FASTES

Ovide

Livre III

Traduction : par M. THEODOSE. BURETTE.

Edité par PANCKOUCKE

1834

Très peu adapté aux formes modernes.

SOMMAIRE DU LIVRE III.

Le poète salue le dieu de la guerre; mais il l'aime mieux sans lance et sans bouclier. C 'est ainsi que Minerve préside aux beaux-arts ; c'est ainsi que Mars lui-même fut reçu désarmé dans les bras d'une prêtresse. Silvia la vestale allait puiser l'eau des sacrifices à une fontaine entourée d'un bouquet de saules. Elle s'endormit à l'ombré sous la verdure : c'est là que Mars la vit et la posséda, mais sans in­terrompre son repos. Seulement la vestale avait fait un rêve mys­térieux, et s'éveilla pleine d'une langueur inconnue. Silvia était mère. En vain le tyran Amulius condamne les jumeaux à périr sous les eaux du Tibre; sauvés par une louve, Remus et Romulus font l'apprentissage de la guerre sous la tente des bergers. Bientôt ils connaissent leur origine ; Amulius est détrôné. Une nouvelle ville s'élève; c'est la ville de Mars, la ville de la guerre et de la force. Romulus roi donne le nom de son père au premier mois de l'année. Toutefois, le culte de Mars était depuis longtemps en honneur dans le belliqueux Latium. Presque tous les peuples de ce pays, Albins, Falisques, Laurentins, Péligniens, Herniques, Équicoles, lui avaient consacré un de leurs mois.

Avant l'invasion du génie hellénique, bien combattre était toute la science des Romains. On croyait à l'existence des dieux, et on s'occupait fort peu du cours des astres. Pour ces hommes simples, l'année finissait avec la dixième révolution de la lune. Le nombre dix était en grande estime : il fait la base de toutes les divisions que Romulus introduisit dans l'armée. Plusieurs vestiges des anciennes coutumes prouvent que le mois de mars était jadis le premier de l'année. Ce fut jusqu'à la seconde guerre punique, l'époque où les magistrats entraient en charge. Une autre preuve, c'est que les mois qui tirent leur nom de la place qu'ils occupent sont désignés encore par des nombres qui supposent le commencement de l'année au mois de mars. Instruit par le sage de Samos ou par la nymphe Égérie, Numa chercha le premier à compléter l'année ; mais César seul a établi un ordre parfait, en joignant aux trois cent cinq jours de l'année soixante jours nouveaux, et un autre au bout de quatre ans. Le poète, usant de son divin, privilège, demande au dieu des virils travaux, pourquoi les femmes célèbrent sa fête. Mars, en digne émule de Minerve, répond avec érudition dans des vers harmonieux. Il s'étend avec complaisance sur l'enlèvement des Sabines, sur la guerre qui naquit de cette violence, et sur l'heu­reuse intervention des femmes au milieu des deux armées enne­mies. Peut-être aussi est-ce à la fécondité d'Ilia que le dieu doit le culte des dames romaines. Il en trouve une autre raison dans l'époque même de sa fête. C'est le retour du printemps; tout re­naît dans l'enfantement de la nature. Ce temps n'appartient-il pas aux mères ? Enfin le dieu termine par une pieuse explication : sa mère est chérie des épouses, que la reconnaissance amène aux autels du fils. Une nouvelle recherche se présente : les Saliens portent les armes de Mars, et nomment Mamurius dans leurs chants. Le poète implore les lumières de la divine épouse de Numa.

Sous Numa, les lois et la religion mirent un frein à la féro­cité. Le courage le plus arrogant tomba à la vue de l'autel. Cha­cun s'empressait d'apporter son tribut d'hommages et de présents. L'auteur semble nous avertir, par ce préambule, que la disposi­tion superstitieuse des esprits permettait à Numa de tout oser en fait de prodiges, comme le prouve l'histoire des boucliers tombés du ciel. Jupiter avait effrayé toute la nation par un orage ex­traordinaire. Au fond d'un bois sombre, Numa va surprendre Faune et Picus, et les force de lui révéler le secret de l'expiation de la foudre, pour apaiser le maître des dieux. Les deux divinités champêtres le mettent face à face avec Jupiter lui-même. Le roi de Rome ne se déconcerte pas, et Jupiter, content de ses réponses, lui promet un gage infaillible du salut de l'empire. Le lendemain, tandis que le tonnerre éclate dans un ciel sans nuage, un bouclier tombe des nues avec un grand fracas, au grand étonnement de tout le peuple. Par un ingénieux «artifice, Numa fit construire plusieurs boucliers exactement semblables, afin de rendre le lar­cin plus embarrassant. L'ouvrier fut Mamurius. Il ne demanda d'autre récompense que d'entendre répéter son nom à la fin du chant des Saliens. Ovide recommande aux jeunes amants d'attendre, pour former des nuds désirés, que les armes, symbole de la guerre, ne soient plus l'ornement des fêtes de Mars. L'un des Poissons et le tardif Bootès ont fait place au signe du Vendangeur. C'est le jeune Ampelos, aimé de Bacchus. En vou­lant cueillir une grappe de raisin pourprée, il tomba d'un ormeau; Liber le plaça parmi les astres. Six fois Phébus a gravi le chemin de l'Olympe : c'est le jour consacré à Vesta, dont César est le pontife immortel, jour à ja­mais cher aux fidèles adorateurs de Vesta et de César, ces deux divinités ! A l'occasion des nones, le poète parle du temple de Vejovis, et donne une explication de ce mot, qui veut dire Jupiter enfant. Apercevez-vous au ciel le Cheval de la Gorgone, qui jaillit la crinière sanglante de la tête de Méduse ? Regardez encore; vous voyez la Couronne d'Ariane. Après l'abandon du perfide Thésée, Ariane avait oublié ses malheurs dans l'amour tendre de Bacchus. Mais la fille d'un roi des Indes, qui sut trop plaire à son vainqueur, la menaçait d'une perte plus cruelle encore que la première. Elle confia ses douleurs aux flots du rivage. Ses plaintes entendues de Bacchus lui ont rendu le cur de son époux. Il l'enlève avec lui dans la demeure des dieux, et, pour gage d'une éternelle union, il place au ciel la couronne que Vénus tenait de Vulcain, et Ariane de Vénus, et transforme les pierres de la couronne en neuf étoiles.

Aux ides de mars on célèbre la fête d'Anna Pérenna. C'est la fête du peuple ; elle est joyeuse. La foule se répand sur les rives du Tibre, aux rayons d'un beau soleil. Il y a du vin, de la gaîté, des scènes populaires. Anna Pérenna : c'est, suivant quelques-uns, la sur de Didon. Après que l'infortunée reine de Carthage eut mit fin en même temps à sa vie et à son amour, Anna s'éloigna d'une ville désor­mais odieuse pour elle; et, après des accidents divers, le souffle des vents poussa son vaisseau sur les rivages où règne mainte­nant l'illustre exilé de Troie, cause de tous les maux de sa sur. Anna fut accueillie par des bienfaits, trop nombreux même pour son repos ; car la jalousie entra dans le cur de Lavinie, épouse d'Énée. Anna se vit obligée de fuir, et Numicius la reçut dans ses ondes amoureuses. Les sujets d'Énée, qui avaient gémi de ses malheurs, honorèrent la nymphe des eaux. D'autres pensent que cette déesse est la Lune, ou bien Thémis, ou bien la vache Ino, ou bien encore une nymphe fille d'Atlas. Mais on ne voit pas ce qu'ont de commun toutes ces divinités avec une fête plébéienne. Ovide rapporte enfin une tradition qui explique tout. Lorsque le peuple, fuyant la vue odieuse de l'ari­stocratie, se retira sur le mont Sacré, il fut bientôt exposé aux souffrances de la faim. Dans cette détresse, Anne, une bonne vieille des environs de Rome, apportait chaque matin au peuple des gâteaux encore fumants. De retour à Rome, le peuple recon­naissant lui dressa une statue, et s'amusa chaque année en son honneur. Dans cette fête, les jeunes filles se réunissent pour chanter des chansons obscènes en mémoire du tour agréable qu'Anna, nou­velle déesse, voulut jouer au dieu Mars, qui l'avait chargée d'un message amoureux auprès de Minerve. La vieille essaya de se substituer à la déesse des combats. Le poète osait à peine aborder le trépas de César; mais Vesta le rassure. César n'est point tombé sous le glaive ; son ombre seule a été frappée ; César était déjà aux deux. Ses meurtriers n'en sont pas moins tombés justement. La fête de Bacchus, ses louanges, les victoires et les attributs de ce dieu, et une aventure tragique du vieux Silène, s'offrent maintenant au pinceau d'Ovide. Déjà on voit s'incliner vers l'Ourse l'étoile du Milan, qui se­courut Jupiter dans la guerre des Géants.Bientôt commencent les cinq jours des fêtes de Minerve. Elle est la déesse de tous les arts : que tous s'empressent de la célébrer! Puisse-t-elle sourire aux efforts du poète ! Il y a au pied du mont Célius un petit temple consacré à « Mi­nerve Capta ». Ovide trouve quatre manières d'expliquer ce mot. L'apparition du Bélier donne lieu à la dernière digression du poète. Ce bélier est le même qui porta Phryxus et sa sur, obli­gés de fuir devant une marâtre. Sa toison d'or est au palais de Colchos. Le chant et le mois se terminent avec la fête de la Lune sur le mont Aventin.

