TRISTES

d'OVIDE

 

Traduction de M.A. VERNADE, professeur au Collège royal de Saint Louis

Publié par PANCKOUCKE

1834

Livre IV Elégie 1 Elégie 2 Elégie 3 Elégie 4 Elégie 5 Elégie 6 Elégie 7 Elégie 8 Elégie 9 Elégie 10

Livre V Elégie 1 Elégie 2 Elégie 3 Elégie 4 Elégie 5 Elégie 6 Elégie 7 Elégie 8 Elégie 9 Elégie 10 Elégie 11 Elégie 12 Elégie 13 Elégie 14

 

Livre quatrième

Ce livre fut composé la seconde année de son exil

ÉLÉGIE PREMIÈRE.

ARGUMENT.

A ses lecteurs. Ovide réclame leur indulgence pour ses vers : il y cherche une distraction à ses souffrances malgré les maux que lui a causés sa muse : il représente les alarmes au sein desquelles il vit : il n'a personne à qui il puisse lire ses poésies.

Si quelques taches, et il en est plus d'une, déparent, mes poésies, que les circonstances, lecteur, soient auprès de toi leur excuse : j'étais exilé; j'y cherchais non la cé­lébrité, mais un délassement, une distraction aux cha­grins qui absorbaient mon âme. C'est ainsi que chante dans les fers l'esclave condamné à la glèbe, pour adoucir par sa rustique mélodie son pénible travail; ainsi chante, pesamment courbé sur un sable fangeux, le batelier qui traîne lentement sa barque en remon­ tant le fleuve ; ainsi encore le matelot, qui ramène à la fois vers sa poitrine ses flexibles rames, et par le mou­ vement de ses bras frappe les flots en cadence. Le berger fatigué, appuyé sur sa houlette ou assis sur un rocher, charme ses brebis par les sons du pipeau champêtre. La servante chante et tourne à la fois son fuseau pour donner le change à ses occupations. On raconte que quand la jeune fille de Lyrnesse lui fut ravie, Achille soulagea sa tristesse et ses ennuis par les accords de la lyre hemonienne. Si Orphée entraîna par ses accents les forêts et les rochers insensibles, ce ne fut que dans son désespoir d'avoir deux fois perdu son épouse. Et moi aussi, ma Muse me console, et dans mon trajet vers le Pont, contrée désignée par mon arrêt, elle fut seule la compagne fidèle de mon exil ; seule elle ne craint ni les embûches des brigands, ni le glaive de l'en­nemi, ni la mer, ni les vents, ni la barbarie. Elle sait aussi que, si je péris, ce fut victime d'une méprise invo­lontaire, que mon action fut coupable sans être crimi­nelle : elle m'est donc aujourd'hui secourable, comme elle me fut autrefois funeste, alors qu'elle fut déclarée complice de ma faute.

Ah! puisque les Piérides devaient m'être fatales, puissé-je n'avoir jamais été initié à leurs mystères! Mais que faire aujourd'hui ? leur ascendant m'obsède : les Muses m'ont perdu et, dans mon délire, je n'aime qu'elles. Ainsi le fruit inconnu du lotos, goûté des guerriers de Dulichie, tout fatal qu'il leur fut, les flatta par sa saveur : un amant sent bien son martyre, et pour­tant il bénit ses chaînes et poursuit l'objet de sa fai­blesse : moi aussi, après les maux que je lui dois, je trouve encore des attraits à la poésie; je chéris le trait qui me blessa. Ce goût peut-être passera pour folie mais cette folie n'est pas du moins sans quelque avan­tage : elle détourne mon âme du spectacle continuel de ses maux, et lui fait oublier ses ennuis présents. Comme la Bacchante perd le sentiment de sa blessure, lorsque, frappée de délire, elle fait de ses cris retentir les croupes de l' Édon ; ainsi, quand le thyrse sacré agite mon ima­gination enflammée, cet enthousiasme triomphe de toute humaine affliction : l'exil , les rivages de la Scythie et du Pont, le courroux des dieux, tout disparaît devant lui et comme si je m'étais abreuvé de l'onde soporifique du Léthé, ainsi s'émousse en moi le sentiment de l'adver­sité. N'ai-je donc pas raison d'honorer des déesses conso­latrices, qui, si loin de l'Hélicon, partagent mes soucis et mon exil; qui,soit sur mer, soit sur terre, daignè­rent ou s'embarquer, ou marcher à ma suite. Puissent-elles du moins m'être favorables, tandis que tout l'O­lympe s'est déclaré pour le grand César, et m'accable de maux aussi nombreux que les grains de sable du ri­vage, que les poissons de la mer, que les ufs mêmes des poissons. Il serait plus aisé de compter les fleurs au printemps, les épis en été, ou les fruits de l'automne, ou en hiver les flocons de neige, que les traverses aux­quelles je fus en butte, ballotté dans tout l'univers pour aborder, infortuné ! aux rives gauches du Pont-Euxin. Et depuis que j'ai pris terre, la fortune n'a pas rendu mes maux plus légers; ma destinée m'a poursuivi jus­qu'en ces lieux ; je reconnais la trame du jour de ma naissance, trame tout entière ourdie d'une toison noire. Sans parler de mille embûches, des périls que courut ma Vie, périls trop réels, mais qui sembleraient au dessus de la réalité; quel sort affreux de vivre parmi les Besses et les Gètes, pour un poète gâté par la renommée! quel sort affreux de protéger son existence par des portes, des murs; d'être à peine garanti par les forti­fications de la ville!

Dans ma jeunesse, j'ai toujours fui les fatigues de la guerre et les combats, et, si jamais je maniai les armes, ce ne fut que dans nos jeux : aujourd'hui, au déclin de l'âge, je me vois forcé de ceindre l'épée, de charger mon bras d'un bouclier, de couvrir d'un casque mes che­veux blanchis. Aussitôt que de son poste élevé la senti­nelle a donné l'alarme, d'une main tremblante nous re­vêtons notre armure. L'ennemi, avec son arc et ses flèches empoisonnées, parcourt d'un air farouche sur ses coursiers haletants les abords de nos remparts et comme la brebis qui n'a pas cherché l'asile de la ber­gerie, est à travers les moissons et les forêts emportée, entraînée par le loup ravisseur, ainsi l'infortuné que nos portes n'ont pas recueilli dans leur enceinte, que l'en­nemi trouve encore dans la campagne, est la proie du barbare : on le prend, on l'emmène, on lui jette une chaîne au cou, ou bien il tombe percé d'un trait empoisonné.

C'est au milieu de ces alarmes que je languis, nou­veau citoyen de ces lieux, où je traîne une existence trop longue, hélas ! Et parmi tant de tourments, ma muse en ces régions étrangères a pu retourner à ses chants, à son culte antique. Mais, il n'est ici personne à qui je puisse lire mes vers, personne dont les oreilles puissent comprendre des mots latins. C'est donc pour moi seul, dans cette perplexité, que j'écris : c'est à moi seul que je lis mes uvres, et chacune d'elles est assurée de la bienveillance de son juge. Plus d'une fois pourtant je me suis dit : Pourquoi tant de soucis, tant de peine? les Sarmates et les Gètes liront-ils mes ouvrages ? Plus dune fois aussi, en écrivant, je me pris à pleurer, et mon papier fut trempé de larmes. Mon cur sent encore ses blessures, déjà anciennes, comme si elles étaient toutes fraîches, et mon sein est baigné d'un torrent de pleurs. Si je considère alternativement ma fortune actuelle et ma fortune passée, si je réfléchis au lieu où m'a jeté le sort, à celui d'où il m'a banni, souvent, transportée d'une juste fureur contre cette passion fatale, ma main livra mes vers à la flamme dévorante. Puisque d'une grande multitude, il n'en reste plus qu'un petit nombre, daigne donc, qui que tu sois, les lire avec indulgence. Et toi, dont l'accès m'est interdit, si mes vers sont aussi pauvres que ma fortune, Rome, ne m'en fais point un crime.

ÉLÉGIE DEUXIÈME,

ARGUMENT.

Il célèbre la conquête présumée de la Germanie, et représente César entrant à Rome en triomphe : il assiste en imagination à cette cérémonie : il sou­ haite que la nouvelle lui en soit bientôt confirmée.

Peut-être, enfin, as-tu, fière Germanie, avec tout l'univers, courbé la tête et fléchi le genou devant nos Césars. On va voir leur palais majestueux se couvrir de guirlandes ; l'encens pétiller dans la flamme et obs­curcir le jour ; la blanche victime , frappée de la hache en l'air balancée, rougir la terre de son sang, et les autels des dieux propices recevoir les offrandes promises, de la main des deux Césars victorieux, et de celle des jeunes princes qui croissent à l'ombre du nom de César, pour perpétuer l'empire de cette dynastie sur l'univers. Livie, accompagnée de ses vertueuses brus, ira-t-elle, pour prix des jours de son fils, offrir les pré­sents dus aux dieux (présents qu'elle leur offrira plus d'une fois encore), et avec elles les dames romaines et les vierges pures, vouées à la garde du feu sacré? Là éclatera aussi l'ivresse d'un peuple affectueux, l'ivresse du sénat, et de cet ordre dont j'étais naguère un indigne membre, des chevaliers. Quant à moi, exilé lointain, je suis étranger à la pu­ blique joie, et une faible renommée seulement en par­vient jusqu'en ces lieux éloignés. Ainsi tout le peuple pourra contempler cette pompe triomphale, lire les noms des chefs ennemis et les villes conquises, voir les rois captifs, le cou chargé de chaînes, marcher devant les chevaux ornés de couronnes: remarquer la physionomie des uns altérée par leur infortune, l'air menaçant des autres, insensibles à leur disgrâce. Une partie des spec­tateurs s'informera des causes et des faits, du nom des personnages; une autre donnera ces détails, sans en être beaucoup plus instruite elle-même. Ce guerrier, élevé sur un char et couvert d'une pourpre éclatante, commandait en chef l'expédition : cet autre commandait sous ses ordres : celui-ci, dont les regards à cette heure sont tristement attachés à la terre, n'avait pas cette con­tenance les armes à la main : cet autre, à l'air farouche, à l'il encore étincelant de haine, fut le moteur et le conseil de cette guerre : celui-là par sa ruse cerna notre armée dans des lieu x perfides ; ses traits hideux sont cachés sous sa longue chevelure : après lui vient le prêtre chargé, dit-on, d'égorger les captifs sur les autels d'un dieu qui repoussait ces sacrifices : tels lacs, telles montagnes, telles places fortes, tels fleuves furent le théâtre d'un affreux carnage, et teints de flots, de sang : dans telles contrées Drusus mérita son surnom, Drusus, rejeton vertueux et digne de son père. ici on verra, les cornes brisées, au sein des joncs où il cache en vain sa honte, le Rhin tout souillé de son propre sang : là est portée, les cheveux épars, la Germanie assise éplorée aux pieds d'un invincible capitaine : elle présente sa tête belliqueuse à la hache romaine; la main que chargeaient ses armes, est maintenant chargée de fers.

Au dessus de tous, le char triomphal t'offrira, César, décoré de la pourpre aux regards de ton peuple : sur ton passage les applaudissements retentiront autour de toi: partout les chemins seront jonchés de fleurs. Le laurier de Phébus ceindra ton front, et les soldats de répéter en chur : « Triomphe, triomphe! » A ce murmure con­fus, à ces battements de mains, au bruit de ce refrain, tu verras tes quatre coursiers plus d'une fois refuser d'avancer. Bientôt montant au Capitole, ce temple si favorable à tes vux, tu déposeras le laurier promis et du à Jupiter. Du fond de mon exil, je serai témoin de cette fête par l'imagination, seul bien qui me reste : son empire s'étend encore sur les lieux qui me furent ravis ; elle parcourt en liberté l'immensité de la terre, et d'un rapide essor elle atteint jusqu'aux cieux : c'est elle qui promène mes regards au sein de Rome, et ne les laisse pas étrangers à tant de bonheur: elle saura bien se frayer une route pour contempler ce char d'ivoire : ainsi du moins me trouverai-je quelques instants au sein de ma patrie. Hélas ! le peuple heureux jouira bien réellement de ce spectacle; la foule partagera l'ivresse de son prince présent à ses yeux : pour moi, qui me livre à cette illusion, dans ce séjour lointain, c'est par l'ouïe seule­ment que je goûterai cette jouissance; à peine un seul témoin venu du Latium dans cet autre hémisphère, pourra-t-il par son récit satisfaire ma curiosité; et alors qu'on me dépeindra ce triomphe, la date en sera vieille et reculée : pourtant, à quelque époque qu'on me le dé­crive, mon cur sera comblé de joie et en ce beau jour je quitterai mes habits de deuil : la publique fortune triomphera de ma fortune personnelle.

