Pseudo Salluste ou Salluste

Lettres à César

PRÉFACE

La préface est celle donnée dans la collection Panckouke en 1865.

Les anciens éditeurs et traducteurs de Salluste avaient interverti l'ordre de ces deux Lettres à César, plaçant la première celle qui est ici la seconde, et de la seconde faisant la première mais de Brosses, Beauzée, et après eux MM. Salverte, Dureau de Lamalle, Lebrun et Burnouf les ont replacées dans l'ordre conve­nable à la vérité historique, et à la suite logique des idées, qui sont bien différentes dans l'une et dans l'autre.

Dans la première, qui a été écrite environ un an avant la rupture de Pompée et de César, dans le temps où celui ci se bornait à demander un second consulat (an de Rome 705), ou se­lon quelques traducteurs, postérieurement au passage du Rubicon, et antérieurement à l'arrivée de César à Rome, Salluste montre comment le peuple à peu à peu dégénéré de son an­tique simplicité, de ses murs pures et innocentes, de son amour désintéressé de la liberté, il indique ensuite les moyens les plus propres à faire renaître dans les Romains leur primitive vertu, il faut appeler à Rome des citoyens nouveaux et les mêler avec les anciens, instituer des tribunaux, et dans ces tri­bunaux quelque chose qui ressemble à notre jury, établir une égalité parfaite entre les citoyens pauvres et les citoyens riches, soit qu'il faille créer des magistrats, ou participer d'une manière quelconque aux affaires de la république, semblant de liberté dans le despotisme. Il demande aussi que l'on donne à l'éduca­tion de la jeunesse une direction morale, qu'on rétablisse les bonnes murs qu'on a détruites, ou du moins qu'on diminue la cupidité des richesses. Tous conseils fort sages assurément, et dont quelques-uns ont été mis en pratique par César mais qui les donne? est-ce le spoliateur de l'Afrique, l'homme qui avait dilapidé les deniers du fisc et ceux des particuliers? Oui, c'est bien le même personnage, c'est le sénateur, chassé du sénat pour ses désordres, c'est aussi le tribun factieux qui, de démagogue devenu partisan du pouvoir, en même temps qu'il parle des moyens de rétablir la liberté de Rome, conseille à César de trans­former la république en monarchie, et s'emporte par avance con­tre ceux à qui ce changement pourrait ne pas agréer : « Je ne l'ignore pas, dit-il, quand ce changement s'opérera, les nobles deviendront furieux, indignés qu'ils seront que tout soit ainsi con­fondu, et qu'une telle servitude soit imposée aux citoyens.» Les nobles qui, pour renverser la tyrannie que Salluste encourageait, eussent, selon son expression, excité des tempêtes, n'auraient-ils pas bien plus naturellement invoqué, pour justifier leur conduite, cette même liberté, que ne l'invoquait Salluste pour justifier la domination de César?

La seconde lettre fut évidemment écrite après la bataille de Pharsale, peut-être même après l'entier achèvement de la guerre civile. L'auteur s'attache à montrer à César les difficultés qui doivent naître sous ses pas, à mesure qu'il voudra affermir sa puissance, ce qu'il y a à craindre, ce n'est plus la paix, mais la guerre. Pour sortir heureusement de cette position périlleuse, il doit calmer les haines, faire taire ses propres vengeances, la clémence, en ramenant la concorde, peut seule assurer l'exis­tence de la république. A ces conseils de modération, Salluste joint des avis plus pratiques, il veut que l'on augmente le nom­bre des sénateurs, et qu'on établisse le scrutin secret, il s'élève de nouveau contre la fureur des richesses et demande qu'on abo­lisse l'usure pour l'avenir.

Deux commentateurs, Cortius et Carrion, ont, nous l'avons dit, contesté à Salluste ce titre littéraire. Carrion en a donné pour preuve qu'aucun grammairien n'a cité ces deux Lettres. Mais ce silence n'est pas très concluant car, quand la Grande Histoire de Salluste, quand son Catilina et son Jugurtha fournissaient aux scolhastes tant d'exemples, ils ont bien pu négliger ces deux lettres, qui, par leur sujet, n'eurent sans doute que peu de pu­blicité, et ne pouvaient guère devenir classiques dans les écoles de Rome ce ne sont en effet que deux pamphlets politiques. Il faut donc, bien que l'on puisse avoir quelques doutes, se ranger à l'opinion générale, qui les a attribuées à Salluste et les lui maintient.

Cependant je ne saurais partager l'avis de certains traducteurs qui trouvent que dans aucun de ses écrits Salluste ne déploie plus d'énergie de style, plus de concision et plus de profon­deur. Sans doute on y retrouve cette vigueur d'expression et ce relief de la phrase que l'on admire dans le Jugurtha et le Catilina mais souvent aussi l'obscurité et l'embarras s'y font sentir. Les idées surtout me paraissent manquer d'ordre et de clarté, c'est, si je l'ose dire, une brochure vive et quelquefois éloquente, mais encore plus violente et déclamatoire.

La traduction est d'Alfred ERNOUT ainsi que les quelques commentaires que j'ai tronqués volontairement.

Je prends la liberté de ne reproduire que des extraits de l'introdution d'Alfred Ernout qui va disserter sur des opinions d'érudits qui n'ont pas lieu d'exister sur un site qui se veut généraliste et qui ne propose que des traductions sans beaucoup de commentaires.

INTRODUCTION

Dans la préface du Salluste que j'ai publié en 1947, j'ai indiqué brièvement, dans le chapitre intitulé les Pseudo-Sallustiana, p. 33 et s., les raisons qui m'avaient conduit à exclure les Epistulae ad Caesarem senem de republica, et les Inuectiuae Sallustii in Tullium et M. Tullii in Sallustium des oeuvres authentiques de l'historien. Je ne faisais qu'intervenir à ma date dans un long débat qui, ouvert en 1537 par Corradi et repris par Juste Lipse et Carrion en 1617 — les premiers qui se prononcèrent dans l'édition de Gruter pour l'inauthenticité de ces textes —,s'est poursuivi jusqu'en ces dernières années, sans que la controverse ait abouti à une solution unanimement adoptée. Juste Lipse et Carrion ne paraissent pas avoir rallié à leur thèse beaucoup de partisans, — déjà J. Douza l'avait repoussée — et jusqu'au milieu du xixe siècle, les éditeurs continuèrent de faire figurer traditionnellement sous le nom de Salluste les Lettres à César, et même les Invectives ou du moins l'Invective contre Cicéron, — celle de Cicéron contre Salluste étant, naturellement, hors de cause — même si, comme à F. Gerlach et à J. C. Orelli, l'authenticité leur en semblait douteuse. Ce fut le philologue allemand Henri Jordan qui, dans une dissertation publiée à Berlin en 1867, intitulée De Suasoriis ad Caesarem senem de re publica, rassembla et classa méthodiquement tous les arguments, stylistiques ou historiques, qui, selon lui, démontraient le caractère apocryphe de ces œuvres...Les Lettres à César ont été plusieurs fois traduites en français. La version de M. Beauzée que j'ai citée plus haut n'est pas sans mérite, élégante et précise, elle m'a paru supérieure à celle qu'a donnée Dureau-Delamalle, de l'Académie française, dans son édition des Œuvres de Salluste, Paris 1808, t. II, p. 412-484 (avec notes). Une autre traduction sans nom d'auteur a été publiée dans le Salluste de la Collection Nisard, Paris 1850. J'ai utilisé la première des trois avec profit, et je tiens à signaler les services qu'elle m'a rendus.

Les Invectives, que, par tradition, on publie à la suite des Epistulae, sont d'un autre genre. Si celles-ci appartiennent au genre Suasoriae, celles-là se rangent parmi les Contronersiae, où deux thèses contradictoires, le pour et le contre, sont mises en parallèle. L'Invective contre Cicéron a été connue assez tôt, comme nous le voyons par le témoignage de Quintilien, Inst. Or., IV, 1, 68, qui en cite le début en l'attribuant nommément à Salluste, et y fait encore allusion Inst. Or., IX, 3, 89 et XI, 1, 24, et aussi par la citation de Servius in Aen., VI, 532.
L'Invective contre Salluste n'est invoquée qu'une fois à date très basse, à propos de la forme du participe de comedo : comestus ou comesus, par le grammairien Diomèdés (I, p. 387, 4 Keil), qui attribue le texte à un certain Didius, personnage inconnu et dont le nom est contesté. Aucune mention n'est faite de Cicéron.
Malgré la précision du témoignage de Quintilien, les éditeurs anciens, considérant que les deux Invectives formaient un couple inséparable, refusèrent de les dissocier, et comme l'Invective contre Salluste ne pouvait, de toute évidence, être l'œuvre de Salluste lui-même, ils joignirent dans la même exclusion l'Invective contre Cicéron.

Les Lettres comme les Invectives sont de bons spécimens d'un genre mineur, qui a eu grand succès dans les écoles de rhéteurs et les lectures publiques, et dont l'influence s'est maintenue longtemps encore après la chute de l'Empire romain ; elles ne sont pas non plus sans intérêt pour l'histoire, à condition de ne pas les utiliser sans critique.

La traduction des Invectives est tout entière de moi.

1 ou 2
LETTRES A CÉSAR ÂGÉ SUR LA CONDUITE DE L'ÉTAT

I. On tenait jadis pour vrai (1) que royaumes, empires, et autres objets de la convoitise humaine étaient des dons de la Fortune cela parce que souvent ils étaient accordés comme par caprice à des gens indignes, et que jamais ils n'étaient restés longtemps sans se coi rompre. Mais l'événement nous a démontré la vérité de ce vers d'Appius :
Chacun est l'artisan de sa propre fortune
et surtout en ce qui te concerne, toi qui as dépassé de si loin les autres hommes que l'on s'est plus vite lassé de louer tes exploits que toi de les accomplir. Mais, comme les autres ouvrages de l'art, les biens acquis par la valeur doivent être surveillés avec attentionx, pour qu'ils n'aillent pas se dégrader par négligence ou s'écrouler par affaiblissement. Personne en effet ne concède volontiers le commandement à un autre, et, si bon et clément qu'il puisse être, tout détenteur du pouvoir, parce qu'il lui est loisible d'en user mal, ne laisse pas d'être redouté. Cela vient de ce que la plupart des potentats raisonnent de travers, et se croient d'autant mieux défendus que les sujets auxquels ils commandent sont plus méprisables. Pour toi au contraire, qui es un modèle de bonté et d'énergie, il faut t'efforcer de commander aux meilleurs citoyens.

