CICERON

Plaidoyer pour Célius. (Caelius)

 

Publié sous la direction de M. Nisard

-1840-

I. Juges, si un homme étranger à nos lois, à nos moeurs, à nos habitudes judiciaires, assistait par hasard à cette audience, persuadé sans doute de la gravité d'une cause qui occupe seule le barreau pendant que les fêtes et les jeux publics ont fermé les tribunaux pour toutes les autres affaires, il croirait qu'il s'agit d'un forfait énorme, dont la punition ne peut être différée sans consommer la ruine de l'État. Si on lui disait qu'une de nos lois ordonne qu'on instruira tous les jours sans distinction le procès des séditieux et des pervers qui, les armes à la main , auront osé assiéger le sénat, faire violence aux magistrats, attaquer la république, il ne désapprouverait pas cette loi, il demanderait quel est le crime sur lequel vous avez à prononcer.
Et quand il apprendrait qu'il n'est ici question ni d'attentat, ni d'audace, ni de violence, qu'un jeune citoyen, doué des qualités les plus brillantes, plein d'ardeur pour le travail, aimé du public, est accusé par le fils d'un homme qu'il a poursuivi lui-même et qu'il poursuit encore devant les tribunaux; qu'une courtisane est l'âme de toute cette intrigue, alors cet étranger, instruit de la vérité, respecterait la piété filiale d'Atratinus mais il penserait qu'on doit réprimer les fureurs d'une femme emportée; et vous, juges, il vous plaindrait de ne pouvoir partager le repos dont jouissent les autres citoyens.
En effet, si vous voulez, par une sérieuse attention, vous former une juste idée de la cause, vous verrez qu'aucun homme, à moins qu'il n'y eût été contraint, ne se serait jamais chargé de cette accusation, et qu'il n'aurait osé se présenter ici avec la plus faible espérance, si quelque autre ne l'appuyait de tout ce que peuvent faire une passion violente et une haine implacable. Mais je pardonne au jeune Atratinus, il est du caractère le plus honnête et le plus vertueux, c'est mon ami. La nature, la nécessité, sa jeunesse, lui servent d'excuse, la tendresse filiale, s'il s'est porté de lui-même à cette accusation; la nécessité, s'il en a reçu l'ordre de son père, l'inexpérience de l'âge, s'il s'est flatté du succès. Les autres accusateurs n'ont pas droit à la même indulgence, je ne leur promets aucun ménagement.

II. Il me semble qu'il convient à la jeunesse de Célius que je commence par répondre à tout ce qu'ils ont dit pour le déprimer lui-même, et ternir l'éclat de sa famille. On lui a fait deux reproches au sujet de son père. C'est, vous a-t-on dit, un homme obscur, et il a eu beaucoup à se plaindre de son fils. Célius le père n'a pas besoin de mes paroles, et sa personne même répond aisément à ceux qui le connaissent et aux plus âgés d'entre nous mais il en est d'autres dont il n'est pas aussi bien connu, parce que depuis longtemps sa vieillesse ne lui permet guère de paraître avec nous dans le forum, à ceux-là je dirai que tous ceux qui ont pu jamais avoir quelque rapport avec lui l'ont toujours traité et le traitent encore avec tous les égards et la considération qui sont dus au chevalier romain le plus distingué. Ne puis-je pas dire aussi que le reproche d'être né d'un chevalier romain me paraît bien déplacé devant de tels juges, et dans une cause que je défends?
Vous prétendez que Célius n'a pas rempli les devoirs d'un bon fils, chacun de nous peut avoir son opinion mais le père seul a le droit de juger. La déposition des témoins fera connaître ce que pense le public, l'affliction et les larmes de sa mère, la douleur, le deuil de son père, cette tristesse peinte sur son visage , attestent les sentiments de sa famille.
On lui a reproché de n'être pas estimé dans son pays : cependant nul homme résidant et fixé à Pouzzol n'obtint de plus grands honneurs que ceux qu'on a décernés à Célius absent; c'est pendant son absence que ses compatriotes l'ont agrégé au premier ordre de leur cité; et cet honneur, que beaucoup d'autres ont brigué vainement, ils le lui ont déféré sans qu'il le demandât; aujourd'hui encore, ils ont député pour cette cause des sénateurs et des chevaliers romains, chargés de faire son éloge dans les termes les plus honorables.
Je crois avoir établi ma cause sur les fondements les plus solides, en lui donnant pour base le suffrage de ceux avec qui Célius a eu ses premiers rapports. En effet, vous ne pourriez avoir une opinion favorable de sa jeunesse si elle avait déplu, je ne dis pas seulement à un homme tel que son père, mais à une ville municipale dont l'autorité est si imposante. Tels sont les suffrages qui commencent la réputation et moi-même si je jouis de quelque renommée, c'est que la bonne opinion et le témoignage des miens ont étendu et fortifié ce sentiment d'estime dont on daignait récompenser mon zèle et mes premiers travaux.

III. Quant aux reproches qui regardent les moeurs, quant à ces déclamations vagues, répétées par tous nos adversaires, Célius n'en sera jamais assez affecté pour regretter de n'être pas né difforme. En effet, ces injures sont devenues des lieux communs contre tous ceux qui, dans leur jeunesse, ont eu l'avantage d'une figure agréable. Mais il y a de la différence entre accuser et médire. L'accusation exige quelque chose de positif; il faut articuler les faits, nommer la personne, apporter des preuves, produire des témoins. La médisance ne veut que faire outrage. Quand elle est violente et emportée, on la nomme invective, si elle est enjouée et spirituelle, on l'appelle raillerie. J'ai vu avec autant de peine que de surprise qu'Atratinus eùt été spécialement chargé de cette partie de l'accusation; elle ne convenait ni à son caractère ni à son âge, et, vous avez pu le remarquer vous-mêmes, la pudeur de ce vertueux jeune homme ne lui permettait pas d'insister sur cet endroit de son discours. Je voudrais qu'un des autres accusateurs moins délicats et moins timides se fût réservé cet emploi, je lui parlerais avec plus de force et de liberté, je réprimerais à ma manière cette fureur de médire. Mais vous, Atratinus, je vous ménagerai davantage. Je respecte votre pudeur, et je ne dois pas oublier ce que j'ai fait pour vous et pour votre père. Je vous donnerai pourtant un avis, c'est d'être toujours fidèle à votre caractère, de vous montrer aussi réservé dans vos paroles que vous êtes décent dans vos actions, et de ne vous permettre contre personne des reproches qui vous feraient rougir si on les rétorquait contre vous avec aussi peu de justice. En effet, cette ressource n'est-elle pas ouverte à tout le monde? Vous êtes jeune, vous devez beaucoup à la nature, la calomnie ne peut-elle pas aussi donner une couleur de vraisemblance aux plus injustes reproches? Mais n'accusons ici que ceux qui vous ont forcé de parler, ce qui fait honneur à votre modestie, c'est que nous avons vu combien vous souffriez à dire ces choses et ce qui n'en fait pas moins à votre esprit, c'est que vous les avez dites avec grâce et politesse.

IV. Deux mots suffiront pour disculper Célius tant que son âge a pu l'exposer à de tels soupçons, la pureté de ses moeurs, les leçons et la vigilance de son père l'en ont garanti. Je ne parlerai pas de moi, je m'en rapporte, juges, à ce que vous en pensez. Je dirai seulement que son père me l'amena aussitôt qu'il lui eut donné la robe virile. Tant que Célius fut dans la fleur de l'âge, on ne le vit jamais qu'avec son père, qu'avec moi, ou chez le vertueux Crassus, consacrant tous ses moments aux plus honnêtes exercices. On lui a reproché des liaisons avec Catilina, et c'est de quoi on ne doit pas même le soupçonner. Vous savez qu'il était encore dans l'adolescence lorsque Catilina demanda le consulat avec moi. Quoique plusieurs jeunes gens estimables se soient attachés à cet homme pervers et corrompu, si jamais alors Célius s'est approché de lui, s'il m'a quitté un seul instant, qu'on dise qu'il a eu des liaisons trop intimes avec Catilina. Cependant nous l'avons vu depuis au nombre de ses amis. Cela est vrai mais je ne défends ici que cet âge, qui, faible par lui-même, est plus livré aux séductions étrangères. Pendant ma préture, il est toujours resté auprès de moi, il ne connaissait point Catilina, celui-ci était alors préteur en Afrique. L'année d'après, il fut accusé de concussion. Célius était avec moi, il ne fit aucune démarche pour lui, il ne parut pas même dans son affaire. Vint ensuite l'année où je demandai le consulat. Catilina fut mon compétiteur. Jamais Célius ne se joignit à lui, jamais il ne s'écarta de moi.