ÉLÉGIE TROISIÈME.

ARGUMENT.

A sa femme. Il prie la grande Ourse de se tourner vers Rome pour lui confirmer les regrets de son épouse : il est affligé de lui causer tant de chagrins, l'exhorte à prendre courage, et à faire de nouveaux efforts en sa faveur.

Grande et petite Ourses, qui servez de guides, l'une aux vaisseaux des Grecs, l'autre à ceux de Sidon, astres étrangers à l'Océan, qui, des hauteurs du pôle, con­templez tout l'univers, sans jamais vous plonger dans la mer Occidentale; qui, dans votre révolution autour du ciel, tracez un cercle au dessus de l'horizon sans toucher la terre, portez vos regards, je vous en conjure, vers ces murailles, que jadis, par une funeste audace , franchit, dit-on, Remus, fils d'Ilia; fixez vos yeux brillants sur mon épouse chérie, et dites-moi si elle se sou­vient encore de moi, ou si elle m'a oublié. Malheureux ! pourquoi demander une chose trop évidente? Pourquoi chancelle ainsi ton espoir mêlé d'incertitude et de crainte? Ah! crois ce qui est, ce que tu désires, et bannis de frivoles alarmes : une fidélité sans réserve a droit à une confiance sans bornes : ce que des constella­tions attachées à la voûte céleste ne sauraient l'ap­prendre, tu peux sans, crainte de t'abuser, te le dire à toi-même : Il t'est toujours fidèle, ce tendre objet de ta sollicitude, et ton nom, seul bien qui lui reste, est toujours gravé dans son cur. Tes traits sont présents à ses yeux, comme si tu étais là et à cette distance in­finie, si elle vit encore, c'est pour te chérir.

«Mais quoi? quand ta juste douleur vient fondre sur ton âme désolée, à ce signal, le doux sommeil fuit-il loin de tes sens ? Les soucis t'obsèdent-ils, tant que cette couche, tant que cette chambre solitaire te retiennent, et ne te permettent de penser qu'à moi ? Sens-tu alors une fièvre brûlante ? La nuit te paraît-elle d'une lon­gueur affreuse? Tes membres, dans une continuelle agitation, éprouvent-ils une douloureuse lassitude? Non, je n'en doute pas : ces symptômes et d'autres encore, tu les ressens et ton chaste amour donne tous ces signes de douleur. Tes tourments égalent ceux de la princesse thébaine à l'aspect d'Hector sanglant traîné par les coursiers thessaliens. Je suis pourtant in­certain de ce que je dois souhaiter; je ne saurais dire de quel sentiment je te voudrais voir animée : es-tu triste ? je me désespère d'être la cause de t on affliction; et, si tu ne l'es pas, je voudrais te voir sensible à la perte d'un époux. Déplore tes maux, ô la plus affectionnée des épouses, traîne une existence flétrie par mes malheurs; pleure ma disgrâce : les pleurs ont aussi leurs charmes : les larmes alimentent et soulagent la douleur. Ah ! puisses-tu avoir eu à gémir non sur ma vie, mais sur mon trépas! Puisse mon trépas t'avoir laissée seule en ce monde! puissé-je avoir rendu l'âme entre tes bras et dans ma patrie ! puisse mon sein avoir été trempé de larmes pieuses! puissent à mon dernier jour, fixés non sur un ciel inconnu, mes yeux avoir été fermés par une main chère ; ma cendre avoir été déposée dans la tombe de mes ancêtres, et mon corps recouvert par la terre qui me reçut à ma naissance! puisse, enfin, comme ma vie, ma mort avoir été sans tache! je vis aujourd'hui, mais c'est pour rougir de mon supplice. Que je suis à plaindre, si, au nom de femme d'un exilé, tu détournes ton visage couvert de rougeur! Que je suis à plaindre, si tu regardes comme un affront de m'être unie, si tu as honte de m'appartenir ! Qu'est de­venu ce temps où t u étais fière de, ton époux, où tu ne cherchais pas à cacher son nom ? Qu'est devenu ce temps, où tu te plaisais, il m'en souvient, et puisse ce souvenir ne pas l'effaroucher, à t'entendre appeler et à être mon épousé? où, comme il sied à une femme esti­mable, ton amour trouvait en moi toutes les vertus ? à quelques qualités réelles , ta tendresse en ajoutait mille autres : tu avais de moi une si haute idée, qu'il n'était personne que tu me préférasses, personne à qui tu eusses mieux aimé appartenir. Maintenant encore ne rougis pas de m'être unie et si tu ne dois pas, en y songeant, être étrangère à la douleur, tu le dois être à la honte. Quand l'audacieux Capanée, tomba frappé soudain, as-tu vu qu'Evadné ait rougi de son époux? si le maître du monde étouffa la flamme par d'autres flammes, tu ne devais pas pour cela, Phaethon, être désavoué des tiens : Sémélé ne devint pas indifférente à C admus, son père, parce qu'elle périt victime de ses ambitieuses prières. Et toi, si je fus frappé de la foudre cruelle de Jupiter, qu'une vive rougeur ne colore pas tes joues délicates mais plu­ tôt, prends hardiment le soin de me défendre; offre le modèle de l'épouse vertueuse ; remplis noblement par tes vertus ton pénible rôle: que ta gloire grandisse en mar­ chant à travers les précipices. Qui connaîtrait Hector, si Troie eût toujours été florissante? les publiques in­fortunes ouvrirent la lice à sa valeur : ton art,Tiphys (1), est superflu, si la nier était sans orage et, si la santé de l'homme était inaltérable, ton art est superflu, ô Phébus. Cachée, oisive, inconnue dans la prospérité, la vertu paraît et se révèle dans le malheur. Ma destinée, t'offre un rare honneur à conquérir; elle fournit à ta tendresse une brillante occasion de se signaler. Profite des circonstances qui te servent bien en ce jour : une vaste carrière de gloire s'ouvre devant toi. »

(1) Ce fut lui qui fit construire le vaisseau des Argonautes; il en fut le pilote.

ÉLÉGIE QUATRIÈME.

ARGUMENT.

A un ami. Il le désigne par ses talents, et s'excuse ensuite de trahir son nom mais cette indiscrétion ne lui saurait nuire auprès d 'un prince magnanime : d'ailleurs la faute en est à Ovide seul, ou plutôt au père de cet ami, qui l'accueillit jadis : depuis lors il n'a pas démérité on peut donc risquer de parler en sa faveur : il est si malheureux dans cette contrée où Iphigénie fut sur le point d'immoler Oreste.

Illustre rejeton d'aïeux renommés, en qui l'éléva­tion des sentiments surpassé encore, l 'éclat de la naissance; dont l'âme offre l'image de la noble grandeur d'un père, grandeur qui pourtant a chez toi son cachet individuel; dont l'esprit a recueilli le brillant héritage d'une élo quence qui n'a pas de rivale dans le barreau de Rome ; si je viens contre mon gré de te nommer en signalant tes mérites divers,pardonne à tes vertus : je ne suis pas coupable : ce sont tes qualités trop connues qui te trahissent: si tu parais ici ce que tu es en effet, je suis absous de tout reproche.

Mais cet hommage, que te rendent ici mes vers, ne saurait te nuire aux yeux d'un si équitable prince. Ce père de la patrie ( souffre tant il a d'indulgence !) qu'on lise son nom dans mes vers; et comment l'empêcherait-il? César n'appartient-t-il pas à la république, et ne puis-je revendiquer ma part d'un bien qui appartient à tous? Jupiter livre son auguste nom à la veine des poètes, et permet à toutes les bouches de chanter ses louanges. Ainsi ta cause est forte de l'exemple de deux divinités, dont l'une frappe nos regards, l'autre ne s'adresse qu'à notre foi. Quand ce serait un tort réel, je m'y complairais en­core car enfin ma lettre fut indépendante de ta volonté. Si je m'entretiens avec toi, ce n'est pas là, de ma part, une offense nouvelle : avant ma disgrâce nous nous en­tretenions souvent ensemble.

Ne crains donc pas qu'on te fasse un crime de mon amitié : le reproche, s'il y en avait, s'adresserait à ton père. Dès mes plus tendres années, n'en fais pas du moins mystère, je cultivai sa société; il semblait ac­corder à mon talent, s'il t'en souvient, plus d'estime que je ne m'en croyais digne. Souvent il émettait son avis sur mes vers de cet air de majesté où se peignait l'antique noblesse de sa race. Si donc je fus accueilli dans ta maison, ce n'est pas toi aujourd'hui, c'est ton père avant toi qui fut abusé. Mais non, je n'abusai personne : toute ma vie, j'en excepte ces derniers temps, peut soutenir l'examen et dans cette faute qui me perdit, tu ne verrais rien de criminel, si tu connaissais les détails de ma cruelle mésaventure. Il y eut de ma part pusillanimité, aveuglement, mais mon aveuglement me fut plus funeste. Ah ! laisse-moi oublier mon fatal destin ! ne me force pas à rouvrir, en y portant la main, des blessures mal fer­mées, et qu'à peine le temps pourra cicatriser ! Quoique je sois justement puni, il n'y eut dans ma faute ni crime ni calcul. Le dieu ne l'ignore pas, puisqu'il ne m'a pas privé de la lumière, puisqu'il ne m'a pas enlevé mes biens pour les donner à un autre maître. Plus tard peut-être (daigne le ciel prolonger ses jours !) mettra-t-il un terme à mon bannissement, quand le temps aura calmé son courroux. La seule faveur que j'implore aujourd'hui, c'est qu'il me désigne une autre contrée, si mes vux ne sont pas trop téméraires. Un exil moins rigoureux et un peu plus rapproché, un séjour plus éloigné d'un ennemi terrible, est tout ce que je sollicite et, je connais assez la clémence infinie d'Auguste, si quelqu'un lui deman­dait pour moi cette grâce, peut-être l'accorderait-il. Je suis emprisonné par les glaces de cette mer qu'on nomme hospitalière, mais qu'on appelait inhospitalière autrefois car les flots y sont agités par des vents furieux et les navires n'y trouvent pas un port tranquille pour les recueillir. Tout autour sont des nations qui, au péril de leur tête, ne vivent que de dépouilles, et la terre n'offre pas moins de dangers que cette mer perfide. Cette nation, dont le sang humain fait les délices, est située presque sous la même constellation : non loin de nous est la Chersonèse Taurique, où l'autel de la déesse au léger ­carquois se repaît d'un affreux carnage, terre cruelle, et, si l'on en croit la tradition, recherchée du crime au­tant qu'odieuse à la vertu, où jadis régna Thoas.

Ce fut là que la vierge du sang de Pélops, à laquelle avait été substituée une biche, prêtait à regret son ministère au culte de la déesse sa protectrice. Bientôt abordent en ces lieux, dirai-je le pieux ou le parricide Oreste, poursuivi par ses furies, et son fidèle compagnon, modèle d'une héroïque amitié, le prince de la Phocide; c'étaient deux corps qu'animait une seule âme. On les charge aussitôt de chaînes; on les traîne à l'autel sanglant de Diane, dressé devant la double porte du temple. Ils parurent l'un et l'autre insensibles à leur propre trépas; la mort d'un ami seule causait leur mutuel désespoir. Déjà la prêtresse était là et tenait le fatal couteau ; la bandelette barbare ceignait le front des héros grecs, lorsqu'à ses réponses Iphigénie reconnut son frère, et , au lieu de l'immoler, le pressa dans ses bras. Ivre de joie, elle transporta de ce lieu dans des contrées moins farouches la statue de la déesse qui abhorrait ce culte inhumain. Telle est la terre, dernière limite de ce continent, terre abandonnée des hommes et des dieux, que j'ai près de moi ; un culte homicide règne encore près de ma contrée, si Ovide doit appeler sa contrée un pays barbare. Puissent les vents qui en éloignèrent Oreste, mi­nistres d'un dieu devenu propice, diriger aussi le retour de mon navire !