Livre III

Parais, dieu des combats mais dépose pour un moment ta lance et ton bouclier; dégage de ton casque les boucles de tes cheveux brillants. Tu vas me demander peut-être ce qu'un poète a de commun avec Mars : d'a­bord, je chante un mois qui te doit son nom et puis, tu sais bien que Minerve, pour déployer son courage au milieu des sanglantes mêlées, n'en préside pas moins aux beaux-arts. Que l'exemple de Pallas t'apprenne à quitter quelquefois le javelot homicide; sans armes, tu trouveras encore matière à tes exploits : n'est-ce pas dé­sarmé que tu fus reçu dans les bras d'une prêtresse, pour donner à Rome une race de rudes guerriers.

Silvia la Vestale, puisqu'il faut remonter jusque là, allait un matin puiser l'eau pour les sacrifices : arrivée par une pente douce à la rive qui s'incline, elle pose l'urne d'argile qu'elle portait sur sa tête; de fatigue, elle s'assied sur le gazon, ouvre sa poitrine au souffle des vents, et remet l'ordre dans sa chevelure. Dans cette position, l'ombre des saules, les chants de l'oi­seau sur la branche, et le doux murmure des eaux l'endorment insensiblement; le sommeil caressant se glisse à la dérobée sous ses paupières appesanties, et la main qui soutenait sa tête retombe languissante, Mars l'a vue; il la, désire, il la possède mais, grâce à sa divi­nité, ce larcin est un secret pour l'objet même de son amour. Le sommeil fuit : la vestale a, conçu, et déjà elle te porte dans ses flancs, ô père des Romains! Elle se lève languissante, et ne sait d'où lui vient cette langueur. Enfin, appuyée contre un arbre, elle laisse échapper ces mots : « Grands dieux! puissent de favorables pré­sages s'attacher à ce que j'ai vu en songe, ou plutôt dans une réalité vive qui n'appartient pas au sommeil ! J'étais auprès du foyer sacré de Vesta, lorsque la bandelette de laine s'échappe de mon front et tombe au pied de l'au­tel. O prodige! il en sort à la fois deux palmiers d'iné­gale hauteur; le plus grand étendait sur l'univers entier ses rameaux touffus, et portait jusqu'aux nues sa jeune tête. Je vois le frère de mon père lever la hache contre eux; cette, image m'épouvante, et je sens mon coeur battre dans ma poitrine. L'oiseau de Mars, le pivert et une louve combattent pour les arbres jumeaux : ce secours a sauvé les palmiers. »

Elle dit et, d'une main tremblante, emporte l'urne, qu'elle avait remplie , en racontant cette vision merveil­leuse. Cependant Rémus et Quirinus se développaient dans le sein de la vestale; le fardeau céleste était visible. Pour atteindre aux bornes de l'année, le dieu du jour n'avait plus que deux signes à parcourir; Silvia devient mère : on dit que les images de Vesta se voilèrent les yeux de leurs mains virginales ; du moins, l'autel de la déesse trembla pendant l'accouchement de sa prêtresse, et la chaste flamme se cacha de terreur sous la cendre.

Amulius est instruit, Amulius, cet injuste tyran qui porte un sceptre arraché aux mains d'un frère: il con­damne les gémeaux à disparaître sous les eaux du fleuve mais le flot, qui recule devant le crime, les laisse à sec sur le rivage. Qui ne sait que le lait d'une bête féroce fut la première nourriture de ces enfants, et qu'un pivert leur apporta plus d'une fois à manger? Je ne veux pas vous oublier non plus, nourrice d'un si grand peu­ple, Larentia, et toi Faustulus, simple berger; vous êtes pauvres, mais combien un pareil trésor vous enri­chit! Vous prendrez place dans mes chants, lorsque je célébrerai les « Larentales », dans le mois de décembre, consacré aux festins joyeux.

Les fils de Mars comptaient déjà dix-huit ans; une barbe naissante se mariait à leurs blonds cheveux. Déjà s'éten­dait sur les laboureurs et les pâtres voisins, le puissant patronage des deux frères. Souvent, on les voyait revenir en triomphe, tout couverts du sang des brigands, et ramener leur proie dans les pâturages accoutumés. Bientôt ils connaissent leur origine, et s'enflamment au nom de leur père : quelle honte d'ensevelir tant de gloire dans quelques misérables cabanes! C'en est fait : Amulius tombe sous les coups du fils de Mars; on rend le sceptre au vieux Numitor. Alors des murs s'élèvent, petits, peu formidables, que Rémus pourtant se repentit d'avoir osé franchir. Déjà, à la place des forêts et des pâturages sombres, on voyait une ville : « Dieu des combats, dit alors le fondateur de ces murs éternels, ô toi dont on dit que le sang coule dans mes veines ! et je le ferai con­naître à d'illustres marques, c'est sous tes auspices que nous inaugurons l'année romaine : je veux que le premier mois prenne le nom de mon père. » Cette parole s'accomplit; le nom de Mars désigne un mois; on dit que ce témoignage de piété dans un fils fut agréable au dieu.

Toutefois, Mars, dès longtemps, était la première divinité du Latium; culte naturel à un peuple belli­queux. Pallas à Athènes, Diane dans la Crète de Minos, Vulcain dans l'île qui produisit Hypsipyle, tiennent le premier rang : Junon est la déesse de Sparte et de Mycènes, et la sauvage Arcadie honore le dieu couronné de pin. Mars reçut l'encens du Latium, parce qu'il pré­side à la guerre : la guerre!... voilà pour cette nation fa­rouche la source des richesses et de la gloire.

Avez-vous le temps de parcourir les Fastes des autres peuples? vous y trouverez aussi un mois du nom de Mars : c'est le troisième chez les Albains, le cinquième chez les Falisques, et le sixième pour tes peuples, ô terre des Héroïques ! L'ordre de temps établi chez les Albains se retrouve encore à Aricie et dans la ville superbe qui doit ses murailles à Télégonus. Les Laurentins ont donné à ce mois la cinquième place; le rude Aequicole, la dixième; c'est le quatrième pour les habitants de Cures et il occupe le même rang chez les belliqueux Péligniens, qui s'accordent là dessus avec les Sabins, leurs ancêtres. Romulus, pour vaincre ces peuples, au moins dans l'ordre des mois, consacra à l'auteur de ses jours le premier temps de l'année.