V. Ce ne fut donc qu'après avoir fréquenté le forum pendant tant d'années, sans reproche et sans tache, qu'il fut lié avec Catilina, qui demandait le consulat pour la seconde fois. Eh! jusqu'à quel âge croyez-vous donc qu'on doive surveiller la jeunesse? Autrefois, lorsque nous recevions la robe virile, il fallait pendant la première année porter les bras sous la toge, et ne point quitter la tunique aux exercices du Champ de Mars, cette règle était observée même dans le camp par ceux qui, dès cette année, prenaient le parti des armes. A cet âge, celui que la pureté de ses moeurs, que les principes d'une bonne éducation ou du moins un heureux naturel n'avaient point préservé de la corruption, ne pouvait éviter la tache d'une juste infamie. Mais quand il avait passé sa première jeunesse sans donner prise à la médisance, et qu'il était une fois parvenu à l'âge viril, le temps des épreuves était fini, on ne s'avisait plus de douter de ses moeurs. Célius, après plusieurs années passées dans le forum, rechercha l'amitié de Catilina. Bien d'autres, de tout état et de tout âge, ont fait comme lui. Juges, vous n'avez pas dû l'oublier, Catilina savait présenter l'apparence des plus grandes vertus sans en avoir la réalité. Lié avec une foule de scélérats, il affectait d'être dévoué aux plus gens de bien. Ardent pour les plaisirs, mais capable d'application et de travail, il sut allier les excès de la volupté avec les fatigues de la guerre. Je ne crois pas qu'il ait existé dans l'univers un monstre composé de qualités et de passions si différentes, si contraires, ni qui parussent plus faites pour se combattre.

VI. Quel homme tour à tour posséda mieux l'art de plaire aux plus illustres citoyens, et de s'unir intimement aux gens les plus infâmes? Quel homme d'abord plus attaché aux bons principes, et ensuite plus cruel ennemi de cette république? plus avili dans ses débauches, et plus infatigable dans le travail; plus avide dans ses rapines, et plus prodigue dans ses largesses? Mais ce qu'il y avait en lui de merveilleux, c'était ce talent de se faire des amis, de se les conserver par ses soins attentifs, partageant avec eux tout ce qu'il avait, les aidant de son argent, de son crédit, de ses peines, de ses crimes même, s'il le fallait, et de son audace, c'était la flexibilité de son caractère, qui prenait toutes les formes, qui se pliait et s'accommodait à toutes les circonstances, sérieux avec les esprits sombres et austères, gai avec les personnes enjouées, grave avec les vieillards, facile et complaisant avec la ,jeunesse, audacieux avec les scélérats, dissolu avec les débauchés. Par ce caractère si flexible et si divers, il avait rassemblé autour de lui tout ce que l'univers renfermait d'hommes méchants et audacieux; il s'était attaché même plusieurs citoyens estimables, qu'avaient séduits ces dehors d'une vertu simulée. Jamais il n'aurait conçu l'horrible projet de renverser cet empire, si la souplesse et la patience n'eussent servi comme de base à cet assemblage monstrueux de tant de vices. Ainsi, qu'on ne reproche point à Célius l'amitié de Catilina, cette faute lui serait commune avec une infinité d'autres, et même avec de très honnêtes gens. Moi aussi, oui, moi-même, peu s'en est fallu que je ne fusse abusé comme tant d'autres. Je voyais en lui un bon citoyen, un homme jaloux de l'estime des gens de bien, un ami solide et fidèle. J'ai connu ses crimes avant de les avoir pressentis, et la preuve a prévenu le soupçon. Si Célius a été vu aussi parmi ses nombreux amis, il regrettera, comme moi, d'avoir été trompé; mais il ne craindra pas que cette amitié soit un crime.

VII. De vos inculpations hasardées contre ses moeurs, vous avez passé au reproche odieux de complicité dans la conjuration. Vous avez insinué, mais en hésitant et sans trop insister, que l'ami de Catilina s'était fait son complice. Loin d'établir rien de positif, notre jeune accusateur, malgré tout son talent, n'a mis guère de suite dans ses raisonnements. Et en effet, qui pouvait porter Célius à cet excès de fureur? la dépravation de ses murs, la perversité de son caractère, le dérangement de sa fortune? A-t-on même jamais nommé Célius parmi ceux qu'on soupçonnait? C'en est plus qu'il ne faut pour détruire une allégation dénuée de vraisemblance, j'ajouterai seulement que s'il eût trempé dans la conjuration, ou plutôt s'il n'eût pas eu la plus grande horreur pour un tel crime, il n'aurait pas cherché à signaler sa jeunesse en accusant des conjurés. Et je dois sans doute, en suivant cette idée, opposer la même réponse à tout ce qu'on a dit au sujet des brigues et de la corruption des suffrages. Célius, à moins d'avoir perdu la raison, n'aurait jamais accusé personne de brigue s'il s'en était rendu coupable à un tel excès. Il ne dénoncerait pas dans un autre une faute qu'il voudrait avoir dans tous les temps la liberté de commettre lui-même. S'il pensait qu'on dût jamais l'accuser de brigue, le verrions-nous une seconde fois ramener devant les tribunaux la même personne pour ce même délit? Quoique cette démarche soit peut-être imprudente, quoiqu'elle n'ait pas mon aveu, cette ardeur décèle du moins un homme qui aime mieux s'exposer à poursuivre un innocent que de paraître se défier lui-même de sa propre innocence. On lui a objecté ses dettes, on a blâmé ses dépenses, demandé ses registres, je ne réponds qu'un mot. Un homme sous la puissance paternelle ne tient pas de registres. Célius n'a jamais pris d'argent à intérêt. La seule dépense qu'on ait blâmée est celle de sa demeure, vous lui avez reproché un loyer de trente mille sesterces. Je commence à comprendre que Clodius veut vendre ses maisons. La petite habitation que Célius tient de lui est louée, je crois, dix mille sesterces. Mais, pour lui plaire, vous vous êtes permis un mensonge qui peut lui être utile. Vous faites un crime à Célius d'avoir quitté la maison paternelle,à son âge, est-ce la matière d'un reproche? Après avoir triomphé dans une cause qui intéressait la république, et qui m'a causé autant de peine qu'elle lui a fait d'honneur à lui-même, parvenu à l'âge de demander des magistratures, il a pris un logement à lui, du consentement, de l'avis même de son père. La maison paternelle était trop éloignée du forum, il s'est logé à peu de frais sur le mont Palatin, pour être plus près de moi et de ses clients. Crassus, en se plaignant de l'arrivée du roi Ptolémée, vous citait ces mots de la pièce d'Ennius : "Plût au ciel que jamais dans la forêt du Pélion"! Je pourrais continuer la citation : "Jamais ma maîtresse errante, égarée", ne m'aurait causé ces ennuis. "Blessée d'un trait fatal, en proie aux fureurs de l'amour, Médée ---". Car je vous ferai voir, juges, quand j'arriverai à cette partie de ma cause, qu'une autre Médée et le changement de domicile ont été pour ce jeune homme la source de tous ses malheurs, ou plutôt le prétexte de toutes les calomnies.

VIII. Ainsi, rassuré par votre sagesse, je ne redoute point ces autres attaques que nous préparait le discours de nos adversaires. Un sénateur, disaient-ils, devait déposer qu'il avait été frappé par Célius dans les comices pour l'élection des pontifes. S'il se présente, je lui demanderai d'abord pourquoi il n'a pas aussitôt attaqué Célius? ensuite, pourquoi il vient comme témoin, à l'instigation d'autrui, au lieu de paraître comme accusateur? pourquoi enfin il a mieux aimé différer sa plainte que de la faire à l'instant même? S'il me donne une réponse nette et précise, je chercherai alors quel est le mobile qui le fait agir. S'il agit de lui-même, sans aucune impulsion étrangère, peut-être je me troublerai, comme il m'arrive quelquefois mais s'il est l'agent et l'instrument de celle qui est l'âme de toute l'accusation, je me féliciterai que, dans une cause appuyée par tant de crédit et de moyens, il ne se soit trouvé qu'un seul sénateur qui ait voulu se prêter à vos vues. Je ne redoute pas davantage cette autre espèce de témoins nocturnes qui déposeront, dit-on, que Célius a pris des libertés indécentes avec leurs femmes, lorsqu'elles revenaient de souper. Certes de pareils témoins doivent être bien imposants, quand ils sont forcés d'avouer qu'ils n'ont pas même tenté la voie de l'arbitrage pour obtenir satisfaction d'une insulte aussi grave!