ÉLÉGIE CINQUIÈME.

ARGUMENT.

A un ami. Il célèbre sa générosité, le prie de continuer à supplier César en sa faveur, et à ce prix il forme pour lui de tendres vux.

O toi, qui parmi mes compagnons chéris tiens le pre­mier rang, asile sacré seul offert à ma disgrâce, dont les paroles ont ranimé cette existence près de s'éteindre, comme l'huile versée dans une lampe vigilante; qui n'as pas craint d'ouvrir un port assuré, un refuge à ma barque frappée de la foudre; dont la fortune m'eût empêché de sentir l'indigence, si César m'avait enlevé mon patrimoine; pendant que mon enthousiasme m'entraîne et me fait oublier ma destinée actuelle, ton nom a failli s'échapper de mes lèvres. Toutefois tu te reconnais, et, sensible à la gloire, tu voudrais pouvoir dire sans détour : C'est moi. Pour ma part, si tu y consentais, je m'em­presserais de te rendre un public hommage, d'immorta­liser un dévouement si rare mais je craindrais de te nuire en l'exprimant ma gratitude, de te faire quelque tort en te nommant ici par un zèle indiscret. Du moins, tu le peux sans danger, félicite-toi en ton âme de mon éternel attachement à ta personne, et du tien à mon égard. Continue à faire force de rames pour me porter secours, jusqu'à ce que le dieu désarmé fasse souffler des vents plus doux. Protège une tête qu'il est impossible de sauver, si la main qui l'a plongée dans le Styx, ne l'en retire aussi. Montre-toi, par un exemple bien rare, infatigable à remplir tous les devoirs d 'une inébranlable amitié. Puisse, en revanche, ta fortune devenir de plus en plus florissante ! puisses-tu secourir tes amis, sans ja­mais avoir besoin d 'eux! puisse l'inaltérable bonté de ton épouse égaler la tienne, et la discorde ne jamais troubler votre union ! puisse le mortel issu du même sang que toi, te chérir de cette vive affection dont Castor est l'objet pour son tendre frère! puisse ton jeune fils te ressembler, et chacun à ses vertus reconnaître ton image! puisse la fille, allumant le flambeau d 'hyménée, te donner un gendre, et bientôt puisses-tu , jeune encore , voir tes petits-enfants !

ÉLÉGIE SIXIÈME.

Cette élégie était jadis réunie à la précédente.

ARGUMENT.

Le temps adoucit toutes les peines mais il ne peut rien sur la sienne : elle s'aggrave chaque jour : son unique espoir est de mourir bientôt.

Le temps accoutume le taureau à traîner la charrue agricole, à courber de lui-même sa tête sous le poids du joug : le temps rend le coursier fougueux souple à l'impression des rênes, et façonne sa bouche docile au mors inflexible : le temps adoucit la furie des lions de Libye, et cette humeur farouche qui les dominait s'évanouit, si cet animal monstrueux que produit l'Inde obéit à la voix de son maître, c'est le temps qui le dompte, qui le forme à l'esclavage : le temps fait grossir les raisins sur la grappe allongée, et les grains gonflés d'un jus précieux ont peine à le contenir: le temps change la semence en longs épis dorés, et fait perdre aux fruits leur saveur âpre : il use le soc de la charrue à renouveler la terre: il use le roc le plus dur et jusqu'au diamant lui-même: il calme peu à peu la colère la plus violente, dimi­nue les chagrins, soulage l'affliction des curs. Le temps qui glisse d'un vol insensible, peut donc affaiblir tous les tourments ; oui tous, excepté les miens. Depuis que j'ai dit adieu à ma patrie, deux fois les épis ont été foulé sur l'aire, deux fois le jus de la grappe a jailli sous le pied nu qui l'écrase et un si long intervalle n'a pu m'accoutumer à ma souffrance, et le sentiment de mes maux est aussi vif qu'aux premiers jours. Ainsi l'on voit de vieux tau­reaux secouer le joug, un coursier dompté se montrer parfois rebelle au frein.

Ma peine est même aujourd'hui plus accablante qu'autrefois car, fût-elle toujours la même, elle a grandi en vieillissant : je ne connaissais pas aussi bien toute l'éten­due de mes maux, et cette connaissance même ne fait que les redoubler. C'est quelque chose aussi d'avoir des forces encore fraîches, et de n'être pas épuisé d'avance par de longues souffrances. L'athlète, à son entrée dans la lice, est plus vigoureux que celui dont les bras sont fatigués par une lutte prolongée : le gladiateur dont les armes sont encore brillantes et le corps sans blessure, est plus robuste que celui qui a déjà rougi ses traits de son sang : un navire nouvellement construit soutient mieux l'effort de la tempête; un vieux, au contraire, s'en­trouvre au moindre orage. Moi aussi je supporte mes maux avec moins de résignation que je ne les supportai jadis, et leur durée semble les avoir multipliés. Oui, je succombe, et ma santé, selon toute apparence, ne me laissera pas longtemps souffrir : je n'ai plus de forces, je n'ai plus ce teint d'autrefois ; à peine une peau mince recouvre-t-elle mes os. Si mon corps est malade, mon esprit l'est davantage encore, sans cesse en présence de ses tourments. Rome est loin de mes yeux, loin de moi sont mes amis, objet de ma tendresse, loin de moi la plus chérie des épouses : autour de moi une tourbe de Scythes, des hordes de Gètes aux larges braies : ainsi ce que je vois, et ce que je ne vois pas, fait également mon supplice. L'unique espoir qui me console en cette extré­mité, c'est que ma mort abrégera la durée de mes tourments.

ÉLÉGIE SEPTIÈME.

ARGUMENT

A un ami. Ovide se plaint qu'il ne lui ait pas écrit, depuis deux ans que dure son exil : peut-être les lettres ont-elles été perdues : il l'engage à en écrire de nouvelles.

Deux fois le soleil est revenu me visiter après les glaces et les frimas de l'hiver; deux fois il a touché les Poissons (1) et accompli sa période et pendant un si long intervalle ta plume ne m'a pas adressé quelques lignes d'intérêt ! ton amitié est restée muette, tandis que d'autres m'écri­vaient, avec lesquels j'eus peu de relations! et chaque fois que je brisais le cachet d'une lettre, je me flattais en vain d'y voir ton nom. Fasse le ciel que ta main m'en ait écrit une foule, sans qu'une seule me soit parvenue! Ce souhait, j'en suis sûr, il s'est réalisé : je croirais plu­tôt à la tête de la Gorgone Méduse, hérissée de serpents; à l'existence de chiens au sein de jeune fille, de la Chimère, moitié lion, moitié dragon farouche et vomissant des flammes; à celle des quadrupèdes dont la poitrine s'unit aune poitrine d'homme; du mortel au triple corps, du chien à la triple tête ; du Sphynx, des Harpyes, des Géants aux pieds de serpents, de Gygès aux cent bras, d'un monstre homme et taureau : oui, je croirais plutôt à toutes ces fables, qu'à ton refroidissement, cher ami, et à ton indifférence, Des montagnes innombrables jetées entre nous, des routes, des fleuves, des plaines, mille mers nous séparent : tant d'obstacles peuvent avoir empêché plusieurs lettres, de ta main écrites, de parvenir jusqu'à moi. Triomphe néanmoins de tant d'obstacles en redoublant de zèle à m'écrire : que je n'aie pas à t'excuser toujours, ami, à mes propres yeux.

(1) Les Poissons sont le dernier signe du zodiaque ; c'est pour cela qu'Ovide dit que le soleil a accompli sa révolution annuelle : cet astre entre dans ce signe au mois de février; il en sort au mois de mars, pour entrer dans le Bélier.

ÉLÉGIE HUITIÈME.

ARGUMENT.

Il représente le bonheur dont il devrait jouir à l'âge ou il est arrivé mais il a fait naufrage au port : rien n'est donc à l'abri des caprices de la fortune.

Déjà ma tête est semblable au plumage du cygne : la blanche vieillesse répand sa teinte sur ma noire cheve­lure : déjà surviennent les années chancelantes et l'âge de la faiblesse : déjà mes genoux tremblent, et j'ai peine à me soutenir. C'est maintenant que je devrais mettre un terme à mes travaux, vivre exempt de soucis et d'a­larmes, me livrer à ces éludes qui toujours offrirent tant d'attraits à mon esprit; m'abandonner mollement à mes goûts favoris ; mener une vie sédentaire sous mon humble toit au sein de mes vieux pénates et des champs pater­nels aujourd'hui privés de leur maître; vieillir enfin entre les bras de mon épouse, de ma postérité chérie, tran­ quille au sein de ma patrie.

Telle est la chimère dont s'était bercée ma vie ; c'est ainsi que je me croyais digne de finir ma carrière. Les dieux ne l'ont pas permis : après mille traverses sur la terre et sur l'onde, ils m'ont fait échouer aux rivages de la Sarmatie. Un navire endommagé est conduit dans un arsenal de marine, de peur qu'imprudemment exposé en pleine mer, il ne vienne à sombrer : dans la crainte que sa chute ne flétrisse ses palmes nombreuses, on voit le coursier affaibli paître en repos l'herbe des prairies : le soldat émérite, et que l'âge a mis hors de service, suspend à ses Lares antiques les armes qu'il porta. Ainsi, à cette époque où la vieillesse mine lentement mes forces, il se­rait temps pour moi d'obtenir la baguette, symbole de liberté; il serait temps de ne pas respirer un air étranger, de ne pas étancher ma soif à des sources gétiques mais tantôt de goûter le repos et la solitude dans les jardins que je possédai, tantôt de revenir jouir du spectacle de la vie et de Rome.

Mais mon esprit ne perçait pas le voile de l'avenir, alors que je formai le vu de couler une vieillesse pai­sible. Les destins s'y sont opposés et si d'abord ils m'accordèrent d'heureuses années, ils m'accablent à mes derniers ans. Déjà j'avais fourni dix lustres avec hon­neur; je succombe au déclin de mes jours; près de la borne, je croyais presque la toucher, lorsqu'au bout de ma carrière j'ai fait une chute pesante. Ainsi donc mon délire m'attira la rigueur du mortel le plus doux que renferme tout l'univers! Ma faute a poussé à bout sa clémence, et pourtant il a laissé la vie à mon égare­ment! mais cette vie, je dois la passer loin de ma pa­trie sous l'empire de Borée, sur la rive occidentale du Pont-Euxin. Quand Delphes, quand Dodone même me l'aurait prédit, l'un et l'autre oracle m'eut paru chimé­rique mais il n'est aucun objet si fort, fût-il resserré par des chaînes de diamant, qu'il puisse rester inébranlable à la foudre rapide de Jupiter; aucun objet tellement élevé, tellement au dessus des dangers, qu'il ne soit soumis à la suprême puissance d'une divinité car, bien que ma faute m'ait attiré une partie de mes maux, j'en dois davantage encore au courroux du dieu même. Pour vous, apprenez par mes disgrâces à vous conci­lier un mortel égal aux habitants de l'Olympe.

ÉLÉGIE NEUVIEME.

ARGUMENT.

A un envieux. II le menace de flétrir son nom en publiant ses calomnies, s'il n'y met un terme.

S'il est possible, si tu t'en rends digne, je tairai ton nom et tes procédés; ta conduite sera plongée dans les eaux du Léthé; ma clémence se laissera désarmer par les larmes tardives mais j'exige de ta part un solennel repentir; j'exige de toi ta propre condamnation, le désir de rayer, si cela se pouvait, de ta vie, ces jours dignes de Tisiphone. Sans cela, et si ton cur est encore enflammé de haine contre moi, ma douleur infortunée sera réduite à prendre les armes. Tout relégué que je suis à l'extrémité du monde, mon courroux saura l'atteindre où tu es. César, si tu l'ignores, m'a laissé tous mes droits: ma seule peine est d'être éloigné de ma patrie; encore cette patrie (puisse le ciel veiller sur ses jours!), je l'espère de sa clémence : souvent un chêne frappé des traits de Jupiter se couvre de verdure. Enfin, quand il ne reste rail pas d'autre ressource à ma vengeance, les muses
me prêteront leurs armes puissantes. Malgré l'extrêmeéloignement des bords de la Scythie que j'habite, malgré le voisinage où je suis des constellations étrangères à l'Océan, ma voix retentira dans toute l'immensité des nations, et mes plaintes se répandront par tout l'uni­vers ; mes paroles voleront de l'orient à l'occident, et du couchant mes vers pénétreront jusqu'à l'aurore : on me lira au delà du continent, au delà des vastes mers, et l'écho de mes gémissements se prolongera au loin. Ce n'est pas seulement au siècle présent que sera dévoilé ton crime : la postérité perpétuera d'âge en âge ta flé­trissure. Je suis prêt au combat, mais je n'ai pas encore pris mes armes, et puissé-je n'avoir aucun sujet de les prendre! Le cirque est encore fermé mais le taureau furieux fait voler le sable, et de ses pieds impatiens frappe la terre. C'en est déjà plus que je ne voulais : Muse, sonne la re­traite : il lui est encore permis de cacher son nom.