(1). Cette phrase est reprise textuellement dans un passage de la Lettre II, 1, 6, auquel elle semble bien avoir été empruntée. La seconde lettre est, en effet, antérieure à la première, et sans doute d'un autre auteur.

Car les plus mauvais sont aussi ceux qui supportent le plus mal d'être gouvernés. Mais à toi, plus qu'à tous tes devanciers, il est d'autant plus difficile d'organiser ce que tu as conquis par les armes que tu as montré plus d'humanité dans la guerre que les autres dans la paix. De plus, les vainqueurs réclament leur part de butin, et les vaincus sont des citoyens. Pris entre ces deux difficultés, il te faut en sortir, et assurer pour l'avenir la solidité de l'État, non seulement par les armes et contre les ennemis extérieurs, mais, chose beaucoup, beaucoup plus difficile, par les bienfaits de la paix. Aussi la conjoncture présente invite tous les citoyens, qu'ils soient sages peu ou prou, à proposer les meilleures solutions qu'ils puissent imaginer. Quant à moi, il me semble que, quelques mesures que tu prennes après ta victoire, c'est d'elles que dépendra l'avenir.

II. Or, pour t'aider à prendre le parti le meilleur et le plus aisé, voici en peu de mots les conseils que me suggère la réflexion.
Tu es entré en guerre, César, contre un personnage illustre, aux grandes richesses, avide du pouvoir, plus servi par la fortune que par la sagesse. Il a été suivi de quelques hommes, les uns devenus tes ennemis pour s'être crus victimes d'une injustice de ta part, d'autres aussi qu'entraîna quelque lien de parenté ou d'amitié, car il n'admit personne à partager sa domination, et du reste, s'il avait pu le souffrir, le monde n'eût pas été bouleversé par la guerre. La foule le suivit en masse d'abord, plus par routine que par choix judicieux, puis ils se joignirent les uns aux autres, dans la pensée que les premiers étaient plus avisée.
Vers le même temps, les calomnies de tes adversaires
leur ayant donné l'espoir de s'emparer de l'État, on vit des hommes couverts de honte et souillés par la débauche accourir en masse dans ton camp, et menacer ouvertement les citoyens paisibles de la mort, du pillage, bref de tous les maux que leur dictait la corruption de leur âme.
La plupart d'entre eux, voyant que tu te refusais à abolir les dettes, et à traiter les citoyens en ennemis, désertèrent la lutte, il ne demeura que quelques hommes qui espéraient être plus à l'abri dans ton camp que dans Rome, tant ils redoutaient l'armée de leurs créanciers !
Mais on ose à peine dire combien d'hommes, et parmi les plus illustres, rejoignirent Pompée pour la même raison et c'est là que, pendant toute la durée de la guerre, les gens endettés trouvèrent un asile sacré et inviolable.

III. Maintenant donc qu'il te faut, après ta victoire, décider de la guerre et de la paix, celle-là pour la terminer dans un esprit civil, celle-ci pour l'établir aussi juste et durable que possible, commence par juger d'après toi-même, puisqu'à toi reviendront les mesures à prendre, quel est le mieux qu'il y ait à faire. Pour moi, j'estime que tout pouvoir qui s'appuie sur la cruauté est plus pénible que durable, et que nul homme ne peut se faire craindre de la foule sans que la crainte de cette foule ne rejaillisse sur lui, que mener une telle vie c'est soutenir une guerre perpétuelle et sur plusieurs fronts, puisque également sans défense de face, de dos ou de flancs, on est sans cesse en péril ou en alarme. Ceux qui au contraire ont su tempérer la rigueur du pouvoir par la bonté et la clémence n'y ont trouvé que joie et sérénité, ils ont même été mieux traités par leurs ennemis que d'autres par leurs concitoyens.
Peut-être m'accusera-t-on par de tels propos de gâcher ta victoire et de montrer trop de bienveillance pour les vaincus, sans doute, parce que le traitement que nous-mêmes et nos ancêtres avons souvent accordé aux peuples étrangers, nos ennemis naturels, je suis d'avis qu'on l'applique à nos concitoyens, sans expier, suivant le rite des barbares, le meurtre par le meurtre et le sang par le sang.

IV. L'oubli a-t'il effacé les reproches qu'on lançait, peu avant cette guerre, contre Cn. Pompée et la victoire de Sylla : Domitius, Carbon, Brutus, et tant d'autres criminellementa assassinés non pas selon le droit de la guerre, quand ils étaient armés et en pleine bataille, mais quand, après la lutte, ils suppliaient leur vainqueur, la plèbe de Rome massacrée comme du bétail dans la ferme publique ? Hélas, ces assassinats secrets de citoyens, ces massacres soudains, la fuite des femmes et des jeunes enfants dans le sein de leurs pères ou de leurs fils, le sac des maisons, que tout cela, avant ta victoire, était barbare et cruel ! Et c'est à quoi ces gens-là t'exhortent, évidemment pour eux, la lutte n'a eu d'autre objet que de décider auquel de vous deux reviendrait le droit arbitraire de commettre l'injustice, pour eux, tu n'as pas recouvré mais conquis la république, et c'est pour cela qu'une fois accompli leur temps de service, tes soldats, les meilleurs et les plus anciens de tous (1), ont repris les armes contre leurs frères et leurs pères [d'autres contre leurs fils] : afin que les plus vils des mortels puissent trouver dans les malheurs d'autrui l'argent que réclament leur gloutonnerie et leur insatiable lubricité, et pour qu'on pût reprocher à ta victoire des scandales capables de salir la gloire des bons citoyens.

1. On sait que Lucain a exprimé en termes pathétiques les plaintes des vétérans de César, Bel. ciu., 5, 261-295.

Car il ne t'échappe pas, je pense, avec quelle mesure, quelle modération chacun d'eux s'est comporté, alors même que la victoire était incertaine, de quelle manière, pendant la conduite même de la guerre, on a vu certains vieillards se complaire parmi les filles et les festins, plaisirs auxquels, même au sein de la paix, leur âge n'aurait pu goûter sans déshonneur.

V. Assez dit sur la guerre. Quant à l'affermissement de la paix, puisque c'est ce qui vous préoccupe, toi et tous tes amis, commence d'abord, je t'en prie, par définir l'objet de tes délibérations, c'est ainsi qu'ayant fait le tri entre le bien et le mal, tu auras la voie libre pour atteindre le véritable but.
Pour moi, voici ce que je pense, comme tout ce qui est né doit périr, lorsque sera venu pour Rome le moment fatal de sa chute (1), les citoyens en viendront aux mains entre eux, alors, épuisés et exsangues, ils deviendront la proie d'un roi ou de quelque nation étrangère. Autrement ni la terre entière, ni tous les peuples ligués ne pourraient ébranler, encore moins abattre cet empire. II faut donc affermir les bienfaits de la concorde et chasser les maux dus à la discorde. Tu y réussira», si tu parviens à réprimer les excès dans les dépenses et les pillages, non pas en rétablissant les vieilles institutions, que la corruption des mœurs a depuis longtemps tournées en ridicule, mais en fixant à chacun pour borne à ses dépenses les limites de son patrimoine.

1. Ces prédictions sur la chute fatale de Rome et de l'Empire se retrouvent plus bas, ch. 13, 6, où le fatum est encore évoqué. On retrouve peut-être ici l'influence de la doctrine épicurienne sur le caractère mortel de tout ce qui est né, que Lucrère a longuement exposé notamment dans le livre V du De rerum natura :
"Omnia natiuo ac mortali corpore constant". (v. 238).

Depuis que la coutume s'est installée parmi les jeunes gens de croire qu'il est du meilleur ton de dépenser leur bien et celui d'autrui, de ne rien refuser à leur propre plaisir ni aux demandes des autres, de voir là une marque de vertu et de grandeur d'âme, et dans la pudeut et la mesure un signe de lâcheté (1), alors ces cœurs farouches, engagés dans une mauvaise route, dès que leur manquent leurs ressources habituelles, se jettent avec fureur tantôt sur les alliés, tantôt sur les citoyens, ils réveillent les querelles assoupies, et veulent établir un ordre nouveau aux dépens de l'ancien (1). Aussi faut-il supprimer pour l'avenir le règne de l'usurier (1), afin que chacun de nous ait à surveiller ses propres intérêts. Voici le moyen le plus vrai et le plus simple d'y arriver,: que le magistrat soit au service du peuple, non du créancier, et qu'il mette son point d'honneur à enrichir la république, non à l'appauvrir.

VI. Je sais du reste combien cela paraîtra dur au commencement, surtout à ceux qui croyaient trouver dans la victoire plus de licence et de liberté que de restrictions. Mais si tu consultes leur salut plus que leur plaisir, tu leur assureras, ainsi qu'à nous-mêmes et à nos alliés, une paix solide, si au contraire la jeunesse conserve les mêmes goûts et les mêmes errements , sois sûr que l'éclatante renommée dont tu jouis s'écroulera en même temps que Rome elle-même.

1. Ce tableau pessimiste des moeurs de la jeunesse romaine figure aussi dans le Catilina, ch. 5, 12 et 13, et dans l'Invective contre Salluste, ch. 5 sqq. Quant à la cupidité et à la cruauté des usuriers, c'était un mal reconnu de tout temps et indéracinable malgré les lois qui les punissaient, cf. CATON Agr., 1,1: "maiores nostri sic habuerunt... furem dupli condemnari, feneratorem quadrupli. Quanto peiorem ciuem existimarint feneratorem quam furem, hinc licet existimare."