IX. Vous voyez dès ce moment, juges, quel genre d'attaque on prépare contre nous, lorsqu'on voudra nous frapper, c'est à vous de nous défendre. Ceux qui nous accusent ne sont pas nos vrais ennemis, les traits qu'ils lancent contre nous sont fournis par une main secrète. Je ne prétends pas leur faire un crime d'une action qui même les honore. Ils remplissent un devoir, ils soutiennent leurs amis, ils font ce que doit faire tout homme courageux, offensés, ils se plaignent; irrités, ils s'emportent; provoqués, ils combattent. Mais si l'honneur les autorise à poursuivre Célius, votre sagesse ne vous permettra pas d'écouter un ressentiment étranger plutôt que votre propre équité. Vous voyez quelle foule d'hommes de toute espèce et de tout caractère remplit le forum. Dès qu'un citoyen puissant par sa fortune, par son crédit ou par son éloquence, leur parait souhaiter quelque chose, avec quel zèle ils préviennent ses désirs ! comme ils s'empressent de lui offrir leurs services et leurs témoignages! Si quelqu'un de ces hommes officieux se produit dans notre cause, que votre sagesse repousse une ardeur trop empressée, ce sera tout à la fois sauver Célius, mettre votre religion à l'abri des surprises, et défendre tous les citoyens contre les intrigues des hommes puissants. Je ne vous laisserai pas même à la merci des témoins, et, dans cette cause, je ne souffrirai point que la vérité, par elle-même immuable et constante, dépende de leur volonté, qu'il est si aisé de diriger, de tourner, et de conformer à ses intérêts. Je produirai des preuves, je réfuterai les accusations par des moyens plus clairs que le jour. Des faits, des motifs et des raisons, voilà ce que j'opposerai aux raisons, aux motifs et aux faits.

X. Crassus a traité avec autant de force que d'élégance, et je m'en applaudis, tout ce qui concerne les troubles de Naples, le meurtre des Alexandrins à Pouzzol, et les biens de Palla. Je voudrais qu'il eût parlé aussi du meurtre de Dion. Au surplus, que puis-je vous en dire? Celui qui l'a commis ne craint rien, et même il s'en avoue l'auteur. P. Ascitius, qu'on accusait d'être complice, a été absous. Quel est donc ce prétendu crime? Celui qui l'a commis ne le désavoue pas; celui qui le nie a été absous, que doit craindre Célius, qui n'a rien fait, qu'on n'a pas soupçonné de complicité? Et si la haine des ennemis d'Ascitius n'a point prévalu sur la bonté de sa cause, quel tort peut faire à Célius le reproche d'un crime dont il n'a pas été soupçonné, et qui même n'a jamais porté la plus légère atteinte à sa réputation? Mais, dites-vous, Ascitius a dû son salut à la prévarication de l'accusateur. Il est aisé de détruire cette calomnie, et je le puis mieux que personne, puisque c'est moi qui l'ai défendu. Au reste, Célius croit la cause d'Ascitius excellente; mais, quelle qu'elle soit, il la regarde comme étrangère à la sienne. Et ce n'est pas l'opinion de Célius seul, c'est en même temps celle des deux frères T. et C. Coponius, ces jeunes citoyens, aussi recommandables par la bonté de leur caractère que par l'étendue de leurs connaissances. Personne n'a été plus affligé de la mort de Dion, ils étaient unis avec lui par le goût des lettres et par les noeuds de l'hospitalité. Dion, vous le savez, logeait chez L. Luccéius, qui l'avait connu dans Alexandrie. Interrogez Luccéius, interrogez son frère, vous entendrez de leur propre bouche ce qu'ils pensent de Célius. Ainsi écartons ces faits étrangers pour venir enfin au véritable objet de la cause.

XI. En effet, juges, j'ai remarqué que vous écoutiez L. Hérennius avec la plus grande attention. Il devait surtout cette faveur à son esprit et à son talent. Je craignais cependant que, par son début adroit et insinuant, il ne vous rendît trop favorables à son accusation. Il a parlé fort au long du luxe, des passions, des vices de la jeunesse et de la corruption des moeurs et cet homme doux et facile dans le commerce de la vie, connu par cette amabilité et cette politesse qui font aujourd'hui le charme de presque toutes les sociétés, s'est montré dans cette cause comme un maître rigide, comme un censeur atrabilaire. Jamais fils ne reçut de son père d'aussi sévère réprimandes que celles qu'il a faites à Célius. Il s'est étendu sur le libertinage et l'abus des plaisirs. Que vous dirai-je, Romains? Je vous pardonnais de l'écouter avec cette attention, une morale aussi chagrine, aussi austère, me faisait frissonner moi-même. Il a commencé par des faits qui ne m'ont pas beaucoup embarrassé, il a prétendu que Célius était très lié avec Bestia, mon am, qu'il mangeait chez lui, qu'il fréquentait sa maison, qu'il l'a soutenu dans la demande de la préture. Des faussetés si évidentes ne sont pas faites pour m'alarmer. Ceux qu'il dit avoir soupé ensemble, ou sont absents, ou sont forcés de parler comme lui. Il ne m'inquiète pas davantage quand, au sujet des Lupercales, il nous dit que Célius et lui sont de la même société. Ah! sans doute les premiers Luperques furent des pâtres et des paysans grossiers, et l'origine de ces associations a précédé la politesse et les lois, puisque cette confraternité ne les empêche pas de se rendre accusateurs les uns contre les autres, et que même, pour instruire ceux qui pourraient l'ignorer, ils en font mention en accusant leurs confrères. Mais je laisse tout cela pour répondre à des choses qui m'ont paru plus importantes. La censure des plaisirs a été longue, mais plus douce, c'était plutôt une dissertation qu'une invective. C'est aussi ce qui l'a fait écouter avec plus d'intérêt. Pour mon ami Clodius, il s'est agité avec une extrême violence, son impétuosité ne s'est point ralentie, et la force de sa voix ajoutait encore à la vigueur de son discours. Je goûtais fort son éloquence, mais sans en redouter les effets car ce n'est pas la première cause où je l'ai vu faire plus de bruit que de mal. C'est à vous, Balbus, que je répondrai, en commençant par vous demander grâce, si toutefois les lois divines et humaines permettent de défendre un homme qui n'a jamais refusé un souper, qui a fait usage de parfums, et qui a vu les eaux de Baies.

XII. J'ai connu plusieurs de nos concitoyens, et l'on m'en a cité bien d'autres, qui après avoir, je ne dis pas trempé leurs lèvres dans la coupe du plaisir, mais livré leur jeunesse entière à la volupté, sont rentrés dans le bon chemin, et sont devenus des hommes essentiels et des personnages illustres. Tout le monde accorde quelques amusements à la jeunesse, la nature elle-même donne à cet âge des passions impétueuses, et pourvu que dans leurs écarts elles n'attaquent ni la vie ni la fortune des citoyens, elles paraissent excusables et dignes d'indulgence. Mais il m'a semblé que vous vouliez faire un crime à Célius des désordres de toute la jeunesse. Si l'on vous a écouté en silence, c'est qu'à l'occasion d'un seul, nous pensions aux vices de beaucoup d'autres. Il est aisé de déclamer contre la dépravation. Le jour ne suffirait pas, si j'essayais ici de tout dire, la corruption, les adultères, les moeurs scandaleuses, les dépenses, sont des sujets inépuisables. Quand vous ne parleriez que des vices en général, ils offriraient une vaste matière aux plus éloquentes déclamations. Mais il est de votre sagesse, citoyens, de ne point perdre de vue l'accusé et si l'on excite votre sévérité contre les vices, contre les moeurs et la licence du siècle, il ne faut pas qu'elle s'appesantisse sur un homme qu'on aura su vous rendre odieux par des satires vagues et générales, sans le charger d'aucun reproche personnel. Je n'ose, Balbus, répondre comme il le faudrait à la sévérité de votre discours. Je devrais présenter comme une excuse l'âge de Célius, je devrais réclamer l'indulgence. Mais non, je ne profite point des priviléges de l'âge, j'abandonne des droits communs à tous. Seulement si la jeunesse d'aujourd'hui s'est rendue justement odieuse par ses dettes, par ses désordres et ses excès, je demande que les fautes d'autrui, que les torts de l'âge et du siècle ne soient pas imputés à Célius et en même temps que je réclame cette justice, je m'engage à répondre avec la plus grande exactitude aux reproches qui ne s'adressent qu'à lui.

XIII. Il y en a deux qui concernent l'un et l'autre la même personne. Il est question d'or emprunté à Clodia, et de poison préparé pour Clodia. Tout le reste n'est qu'une déclamation vague, et ne peut être du ressort des tribunaux. Dire que Célius est un adultère, un homme sans moeurs, un corrupteur de suffrages, c'est une invective et non une accusation car on n'articule, on n'établit rien de positif, ce ne sont que des injures jetées au hasard par un accusateur emporté. Ici, j'aperçois des faits précis, une partie qui se plaint, un délit, et des tribunaux établis pour en connaître. Célius a eu besoin d'or, il en a emprunté de Clodia; il l'a reçu sans témoins, et l'a gardé tant qu'il a voulu. Je vois la marque certaine d'une intime familiarité. Il a voulu faire périr cette même Clodia, il a cherché du poison, sollicité, gagné des complices, marqué le lieu, apporté le breuvage fatal. Voilà les preuves d'une grande haine et d'une cruelle rupture. Dans cette cause, juges, nous n'avons affaire qu'à Clodia, femme d'un grand nom, et qui même est très connue. Je ne dirai d'elle que ce qui sera nécessaire pour nous justifier. Mais j'en appelle à votre sagesse, Cn. Domitius, vous voyez que cette femme est notre seule partie. Si elle ne dit point qu'elle ait prêté de l'or à Célius, si elle ne l'accuse point d'avoir voulu l'empoisonner, c'est manquer à tous les égards que de compromettre ici le nom d'une femme respectable mais si, en l'écartant de la cause, on fait écrouler toute l'accusation, si alors il ne reste plus d'armes pour combattre Célius, que dois-je faire, moi, qui le défends, si ce n'est de repousser ceux qui l'attaquent? Je le ferais avec plus de véhémence, sans mes démêlés avec le mari de Clodia, je voulais dire son frère, je m'y trompe toujours. Mais avec elle j'userai de modération, et je n'irai pas plus loin que ne l'exigeront mon devoir et l'intérêt de ma cause. Jamais je n'ai cherché à être l'ennemi des femmes, et encore moins de celle qu'on dit avoir toujours été l'amie des hommes.

