FASTES

Ovide

Livre IV

Traduction : Par M. THEODOSE. BURETTE.

Edité par PANCKOUCKE

1834

Très peu adapté aux formes modernes.

SOMMAIRE DU LIVRE IV.

Ovide met ce nouveau chant sous la protection de la mère des Amours. L'invocation respire une certaine aisance familière que pouvait se permettre un vieux serviteur comme Ovide, toujours fidèle à son drapeau dans la bonne et dans la mauvaise fortune. La déesse sourit à ses efforts, et le couronne du myrte de Cythère.

Le mois de Vénus mérite l'attention de César, puisqu'il rappelle l'origine glorieuse de sa race. Le fils de Mars, en consacrant le premier mois de l'année à son père, ne pouvait oublier la belle déesse, mêlée si souvent à l'histoire de ses aïeux les Troyens. Énée lui doit le jour, Énée dont le fils Iule fut le chef d'une illustre famille. Postumus Sylvius, Latinus, Alba, Épitus, Capys, Calpetus, Tiberinus, Agrippa, Remulus, Aventinus, Procas, Numitor, frère du cruel Amulius, tels sont les rois d'Albe dont le poète nous donne la liste complète dans une quinzaine de vers, remarquables par l'élégance et la précision. Nous arrivons ainsi à la naissance de Romulus, descendant très reculé de la déesse, mais qui n'en signala pas moins sa piété filiale en joignant Mars et Vénus dans la suite des mois de l'année.

Le poète érudit commence bientôt une dissertation sur le mois d'avril. Selon Ovide, «  avril » vient du mot grec, écume de la mer, et il rappelle la naissance bien connue de Vénus. Si vous de­mandez comment Rome put faire cet emprunt à une langue étran­gère, on répond que l'Italie était alors la Grande-Grèce. Une foule d'aventuriers y avaient conduit des colonies grecques, Évandre, Hercule, Ulysse, les fondateurs de Tibur, et Diomède et Énée et Antenor. Ovide ne saurait oublier Solyme à qui sa chère Sulmone devait son nom. Un douloureux souvenir, promptement écarté, se réveille dans l'âme du poète.

Mais cette étymologie a été contestée. Disputer un honneur à Vénus! Ovide, indigné de ce scandale, venge la déesse par un pompeux éloge de sa puissance et de sa fécondité. Ce qui l'étonne davantage, c'est qu'un tel blasphème sorte d'une bouche romaine. Une déesse, qui, pour défendre Troie, brava les atteintes d'une lance sacrilège, méritait sans doute plus de reconnaissance. Ce mois d'amour avait sa place naturelle dans la saison du prin­temps. C'est alors qu'il faut laver la statue de Vénus, dépouillée de ses ornements d'or : les femmes aussi doivent se baigner dans ces ondes d'où est sortie là déesse. « Vénus Verticordia » (qui change les curs) doit ce surnom à la métamorphose qu'elle opéra parmi les dames romaines, en rap­pelant la pudeur chassée par leurs désordres.

Cependant le Scorpion à la queue redoutable s'est précipité dans les eaux pour faire place aux Pléiades. Trois jours après on célèbre la fête de la déesse du mont Ida. Les prêtres de Cybèle, déchus de la virilité, parcourent la ville en furieux; l'airain sonore frappe les airs; les tribunaux se ferment : le théâtre seul est ouvert. La muse Érato, qui porte le nom du tendre Amour, vient au secours du poète, et lui découvre l'antique histoire de Cybèle, Saturne, père cruel, avait réduit Cybèle à gémir de sa fécondité. Il dévorait tous ses enfants; mais, à la place de Jupiter, l'adresse maternelle présenta une pierre proprement habillée à l'avidité du roi des cieux. Le bruit des casques et des boucliers empêchent les vagissements du jeune dieu de parvenir jusqu'aux oreilles de son père. Mais pourquoi ces prêtres eunuques ? C'est pour suivre l'exemple d'Atys, le triste amant de Cybèle. Cette déesse vit sa statue et son culte entrer à Rome cinq siècles après la fondation de la ville. Attale en fit un présent forcé aux Romains. Un prodige rétablit Claudia Quinta dans les honneurs de la chasteté. En racontant la fondation du temple de la Fortune Publique, Ovide nous apprend qu'il avait été décemvir.

Viennent ensuite les jeux de Cérès, la bienfaitrice des hommes. Le poète s'empare de ce nom comme d'une bonne fortune, et ra­conte avec son abondance ordinaire l'épisode de l'enlèvement de Proserpine. Le jour des ides d'avril est consacré à Jupiter Vainqueur : en ce jour aussi s'éleva le portique de la Liberté. Bientôt les pontifes immoleront la vache Forda, pour appeler sur les troupeaux et sur les terres le bienfait de la fécondité : ce sacrifice remonte jusqu'à Numa. Le troisième jour après le coucher des Hyades, les coursiers s'élancent dans le Cirque. Le peuple a aussi ses divertissements : il lâche des couples de renards, sur le dos desquels on attache des matières inflammables. C'est un ancien usage dont Ovide apprit l'origine d'un paysan du territoire de Carséole. Les «  Palilia », fête de Pales, la déesse des bergers, inspirent au poète une gracieuse prière de villageois. Il se livre ensuite à des recherches critiques sur les usages de cette fête. Le berger le plus illustre, Romulus, mérite qu'on raconte son histoire. Une fête d'un genre tout particulier se célébrait ensuite : c'était celle, des filles de joie, «  puell vulgares », appelée «  Vinalia ». L'étymologie de ce mot tient à un épisode de la guerre d'Énée en Italie. La fête de Flore commence en avril, mais comme elle se pro­longe en mai, le poète la retrouvera sur son chemin. Pour terminer par un éloge , il parle du jour où Vesta fut reçue dans le sanc­tuaire du « Palatium ». Là, résident encore deux autres divinités, Apollon et le chef de la maison des Césars.

Livre IV

C'est toi que le poète invoque, mère féconde des deux Amours. Vénus tourna la tête et me dit: « Que veux-tu de moi? tes chants avaient besoin naguère d'une plus haute inspiration : une ancienne blessure se rouvre-t-elle en ton cur trop sensible ? » Déesse, répondis-je, tu connais l'état de mon cur. Elle sourit, et l'air aussitôt s'embellit alentour d'une sérénité nouvelle. Blessé ou non, ai-je jamais quitté ton étendard? tu fus toujours mon but, toujours le sujet de mes chants. À la fleur de mes ans, j'ai badiné sans crime, ainsi qu'il convient à cet âge ; maintenant je m'élance, et mes coursiers foulent aux pieds une plus vaste arène. Je chante les temps écoulés et leurs causes, exhumés des antiques annales ; je chante les signes célestes à leur naissance, à leur déclin. J'arrive au quatrième mois, rempli pour toi de fêtes solennelles ; ô Vénus, je suis ton poète, et ce mois est le tien, tu le sais. La déesse, émue à ces mots, touche légèrement mon front du myrte de Cythère : « Achève ton uvre, » dit-elle. Aussitôt l'influence céleste se manifeste en moi, les causes des jours consacrés se déroulent à mes yeux. A la voile donc, et vogue la galère, pendant que le vent nous seconde.