Il ne faut pas croire qu'il y eut autrefois autant de calendes qu'aujourd'hui : l'année de Romulus avait deux mois de moins que la nôtre. Tu n'avais pas encore livré à tes vainqueurs tes arts comme un butin, ô nation hel­lénique! race de beaux diseurs, mais de faibles cou­rages. Bien combattre, c'était là toute la science romaine: quand on pouvait lancer un fort javelot, on était assez éloquent. Dans ces temps lointains, qui avait jamais remarqué l'existence des Hyades ou des Pléiades, filles d'Atlas? quel homme savait que l'axe du monde tourne sur un double pôle; qu'il y a deux Ourses, Cynosure, l'objet des observations des Sidoniens, et Hé­lice, guide fidèle du navire grec et que les chevaux de Phbé franchissent, en un seul mois, les signes célestes que son frère parcourt dans le long espace d'une année? Libres dans leur course, les astres traçaient des cercles inobservés mais on n'en croyait pas moins à l'existence des dieux. Ces guerriers s'inquiétaient peu de la marche des signes dans le ciel ; ils avaient les yeux sur les signes militaires ; les perdre, était un crime grave : ce n'était que du foin, mais il imprimait autant de respect que nos aigles majestueuses; on en portait un faisceau (maniplus) au bout d'un long bâton : de là le nom de «  maniplaire » donné au soldat. On voit donc que ces esprits grossiers et sans instruction suivaient le petit lustre de dix mois : l'année finissait avec la dixième révolution de la lune. Ce nombre était alors en grande estime, soit parce qu'il égale celui des doigts, dont on se sert ordi­nairement pour compter, soit parce que la femme ac­couche au dixième mois, ou bien encore parce que, si l'on épuise les chiffres jusqu'à dix, on a un nouveau point de départ. Aussi voit-on Romulus partager en dix centuries les soldats des légions, suivant les rapports d'âge et de ressemblance, dix corps de hastats, dix de principes, dix de pilani : cette division par dix se re­trouve encore parmi ceux que l'état gratifiait d'un che­val; elle existait aussi pour les Titiens, ceux qu'on ap­pelle Ramnes, et les Lucères. Il ne fit donc qu'appliquer à l'année un nombre très usité : c'est aussi le temps pen­dant lequel la veuve en deuil pleure son époux.

Pour vous convaincre que les calendes de mars ou­vraient autrefois l'année, remarquez les vestiges qu'a laissés cette coutume. Le laurier des flammes, qui a orné toute l'année leur demeure, est enlevé pour faire place à de nouveaux rameaux; en ces jours, la porte du roi des sacrifices étale les feuilles de l'arbre toujours vert de Phébus, qu'on remarque aussi aux portiques de la vieille Curie. Pour couronner Vesta de guirlandes nou­velles, on arrache des foyers troyens un laurier blanc de vétusté. On dit encore que le feu se renouvelle au fond du sanctuaire mystérieux, et que la flamme ranimée prend des forces et une grande preuve à mes yeux de cet ordre dans l'ancienne année, c'est que le culte d'Anna Perenna a commencé au mois de mars. C'était à la même époque que nos ancêtres entraient en charge, jusqu'à la guerre du perfide Annibal. Enfin, «  quintilis » est le cin­quième mois, à partir de mars, et on suit la même règle pour les autres mois, qui doivent leur nom au rang qu'ils occupent. Ce roi que les Romains allèrent chercher dans le pays fameux par ses olives, Numa, s'aperçut le premier que l'année était incomplète ; soit qu'il eût puisé cette science auprès du philosophe de Samos, qui nous fait renaître par la métempsychose, soit qu'il la dut à sa nymphe Égérie mais il laissa encore subsister des er­reurs que César trouva le temps de rectifier, au milieu de ses vastes occupations. Ce dieu, ce père d'une si illustre race, ne crut pas ce soin au dessous de lui; il voulut connaître d'avance ce ciel promis à ses vertus, et ne pas entrer un jour comme un étranger dans des demeures inconnues. On assure qu'il a déterminé avec une précision rigoureuse le temps que met le soleil à parcourir chaque signe. Il joignit aux trois cent cinq jours de l'ancienne année soixante jours nouveaux, et un autre au bout de quatre ans. Cet ordre a prévalu : chaque lustre doit être enrichi d'un jour composé des heures qui restent de l'année.

S'il est permis au poète de jouir des entretiens secrets des dieux, comme la renommée le publie, dis-moi, Mars, dieu des viriles occupations, pourquoi les femmes célè­brent la fête ? A ces mots, le dieu répondit, après avoir déposé son casque mais en gardant encore un javelot à la main : «C'est la première fois que l'on m'invoque dans les exercices de la paix, moi, divinité des combats : je vais entrer dans un camp nouveau, et ce changement ne me déplaît pas. En présidant aussi à ces travaux, je veux montrer que ce n'est pas le domaine exclusif de Minerve. Écoute donc, chantre laborieux des mois, et grave mes paroles dans ton cur : c'était peu de chose, que Rome, à sa première origine mais déjà, dans cette enveloppe chétive, résidait l'espérance de ce qu'elle est aujour­d'hui ; déjà s'élevaient ces murailles où les populations devaient un jour se trouver à l'étroit, mais qui sem­blaient alors trop vastes pour les premiers habitants. Veux-tu connaître le palais de mon fils ? vois cette ca­bane de roseaux et de chaume ; il dormait tranquille­ment sur la paille, et de ce lit pourtant il s'est élancé dans les cieux. Déjà les Romains avaient un nom plus grand que leur territoire mais ils ne connaissaient ni épouses ni alliances. Des voisins opulents méprisaient la pauvreté de ces guerriers; on ne voulait pas croire que je fusse leur père. C'était une tache pour eux d'avoir vécu dans les étapes, mené paître les troupeaux, et de ne posséder que quelques arpents d'une terre inculte. Les oiseaux, les bêtes s'accouplent avec les animaux de leur espèce; le serpent même trouve à se reproduire; on voit les peuples les plus reculés s'unir par des mariages : le Romain seul ne pouvait trouver de femme. Je sentis vive­ment cet affront; j'animai Romulus de l'esprit de son père. Plus de prières, lui dis-je ; ce que tu demandes, les armes te le donneront. Prépare une fête à Consus. Cousus, ô poête, te dira le reste des évènements de cette journée, en te racontant l'origine de son culte. L'indi­gnation souleva les peuples de Cures, et ceux qui partageaient leur ressentiment. Alors, pour la première fois, fut donné le funeste exemple du beau-père armé contre le gendre. A peine ravies, les Sabines avaient déjà le nom de mères; une guerre de cette nature entraînait de longs retards. Elles se réunissent dans un temple de Junon; l'épouse de mon fils leur adresse ces paroles : « O vous ! enlevées comme moi, et soumises a la même destinée, nous ne pouvons plus, sans crime, nous contenter d'une piété oisive. Les armées sont en présence; pour quel parti prier les dieux? choisissez : ici un époux, là un père; être veuves ou orphelines, c'est là l'alternative. J'ai un conseil à vous donner, que la piété et le courage «approuvent également.» L'avis qu'elle ouvre est suivi : les cheveux épars, les traits altérés, en longs habits de deuil, lorsque le glaive allait s'enivrer de carnage, et le clairon donner le signal de la bataille, les Sabines s'é­lancent au milieu de leurs pères et de leurs époux, te­ nant embrassés les gages chéris de leur amour. Là, dans l'espace qui séparait les deux armées, elles se jettent à deux genoux. Par un instinct touchant, on voyait les enfants tendre leurs petits bras vers leurs aïeux, avec des cris d'une expression caressante; celui qui en a la force appelle son grand-père, qu'il voit pour la première fois ; une mère ingénieuse supplée chez les autres, à la fai­blesse de l'organe. L'animosité des guerriers tombe avec leurs armes, les glaives ont disparu ; gendres et beaux-pères se donnent la main avec amitié ; le père embrasse sa fille qu'il comble d'éloges; l'aïeul porte son petit-fils sur son bouclier : pouvait-on en faire plus doux usage? Aussi, au premier jour du mois, les mères Sabines se font un devoir de célébrer mes calendes. Est-ce en mé­moire de cette courageuse audace, lorsque, s'élançant au milieu des épées, elles finirent, par leurs larmes, des combats auxquels je préside; ou bien parce qu'Ilia me dut une heureuse fécondité, que je reçois des mères ce culte et ces sacrifices? Ne serait-ce pas aussi que l'hiver se retire alors avec son manteau de glace, et que la neige se fond sous la tiède haleine du soleil ? On voit re­pousser la chevelure des arbres tondus par les frimas; le bourgeon s'échappe en jets brillants de la tendre écorce; longtemps cachée dans le sein de la terre, l'herbe trouve des voies secrètes pour montrer sa tête verdoyante. Les champs sont féconds; c'est l'instant de la reproduction pour les troupeaux. L'oiseau, sur la branche, prépare un asile à ses petits. Cette époque de renaissance est donc, avec raison, l'objet du culte des mères Romaines, pour qui l'enfantement, appelé par tant de vux, est le jour du travail et du combat. Enfin, sur la colline où les Ro­mains montaient la garde à leur roi, et qu'on nomme aujourd'hui Esquilies, c'est en ce jour que les dames romaines élevèrent un temple public à Junon. Mais pourquoi tous ces détours, et ces causes diverses qui fatiguent ton attention? Ma mère chérit les épouses, et les épouses reconnaissantes fréquentent les autels du fils. Cette pieuse explication est la plus digne de moi. Des fleurs à la déesse : elle aime leur feuillage verdoyant; ornez sa tête d'une fraîche guirlande. Dites-lui : O Lu­cine! nous te devons la lumière. Dites-lui : Sois propice aux vux de celle qui souffre les douleurs de l'enfante­ment. Cependant, que la femme enceinte vienne, les cheveux sans ordre, prier Lucine de tirer doucement de son sein le fruit qu'il renferme. »