En un mot, les sages ne font la guerre que pour avoir la paix, ils n'en supportent les fatigues que dans l'espoir du repos or cette paix, si tu ne l'établis solidement, qu'importe d'avoir été vaincu ou vainqueur ? Aussi, au nom des dieux, consens à prendre en mains la conduite de la république, et surmonte, selon ton habitude, toutes les difficultés car ou c'est toi qui peux remédier à ses maux, ou c'est tous qui doivent renoncer à ce soin. Ce n'est pas que personne t'invite à prononcer des peines cruelles ou des jugements rigoureux, mesures plus propres à désoler la cité qu'à la réformer mais on te demande de soustraire la jeunesse à ses moeurs dépravées et à ses passions malfaisantes. Ce sera agir vraiment avec clémence que d'avoir épargné à des citoyens un exil mérité, de les avoir préservés de leurs égarements et de leurs fausses voluptés, d'avoir établi solidement la paix et la concorde, et non pas si, par complaisance pour leurs vices, par indulgence pour leurs fautes, tu les laisses s'adonner présentement à des plaisirs qu'ils paieront bientôt de leur malheur

VII. Quant à moi, ma conscience trouve son principal appui dans les choses que les autres redoutent, précisément, dans la grandeur de la tâche, et dans l'obligation pour toi de rétablir l'ordre à la fois sur terre et sur mer car un génie aussi grand que le tien ne saurait s'attaquer à de petits problèmes, et c'est aux grands soucis que revient le grand salaire. Il faut donc pourvoir à ce que la plèbe, aujourd'hui corrompue par des largesses et des distributions publiques de blé, ait ses occupations propres qui l'empêchent de nuire au bien public , que la jeunesse ait le goût de la probité et du travail, non plus celui de la dépense et de la richesse. Tu y parviendras si tu supprimes ce qui est pour tous les hommes la plus grande cause de leur perte, l'usage et le respect de l'argent. Car dans mes réflexions sur les moyens grâce auxquels les hommes illustres avaient trouvé la grandeur, sur les raisons qui avaient favorisé l'accroissement des peuples ou des nations, enfin sur les causes qui avaient entraîné la chute des royaumes et des empires les plus florissants, je trouvais toujours les mêmes biens et les mêmes maux, chez tous les vainqueurs le mépris des richesses, et chez les vaincus leur cupidité. Du reste personne ne peut s'élever ni atteindre, tout mortel qu'il est, au rang des dieux que si, renonçant à l'argent et aux plaisirs des sens, il se donne tout entier à cultiver son âme, s'il refuse d'obéir à ses caprices et de satisfaire ses désirs pour se procurer une popularité de mauvais aloi, mais s'il s'entraîne àl'amour du travail, à la patience, aux bons préceptes et aux belles actions .

VIII. Car faire bâtir une maison de ville ou de campagne, l'orner partout de statues, de tapisseries et autres oeuvres d'art, et attirer l'admiration sur ces objets plus que sur soi-même, ce n'est pas tirer honneur de ses richesses, mais y trouver pour soi un motif d'opprobre. D'ailleurs les gens accoutumés à surcharger leur estomac deux fois par jour, à ne pas dormir une seule nuit sans courtisane, après avoir réduit à l'esclavage leur âme à qui devait revenir la domination, veulent en vain, quand elle n'est plus qu'émoussée et boiteuse, l'utiliser comme si elle était entraînée, car le plus souvent leur imprévoyance amène leur échec et leur chute !

Ch. VIII, 1. Ce luxe insolent des maisons riches était violemment attaqué, cf. Catilina, ch. 13. Sénèque, à son tour, blâmera, opposera la somptuosité des villas construites par ses contemporains à la simplicité de la villa de Scipion l'Africain (ad Luc., 86), comme il blâmera ceux qui font de la nuit le jour : "totam uitam in noctem transferunt" (Ibid.,122).

Mais tous ces maux et tous ceux de même espèce disparaîtront avec le culte de l'argent, dès que ni les magistratures ni les autres objets de la convoitise ordinaire ne seront plus à vendre.
En outre, il te faut penser aux mesuress à prendre pour assurer la sécurité de l'Italie et des autres provinces, il n'est pas difficile de savoir comment, car ce sont toujours les mêmes hommes qui portent partout la dévastation, en abandonnant leurs maisons et en occupant par la force celles des autres. II faut également supprimer les injustices et les inégalités qui régnent dans le service militaire, où les uns font trente années de campagne, et certains pas une seule. Et quant au blé, qui était jusqu'ici la récompense de la fainéantise, il conviendra de ne le distribuer, à travers les municipes et les colonies, qu'aux hommes rentrés dans leurs foyers après avoir reçu leur congé. Jai fini d'exposer aussi brièvement que possible les réformes que j'ai crues les plus nécessaires à l'État et les plus utiles à ta gloire, je pense qu'il n'est pas mauvais non plus que je m'explique un peu sur ma démarche.
La plupart des hommes ont ou se piquent d'avoir assez d'esprit pour juger de tout mais s'ils sont tous pleins d'ardeur pour reprendre les actions ou les paroles d'autrui, à peine osent-ils tenir la bouche ouverte et la langue assez déliée pour exposer au grand jour le fruit de leurs réflexions intérieures. Je ne me repens pas de m'être exposé à leur censure, je regretterais plutôt d'avoir gardé le silence. Car soit que tu suives la voie que je te trace ou que tu en prennes une autre meilleure, je t'aurai du moins, dans la mesure de mes forces, apporté ma parole et mon aide. Il me reste seulement à souhaiter que toute décision que tu prendras reçoive l'approbation des dieux, et qu'ils en permettent l'heureux succès.

1 ou 2

II

I. Je sais pour ma part combien c'est chose difficile et délicate que de donner des conseils à un roi, à un général victorieux, bref à tout mortel d'un très haut rang, d'abord parce que de tels hommes ont force conseillers pour les assister, et qu'ensuite, en ce qui concerne l'avenir, personne n'est à même de le savoir ni de le prévoir. De plus, souvent même les mauvais conseils valent mieux que les bons, parce que c'est le caprice de la Fortune qui règle la plupart des événements. Mais moi, à peine adolescent, mon goût m'a porté vers la politique (1), et c'est à la bien connaître que je consacrai une longue et sérieuse étude, non pas tant pour y gagner une magistrature, chose que beaucoup avaient obtenue par des procédés coupables, mais aussi pour bien connaître la situation de l'État en paix et en guerre, et ses ressources en armes, en hommes, en argent. C'est ainsi qu'à force de méditer sur ces questions, j'ai pris le parti de faire passer le soin de ta dignité avant le souci de ma renommée et de ma réserve, de tout risquer pour qu'il en rejaillît quelque chose sur ta gloire. Et cela, ce n'est pas aveuglément ou d'après ta fortune que je m'y suis résolu, mais c'est qu'en toi,

1. On rapprochera de cette profession de foi les chapitres 3 de Catilina, et 3-4 de la Guerre contre Jugurtha où Salluste expose les raisons de sa vocation.

entre toutes tes qualités j'en ai découvert une particulièrement admirable, je veux dire une grandeur d'âme qui se révélait plus encore dans les revers que dans les succès. Mais parmi les autres mortels (1), une chose plus évidente encore, c'est que les hommes sont plus vite fatigués de louer et d'admirer ta générosité que toi de te couvrir de gloire.
II. A la vérité, je suis convaincu qu'il ne peut se trouver de difficulté si profonde que ta réflexion ne résolve aisément, et si je te fais connaître par écrit mon sentiment sur les affaires publiques, ce n'est pas que j'aie trop bonne opinion de mon jugement et de mon intelligence, mais te sachant absorbé par les tâches de la guerre et par les combats, les victoires, les soins du commandement, j'ai pris sur moi de te renseigner sur la situation en ville. Car si tu n'as dans ton cœur d'autre dessein que de te dégager des assauts de tes adversaires, et de conserver les faveurs du peuple malgré l'opposition d'un consul, ce sont là des pensées indignes de ta valeur (2). Mais si réside en toi le même courage qui, dès tes premiers essais, mit en déroute la faction de la noblesse, qui, délivrant la plèbe romaine du poids de la servitude, lui restitua sa liberté, qui, pendant ta préture, sans recourir aux armes, dispersa celles de tes adversaires, qui, dans la paix comme dans la guerre, t'a fait faire tant d'actions, et si glorieuses que même tes ennemis n'osent se plaindre

1. L'expression « parmi les autres mortels» est maladroite, aussi a-t-on proposé de lire "per deos immortalis" « au nom des dieux immortels » ; la correction est ingénieuse, mais ne paraît pas nécessaire. La fin du chapitre se retrouve dans la Lettre 1,1,2.
2. Ces conseils sur la politique à suivre par César ne diffèrent guère de ceux qui sont exprimés dans la Lettre I : notamment même mise en garde contre la démagogie égoïste, et l'exercice de représailles.


que de ta magnanimité, consens à écouter ce que je veux te dire sur l'ensemble de la politique, je suis sûr que tu n'y trouveras rien qui ne soit vrai , ou du moins qui ne s'en approche.

III. Or, puisque Pompée, soit par perversité d'esprit soit parce qu'il n'aimait rien mieux que de chercher à te nuire, est tombé assez bas pour remettre aux mains de nos ennemis les mêmes armes qui lui ont servi à troubler la république, il te faut en user maintenant pour y rétablir l'ordre. Sa première faute est d'avoir remis à une poignée de sénateurs la suprême disposition des impôts, des dépenses, des tribunaux, quant à la plèbe romaine, à qui auparavant revenait le pouvoir suprême, par des lois qui ne sont même pas égales pour tous, il l'a laissée dans son esclavage. Les tribunaux sans doute ont été confiés aux trois ordres comme auparavant mais c'est toujours la même faction qui gouverne, qui donne les charges et les retire à son gré, qui traque les honnêtes gens, qui élève aux honneurs ses créatures. Ni le crime, ni la honte, ni l'infamie ne peuvent les empêcher de s'emparer des magistratures. Tout ce qui leur convient, ils le raflent, ils le pillent, en un mot, comme dans la prise d'une ville, ils n'ont d'autres lois que leurs passions et leur bon plaisir. J'avoue que pour ma part je ne m'en affligerais que médiocrement, s'ils fondaient sur une victoire acquise par leur valeur le droit d'asservir qu'ils exercent à leur manière. Mais ce sont les plus lâches des hommes, qui n'ont de force et de courage que dans la langue, et qui abusent insolemment du pouvoir que le hasard et l'indifférence d'autrui leur a mis entre les mains.

Ch. III, 1. Le début de ce chapitre permet de penser que cette lettre a été, ou du moins est censée avoir été écrite avant le début des hostilités entre César et Pompée.

Car quelle autre sédition, quelle discorde civile a détruit aussi radicalement tant et de si illustres familles ? A qui la victoire a-t-elle jamais inspiré tant d'emportement et de démesure ?