ÉLÉGIE DIXIÈME.

ARGUMENT.

A la postérité. Il signale le lieu, le jour, l'année de sa naissance : parie d'un frère qu'il eut : retrace le tableau de sa Vie : n'a d'autre consolation dans son exil que la poésie : espère ne pas mourir tout entier.

Chantre des folâtres amours, quel était cet Ovide que tu lis, veux-tu le savoir ? je vais te l'apprendre, Ô postérité! Sulmone est ma patrie, Sulmone, féconde en fraîches sources, située à quatre-vingt-dix milles de Rome. C'est là que je naquis; et, pour préciser l'époque, ce fut l'année où périrent les deux consuls par une semblable destinée. S'il faut y attacher quelque prix, c'est d'une longue suite d'aïeux que j'héritai de mon rang, et je ne dus pas à la faveur de la fortune de devenir chevalier. Je n'étais pas l'aîné de ma famille, et ne vis la lumière qu'a­près un frère qui m'avait précédé de trois fois quatre mois. La même étoile présida à notre naissance, et le même jour était célébré par l'offrande de deux gâteaux : ce jour est, des cinq fêtes de la belliqueuse Minerve, celle qui la pre­mière est ensanglantée par des combats. On cultiva notre esprit de bonne heure, et, grâce aux soins démon père, nous pûmes suivre les leçons des maîtres les plus célèbres à Rome par leur talent. Mon frère dès sa jeunesse se destinait à l'art de la parole, et semblait né pour la lutte et les combats bruyants du bar­reau. Mais pour moi, dès l'enfance, les mystères sacrés furent pleins de charmes, et les muses m'attirèrent en secret à leur culte. Souvent mon père me disait : Pourquoi tenter une étude stérile? Homère lui-même mourut dans l'indigence. J'étais ébranlé par ces paroles; je disais adieu à l'Hélicon, et tâchais d'écrire sans m'astreindre au rhythme poétique : les mois venaient d'eux-mêmes remplir le cadre de la mesure, et chaque pensée que j'exprimais était un vers.

Cependant les années s'écoulaient insensiblement: mon frère et moi, nous prîmes la toge, emblème d'une liberté plus grande; nos épaules revêtent la pourpre du laticlave : mais nos goûts restent ce qu'ils étaient aupa­ravant. Déjà mon frère venait d'atteindre deux fois dix ans, lorsqu'il me fut enlevé : je perdis en lui la moitié de moi-même. Je gérai alors les premiers honneurs accordés à la jeu­nesse : je fus créé triumvir. Restait encore le sénat : mais je me contentai de l'angusticlave : le fardeau eût été trop pesant pour ma faiblesse, incompatible avec ma santé et mon esprit, peu propre à un travail suivi, fuyait les soucis de l'ambition. Les nymphes de l'Aonie me con­viaient à goûter de paisibles loisirs, qui toujours eurent pour moi mille charmes. Je cultivai, je chéris les poètes de cette époque: quand j'étais auprès d'eux, je croyais être auprès des dieux mêmes. Souvent le vieux Macer me lut ses Oiseaux, quel serpent donne la mort, quelles simples rendent la vie : souvent, j'écoutai Properce lire ses élégies érotiques, Properce, dont je fus le camarade et l'ami : Ponticus, célèbre par ses poésies héroïques, Bassus par ses iambes, furent en­core mes compagnons chéris .Horace, l'harmonieux Ho­race, charma aussi mes oreilles enchantant d'élégantes odes sur la lyre ausonienne : je n'ai fait qu'entrevoir Virgile : les destins jaloux ravirent trop tôt Tibulle à mon amitié : ce poète fleurit après toi, Gallus, et Properce après lui : je vins donc le quatrième par ordre de date: je leur rendis hommage comme à mes aînés; de plus jeunes me rendirent hommage aussi, et ma muse ne tarda pas à être connue. Quand je lus au peuple les premières poésies, ouvrage de ma jeunesse, ma barbe n'était tombée que deux ou trois fois sous le rasoir. Ma verve s'enflamma, lorsque je vis chanter dans toute la ville celle que j'avais célébrée sous le nom emprunté de Corinne.

Je composai bien des pièces mais celles qui me pa­rurent trop faibles, je ne les corrigeai qu'en les livrant aux flammes. Au moment de mon exil, plusieurs aussi, qui devaient me plaire, furent brûlées de ma main, dans mon dépit contre ma manie et mes vers. Mon cur tendre ne fut pas invulnérable aux traits de Cupidon ; la plus légère impression pouvait l'émou­voir. Malgré ce caractère, et quoiqu'une étincelle suffît pour m'enflammer, aucune anecdote ne circula jamais sur mon compte. Je n'étais presque qu'un enfant, quand je contrôlai une union où je trouvai peu de convenance et de sym­pathie : elle fut bientôt rompue : une seconde la suivit, qui fut à l'abri de tout reproche ; mais cette épouse nouvelle ne devait pas longtemps partager ma couche : une troisième resta ma compagne jusqu'à mes vieux ans, et ne rougit pas d'être l'épouse d'un exilé. Ma fille au printemps de son âge donna deux fois des gages de sa fécondité en me rendant aïeul, mais ce fut avec deux époux différents.

Mon père avait terminé sa destinée après avoir atteint son dix-huitième lustre : je le pleurai comme il aurait lui-même pleuré ma perte. Bientôt je rendis les derniers devoirs à ma mère. Heureux l'un et l'autre d'avoir été ensevelis lorsqu'il en était temps encore, d'être morts avant le jour de ma disgrâce! Heureux moi-même de ne les avoir pas pour témoins de mon infortune, de n'avoir pas été pour eux un sujet de douleur! Si pourtant il reste après la mort autre chose qu'un vain nom, si notre ombre légère échappe au fatal bûcher, si la renommée de mon malheur est parvenue jusqu'à vous, ombres de mes parents, si mes fautes sont portées au tribunal des enfers, sachez, sachez, et je ne saurais vous tromper, que c'est par une méprise, non par un crime, que j'ai mérité mon exil ! C'est assez donner aux mânes : je reviens à vous, esprits curieux de connaître les particularités de ma vie. Mes belles années avaient fui : les neiges du vieil âge venaient se mêler à l'antique nuance de ma chevelure. Depuis ma naissance, dix fois ceint de l'olivier olym­pique, le vainqueur à la course des chars avait obtenu la palme, lorsque Tomes, située sur la rive occidentale du Pont-Euxin, est le séjour où me condamne à me rendre le courroux du prince offensé. La cause de ma perte, trop connue de tout le monde, ne doit point être signalée par mon témoignage. Rappellerai-je la trahison de mes amis, la perfidie de mes gens? J'ai passé par mille épreuves non moins rudes que l'exil. Mon esprit s'indigna de succomber à ses maux; il rappela toutes ses forces, et sut en triompher ; ne songeant plus à la paix, aux loisirs de ma vie passée, j'obéis aux circonstances et pris des armes étrangères à mon bras. J'endurai sur terre et sur mer autant de malheurs qu'il y a d'étoiles entre le pôle invisible et celui que nous aper­cevons. Enfin, après de longs détours, j'atteignis les rives sarmates, voisines des Gètes aux flèches acérées. Ici, quoique les armes des peuples limitrophes retentissent autour de moi, je cherche un soulagement à mon triste destin dans la poésie, seule ressource qui me reste et quoique je ne trouve pas une oreille pour écouter mes vers, j'abrège et je trompe ainsi la longueur des journées. Si donc j'existe encore, si je résiste à tant de fatigues et de peines, si je ne prends point en dégoût cette vie rongée de soucis, grâces t'en soient rendues, ô ma Muse! près de toi seule je trouve des consolations : tu calmes mes ennuis: tu es un baume pour mes maux : tu es mon guide, ma compagne fidèle: tu m'éloignes de l'Ister et me donnes asile au sein de l'Hélicon : c'est toi qui, par un bien rare privilège, me fais jouir pendant ma vie de cette célébrité que la renommée n'accorde qu'après le trépas. L'envie qui rabaisse le mérite contemporain, n'a imprimé sa dent sur aucun de mes ouvrages et malgré les grands poètes qu'a produits notre siècle, la renommée ne fut pas malveillante à l'égard de ma veine : il en est plusieurs que je place au dessus de moi, et pourtant on me dit leur égal, et j'ai trouvé une foule de lecteurs par tout l'univers. Si les pressentiments des poètes ne sont pas entièrement illusoires, à l'heure de mon tré­pas, terre, je ne serai point ta proie. Que je doive cette renommée à la vogue ou à ma verve, lecteur bien­veillant, reçois ici le légitime hommage de ma gratitude.

LIVRE CINQUIEME

ELEGIE PREMIERE

ARGUMENT

A son lecteur. Il s'excuse de la tristesse empreinte dans ses vers : elle n'aura d'autre terme que ses maux : qu'on lui rende Rome, et sa gaîté renaîtra : jusque-là qui pourrait trouver mauvais qu'il se plaigne? Si ses vers ne sont pas bons, il n'en faut accuser que son séjour barbare ; pour lui il n'y met pas d'amour-propre; il n'y cherche qu'une distraction.

C'est encore des rives gétiques, ô toi dont l'intérêt m'est si précieux, que je t'adresse ce livre : joins-le à mes quatre premiers. Celui-ci encore portera l'empreinte de ma des­ tinée : aucune de ses pièces ne l'offrira rien de gracieux: ma position est lugubre; lugubre est ma poésie, et le ton y est en harmonie avec le sujet. Heureux et gai, la gaîté, la jeunesse respiraient dans mes jeux, qu'aujour­d'hui je regrette, hélas! amèrement depuis ma chute, je ne chante plus que ma soudaine catastrophe, et suis moi-même à la fois le poète et le héros. Comme, étendu sur la rive, l 'oiseau du Caystre pleure, dit-on, sa mort d'une voix défaillante, de même jeté bien loin sur les rives sarmates, je célèbre, par des chants, mes funérailles.

Cherche-ton des images voluptueuses, des vers é ro­ tiques, j'en préviens ici, qu'on ne lise pas ces élégies : Gallus conviendra mieux, ou Properce, au langage plein de douceur, ou Tibulle, cet esprit délicat. Ah! puissé-je n'avoir pas moi-même été compté parmi ces poè­tes ! Hélas ! pourquoi ma muse fut-elle jamais folâtre ! Mais j'expiai ma faute : la Scythie et le Danube voient con­finé sur leurs bords ce chantre de l'Amour au carquois redoutable. Pour dernière ressource, j'ai consacré ma veine à des sujets qui pussent supporter le grand jour, et je lui recommandai de ne pas oublier le nom qu'elle porte. Si pourtant on demande pourquoi de si tristes refrains : c'est que j'ai subi de bien tristes épreuves. Ce n'est pas ici une uvre d'inspiration ou d'art ; mon esprit s'inspire de mes propres malheurs, et mes vers n'en esquissent qu'une faible partie. Heureux le mortel qui peut compter les maux qu'il endure! Autant il est de broussailles dans les forets de grains de sable dans le Tibre, d'herbes tendres dans le champ de Mars, autant j'ai supporté de maux, et je n'y trouve de remède, de relâche, que dans l'étude et dans la société des muses.