Mais toi, César, s'il est dans ces fastes rien qui doive te plaire, avril surtout mérite ton attention. Ce mois descend jusqu'à toi d'une grande origine ; il t'appar­tient par ta noblesse d'adoption. Telle fut la pensée du fils d'Ilia, notre père, lorsqu'il composa la longue année ; lui-même alors voulut rappeler le souvenir de ses an­cêtres. Il donna la première place à l'intrépide Mars , auteur de sa naissance mais il réserva la seconde place et le mois suivant à Vénus, qu'il trouva dans sa famille à un degré plus éloigné; recherchant ainsi son origine et les siècles écoulés, il remonta jusqu'aux dieux dont il était descendu. Ne sait-on point qu'Electre, fille d'Atlas, mère de Dardanus, avait reçu Jupiter dans sa couche? De Dardanus est issu Erichthonius, à qui Tros dut le jour; Tros fut père d'Assaracus, celui-ci de Capys, et ce dernier d'Anchise, que Vénus ne dédaigna pas d'associer à son titre de mère. De leurs amours naquit Énée, héros pieux, qui, au travers des flammes, ravit sur ses épaules ses images sacrées et son père, fardeau non moins sacré. J'arrive enfin au nom fortuné d'Iule, dont la famille Julia tire son origine troyenne. Postumus fut son fils ; né au sein des forêts, il reçut des peuples du Latium le nom de Sylvius ; il fut ton père, ô Latinus ! puis vient Alba , et son fils Épitos, héritier de son titre. Ëpitos fit revivre les anciens noms de Troie ; il appela son fils Capys, et fut ton aïeul, ô Calpetus ! Tiberinus, qui régna après son père, trouva, dit-on, la mort clans les eaux du fleuve Toscan mais il avait vu naître et son fils Agrippa, et son, petit-fils Remulus ; on raconte, que Remulus fut frappé de la foudre. Après eux vint Aventinus, d'où le nom d'Aventin donné au lieu et au mont qui le portent. Procas régna ensuite, puis Numitor, frère du cruel Amulius ; Ilia et Lausus doivent le jour à Numitor ; Lausus tombe sous le glaive de son oncle ; Ilia plaît à Mars, et te donne naissance, ô Quirinus! frère jumeau de Remus. Toujours Quirinus compta Mars et Venus parmi les auteurs de sa race, et sa parole mé­rita confiance et de peur que la postérité ne l'ignorât, il consacra deux mois de suite aux dieux de sa famille.

Mais je crois que le mois consacré à Vénus tire son nom de la langue grecque ; c'est à l'écume de la mer que la déesse emprunta le nom d'Aphroditès. Cette étymologie n'a rien d'étonnant car l'Italie était la Grande-Grèce. Évandre y aborda avec toute sa flotte ; Alcide y vint ensuite, l'un et l'autre d'origine grecque. Hôte puissant, le dieu qui porte la massue fit paître, ses bufs dans les pâturages de l'Aventin, et se désaltéra aux eaux de l'Albula. Le roi d'Ithaque aussi vit l'Italie ; témoin les Lestrygons, et le rivage qui porte encore le nom de Circé. Déjà s'étaient élevés les murs de Télégone et de l'humide Tibur, construits par des mains argiennes. Halesus, descendant d'Atrée, était venu, poursuivi par la destinée; les Falisques croient lui devoir leur nom. Ajoutez Antenor, qui conseilla la paix aux Troyens, et Diomède, gendre de l'Appulien Daunus. Plus tard, et après Antenor, Énée apporta sur nos bords ses dieux sauvés de l'incendie d'Ilion. Phrygien exilé de l'Ida, Solimus accompagnait Enée, et donna son nom aux rem­parts de Sulmo, de la froide Sulmo, notre patrie com­mune, ô Germanicus ! Ma patrie ! qu'elle est loin de la Scythie! suis-je donc si loin? malheureux ! Mais trêve de plaintes, ma muse ; une lyre plaintive ne sied point.

Que n'ose point l'envie ? des esprits jaloux ont voulu t'enlever, ô Vénus ! les honneurs de ce mois. Et parce que le printemps développe tout, met un terme à la ri­gueur du froid , et ouvre le sein de la terre fertilisée, ils veulent qu'avril ait emprunté son nom à la saison où tout germe et s'entr'ouvre. Mais Vénus étend sur ce mois sa main féconde et le revendique. La plus digne entre les déesses, elle tient l'univers entier sous son em­pire, et règne, l'égale des dieux les plus puissants ; elle donne des lois au ciel, à la terre , aux ondes qui l'ont vu naître ; elle contient tout, car tout en elle a son ori­gine. Elle a créé tous les dieux, dont l'énumération se­rait longue. Elle fait germer les arbres, les moissons ; elle a rendu sociables les hommes à l'humeur farouche, et appris aux sexes à se rapprocher. Les oiseaux de toute espèce ne sont-ils pas une création de la douce volupté? Plus de rapprochement entre les brutes, si l'amour se retire d'elles. L'opiniâtre bélier, les cornes en avant, lutte avec le bélier, mais se garde bien d'offenser le front de la brebis qui lui est chère. Le taureau, la ter­reur des forêts et des monts, dépose sa férocité pour suivre sa génisse. La même force conserve tout ce qui vit dans la vaste étendue des eaux et la remplit d'innom­brables poissons. La première, elle dépouilla l'homme de son enveloppe sauvage, elle lui inspira la parure et le soin de lui-même. Un amant rebuté chanta, dit-on, les premiers vers, fruit de sa veille, à la porte que la nuit n'a point vu s'ouvrir. L'éloquence n'était d'abord que l'art de fléchir une cruelle, et chacun était éloquent dans sa cause. Enfin Vénus a mis en mouvement mille industries, et bien des découvertes ne sont dues qu'au désir de plaire. Qui donc oserait lui ravir le pa­tronage du second mois ? Loin de nous du moins cette folie ! Eh quoi ! cette déesse dont la puissance est avouée partout, dont les temples s'élèvent partout, n'a-t-elle pas cependant des droits particuliers sur notre ville ? Pour votre Troie, Romains, Vénus a pris les armes, et le fer d'une lance fit à sa douce main une douloureuse blessure. Les deux déesses ses rivales ont été vaincues par elle au jugement d'un Troyen. Ah ! puissent ces déesses avoir perdu ce souvenir ! Vénus s'unit enfin au petit-fils d'Assaracus, pour qu'un jour le grand César descendît de Jules.

Aucune saison ne convenait à Vénus mieux que le printemps ; au printemps la campagne se pare, la terre s'amollit, et son sein, déchiré par les plantes, livre pas­sage à leurs tiges élevées ; le bourgeon s'arrondit et perce l'écorce de la vigne. La déesse de la beauté méritait une belle saison et ainsi encore elle s'unit à Mars qu'elle chérit. Elle invite au printemps les vaisseaux recourbés à voguer sur les ondes maternelles et à ne plus redouter les menaces de l'hiver. Mères du Latium, et vous, jeunes épouses, et vous aussi qui ne portez ni les bandelettes ni la robe tombante , rendez à la déesse le culte qui lui est dû. Otez à la statue de marbre ses colliers d'or et sa riche parure : il faut la laver tout entière. Rendez ses colliers d'or à son cou bien séché; apportez d'autres fleurs, apportez la rose nouvelle. Vous aussi, il faut vous laver sous les myrtes verts : Vénus ainsi l'ordonne et la cause de cet ordre, je vais vous l'apprendre. Nue, sur le rivage, Vénus séchait ses cheveux ruisselants ; une in­solente troupe de Satyres aperçut la déesse. Elle les vit, et, enveloppant de myrtes, elle échappa à leurs re­gards ; voilà ce dont elle veut que vous perpétuiez le souvenir.

Apprenez maintenant pourquoi vous offrez de l'encens à la Fortune Virile, au lieu qu'arrose une source d'eaux chaudes. En ce lieu, toutes les femmes déposent leurs voiles et mettent à nu les défauts de leurs corps. La For­tune Virile, au prix d'un peu d'encens , enseigne l'art de dissimuler ces défauts et de les cacher aux hommes. Ne négligez point de prendre une liqueur composée de jus de pavots, de lait blanc comme neige, et de miel qu'on obtient en pressant les rayons. Lorsque. Vénus fut amenée à son époux brûlant de désirs, elle en but et devint épouse. Cherchez à la toucher par vos prières car la beauté, les murs, la bonne renommée sont des bienfaits qu'elle dispense à son gré.

