dyraspe et le Mélanthe, qui là vient terminer son cours lent et paisible et ce fleuve qui, séparant l'Asie de la sur de Cadmus, se fraie un chemin entre ces deux contrées et d'autres sans nombre, parmi lesquels le Danube, le plus grand de tous, te dis­pute la palme, fleuve du Nil. Tous ces courants, en s'unissant à l'onde marine, l'altèrent, et ne lui permet­tent pas de conserver sa vertu. Bien plus, semblable à un étang, aux eaux dormantes d'un marais, sa couleur s'efface, elle est à peine azurée. L'eau douce surnage, plus légère que l'onde marine, à laquelle le mélange du sel donne une pesanteur particulière.

Si l'on me demande pourquoi je raconte tous ces dé­tails à Pédon, et à quoi sert d'assujétir à la mesure de semblables idées, C'est employer le temps, répondrai-je, c'est tromper mes ennuis, voilà le fruit d'une heure ainsi passée en écrivant ces mots, j'oubliais ma douleur accoutumée, je ne sentais plus que j'étais au milieu des Gètes.

Pour toi, qui , dans tes vers, célèbres la gloire de Thé­sée, je ne doute pas que tu ne te montres digne des vertus de ton héros, que tu n'imites celui que tu chantes et, certes, il ne veut pas que l'amitié ne soit fidèle qu'aux jours du bonheur. Quel que soit l'éclat de ses hauts faits, quelque grand que nous le représente une voix si digne de le chanter, on peut cependant l'imiter en un point, en amitié, chacun peut devenir un Thésée. Je ne de­ mande pas qu'armé du glaive ou de la massue, tu domptes les brigands qui rendaient inaccessible l'isthme de Corinthe mais il faut que tu m'aimes, cela n'est pas dif ficile à qui veut bien. Est-il si pénible de conserver une foi pure, inviolable? Toi, dont la constante amitié ne s'est jamais démentie, tu ne prendras pas sans doute mon langage pour un reproche.

(1). Albinovane (v. 4). Tout ce que nous pouvons dire sur cet Albinovanus, c'est qu'il ne paraît pas être le même que celui à
qui Horace a adressé une épître, celui d'Ovide s'appelle Caïus Piso Albinovanus, l'autre Celsus.:

LETTRE ONZIEME.

à Gallion

ARGUMENT.

Il s'excuse d'avoir différé d'offrir ses consolations à Gallion, après la mort de sa femme.

Ce sera pour moi un crime impardonnable, Gallion, de n'avoir pas, jusqu'à ce jour, consigné ton nom dans mes vers car, je m'en souviens, quand les traits d'un dieu me frappèrent, toi aussi, par tes larmes, tu soula­geas ma blessure. Et plût au ciel qu'affligé déjà de la perte d'un ami, tu n'eusses pas éprouvé de nouvelles douleurs! Les dieux ne l'ont pas voulu. Les cruels! ils ont cru qu'ils pouvaient sans crime te ravir une chaste épouse. Oui, naguère une lettre est venue m'annoncer ton deuil, et j'ai arrosé de mes larmes la nouvelle de ton malheur. Je n'oserai pas, moi, si peu philosophe, consoler un savant, ni te redire ces conseils de la sagesse qui le sont familiers. Déjà le temps, sinon la raison, aura sans doute mis fin à ta douleur. Pendant que ta lettre m'arrive, et que la mienne va te trouver à son tour à travers tant de mers, tant de terres, toute une année s'écoule. Il n'est qu'une époque pour les consolations de l'amitié, c'est lorsque la douleur est dans son cours, et que le malade réclame du soulagement. Mais quand le temps a calmé les blessures du cur, des soins impor­tuns ne font que les rouvrir. D'ailleurs, et puisse mon présage se vérifier! peut-être as-tu déjà trouvé le bon­heur dans de nouveaux liens.

LETTRE DOUZIEME.

à Tuticanus

ARGUMENT.

Ovide écrit à Tuticanus que si, jusqu'à présent, il ne lui a pas envoyé de vers, c'est que son nom ne peut se soumettre ans lois de la mesure. Il le prie de se rappeler son ancienne amitié, et de chercher à soulager ses malheurs.