Qui me dira maintenant pourquoi les Saliens portent les armes de Mars, présent du ciel, et chantent Mamurius ? C'est toi que j'implore, ô Nymphe qui caches tes services au fond des bois et des lacs de Diane ! divine épouse de Numa, viens m'inspirer ton histoire! Dans la vallée d'Aricie, au milieu d'une épaisse forêt, est un lac consacré par un culte antique; c'est la retraite for­midable d'Hippolyte déchiré par ses coursiers en fureur. Aussi jamais on ne voit de chevaux en ce lieu. Des voi­les pendent en larges tissus le long des buissons, et la reconnaissance a consacré un grand nombre de tableaux à la déesse. Souvent, après un vu accompli, le front couronné de guirlandes, la dame romaine arrive dans ce séjour avec de brillants flambeaux. Le sceptre de la forêt est donné au plus courageux les armes à la main, et au plus léger à la course et chacun de ces rois éphé­mères périt à son tour victime de l'exemple qu'il a donné. Là coule, avec un insaisissable murmure, un ruisseau sur un lit de cailloux : vous y boirez souvent, mais à petits coups; c'est Égérie qui fournit cette onde: déesse chère aux Muses, épouse et conseil de Numa. Alors les Ro­mains, guerriers toujours prêts à la violence, avaient be­soin d'être amollis par le pouvoir du droit, et la crainte des dieux. Les lois naquirent, pour mettre un frein à la force, et les traditions religieuses prirent la forme d'un culte plus pur : on dépouille la férocité des murs, la justice est enfin plus forte que les armes ; le citoyen rougit de se lever contre le citoyen ; le courage le plus arrogant tombe à la vue de l'autel ; on voit chacun répandre Je vin et le froment sur le foyer enflammé. Mais voilà qu'à travers les nues le père des dieux lance la foudre res­plendissante, et semble épuiser les eaux du ciel pour inonder la terre. Jamais on ne vit tant de feux sillonner les airs; le roi est dans l'épouvante, et le cur du peu­ple est serré de terreur. « Calmez cette frayeur, lui dit la déesse ; l'effet de la foudre peut être détourné, et la co­lère de Jupiter n'est pas inflexible. C'est à Picus et à Faune, divinités de la terre de Rome, qu'il faut deman­der le secret de l'expiation mais ils ne le livreront pas sans résistance : il faut les saisir et les enchaîner. » Et elle lui indique le moyen d'y parvenir.

Un bois s'élevait au pied de l'Aventin, sombre, peuplé de chênes noirs, et dont le seul aspect arrachait ce cri : là réside la divinité! Au milieu, sur un fond de gazon frais, un ruisseau, caché sous une mousse fleu­rie, s'échappait du creux d'un rocher ; Faune et Picus étaient presque les seuls qui vinssent s'y désaltérer. Numa arrive en ces lieux, et immole une brebis à la fon­taine; puis il dépose des coupes remplies d'un vin odo­rant, et va chercher un asile, avec sa suite, au fond d'un antre. Les deux divinités champêtres, arrivant comme de coutume, se désaltèrent à pleins bords. Après le vin, le sommeil : aussitôt Numa s'élance , et resserre, dans des liens étroits, les mains des dieux assoupis. A leur réveil, ils s'efforcent de rompre leurs chaînes, mais

des dieux. Les lois naquirent, pour mettre un frein à la force, et les traditions religieuses prirent la forme d'un culte plus pur : on dépouille la férocité des murs, la justice est enfin plus forte que les armes ; le citoyen rougit de se lever contre le citoyen ; le courage le plus arrogant tombe à la vue de l'autel ; on voit chacun répandre le vin et le froment sur le foyer enflammé. Mais voilà qu'à travers les nues le père des dieux lance la foudre res­plendissante, et semble épuiser les eaux du ciel pour inonder la terre. Jamais on ne vit tant de feux sillonner les airs ; le roi est dans l'épouvante, et le cur du peu­ple est serré de terreur. « Calmez cette frayeur, lui dit la déesse ; l'effet de la foudre peut être détourné, et la co­lère de Jupiter n'est pas inflexible. C'est à Picus et à Faune, divinités de la terre de Rome, qu'il faut deman­der le secret de l'expiation mais ils ne le livreront pas sans résistance : il faut les saisir et les enchaîner. » Et elle lui indique le moyen d'y parvenir. Ils ne font que se prendre davantage. « Divinités de ces Lois, dit alors le roi, pardonnez à mon audace; vous savez que le crime est loin de mon cur. Daignez m'ap­prendra l'expiation de la foudre. » Ainsi dit Numa; ainsi lui répondit Faune, en agitant les cornes de son front : « Ce sont choses graves que tu demandes : ce n'est pas notre bouche qui peut t'en instruire ; notre divinité a ses bornes : dieux des champs, nous régnons sur ces montagnes; Jupiter seul a droit sur ses foudres. Tu ne pourrais toi-même le faire descendre du ciel; tu le pour­ras peut-être, aidé de notre secours.» Picus approuve les paroles de Faune : « Cependant, dit-il, délivre-nous de ces liens. Jupiter va descendre ici, par les conjurations d'un art puissant : que le sombre Styx soit témoin de mon ser­ment.» Ce que firent ces dieux, libres de leurs entraves, quelles paroles magiques ils prononcèrent, par quel secret merveilleux ils appelèrent, de l'Olympe, le maître de la foudre, il est défendu à, l'homme de le savoir, et nos chants ne s'écarteront jamais des bornes qui sont impo­sées à la pieuse langue du poète. Ils attirent (eliciunt) Jupiter de sa demeure céleste, et c'est de là que nous honorons aussi ce dieu sous le nom d'Elicius.

On vit trembler le sommet de l'Aventin, et la terre s'affaissa sous le poids du maître de l'Olympe : le cur du roi bat avec violence, tout son sang se retire, et ses cheveux se hérissent. Remis de sa frayeur : « Roi et père des grands dieux, dit Numa, daigne m'enseigner l'ex­piation de la foudre, si mes mains ont toujours été pu­res, si pieuse est la voix qui t'implore en ce moment. » Le dieu consent à sa prière mais il cache la vérité sous une parole brève, quoique franche, et jette le roi dans une terrible incertitude : « Coupe une tête.Nous obéirons, je ferai couper la tête d'un ognon de mes jardins. -Je veux celle d'un homme Vous aurez ses cheveux. Il me faut une âme. Ce sera donc celle d'un pois­son. Eh bien, soit, dit en riant Jupiter; emploie ces expiations pour apaiser nos foudres, ô mortel digne de converser avec le roi des dieux ! Demain, lorsque Phébus éclairera l'univers entier de ses rayons, je te donnerai un gage infaillible du salut de l'empire. » Il dit, s'élève dans les airs ébranlés par les éclats du tonnerre, et laisse Numa humblement prosterné. Numa, trans­porté de joie, vient raconter aux citoyens ce qui s'est passé : il ne peut obtenir qu'avec peine une foi tardive. « On me croira du moins, s'écrie-t-il, si l'événement répond à mes paroles. Écoutez donc, vous tous, ce qui doit arriver demain : Lorsque Phébus éclairera l'univers entier de ses rayons, Jupiter nous donnera un gage in­ faillible du salut de l'empire. » La foule se retire, en­core incertaine sur une promesse dont l'effet lui paraît éloigné, et laissant dépendre son jugement de l'événe­ment du lendemain, La terre était encore humide de la rosée du matin, lorsque le peuple se rassembla devant le palais de son roi. Numa s'avance, et prend place au milieu, sur un trône d'érable : autour de lui, une foule innombrable garde un silence respectueux. Phébus ne montrait encore qu'un coin de sa face à l'horizon ; les esprits tremblants étaient agités par la crainte et l'espé­rance. Le cur ferme, et se couvrant la tête d'un voile blanc, il élève vers le ciel ses mains si connues des dieux. « O Jupiter! dit-il, voici le temps marqué pour tes pro­messes ; viens accomplir ta parole sacrée. » Comme il parlait, le soleil avait inondé la terre de ses feux : tout à coup un bruit formidable ébranle les pôles du monde; trois fois le tonnerre éclate dons un ciel sans nuage, trois fois la foudre est lancée par Jupiter. Croyez, ce que je raconte; ce sont des prodiges, mais ce sont des faits. Le milieu du ciel commence à s'entrouvrir ; roi et peuple baissent les yeux. Alors, doucement porté par un vent léger, un bouclier tombe : un cri unanime s'élève de l'assemblée. Le roi ramasse le présent, des dieux, après avoir immolé une génisse, dont la tête n'avait ja­mais fléchi sous le joug, il lui donne le nom d'Ancile, parce qu'il est taillé de tous côtés, et que l'il n'y aper­çoit aucun angle. Alors, se souvenant que le destin de l'empire y est attaché, Numa imagine un artifice ingé­nieux : il ordonne de fabriquer plusieurs boucliers d'une forme semblable, afin d'embarrasser, par l'incertitude, l'il d'un ennemi perfide. Mamurius, aussi distingué par ses murs que par ses talents dans son art mit la dernière main à cet ouvrage. « Quelle récompense veux-tu? lui dit ce prince généreux. Tu connais la fidélité de mes promesses : tu obtiendras toutes tes demandes. » Les «  Saliens », dont le nom vient de «  sauter », avaient déjà été institués par Numa , qui leur avait donné des armes et des chants sur une mesure prescrite. « Je ne demande d'autre récompense que la gloire, dit Mamurius : qu'à la fin de leurs chants les Saliens répètent mon nom. » C'est pour acquitter cette dette antique, que nos prêtres encore aujourd'hui célèbrent Mamurius.