Rome jadis se trouva déchue de sa pudeur: nos aïeux consultèrent la vieille sibylle de Cumes. Elle ordonne d'élever des temples à Vénus ; les temples s'élèvent, et Vénus prend son surnom du changement qu'elle opère dans les curs. O la plus belle des déesses ! montre tou­jours aux descendants d'Énée un visage serein, et protège les épouses de tes fils si nombreux. Pendant que je parle, le Scorpion, dont la queue élan­cée est armée d'un aiguillon redoutable, est précipité au sein des ondes verdoyantes.

Lorsque la nuit a passé, que le ciel se dore dès pre­miers feux du jour, que les oiseaux éveillés par la rosée commencent leurs chants plaintifs ; lorsque le voyageur dépose le flambeau à demi consumé qui a guidé ses pas pendant une nuit sans sommeil, et que le villageois re­tourne aux travaux de la veille, les Pléiades commen­cent à soulager de leur poids les épaules paternelles. On compte sept Pléiades, mais six seulement se montrent d'ordinaire ; sans doute parce que seulement six d'entre elles ont reçu les baisers des dieux : car Stérope, dit-on, a vu Mars honorer sa couche ; Halcyone et la belle Céleno ont reçu Neptune en la leur ; Maïa, Electre et Taygète ont passé tour à tour aux bras de Jupiter. Mérope, la septième, épousé Sisyphe, un simple mortel ; elle en rougit, et se cache de honte. Ou bien, peut-être, est-ce Electre qui ne put supporter le spectacle de l'in­cendie de Troie et mit la main devant ses yeux.

Laissons le ciel tourner trois fois sur son axe éternel ; laissons le soleil atteler trois fois ses coursiers, et trois fois les détacher du joug : alors résonnera la flûte de Bérécynthe, au cornet recourbé ; c'est la fête de la mère des dieux, de la déesse de l'Ida. Alors iront eu frappant leurs tambours , ces hommes sans virilité ; la cymbale rendra des tintements aigus au choc de la cymbale, La déesse, elle-même, portée sur les épaules de ses prêtres efféminés, annoncée par leurs cris , parcourra les rues de la ville. Les instruments ouvrent la scène, les jeux vous appellent ; regardez, ô Romains ! trêve aux procès, vacance aux tribunaux.

J'ai beaucoup de questions à faire, mais le bruit aigu de l'airain, et le son retentissant du lotos recourbé m'é­pouvantent. Permets-moi, ô Cybèle ! d'interroger tes doctes filles. La déesse m'exauce, et leur enjoint de venir à mon aide.

Fidèles à cet ordre, ô vous, élèves de l'Hélicon ! révélez-moi quel charme un bruit continuel peut avoir pour la grande déesse? J'ai dit. Érato me répond (car le mois de Cythérée appartient à la muse qui tient son nom du tendre Amour) :

« Le destin consulté répondit à Saturne: O le meilleur des rois ! ton fils arrachera le sceptre de tes mains. Le dieu dévore ses enfants qu'il redoute, aussitôt qu'ils ont vu le jour, et les tient engloutis au fond de ses entrailles. Rhéa, tant de fois féconde, sans jamais être mère, fit souvent en­tendre ses plaintes et gémit de sa fécondité. Mais Jupiter naquit ; il faut croire le grave témoignage de l'antiquité et se garder d'ébranler la croyance reçue. Une pierre, déguisée sous un vêtement, descendit dans les entrailles célestes; ainsi le père devait être trompé et subir son destin. Cependant des bruits retentissent sur la cime élevée de l'Ida, pour que le nouveau-né ne trahisse point sa présence par les vagissements échappés à sa bouche enfantine : ce sont les Curètes qui, le bâton en main , frappent des boucliers ; les Corybantes frappent des cas­ques. Le père ignora tout ; c'est en commémoration de cet antique événement, que les prêtres de la déesse font retentir l'airain et les peaux sonores; les cymbales rem­placent les casques, et les tambours les boucliers; la flûte a conservé le mode phrygien. »

Érato se tut. Je repris : Pourquoi les lions, race fé­roce, soumettent-ils au joug nouveau, pour eux, leurs crinières indociles ? Je me tus; elle reprit à son tour : « On croit que Cybèle adoucit la férocité; son char atteste ce bien­fait. » Mais pourquoi sa tête est-elle ornée de tours qui forment sa couronne? serait-ce que la première elle au­rait donné des tours aux villes de Phrygie ? Érato fit un signe de tête affirmatif. D'où vient, dis-je encore, cette rage de se mutiler? La Piéride répondit:

« Au milieu des forêts, un enfant phrygien, d'une beauté remarquable, enchaîna par un chaste amour la déesse couronnée de tours. Elle voulut se l'attacher à jamais, et lui confier la garde de son temple. « Conserve toujours, lui dit-elle, ta pureté d'enfant.» Il promit d'o­béir à cet ordre; et, « Si je me parjure, dit-il, que ma première faute soit aussi la dernière. » Il trompa la déesse, et cessa d'être enfant dans les bras de la nymphe Sagaris. Cybèle, irritée, tira vengeance de son manque de foi. Le sort de la Naïade était attaché à un arbre ; l'arbre tombe sous les coups de Cybèle, et la Naïade périt. Le Phrygien devient fou, il croit voir tomber le toit de sa demeure, et fuit au sommet du Dyndime. Tantôt il s'écrie: «Éloignez ces flambeaux;» tantôt, « Écartez ces fouets.» Souvent il jure que les déesses de Paleste sont là devant ses yeux. Il se déchire le corps avec une pierre tranchante, il traîne sa longue chevelure dans une sale poussière. Il s'écrie: « Je l'ai mérité ; que mon sang coule en expiation de mon crime; ah! périssent, périssent les parties qui m'ont été fatales!» En disant ces mots, il tranche, il arrache, et toute trace de virilité a disparu. C'est cette folie qu'imi­tent les prêtres efféminés de Cybèle, et les cheveux épars, ils déchirent, aussi leurs membres mutilés. »

Ainsi la Muse d'Aonie, d'une voix mélodieuse, m'ex­pliquait la cause de cette fureur : Encore une prière, ô toi qui me guides et m'éclaires. De quelle contrée Cybèle est-elle venue se rendre à nos vux ? ou bien a-t-elle toujours habité notre ville?

« La mère des dieux a toujours chéri le Dindyme, le Cybèle et l'Ida, qu'embellissent ses sources d'eau vive, et llion, la riche cité. Lorsqu'Enée transportait Troie dans les champs d'Italie, peu s'en fallut que la déesse ne suivît les vaisseaux auxquels il avait confié ses dieux. Mais elle comprit que dans l'ordre de la destinée elle ne devait pas encore être invoquée par le Latium, et elle resta aux lieux accoutumés. Plus tard, lorsque Rome, déjà puissante, compta cinq siècles d'existence, et leva fièrement la tête au dessus de l'univers conquis, le prêtre ouvrit les livres Sibyllins, et parmi les vers sacrés lut, dit-on, cet oracle :

« La mère est absente ; Romains, il faut chercher la mère, je l'ordonne ; à son arrivée, qu'une chaste main la reçoive.»

Les sénateurs se perdent dans les obscurités de l'ora­cle. Quelle mère est absente ? où faut-il la chercher? On consulte Paean : «Appelez à vous la mère des dieux, répond-il ; vous la trouverez au sommet de l'Ida. »

On députe les premiers du sénat ; Attale, alors roi de Phrygie, répond par un refus à la demande des hommes d'Ausonie. Mais admirez le prodige, la terre tremble avec un long murmure, et la déesse fait entendre ces mots du fond de son sanctuaire : « C'est moi qui ai provoqué la demande des Romains ; point de délais; je veux partir ; Rome est digne de réunir tous les dieux dans son sein. » Attale est saisi de terreur : «Pars, dit-il et pourtant tu resteras notre déesse. » Rome tire origine des Phrygiens.