XIV. Cependant, avant de commencer, je lui demanderai quel doit être le ton de mon discours. Veut-elle qu'il soit grave, sévère, antique? aime-t-elle mieux des formes douces, aimables et polies? Si elle préfère la sévérité, il faut que j'évoque des enfers, non pas un de ces agréables qui sont fort de son goût, mais quelqu'un de ces hommes austères, à longue barbe, tels que nous les voyons dans nos vieilles statues, dans nos anciens tableaux, afin qu'il lui adresse des reproches, qu'elle ne me pardonnerait pas, si je parlais en mon propre nom. Eh bien ! prenons-le dans sa famille même, prenons surtout l'illustre Appius Cécus, il n'aura pas du moins le chagrin de la voir. S'il pouvait sortir du tombeau, voici ce qu'il lui dirait sans doute : « Clodia, qu'avez-vous de commun avec Célius, avec un jeune homme, avec un homme étranger à votre famille? pourquoi avoir été assez, ou son amie pour lui prêter de l'or, ou son ennemie pour en craindre du poison? N'aviez-vous pas vu que votre père, n'aviez-vous pas entendu dire que votre oncle, que votre aïeul et son père, et son grand-père, ont été consuls? Ne saviez-vous pas enfin que vous avez été l'épouse de Q. Métellus, ce grand homme, cet ami zélé de sa patrie, qui ne parut jamais en public sans effacer, par l'éclat de ses vertus et de ses honneurs, la gloire de tous les autres citoyens? Sortie d'une si grande famille pour entrer dans cette illustre maison, pourquoi vous être liée aussi étroitement avec Célius? Était-il votre parent, votre allié, l'ami de votre époux? Rien de tout cela. C'est donc une fureur, une passion effrénée. Si les portraits des hommes ne touchaient pas votre âme, cette Q. Claudia, issue de mon sang, ne vous avertissait-elle pas d'imiter du moins les femmes dont les vertus ont honoré notre famille? ne trouviez-vous pas un grand exemple dans Claudia, cette vestale qui, serrant son père dans ses bras, empêcha qu'un tribun ennemi ne le fit descendre du char triomphal ? Pourquoi imiter les vices de votre frère plutôt que les vertus de votre père et de vos aïeux, ces vertus fidèlement retracées par tous les hommes et toutes les femmes de mon sang? Ai-je rompu la paix avec Pyrrhus, pour que chaque jour vous scelliez les honteux traités de vos impudiques amours? faut-il que cette eau que j'ai amenée à Rome soit souillée par vos débauches? que cette route que j'ai construite vous voie sans cesse avec des hommes qui ne vous sont rien? »

XV. Mais en introduisant un si grave personnage, n'ai-je pas à craindre qu'il ne se retourne vers Célius, et que cet austère censeur ne l'accable de ses reproches? C'est de quoi je m'occuperai dans la suite, et je me flatte alors de justifier Célius aux yeux des juges les plus sévères. Mais vous, Clodia, ce n'est plus Appius, c'est moi qui vous parle, si vous pensez à soutenir vos démarches, vos discours, vos reproches, vos efforts, vos accusations, vous êtes dans la nécessité de rendre compte d'une si grande familiarité, d'un commerce si intime, d'une liaison si étroite. Les accusateurs répètent avec affectation les mots de libertinage, d'amours, d'adultères, de Baies, de rivages, de festins, de repas nocturnes, de chants de musique, de promenades sur l'eau, ils font entendre qu'ils ne disent rien sans votre aveu. Puisque vous avez voulu, aveuglée par je ne sais quel délire, être compromise devant les tribunaux, il vous faut ou détruire ces calomnies, ou confesser que vos reproches et votre témoignage ne sont pas dignes de foi. Cependant, si vous voulez que je prenne un ton moins dur, je renverrai ce vieillard grossier et brutal, je choisirai encore quelqu'un de votre famille, par exemple, votre jeune frère, le plus élégant de tous nos Romains, votre plus tendre ami, ce charmant petit homme qui passe toutes les nuits avec sa soeur aînée, parce que, sujet à des peurs enfantines, il n'a jamais osé coucher seul. Imaginez que c'est lui qui vous parle : « Ma soeur, à quoi bon vous agiter ainsi, et perdre la raison? pourquoi ces cris et tout ce bruit pour si peu de chose? Vous avez aperçu un voisin à la fleur de l'âge, sa candeur, sa taille, sa fraîcheur, ses yeux vous ont touchée; vous n'avez pu vous lasser de le voir; vous avez bien voulu, vous, d'une si noble famille, vous montrer avec lui dans les mêmes jardins. Quoiqu'il dépende d'un père économe et ménager, vos richesses n'ont pu vous l'attacher, il résiste, il refuse, vos dons excitent ses superbes dédains. Eh bien! prenez-en un autre. Vos jardins sont sur le bord du Tibre vous les avez fait embellir avec soin dans l'endroit où toute la jeunesse vient se baigner. Vous pouvez choisir à votre aise. Pourquoi vous obstiner après un homme qui vous dédaigne? »

XVI. A présent, Célius, je reviens à vous et je prends la sévérité et l'autorité d'un père. Mais quel père choisir? M'écrierai-je comme ce vieillard dur et emporté, dans la pièce de Cécilius : "Oui, je suis enflammé de colère, ma fureur est à son comble"; ou comme cet autre : "O malheureux! ô scélérat"! Ces pères-là ont un coeur de fer ---. Que dire ? que vouloir? tous vos déportements me réduisent à ne savoir que souhaiter ---. Un tel père dirait avec une rigueur vraiment cruelle : «Pourquoi vous loger auprès d'une courtisane? pourquoi ne pas fuir, quand vous avez connu ses charmes perfides? pourquoi fréquenter une femme à qui vous étiez étranger? "Dissipez, mangez tout, que m'importe? Si vous tombez dans la misère, tant pis pour vous. Il m'en reste assez pour passer à mon aise le temps que j'ai encore à vivre". A ce vieillard triste et chagrin, Célius répondrait qu'aucune passion ne le fit jamais sortir du chemin de la vertu. Quelles preuves contre lui? Point de dépenses, point de dissipation, point de dettes. Mais on a tenu des discours. Eh! qui peut échapper aux propos dans une ville aussi médisante? Vous êtes étonné qu'on ait mal parlé du voisin de cette femme, quand les discours des méchants n'ont pas épargné son propre frère? Mais il lui serait bien aisé de se justifier, s'il avait affaire à un père doux et indulgent, tel que ce vieillard de Térence : "Votre fils a brisé une porte, on la réparera, il a déchiré un habit, on peut le recoudre". Et en effet, sur quel article serait-il embarrassé? Je ne parle plus de Clodia. Mais s'il était une femme qui ne ressemblât point à Clodia, une femme qui s'abandonnât à tous les hommes, qui eût toujours un amant en titre, dont les jardins, la maison et les bains fussent ouverts à tous les débauchés, qui entretînt même des jeunes gens, qui par ses largesses suppléât à la parcimonie de leurs pères, une veuve licencieuse, prodigue de ses richesses, sans retenue dans ses passions, sans pudeur dans ses plaisirs; regarderais-je comme un adultère l'homme qui l'aurait saluée d'un air de connaissance?