Jeunes amants, quelle que soit l'ardeur mutuelle qui vous presse, différez votre hymen : un léger retard a souvent produit de grands avantages. Les armes sont le symbole de la guerre, et la guerre est contraire aux époux; attendez qu'on les renferme, et un présage plus heureux se lèvera pour vous. Pendant ces jours, l'épouse du flamine Diale, en manteau couleur de flamme, ne peut passer le peigne sur sa chevelure.

Dès que la troisième nuit répandra dans le ciel sa pâle clarté, on verra disparaître un des Poissons ; car on en compte deux, l'un habitant des régions australes, l'autre voisin de l'Aquilon : c'est aux vents que l'un et l'autre doivent leur nom.

Lorsque l'épouse de Tithon répandra ses pleurs en perles d'or, et ramènera le cinquième jour, Arctophylax, qu'on appelle encore le tardif Bootès, se plongera dans les ondes, et disparaîtra aux yeux de l'observateur mais on apercevra le Vendangeur: je vais dire en peu de mots comment cette constellation a pris place dans le ciel. Le jeune Ampélos, fruit des amours des Satyres et d'une Nymphe, fut aimé par Bacchus sur le mont Ismare, et reçut de ce dieu une vigne enlacée aux bran­ches d'un ormeau, à laquelle il a donné son nom mais en voulant cueillir sur l'arbre une grappe pourprée, l'imprudent tomba : Liber plaça parmi les astres celui qu'il avait aimé.

Cependant, pour la sixième fois, sortant de l'Océan, Phébus a gravi le chemin escarpé de l'Olympe, et dé­ployé dans les airs les ailes de ses coursiers : vous tous, fidèles adorateurs de Vesta, placez sur le foyer de son sanctuaire l'encens et les larges coupes. A tous ses noms glorieux, César a joint un titre dont il est surtout fier, celui de grand pontife. Son éternité préside au feu éternel; vous voyez réunis les génies tutélaires de l'em­pire, charge précieuse arrachée à Troie en cendres, et sous laquelle Énée échappa à ses ennemis! Un prêtre issu du héros troyen, approche ces divinités alliées. O Vesta! daigne veiller sur cette tête qui te touche de si près. Feux qu'il entretient de sa main sacrée, vous jetez un brillant éclat : puisse la flamme et le héros ne jamais s'éteindre!

« Les nones de mars » sont remarquables : c'est en ce jour, dit-on, que fut consacré le temple de Véjovis, à l'entrée d'un double bois sacré. Dès que Romulus eut entouré ce bois de hautes murailles : « Que ce soit, dit-il, la retraite assurée de tout transfuge !» O Reine du monde! que ton origine est petite! Vieux habitanus de Rome, que votre condition est peu digne d'envie !

Cependant, que la nouveauté du nom de Véjovis n'ef­fraie pas votre ignorance; je vais vous dire quel est ce dieu, et pourquoi il est ainsi appelé : c'est Jupiter dans la jeunesse, vous le voyez à ses traits ; regardez ensuite sa main ; elle n'est point armée de la foudre. Jupiter ne prit la foudre qu'après l'audacieuse tentative des Géants pour escalader le ciel : il fut d'abord sans armés. Il écrasa de feux nouveaux Ossa, et Pélion entassé sur Ossa, et l'Olympe solidement assis sur la terre. Près de Jupiter, on a représenté la chèvre que les nymphes de Crète me­naient aux pâturages, et qui donna son lait au dieu en­fant. C'est le nom maintenant qu'il faut expliquer : les laboureurs appellent «  vegrands » les productions chétives, et les semences qui ont avorté : si telle est la force de ce mot, ne pourrait-on pas dire que le temple de Véjovis est le temple de Jupiter faible enfant. Les astres déjà ont parsemé l'azur du ciel; lève les yeux, tu apercevras la tête du Cheval de la Gorgogne : on dit qu'il jaillit, la crinière sanglante, de la tête fé­conde de Méduse, lorsqu'on la coupa. Volant sous la voûte étoilée, au dessus des nuages, le ciel fut le sol qu'il pressa, ses pieds furent des ailes rapides; sa bouche, indignée, avait reçu un frein nouveau, lorsque, d'un pied léger, il fit jaillir la fontaine d'Aonie et main­ tenant il possède ce ciel, ou le portaient ses ailes aupa­ravant, et il brille couronné de quinze étoiles.

La nuit suivante, vous apercevrez au ciel la Cou­ ronne d'Ariane, dont le crime de Thésée fit une déesse. Déjà Bacchus avait remplacé un époux, parjure auprès de la princesse qui guida avec un fil les pas de l'ingrat. « Que j'étais simple de pleurer, dit-elle, charmée de son nouvel hymen; la perfidie a été pour moi la source du bonheur. » Cependant le vainqueur des Indes, Bacchus à la chevelure élégante, revenait chargé des dépouilles de l'Orient : dans le nombre des jeunes captives remar­ quables par leur beauté, une fille de roi sut trop, plaire à Bacchus. Sa tendre épouse versait des larmes ; errant sur le rivage tortueux , les cheveux en désordre, elle soulageait ainsi sa douleur : « Flots déjà témoins de mes gémissements, entendez encore une fois mes plaintes! sable de ce rivage, reçois encore une fois mes pleurs! Je m'écriais, il m'en souvient : Ah! parjure! ah! perfide Thésée! Il est parti; Bacchus est aussi coupable. Main­ tenant encore je crierai : O femmes! ne vous fiez jamais à un homme ! Il n'y a qu'un nom à changer : mon infor tune est la même. Plût aux dieux que ma triste desti­née eût suivi son cours! je n'existerais plus aujourd'hui. Pourquoi m'avoir arrachée aux sablés déserts ou j'atten­dais la mort? je pouvais finir mes malheurs d'un seul coup. Bacchus, dieu inconstant, plus mobile que le feuil­lage qui orne ton front, Bacchus que je n'ai connu que par mes larmes, tu as pu offrir une odieuse rivale à mes yeux, et rompre des nux si doux ! Hélas ! qu'est deve­ nue cette foi mutuelle? où sont les serments que ta bouche m'a répétés tant de fois? Infortunée! je suis toujours réduite aux mêmes, plaintes : tu accusais Thésée, tu l'appelais toi-même trompeur; tes propres paroles s'élèvent honteusement contre toi. Mais cache-toi bien à tous les regards, ô ma douleur! je veux que tu me dé­vores dans le silence. Ah ! si l'on me croyait digne d'avoir été trompée tant de fois! mais surtout que Thésée, l'i­gnore, qu'il n'ait pas la joie de te voir partager son crime! Sans doute c'est ma figure noire qui a fait triom­pher une rivale éclatante de blancheur: ah! puisse sa couleur être celle de tous mes ennemis ! Mais qu'importe ce défaut, si c'est par là qu'elle te devient plus chère? Arrête, cher époux! elle souille tes embrassements. Bac­ chus, reviens à moi;ne préfère aucune femme à la tendresse d'une épouse qui s'est fait une douce habitude de chérir son époux. Le front d'un superbe taureau a séduit ma mère; le tien m'a séduite mais mon amour est glorieux, le sien fait rougir. Pourquoi me punir de t'aimer? Bacchus, ai-je donc été cruelle pour toi, lors­ que tu me fis l'aveu de ton ardeur ? Est-il si étonnant que je brûle de tes feux ? on te dit né au milieu des flammes, et arraché à leur fureur par la main paternelle. Tant de fois tu devais me conduire au ciel : hélas! le voilà donc ce ciel que tu m'as promis. » Elle dit; Bacchus, qui sui­vait ses pas, avait entendu les paroles d'Ariane éplorée ; il la serre dans ses bras, et sèche ses larmes à force de baisers, « Élevons-nous ensemble au plus haut des deux, dit-il; tu partages mon lit, t u dois porter mon nom, Après ce changement, tu n'en auras pas d'autre que celui de Libéra : j'établirai, comme monument de notre alliance, la couronne que Vénus tenait de Vulcain, et que t u reçus de Vénus. » Il remplit sa promesse, et t ransforme les pierres de la couronne en neuf étoiles, dont le cercle d'or brille au ciel.