Aussitôt les pins tombent sous les coups multipliés de la hache, les pins, contemporains de ceux que le pieux Énée employa dans sa fuite. Mille mains concourent au même travail, et bientôt un vaisseau renferme la mère des dieux dans ses flancs peints d'un brûlant encaustique.

La déesse vogue en sûreté sur les ondes soumises à son fils ; elle parcourt le long détroit de la sur de Phryxus; elle dépasse le vaste port de Rhté, et les ri­vages de Sigéé et de Ténédos, et l'antique cité d'Eétion. Elle touche aux Cyclades, laisse derrière elle Lesbos, et les eaux qui se brisent sur les bas-fonds de Caryste; elle traverse la mer où Icare perdit ses ailes détachées, vaste mer qui reçut son nom; puis elle laisse à sa gauche la Crète, à sa droite les eaux de Pélops, et gagne Cythère consacrée à Vénus. De, là elle parcourt la mer de Trinacrie, où les Broutes, les Stéropes et les Acmonides ont coutume de tremper le fer chaud, et les eaux de l'Afrique ; elle aperçoit à sa gauche le royaume de Sardaigne, et aborde en Ausonie. Elle a atteint l'embou­chure par où le Tibre vient se perdre dans la mer, et répand plus librement ses eaux. Les chevaliers et le sénat austère, mêlés avec le peuple, viennent aux bouches du fleuve toscan recevoir la déesse. Ensemble marchent les mères et les filles, et les brus, et les vierges consa­crées au culte du feu sacré. Les hommes fatiguent vai­nement leurs bras, animés par le zèle, à tirer la corde tendue ; le vaisseau étranger ne remonte le courant qu'a­vec peine. Les travailleurs redoublent d'efforts, la voix aide aux mains vigoureuses. Mais le vaisseau reste im­mobile comme une île au sein de la mer. Les hommes frappés de ce prodige, s'arrêtent effrayés.

Claudia Quinta tirait son origine de l'antique Clausus et sa beauté ne le cédait en rien à sa noblesse ; chaste , elle passait pour ne pas l'être, et victime d'un bruit calomnieux, elle était accusée d'un crime imagi­naire. Elle s'était aliénée les esprits par sa parure, par ses cheveux diversement ornés, par ses discours légers devant des vieillards sévères. Une conscience pure se rit des mensonges de la renommée mais nous sommes tous trop disposés à croire le mal.

Claudia sort de la foule des chastes mères, elle puise dans ses mains l'eau pure du fleuve, s'en arrose trois fois la tête, et trois fois lève les mains au ciel. Les spec­tateurs la croient privée de la raison : elle tombe à ge­noux, fixe les yeux sur l'image de la déesse, et les cheveux épars prononce ces paroles : « Bonne et féconde mère des dieux, je t'en supplie, exauce ma prière sous une condition. On accuse ma chasteté : si tu me con­ damnes, je m'avouerai coupable et je subirai la mort que j'aurai méritée au jugement d'une déesse. Mais, si le crime est imaginaire, tu donneras ici un gage de mon innocence, et chaste, tu t'abandonneras à de chastes mains. » Elle dit, et tire la corde sans effort; c'est un prodige, mais la scène même l'atteste ; la déesse tou­ chée suit son guide, et le justifie eu le suivant. Un cri de joie s'élève jusqu'aux astre». On arrive au coude du fleuve ; les anciens ont nommé portes du Tibre le lieu où il s'échappe à gauche. Il était nuit; on attache la corde à un tronc de chêne, et après le repas, on se livre au sommeil. Le jour paraît ; on détache la corde du tronc de chêne mais d'abord on brûle l'encens sur l'autel préparé; devant la poupe couronnée on immole une génisse sans tache, qui n'a connu ni le joug ni l'amour.

Il est un lieu où l'Almon capricieux se précipite dans le Tibre, et perd son nom dans le grand fleuve. Là un prêtre à la tête chenue, à la robe de pourpre, lave la déesse et les objets consacrés à son culte dans les eaux de l'Almon ; ses acolytes poussent des hurlements, la flûte rend des sons perçants, les tambours résonnent sous leurs mains efféminées. Claudia marche la première, rayonnante de gloire, Claudia dont enfin la chasteté n'est plus méconnue sur la foi de la déesse. La déesse elle-même, portée sur un char, entre par la porte Capène, les génisses qui la traînent sont couvertes de fleurs nou­velles. Nasica la reçut ; il fut le premier fondateur de son temple. Auguste aujourd'hui, et Metellus avant lui ont droit au même titre.

Érato se t ut, et attendit d'autres questions. Pourquoi, lui dis-je, la déesse a-t-elle recours à de minces aumônes? Parce que le peuple a, par des collectes, fourni les fonds avec lesquels Metellus éleva le temple ; ces aumônes ont ainsi passé en coutume. » Pourquoi, surtout à cette époque, fait-on échange d'invitations et de fes­tins ? « Parce que la déesse de Bérécynthe a heureusement changé le lieu de son séjour ; on cherche le même présage en passant d ' une demeure dans l'autre. » Je con­tinuai : Pourquoi les jeux Mégalésiens sont-ils célébrés les premiers dans notre ville? Érato avait prévu ma demande ; elle me dit : « Les dieux sont l e s fils de Cybèle; ils cèdent le pas à leur mère qui reçoit les premiers hon­neurs. » Mais pourquoi le nom de Galles donné à ceux qui se mutilent, malgré la distance qui sépare la Phrygie de la Gaule? « Entre le vert Cybèle et la haute Celène, un fleuve, le Gallus, roule son onde insensée ; qui boit à ses eaux devient fou. Fuyez, vous qui voulez con­server la raison : qui boi r a ses eaux devient fou. Ne rougit-on pas, repris-je, de servir sur la table de la déesse le «  moretum  » , ce ragoût aux herbes ? cet usage a-t-il aussi sa cause? «On dit que les anciens se nourrissaient de lait, pur et d'herbes que la terre portait d'elle-même; on pré­sente à l'antique déesse, ce mélange de blanc fromage et d'herbes pilées, pour qu'elle reconnaisse les mets antiques. »

Le lendemain, lorsque l'Aurore aura par son éclat chassé les astres du ciel, et que la Lune aura dételé ses blancs coursiers, on dira avec vérité : Jadis en ce jour fut consacré sur le mont Quirinal un temple à la Fortune Publique.

Le troisième jour, il m'en souvient, on célébrait des jeux ; un vieillard placé près de moi parmi les specta­teurs, me dit: « C'est en ce jour glorieux que César brisa sur les côtes de la Libye les armes perfides du valeureux Juba. César était mon général, je m'honore d'a­voir mérité sous lui la charge de tribun que j'exerçai sous ses ordres. La place que j'occupe ici, je la dois à la guerre, tu dois la tienne à la paix qui t'a placé au rang honorable des décemvirs. » Nous en aurions dit davantage, mais une pluie subite nous sépara; la Ba­lance épanchait les eaux des cieux. Cependant avant que les spectacles aient pris fin avec le jour, Orion, armé du glaive, se sera plongé dans les eaux.