Si tu n'occupes aucune place dans mes livres, mon ami, c'est la faute de ton nom lui-même car personne ne me paraît plus que toi digne de cet honneur, si, tou­tefois c'est un honneur de figurer dans mes écrits. Mais les lois de la mesure et la nature même de ton nom s'opposent à mon désir, je ne vois aucun moyen de te faire entrer dans mes vers, je n'oserais, en effet, par­tager ton nom entre deux vers, en faire la fin de l'un et le commencement de l'autre, j'aurais honte d'abré­ger une syllabe que la voix allonge, et de te nommer Tuticanus, je ne puis non plus t'admettre dans mon vers, en l'appelant Tuticanus, et changer de longue en brève la première syllabe, enfin je ne puis ôter sa rapi­dité à la seconde voyelle, et lui donner une quantité qui n 'est pas dans sa nature. Si j'osais estropier ainsi ton nom, on se moquerait de moi, on dirait avec justice que j'ai perdu la raison.

Voilà pourquoi j'ai différé à te payer la dette de l'amitié mais ma terre l'acquittera avec usure. Oui, je te chanterai, on te reconnaîtra, n'importe à quels signes, je t'enverrai des vers, toi que, dès ton enfance, je connus enfant moi-même, toi qui dans le cours de ces années, dont notre vie s'est accrue également, me fus toujours cher, comme un frère l'est à son frère. Tu me prodiguas tes sages conseils, tu fus mon guide et mon compagnon, quand ma main, tendre encore, sa­vait à peine diriger les rênes. Souvent j'obéis à tes cri­tiques, pour corriger mes écrits, souvent aussi, dans tes vers, mes conseils effacèrent des taches, quand, sous l'inspiration des Muses, tu composais cette Phéacide que n'eut point désavouée le chantre de Méonie. Cette fidé­lité, cet accord, ils datent de notre verte jeunesse, et vivent encore inaltérables sous nos cheveux blancs. Si tu étais insensible à ces souvenirs, je croirais que ton cur est enfermé dans le fer le plus dur, dans le diamant le plus impénétrable. Mais le Pont serait délivré de la guerre et des frimas, fléaux éternels de cette terre odieuse, Borée soufflerait la chaleur, et l'Auster le froid, mon sort deviendrait lui-même plus doux, avant que ton cur se montrât cruel pour ton ami malheureux. Le destin n'a pas voulu, puisse-t-il ne vouloir jamais! mettre ainsi le comble à ma douleur. Seulement n'oublie pas de t'adresser aux dieux, et parmi eux au plus véri­table de tous, à celui dont le règne voit ta gloire croître sans cesse, protégeant un banni avec toute la constance de l'amitié, fais que mes voiles n'attendent pas en vain un vent favorable. Tu demandes ce que je désire de toi, je veux mourir, si je puis te le dire mais peut-on mou­rir, quand déjà on a cessé de vivre? Je ne sais ce que je dois faire, ce que je veux, ce que je ne veux pas, je vois à peine quel est mon intérêt. Crois-moi, la sagesse, la première, abandonne les malheureux, le sens et la raison s'enfuient avec la fortune. Cherche toi-même, je t'en prie, par quel moyen tu peux m'être utile, vois s'il est quelque chemin pour arriver au but de mes désirs.

LETTRE TREIZIÈME.

à Carus

ARGUMENT.

Ovide dit que ses vers seront reconnus à la couleur du style par u n poète aussi distingué que Carus. Il raconte qu'il a chanté en langue gétique les louanges d'Auguste et que les Gètes eux-mêmes l'ont jugé digne rappelé par Auguste. Il ajoute que, cependant, son exil se prolonge depuis six années. Il s'adresse à Carus, chargé de l'éducation des fils de Germanicus, et lui demande de chercher à obtenir son pardon.

Toi qui mérites d'être compté parmi mes plus fidèles amis, et qui est pour moi tout ce que signifie ton nom, Carus, reçois mes vux. Tu reconnais sur le champ d'où te vient cette lettre , à la couleur du style, à la tournure des vers, non qu'ils soient admirables, mais du moins ils diffèrent de tant d'autres! quels qu'ils soient, on y reconnaît ma main. Et toi aussi, quand tu effacerais les titres de tes écrits, il me semble que je pourrais tou­jours dire s'ils sont de toi, au milieu de mille autres, je distinguerais les tiens, je les reconnaîtrais à des marques certaines. L'auteur s'y décèle à mes yeux par une vigueur vraiment digne d'Hercule, vraiment digne du héros que tu chantes. Et peut-être ma Muse, trahie par la nature de ses productions, est-elle remarquable par ses défauts mêmes. La laideur de Thersite l'empêchait de rester in­connu , de même que, par sa beauté, Nirée attirait tous les yeux. Si mes vers ont des défauts, tu aurais tort d'en être surpris, ils sont, pour ainsi dire, l'ouvrage d'un poète gète. Oh! j'en ai honte, j'ai écrit des vers en langue gétique, j'ai assujéti à notre mesure des mots barbares! Cependant, félicite-moi, j'ai été goûté, et déjà les Gètes grossiers m'ont donné le nom de poète. Tu me demandes mon sujet? j'ai célébré les louanges de César, le dieu que je chantais m'a soutenu dans ce travail nouveau. Ces peuples ont appris de moi que le corps du père au­guste de la patrie était mortel, mais que son âme divine s'était élevée dans les demeures célestes, que sa vertu a trouvé un digne héritier dans son fils, qui, après bien des refus, n'a pris que malgré lui les rênes de l'empire, que tu es, ô Livie, la Vesta de nos chastes Romaines, loi qui te montres aussi digne de ton fils que de ton époux, qu'auprès du trône sont deux jeunes princes, fermes appuis de leur père, et qui déjà ont donné des gages certains de leur grande âme.