Lorsque le dieu qui roule la lumière sur son char rapide, aura six fois montré sa tête sur l'horizon, et six fois se sera plongé dans l'Océan , tu contempleras de nouveaux jeux Équiries dans le champ couvert de gazon, que le Tibre rase dans son cours tortueux mais lorsque ce lieu est inondé par les débordement du fleuve, les coursiers volent sur le mont Célius, au milieu des nuages de poussière.

Aux ides, c'est la fête joyeuse « d'Anna Perenna », non loin des rives du Tibre. La foule accourt, et se répand çà et là sur une herbe verdoyante : chacun boit et s 'é­ tend auprès de sa compagne. Quelques-uns restent en plein air ; un petit nombre dresse des tentes. On en voit qui se font des cabanes avec des branches touffues ; d'autres dressent des pieux en terre, et étende leurs vêtements sur ces espèces de colonnes. Cependant le feu du soleil et celui du vin se font sentir : on demande autant d'années que l'on vide de coupes, et l'on compte; il s'en trouve là qui avaleraient toute la vie de Nestor, telle intrépide, à force de boire, devient aussi vieille que la Sibylle. Là aussi se répètent les chansons apprises au théâtre, et les gestes suivant le sens des paroles; puis on quitte la coupe pour se livrer à des danses grossières, et la beauté, parée avec soin, laisse flotter sa longue chevelure. Au retour, leurs pas chancellent; c'est un spectacle pour les passants, qui s'écrient : « Les gens heureux!» J'en rencontrai dernièrement une troupe; la pompe intéressante que je vis est digne d'être racontai à la postérité : une vieille femme ivre traînait un vieux bonhomme ivre comme elle. Mais quelle est cette déesse ? les opinions se partagent: je ne dois négliger aucune tradition.

Didon avait brûlé pour Énée d'une flamme malheu­reuse, et d'autres flammes avaient terminé ses jours sur un bûcher. On recueillit ses cendres, on mit sur le mar­bre du tombeau cette courte inscription quelle avait laissée en mourant :

« Énée a fourni la cause et l'instrument de la mort : Didon, pour se tuer, n'emprunta que sa propre main. »

Aussitôt les Numides s'élancent sur un royaume sans défenseur, et le Maure Jarbas s'établit dans un palais usurpé. Il se rappelle les mépris d'Êlise : « Enfin, dit-il, je possède cette chambre nuptiale dont on m'a tant de fois repoussé. »

Les Tyriens fuient, égarés par le trouble, comme on voit des abeilles errer incertaines après la perte de leur roi.

Trois fois la grange avait reçu la dépouille des mois­sons, trois fois le vin avait bouillonné dans la cuve aux larges flancs ; Anne est chassée du palais, elle quitté en pleurant ces murs qui lui parlent de sa sur mais elle veut auparavant rendre à ses mânes les derniers hon­neurs : la cendre de la tombe s'amollit sous les larmes et les parfums dont elle l'arrose; elle offre aussi une par­tie de sa chevelure. «Adieu, » répéta-t-elle trois fois et trois fois elle presse sur ses lèvres ces cendres chéries, dans lesquelles il lui semble retrouver sa sur.

Suivie par une compagne d'exil sur un vaisseau qu'elle trouve sur la côte, elle s'éloigne lentement, les yeux at­tachés sur ces remparts, cher ouvrage de Didon. Non loin de la stérile Cosyre s'élèvent les rivages fertiles de Mélite, contre lesquels vient battre la mer de Libye; c'est là qu'elle dirige sa course, comptant sur les an­ciens nuds de l'hospitalité qui l'unissaient avec le roi de cette île : c'était le riche et opulent Battus. Dès qu'il eut appris les malheurs des deux surs : « Cette terre, quelque petite qu'elle soit, est à vous, » dit-il. Et sans doute il eût respecté jusqu'à la fin les droits de l'hospi­talité mais il craignit les forces et la puissance de Pygmalion. Le soleil avait deux fois visité les signes célestes, la troisième année s'écoulait : Anne, avec sa compagne, dut chercher un autre asile. Son frère paraît et la ré­clame les armes à la main; le roi recule devant une guerre : « Nous sommes faibles, dit-il; mettez-vous en sûreté par la fuite. » Anne obéit, et abandonne son na­vire au caprice des vents et des flots : elle fuit un frère plus redoutable que les vagues en courroux.

Sur les rives du Crathis, qui roule ses eaux fécondes sur un lit de pierres, s'étend une campagne découverte, que les habitants appellent Camère; le vaisseau s'appro­chait de ces bords; il n'en était plus éloigné que de neuf fois l'espace que peut fendre la fronde. Tout à coup les voiles tombent; à peine un souffle incertain les agite: « A la rame, dit le pilote; fendez maintenant les eaux.» Mais tandis qu'on se prépare à replier les voiles, le Nolus impétueux vient frapper la poupe; malgré les ef­forts du pilote, le vaisseau est emporté dans la haute mer : la terre, qu'on avait aperçue, disparaît ; les flots bondissent, la mer est soulevée jusque dans ses profon­deurs ; le vaisseau absorbe l'onde blanchissante d'écume : le vent triomphe de l'art. Déjà le pilote a quitté le gou­vernail pour recourir à la prière et à l'assistance du ciel. Ainsi l'exilée de Tyr est ballotée par les flots en cour­roux : elle cache dans ses vêtements ses yeux humides de pleurs. Alors,pour la première fois, elle envie le sort de sa sur Didon, et de toutes celles dont le corps re­pose en quelque coin de la terre. Enfin le vaisseau est porté, par un coup de vent, sur le rivage de Laurentum, et tout le monde étant en sûreté, il sombre et pé­rit. Déjà le pieux Énée possédait le royaume et la fille de Latinus, et avait réuni les deux peuples sous la même loi. Sur ce rivage, présent de l'hymen, accompagné du seul Achate, il faisait, à pied, une promenade écartée, lorsqu'il aperçoit une femme errante, sans, pouvoir se persuader qu'Anne est devant ses yeux : que viendrait-elle chercher dans les champs du Latium? Mais tandis qu'il fait cette réflexion :' « C'est Anne! » s'écrie Achate. A ce nom, elle lève la tête : où fuir? que faire? dans quel abîme se cacher ? La destinée de sa sur se retra­çait à elle. Le fils de Vénus sentit son trouble, et s'ef­força de le dissiper. Cependant cet avis de la mort de Didon lui arrache des larmes : « Anne, j'en jure cette terre qui me fut autrefois promise, tu le sais, par des destins plus heureux ! j'en jure les dieux compagnons de ma fuite, qui viennent de prendre possession de cette contrée! souvent des prodiges célestes ont accusé mes retardements, et pourtant je ne craignais pas cette mort cruelle ; cette pensée était loin de moi. Hélas ! son courage a passé ma croyance! Dispense-toi de ce triste récit : j 'ai vu sa poitrine couverte d'indignes blessures, dans mon voyage aux sombres bords. Pour toi, que ta volonté ou qu'un dieu t'ait conduite sur nos côtes, jouis des avantages que te présente notre royaume. Mon cur reconnaissant te doit beaucoup, il doit tout à Di­don : tu me seras chère par ton nom, chère par le nom de ta sur. » Anne se laissa persuader; c'était son dernier espoir; elle raconte au héros ses courses errantes. Lors­qu'elle entra dans le palais avec ses vêtements troyens, Énée parla ainsi, au milieu d'un silence profond : « Je te confie cette étrangère, Lavinie; c'est une cause pieuse qui m'engage à l'accueillir : naufragé, je me suis assis à sa table. Sortie de Tyr, elle a possédé un royaume sur les cotes de Libye. Je t'en conjure, qu'elle soit pour toi une sur tendrement aimée. » Lavinie promet tout, renferme dans son cur une jalousie insensée, et dissi­mule en frémissant Les nombreux présents qu'elle voit porter devant elle à l'exilée, lui persuadent qu'elle en reçoit beaucoup d'autres en secret. Elle n'a aucun plan arrêté mais elle hait avec fureur, prépare des pièges et consent à périr, pourvu qu'elle se venge. Une nuit, le spectre de Didon se dressa devant le lit de sa sur, triste et les cheveux en sang : « Fuis sans balancer, fuis cette demeure funeste ! » A ces mots, le vent fit crier la porte, qui sembla gémir : Anne tressaillit; légère, elle s'élance dans la campagne par une fenêtre basse; la crainte même lui inspirait cette audace : emportée par la frayeur, elle court enveloppée dans sa tunique, comme la biche qui a entendu les hurlements du loup. On dit que Numicius, au front orné de cornes, l'enleva dans ses ondes amoureuses, et la cacha au fond de ses palais humides. Cependant on cherche, avec de grands cris, à travers la campagne, la fille de Sidon ; on la suit à la trace de ses pas, qu'on aperçoit encore sur la rive. Le fleuve, pour lui plaire, suspend ses ondes silencieuses, et elle parle ainsi : « Je suis une Nymphe du paisible Numicius ; re­tirée au fond de ces eaux intarissables, je m'appelle Anna Perenna. » A ces mots, la joie éclate dans les champs; on boit à longs traits, et ce jour est célébré au milieu des festins.