Lorsque l'aurore prochaine éclairera Rome victo­rieuse, et que les étoiles en fuyant céderont la place à Phébus, la pompe et le nombreux cortège des dieux res­plendiront dans le cirque, et les chevaux rapides dispu­teront le prix de la course. Ce sont les jeux de Cérès ; il n'est pas besoin d'en indiquer la cause ; les dons et les bienfaits de la déesse parlent d'eux-mêmes. Les premiers mortels ne connaissaient pas d'autre moisson que les herbes verdoyantes produit spontané de la terre. Tantôt ils cueillaient le vivace gazon, tantôt ils se nour­rissaient du tendre feuillage qui couronne les arbres. Ensuite naquit le gland ; c'était déjà une heureuse décou­verte, et le chêne dur donnait de magnifiques récoltes. Cérès, la première, convia l'homme à de meilleurs re­pas, et substitua au gland une nourriture plus utile. Elle força les taureaux à soumettre leur cou au joug ; alors, pour la première fois, le sol labouré reçut les rayons du soleil ; l'airain seul était en usage ; l'acier n'a­vait pas été découvert, et plût à Dieu qu'il fût toujours demeuré enseveli au sein de la terre! Cérès aime la paix; quant à vous, cultivateurs, faites des vux pour con­server toujours même paix, même chef. Vous pouvez offrir à la déesse des gâteaux sacrés , un peu de sel , et quelques grains d'encens répandus sur les foyers an­tiques ; si l'encens vous manque, allumez des torches parfumées ; la bonne Cérès se contente de peu, pourvu que l'offrande soit pure. V ous, ministres préparés pour le sacrifice, éloignez du buf vos couteaux : le buf la­boure ; immolez la truie paresseuse ; une tête propre à porter le joug doit échapper aux coups de la hache ; que le buf vive et trace souvent sur la terre un pénible sillon.

C'est ici le lieu de raconter le rapt de la fille de Cérès; vous connaissez déjà la plupart des faits, vous en appren­drez peu de nouveaux.

Il est une île remarquable par les trois promontoires qu'elle projette dans la vaste mer, la Trinacrie ; elle tient son nom de sa forme. C'est un séjour agréable à Cérès; elle y possède plusieurs villes, parmi lesquelles s'élève la fertile Henna au sol bien cultivé. La froide Aréthuse avait convié les mères des dieux, et la blonde déesse elle-même était venue au festin sacré. Sa fille, sui­vie de ses compagnes accoutumées, se promenait nu-pieds au milieu des prairies. Au fond d'une sombre vallée il est un lieu, arrosé par les jets nombreux d'une eau qui se précipite en cascade. Là brillaient toutes les couleurs qui sont dans la nature, et des fleurs variées paraient la terre d'une riche peinture, A cette vue, Proserpine s'écrie : « Accourez, mes compagnes; remplis­sons nos robes de fleurs. » Ce frivole butin réjouit le cur des jeunes filles ; dans l'ardeur ; de leur zèle elles ne sentent point la fatigue. L'une remplit des corbeilles tressées avec le jonc flexible, l'autre charge son sein une autre les plis flottan t s de sa robe ; celle-ci cueille des soucis, celle-là cherche des violettes ; une autre coupe avec l'ongle le pavot chevelu ; l'hyacinthe retient les unes ; l'amaranthe arrête les autres ; le thym, le romarin, le muguet sont préférés tour à tour. On cueille surtout abondance de roses, et même des fleurs sans nom. Proserpine choisit le safran léger et le lis éclatant de blan­cheur. Peu à peu l'on s'éloigne dans l'ardeur de cueillir, et par hasard aucune compagne n'a suivi sa maîtresse. L'oncle de Proserpine l'aperçoit, l'enlève rapidement, et, lançant ses chevaux azurés, l'emporte dans son royaume. Elle criait : « Io, mère chérie, l'on m'enlève  » ; et elle déchirait ses vêtemen t s. Cependant le chemin des enfers s'ouvre à leur dieu, car ses chevaux supportent à peine la lumière du jour, nouvelle pour eux. Mais le chur des jeunes filles ayant rempli de fleurs les corbeilles, s' écrie: « Persephone , viens recevoir nos pré­sen t s. » Leur appel restant sans réponse, elles remplissent les montagnes de leurs cris aigus, et frappent d'une main désespérée leur poitrine découverte.

Cérès est étonnée de ces clameurs ; elle venait d'ar­river à Henna : aussitôt, « Malheur à moi ! dit-elle ; ma fille, où e s-tu ? » Elle s'élance hors d'elle-même ; telles on nous représente les Ménades de Thrace, courant les cheveux épars. Comme la mère du veau ravi à la ma­melle, mugit et cherche son petit par tous les bois : telle la déesse donne un libre, cours à ses gémissemen t s, et précipite sa course. Elle part des champs d'Henna, elle trouve la trace des pas de sa fi l le, elle en voit l'em­preinte connue sur la terre qu'ils ont foulée; et peut-être ce jour-là même eût-il mis un terme à sa recherche, si des porcs n'eussent altéré les traces reconnues. Déjà dans sa course elle a laissé derrière elle les Léontins, et le fleuve Amenanus, et les rives herbagères de l'Acis; elle a dépassé, et Cyane et la source du tran­quille Anapus, et le Gelas dont les gouffres défendent l'accès ; elle a laissé Ortygie, et Mégare, et le Pantagias, et l'embouchure du Symèthe, et les antres des Cyclopes aux fournaises ardentes, et le lieu qui porte le nom d'une faux recourbée , Himère et Didyme, et Acragante , et Tauromène , et le M é las qui baigne les gras pâturages des bufs sacrés. De là elle va à Caméri n e, à Thapsos, à la Temp é des bords de l'Helorus, à Eryx toujours ouvert au souffle du zéphyr. Déjà elle avait parcouru Pélore, et Lilybée et Pachynus, les trois promontoires de son île. Partout où elle porte ses pas, elle fait entendre ses plaintes douloureuses, semblable à l'oiseau qui déplore la perte d'Itys. Elle appelle tantôt «Persephone ! » tantôt « Ma fille ! » elle appelle et répète alternativement ces deux noms. Mais Persephone n'en­tend pas Cérès; la fille n'entend pas sa mère, et les deux noms alternativement répétés se perdent dans les airs. Qu'elle rencontre un berger, un laboureur; à chacun elle fait même question : « Une jeune fille a-t-elle passé par ici?»

Déjà tous les objets ont revêtu une même couleur ; les ténèbres s'étendent partout; les chiens vigilants se sont tus. Renversé sur la tête de l'énorme Typhon, l'Etna s'élève, et le sol s'embrase au souffle enflammé du géant. Là, Cérès allume deux pins pour lui servir de flambeaux; de là vient qu'aujourd'hui encore des torches sont employées dans ses fêtes. Il est une caverne grossiè­rement creusée parle temps dans la pierre ponce, inac cessible à l'homme, à la bête sauvage. Arrivée en ce lieu, C érés attelle à son char deux serpents soumis au frein, et , sans se mouiller, parcourt les eaux des mers. Elle évite et les Syrtes, et Charybde la Sicilienne, et vous, chiens de Nisus, monstres féconds en naufrages. Elle laisse le vaste golfe de l'Adriatique, et Corinthe aux deux mers, et arrive ainsi aux ports de l'Attique. Là, pour la pre­mière fois, elle s'assied le cur navré de tristesse sur un rocher glacé que les fils de Cécrops nomment encore aujourd'hui le Triste et elle y demeure immobile, ex­posée à l'air, à la pluie, pendant plusieurs jours et plu­sieurs nuits.