XVII. Mais, dira-t-on, est-ce donc là votre morale? est-ce ainsi que vous formez la jeunesse? le père a-t-il placé cet enfant auprès de vous, et vous l'a-t-il confié pour qu'il se livrât, dès l'âge le plus tendre, à l'amour et aux voluptés, pour que vous devinssiez vous-même l'apologiste d'une telle dépravation? Juges, si jamais il s'est trouvé un homme d'une âme assez forte, d'une vertu assez rare pour mépriser toutes les voluptés, pour consacrer tous les moments de sa vie au travail du corps et aux contentions de l'esprit, un homme enfin pour qui le repos, le délassement, les goüts des jeunes gens de son âge, les jeux et les festins fussent sans attrait, qui ne connût d'autre besoin que la gloire et l'honneur, j'ose prononcer qu'un tel homme a reçu en partage des qualités qui surpassent la nature humaine. Tels furent sans doute les Camille, les Fabricius, les Curius, et tous ces héros à qui Rome doit sa grandeur. Mais ces vertus ne vivent plus dans nos moeurs; à peine les retrouve-t-on encore dans les livres. Les ouvrages qui renfermaient ces maximes antiques, sont même effacés, je ne dis pas seulement chez nous, qui les avons toujours mieux pratiquées que nous n'avons su les enseigner, mais même chez les Grecs, ce peuple savant, qui, sans avoir la force d'exercer ces vertus sublimes, avait du moins le talent d'en parler et d'en écrire dans les termes les plus magnifiques : oui, chez les Grecs eux-mêmes les préceptes ont changé avec les temps.
Il en est qui ont osé dire que le sage fait tout pour la volupté et des hommes instruits n'ont pas rougi d'enseigner cette morale honteuse. D'autres, cherchant à concilier des choses qui s'excluent par leur nature, ont voulu qu'on alliât ensemble l'honneur et la volupté. Ceux qui ont soutenu que, pour arriver à la gloire, il faut suivre, sans distraction, le chemin du travail, sont restés seuls dans leurs écoles désertées. C'est que la nature nous offre une foule d'enchantements capables de surprendre et d'endormir la vertu, elle ouvre aux jeunes gens plusieurs routes glissantes, où ils ne peuvent ni entrer ni marcher sans faire quelque chute, elle nous présente l'agréable variété de mille séductions qui pourraient égarer l'âge même le mieux affermi par l'expérience. Si donc vous rencontrez par hasard un homme pour qui la beauté n'ait point de charmes, qui ferme tous ses sens à toutes les jouissances, peut-être quelques personnes avec moi le regarderont comme le favori des dieux, mais les autres ne verront en lui que l'objet de la colère céleste.

XVIII. Laissons donc cette route solitaire, couverte aujourd'hui de ronces et d'épines; accordons quelque chose à l'âge, que la jeunesse ait un peu de liberté; ne refusons pas tout aux plaisirs, que cette raison exacte et rigide ne domine pas toujours, que l'ardeur du désir et la volupté en triomphent quelquefois, pourvu que nous sachions les retenir dans de justes bornes, que les jeunes gens ménagent leur propre pudeur, qu'ils respectent celle des autres, qu'ils ne dissipent point leur patrimoine, qu'ils ne se mettent pas à la merci des usuriers, qu'ils ne ruinent ni la fortune ni la réputation d'autrui, qu'ils ne se fassent pas un jeu d'attaquer, de corrompre, de flétrir l'innocence, la vertu, l'honneur, qu'ils s'interdisent toute violence; qu'ils n'attentent à la vie de personne, qu'ils soient exempts de crimes; qu'enfin, après avoir cédé aux vains plaisirs de leur âge, ils reviennent aux affaires domestiques, à celles du barreau, à celles de l'État, en sorte qu'on puisse dire qu'ils ont été dégoûtés par la jouissance, et que l'expérience leur a fait mépriser ce qui avait d'abord séduit leur raison. Aussi, de nos jours et du temps de nos pères et même de nos ancêtres, on a vu beaucoup de grands hommes et de citoyens illustres, qui, sauvés des orages de la jeunesse, ont montré dans la maturité de l'âge les vertus les plus éclatantes. Vous vous en rappelez plusieurs, sans qu'il soit nécessaire de nommer personne. Je ne veux pas que la tache la plus légère vienne ternir la gloire de ces grands citoyens. Mais si je le voulais, combien ne citerais-je pas de personnages distingués, à qui l'on peut reprocher une jeunesse licencieuse, un luxe effréné, des dettes énormes, des dépenses, des excès auxquels la faiblesse de l'âge peut servir d'excuse, puisque dans la suite ils les ont couverts de l'éclat des plus grandes vertus?

XIX. Mais dans Célius (car enfin, juges, puisque j'ose avouer ses faiblesses, je parlerai avec plus de confiance des inclinations qui l'honorent, et qui seront appréciées par votre sagesse), dans Célius on ne trouvera ni luxe, ni folles dépenses, ni dettes, vous ne pouvez lui reprocher ni les excès de la table, ni les égarements de la licence. La première de ces passions, loin de s'affaiblir, ne fait que s'accroître avec l'âge. L'amour et ses charmes, qui ne maîtrisent pas longtemps une âme forte (ses illusions se dissipent promptement), l'amour ne l'enchaîna jamais dans une lâche oisiveté. Vous l'avez entendu plaider pour lui-même; déjà vous l'aviez entendu comme accusateur. Si j'en parle, ce n'est point certainement par amour-propre, mais pour le justifier. Son style, sa facilité, la force des pensées et des expressions n'ont pas échappé à des hommes d'un goût aussi sûr que le vôtre. Non seulement vous avez remarqué cet esprit naturel, qui souvent brille par lui-même sans le secours du travail mais si mon amitié pour lui ne me prévient pas trop en sa faveur, son discours me semblait annoncer les plus profondes connaissances, et montrer partout le soin et l'application. Or, vous le savez, juges, le goût de l'étude n'est guère compatible avec ces erreurs qu'on reproche à Célius. Eh! comment une âme esclave des plaisirs, de l'amour, des passions, souvent fatiguée par l'opulence, souvent tourmentée par le besoin, pourrait-elle supporter les travaux du barreau? Elle n'en soutiendrait pas même la pensée. Les prix les plus flatteurs sont proposés à l'éloquence, le talent de bien dire est lui-même le plaisir le plus doux; la gloire, le crédit, les honneurs en sont la noble récompense, pourquoi donc a-t-on vu dans tous les siècles si peu de gens se livrer à cet exercice. C'est qu'il faut s'interdire tous les plaisirs, renoncer à tous les amusements, aux jeux, aux festins, je dirais presque à la conversation de ses amis. Ce ne sont pas les talents ni l'éducation qui nous manquent; mais ces sacrifices détournent les hommes d'une si pénible carrière. Si Célius s'était livré à cette vie molle et voluptueuse, aurait-il, si jeune encore, cité devant les tribunaux un consulaire? S'il fuyait le travail, s'il était enchaîné par les plaisirs, le verrions-nous se montrer tous les jours sur ce champ de bataille, braver les haines, intenter des accusations capitales? s'exposer lui-même, et, sous vos yeux, combattre depuis tant de mois pour son salut ou pour sa gloire?

XX. Mais ce voisinage de Clodia, mais ces discours du publie, ces voyages de Baies ne disent-ils rien? Oui, certes, ils disent beaucoup, ils disent qu'une femme en est venue à cet excès de dépravation, qu'elle ne cherche plus la solitude et les ténèbres, qu'elle ne veut plus de voile à ses débauches, que dis-je? qu'elle se plait à produire au grand jour ses plus honteux déportements. Une vertu sévère, je ne puis le nier, interdit à la jeunesse le commerce même des courtisanes mais ces principes s'accordent trop peu avec la licence du siècle, ou même avec les usages et la tolérance de nos ancêtres. Quand cette liberté n'a-t-elle pas eu lieu ? quand l'a-t-on condamnée? quand l'a-t-on refusée? a-t-on jamais défendu ce qu'on permet aujourd'hui? Je vais faire une hypothèse, je ne nommerai aucune femme, vous serez les maîtres de choisir. Je suppose donc qu'une femme non mariée ait ouvert sa maison à tous les débauchés, qu'elle ait embrassé publiquement l'état de courtisane, qu'elle se trouve à des festins avec les hommes qui lui sont le plus étrangers, je suppose que cette femme vive de cette manière à Rome, à la campagne, aux yeux de la foule qui s'assemble aux eaux de Baies, que non seulement sa démarche, mais sa parure et sa suite, que non-seulement la hardiesse de ses regards, la licence de ses discours, mais ses embrassements, ses caresses dissolues, ses bains, ses promenades sur l'eau, ses festins montrent en elle je ne dis pas une courtisane, mais la plus effrontée de toutes les prostituées, si un jeune homme s'est rencontré par hasard avec elle, direz-vous, L. Hérennius, que c'est un séducteur, ou simplement un homme qui cherche à s'amuser? direz-vous qu'il ait voulu corrompre l'innocence, ou satisfaire un caprice? Clodia, j'ai bien à me plaindre de vous; mais j'oublie mes ressentiments. Je ne cherche point à me venger des cruautés que vous avez exercées pendant mon absence contre ma famille. Que rien de ce que j'ai dit ne tombe sur vous. Mais, je le demande à vous-même, puisque nos accusateurs disent que vous êtes et notre partie et leur témoin, s'il existait une femme telle que je viens de la dépeindre, une femme qui, ne vous ressemblant en rien, fit profession ouverte de débauche, regarderiez-vous comme l'excès de la honte et de l'infamie dans un jeune homme d'avoir eu quelques liaisons avec elle? Si le portrait que j'ai fait n'est pas le vôtre, et je le désire, quel reproche nos ennemis peuvent-ils faire à Célius? mais s'ils prétendent que vous êtes cette femme, pourquoi craindrions-nous des reproches que vous bravez vous-même? Fournissez-nous donc des armes car enfin ou votre vertu absoudra Célius, ou votre impudence lui servira d'excuse, comme à tous les autres.