« Quel terme, cher Ovide, vas-tu dire, auront donc tes lamentations?» Pas d'autre que mes infortunes. Elles sont pour moi une source intarissable de plaintes : ce n 'est pas moi qui parle, c'est ma destinée même. Rends-moi à ma patrie, à mon épouse chérie; que la sérénité renaisse sur mon front; que je sois tel que je fus jadis; que le courroux de l'invincible César s'adou­cisse à mon égard, et mes vers seront pleins d'allégresse. Mais ma veine se gardera bien de folâtrer comme au temps passé : c'est assez de s'être une fois débauchée pour mon malheur. César même applaudira à mes chants : puisse-t-il seulement alléger une partie de ma peine, me permettre de fuir un pays barbare et les Gètes cruels ! En attendant, quel autre sujet que la tristesse peut inspirer mes vers ? ce ton lugubre convient seul à mes funérailles. «Tu aurais, dis-tu, meilleure grâce à taire tes souf­frances, à déguiser tes maux par ton silence.» C'est exiger qu'on ne pousse aucun soupir dans les tortures ; c'est empêcher de pleurer en recevant une blessure cruelle. Phalaris même permit à ses victimes de mugir dans l'airain de Pérille, et le taureau rendait leurs plaintes : Achille ne s'offensa pas des larmes de Priam : et toi, plus cruel qu'un ennemi, tu étouffes mes pleurs! Lorsque les enfants de Latone privèrent Niobé de sa postérité, ils permirent à ses joues de se tremper de pleurs. Il est doux, dans un tourment inévitable, de se soulager par des plaintes : c'est pour cela qu'on entend gémir Procné, Halcyone : c'est pour cela que, dans son antre glacé, le fils de Péan fatiguait de ses cris les rochers de Lemnos. Une douleur concentrée nous étouffe, bouil­lonne dans notre sein, et redouble inévitablement de violence. Sois donc plus indulgent, ou jette là mes ou­vrages, si ce qui fait mon bonheur à moi, fait ton mal­heur mais comment en serait-il ainsi? mes écrits ne firent jamais que celui de leur auteur.«Mais ils sont mauvais. » D'accord ; oh ! qui te force de lire de mauvais vers? ou, si tu les lis, et que ton attente soit déçue, qui t'empêche de les laisser là? Je ne les corrige pas mais qu'on songe en les lisant que c'est ici qu'ils ont été faits : ils ne sont pas plus barbares que la contrée où ils virent le jour. Rome ne doit pas me com­parer avec ses poètes mais parmi des Sarmates je serai un génie. Enfin, je ne cherche ici ni la gloire ni la re­nommée, cet aiguillon de l'esprit: je veux empêcher mon âme de languir au sein d'éternels soucis, qui, en dépit de moi, s'y font jour et franchissent la barrière que je leur oppose. J'ai dit ce qui m'engage à écrire : voulez-vous savoir pourquoi je vous adresse mes ouvrages? je veux être du moins ainsi au milieu de vous.

ÉLÉGIE DEUXIÈME.

ARGUMENT.

A sa femme. Son corps semble s'être endurci à ses souffrances, mais son esprit est toujours malade : il expose la multitude de ses maux mais Auguste fut toujours clément : il faut l'aborder : lui-même, il lui adresse la parole pour tâcher de le désarmer.

Pourquoi, à l'aspect d'une lettre nouvelle, arrivée du Pont, subitement pâlir? Pourquoi l'ouvrir d'une main tremblante? Rassure-toi : je ne suis pas malade; cette santé jadis incompatible avec les fatigues, cette santé si délicate se soutient, et s'est affermie par l'habitude même de ses souffrances, ou peut-être suis-je parvenu au der­nier période de faiblesse. Cependant mon esprit est ma­lade et languissant ; le temps ne l'a pu fortifier; mon âme est sous le poids des mêmes impressions qu'autre­fois et ces blessures qu'à la longue et après un intervalle suffisant je croyais voir se cicatriser, sont aussi doulou­reuses que lorsqu'elles étaient toutes fraîches. C'est que les années peuvent bien adoucir des chagrins légers mais les grandes afflictions ne font qu'empirer avec le temps. Le fils de Péan nourrit près de dix ans la plaie envenimée par le sang de l'hydre. Télèphe eût péri consumé par un incurable ulcère, si la main, cause de son mal, ne lui en eût offert le remède. Puisse également, si je ne fus point criminel, puisse celui qui me blessa, daigner soulager ma blessure ! puisse-t-il enfin, satisfait de ce que j'ai déjà souffert, ôter une seule goutte de cet océan d'amertume! quand il en enlèverait une grande partie, celle qui resterait serait bien grande encore : la moindre portion de mes supplices est un supplice tout entier. Autant on voit de coquillages au bord de la mer, de fleurs dans les parterres émailiés, de graines dans le pavot soporifique, autant la forêt nourrit de bêtes, autant il nage de poissons dans les eaux, autant il y a d'oiseaux qui frappent l'air de leurs ailes : autant il pèse sur moi d'infortunes : vouloir les compter, c'est vouloir compter les flots de la mer Icarienne. Sans parler des accidents du voyage, des dangers cruels de la naviga­tion, des bras levés pour me perdre, une contrée bar­bare, et la dernière de cet immense continent, séjour entouré d'impitoyables ennemis, voilà ma demeure.

Je pourrais être transféré en d'autres lieux, car ma faute ne fut point ensanglantée, si tu prenais mes inté­rêts aussi vivement que tu le dois. Ce dieu, l'heureux soutien de la grandeur romaine, fut souvent dans la victoire indulgent envers ses ennemis. Pourquoi balan­cer ? pourquoi craindre ce qui n'offre aucun péril ? Ose l'aborder, le supplier: dans l'étendue de l'univers, il n'est pas de clémence égale à celle de César. O comble de disgrâce ! que faire, si mes proches même m'abandonnent, si toi aussi tu brises le joug pour t'y soustraire? Où porter mes pas? où chercher un adoucis­sement à ma détresse? Ma barque n'a plus d'ancre qui la puisse retenir. N'importe, je me réfugierai moi-même, en dépit de sa haine, au pied de son autel sacré : aucun autel ne repousse des mains suppliantes. De ce séjour lointain je vais adresser mes prières à ce dieu puissant, s'il est permis à un simple mortel de s'adresser à Jupiter.

«Arbitre de cet empire, toi dont la conservation est un gage de l'intérêt que prend l'Olympe à l'Ansonie ; honneur, image de la patrie qui le doit son bonheur; héros, dont la grandeur égale celle du monde soumis à tes lois, puisse la terre te conserver! puisse le ciel t'envier à la terre! puisses-tu bien tard aller prendre parmi les astres la place qui t'est assignée! Epargne, épargne ta victime; adoucis le coup dont ta foudre m'a frappé : assez grand encore sera mon supplice. Ton courroux fut modéré; tu m'as fait grâce de la vie : ni les droits, ni le titre de citoyen ne m'ont été enlevés ; tu n'as pas accordé à d'autres mon patrimoine : le nom d'exilé ne m'est pas donné dans ton édit. Je redoutais tous ces châtiments, parce que je m'en reconnaissais digne mais ton courroux fut plus modéré que ma faute. Tu me reléguas dans le Pont; tu me condamnas à sillonner de ma poupe fugitive la mer de Scythie. J'obéis; je parvins aux tristes rivages du Pont Euxin, région située sous les glaces du pôle. Ce qui fait mon tourment, c'est moins encore le froid éternel de cette atmosphère, cette terre desséchée par les blancs frimas, ce jargon barbare auquel la langue latine est inconnue, grec altéré où le gète domine, que cette cein­ture de peuples limitrophes qui nous pressent de leurs armes, que ce faible mur qui a peine à nous garantir de l'ennemi. On a quelquefois la paix; jamais on n'y peut avoir pleine confiance : ainsi cette contrée est sans cesse ou craint d'être le théâtre de la guerre. Ah ! puissé-je changer de séjour, dût Charybde m'engloutir près de Zancle (1), et de ses eaux me précipiter dans celles du Styx; dut l'Etna me consumer, victime rési­gnée, dans ses laves brûlantes; dussé-je être précipité du haut du rocher dans la mer du dieu de Leucade! La faveur que j'implore est encore un châtiment car je ne me refuse pas à l'infortune : je demande pour toute grâce une infortune sans péril. »

(1) Zancle, ville de Sicile, sur la­quelle fut construite Messine. D'autres disent que c'est un surnom de la Sicile même. Ce nom vient de ce que la faux de Sa­turne tomba dans cette île, selon les poètes, fiction qui est le symbole de sa fertilité.

ELEGIE TROISIEME.

ARGUMENT.

Aux poètes, ses amis. Il se plaint de ne pouvoir célébrer à Rome le jour con­sacré à Bacchus : il compare les travaux de ce dieu avec ses propres maux : il implore son assistance : enfin il demande un souvenir aux poètes ses confrères.

Voici le jour solennel où, si mon calcul ne m'a pas trompé, les poètes célèbrent chaque année ta fête, ô Bacchus ; le jour où ils ceignent leurs fronts de guirlandes parfumées et chantent tes louanges au milieu des coupes. Parmi eux, il m'en souvient, quand ma destinée le per­mit, je figurai souvent sans te déplaire; et maintenant, sous l'astre de Cynosure, j'habite la Sarmatie, voisine des Gètes cruels. Moi qui coulai jadis une vie douce et sans fatigue au sein de l'étude et du chur des Muses, maintenant, éloigné de ma patrie, j'entends autour de moi retentir les armes des Gètes, après avoir souffert mille maux sur mer et sur terre. Que ce soit un effet du hasard, ou du courroux des dieux, ou de la sombre Parque qui présida à ma naissance, tu devais à un mor­tel qui se consacra au culte du lierre, ta protection et ton appui. Les décrets des Surs arbitres de nos des­ tinées sont-ils donc, sans réserve, hors du domaine des dieux.

Toi aussi tu t'es élevé par tes vertus jusqu'aux célestes demeures, et de pénibles travaux t'en ont frayé la route: tu n'as pas paisiblement habité ta patrie; tu as pénétré jusqu'au Strymon glacé (1) , jusque parmi les Gètes belli­queux, au sein de la Perse et près du large et spacieux Gange, et des autres fleuves où se désaltère l'Indien basané : tel était l'arrêt que les Parques, chargées de filer la trame fatale, avaient deux fois porté à ta double naissance. De même, s'il est permis de se comparer avec les dieux, une inflexible et bien cruelle destinée pèse sur moi et ma chute fut aussi violente que celle de ce mortel plein de jactance dont Jupiter délivra Thèbes par un trait de sa flamme. Cependant, en apprenant qu'un poète avait été foudroyé, le souvenir de ta mère dut t'y rendre sensible. Tu dois aussi, en jetant les yeux sur les poètes qui célèbrent les mystères, tu dois dire : « Il manque ici un de mes adorateurs.»

Sois-moi propice, ô Bacchus, viens à mon secours : puisse à ce prix le sommet des ormeaux se charger de grappes! puisse le raisin se gonfler d'un jus précieux! puisse un essaim d'agiles Satyres et de Bacchantes former ton cortège, et puissent-ils dans leur délire faire au loin retentir ton nom! puissent les os de Lycurgue (2) à la hache impie gémir douloureusement froissés, et l'ombre sa­crilège de Penthée (3) subir un éternel tourment! puisse à jamais briller au ciel et éclipser les astres voisins, la couronne de la princesse de Crète, ton épouse!

Viens, ô le plus beau des dieux, viens adoucir mes peines ; souviens-toi d'un poète fidèle à ton culte. Les dieux ont entre eux d'amicales relations : que ta divinité essaye de fléchir celle de César. Et vous, comme moi, nourrissons du Parnasse, poètes, troupe fidèle, que chacun, le verre en main, forme les mêmes vux; que l'un de vous, au nom d'Ovide, dépose sa coupe mêlée de ses pleurs, et qu'à mon souvenir, promenant ses regards autour de lui, il dise: «Hélas! où est Ovide, naguère l'un d'entre nous?» Qu'il m'accorde ce regret, si j'ai par mon humeur inoffensive mérité votre tendresse, si je ne relevai jamais un seul mot par une critique amère; si, en témoignant aux an­ ciens le respect qui leur est dû, je ne mets pas au dessous d'eux les poètes plus voisins de nous. Puisse à ce prix Apollon sourire à votre veine ! Conservez du moins, puisque c'est le seul bonheur qui me reste, conservez mon nom parmi vous.

(1) Le Strymon, fleuve de Thrace.