IV. L. Sylla, à qui, selon le droit de la guerre, sa victoire donnait toute licence, tout en comprenant que la mort de ses ennemis pouvait fortifier son parti, n'en fit pourtant périr qu'un petit nombre, et il aima mieux retenir le reste par les bienfaits que par la terreur. Mais cette fois, grands dieux ! c'est sur l'ordre de M. Caton, de L. Domitius et des autres chefs de la même faction que quarante sénateurs, sans compter nombre de jeunes gens de bonne espérance, ont été massacrés comme des victimes et cependant cette engeance détestable n'a pu assouvir sa soif dans le sang de tant de malheureux citoyens : enfants orphelins, parents à la fin de leur âge, gémissements des maris, lamentations des femmes, rien n'a pu fléchir leur âme inhumaine, loin de là, plus acharnés de jour en jour à faire le mal en actes et en paroles, ils allaient dépouillant les uns de leur dignité, les autres de leur qualité de citoyens.
Mais que dirais-je de toi-même ? Toi, que ces âmes basses ne cherchent qu'à humilier, s'ils pouvaient, même en échange de leur vie et qui ont moins de plaisir à exercer leur domination — si inespérée soit-elle —, que de chagrin à voir la dignité dont tu es revêtu, même ils préféreraient hasarder leur liberté pour causer ta perte, plutôt que de voir l'empire du peuple romain, déjà si grand, devenir grâce à toi le plus grand de tous. Tu n'en

dois que plus sérieusement réfléchir sans cesse aux moyens d'établir solidement et de fortifier l'ordre dans l'État. Pour moi, je n'hésiterai pas à t'exposer ce que me suggère mon esprit, à ta sagesse d'approuver ce que tu jugeras vrai et utile à faire.

V. Je crois, comme je le tiens de nos ancêtres, que l'État est divisé en deux groupes : les patriciens et la plèbe. Autrefois, la suprême autorité appartenait aux patriciens, la plus grande force, de beaucoup, était dans la plèbe. 2 De là sont nées dans l'État de fréquentes sécessions (1) et toujours la puissance de la noblesse en est sortie diminuée, les droits du peuple agrandis. La plèbe d'autre part menait une vie libre, parce que personne n'était assez puissant pour s'élever au-dessus des lois et ce n'était ni par les richesses ni par l'orgueil, mais par la bonne renommée et les belles actions que le noble dépassait celui qui ne l'était pas, les citoyens les plus humbles, ne manquant ni aux champs ni à la guerre des choses que réclame une vie honnête, en avaient assez pour eux-mêmes et pour leur patrie. Mais du jour où, expulsés peu à peu de leurs terres, ils furent réduits par le chômage et l'indigence à mener une existence vagabonde, ils se mirent à chercher ailleurs des ressources, à mettre à prix leur liberté avec la république elle-même. C'est ainsi que peu à peu ce peuple, qui dominait et commandait à toutes les nations, perdit son unité, et qu'au lieu de l'empire, ce bien commun à tous, chacun en son particulier se forgea sa propre servitude. Cette multitude donc, imprégnée en premier lieu d'habitudes mauvaises, divisée ensuite par la différence des professions et des modes d'existence, sans cohésion d'aucune sorte, me parait peu apte, du moins je le crois, à gouverner l'Etat.

V. 1. Ce chapitre est presque entièrement composé de passages empruntés textuellement au Calilina ; cf. les "Loci similes".

Mais j'ai bon espoir qu'avec l'adjonction de nouveaux citoyens, tous se réveilleront à la voix de la liberté, les uns ayant le souci de conserver celle qu'ils ont, les autres de sortir d'esclavage. Ces hommes-là, je suis d'avis que tu les établisses dans les colonies, les nouveaux mélangés avec les anciens ainsi notre force militaire en sera accrue, et d'autre part la plèbe, retenue par des tâches utiles, cessera de faire le malheur public.

VI. Mais je ne suis pas sans savoir ni sans prévoir, quand cette réforme se réalisera, quel va être le courroux des nobles, quelles tempêtes ils vont déchaîner, ils protesteront, indignés, que tout est bouleversé de fond en comble, que c'est imposer la servitude aux citoyens de vieille souche, enfin que la monarchie va prendre la place d'un état libre, du moment que par la faveur d'un seul une multitude immense sera parvenue au droit de cité (1) . En vérité je suis fermement d'avis que c'est se rendre coupable d'une grande faute que de vouloir aux dépens de l'État devenir populaire mais si le service du bien public peut servir aussi l'intérêt particulier, hésiter à l'entreprendre c'est, à mon sens, preuve de sottise et de lâcheté. Marcus Drusus n'eut d'autre dessein, durant son tribunat, que de servir de toutes ses forces la cause des nobles, et au commencement, il se fit une règle de n'agir que sur leur autorité. Mais quand ces intrigants, plus épris de ruse et de malice que de loyauté, eurent compris qu'un seul homme allait accorder à une foule d'individus le plus grand des bienfaits, conscients qu'ils étaient dans leur for intérieur de leur malice et de leur déloyauté, ils jugèrent Drusus comme ils se jugeaient eux-mêmes.

VI. 1. Regnum: la monarchie. Depuis l'expulsion des rois, les mots rex, regnum avaient pris un sens péjoratif et l'on sait par Suétone,César ch. 79, que le dictateur eut peine à repousser l'accusation infamante d'avoir prétendu même au titre de roi : « Neque ex eo infamiam affectati etiam regii nominis discutere unluit », malgré ses protestations.

Ainsi, par crainte de le voir, grâce l'immense influence dont il allait jouir, devenir seul maître du pouvoir, réunissant leurs efforts pour contrarier cette influence, ils firent échouer leurs propres projets en même temps que les siens. Tu vois par là, César, qu'il te faut redoubler de soins pour t'assurer des amis fidèles et des appuis nombreux. !

VII. Abattre un ennemi de face, ce n'est pas difficile pour un homme brave, ne point recourir aux armes secrètes aussi bien que les éviter est à la portée des honnêtes gens. Aussi, quand tu auras admis ces nouveaux citoyens, puisque la plèbe sera renouvelée, emploie toutes les ressources de ton esprit à faire respecter les bonnes mœurs, à cimenter la concorde entre les vieux et les jeunes. Mais de beaucoup le plus grand bien que tu puisses procurer à la patrie, aux citoyens, à toi-même, à nos enfants, enfin à tout le genre humain, c'est de détruire l'amour de l'argent, ou du moins, autant que faire se pourra, de l'amoindrir. Autrement, il n'est possible de diriger ni les affaires privées, ni les affaires publiques, ni en paix, ni en guerre. Car dès que la passion des richesses a envahi les cœurs, savoir, talents, génie, rien ne compte plus, l'âme elle-même, plus ou moins tard, finit pourtant par succomber. J'ai souvent entendu citer les rois, les cités, les nations à qui l'opulence avait fait perdre les grands empires qu'ils avaient conquis par leur valeur au temps de leur pauvreté. Et cela n'a rien du tout d'étonnant. Car si l'homme de bien voit un individu loin de le valoir qui doit à ses richesses d'être toujours plus célèbre et plus populaire, il est d'abord déconcerté, et roule en : lui-même une foule de réflexions mais à mesure qu'il voit la gloriole l'emporter de jour en jour sur l'honneur, et l'opulence sur le mérite, il abandonne la vraie voie pour aller vers le plaisir. Car c'est la gloire qui est l'aliment de l'effort, supprimez-la, la vertu par elle-même est amère et rebutante. En un mot, partout où les richesses sont en honneur, on attache peu de prix à toute autre qualité, loyauté, probité, pudeur, chasteté. C'est qu'il n'y a qu'un chemin pour mener à la vertu, et un chemin escarpé, pour atteindre la richesse, chacun est libre de choisir sa voie, elle se crée par tous les moyens, bons ou mauvais. Donc que ton premier geste soit d'enlever à l'argent son prestige. Que ce ne soit plus la richesse qui donne plus ou moins le droit de décider de la vie ou de l'honneur d'autrui, de même, que ni préteur ni consul ne soient nommés sur leur opulence mais sur leur mérite. En ce qui concerne les magistratures il est aisé de s'en , remettre au jugement du peuple : réserver à une oligarçhie le choix des juges, c'est tyrannique, les choisir d'après leur argent, c'est malhonnête. C'est pourquoi je suis d'avis que la judicature soit déférée à tous les membres de la première classe, à condition qu'ils soient plus nombreux que les juges actuels. Ni les Rhodiens, ni d'autres états ne se sont jamais plaints de leurs tribunaux, où côte à côte le riche et le pauvre, selon que le sort a prononcé, débattent sur les grandes comme sur les plus
petites causes.

VIII. Quant à la nomination des magistrats, je me y range non sans raison à la loi promulguée par C. Gracchus pendant son tribunat, qui ordonnait que les centuries fussent tirées au sort, pour être convoquées, parmi les cinq classes sans distinction, de cette façon tous, se voyant égalisés par le rang comme par la fortune, ne s'empresseront plus de rivaliser entre eux que par la vertu. Tels sont les remèdes que je propose comme les plus puissants pour lutter contre les richesses. Car on ne loue et on ne recherche les choses que dans la mesure où elles sont utiles, la méchanceté ne s'exerce qu'en vue d'en recueillir les fruits, ôtez en l'espérance, personne ne fait le mal gratuitement. Au reste, l'avarice est un monstre sauvage, cruel, intraitable, partout où elle se glisse, elle désole les villes, les campagnes, les temples, les maisons, elle ne respecte ni le sacré ni le profane, ni armées ni murailles ne peuvent l'empêcher de pénétrer de force, renommée, pudeur, enfants, patrie, parents, il n'est rien dont elle ne dépouilllent less mortels. Mais si tu ôtes à l'argnt l'honneur qui s'y attache, cette immense force de l'avarice sera vaincue aisément par l'honnêteté des mœurs. Pourtant, quoique tous les hnmmes, justes on injustes, reconnaissent, qu'il en est ainsi, tu n'en auras pas moins à mener une lutte sévère contre la faction de la noblesse mais si tu te gardes de leurs fourberies, tout le reste te sera aisé. Car s'ils avaient tant soit peu de courage, ils songeraient plus à être les émules que les envienx des bons citoyens, mnis comme ils sont envahis par la paresse, la fainéantise, la stupidité et la torpeur, ils grondent, ils invectivent, ils considèrent la bonne renommée d'autrui comme un déshonneur pour eux.