Les uns pensent que cette déesse est la Lune, parce qu'elle remplit, avec les mois, le cours de l' année ; les autres, que c'est Thémis ; d'autres veulent que ce soit la vache Ino; quelques-uns disent qu'Anna est une nym­phe fille d'Atlas, qui nourrit Jupiter dans son enfance. Je vais rapporter une nouvelle tradition que j'ai recueil­lie; elle me semble assez d'accord avec la vérité : Le peuple de l'ancienne Rome, qui n'avait pas encore des tribuns pour défenseurs, s'était retiré, dans sa fuite, sur le mont Sacré : déjà les vivres étaient épuisés; le blé, si nécessaire, manquait. Il y avait à Boville, dans les environs de Rome, une vieille appelée Anne, pauvre, mais active et diligente. Ses cheveux blancs relevés par un petit ruban, elle pétrissait, d'une main mal assurée, des gâteaux rustiques, et le matin elle les distribuait au peuple, encore tout fumants : ce secours fut agréable aux citoyens. De retour à Rome, après la fin des troubles, ils élevèrent une statue à Pérenna, qui les avait soula­gés dans leur détresse.

Il me reste maintenant à vous apprendre pourquoi les jeunes filles se réunissent et chantent ensemble des chansons obscènes et licencieuses. Anne n'était déesse que depuis quelque temps; Mars la prit à l'écart, et lui adressa ces mots : « On t'honore dans le mois qui m'est consacré; j'ai voulu confondre mon culte avec le tien : tout l'espoir de mon bonheur repose sur toi. Dieu des armes, je brûle pour la déesse des combats, et, depuis long temps, cette blessure vit au fond de mon cur; réunis
par les attributs, fais que nous le soyons encore par l'amour : ce rôle te convient, bonne et sensible vieille. »

Ainsi dit le dieu ; la vieille l'amuse avec de vaines pro­messes, et le nourrit, par les délais et l'incertitude, dans son aveugle espérance. Comme il devenait pressant : «Vos désirs sont accomplis, dit-elle; vaincue par mes prières, elle a cessé toute résistance. » Ivre, d'amour et de joie, Mars prépare la couche; il y conduit Anne déguisée sous les traits d'une jeune mariée. Au moment de se livrera son ardeur, il la reconnaît tout à coup : la honte et la colère agitent tour à tour le dieu trompé. La nouvelle déesse se moque de l'amant passionné de Minerve, et Vénus ne peut contenir sa joie. Voilà l'origine de ces vieilles plai­santeries et de ces chants obscènes : on trouve agréable le tour qu'Anne fit à ce dieu puissant. J'allais oublier le trépas de César tombant sous le fer assassin, lorsque ces paroles sortirent des foyers de la chaste Vesta : « Ne recule pas devant ce souvenir : César fut prêtre de mes autels ; c'est contre moi que se sont armées des mains sacrilèges ; moi-même j'enlevai le hé­ros, ne laissant à sa place qu'un vain simulacre : le glaive n'atteignit que l'ombre de César. Pour lui, assis au rang des dieux, il habite le palais, de Jupiter, et reçoit les hommages des Romains dans le temple élevé au milieu du Forum. Mais tous ceux dont l'audace criminelle, malgré la majesté divine, a profané cette tête pontifi­cale, ont trouvé la mort qu'ils méritaient : demandez aux champs de Philippes, et à la terre blanchissante au loin d'ossements épars. Telle fut le but pieux, telle fut la première ambition d'Auguste : il vengea son père, dans une guerre sacrée. »

Lorsque l'aurore du lendemain ranimera les tendres herbes, le Scorpion montrera la première moitié de son corps. Le troisième jour après les ides est le jour de « Bachus ». Viens inspirer le poète, ô Bacchus! c'est ta fête que je chante. Je ne rappellerai pas Sémélé : si Jupiter ne se fût présenté à elle armé de la foudre, tu restais sans pouvoir et sans nom. Pour naître enfant au terme fixé par la nature, tu passas, dans le corps de ton père, le temps que ta mère devait te porter. Il serait trop long de compter tes victoires sur les Sithoniens, sur les Scy­thes, et sur les nations de l'Inde que tu domptas : je ne m'étendrai pas davantage sur les infortunes de ce Thébain déchiré par sa propre mère, et le châtiment de Lycurgue, qui se coupa les jambes dans un transport fu­rieux. Je trouve encore sur mon chemin l'histoire de ces brigands tyrrhéniens changés tout à coup en poissons mais ce serait nous écarter de notre sujet : nous y res­tons, en expliquant pourquoi une misérable vieille invite le peuple à acheter ses gâteaux.

Avant ta naissance, ô Bacchus ! les autels étaient sans honneurs, et l'herbe croissait au milieu des foyers sans flammes. On dit qu'après avoir subjugué le Gange et tout l'Orient, tu mis à part les prémices de ton butin pour le grand Jupiter; le premier, tu lui offris le cinnamome et l'encens captif, et les entrailles rôties d'un buf qui avait orné ton triomphe : c'est de toi, inventeur illustre, que tirent leur nom les libations et les libes (gâteaux), que l'on présente sur les foyers sacrés. On offre ces gâ­teaux à Bacchus, parce qu'il aime les sucs doux, et qu'on lui attribue la découverte du miel.

Un jour, ce dieu revenait des bords de l'Hèbre sablon­neux, accompagné des Satyres (cette histoire n'est pas sans agréments) : déjà il était sur le mont Rhodope et sur le Pangée aux flancs garnis de fleurs, quand ses compagnons firent entendre le son perçant des cymbales en choquant leurs mains. A ce bruit, on voit des vola­tiles inconnus s'assembler et suivre le son de l'airain; c'étaient des abeilles. Bacchus réunit leur troupe errante, et l'enferme dans le creux d'un arbre : le miel fut le prix de sa découverte.