(2) Lycurgae, roi de Thrace, ennemi du culte de Bacchus, s'arma d'une hache pour détruire les vignes de son royaume.

(3) Roi de Thèbes, mis en pièces par sa mère et sa tante, qui célébraient des orgies auxquelles il voulait s'oppo­ser.

ELEGIE QUATRIÈME.

ARGUMENT.

A un ami. Ovide fait parler sa lettre, qui expose sa tristesse et ses maux : il a toujours quelque espoir en la bonté d'Auguste : il regrette son fidèle ami, lui rend grâces de son attachement, et le prie de ne pas l'abandonner.

Tracée par la main d'Ovide, j'arrive des bords du Pont-Euxin, épuisée par les fatigues de la mer, par celles du voyage. II me dit en pleurant : «Va, tu le peux du moins, va contempler Rome : ah ! combien la destinée est plus fortunée que la mienne!» Il pleurait aussi en m écrivant, et pour me sceller, ce n'est point à sa bouche, c'est à ses joues humides qu'il porta le cachet. M'interroger sur la cause de sa tristesse, c'est demander à voir le soleil; c'est ne pas apercevoir de feuilles dans une forêt, de tendre verdure dans une vaste prairie, de flots dans un large fleuve; c'est s'étonner de la douleur de Priam à la perte d'Hector, des gémissements de Philoctète atteint du venin de l'hydre.

Plût aux dieux qu'Ovide pût ne pas avoir un triste sujet de s'affliger! Toutefois il supporte, comme il le doit, avec résignation l'amertume de son sort, et n'imite pas l'indocilité du coursier rebelle au frein : il espère que le courroux du dieu ne sera pas éternel, parce que sa conscience lui dit qu'il fut coupable sans être crimi­nel. Souvent il se retrace la clémence infinie de ce dieu, et se plaît à rappeler entre mille son propre exemple ; que, s'il a conservé son patrimoine, le titre de citoyen, l'existence enfin, c'est un bienfait de sa divinité.

Pour toi, ô le plus cher de ses amis, si tu as en moi quelque créance, il te porte au fond de son cur, le compare au fils de Ménétius, au compagnon d'Oreste, au fils d'Égée; il t'appelle son Euryale. Il ne regrette pas plus vivement la perte de sa patrie, et les nombreux ob­jets dont, avec sa patrie, la privation l'afflige, que le bon­heur de contempler tes traits, de lire dans tes regards, ô toi qu'à peine égale en douceur le miel que dans ses rayons dépose l'abeille attique !

Souvent aussi dans son désespoir il se rappelle cette époque, qu'il regrette que sa mort n'ait pas devancée: tous fuyaient comme un fléau contagieux sa soudaine disgrâce, et craignaient de mettre le pied sur le seuil de cette maison foudroyée : tu lui restas fidèle, il s'en sou­vient, avec un petit nombre d'amis, si l'on appelle un petit nombre deux ou trois personnes. Malgré sa consternation, rien ne lui échappa : il te vit aussi sensible que lui-même à ses propres malheurs. Souvent il se re­trace tes discours, ta contenance, et tes soupirs, et ces pleurs que tu répandis dans son sein, ton obligeance empressée, tes efforts pour consoler un ami, quand tu avais toi-même besoin de consolation. Il t'a voué pour tant de soins une reconnaissance, une tendresse éter­nelle, soit qu'il voie le jour, soit que la terre recouvre son corps; il en fait le serment par sa tête, par la tienne, qui, je le sais, n'est pas à ses yeux moins précieuse que la sienne même. Une gratitude sans bornes sera le prix de tant de dévouement, et tes bufs n'auront pas sillonné un sable stérile. Accorde seulement au pauvre exilé une protection persévérante : cette prière, il le connaît trop bien pour te l'adresser : c'est moi qui pour lui te l'a­dresse.

ELEGIE CINQUIEME.

ARGUMENT.

A sa femme. Pour fêter la naissance de son épouse, il fait un sacrifice qu'il accompagne de ses vux : il chante ses louanges et plaint son sort : mais sa constance à le supporter la rendra célèbre : enfin il implore sa grâce d'Auguste par pitié pour sa femme.

L'anniversaire de la naissance d'une épouse chérie réclame le tribut de mon solennel hommage : prépare, ô ma main, de pieux sacrifices. Ainsi jadis le héros fils de Laërte aura célébré peut-être à l'extrémité de l'univers la fête de son épouse. Que ma bouche ne profère rien, de sinistre ; quelle oublie mes longues infortunes : hélas! sait-elle encore prononcer des paroles de bonheur? Re­vêtons cette robe, que je ne revêts qu'une seule fois dans tout le cours de l'année, cette robe dont la blan­cheur contraste avec ma sombre destinée. Élevons un autel d'un vert gazon, et tressons des guirlandes pour orner le foyer brûlant. Esclave, apporte l'encens qui se consume avec une épaisse fumée, et le vin généreux qui pétille répandu sur le brasier du sacrifice. Anniver­saire chéri, du fond de mon exil, je souhaite que tu te lèves pur et serein, et différent du jour qui me vit naître. Si quelque chagrin funeste menaçait mon épouse, puissent mes infortunes personnelles l'en affranchir à jamais! Après avoir été presque submergée naguère par la plus violente tempête, puisse-t-elle jouir en paix de ses pé­nates, de sa fille, de sa patrie! puisse-t-il suffire au des­tin de m'avoir ravi ses trésors! Si infortunée en ce qui concerne son époux, puisse son existence être du reste sans nuages; puisse-t-elle vivre, aimer son époux malgré la distance qu'une dure loi met entre elle et lui ! puisse-t-elle ne voir terminer qu'après une longue suite d'an­nées sa carrière, j'allais dire aussi la mienne, si je ne craignais que, comme un fléau contagieux, ma destinée ne lui fût funeste.

Rien de stable en ce monde : qui se fût imaginé que je dusse célébrer cette fête au milieu des Gètes ? Vois cependant comme les vents emportent la fumée de l'en­cens vers l'Italie, lieux à mes vux propices. Ils sont donc doués de sentiment, ces nuages légers que produit la flamme, et ce n'est pas par un effet du hasard qu'ils fuient le Pont : non, ce ne fut point un effet du hasard, si, sur l'autel du sacrifice commun célébré en l'honneur des deux frères qui périrent par la main l'un de l'autre, on vit le noir tourbillon se diviser, comme par leur ordre, en deux colonnes distinctes. Il m'en souvient, je soutenais le phénomène impossible ; j'accusais d'imposture le fils de Battus : aujourd'hui je crois tout, puisque, en l'ob­servant, vapeur prophétique, je t'ai vue t'éloigner du pôle glacé et te diriger vers l'Ausonie.

Le voilà donc ce jour, sans l'aurore duquel, dans mon infortune, il ne serait pas de fête pour moi ! Ce jour a produit des vertus aussi sublimes que celles des héroïnes filles d'Eétion el d'Icarius; ce jour vit éclore la pudeur, la vertu, l'honneur, la fidélité mais, au lieu de la joie, il ne vit éclore que la peine, les soucis, une destinée in­ digne d'une vertu si rare, et les légitimes regrets d'une couche presque veuve. Mais quoi! l'honneur aux prises avec l'adversité trouve dans le malheur même une source de gloire : si l'infa­tigable Ulysse n'eût point essuyé de traverses , Pénélope eût été heureuse, mais sans renommée : si son époux eût pénétré vainqueur dans la citadelle fondée par Echion (1), peut-être Evadné serait-elle à peine connue dans sa patrie : parmi toutes les filles de Pelias, pour­quoi une seule est-elle restée célèbre? c'est qu'une seule fut unie à un époux infortuné : qu'un autre aborde le premier aux rivages d'Ilion, pourquoi parlerait-on de Laodamie? Ta tendresse aussi, par un sort bien préfé­rable pour moi, serait inconnue, si les mêmes zéphyrs avaient continué d'enfler mes voiles. Cependant, dieux de l'Olympe, et toi, César, qui dois siéger parmi les dieux, mais alors seulement que tes jours égaleront ceux du vieillard de Pylos, ce n'est pas pour moi, car je me reconnais digne de mon châtiment, c'est pour elle que je vous demande grâce, pour elle qui, sans avoir mérité de souffrir, endure tant de souf­frances !

(1) Échion fut un des compagnons de Cad­mus, fondateur de Thèbes.

ÉLÉGIE SIXIÈME.

ARGUMENT.

A un ami. Ovide lui expose qu'en commençant à le protéger, il s'est par là même engagé à le faire jusqu'au bout : qu'il doit cet égard à ses malheurs nombreux.

Et toi aussi, antique appui de ma destinée, qui fut mon asile, mon unique port, tu abandonnes le patronage et la cause d'un ami, et tu rejettes si vite le pieux fardeau de la bienfaisance! Le poids est accablant sans doute mais, pour le rejeter au jour du malheur, il valait mieux ne t'en pas charger. C'est au milieu de l'Océan que, nouveau Palinure, tu laisses mon navire! Arrête, que ta fidélité ne reste pas au dessous de ton mérite. Vit-on par une coupable inconstance le fidèle Automédon abandonner au sein de la mêlée les coursiers d'Achille, ou Podalire entreprendre la cure d'un malade pour trahir sa pro­messe et lui refuser les secours de la médecine? il y a plus de honte à chasser qu'à refuser un hôte. Ah ! puisse l'autel qui me reçut, ne pas crouler sous ma main !

Tu n'avais d'abord que moi seul à soutenir mais au­jourd'hui , avec moi, soutiens ton honneur, si je ne suis coupable d'aucune faute nouvelle, si mes crimes n'auto­risent point un changement si soudain dans ta tendresse.

Cette respiration, que gêne en moi l'atmosphère de la Scythie, abandonnerait (ah! j'en forme le vu) ce corps débile, plutôt que je ne froisse ton cur par ma cou­pable conduite, et que je ne paraisse mériter tes mépris! Je ne suis pas encore assez anéanti par mes disgrâces, pour que mon esprit soit égaré par mes longues calami­tés. Mais quand il le serait en effet, combien de fois le fils d'Agamemnon n'adressa-t-il pas à Pylade des paroles outrageantes? on peut même croire qu'il porta la main sur son ami : Pylade n'en resta pas moins fidèle à son dé vouement.

Le seul rapport qu'il y ait entre l'infortune et la pros­périté, ce sont les égards que l'on témoigne à l'une et à l'autre : on cède le pas aux aveugles, et à ces mortels pour lesquels la prétexte, les faisceaux de verges et les paroles impérieuses commandent le respect. Si tu n'as pas de ménagements pour ma personne, tu en dois à ma fortune : aucun,mortel n'a sujet de se courroucer contre moi. Parmi mes angoisses, choisis la plus petite, la plus légère de toutes : elle passera encore tout ce que tu en peux imaginer. Autant on trouve de roseaux dans les marais humides, autant les fleurs de l'Hybla nourrissent d'abeilles, autant on voit de fourmis suivre un étroit sentier pour entasser dans leur magasin les grains qu'elles trouvent, aussi considérable est la multitude des maux qui m'assiègent : oui, mes plaintes sont au dessous de la réalité. Si quelqu'un n'en trouvait pas assez encore, qu'il répande du sable sur le rivage, des épis au milieu des moissons, de l'eau dans l'Océan. Calme donc des craintes mal fondées, et n'abandonne pas mon navire en pleine mer.

ELEGIE SEPTIEME.

ARGUMENT.

A un ami. Il fait la peinture des habitants de Tomes : il est sensible à la nou­velle du succès de ses vers à Rome, bien qu'il n'ait pas d'ambition à cet égard : il ne cherche dans la poésie, qui fit tout son malheur, qu'un adou­cissement à ses peines.