XXI. Me voici enfin dégagé des écueils de ma causen, la route qui me reste maintenant est facile à parcourir. Tout se réduit à des griefs qui concernent la même femme, il s'agit d'or emprunté à Clodia, de poison préparé, dit-on, pour la même Clodia par Célius. Célius a, dites-vous, emprunté cet or pour le donner aux esclaves de L. Luccéius, afin qu'ils assassinassent Dion d'Alexandrie, qui logeait alors chez Luccéius. Attenter à la vie d'un ambassadeur, corrompre des esclaves pour assassiner l'hôte de leur maître, ce double attentat est horrible, c'est le comble de la scélératesse et de l'audace. Je demanderai premièrement s'il a dit ou non à Clodia ce qu'il voulait faire de cet or. S'il ne l'a pas dit, pourquoi l'at-elle prêté? s'il l'a dit, elle est complice. Mais cet or, est-il bien vrai que vous l'ayez tiré de votre trésor? votre Vénus, qui a dépouillé tant d'hommes, l'avez-vous elle-même dépouillée de ses ornements? Au surplus, puisque vous saviez pour quel horrible forfait il demandait cet or, puisque vous saviez qu'il voulait faire assassiner un ambassadeur, flétrir d'une tache éternelle Luccéius, le plus vertueux et le plus intègre des hommes, votre âme, et si noble et si belle, a dû être révoltée de l'idée d'un tel attentat; votre maison, ouverte à tout le monde, n'a pas dû recéler ce secret affreux, ni votre Vénus, si humaine, en favoriser l'exécution. Balbus l'a senti, il a dit que Célius n'avait pas instruit Clodia de son projet; qu'il lui avait donné pour raison la décoration de ses jeux. Mais s'il a vécu avec elle dans une familiarité aussi intime que vous le prétendez, vous qui avez tant parlé de son inconduite, il lui a dit sans doute quel usage il en voulait faire et si cette familiarité n'existait pas, elle ne lui a point prêté. Ainsi donc, femme que la fureur égare, s'il vous a dit la vérité, vous lui avez donné de l'or pour aider un crime; s'il n'a pas osé vous la dire, vous n'avez rien donné.

XXII. Qu'est-il besoin d'opposer à nos accusateurs les raisonnements qui se présentent en foule? Je pourrais dire qu'un forfait aussi atroce répugnait au caractère de Célius, qu'il est incroyable qu'un homme d'autant d'esprit et de jugement n'ait pas réfléchi qu'un crime de cette nature ne se confie pas à des esclaves inconnus et étrangers. Je pourrais encore, comme j'ai coutume de le faire, et comme le font tous les autres, demander à l'accusateur en quel lieu Célius s'est concerté avec les esclaves de Luccéius, comment il leur a fait cette proposition. Directement? quel excès de témérité! Par un autre? qu'on nomme cet autre. J'épuiserais toutes les présomptions, on ne trouverait ni motif, ni lieu favorable, ni moyens, ni complice, ni espoir de consommer et de cacher le crime, nulle mesure prise, nulle trace d'un forfait aussi horrible. Mais tous ces moyens de défense, qui appartiennent à l'orateur, et dont le seul exercice du barreau, sans le secours du talent, pourrait tirer le plus grand parti, sembleraient annoncer en moi la réflexion et le travail, je les abandonne, afin d'abréger. Je puis ici, juges, produire un homme que vous verrez avec plaisir lié comme vous par la religion du même serment, L. Luccéius, ce mortel vertueux, ce témoin respectable, qui n'aurait pas ignoré le complot de Célius, qui n'aurait ai négligé ni souffert un attentat fait pour compromettre son honneur et sa fortune. Un homme aussi instruit, aussi passionné pour les arts et les lettres, aurait-il vu d'un oeil tranquille le danger de celui même que les arts et les lettres lui rendaient cher? Ce crime, s'il eût été commis sur un étranger par des inconnus, dans les champs ou dans un lieu public, l'aurait pénétré de douleur et d'indignation; il aurait cru devoir en poursuivre la vengeance et il n'aurait pas cherché à défendre son hôte? il pardonnerait à ses esclaves de l'avoir commis? il le verrait, avec une lâche indifférence, consommer dans Rome, dans sa propre maison? enfin, lui qui aurait volé au secours d'un homme ignorant et grossier, lui, épris de l'amour des lettres, il laisserait périr dans un piège funeste le plus savant des hommes? Mais c'est vous arrêter trop longtemps, juges. Examinez le caractère du témoin, et faites attention à tous les mots de sa déposition. Qu'on lise la déposition de Luccéius.
DEPOSITION DE LUCCÉIUS.
Que voulez-vous de plus? attendez-vous que la cause elle-même et la vérité élèvent ici la voix? Ce que vous venez d'entendre est le langage de l'innocence, l'expression de la cause. C'est la voix de la vérité. L'accusation manque de vraisemblance, le fait est dénué de preuves; et dans cette prétendue négociation, rien de circonstancié, ni entrevue, ni lieu, ni temps; nul témoin, nul complice nommé. L'accusation tout entière part d'une maison ennemie, diffamée, cruelle, souillée par le crime et la débauche et celle contre laquelle on dit que ce forfait horrible était dirigé est une maison où l'innocence, le devoir et la vertu sont respectés, elle produit un témoignage appuyé par la religion du serment. II s'agit donc ici de décider si une femme emportée, impudente et furieuse, a forgé une accusation calomnieuse, ou si un homme respectable, sage, sans passion , a déposé selon sa conscience, on ne peut hésiter.

XXIII. Il nous reste à répondre sur le fait de l'empoisonnement. Ici je ne puis ni découvrir le motif, ni deviner la fin. Pourquoi Célius voulait-il empoisonner cette femme? Pour ne pas lui rendre son or? mais en avait-il emprunté? Pour ne pas être accusé du meurtre de Dion? lui avait-on reproché ce meurtre? en aurait-on même parlé s'il n'avait intenté d'accusation contre personne? Que dis-je? Hérennius a déclaré qu'il n'aurait pas ouvert la bouche contre nous si son ami n'avait pas été accusé une seconde fois par Célius. Est-il donc croyable qu'une action aussi noire ait été commise sans motif? et ne voyez-vous pas qu'on ne nous suppose le premier crime que pour qu'il paraisse avoir été la cause du second? Enfin, quel a été son confident, son associé, son complice? à qui a-t-il confié ce secret important, sa vie, sa personne? Aux esclaves de cette femme? C'est ce qu'ont dit les accusateurs. Mais si votre haine injuste lui refuse toutes les autres qualités, du moins vous lui accordez quelque esprit, en avait-il assez peu pour remettre toute son existence à des esclaves étrangers? Et à quels esclaves? cette observation est de la plus grande importance,à des esclaves qu'il savait n'être pas réduits aux conditions ordinaires de la servitude, mais vivre librement et familièrement avec leur maîtresse. En effet, qui ne voit, juges, ou qui ne sait que dans une maison où la maîtresse vit en prostituée, où il ne se fait rien qu'on ose produire au dehors, où règnent les passions, le luxe, la débauche et les infamies les plus inouïes, des esclaves aux soins de qui tout est commis, par qui tout se fait, qui participent aux mêmes voluptés, à qui l'on confie ce qui doit être caché pour tous les étrangers, qui retirent même quelquo profit du luxe et des dépenses de chaque jour, qui ne sait, dis-je, que de tels hommes ne sont plus des esclaves? Célius ne le voyait-il pas? S'il vivait avec cette femme aussi intimement que vous le prétendez, il savait qu'ils étaient familiers avec leur maîtresse. Si cette intimité n'existait pas, quel si grand rapport pouvait, il y avoir entre lui et ces esclaves?

XXIV. Et le poison lui-même, où l'a-t-on acheté? de quelle manière l'a-t-on préparé? comment, à qui, en quel lieu a-t-il été remis? Célius l'avait chez lui, disent-ils, il en a fait l'essai sur un esclave acheté pour cette épreuve, et la promptitude de sa mort a montré la force du poison. Dieux immortels! pourquoi fermez-vous quelquefois les yeux sur les plus grands forfaits des humains, ou pourquoi votre justice en diffère-t-elle la vengeance? J'ai vu, hélas! jamais douleur plus cruelle n'a déchiré mon âme, j'ai vu Q. Métellus arraché tout d'un coup des bras et du sein de la patrie, ce grand citoyen, qui ne respirait que pour elle, trois jours auparavant s'était montré avec gloire dans le sénat et sur la tribune; il était dans la force de l'âge, il jouissait du tempérament le plus robuste, de la santé la plus brillante : en trois jours, je l'ai vu enlevé indignement aux bons citoyens et à la patrie entière et dans ce temps même, lorsque son âme affaissée semblait anéantie pour tout le reste, il réservait son dernier sentiment pour la république. Je pleurais à côté de lui, il leva sur moi ses yeux appesantis, et sa voix défaillante m'annonçait les orages et les tempêtes dont Rome était menacée. Frappant à plusieurs reprises sur le mur de Q. Catulus, il prononçait le nom de ce vertueux citoyen, il répétait le mien, et plus souvent encore celui de Rome : ce n'était pas la vie qu'il regrettait; il était affligé de nous laisser, la patrie et moi, privés de son appui. Ah! si une main criminelle n'eût pas tranché tout à coup le fil d'une si belle vie, avec quelle vigueur ce généreux consulaire aurait-il résisté à son audacieux parent, lui qui, pendant son consulat, témoin des premières fureurs de ce factieux, avait dit en plein sénat qu'il le tuerait de sa propre main ! Et c'est en sortant d'une telle maison que cette femme viendra parler des prompts effets du poison ! elle ne craindra pas que cette maison même, que ces murs ne prennent la parole ! cette nuit funeste et désastreuse ne la fera pas tressaillir d'effroi! Mais en parlant de ce grand homme, de ce respectable citoyen, les larmes ont étouffé ma voix; la douleur a troublé mon âme. Je reviens à ma cause.