Quand j'eus récité ce poème inspiré par une Muse étrangère, quand ma main fut arrivée à la dernière page, je vis s'agiter toutes les têtes de mes auditeurs, tous leurs carquois remplis de flèches et leurs voix barbares firent entendre un long murmure. Un d'entre eux s'écria : «Puisque tu parles ainsi de César, César devrait le rendre à ta patrie. » Oui, il l'a dit, Carus, et cependant depuis six hivers je me vois relégué sous le pôle glacé. Mes vers ne me servent à rien, mes vers m'ont été fu­nestes jadis, ils furent la première cause de ce déplo­rable exil. Mais, je t'en conjure par ces liens dont nous unit le culte des Muses, par le nom de l'amitié, sacré pour toi et, si tu m'entends, puisse Germanicus, chargeant des fers du Latiura ses ennemis captifs, fournir une riche matière aux poètes de Rome ! puissent être toujours à l'abri des dangers, ces enfants, objets de la sollicitude des dieux, et qui, pour ta gloire, furent confiés à tes soins ! Je t'en conjure, emploie tout ton pouvoir pour sauver un ami qui meurt, s'il ne change de séjour.

LETTRE QUATORZIEME.

à Tuticanus.

ARGUMENT.

Il désire changer d'exil, non que les habitants de Tomes soient mal disposés pour lui, il n'a jamais reçu d'eux que des services et des marques de bien­veillance mais il voudrait, du moins, vivre à l'abri des attaques de l'ennemi.

C'est à toi que j'écris, à toi dont le nom excita na­guère mes plaintes, parce qu'il refuse de se prêter à la mesure. Tu ne trouveras dans mes vers rien qui te fasse plaisir, si ce n'est que ma santé se soutient comme elle peut mais la santé même m'est odieuse, aujourd'hui tous mes vux sont de sortir d'ici, pour aller n'importe en quel lieu. Je n'ai d'autre souci que de quitter cette terre, toute autre me plaira plus que celle où je suis, que je vois sans cesse. Que mon navire m'entraîne au milieu des Syrtes, à travers le gouffre de Charybde, pourvu que je m'éloigne du pays que j'habite. Le Styx lui-même, s'il existe, je le préférerais à l'Ister et s'il est dans le monde un abîme plus profond que le Styx, je le préfèrerais encore. Le champ cultivé est moins ennemi des herbes inutiles, l'hirondelle des frimas, qu'Ovide du voisinage des Gètes belliqueux.

Ces paroles irritent contre moi les habitants de Tomes, mes vers ont soulevé la colère publique. Je ne cesserai donc jamais de me nuire par mes vers! je serai donc toujours la victime de mon imprudent génie! et j'hésite encore à me couper la main, pour ne plus écrire, et je ne puis, insensé, renoncer à ces armes qui m'ont été si funestes ! Je me tourne de nouveau vers ces écueils d'au­trefois, vers ces ondes où ma poupe s'est brisée dans le naufrage. Et pourtant, je ne suis pas coupable, je n'ai commis aucun crime, je vous aime, habitants de Tomes, je ne hais que votre pays. Que l'on fouille dans toutes les productions de mes veilles, on ne trouvera pas dans mes lettres une seule plainte contre vous. Ce dont je me plains, ce sont ces incursions qui, de toutes parts, nous menacent, ce sont ces ennemis qui battent vos remparts, c'est aux lieux, et non aux habitants, que s'adressent mes trop justes reproches. Et vous-mêmes, souvent, vous accusez votre sol.