A peine les Satyres et le vieillard à tête chauve avaient goûté la douceur du miel, qu'ils cherchaient dans la forêt des rayons dorés. Silène entend le bourdonnement d'un essaim dans le creux d'un vieil orme, il aperçoit la cire, et cache sa bonne fortune : assis pesam­ment sur le dos de sa lourde monture, il l'approche de l'arbre et du tronc pourri, se dresse dessus, soutenu par une branche, et cherche avec des yeux avides le miel recelé dans le creux de 1' orme : alors des milliers de fre­lons sortent ensemble , dardent leur aiguillon sur la tête sans cheveux de Silène, et défigurent ce dieu. Il tombe lourdement, et reçoit les ruades de son âne; il fallait l'entendre appeler les siens et crier au secours. Les Sa­tyres, accourus, ne peuvent voir sans rire la face boursoufflée de leur père, qui s'en va boitant, le genou meur­tri de sa chute; Bacchus lui-même rit de bon cur, et conseille au pauvre patient de s'enduire de boue : fidèle à cet avis, Silène se barbouille le visage. C'est donc un tribut mérité, que d'offrir les blancs rayons du miel, versés dans des «  libes » tout chauds, au dieu qui nous a fait ce délicieux présent.

Pourquoi ces gâteaux sont-ils distribués par une femme? la raison en est claire; Bacchus, le thyrse à la main, anime les churs de femmes. Pourquoi plutôt une vieille? c'est l'âge vineux par excellence, et le plus passionné pour les présents de la vigne. Pourquoi ce lierre sur sa tête? le lierre est l'arbre favori de Bac­chus; et si vous en demandez aussi la cause, on peut vous l'apprendre en peu de mots : Les Nymphes de Nyse couvrirent de son feuillage le berceau du dieu enfant, pour le soustraire aux recherches d'une marâtre irritée. Il faut encore découvrir pourquoi les enfants reçoivent la toge libre, le jour de ta fête, dieu au blanc visage; est-ce parce que nous te voyons toujours orné des grâces de l'enfance et de la jeunesse, et que tu tiens le milieu entre ces deux âges ? ou bien ton nom de père n'engage-t-il pas les pères à recommander aux soins de ta divinité des enfants chéris? Peut-être encore est-ce à cause de ton surnom de Liber, qu'on prend, sous tes auspices, la toge libre, et qu'on entre dans une vie plus indépen­dante. Ne serait-ce pas aussi parce que, dans ces temps reculés, où les terres étaient cultivées avec plus d'ar­deur, où le sénateur faisait valoir lui-même le champ paternel, où le consul quittait la charrue pour les fais­ceaux, où l'on ne rougissait pas d'avoir des mains rudes et calleuses, le peuple de la campagne venait à Rome pour assister aux jeux, qui étaient alors des cérémonies religieuses, et non un amusement profane? Le dieu des raisins avait, à un jour fixe, les jeux qu'il partage main­tenant avec la déesse qui porte des flambeaux. Afin de réunir beaucoup de monde autour du jeune homme qui prend la toge, on choisit ce jour comme le plus favo­rable. O dieu! daigne tourner vers moi ton front orné de cornes brillantes , daigne enfler ma voile d'un souffle propice. On se rend aux Argées (dont il sera parlé en son lieu), ce jour et le précédent, s'il m'en souvient

L'étoile du Milan s'incline vers l'Ourse, fille de Lycaon : elle se montre cette nuit. Voulez-vous savoir ce qui donna le ciel à cet oiseau ? Chassé de son trône par Jupiter, Saturne, dans son ressentiment, avait soulevé les Titans redoutables, et voulait profiter d'un secours infaillible du destin : un monstre, fils de la terre, un taureau dont le corps se terminait en serpent, avait été enfermé, sous de triples remparts, dans un bois sombre, parle Styx impétueux, obéissant aux ordres des trois Parques : celui qui aurait présenté aux flammes les en­trailles de ce taureau, pourrait, suivant un arrêt du destin, vaincre les dieux immortels. Briarée l'immole d'un coup de sa hache de diamant et déjà il approchait ses entrailles du feu : Jupiter ordonne aux oiseaux de les enlever; elles lui furent apportées par le milan, qui reçut pour récompense une place au milieu des astres.

Après un jour d'intervalle, on célèbre les fêtes de Mi­nerve; elles doivent leur nom aux cinq jours de leur durée. Le sang ne doit pas souiller le premier jour : c'est un crime de lutter en armes, car Minerve naquit en ce jour; le second et les trois suivants, l'arène est ou­verte, et la déesse des combats aime à voir briller les glaives.

Garçons et jeunes filles, ornez de couronnes la statue de Pallas; celui qui plaira à la déesse, deviendra savant. Après avoir honoré Pallas, amollissez la laine, jeunes filles, et apprenez à vider vos quenouilles déjà pleines ; Pallas vous enseignera aussi à parcourir avec la navette les fils tendus devant vous, et à resserrer la trame avec un peigne d'ivoire. Honorez Pallas, vous qui enlevez les taches des vêtements, honorez Pallas, vous qui préparez les vases d'airain pour recevoir les étoffes : personne, malgré Minerve, ne parviendra à bien faire une chaus­sure , fût-il plus habile que Tychios et, eût-il vaincu l'antique Epéus dans les arts, il ne sera qu'un manchot, si Minerve lui est contraire. Vous aussi, disciples d'A­pollon qui chassez les maladies, portez à la déesse une légère part des dons que vous recevez et vous, maîtres sévères, que la fête de la déesse a souvent frustrés du salaire accoutumé, ne méprisez pas son culte: elle attire de nouveaux disciples. Vous qui maniez le compas, vous qui peignez en émail avec des couleurs brûlantes, vous dont la main savante donne la vie au marbre : Pallas est la déesse de tous les arts ; elle est surtout la déesse de la poésie : puisse-t-elle, si j'en suis digne, encourager mes efforts d'un coup d'il ami !

A l'endroit où le mont Célius s'abaisse jusqu'au niveau du sol, lorsque le terrain, sans être une surface plane, ne présente qu'une pente insensible, vous pouvez voir le petit temple de « Minerve Capta », qui lui fut consacré au jour de sa naissance. On n'est pas d'accord sur l'ori­gine de ce nom ; «  capital » se dit d'un esprit ingénieux, et Minerve est la déesse du génie. Serait-ce point parce que, fille sans mère, elle s'élança, dit-on , de la tête « caput » de son père, armée d'un bouclier, ou parce qu'elle vint «  captive » à Rome, après la défaite des Falisques, comme nous l'apprennent les anciens livres ? ou bien à cause de cette loi qui fait tomber la tête du voleur qui a violé son temple ? Quelle que soit cette raison, ô Pallas ! étends sans cesse ton égide sur les chefs qui nous gou­vernent. Au dernier des cinq jours, on purifie les trom­pettes retentissantes, et l'on offre un sacrifice à la déesse des batailles.

Tu peux dire maintenant, les yeux fixés sur le soleil : Hier, cet astre brillant a commencé a presser la toison du bélier de Phryxus. Les semences, brûlées par l'artifice infâme d'une marâtre, ne s'étaient point levées, comme à l'ordinaire, en herbes chevelues. On envoie au trépied de Delphes, pour demander secours au dieu contre la stérilité de la terre; le messager, aussi corrompu que les semences, rapporte que l'oracle exige le trépas d'Hellé et du jeune Phryxus. Le roi refuse d'abord mais les cris des citoyens, l'impérieuse nécessité, et Ino arrachent enfin son consentement à cette exécution barbare. Phryxus et sa sur, le front ceint de bandelettes, tous deux debout au pied des autels, gémissent sur leur mal­heur commun : du haut des airs, leur mère les aper­çoit ; dans sa douleur, elle se frappe la poitrine de ses mains mais elle est descendue, entourée de nuages, dans les murs de Cadmus ; ses enfants sont sauvés, et, pour favoriser leur fuite, elle leur fournit un taureau tout brillant d'or : il les porte tous deux à travers la vaste mer. On dit que la jeune Hellé, ne saisissant pas la corne avec assez de force, tomba dans les ondes qui portent son nom ; Phryxus même fut sur le point de pé­rir, en voulant retenir sa sur, et en étendant les mains pour la chercher: il pleurait cette compagne d'infor­tune, dont il ignorait l'union avec le dieu des eaux. Lorsqu'il eut touché le rivage, le taureau fut enlevé parmi les astres mais le palais de Colchos reçut sa toi­son d'or.

Lorsque l'Aurore matinale aura trois fois ouvert les portes de l'Orient aux chevaux du Soleil, les jours se­ ront égaux aux nuits. Déjà quatre fois le pâtre a en­ fermé dans l'étable ses chèvres rassasiées; quatre fois une rosée nouvelle a blanchi l'herbe des champs : adorez Janus, et la douce concorde, et le salut de l'empire, et l'autel de la Paix. La Lune est la déesse des mois; elle mettra fin à celui que je chante, par sa fête sur le mont Aventin.

Livre 4

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