La lettre que parcourent tes yeux, arrive de cette contrée où le large Ister mêle ses eaux à celles de la mer. Si tu conserves, avec la vie, une santé florissante, ma destinée n'est pas encore de tout point malheureuse. Tu me demandes, cher ami, selon l'usage, ce que je deviens : tu pourrais le deviner, quand je garderais le silence: je suis malheureux: ce mot résume toutes mes infortunes et tout homme qui vivra en butte au mé­contentement de César, le sera comme moi. Mais quel est ce peuple de Tomes! quelles sont ces murs au milieu desquelles je vis ! es-tu curieux de l'ap­prendre ? La population est mêlée de Grecs et de Gètes, mais elle tient davantage des Gètes indomptés : on voit un plus grand nombre de Sarmates et de Gètes aller et venir à cheval par les chemins. Pas un qui n'ait son carquois, son arc, et ses flèches trempées dans le fiel de la vipère: un organe sauvage; une physionomie farouche; portraits vivants de Mars; leurs cheveux, leur barbe, ne furent jamais coupés; le bras toujours prompt à enfoncer le couteau meurtrier que tout Barbare porte attaché à sa ceinture. Voilà ceux au milieu desquels, hélas! vit sans songer aux folâtres amours, ton infortuné poète; voilà les seuls êtres qu'il aperçoive, qu'il entende. Et puisse-t-il y vivre, mais non pas y mourir! puisse son ombre même être éloi­gnée de ce séjour odieux !

Tu m'écris, ami, qu'en présence de nombreux specta­teurs on accompagne mes poésies de danses légères, qu'on applaudit mes vers : ces pièces, tu le sais, je ne les écrivis pas pour le théâtre; ma muse n'en brigue pas les applaudissements. Je n'en suis pas moins sensible à tout ce qui peut réveiller mon souvenir et rappeler le nom du pauvre exilé. Quelquefois pourtant, quand je songe aux maux que je leur dois, je maudis les vers et les Piérides mais après les avoir bien maudites, je ne puis vivre sans elles ; je cours après le trait ensanglanté par ma blessure, comme ce vaisseau grec déchiré par les flots de l'Eubée, qui ose braver encore les eaux de Capharée. Ce n'est pas la louange qui est le but de mes veilles, ni le soin d'éterniser mon nom : il m'eût été plus avantageux de rester in­connu : j'essaie de donner le change à mes soucis : quelle occupation préférable, dans mon isolement, au sein de ces déserts? Quel autre remède m'efforcerai-je de chercher à mes maux? Si j'envisage mon séjour : c'est un sé­jour odieux, et il n'en saurait être de plus triste dans tout l'univers; les hommes? ce sont des hommes à peine dignes de ce nom, et plus cruels que des loups féroces: aucun respect des lois; la force triomphe de l'équité, et le glaive des combats terrasse la justice vaincue. Des peaux, de larges braies les préservent mal du froid ; de longs poils couvrent, hérissent leur figure. Un très petit nombre conservent quelques traces de l'idiome grec, encore est-il défiguré par l'accent gétique. Dans toute la population, il n'en est pas un seul capable d'exprimer en latin les idées les plus simples et les plus communes. Moi-même, poète romain, Muses, daignez me le pardonner, je suis sou­vent forcé de parler sarmate. Oui, je rougis de cet aveu, par reflet d'une longue désuétude, à peine puis-je trou­ver les mots latins. Sans doute, il est aussi dans ce livre bon nombre d'expressions barbares : n'en accuse pas le poète, mais ce séjour seul. Cependant pour ne pas perdre l'habitude de la langue ausonienne, pour que ma bouche ne reste pas fermée à l'idiome de ma patrie, je m'entre­tiens avec moi-même, j'articule des mots déjà étrangers pour moi, et je manie de nouveau les instruments fu­nestes de mes fatales études. C'est ainsi que je traîne ma vie et mes journées, que je me distrais, que je m'arrache à la contemplation de mes souffrances. Je cherche dans la poésie l'oubli de mes infortunes : si je puis recueillir ce fruit de l'étude je suis satisfait.

ÉLÉGIE HUITIÈME.

ARGUMENT.

A un ennemi. Il lui demande pourquoi tant d'acharnement contre un exilé : il l'avertit de redouter l'inconstance de la fortune : s'il est malheureux, il peut renaître un jour au bonheur, et le voir lui-même malheureux à son tour.

Je ne suis pas tellement déchu, malgré mon abaisse­ment, que je sois encore plus bas que toi, au dessous duquel aucun être ne saurait descendre. Où puises-tu tant d'acharnement contre moi ; cur pervers ? pourquoi insulter à des malheurs auxquels tu es exposé toi-même! ne saurais-tu donc prendre des sentiments plus doux, plus, bienveillants, en me voyant terrassé par des maux capables d'arracher des larmes aux bêtes farouches? ne crains-tu pas le pouvoir de la Fortune debout sur sa roue mobile et les décrets superbes de cette déesse jalouse? Oui, la Furie vengeresse honorée à Rhamnus (1) saura te faire expier tes méfaits. Pourquoi fouler aux pieds mon malheur! J'en fus témoin, tel se riait d'un naufragé, qui bientôt fut englouti dans les flots : «Jamais, disais-je, l'onde ne fut plus équitable » tel refusait à des malheu­reux de vils aliments, qui maintenant mendie le pain dont il se nourrit. La fortune volage erre d'une course incertaine : aucun lieu ne peut fixer l'inconstante. Tantôt elle se montre riante, et tantôt son front se rembrunit : elle n'est fidèle qu'à sa légèreté. Et moi aussi j'étais flo­rissant mais ce n'était qu'une fleur éphémère, et la flamme que jeta cette paille légère, ne brilla qu'un instant.

Mais pour qu'une joie cruelle ne remplisse pas ton âme, je ne suis point sans espoir d'apaiser la divinité ennemie, soit parce que je fus coupable sans être crimi­nel, et que, si ma faute entraîne la honte, elle n'entraîne pas de haine; soit parce que dans toute son étendue, depuis l'orient jusqu'au couchant, l'univers ne renferme pas de mortel plus indulgent que son maître. Oui, si la violence n'en saurait triompher, son cur est accessible à la timide prière et, à l'exemple des dieux, parmi lesquels il doit siéger un jour, avec le pardon de ma peine, je lui demanderai d'autres faveurs encore que j'ai à sol­liciter. Compte dans une année les jours sereins et les jours nébuleux; tu trouveras les belles journées plus nom­breuses. Ne triomphe donc pas trop de ma ruine; songe que je puis me relever un jour : songe qu'il est possible, si César se laisse fléchir, que tu aies le dépit de me re­voir face à face au sein de Rome, et que je te voie banni à ton tour pour une faute plus grave : tels sont, après mes premiers vux, les plus vifs que je forme.

(1) Némésis, ainsi appelée de Rhamnus, bourg de Attique où elle avait un temple.

ELEGIE NEUVIEME.

ARGUMENT.

A un ami. S'il le pouvait, il ferait connaître son nom et ses bienfaits à tout T univers : c'est à lui, après César, qu'il doit la vie.

O s'il m'était permis d'inscrire ton nom dans mes vers, tu l'y verrais inscrit à chaque page, je ne chante­rais que toi dans ma reconnaissance, et ton souvenir grossirait chaque feuillet de mes livres. Rome entière saurait combien je te suis redevable, si Rome, perdue pour moi, lit encore les uvres d'un exilé. Le siècle présent, les siècles futurs connaîtraient ta bonté, si ce­pendant mes écrits doivent triompher du temps. Le lec­teur instruit de tes titres ne cesserait de te bénir : telle est la gloire qui te paierait le salut d'un poète. Si je respire, c'est d'abord à César que je dois ce bienfait mais après ce dieu tout-puissant, à toi sont dues mes actions de grâces : César m'a donné la vie mais cette vie, c'est toi qui la protèges : par toi, je puis jouir du bienfait que j'ai reçu.

Lorsque la plupart de mes amis étaient épouvantés de ma catastrophe, qu'une partie même voulaient paraître la redouter, et contemplaient mon naufrage des hauteurs de la côte, sans vouloir tendre la main à un malheureux luttant contre la fureur des flots, seul tu as rappelé des bords du Styx ton ami expirant et si je puis encore être reconnaissant, c'est ton ouvrage. Veuillent les dieux, de concert avec César, t'être toujours propices! je ne sau­rais former un vu plus étendu.

Tels sont les bienfaits que, si tu y consentais, ma plume dans ses harmonieux écrits exposerait au grand jour et maintenant, en dépit des ordres qui lui commandent le silence, ma muse a peine à s'abstenir de prononcer ton nom malgré toi-même. Comme un chien fidèle, sur la piste d'une biche craintive, lutte en vain contre sa laisse, ou comme, si les barrières de la lice tardent à s'ouvrir, le coursier bouillant les frappe du pied, de la tête même: ainsi lié, enchaîné, par la loi qui lui est imposée, ma muse brûle de chauler les louanges d'un nom qui lui est interdit. Mais aux dieux ne plaise que je te blesse par l'indiscret hommage de ma recon­naissante amitié! ne crains rien, je serai docile à tes or­dres : j'y serais indocile, si tu devais me soupçonner d'ingratitude : ma reconnaissance du moins (tes ordr es ne s'y opposent pas) sera éternelle et tant que je verrai la lumière du soleil (puisse-t-elle ne pas longtemps frapper mes yeux! ),ma vie sera consacrée à te rendre hommage.

ELEGIE DIXIEME.

ARGUMENT.

Il est exilé depuis trois années, qui lui ont paru un siècle : le temps s'écoule bien lentement en Scythie : on vit au milieu de continuelles alarmes : les naturels même du pays sont des barbares.

Depuis que je suis dans le Pont, trois fois l'Ister a vu son cours enchaîné par le froid; trois fois les eaux de l'Euxin se sont durcies. Il me semble que je suis éloigné de ma patrie depuis autant d'années que la Grèce en­nemie en passa sous les murs de Troie. On dirait que le temps s'arrête, tant sa course est insensible, tant l'année accomplit lentement sa période ! Pour moi le solstice n' ôte rien à la longueur des nuits ; pour moi l'hiver n'a­brège pas les journées : l'ordre de la nature est boule­versé à mon égard, et donne à tout la durée infime de mes tourments. Le temps, pour les autres, suit-il donc son cours ordinaire, et celui de ma vie est-il seul plus pénible, sur ce rivage du Pont-Euxin, surnom impos­teur, sur cette côte doublement sinistre de la mer de Scythie?

Une foule de tribus nous environnent et nous mena­cent d'une guerre cruelle; nulle honte chez elles à vivre de brigandages. Point de sûreté hors de la ville : la petite éminence trouve à peine un abri dans de chétifs remparts et dans sa position naturelle. Au moment où l'on s'y attend le moins, des essaims d'ennemis, semblables à des nuées d'oiseaux, se précipitent, et, presque avant qu'on les ait aperçus, s'emparent de leur proie. Souvent, dans l'enceinte des murs, on ramasse par les rues des traits empoisonnés qui nous arrivent en dépit des portes closes. Il est donc rare qu'on ose cultiver la campagne, et l'infortuné qui, d'une main, trace un sillon, tient de l'autre un glaive. C'est le casque en tête que le berger fait résonner son chalumeau, qu'unit une poix grossière; ce n'est pas le loup, c'est la guerre que redoute la timide brebis. Les fortifications de la place nous garan­tissent à peine, et pourtant dans l'intérieur une tourbe de Barbares mêlés aux Grecs sèment l'épouvante; car des Barbares établis pêle-mêle au milieu de nous occupent plus de la moitié des habitations. Quand ils n'inspire­raient pas de crainte, on ne peut s'empêcher d'un senti­ment d'horreur à la vue de leurs peaux et de la longue chevelure qui leur couvre la tête. Ceux même que l'on croit originaires d'une ville grecque, ont abandonné le costume de leur patrie pour les larges braies des Perses. Ils ont entre eux un jargon qui leur est commun; moi, j'ai recours aux signes pour me faire entendre. Je suis ici un Barbare, puisque l'on n'y comprend pas mon lan­gage : les mots latins excitent le rire du stupide Gète. Souvent ils disent impunément en ma présence du mal de moi-même; peut-être me reprochent-ils mon exil et si, comme il arrive, je fais, pendant qu'ils parlent, un geste négatif, ou un signe d'assentiment, ils en tirent des conséquences contre moi. Ajoutez que le glaive cruel est l'injuste ministre de la justice, et que souvent le sang coule au pied des tribunaux. Impitoyable Lachésis, qui, en me voyant sous l'in­fluence d'un astre si funeste, n'as pas abrégé la trame de mes jours! Si l'aspect de ma patrie, si le vôtre, ô mes amis, me fut ravi, si je me plains de vivre aux extrémités de la Scythie, ce sont là des peines bien cruelles : toutefois, j'ai mérité que Rome me fût ravie ; mais je n'ai pas mé­rité peut-être de vivre dans un lieu si affreux. Ah! que dis-je? insensé! n'étais-je pas digne de la mort même, pour avoir offensé le divin César?