XXV. Cependant on ne dit pas où l'on a pris le poison, de quelle manière il a été préparé. Il a été remis, dit-on, à P. Licinius, jeune homme plein de sagesse et de vertu, ami de Célius, on était convenu avec les esclaves qu'ils se rendraient aux bains des étrangers, et que Licinius s'y trouverait pour leur remettre la boite fatale. D'abord je demande pourquoi il fallait que le poison fût porté dans ce lieu, pourquoi ces esclaves ne sont point venus chez Célius. Si ce commerce intime et cette étroite liaison subsistaient encore entre Célius et Clodia, qu'aurait-on soupçonné en voyant chez lui un esclave de cette femme? Mais s'il existait déjà de la mésintelligence, s'il y avait une rupture, si la discorde avait éclaté, ne cherchons pas ailleurs la source de tant de larmes, et la cause de toutes ces accusations. Voici le fait, dit notre adversaire. Les esclaves informèrent leur maîtresse du dessein de Célius et cette femme d'esprit leur enjoignit de promettre tout; et afin qu'on pût saisir le poison au moment où il serait remis par Licinius, elle leur ordonna de convenir d'un rendez-vous à ces bains, où elle enverrait ses amis pour s'y cacher, et saisir Licinius quand il viendrait livrer le poison.

XXVI. Il est aisé de répondre à tout cela car d'abord pourquoi choisir un bain public? Je ne vois pas comment des hommes en toge pouvaient s'y cacher. S'ils étaient dans le vestibule, tout le monde pouvait les voir, s'ils voulaient s'enfoncer dans l'intérieur, ils ne le pouvaient pas commodément avec leur chaussure et leurs habits et peut-être ne les aurait-on pas admis, à moins que cette femme puissante ne se fût assurée de la complaisance du maître, on sait à quel prix. J'attendais avec impatience le nom de ces honnêtes gens, qui attestent avoir saisi le poison. Jusqu'à présent, on n'en a pas nommé un seul; mais je ne doute pas qu'ils ne soient très respectables, puisqu'ils sont les amis d'une telle femme, et qu'ils ont bien voulu qu'on les entassât dans un bain. C'est ce que, malgré tout son crédit, elle ne pouvait obtenir que de gens pleins d'honneur et de mérite. Mais laissons leur mérite, et jugez leur courage et leur prudence. Ils se sont cachés dans un bain, les témoins courageux ! Ensuite ils se sont élancés un peu trop tôt, les graves personnages! Voici comme ils arrangent leur narration : Licinius était arrivé, il tenait la boîte dans sa main; il allait la remettre aux esclaves, il ne l'avait pas encore remise, lorsque ces respectables témoins, qui n'ont pas de nom, s'élancèrent tout à coup, Licinius, qui avançait déjà la main pour donner la boîte, la retira, effrayé de cette brusque apparition, il prit la fuite. O pouvoir de la vérité, qui se défend toute seule contre les surprises, contre les artifices, et tous les piéges qu'on peut lui tendre!

XXVII. Toute cette pièce d'une vieille comédienne, qui en a joué bien d'autres, est fort mal conduite, il n'est guère possible d'y trouver un dénoûment. En effet, comment Licinius a-t-il pu s'échapper des mains de tant de gens ? car il fallait qu'ils fussent en grand nombre pour l'arrêter plus aisément, et rendre la preuve plus complète. Comment a-t-il été plus difficile de le saisir, parce qu'il a retiré la main, qu'il ne l'aurait été s'il ne l'avait point retirée? On les avait mis en embuscade pour arrêter Licinius, pour le saisir sur le fait, soit lorsqu'il tiendrait encore le poison, soit après qu'il l'aurait donné. C'était l'intention de Clodia, c'était le devoir de ceux qu'elle employait. Vous dites qu'ils ont paru trop tôt, je ne vois pas pourquoi. Dans quel dessein les avait-on cachés? que leur demandait-on? de saisir le poison, d'acquérir une preuve incontestable du complot et du crime. Ont-ils pu se montrer plus à propos que lorsque Licinius fut arrivé, et qu'il tenait la boîte dans sa main? Si les amis de cette femme étaient sortis brusquement, et qu'ils eussent saisi Licinius, après que la boite aurait été remise aux esclaves, il se serait récrié, il aurait prétendu ne l'avoir pas donnée. Et comment le convaincre? diraient-ils qu'ils l'ont vu? D'abord, le poison se trouvant dans leurs mains, ils s'exposeraient eux-mêmes au soupçon d'un grand crime, ensuite on leur répondrait que, de l'endroit où ils étaient, il ne leur avait pas été possible de voir. Ils ont donc pris le vrai moment, puisqu'ils ont paru après l'arrivée de Licinius, et lorsqu'il tirait la boîte et avançait la main pour donner le poison. C'est donc ici, non pas une comédie régulière, mais une de ces farces, ou, lorsqu'on ne trouve pas de dénoûment, l'acteur s'échappe des mains qui le tiennent; l'orchestre joue, et la toile se baisse.

XXVIII. En effet, je demande pourquoi l'armée qui marchait aux ordres de cette femme a laissé échapper Licinius chancelant, tremblant, déconcerté, qui ne cherchait qu'à fuir? Pourquoi ne l'avoir pas arrêté? pourquoi ne pas lui arracher l'aveu d'un crime dont il était convaincu par les yeux de tant de témoins, par le fait lui-même? tant d'hommes, pleins de vigueur et d'assurance, craignaient-ils un homme seul, faible, effrayé? On ne trouve ici ni preuve dans le fait, ni soupçon dans le motif, ni dénoûment dans l'exécution. Aussi nos accusateurs, sans employer les raisonnements, les présomptions et les indices qui ont coutume d'éclaircir la vérité, renvoient tout aux témoins. Eh bien ! ces témoins, je les attends, je me fais même un plaisir de les voir. Oui, je suis impatient de connaître ces jeunes élégants, ces favoris d'une femme noble et riche, ces vaillants hommes postés par leur commandante, et retranchés dans un bain. Je leur demanderai de quelle manière, en quel lieu ils étaient cachés, une baignoire a-t-elle été le cheval de Troie où se sont renfermés ces héros armés pour la cause d'une femme? Je les forcerai surtout à répondre pourquoi tant d'hommes vigoureux n'ont point saisi, malgré sa résistance, ou arrêté dans sa fuite, un homme seul et aussi faible que vous le voyez? S'ils osent paraître, jamais ils ne se tireront d'embarras. Que dans les repas ils soient railleurs, plaisants, et même fertiles en paroles, quand le vin commence à les échauffer, on ne parle pas au barreau comme on cause dans un festin; un juge sur son tribunal impose un peu plus que des convives à table, enfin, la lumière du soleil n'est point celle des flambeaux. Si donc ils se montrent, je ferai baisser le ton de ces agréables. Mais s'ils daignent m'en croire, qu'ils rendent d'autres soins à Clodia, qu'ils cherchent à lui plaire par d'autres services, qu'ils réussissent auprès d'elle par leur galanterie et leurs dépenses, que sans cesse ils soient à ses genoux, rampent à ses pieds; et qu'ils respectent les jours et la fortune d'un citoyens innocent.

XXIX. Mais, dit-on, ces esclaves ont été mis en liberté de l'avis de ses illustres parents. Voilà donc enfin, dans la vie de cette femme, une chose qu'elle passe pour avoir faite avec l'autorisation de sa famille. Que prouve cet affranchissement? Ce n'était qu'un moyen de préparer son accusation contre Célius, ou de soustraire les esclaves à la question; peut-être même était-ce un prétexte pour les récompenser de leur discrétion. Mes parents, dites-vous, l'ont approuvé. Je le crois aisément : vous leur disiez que vous aviez acquis la connaissance de ces faits, non par des rapports étrangers, mais par vous-même. Faut-il s'étonner de l'anecdote qui est venue à la suite de cette boîte imaginaire? Il n'est rien qui ne paraisse croyable dans une telle femme. Cette anecdote s'est répandue, elle a fait l'entretien de toute la ville. Vous comprenez ce que je veux, ou plutôt ce que je ne veux pas dire. Si la chose est vraie, assurément on ne peut l'imputer à Celius, pourquoi l'aurait-il faite? c'est probablement un tour joué par quelque libertin qui ne manque pas d'esprit. Si c'est un conte, la plaisanterie est innocente, et et elle n'en vaut que mieux. Après tout, elle n'aurait pas fait tant de bruit, ni trouvé tant de créance dans les esprits, si toutes les infamies qu'on peut raconter ne paraissaient convenir au caractère de cette femme. Juges, ma cause est plaidée, vous voyez quelle est l'importance de vos fonctions, et de l'arrêt que vous allez prononcer. La loi qui a établi votre tribunal intéresse l'empire, la majesté et la tranquillité de la patrie, la vie de tous les Romains. Q. Catulus l'a portée dans un temps où les citoyens étaient armés les uns contre les autres, et la république réduite au plus grand danger; et cette loi, après avoir éteint l'incendie qui s'alluma pendant mon consulat, a étouffé les restes fumants de la conjuration. On veut aujourd'hui, en la réclamant contre la jeunesse de Célius, non pas venger la république, mais satisfaire la passion et le caprice d'une femme irritée.