IX. Mais pourquoi parler plus longuement d'eux comme de gens inconnus ? Est-ce par le courage et la grandeur d'âme que M. Bibulus s'est poussé jusqu'au consulat ? Langue embarrassée, dans l'esprit plus de méchanceté que d'habileté, que pourrait oser cet homme que le pouvoir suprême du consulat a marqué d'un suprême déshonneur ? Y a-t-il grande force à craindre de Lucius Domitius , dont il n'est pas un seul membre qui ne soit exempt de scandale ou de crime ? une langue mensongère, des mains sanglantes, des pieds prompts à fuir, les parties qu'on ne peut honnêtement nommer, déshonorées par tous les vices.
J'excepte toutefois le seul M. Caton : esprit délié, beau parleur, habile politique, je ne puis le mépriser. Ces qualités, c'est à l'école des Grecs qu'on les acquiert. Mais courage, vigilance, travail, il n'y en a pas trace chez les Grecs, des gens en effet qui chez eux ont perdu par indolence la liberté, crois-tu que leurs leçons puissent servir à gouverner un empire ? Les autres membres de cette faction sont des nobles sans le moindre talent, auxquels, comme sur une épitaphe, on ne peut rien ajouter que leur beau nom. Un Lucius Postumius, un Marcus Favonius ressemblent, selon moi, à ces bagages superflus dont on charge un grand vaisseau si l'on parvient à bon port, on les utilise s'il s'élève quelque traverse, ce sont eux les premiers qu'on jette à la mer, comme ayant le moins de prix.

X. Maintenant que je crois m'être suffisamment expliqué sur les moyens de rajeunir et de réformer la plèbe, je vais te dire comment procéder, selon moi, à l'égard du Sénat. Lorsqu'avec l'âge mon esprit se fut mûri, au lieu d'exercer mon corps au maniement des armes ou à l'équitation, j'appliquai mon esprit à l'étude des belles-lettres, je me consacrai aux travaux pour lesquels je me sentais le plus doué. Or, en vivant ainsi, à force de lire et d'écouter, j'ai découvert que tous les royaumes, les cités, les nations ont maintenu leur empire dans la prospérité tant que les bons conseils y prévalurent, que partout où la faveur, la crainte, la volupté ont introduit la corruption, bientôt après les forces ont diminué, puis l'empire a été abandonné, enfin la servitude s'y est imposée. Pour ma part, voici ce qui me paraît fermement établi : tout homme qui occupe dans sa cité un rang plus haut et plus en vue que les autres est aussi plus préoccupé de défendre l'intérêt public. Pour les autres en effet, seule leur liberté dépend du salut de leur ville mais pour ceux à qui leur mérite a procuré fortune, estime, honneurs, si l'État se met à décliner ou à connaître quelque agitation, ils sont tourmentés de mille façons par les soucis et les fatigues: ils ont à défendre soit leur gloire, soit leur liberté, soit leur patrimoine, il leur faut être partout présents, se démener de tous côtés, plus ils ont été florissants dans la prospérité, plus ils sont tourmentés par les soucis et l'anxiété dans l'adversité. Lors donc que la plèbe obéit au Sénat comme le corps à l'âme, et qu'elle exécute ses décrets, c'est aux sénateurs qu'il revient de déployer leur sagesse, pour le peuple, toute habileté est superflue. C'est pourquoi nos ancêtres, alors qu'ils pliaient sous le poids des guerres les plus rudes, malgré la perte de leurs chevaux, de leurs hommes, de leur argent, ne se lassèrent jamais de lutter par les armes pour sauver leur empire. Ni l'épuisement du trésor, ni la force des ennemis, ni les revers ne purent empêcher leur âme magnanime de vouloir conserver au prix même de leur vie ce qu'ils avaient conquis par leur valeur. Et ces succès, ils les ont dus plus à l'énergie de leurs résolutions qu'à leurs victoires dans les batailles. C'est que chez eux seule comptait la république, c'est à elle qu'ils rapportaient tous leurs conseils, il n'y avait d'autre parti que contre l'ennemi, le corps et l'esprit, c'est pour la patrie, non pour servir son ambition personnelle, qu'on les entraînait. De notre temps au contraire, des nobles, dont l'indolence et la lâcheté ont envahi les âmes, qui ignorent le travail, les ennemis, le service militaire, qui n'ont de force dans la cité que par leur cabale, prétendent dans leur orgueil commander à toutes les nations.

XI. C'est pourquoi le Sénat, dont la sagesse autrefois servait de rempart quand la république était en danger, aujourd'hui opprimé, flotte balloté ça et là au gré du caprice d'autrui, il décrète tantôt une chose, tantôt une autre, c'est suivant la haine ou la faveur de ceux qui dominent qu'il estime ce qui est bien ou mal pour l'intérêt pifblic. Mais si la liberté était égale pour tous, ou le vote plus secret, la république y gagnerait en force, et la noblesse y perdrait en puissance. Mais comme il est difficile d'établir l'égalité d'influence pour tous, les uns parce que la vertu de leurs ancêtres leur a laissé en héritage gloire, honneurs, clientèles, que le reste de la multitude est en grande part d'implantation récente, libère de toute crainte le vote de cette foule ainsi dans le secret chacun aimera mieux servir ses propres intérêts
que la puissance d'un autre. La liberté est également souhaitable pour tous, bons et méchants, braves et lâches mais la plupart y renoncent par peur, pauvres sots, qui, dans un combat dont l'issue est encore incertaine, en acceptent, par apathie, le résultat en hommes déjà vaincus. Je pense donc qu'il y a deux moyens d'affermir l'autorité du sénat ; c'est d'augmenter le nom-tre de ses membres (1), et de faire voter par bulletin, le bulletin sera comme une tenture derrière laquelle chacun osera plus librement exprimer son avis, et le grand nombre assurera plus de protection et rendra plus de services. En effet, durant tous ces derniers temps, les uns, retenus par leurs fonctions publiques dans les tribunaux, les autres, engagés dans leurs propres affaires ou dans celles de leurs amis, n'ont guère assisté aux délibérations sur la politique, quoique du reste ce soit moins leurs occupations qui les en aient éloignés que l'orgueilleuse arrogance des factieux. Des nobles, avec une poignée de sénateurs dont ils ont grossi leur faction, ont pu faire au gré de leur caprice tout ce qu'il leur a plu d'approuver, de blâmer, de décréter. Mais une fois le nombre des sénateurs augmenté et le vote assuré par bulletin, nul doute qu'ils abandonneront leur orgueil quand il leur faudra obéir à ceux auxquels ils commandaient naguère avec tant de cruauté.

1. senatoris : emploi rare de l'adjectif substantivé, comme synonyme de senatoribus.

XII. Peut-être, César, après la lecture de ma lettre, regretteras-tu de n'y rien trouver sur le nombre de sénateurs qu'ils convient, selon moi, de nommer, sur la manière de leur distribuer leurs nombreuses et différentes fonctions, et, puisque je suis d'avis de confier les judicatures à tous les sénateurs de la première classe, sur la répartition des causes et sur le nombre des juges dans chaque espèce. II ne m'eût pas été difficile d'entrer dans le détail de ces principes généraux, mais j'ai cru devoir m'occuper avant tout de l'ensemble de mon projet, et t'en faire approuver la vérité. Si tu te décides à suivre cette voie, le reste ira tout seul. Je souhaite sans doute que mon plan soit judicieux, et surtout qu'il soit utile; car plus il te vaudra de succès, plus ma renommée y gagnera. Mais le plus grand désir qui me tourmente, c'est que, de toute manière, et le plus tôt possible, il apporte une aide à la république. La liberté m'est plus chère que ma gloire. Et d'autre part, je te prie, je te conjure, toi le plus illustre des généraux, de ne pas souffrir, après avoir soumis la nation gauloise, que le grand et invincible empire du peuple romain dépérisse de vétusté ou se désagrège, par excès de négligence. Sois assuré que, si ce malheur arrivait, ni le jour ni la nuit ne pourrait apaiser ton souci, mais tourmenté par les insomnies, frappé de fureur, hors de sens, tu serais emporté par l'égarement de ton esprit. Car j'ai la ferme conviction que la vie de tous les mortels est sous l'œil de la puissance divine, que personne ne peut faire d'action bonne ou mauvaise dont il ne lui soit tenu compte, mais que, par une conséquence naturelle, des récompenses différentes s'ensuivent pour les bons et les méchants. II peut arriver cependant que ces suites soient tardives, mais chacun peut trouver dans son âme et conscience ses raisons d'espérer.

XIII. Si enfin ta patrie et tes aïeux pouvaient te parler, voici sans doute ce qu'ils te diraient : « 0 César, c'est nous, nous dont la bravoure fut sans seconde, qui t'avons engendré dans la plus belle des villes, pour y être, notre gloire, notre appui, et la terreur de nos ennemis. Ce que nous avions conquis au prix do mille travaux et de mille périls, nous te l'avons donné avec la vie quand tu es né, la patrie la plus puissante qui soit sur terre, et dans cette patrie une maison et une famille illustres ontre toutes, avec cela, de beaux talents, des richesses honorables, enfin tout ce qui peut servir à embellir la paix comme à récompenser la guerre. Pour prix de ces immenses bienfaits, ce n'est ni une bassesse, ni un crime que nous te demandons, mais c'est de rétablir la liberté détruite. Cette tâche accomplie, ton nom, sois-en sûr, ton nom et tes vertus voleront sur toutes les bouches. Car, jusqu'à présent, malgré les belles actions qui t'ont illustré en paix et en guerre, ta gloire néanmoins ne dépasse pas celle de plus d'un grand homme. Mais si tu sauves de la ruine où elle penche cette ville qui possède le plus grand des noms et le plus puissant des empires, quel homme y aura-t-il sur la terre de plus illustre, de plus grand que toi ? Car si, victime de quelque maladie ou de la fatalité, il arrivait maintenant malheur à cet empire, peut-on douter qu'à travers le monde entier ne surgissent la désolation, les guerres, les massacres ? Mais si tu as l'envie louable de montrer ta gratitude envers ta patrie et tes parents, dans la suite, une fois la république rétablie, tu jouiras d'une gloire supérieure à celle d'aucun mortel et tu seras le seul homme dont la mort sera plus admirée que la vie. Car, de son vivant (1), chacun peut être victime parfois de la Fortune et souvent de l'envie ; une fois notre vie rendue à la Nature, les dénigreurs se taisent et la vertu seule se rehausse davantage chaque jour. Voilà, dans une lettre que j'ai écrite aussi brève que possible, ce qui m'a semblé être le plus utile à faire, et le plus avantageux pour ton usage. Pour le reste, quelque politique que tu suives, j'adjure les dieux immortels d'en assurer le succès, dans ton intérêt même comme dans l'intérêt de la république.

(1). "utilissima factu... usuifore": répétition emphatique, mais le parallélisme "mihi-tibi" est emphatique, "mihi" devant se rapporter à "uisa sunt" et non à "utilissima".