Chaque endroit a sa destinée ; aux lieux où s'élève aujourd'hui Eleusis consacrée à Cérès, étaient, dit-on, jadis les champs du vieux Celée. Le vieillard portait à sa cabane des glands, des mûres cueillies sur les buis­sons, et du bois sec pour chauffer son foyer. Sa fille des­cendait d'une roche peu élevée, chassant deux chèvres devant elle; son jeune fils était malade dans son ber­ceau : « Mère! dit la jeune fille, et le nom de mère remue le cur de la déesse, que fais-tu seule sur ces collines désertes? » Le vieillard s'arrête aussi, malgré le fardeau qui le presse, et la prie d'entrer dans sa chau­mière, si humble quelle soit. Elle refuse; elle avait pris les traits d'une vieille, une mitre serrait ses cheveux ; il insiste, elle lui répond : « Va, sois toujours heureux, toujours père; quant à moi, l'on m'a ravi ma fille. Hélas ! combien ton sort est meilleur que le mien ! » Elle dit et comme une larme, caries dieux ne versent point de larmes, une goutte limpide a tombé sur son sein brû­lant. La jeune fille et le vieillard, âmes sensibles, répandent aussi des pleurs et le bon vieillard prononce ces paroles : « Heureuse soit aussi la fille dont l'enlève­ment a causé ta douleur; lève-toi, et ne dédaigne pas l'humble toit de ma pauvre cabane. Conduis-moi, répond la déesse ; tu as trouvé le chemin de mon cur ; » et elle se lève du rocher et suit le vieillard. Celui-ci ra­conte à sa compagne, que son fils est malade, que la souffrance ne lui laisse ni repos ni sommeil. Avant de venir prendre place au modeste foyer de son hôte, Cérès cueille dans la campagne le doux pavot aux fleurs sopo­rifiques. Mais en le cueillant, on dit qu'elle le porta par oubli à sa bouche, et apaisa imprudemment sa longue faim et comme ce fut à l'entrée de la nuit qu'elle inter­rompit son jeûne, les initiés ne prennent leur repas qu'au moment où paraissent les étoiles.

A peine Cérès a-t-elle passé le seuil, elle voit partout l'image de la douleur; déjà nul espoir de salut pour l'en­fant. Elle salue Métanire, c'est le nom de la mère, et daigne coller sa bouche à la bouche de l'enfant. Aussi­tôt la pâleur disparaît, le corps prend une vigueur nouvelle : tant une bouche céleste laisse échapper de force et de vie! Toute la famille est dans la joie et la mère, et le père, et la fille car c'est là toute la famille. Bientôt on dresse le repas, du lait caillé, des fruits, de tendres rayons remplis d'un miel doré. La féconde Cérès s'abstient d'y prendre part, et, pour rendre le sommeil à l'enfant, elle lui donne un breuvage composé de pavots et de lait chaud.

Il était minuit, le sommeil paisible avait ramené le silence; Cérès prend Triptolème sur son sein : trois fois elle le caresse de la main, trois fois elle répète des pa­roles magiques, des paroles qu'une voix mortelle ne sau­rait rendre. Elle étend sur le foyer le corps de l'enfant, et le couvre de braises ardentes pour que le feu purge et dévore en lui la lourde enveloppe de l'humanité. Mais la mère, dont la tendresse est aveugle, s'éveille en sursaut ; hors d'elle-même, elle s'écrie : « Que fais-tu ? » et ravit à la flamme le corps de son fils. « Malheureuse! dit la déesse, sans être criminelle, tu l'es devenue par le fait ; ta frayeur maternelle a rendu vains mes bien­faits ; ton fils sera mortel mais le premier des hommes, il labourera, il sèmera, et moissonnera sur la terre cul­tivée le prix de son travail. »

Elle dit; et sortant elle s'environne d'un nuage, ar­rive à ses dragons, et disparaît sur son char ailé. Elle laisse Sunium exposé aux tempêtes, et le port assuré du Pyrée, et les côtes qui s'étendent sur la droite. De là elle entre dans la mer Egée, d'où elle aperçoit toutes les Cyclades ; elle parcourt l'avide mer d'Ionie et la mer d'Icare; elle va par les villes d'Asie gagner le long Hellespont; errante dans les airs, elle suit des routes di­verses. Elle voit sous ses pieds tantôt les Arabes qui recueillent l'encens, tantôt les Indiens, ici la Libye, là Meroë et les terres arides. Puis elle marche vers les ré­gions hespériennes, vers le Rhin, et le Rhône, et le Pô, et toi, Tibre, père futur d'une onde qu'illustrera la puissance.

Où me laissé-je emporter? c'est une tâche immense qu'énumérer les contrées parcourues par Cérès ; il n'est pas un lieu dans l'univers qui ait échappé à sa recherche. Elle poursuit sa course même dans les cieux ; elle inter­roge les astres les plus voisins du pôle glacé qui jamais ne se plongent dans les eaux de la mer : « Étoiles d'Arcadie, vous qui pouvez tout savoir, puisque jamais vous ne descendez sous les ondes, dites à une mère malheu­reuse où est sa fille Persephone. » Elle dit; Hélice lui répond en ces mots : « La nuit n'est point complice du crime ; interroge sur l'enlèvement de ta fille le Soleil qui voit au loin tout ce qui se fait à la lumière du jour. » Le soleil à son tour répond à sa question : « Plus de vaines fatigues ; celle que tu cherches est devenue l'é­pouse du frère de Jupiter, et partage avec lui le troisième royaume. Cérès gémit longtemps à part soi ; tournant enfin vers le dieu qui lance la foudre son visage altéré par la douleur, elle lui dit: « Si tu n'as pas oublié qui fut père de ma Proserpine, tu dois être de moitié dans ma peine. Après avoir parcouru l'univers, je n'ai rien appris que mon injure ; le ravisseur jouit du prix de son crime. Mais Persephone n'a pas mérité d'avoir un brigand pour époux, et ce n'est pas ainsi qu'un gendre devait obtenir notre alliance. Si Gygès eût vaincu, cap­tive entre ses mains aurais-je subi un plus cruel affront que celui que j'endure, toi tenant le sceptre des cieux ? Mais que le coupable reste impuni ; je ne demande point vengeance : qu'il me rende ma fille, et répare ainsi ses torts passés. »

Jupiter apaise la déesse, il excuse le fait par l'amour qui l'a causé. « Nous n'avons pas d'ailleurs à rougir d'un tel gendre, dit-il. Je ne lui suis point supérieur en no­blesse ; mon palais est au ciel ; un de mes frères possède l'empire des eaux ; le troisième a en partage le stérile chaos. Que si pourtant ta résolution ne peut fléchir, si, quoique même lit les ait reçus, tu persistes à rompre les liens qui les unissent, nous chercherons à te satis­faire, pourvu que ta fille soit restée à jeun ; sinon, elle restera liée à son infernal époux. »

Sur l'ordre de Jupiter, le dieu porteur du caducée prend ses ailes et descend au Tartare ; il revient avec une rapidité imprévue, et rapporte ce qu'il a vu. «Proser­pine, dit-il, a rompu son jeûne avec trois grains du fruit carthaginois que recouvre une écorce flexible. » Cette nouvelle fut aussi douloureuse pour la mère désolée, que si sa fille lui eût été à l'instant ravie ; il lui fallut un long temps pour se remettre. Et elle dit : « Je ne puis plus habiter le ciel ; ordonne que l'on me reçoive dans la vallée du Ténare. «Elle y serait en effet descendue, si Jupiter ne lui eût promis que sa fille passerait au ciel six mois de l'année. Alors, enfin, Cérès reprit ses traits et ses esprits, et posa sur sa chevelure une couronne d'épis. Une abondante moisson s'éleva sur les champs négligés, et les greniers purent à peine contenir de si riches récoltes. Le blanc sied à Cérès ; prenez des robes blanches pen­dant les Céréales : l'usage défend alors les vêtements sombres.

A Jupiter Vainqueur appartiennent les ides d'avril; c'est en ce jour qu'on lui consacra des temples. C'est aussi en ce jour, si je ne me trompe, que la divinité la plus digne de notre peuple, la Liberté, commença d'a­voir ses portiques.

Le jour suivant, entre, matelot, dans un port assuré. Un vent mêlé de grêle soufflera de l'occident. Et pour­tant à pareil jour, malgré ce vent et cette grêle, César, à la tête de son armée, mit en déroute les troupes ras­semblées devant Modène.