XXX. Et l'on vient nous citer ici la condamnation de M. Camurtius et de C. Ésernius ! N'est-ce pas tout à la fois le comble de l'absurdité et de l'impudence? Quand c'est Clodia qui vous envoie, osez-vous bien prononcer le nom de ces deux hommes? osez-vous réveiller un souvenir que le temps avait presque effacé? Quel était leur crime? pourquoi les a-t-on condamnés? c'était pour avoir vengé cette même femme par une violence atroce. On n'a donc parlé de leur arrêt que pour faire entendre le nom de Vettius dans cette cause, et rappeler la mémoire d'un scandale oublié. Il est vrai qu'ils n'avaient rien commis contre la loi qui condamne les violences publiques mais ils s'étaient rendus coupables d'un crime qui ne trouve grâce devant aucune loi. Et M. Célius, pourquoi est-il accusé à votre tribunal? On ne lui reproche rien qui soit de votre ressort, rien même, de quelque nature que ce soit, qui puisse provoquer votre sévérité. Sa première jeunesse a été consacrée aux études qui nous forment pour le barreau et l'administration publique, et qui nous conduisent aux dignités et à la gloire; dans ses liaisons avec des personnes plus âgées que lui, il a préféré ceux dont il voulait imiter la vertu et la probité, parmi les amis de son âge, on l'a vu marcher dans le sentier de l'honneur sur les pas des plus vertueux et des plus illustres. Fortifié par quelques années de plus, il partit pour l'Afrique, où il vécut dans la société du proconsul Q. Pompéius, citoyen irréprochable et scrupuleusement attaché à tous ses devoirs. Outre que les biens de son père étaient dans ce pays, il voulait s'instruire des moeurs des provinces et son âge était celui que la sagesse de nos ancêtres destinait à ce genre d'instruction. Il revint à Rome, emportant avec lui l'estime de Pompéius, comme vous le verrez par le témoignage de cet homme vertueux. Alors, suivant l'ancien usage, et à l'exemple de ces jeunes gens qui sont devenus de grands hommes et d'illustres citoyens, il voulut se faire connaître au peuple romain par quelque accusation éclatante.

XXXI. Je voudrais que le désir de la gloire l'eût dirigé d'un autre côté mais ce n'est plus le temps de s'en plaindre. Il accusa C. Antonius, mon ancien collègue, le souvenir d'un grand service rendu à la patrie ne sauva pas cet infortuné, le soupçon d'un crime projeté causa sa perte. Depuis ce moment, Célius ne l'a cédé à aucun Romain de son âge, nul ne fut plus que lui assidu au forum, appliqué aux affaires, ardent à servir ses amis, nul n'eut autant de crédit que lui. Tout ce qui ne peut être que le prix de la vigilance, de la régularité, de l'application, il se l'est acquis par un travail opiniâtre et par un zèle infatigable. Dans l'âge le plus glissant de la vie, je l'avouerai (votre bonté et votre sagesse m'encouragent à ne rien dissimuler) , sa réputation souffrit quelque atteinte, la connaissance de cette femme, ce fatal voisinage, la nouveauté des plaisirs en furent la cause. Quelquefois les passions, longtemps retenues, contraintes et enchaînées dans le premier âge, se développent toutes ensemble, et leur explosion est terrible. Mais quels qu'aient été ces écarts d'un moment, ou plutôt ces bruits publics, car on a beaucoup exagéré, Célius s'en est sauvé, il s'en est entièrement dégagé et, loin d'entretenir avec cette femme un commerce déshonorant, il est forcé à se défendre contre sa haine et ses persécutions. Pour faire taire ces reproches de mollesse et d'oisiveté, il a dénoncé mon ami comme coupable de brigue, il l'a fait malgré moi, je m'y suis longtemps opposé, mais sans rien obtenir. Quoique absous, il le ramène encore devant les tribunaux; il n'écoute aucun de nous. Je voudrais qu'il fût moins violent; mais je ne parle pas ici de prudence, cette vertu n'est pas de son âge, je parle de l'impétuosité de l'âme, du désir de vaincre, de l'ardeur pour la gloire. A l'âge où nous sommes, ces passions doivent être plus calmes mais dans la jeunesse, elles annoncent une riche moisson pour la maturité de la vie. En effet, les jeunes gens nés avec une âme ardente ont toujours plus besoin d'être retenus que d'être excités à la gloire, les grands talents, à cet âge, sont comme ces arbres vigoureux qu'il faut souvent émonder. Si donc on reproche à Célius d'avoir montré trop de violence, d'opiniâtreté ou d'acharnement contre ses ennemis, si même on veut blâmer en lui ces choses si peu importantes, la beauté de sa pourpre, cette foule d'amis qui l'accompagnent, le soin de sa parure, ce sont des excès que le temps corrigera bientôt, et chaque jour l'âge en sera le remède.

XXXII. Conservez donc, juges, à la patrie un citoyen rempli d'excellentes qualités, attaché au bon parti et à tous les gens de bien. Je vous promets, et si la république a lieu d'être contente de mes services, j'ose lui répondre que jamais il ne s'écartera de mes principes, l'amitié qui nous unit m'autorise à prendre cet engagement, et il s'en est imposé lui-même la loi rigoureuse. Après avoir dénoncé un consulaire comme perturbateur de la république, lui serait-il possible d'être lui-même un citoyen séditieux? Pourrait-il avec impunité corrompre les suffrages, lui qui ne souffre pas qu'un homme, absous de ce crime, jouisse du jugement qui l'absout? Deux accusations sont pour la patrie les meilleurs gages des sentiments et de la conduite de Célius. Je vous conjure donc, juges, et je demande en grâce que dans une ville où l'on vient d'absoudre Sext. Clodius, que vous avez vu pendant deux ans le ministre ou le chef de la sédition, qui, de ses propres mains, a livré aux flammes les temples sacrés, le dépôt des registres publics et du dénombrement du peuple romain; un homme sans biens, sans honneur, sans espoir, sans asile, sans ressource, dont la bouche, la langue, les mains et la vie entière sont souillées d'opprobres; qui a renversé le monument de Catulus, détruit ma maison, brûlé celle de mon frère, qui sur le mont Palatin, aux yeux de tous les habitants de Rome, a excité les esclaves à y porter le fer et la flamme, oui, je demande en grâce que dans cette ville où Sext. Clodius vient d'être absous par le crédit d'une femme, Célius ne soit pas sacrifié à la vengeance de cette même femme, pour qu'on ne dise pas qu'une incestueuse, après avoir soustrait au glaive des lois le plus infâme des brigands, a eu encore le pouvoir de perdre un jeune homme que tant de qualités honorent. Et quand vous aurez considéré la jeunesse de Célius, jetez aussi les yeux sur la vieillesse d'un père qui tremble pour un fils unique, son seul appui, sa seule espérance. Le sort de ce vieillard est entre vos mains, il implore votre pitié, et compte moins sur ses humbles prières que sur les sollicitations de votre propre coeur. Vous êtes fils, vous êtes pères, que le spectacle de leur douleur réveille en vous le sentiment de la piété filiale et celui de l'indulgence paternelle. L'un touche au terme de la vie, ne lui enviez pas quelques instants que la nature lui accordait encore. L'autre, à la fleur de l'âge, commence à marcher, d'un pas ferme dans le chemin de la vertu, qu'il ne soit pas renversé comme par la violence d'une tempête soudaine. Conservez le, fils au père, et le père au fils; ne laissez pas croire que vous avez vu sans pitié un vieillard à qui bientôt nul espoir n'était plus permis, et que, loin d'encourager un jeune homme qui donnait les plus heureuses espérances, vous avez cherché à le frapper, à le perdre sans retour. Si vous le conservez pour vous, pour sa famille, pour la république, vous l'aurez lié à vos intérêts et à ceux de vos enfants par les noeuds d'une éternelle reconnaissance, et plus que tous les autres, vous recueillerez, juges, les fruits abondants et durables de ses efforts et de ses travaux.

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Voir la biographie de Clodia : ICI