INVECTIVE CONTRE M. TULLIUS CICERON

I. C'est avec autant de douleur que d'indignation que je souffrirais tes injures, M. Tullius, si je ne savais que ton insolence est moins le fruit de ton jugement que du dérangement de ton esprit (1). Mais comme je n'aperçois en toi ni modération ni mesure, je vais te répondre, afin que, si tu as pris quelque plaisir à dire du mal de moi, tu le perdes à t'en entendre dire.
Où me plaindre, qui implorer, Messieurs, à voir la république mise au pillage, et devenir la proie des plus audacieux ? Auprès du peuple Romain ?

(1). Le début de cette Invective présente de nombreuses ressemblances avec les autres œuvres de Salluste, authentiques ou apocryphes, et l'indignation emploie pour s'exprimer toutes les ressources de la rhétorique : le redoublement de l'expression : grauiter et iniquo animo ; l'antithèse iudicio magis quam morbo ; l'allitération : neque modum neque modestiam ; le parallélisme de construction : si quam male dicendo uoluptatem cepisti, eam male audiendo amittas. Ce préambule est suivi d'une apostrophe classique dont le mouvement et les termes, empruntés à un discours de C. Gracchus, ont été souvent imités, cf. les "Testimonia". Tous ces procédés sentent l'école.

Il est si corrompu par les distributions d'argent qu'il s'offre à vendre, lui-même et sa fortune. Auprès de vous, Messieurs, dont l'autorité est bafouée par les plus infâmes et les plus scélérats ; où nous voyons partout un M. Tullius défendre les lois, les tribunaux, la république, et avoir la haute main dans cet ordre, comme s'il était le seul restant de la famille de cet illustre héros, Scipion l'Africain, et non une sorte d'enfant trouvé, un citoyen importé et greffé depuis peu dans cette ville ? En vérité, M. Tullius, tes faits et gestes sont-ils demeurés dans l'ombre ? N'as-tu pas depuis l'enfance vécu dans la pensée qu'il n'y avait pour ton corps rien de déshonorant à se soumettre à tous les caprices d'autrui ? Cette éloquence sans mesure n'est-ce pas au prix de ta pudeur que tu l'as apprise chez M. Pison (l) ? Aussi rien d'étonnant que tu en trafiques scandaleusement quand tu l'as acquise si honteusement.

1. II s'agit de M. Pupius Piso Calpurnianus ("De or.", I, 22, 104), le premier péripatéticien qui ait établi sa résidence à Rome. De quelques années plus âgé que Cicéron, il fut préteur en 69 et consul en 61. L'appui qu'il prêta à Clodius pendant son consulat le brouilla avec l'orateur. Néanmoins celui-ci le mentionne avec éloge dans le "De or.", et c'est lui qu'il chargea d'exposer, dans le "De fin." (1. V.)", la doctrine des péripatéticiens.
Le verbe perdidicisti est sans doute emprunté ironiquement à Cicéron lui-même qui l'emploie a plusieurs reprises pour dépeindre l'immense effort qu'exige l'apprentissage de l'art oratoire, cf. "De orat.", I, 16 sqq. — La phrase se termine ici encore par un groupe de termes qui se correspondent : eam flagitiose uenditas quam turpissime parasti, avec les termes injurieux du vocabulaire commercial, uenditare, parare.

II. Mais, j'imagine, c'est la splendeur de ta maison qui te fait lever la tête : une épouse sacrilège et tout imprégnée de parjures (1)une fille rivale de sa mère (2), et qui t'est plus chère et plus soumise qu'il sied de l'être à un père. Ta maison même (3), c'est par la violence et la rapine que tu l'as acquise pour être funeste à toi et aux tiens : sans doute voulais-tu nous rappeler quel renversement s'est produit quand nous te voyions, toi le plus méprisable des hommes, habiter dans la maison qui fut celle du plus illustre, P. Crassus. Mais, quoi qu'il en soit, Cicéron se dit pourtant avoir siégé dans l'assemblée des dieux immortels, et de là avoir été envoyé comme gardien de cette ville et de ses citoyens, sans mériter le titre de bourreau, lui qui met à son compte de gloire le mal qu'il a fait à la cité. Comme si vraiment la cause de la fameuse conjuration n'a pas été ton consulat, et si la république n'a pas été déchirée justement au moment où elle t'avait pour gardien.

1. uxor sacrilega. ac periuriis delibuta, : on ne sait pas exactement ce qu'il faut entendre par ces injures, mais il semble que Térentia n'ait pas été très honnête en affaires ; de plus elle « était dévote, et dévote à l'excès » (Boissier, "Cicéron et ses amis", p. 97), et souvent elle avait détourné à son profit pas mal d'argent (Id. Ibid., p. 102) et discuta âprement ses intérêts au moment du divorce.
2. filia matris paelex : la grande affection de Cicéron pour Tullia a pu favoriser l'accusation d'inceste ; au reste, elle faisait partie des maledicta ordinaires, comme l'accusation de pédérastie, que rien non plus ne semble justifier dans la vie de Cicéron. Cf. Cic., pro CaeL, 3, 6. Sur Tullia, v. BOISSIER, Ibid., p. 104 et s.
3. domum ipsam : il s'agit de la maison de Publius Licinius Crassus Dives (consul en 97, triomphateur en 93, proscrit en 87) qui la légua à son fils, M. Licinius Crassus Dives Lusitanus, auquel Cicéron l'acheta. — La construction de funestam est équivoque, et peut se rapporter à ui et rapinis comme à tibi ac tuis.

Mais, j'imagine, ce qui exalte davantage ton orgueil, ce sont les mesures concernant la république que tu as prises après ton consulat avec ta femme Térentia, quand tous les deux, dans le privé, vous jugiez d'après la loi Plautia, condamnant parmi les conjurés les uns à ... les autres à l'amende, cependant que l'un te faisait construire une villa à Tusculum, l'autre, une à Pompéi, un troisième t'achetait une maison. Quant à celui qui ne pouvait rien donner, on lui cherchait chicane : ou bien il était venu faire l'assaut de ta maison, ou bien il t'avait tendu un guet-apens au sénat, bref, tu en savais gros sur lui. Si mes reproches sont faux, rends compte de ce que tu as reçu en patrimoine, de ce que tu as gagné par tes procès, de l'argent qui t'a permis d'acheter ta maison, des dépenses énormes que tu as engagées pour faire bâtir tes villas de Tusculum et de Pompéi. Si tu gardes le silence, personne peut-il douter que cette opulence, tu ne l'aies acquise dans le sang et les souffrances des citoyens?

III. Mais, j'imagine, cet homme nouveau d'Arpinum, ce membre de la famille de M. Crassus, imite les vertus de celui-ci, méprise l'inimitié des nobles, n'a d'amour que pour la république, ne se laisse détourner de la vérité ni par la terreur ni par la faveur ; il est tout amitié et toute vertu. Bien au contraire, cet homme inconstant entre tous, suppliant devant ses ennemis, injurieux pour ses amis, tantôt d'un parti, tantôt d'un autre, sans être fidèle à personne, sénateur inconstant entre tous, avocat mercenaire, dont aucune partie du corps n'est exempte de souillure : langue mensongère, mains rapaces sans égales, goinfrerie sans bornes, pieds prompts à fuir ; les parties iju'on ne peut honnêtement nommer, déshonorées de toutes façons. Et cet homme ainsi fait ose cependant dire :
"0 Rome fortunée, sous mon consulat née !"
Fortunée sous ton consulat, Cicéron ? Dis plutôt infortunée et misérable, elle qui a subi la plus cruelle proscription aux temps où toi, bouleversant la république, tu forçais tous les bons citoyens terrorisés à se courber devant
ta cruauté, où tous les tribunaux, toutes les lois étaient soumis à ton bon plaisir, où toi, supprimant la loi Porcia, étouffant la liberté, tu avais remis entre tes seules mains le droit de vie et de mort sur nous tous (1). Et c'est trop peu d'avoir agi impunément ; bien mieux, tu mêles les reproches au rappel de ces faits, et il n'est pas permis à tes victimes d'oublier leur servitude. Sois fier de tes actes, je le veux bien, Cicéron, admettons que tu aies quelque peu réussi ; c'est assez que nous ayons dû te subir ; faudra-t-il encore que tu charges nos oreilles de ta haine, faudra-t-il que tu nous poursuives de tes propos révoltants :
Armes, cédez à la toge ; laurier, à la langue (2)
comme si, vraiment, c'est en toge et non en armes que tu as accompli ce dont tu te fais gloire, et qu'il y ait eu quelque différence, sauf le nom, du pouvoir, entre toi et Sylla le dictateur ?

(1). sublata, lege Porcia : loi proposée par le tribun de la plèbe P. Porcius Laeca en 198 av. J. G. qui interdisait de condamner à mort les citoyens romains, iniussu populi ; loi qui fut reprise par Clodius pour obtenir la condamnation et l'exil de Cicéron.
On sait que dans le discours que Salluste prête à César, "Catil., ch. 51", celui-ci s'opposa à la peine de mort proposée par Silanus, qu'il jugeait « aliéna a nostra republica», et demanda pour les conjurés la confiscation de leurs biens et l'internement dans des municipes fortement gardés. Ce fut la violente intervention de Caton qui détermina le Sénat à voter la peine de mort « de confessis sicuti de manifestis rerum capitalium more maiorum supplicium sumundum. » Mais, juridiquement, la peine capitale avait été votée iniussu populi.
(2). Ce vers tiré du poème que Cicéron écrivit sur son consulat, figure dans le "De off., 1,77" avec la variante :
Cedant arma togae, concedat laurea laudi.

IV. Mais faut-il en dire plus long sur ton insolence, toi à qui Minerve a enseigné tous les arts, toi à qui Jupiter, Très bon, Très grand, a fait place dans l'assemblée des dieux, toi que l'Italie a ramené d'exil en te portant sur ses épaules (1)? Dis-moi, s'il te plait, Romulus d'Arpinum, toi qui par ta valeur rans rivale as surpassé les Paulus, les Fabius, les Scipions, quelle place enfin tiens-tu dans cette cité ? A quel parti te ranges-tu dans la république ? Qui as-tu pour ami, qui as-tu pour ennemi ? Celui que tu attaquais insidieusement dans la cité, te voilà maintenant à son service. Celui dont l'initiative t'a fait revenir de ton exil à Dyrrachium, c'est lui que tu poursuis. Ceux que tu qualifiais de tyrans, tu prends aujourd'hui la défense de leur pouvoir. Ceux qui jadis te semblaient être le parti des meilleurs, tu les traites maintenant d'insensés et de furieux. Tu défends la cause de Vatinius, tu as mauvaise opinion de Sastius, tu outrages Bibulus dans les termes les plus insultants, tu couvres César de louanges ". L'homme que tu as le plus haï, c'est à lui que tu obéis le plus. Debout, tu es d'un avis sur les affaires de l'État ; assis, tu es d'un autre. Tu injuries ceux-ci, tu hais ceux-là, transfuge inconstant entre tous, qui n'as confiance ni dans ce parti ci, ni dans celui-là.