ÉLÉGIE ONZIÈME.

ARGUMENT.

A sa femme. Il la plaint d'avoir été insultée à cause de lui : il l'engage à la patience car enfin on peut encore lui pardonner : il n'est que relégué.

On a prétendu t'insulter en t'appelant femme d'exilé; tu t'en plains dans ta lettre. J 'ai partagé ta douleur moins pour le mépris déversé sur ma fortune (car je sais maintenant braver le malheur), que pour l 'affront que, contre mon vu le plus ardent, tu essuyas à cause de moi, et par l'idée que tu as eu à rougir de mon sort. De la patience, de la philosophie : tu as soutenu des assauts plus violents, quand je te fus ravi par le courroux du prince.

Toutefois il s'abuse cet homme qui m'appelle exilé : le châtiment qui suivit ma faute fut moins rigoureux. Mon plus grand châtiment est d'avoir offensé César, et plût au ciel que ma dernière heure eût prévenu ce mo­ment fatal ! mais ma barque, maltraitée, ne fut ni brisée ni submergée; elle ne trouve pas de port, mais elle est encore à flot. César ne m'a ôté ni la vie, ni mon patri­moine, ni les droits de citoyen et ma faute m'avait rendu digne de perdre tous ces biens mais parce que je fus coupable sans être criminel, il s'est contenté de me condamner à quitter ma patrie et comme tarit d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, j'éprouvai la clémence du divin Auguste. Lui-même ne prononça contre moi que le mot de relégué, et non celui de banni, et mon juge me rassure ici sur ma cause. C'est donc à juste titré que ma veine, bien pauvre sans doute, s'anime de tout son enthousiasme, César, pour chanter les louanges : c'est à juste titre que je prie aussi les dieux de tenir encore fermées pour toi les portes du ciel, de te laisser loin d'eux être dieu parmi nous. Tel est le vu de tout l'empire mais comme les fleuves se précipitent dans l'Océan, un faible filet d'eau s'y jette aussi quelquefois. Pour toi, dont la bouche m'appelle exilé, cesse d'ag­graver mon infortune par un surnom mensonger.

ELEGIE DOUZIEME

ARGUMENT.

A un ami. Il ne jouit pas de la tranquillité nécessaire à la poésie, et son esprit se rouille : cependant il compose encore des vers mais il en brûle la plus grande partie.

Tu m'écris de chercher dans l'étude une distraction à mon malheur, et de ne pas laisser mon esprit s'engourdir dans une honteuse apathie. Ce conseil, ami, est diffi­cile à suivre ; la poésie est fille de la gaîté et réclame un esprit calme et serein; ma destinée est battue par des tempêtes cruelles, et il n'y a pas de sort plus triste que le mien. Tu exiges que Priam se réjouisse au sein des funérailles de ses enfants, que Niobé, veuve de sa famille, célèbre des danses légères. Est-ce le chagrin ou l'étude, à tes yeux, qui doit me préoccuper, seul, relégué au bout du monde parmi les Gètes? Quand tu me supposerais une âme pleine de constance et de fermeté, telle que la renommée signale celle de l'accusé d'Anytus, toute cette philosophie croulerait sous le poids d'une telle dis­grâce : le courroux d'un dieu est au dessus des forces humaines. Ce vieillard, qu'Apollon honora du titre de sage, n'eût jamais pu dans de semblables circonstances composer un ouvrage. Quand on oublierait sa patrie, quand on s'oublierait soi-même, quand le sentiment du passé pourrait être suspendu, la crainte seule est un obstacle au calme nécessaire à cette tâche : or, ce séjour est entouré d'innombrables ennemis. Ce n'est pas tout : mon esprit, par un long engourdissement, s 'est rouillé, et se trouve bien déchu de ce qu'il fut jadis : un champ fertile que ne renouvelle pas assidûment la charrue, ne produira que du chiendent et des ronces : le coursier longtemps inactif ne sera plus agile à la course, et, lancé dans la car­rière, arrivera au but le dernier : le bois s'attendrit et se pourrit, se fend et s'entr'ouvre, quand la barque n'est plus dans l'eau, son élément habituel. Et moi aussi je désespère, tout médiocre que je fus, de redevenir jamais égal à moi-même : mes longues souffrances ont brisé les ressorts de mon génie, et je n'ai presque rien conservé de mon antique énergie. Souvent cependant, comme au­jourd'hui encore, j'ai pris mes tablettes et j'ai voulu as­sembler quelques mots, former quelques hémistiches mais ce n'étaient plus des vers, ou c'étaient des vers tels que ceux-ci, en harmonie avec la fortune de leur au­teur, en harmonie avec son séjour.

Enfin l'honneur n'est pas un faible aiguillon pour l'es­prit, et l'amour de la gloire rend l'imagination féconde. L'éclat de la renommée, de la réputation, eut jadis pour moi des attraits, quand un vent propice enflait mes voiles : je ne suis pas assez heureux, maintenant, pour que la gloire me touche : ah ! que ne m'est-il possible d'être in­connu au monde entier ! Est-ce parce que mes poésies réussirent d'abord, que tu m'engages à écrire et à poursuivre mes succès? Qu'il me soit permis de le dire sans vous offenser, doctes surs, vous êtes la principale cause de mon exil et comme l'au­teur de ce taureau d'airain fut justement victime de sa création, je suis aussi victime de mon propre talent. Ah! j'aurais dû rompre tout commerce avec les Muses : il eût été sage de fuir l'Océan après mon naufrage. Mais ap­paremment, si dans mon délire je conserve cette fatale manie, ce séjour fournira des armes à ma muse. Point de livres ici ; pas une oreille complaisante et capable de comprendre le sens de mes paroles. Partout règne la bar­barie, un jargon sauvage; partout l'accent formidable du Gète : il me semble même avoir désappris ma langue : je ne sais plus que parler gète et sarmate. Et pourtant, s'il faut avouer la vérité, c'est pour ma muse un irrésistible besoin de faire des vers. J'écris une pièce, et aussitôt écrite, je la livre aux flammes : un peu de cendre, voilà le résultat de mes sueurs. Je voudrais ne plus faire de vers, je le voudrais et ne le puis : voilà pourquoi mon travail est la proie des flammes et ce ne sont que quelques lambeaux ravis au feu par hasard ou par ruse, qui vous parviennent comme échantillons de ma veine. Puisse cet Art, qui a perdu son auteur si éloigné de le craindre, avoir été ainsi réduit en cendre!

ELEGIE TREIZIEME.

ARGUMENT.

Aun ami. Il lui demande qu'il mette le comble à ses bienfaits en lui écri­vant : il ne le croit pas inconstant : il désire seulement avoir cette preuve nouvelle d'amitié.

Du pays des Gètes, Ovide envoie ce salut à son ami, si l'on peut envoyer ce que l' on n'a pas soi-même : en effet, la maladie démon esprit, comme un fléau contagieux, s'est communiquée à mon corps, pour qu'aucune par­tie de mon être ne soit exempte de souffrances et voici longtemps déjà que je ressens dans le côté de cuisantes douleurs mais ce n'est que l'effet des froids excessifs de l'hiver. Quoi qu'il en soit, si tu jouis de la santé, je ne l'aurai pas tout à fait perdue car c'est toi dont les épaules ont soutenu ma ruine. Toi qui m'as prouvé une tendresse sans bornes, qui mets tout en uvre pour me rendre la vie, il est rare que tu m'écrives un mot de consolation : c'est un grand tort; il ne manque à ton tendre dévouement que de ne me pas refuser quelques lignes. Répare cet oubli; efface cette tache unique, et rien ne ternira l'éclat d'une perfection si ravissante. Je m'étendrais davantage sur ce grief mais il est pos­sible que quelques lettres de ta part, sans me parvenir, m'aient pourtant été adressées. Fassent les dieux que mes plaintes soient sans fondement, que je t'accuse à tort de m'oublier! Ce vu que je forme, il s'est réalisé : non, je ne saurais croire que ta ferme amitié se puisse démentir : le Pont glacé ne produira plus de blanche absinthe, l'Hybla, en Sicile, de serpolet parfumé, avant qu'on te puisse convaincre d'indifférence pour ton ami : la trame de ma destinée n'est pas si noire encore. Quant à toi, pour repousser toute imputation calom­nieuse, évite de paraître ce que tu n'es pas. Souvent de longues conversations remplissaient nos journées, et la nuit nous surprenait au milieu de nos entretiens : au­jourd'hui, que nos lettres soient de l'un à l'autre messa­gères de nos muettes paroles; que le papier et la plume remplacent le ministère de la langue. Mais je ne veux pas paraître désespérer de ce bonheur, et ce peu de vers doit t'en dire assez : agrée le souhait qui termine toujours une lettre, et puisse ta destinée être différente de la mienne! porte-toi bien.

ÉLÉGIE QUATORZIÈME

ARGUMENT.

A sa femme. Il lui promet l'immortalité : bien des femmes envieraient son sort, qui lui fournit une occasion de s'illustrer, pourvu qu'elle lui reste fidèle : la gloire s'achète au prix de grands efforts : il cite l'exemple des plus célèbres héroïnes.

Ma muse t'a donné mille gages de mes sentiments, tu le sais, ô mon épouse, toi que je chéris plus que moi-même. Quelles que soient les rigueurs de la fortune à l'égard du poète, tu n'en devras pas moins quelque célébrité à mon génie : tant qu'on me lira, on lira en même temps ta renommée, et le fatal bûcher ne te consumera pas tout entière. Quoique la triste fortune de ton époux te puisse faire paraître à plaindre, tu trouveras plus d'une femme, jalouse de la destinée, se plaire, malgré les malheurs auxquels tu t'es associée, à te nommer heureuse, à envier ton sort. En te donnant des richesses, je ne t'aurais pas donné davantage : l'ombre du riche n'emportera rien chez les mânes. Je t'ai fait jouir d'un nom immortel : n'est-ce pas le don plus précieux que je pusse te faire?

Ce n'est pas tout : en te montrant mon unique appui dans ma détresse, tu ne l'es pas acquis un médiocre honneur ; ma voix pour le louer n'est jamais restée muette, et tu dois être fière de ce témoignage d'un époux.

Fais en sorte qu'il ne puisse jamais paraître menson­ger; sois, en me sauvant, fidèle à tes tendres serments. Aux jours de la prospérité, ta vertu fut toujours sans tache, irréprochable, et ne mérita que des éloges; elle ne s'est point démentie après ma ruine : ainsi puisse-t-elle couronner glorieusement son uvre !

Il est aisé d'être vertueuse, quand tout obstacle est écarté, quand rien ne s'oppose au devoir d'une épouse mais lorsqu'un dieu fait gronder son tonnerre, ne pas se soustraire à l'orage, voilà la vraie tendresse, voilà l'a­mour conjugal. Elle est rare la venu indépendante de la fortune, la vertu fidèle, constante, quand la volage s'enfuit : si pourtant il en est une qui ne se propose d'autre prix, d'autre récompense qu'elle-même, qui se montre inébranlable dans l'adversité, veux-tu en calculer la durée? elle fait l'entretien de tous les siècles; elle est aussi l'admiration des peuples, dans toute l'étendue de l'univers. Vois combien, après tant d'années, on donne encore d'éloges à la fidélité de Pénélope, ineffaçable renom! Regarde comme on célèbre l'épouse d'Admète, celle d'Hector, la fille d'Iphis, qui n'hésita pas à s'élancer dans les flammes d'un bûcher ; comme vit encore la renommée de la reine de Phylacé, dont l'époux se précipita le premier sur le sol de Troie. Il n'est pas ici besoin de ton trépas, mais de ton amour et de ta fidélité : ce n'est pas ! au prix d'héroïques sacrifices que tu dois acheter la gloire. Du reste, ne crois pas que ce soit parce que tu n'accomplis pas ces devoirs, que je te les rappelle : je déploie mes voiles, quoique ma barque glisse sous l'effort de la rame. Te rappeler de remplir des devoirs que tu remplis de toi-même, c'est le donner des éloges et applaudir par des encouragements à ta noble conduite.

Fin de l'ouvrage

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