Quand se lèvera le troisième jour après les ides de Vénus, pontifes, sacrifiez la vache «  forda ». On appelle ainsi une vache pleine et féconde ; ce nom lui vient de «  ferendo »; de là aussi vient, dit-on, le nom de «  ftus » donné au part des animaux. Alors les troupeaux sont fécondés, alors le sein fécondé de la terre renferme la semence. A la terre pleine on offre, une victime pleine. Une partie des victimes tombe au temple de Jupiter ; la Curie en reçoit trente, et est inondée d'un large ruisseau de sang. Mais dès que les prêtres ont arraché les veaux des flancs de leurs mères, et livré les entrailles coupées aux brasiers fumants, une vierge, la plus âgée d'entre les vestales, brûle les veaux, pour que leur cendre pu­rifie le peuple au jour de Palès,

Sous le règne de Numa, les produits ne répondaient pas au travail, et le cultivateur, déçu, ne formait que des vux inutiles ; car tantôt venait une année de sé­cheresse apportée par les aquilons glacés, tantôt la cam­pagne demeurait inondée par des pluies continuelles. Souvent l'herbe, dès sa naissance, trompait l'espoir du laboureur, et la folle-avoine croissait sur le sol remué; le bétail produisait avant terme des fruits avortés, et la brebis mourait souvent en donnant naissance à l'agneau. Il était une antique forêt, que la hache n'avait jamais violée, lieu sacré réservé au dieu du Ménale. Ce dieu, pendant le silence des nuits, y rendait ses oracles aux esprits endormis ; là, le roi Numa immole deux bre­bis, la première à Faune, la seconde au doux Sommeil. Il étend leurs toisons sur la terre durcie. Deux fois il répand sur sa tête chevelue l'eau de la fontaine; deux fois il ceint ses tempes d'une couronne de hêtre. Il s'est abstenu des plaisirs de Vénus ; la chair d'aucun animal n'a été servie sur sa table; ses doigts sont sans anneau. Couvert d'un vêtement grossier, il s'étend sur les toisons nouvelles, après avoir adressé au dieu les prières sacra­mentelles. Cependant la Nuit paisible arrive, le front ceint de pavots, tramant à sa suite les Songes noirs. Faune paraît, et de son rude pied pressant les peaux de brebis, parle en ces termes à la droite du lit ; « Roi, il te faut apaiser Tellus par la mort de deux vaches ; qu'une seule victime donne au sacrifice deux existences. » La terreur chasse le sommeil ; Numa se rappelle son rêve, et réfléchit aux aveugles obscurités de l'ordre qu'il a reçu. Son épouse chérie le rencontre errant dans la forêt et lui dit : « Ce sont les entrailles d'une vache pleine qu'on te demande. » Il offre les entrailles d'une vache pleine; vient alors une année plus heureuse, et la terre et le bétail portent des fruits.

Autrefois Cythérée donna l'ordre à ce jour de s'écou­ler plus vite et précipita la course des chevaux célestes, afin que la victoire du lendemain donnât plus tôt au jeune Auguste le titre d'empereur. ;

Mais déjà quatre fois l'étoile du matin a regardé les ides passées ; c'est cette huit que les Hyades se plongent dans le sein de Doris.

Quand sera levé le troisième jour après la disparition des Hyades, les coursiers que retiennent également les barrières, s'élanceront dans le cirque. Maintenant je vais raconter pourquoi sont lancés des renards au dos desquels sont attachées des torches ardentes.

Carséole est une terre froide, peu favorable à l'oli­vier, mais disposée à rendre d'abondantes moissons. Je me rendais par là à Péligne, mon pays natal ; c'est une campagne de peu d'étendue, où les eaux entretiennent une humidité constante. J'entrai dans la demeure connue d'un hôte ancien ; déjà Phebus détachait du joug ses coursiers arrivés au but. Mon hôte racontait d'ordinaire, et parmi beaucoup d'autres récits venaient ceux notam­ment qui forment la matière de mon présent ouvrage. « Dans cette campagne, me dit-il, et il montrait la campagne, une villageoise économe partageait un champ modeste avec son robuste époux. Celui-ci travaillait la terre, employant tour à tour la charrue, ou la faux recourbée, ou la houe. Sa femme, tantôt balayait sa cabane soutenue par des étais, tantôt donnait à couver des ufs à la mère emplumée : elle cueillait des mauves vertes, ou des champignons blancs; elle attisait dans son humble foyer la flamme bienfaisante et cependant elle exerçait sans cesse ses bras à faire de la toile, et préparait une protection contre les menaces du froid. Son fils avait la gaîté folâtre du jeune âge; à deux lustres il avait ajouté deux années. Il prend sous des saules, au fond de la vallée, un renard qui avait enlevé bien des volatiles à leur basse-cour ; il enveloppe son captif de chaume et de foin, et en approche du feu ; le renard échappe à ses mains brûlantes, et dans sa fuite embrase les campagnes couvertes de moissons ; le vent donnait des forces aux flammes ruineuses. Le fait est passé, mais il en reste des monuments car une loi défend à Carséole de laisser vivre un renard qui est pris. En expia­tion de l'incendie, on brûle dans les Céréales un animal de cette espèce et le renard périt ainsi, comme il a dé­truit les moissons.

Le lendemain, lorsque la pâle mère de Memnon vien­dra sur ses coursiers couleur de rose visiter le vaste univers, le soleil quittera le chef du troupeau laineux, le bélier qui trahit Hellé ; alors se présente à lui une plus grande victime. Qu'elle soit vache ou taureau, c'est ce qu'il n'est pas facile de décider car elle se montre de face ; les parties postérieures demeurent cachées. Quoi qu'il en soit, vache ou taureau, ce signe est, mal­gré Junon, une récompense de l'amour.

La Nuit a disparu, et l'Aurore se lève : on me demande les Palilies ; on ne me les demandera pas en vain, si la bienfaisante Palès vient à mon aide. Bienfaisante Palès, inspire le poète qui va chanter tes fêtes pastorales, s'il a toujours montré pour ton culte un zèle religieux. Certes j'ai souvent porté à pleines mains les cendres de veau, et les tiges de fèves, chastes offrandes d'expiation. Certes j'ai sauté par dessus les flammes disposées sur trois rangées ; j'ai secoué l'eau lustrale de la branche de laurier. La déesse se laisse toucher, elle favorise mon uvre : à la mer, mon vaisseau ; déjà tes voiles s'enflent au souffle des vents.

Peuple, va chercher tes offrandes expiatoires à l'autel virginal ; Vesta les donnera : tu te purifieras par les dons de Vesta ; ces offrandes seront le sang de cheval, la cendre de veau, et enfin la tige inutile de la fève des­séchée. Berger, purifie tes brebis repues aux premières lueurs du crépuscule; que l'eau d'abord arrose la terre, et qu'une branche la balaie. Que les bergeries soient or­nées de feuillages et de rameaux; qu'une longue cou­ronne encadre et décore les portes ; que le soufre in­flammable jette ses feux azurés, et que l'odeur de sa fumée provoque les bêlements de la brebis. Brûle le romarin, la torche résineuse, et les herbes sabines; que le laurier embrasé pétille au milieu du foyer. Que le panier de millet accompagne les gâteaux de millet : c'est là le mets favori de la champêtre déesse; ajoute le lait écumeux dans le vase même qui l'a reçu et quand le repas est prêt, invoque Palès , amie des bois, en lui of­frant du lait chaud.