(1). L'invective se termine par un rappel ironique des grands noms de la république : Paul Emile, Fabius «le Temporisateur», Scipion l'Africain dont la gloire pâlit en face des exploits de Cicéron, et par l'énumération des palinodies qui marquent sa carrière oratoire ou politique. Cette fin brusque, à laquelle manque une péroraison, donne à penser que l'invective est demeurée inachevée, contrairement à l'invective de Cicéron contre Salluste, mieux composée, et qui lui est postérieure.

 

 

[CICÈRON] INVECTIVE CONTRE SALLUSTE .

I. C'est en vérité un très grand plaisir, Salluste, pour toi de mener une vie en tous points semblable à tes paroles, et de ne dire rien de si obscène à quoi dès ta plus tendre enfance ta vie ne réponde par toute espèce de forfaits, de façon à mettre tout discours de toi en accord avec tes mœurs (1). Quiconque en effet mène la même vie que toi, ne peut s'exprimer autrement que toi, ni quiconque use d'un langage aussi sale ne peut avoir une vie plus propre. Vers qui d'abord me tourner, Messieurs, par où dois-jo commencer ? Ma tâche d'orateur est d'autant plus lourde que nous sommes, l'un et l'autre, plus connus ; car, ou bien, si je réponds à cet insulteur pour défendre ma vie et mes actes, la jalousie ne manquera pas de s'en prendre à ma gloire, ou bien, si je dévoile ses faits, ses mœurs, toute son existence, je risque de tomber dans ce même défaut d'insolence que je lui reproche.

(1). La phrase par laquelle débute cette invective est obscure ; je l'ai traduite littéralement sans toucher au texte latin, mais on est tenté de comprendre en suppléant, C. Sallusti, <te> aequalem e. q. s. « C'est un très grand plaisir... de te voir mener... et ne rien dire... de telle manière que tout discours de toi soit en accord avec les mœurs. » Du reste, le style de cette Invective est souvent lourd et laborieux ; on y sent l'exercice d'école beaucoup mieux que dans l'Invective contre Cicéron..

S'il se trouve que vous en soyez choqués, c'est à lui plus justement qu'à moi que vous devez vous en prendre : c'est lui qui a commencé. Pour moi, je vais tâcher à la fois de lui répondre pour me défendre en vous importunant le moins possible, et de ne pas être suspect du moindre mensonge en l'attaquant. Je sais, Messieurs, qu'en lui répondant je ne dois pas attendre de vous une grande curiosité, car vous savez déjà que vous n'entendrez prononcer aucun grief nouveau contre Salluste, mais que vous reconnaîtrez tous les vieux reproches dont mes oreilles, et les vôtres, et les siennes même, sont rebattues. Mais vous devez haïr d'autant plus cet homme que, même lorsqu'il commit ses premières fautes, il ne fit point son apprentissage sur des peccadilles, mais débuta de manière à ne pouvoir ni être vaincu par personne, ni se dépasser lui même en rien dans le reste de sa vie. Aussi n'a-t-il d'autre soin que de faire partager à n'importe qui la boue dans laquelle il se vautre comme un porc. Mais il se trompe grandement dans cette opinion ; car ce n'est pas avec l'insolence de la langue que se nettoient les saletés de la vie, et il est une sorte de blâme que chacun de nous, dans son âme et conscience, porte sur celui qui lance contre les bons citoyens une fausse accusation. Si donc la vie de cet homme échappe à votre mémoire, vous devez, Messieurs, la considérer, non d'après un discours, mais d'après ses mœurs mêmes. Je vais m'efforcer de les rappeler aussi brièvement que je pourrai. Au reste notre présente altercation ne sera pas sans utilité pour vous, Messieurs. Il est fréquent en effet que la république profite des inimitiés privées, lorsqu'aucun citoyen ne peut cacher quelle sorte d'homme il est.

II. Premièrement donc, puisque Salluste enquête sur nos ancêtres à tous d'après un même modèle et une même règle, je voudrais qu'il me réponde sur ce point : les hommes qu'il a présentés comme exemple, les Métellus et les Scipions, avaient-ils quelque réputation et quelque gloire avant que leurs exploits et leur vie sans reproche ne les eussent mis en valeur ? Or, si c'est là l'origine de leur nom et de leur gloire, pourquoi n'en jugerait-on pas de même à notre égard, nous dont les exploits sont illustres, et la vie d'une intégrité parfaite ? On dirait vraiment, Salluste, que tu es issu de ces hommes-là. Si cela était, il n'y en aurait pas mal déjà à rougir de ta turpitude. Pour moi, c'est à ma valeur que mes ancêtres doivent l'éclat de leur nom, si bien que, s'ils ne furent pas connus avant moi, c'est de moi qu'ils tiennent le commencement du souvenir qu'on en garde ; toi, par le déshonneur de ta vie, tu as plongé tes aïeux dans des ténèbres si épaisses que, même s'ils furent dee citoyens éminents, ils sont néanmoins tombés dans l'oubli. Aussi ne va pas me reprocher mon manque d'ancêtres. J'aime mieux en effet briller par mes propres exploits que m'appuyer sur la bonne renommée de mes aînés, et avoir une vie telle que je sois pour mes descendants l'origine de leur noblesse, et un exemple de vertu. Il ne faut pas non plus, Messieurs, me comparer avec ceux qui sont déjà disparus, et qui échappent désormais à la haine et à l'envie, mais avec ceux qui ont, à mes côtés et en même temps que moi, participé à la vie politique. Mais admettons que j'aie trop usé de la brigue dans mes candidatures aux honneurs — je ne parle pas de cette brigue de la popularité, dont je me reconnais le premier partisan, mais de cette brigue pernicieuse menée contrairement aux lois où Salluste a brillé au premier rang — ou que j'aie été aussi sévère que tu dis dans l'exercice des magistratures ou dans le châtiment des méfaits, et encore aussi vigilant dans la défense de la république ; c'est là ce que tu appelles ; « proscription », je crois, parce que tous tes semblables n'avaient pas vécu sains et saufs dans la ville — pourtant dans quelle meilleure situation se trouverait la république si toi, le semblable et l'égal de tous les citoyens criminels, tu avais été ajouté à leur nombre! Ai-je eu tort alors en écrivant : « Armes, cédez à la toge », moi qui, en toge, ai vaincu des hommes en armes, et arrêté la guerre en pacificateur ? Ai-je menti en proclamant « 0 , Rome fortunée, sous mon consulat née », moi qui ai su éteindre cette redoutable guerre intestine et l'incendie domestique qui ravageait la ville ?

III. Et n'as-tu pas honte de toi, homme inconstant entre tous, de me reprocher des choses dont, dans tes histoires (1), tu me glorifies ?

(1). in historiis : allusion obscure, peut-être à la conjuration de Catilina ; le pseudo-Cicéron opposant Salluste historien à Salluste sénateur ?
On ne voit pas dans les Histoires de SALLUSTE, dont les sept livres traitaient de la période comprise entre les années 78-67, la place qui aurait pu être faite à Cicéron sauf à propos de ses , premiers discours, où il se pose en l'adversaire de Sylla.

Serait-il plus honteux de mentir la plume à la main qu'en parlant ouvertement dans cette assemblée ? Et quant aux calomnies que tu as répandues sur ma jeunesse, j'estime que je suis aussi éloigné des mauvaises mœurs que toi des bonnes (1). Mais que sert de me plaindre davantage de toi ? Quel mensonge en effet as-tu honte de faire, toi qui as osé me reprocher mon éloquence comme un vice, cette éloquence dont tu as toujours réclamé le concours pour te défendre contre tes fautes ? Crois-tu qu'on puisse devenir un citoyen éminent sans avoir été instruit dans ce talent et dans cette discipline ? Penses-tu qu'il puisse y avoir d'autres premières leçons et initiations à la vertu pour nourrir les esprits dans l'amour de la gloire ? Mais il ne faut pas s'étonner, Messieurs, si cet homme, qui n'est tout entier que paresse et jouissance, s'étonne de ces études comme d'une chose nouvelle et inusitée.
Quant à cette rage insolite qui t'a lancé à insulter ma femme et ma fille, elles qui, femmes, se passent plus aisément des hommes, que toi, homme, tu te passes d'hommes, tu as certes agi avec assez de sagesse et d'habileté. Tu as espéré en effet que je ne te rendrais pas la pareille, et que je n'irais pas, en retour, m'en prendre à tes proches : tu fournis en effet à toi seul suffisamment de matière, et il n'y a rien à ton foyer qui soit plus digne d'opprobre que toi. Tu t'es aussi trompé étrangement si tu as cru pouvoir soulever la jalousie contre moi en invoquant ma fortune, elle qui est beaucoup moindre que celle dont je suis digne.

(1). § 7 fin. aetatem : le mot désigne ici, comme souvent, la jeunesse, prima aetas, et non la vie tout entière, cf. THESAURUS S. u., col. 1128, 48. — impudicitia — pudicitia : type d'opposition classique. Cette accusation d'impudeur s'adressait aussi bien aux femmes qu'aux hommes : qu'on se rappelle Aurelia Orestilla Fulvia de la conjuration de Catilina, et surtout Sempronia.

Et pourtant, j'aimerais mieux qu'elle ne fût pas aussi grande qu'elle n'est, et voir vivre encore mes amis plutôt que d'être enrichi par leurs testaments.
Moi, un fuyard, Sallusle ? J'ai cédé devant la fureur d'un tribun de la plèbe : j'ai jugé plus utile de m'exposer, moi seul, à, n'importe quelle fortune que d'être pour le peuple romain tout entier la cause d'une dissension civile. Mais lorsque cet homme eut fini de se déchaîner pendant son année de tribunat dans la république, et que tous les troubles qu'il avait provoqués se furent apaisés avec le retour du calme et de la paix, sur le rappel de cet ordre, et la république elle-même me remenant par la main, je suis revenu. 0 jour qui, si je le comparais avec tout le reste de ma vie, l'emporterait dans mon cœur sur les autres, lorsque, d'un même élan, vous et le peuple Romain en foule vîntes à ma rencontre pour me féliciter ! Telle est l'estime que tous ont voulu manifester pour moi, ce fuyard, cet avocat mercenaire.