La Muse du poète antique qui chanta la culture osa bien dire qu'Ascra, sa patine, était insupportable en tout temps. Et il avait reçu le jour à Ascra, celui qui écrivit ces mots et pourtant Ascra ne s'irrita pas contre son poète. Qui jamais a plus chéri sa patrie que le pru­dent Ulysse? et pourtant, c'est lui qui nous apprend combien est âpre et stérile le lieu de sa naissance. Scepsius poursuivit de ses reproches amers, non le pays, mais les murs de l'Ausonie, il mit en cause Rome elle-même. La ville qu'il accusait supporta sans colère ses injustes calomnies, et ne punit pas l'écrivain de l'audace de son langage. Mais des interprètes malveillants excitent contre moi la colère du peuple, et découvrent un nou­veau crime dans mes vers. Oh ! que ne suis-je aussi heureux que mon cur est pur! Mes paroles n'ont en­core blessé personne et, quand je serais plus noir que la poix d'Illyrie, aurais-je pu m'attaquer à un peuple si dévoué? C'est avec bienveillance, que vous avez accueilli mon infortune, habitants de Tomes, tant d'humanité révèle votre origine grecque. Les Pélignes, mes compatriotes, et Sulmone, ma patrie, n'auraient pu se montrer plus sensibles à ma disgrâce. Un honneur que vous accorderiez à peine à celui que la fortune a res­pecté, vous me l'avez accordé naguère et, sur ces bords, moi seul jusqu'à ce jour je me suis vu exempt des charges publiques, moi seul, et ceux à qui la loi donne droit à ce privilège. Vous m'avez ceint la tête d'une couronne sacrée, que j'ai reçue malgré moi de la faveur du peuple. Aussi la terre de Délos, qui seule offrit un asile à Latone errante, n'est pas plus chère au cur de la déesse que ne l'est au mien Tomes, où, banni de ma patrie, j'ai trouvé jusqu'à ce jour l'hospi­talité la plus fidèle. Plût aux dieux seulement que tout espoir de paix ne lui fût pas ravi ! qu'elle fût plus éloi­gnée du pôle glacé !

LETTRE QUINZIÈME.

à Sextus Pompée.

ARGUMENT.

Le poète déclare qu'il doit à Sextus d'avoir conservé la vie que César lui a accordée. Il fait des vux pour que Sextus obtienne un adoucissement à son exil, de l'empereur, pour lequel il professe une pieuse vénération.

S'il est encore au monde un homme qui se sou­vienne de moi, et qui s'informe de ce que devient Ovide dans son exil, qu'il sache que César m'a donné la vie, et que Sextus me l'a conservée. Oui, toujours Sextus sera pour moi le premier après les dieux. Que je passe en revue toute la durée de ma misérable vie, il n'est aucun de mes jours qui ne soit marqué par ses bienfaits, j'en compterais autant que, dans un jardin fertile, la grenade sous sa flexible enveloppe enferme de grains de pourpre, autant qu'il croît d'épis sur la terre d'Afrique, de raisins sur les coteaux de Tmole, d'olives à Sicyone, autant que l'Hybla donne de rayons de miel. Je le dé­clare moi-même, tu peux en prendre acte, signez tous, citoyens, il n'est pas besoin de la puissance des lois, je l'avoue sans contrainte, tu peux me compter, moi chétif, dans ton patrimoine, je veux être une partie, quel­que faible qu'elle soit, de ta fortune. Les terres que tu possèdes en Sicile, et dans la contrée où règne Philippe, cette maison qui se prolonge jusqu'au forum d'Auguste, et ce domaine de Campanie, les délices de son maître, tous ces biens qui t'appartiennent par droit d'héritage ou d'achat, ne sont pas plus que moi ta propriété, grâce à cette triste acquisition, tu ne peux dire que tu n'as aucun bien dans le Pont. Plaise aux dieux que tu le puisses un jour, que j'obtienne un séjour moins ennemi, et que tu réussisses à mieux placer ton bien !