IV. Et il n'est, parbleu, pas étonnant que j'aie toujours estimé justes les amitiés de tous. Je ne me suis en effet assujetti ni adjugé au service particulier d'un seul homme, mais chacun, selon le zèle plus ou moins grand qu'il mettait à défendre la république, a été soit mon ami, soit mon adversaire. Moi, je n'ai jamais rien voulu de plus que le triomphe de la paix ; beaucoup d'autres ont encouragé les coups d'audace de certains individus ; moi, je n'ai jamais eu d'autre crainte que des lois ; beaucoup d'autres ont voulu faire craindre leurs armes ; moi, je n'ai jamais voulu détenir de pouvoir que pour vous défendre ; beaucoup d'autres, forts du pouvoir qu'ils tenaient de vous, se sont servis de leurs forces abusivement contre vous. Aussi ne faut-il pas s'étonner que je n'aie voulu avoir aucun ami qui n'ait été constamment l'ami de la république. Et je ne me repens pas ni d'avoir accepté de défendre Vatinius quand il me l'a demandé, ni d'avoir abattu l'insolence de Sestius, ni d'avoir jugé coupable la passivité de Bibulus, ni d'avoir encouragé les prouesses de César (1). Ce sont là en effet des titres de louange d'un citoyen éminent, et des titres uniques. Si tu me les reproches comme des fautes, c'est ton aveuglément qu'on critiquera, non mes fautes qu'on accusera. J'en dirais davantage si je devais m'expliquer devant d'autres, Messieurs, et non devant vous, vous que j'ai eus pour mentors dans toutes mes actions. Mais quand ce sont les faits qui témoignent, qu'est-il besoin de paroles ?

(1). " uirtutibus Caesaris faui" : notamment dans le de prouinciis consularibus (mai-juin 56) où il intervint pour qu'on maintînt à César son proconsulat en Gaule, contre l'avis des optimates.

V. Maintenant, Salluste, pour en revenir à toi, je veux laisser de côté ton père qui, s'il n'a jamais commis d'autre faute dans sa vie, n'a pu néanmoins faire de plus grand tort à la république qu'en engendrant un fils tel que toi ; je ne veux pas non plus, si tu as commis quelques fautes dans ton enfance, en poursuivre la recherche, pour ne pas paraître accuser ton père, qui à cette époque avait sur toi tout pouvoir ; mais j'examinerai quelle a été ton adolescence ; cette démonstration faite en effet, il sera facile de comprendre quelle enfance intraitable t'a mené à devenir un adolescent aussi impudique et scandaleux. Lorsque à ton estomac sans fond ne purent plus suffire les gains que tu tirais de ton corps sans pudeur, et comme tu n'étais plus d'âge à te soumettre aux fantaisies de quiconque eût voulu de toi, tu étais emporté par des passions insatiables, qui t'amenèrent à essayer sur d'autres les vices dont tu n'avais pas eu honte sur ton propre corps. Ainsi n'est-il pas aisé, Messieurs, de compter avec exactitude si c'est avec les parties honteuses de son corps qu'il a gagné ou perdu sa fortune. Sa maison paternelle, du vivant de son père, il n'a pas rougi de la mettre en vente. Et personne peut-il douter qu'il ait forcé à mourir ce père dont, avant même qu'il fût mort, il gérait tous les biens, à titre d'héritier ? Et voilà l'homme qui a le front de me demander qui habite dans la maison de P. Crassus, quand lui-même, si on l'interroge, ne peut dire qui habite dans sa propre maison paternelle. — « Mais, morbleu, s'il a commis par inexpérience quelques erreurs de jeunesse, il s'est corrigé par la suite ». — Non pas, mais il s'est enrôlé dans la bande sacrilège de Nigidius (1) ; traîné deux fois surles bancs de la justice, il se vit dans une situation désespérée, et lorsqu'il s'en tira, chacun estima qu'il le devait non à son innocence mais à la prévarication des juges.

(1). Allusion à P. Nigidius Figulus, philosophe et polygraphe à la manière de Varron. On le soupçonnait de s'occuper de divination, d'astrologie et de magie, et, semble-t-il, d'avoir formé une société secrète où se débattaient des questions « earum rerum quae a natura inuolutae uidentur» (Cic., Tim., 1, 1) ; cf. Cic., Interr. in P. Vatinium. 6, 14, où l'orateur accuse Nigidius de nécromancie et de meurtre rituel. Sur le pythagorisme de Nigidius, v. J. CARCOPINO, "La basilique pythagoricienne de la Porte Majeure" (Paris, 1927), p. 196 et S. .

Ayant obtenu son premier honneur dana la questure, il traita par le mépris cette place et cet ordre dont l'accès venait de lui être ouvert aussi malgré toute son ignominie. Ainsi donc, craignant sans doute de voir ses forfaits vous échapper, quoiqu'il fût honni de tous lea maris des honnêtes femmes, il a confessé son adultère devant vous qui l'écoutiez, sans rougir devant vos visages

VI. Vis à ta guise, Salluste, agis comme tu le voudras ; qu'il suffise que tu sois seul conscient de tes crimes. Ne va pas trop nous reprocher notre mollesse et notre torpeur: nous sommes attentifs à protéger la vertu de nos épouses, mais nous ne sommes pas si éveillés que nous puissions nous garer de toi : ton audace triomphe de nos soins. Peut-il y avoir, Messieurs, quelque action ou quelque parole honteuse qui le fasse reculer, quand il n'a pas eu honte, devant vous qui l'écoutiez, d'avouer son adultère ? Et si je n'avais pas voulu te rien répondre de moi-même, et que je lise publiquement à haute voix, selon la loi, le blâme censorjal que t'ont infligé, chacun de son côté, Appius Claudiua et L. Pison l, citoyens intègres entre tous, n'aurais-je pas l'air de te marquer de flétris sures éternelles que ne pourrait effacer le reste de ta vie ? Du reste, après cette élection au sénat, nous ne te vîmes jamais plus, sauf quand tu t'es jeté dans ce camp où était venue confluer toute la sentine de la république. Pourtant ce même Salluste, qui pendant la paix n'avait pu même rester sénateur, lorsque la république eut été écrasée par les armes, ce méme Salluste, dis-je, grâce à la questure fut rappelé au sénat par le vainqueur, quand il rappela les exilés. Cette magistrature, il la géra si bien qu'il n'y eut rien en elle qu'il n'ait mis en vente pour peu qu'il y eût acheteur et qu'il admit dans tous ses actes comme juste et vrai tout ce que son bon plaisir pouvait imaginer, et qu'il n'exerça pas moins de vexations qu'un homme qui aurait reçu cette magistrature en guise de butin. Sa questure accomplie, après avoir donné tant de gages aux hommes avec lesquels il s'était lié par la ressemblance de leur vie, il apparaissait désormais comme un membre de cette bande. Salluste en effet était de ce parti, où, comme dans un gouffre, était venue se réunir
l'assemblée de tous les vices ; tout ce qu'il y avait de débauchés, de prostitués, de parricides, de sacrilèges, de gens endettés dans Rome, dans les municipes, les colonies, dans toute l'Italie était venu échouer là comme dans un bras de mer ; tous perdus de nom et notoires entre tous, n'étant bons à rien dans le camp, sauf par la licence de leurs vices et leur désir d'une révolution.

VII. « Mais, lorsqu'il eut été nommé préteur, il a fait preuve de mesure et de désintéressement ». — N'a-t-il pas ravagé si bien la province que nos alliés n'ont jamais rien souffert ni rien appréhendé de pire pendant la guerre que ce qu'ils ont éprouvé pendant la paix, quand cet homme gouvernait l'Afrique inférieure, dont il a tiré tout ce qui a pu, soit être transféré par traite, soit être entassé sur des vaisseaux ? Il en a, dis-je, Messieurs, tiré autant qu'il a voulu. Pour ne pas avoir à se défendre, il s'engage à verser à César douze cent mille sesterces. Si quelqu'un de ces griefs est faux, réfute-le publiquement, et dis-nous, toi, qui récemment encore n'as même pu dégager ta maison paternelle, d'où vient que, devenu soudain riche comme en dormant, tu t'es acheté des jardins d'un très grand prix, la villa de C. César à Tibur, et toutes ses autres propriétés.Et tu n'as pas hésité pourtant à me demander pourquoi j'avais, moi, acheté la maison de P. Crassus, alors que toi, tu es de longue date propriétaire de la villa qui peu auparavant avait appartenu à César. A peine, dis-je, ton patrimoine non pas mangé, mais dévoré, par quelles opérations es-tu devenu subitement si abondamment pourvu et comblé de richesses ? Car qui donc aurait fait de toi son héritier, toi que personne ne considère même comme un ami suffisamment honorable, sauf quelqu'un de tes semblables et de tes égaux ?

VIII. Sans doute, diras-tu, ce sont les hauts faits de tes ancêtres qui te rehaussent ; mais que ce soit toi qui leur ressembles, ou eux à toi, on ne peut rien ajouter à votre indignité et à votre scélératesse à tous. Mais, j'imagine, ce sont tes honneurs qui te rendent insolent. Penses-tu donc, Salluste, que c'est la même chose, au total, d'être deux fois sénateur et deux fois questeur, que d'avoir reçu deux fois le consulat et deux fois le triomphe ? Il faut être exempt de toute faute quand on se dispose à dire du mal d'autrui. Seul du reste en dit du mal qui ne peut entendre la vérité d'autrui. Mais, toi, le pique-assiette de toutes les tables, le mignon dans ta jeunesse de tous les lits, et plus tard l'adultère, tu es la honte de chaque ordre, et l'évocation de la guerre civile. Qu'avons-nous en effet pu supporter de plus pénible que de te voir siéger, sain et sauf, dans cette assemblée ? Cesse de poursuivre de tes grossières insultes les bons citoyens, cesse tes attaques maladives, cesse de juger chacun de nous d'après tes mœurs à toi. Avec de telles mœurs tu ne peux te faire un ami ; on dirait que tu veux avoir un ennemi. Je vais terminer, Messieurs. J'ai souvent vu en effet que les auditeurs s'en prennent davantage à ceux qui dénoncent publiquement les scandales d'autrui qu'à ceux-là mêmes qui les ont commis. Pour ma part, il me faut tenir compte non de ce que Salluste doit justement entendre, mais de ce que je puis dire sans toutefois braver l'honnêteté.

Voir le site consacré à Alfred Ernout : ICI.

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