Puisque cela dépend des dieux, de ces dieux que ta piété ne cesse d'honorer, cherche à les fléchir par tes prières, tu le peux car ton amitié est peut-être autant la preuve de mon innocence que mon appui dans mon malheur. Si je t'implore, ce n'est pas que je doute de toi mais, lors même que l'on descend le fleuve, souvent la rame ajoute à la force du courant. Je rougis, je crains de vous répéter sans cesse la même prière, je tremble de vous inspirer un trop juste ennui. Mais que faire ? on ne peut modérer un violent désir. Pardonne, tendre ami, à un cur malade, souvent, tout en désirant écrire autre chose, je retombe dans les mêmes idées, c'est ma plume qui, d'elle-même, demande un autre séjour. Mais, soit que ton crédit ne reste pas sans effet, soit que la Parque cruelle me condamne à mourir sous le pôle glacé, mon cur reconnaissant rappellera sans cesse tes bienfaits, cette terre saura que je suis à toi, et tous les peuples qui habitent ces climats le sauront aussi,pourvu que ma Muse franchisse le pays sauvage des Gètes. On saura que je te dois la conservation de ma vie, et que je t'appartiens à plus juste titre que si tu m'avais acheté à prix d'argent.

LETTRE SEIZIÈME.

à un envieux.

ARGUMENT.

Le poète, dans cette dernière lettre, invite un envieux à ne pas déchirer ses écrits. Il lui dit que son exil est une sorte de mort, et que l'envie ne s'acharne que sur les vivants, et laisse les morts en repos. Il l'engage, par ce motif, à ne plus aiguiser contre ses vers les traits mordants de l'envie, il vaut mieux qu'il s'attaque à plusieurs autres poètes célèbres dont Ovide fait l'énumération.

Envieux, pourquoi déchires-tu les vers d'Ovide, qui n'est plus? Le trépas, d'ordinaire, ne nuit pas au génie, et la renommée grandit après la mort et moi, j'avais déjà de la célébrité, quand je comptais encore parmi les vivants. Alors florissaient et Marsus, et le sublime Rabirius, et Macer, le chantre d'Ilion; et le divin Pédon et Carus, qui, en chantant Hercule, aurait offensé Junon , si ce dieu n'eût pas encore été le gendre de Junon et Sévère, qui a donné au Latium de sublimes tragédies et les deux Prisais, avec l'élégant Numa et toi, Mon­tanus, non moins habile dans les distiques inégaux que dans les vers héroïques, et célèbre également dans les deux genres. Alors florissait Sabinus, dont le génie dicta ces lettres adressées à Pénélope par Ulysse, errant de­puis deux lustres sur une mer courroucée, Sabinus, qui, enlevé par une mort prématurée, laissa sa Trézène et ses Fastes inachevés et Largus, dont le nom est digne de son génie, et qui conduisit le vieillard phrygien dans les champs gaulois et Camerinus, qui chanta Troie conquise par Hercule et Tuscus, qui doit sa renommée à sa Phyllis et le chantre de la mer que franchissent des voiles rapides, l'auteur de ce poème, qui semble l'ouvrage des dieux marins. Alors florissait ce poète qui chanta les armées libyennes et leurs combats contre les Romains et Marius, dont le génie se prête à tous les genres, Trinacrius, auteur de la Perséide, et Lupus, qui célébra le retour du fils de Tantale et de la fille de Tyndare et le poète qui traduisit la Phéacide inspirée par Homère et toi aussi, Rufus, qui sus toucher la lyre de Pindare et la Muse de Turranus, montée sur le co­thurne tragique et la tienne, Melissus, plus légère, et chaussée du brodequin. Alors, pendant que Varus et Gracchus prêtaient aux tyrans des paroles superbes, pendant que Proculus marchait sur les traces du tendre Callimaque, Tityre conduisait ses troupeaux dans les champs de ses pères, et Gratius donnait au chasseur les armes qui lui conviennent, Fontanus chantait les Naïades, aimées des Satyres, Capeila enfermait sa pen­sée dans des vers inégaux. Beaucoup d'autres brillaient encore, qu'il serait trop long de nommer tous, et dont les vers sont dans toutes les mains. Enfin s'élevaient de jeunes poètes que je n'ai pas le droit de citer, car leurs ouvrages n'ont pas vu le jour. Toi, cependant, je n'ose­rais te laisser dans la foule, te passer sous silence, toi, Cotta, l'honneur des Muses et le soutien du barreau, toi qui, descendant par ta mère des Cotta, et des Messala par ton père, réunis dans tes veines le sang de deux nobles familles. Au milieu de ces grands noms, ma Muse, si j'ose le dire, avait aussi une brillante renom­ mée, elle trouvait aussi des lecteurs. Cesse donc, Envie, de déchirer un exilé, ne viens pas, cruelle, disperser mes cendres. J'ai tout perdu, il ne me reste que la vie pour sentir, pour alimenter mes douleurs. A quoi bon plonger le fer dans un cadavre? Il n'y reste plus de place pour de nouvelles blessures.

Fin de l'ouvrage

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