«Protège à la fois, je t'en conjure, le bétail et les maîtres du bétail; éloigne les accidents de mes étables. Si j'ai conduit mes troupeaux dans un pâturage sacré ; si je me suis assis sous un arbre sacré ; si mes brebis ignorantes ont brouté l'herbe des tombeaux ; si je suis entré dans un bois défendu, et que ma présence ait mis en fuite les nymphes et le dieu aux pieds de chèvre ; si ma serpe a dépouillé un bois sacré de quelques rameaux touffus, destinés à fournir à ma brebis malade une corbeille de feuillage; j'implore le pardon de ma faute. Ai-je mis mon troupeau à l'abri de la grêle sous quelque temple champêtre, ai-je troublé les lacs, que l'on ne m'en fasse pas un crime; nymphes, pardon, si mes troupeaux ont sous leurs pas terni la limpidité des eaux. Et toi, déesse, apaise les fontaines et les dieux des fontaines, apaise les dieux épars dans les bois. Puissions-nous ne point voir les Dryades, ni les bains de Diane, ni Faune quand il dort dans la campagne au milieu du jour ! Éloigne les maladies ; conserve la santé aux hommes et aux trou­peaux, conserve-la aux chiens vigilants, troupe prudente. Fais que le soir je ramène au bercail tout ce qui s'y trouvait le matin, et que je ne rapporte pas en gé­missant des toisons arrachées aux loups. Loin de nous la cruelle faim ; qu'il y ait abondance d'herbes et de feuil­lage, et d'eaux bonnes à boire, bonnes à laver le corps. Que ma main presse des mamelles toujours pleines, que mon fromage se vende bien, et que les clayons peu ser­rés laissent s'écouler le petit-lait. Que le bélier soit ar­dent, que sa femelle soit féconde; que de nombreux agneaux remplissent mes étables. Que mes troupeaux me donnent une laine douce, qui ne blesse point les jeunes filles et puisse passer par des mains délicates. Que mes vux soient exaucés et chaque année nous offri­rons de grands gâteaux à Palès , la déesse des bergers.» C'est ainsi qu'il faut se rendre la déesse favorable ; tourné vers l'orient, prononce trois fois cette prière, et purifie tes mains dans une eau vive. Alors, dans une ga­melle, au lieu de coupe, bois le lait blanc comme la neige, et le vin chaud empourpré. Ensuite expose aux flammes tes membres vigoureux, en passant d'un pied léger à travers les amas embrasés de la paille qui pétille. Tel est l'usage consacré ; il me reste à en exposer les origines. Mais elles se présentent en foule, et leur mul­titude engendre le doute et me tient en suspens. Le feu dévorant purge tout; il épure les métaux : c'est pour cela qu'il purifie le troupeau avec le berger. Ou bien, comme il y a deux principes contraires de toutes choses, le feu et l'eau, dieux ennemis, nos pères ont réuni ces éléments, et jugé convenable de livrer le corps au con­tact des flammes et de l'eau. Où encore, c'est que les principes de vie sont dans ces éléments : l'exilé perd le feu et l'eau ; le feu et l'eau font la nouvelle épouse ? a-t-on considéré leur importance? J'ai peine à le croire mais d'autres voient dans ces cérémonies un souvenir de Phaéthon et du déluge de Deucalion. D'autres encore racontent que des bergers frappant cailloux contre cailloux, en firent tout à coup jaillir une étincelle ; la première périt, mais la seconde tomba sur la paille, qu'elle enflamma. Telle serait l'explication de l'emploi des flammes dans les Palilies. Ou plutôt, cet usage ne serait-il pas dû à la piété d'Énée, auquel les flammes inoffensives livrèrent passage après la victoire des Grecs? Voici pourtant encore une origine qui se rapproche plus de la vérité: quand Rome fut bâtie, l'ordre fut donné de porteries dieux Lares à leurs nouveaux foyers. Alors les émigrants mirent le feu à leurs toits agrestes et aux cabanes qu'ils abandonnaient et troupeaux et co­lons sautèrent à travers les flammes. C'est ce qui se fait encore aujourd'hui au jour natal de Rome.

Ici un autre sujet se présente au poète : la fondation de Rome; je t'invoque, grand Quirinus, car je vais chan­ter tes exploits. Déjà le frère de Numitor avait subi la peine de ses crimes; deux chefs tenaient sous leur loi tout le peuple des pasteurs. Les deux frères conviennent de réunir ces hommes sauvages et de poser les remparts d'une ville mais lequel des deux posera ces remparts? «Point de débat entre nous, dit Romulus; nous avons grande confiance aux oiseaux : consultons les oiseaux. » La proposition est acceptée ; l'un monte sur les rochers du Palatin couvert de bois, l'autre va le matin sur le sommet de l'Aventin. Rémus voit six oiseaux, son frère en voit douze de suite ; le pacte est exécuté, et la fon­dation, de la ville est laissée à la volonté de Romulus. Il fait choix d'un jour convenable pour tracer les rem­parts à la charrue. C'était la fête de Palès ; on commence l'ouvrage, on creuse une fosse profonde, on jette au fond des fruits, on la remplit de terre prise dans un lieu voisin ; sur cette fosse comblée on élève l'autel et le foyer nouveau se fend à l'ardeur de la flamme. Alors, pressant le manche de la charrue, Romulus trace les rem­parts avec le soc; une vache blanche est attelée au joug avec un buf blanc comme la neige. Le roi prononce ces paroles : « Jupiter, et toi, Mars, mon père, et toi, mère Vesta, aidez-moi à fonder ma ville et vous tous, soyez-moi en aide, dieux que la piété doit invoquer ; que mon ouvrage s'élève sous vos auspices ! que sa durée soit longue, que sa puissance domine la terre ; que l'orient et l'occident fléchissent sous sa loi.

Ainsi priait-il : Jupiter répond par un présage favo­rable ; à gauche gronde son tonnerre, à gauche l'éclair sillonne les cieux. Les citoyens que cet augure a remplis de joie , jettent les fondements, et bientôt une muraille neuve s'élève. Celer presse les travaux ; Celer, que Romulus lui-même a préposé à ce soin : « Veille, lui a-t-il dit, à ce que personne ne franchisse les murs , ou le sillon creusé par la charrue; mort à celui qui l'oserait! » Rémus, ignorant cet ordre, se prend à mépriser les murs encore peu élevés: « Ce sera pour le peuple une sûre défense, » dit-il; et à l'instant il saute par dessus. Celer lève sa bêche, et frappe l'imprudent, qui tombe sanglant sur la terre. A cette nouvelle, le roi dévore ses larmes près de lui échapper, et renferme sa douleur dans son sein. Il ne veut pas pleurer en public, il veut donner l'exemple de la force d'âme : « Que l'ennemi, dit-il, passe ainsi nos murailles. » Cependant il rend à son frère les honneurs funèbres ; bientôt il ne peut plus retenir ses larmes, et laisse éclater là tendresse qu'il a voulu cacher. Il donne au cercueil les derniers baisers, et s'é­crie: « Adieu, frère, toi que la mort a frappé malgré moi ! » Il parfume le corps que le bûcher réclame ; la triste Acca, les cheveux épars, le seconde avec Eaustulus. Alors ceux qui plus tard devaient être les Quirites, pleurent le jeune homme, et la flamme dévore le bûcher arrosé de larmes. La ville naît, alors qui l'aurait cru ? la ville qui devait tenir l'univers sous son pied vain­queur. Gouverne le monde, ô Rome, et reste toujours soumise au grand César ; que ce nom se multiplie dans ton sein et tant que tu lèveras la tête sur l'univers dompté, qu'aucune nation n'élève sa taille au niveau de tes épaules.

J 'ai chanté Palès; je chanterai les Vinales : un, jour pourtant sépare les deux fêtes.

Courtisanes, à vous de célébrer la puissance de Vé­nus ; Vénus peut enrichir celles qui exercent l'art infini des voluptés. Offrez de l'encens à la déesse, et demandez la beauté et la faveur du peuple ; demandez l'art des caresses et des paroles agaçantes. Donnez à votre reine la menthe et les myrtes qu'elle aime, et des guirlandes où le jonc aura fixé la rose. Alors il faut porter ses vux au temple voisin de la porte Colline ; ce temple a pris son nom d'une colline sicilienne. Quand Claudius eut emporté d'assaut Syracuse qu'Aréthuse baigne, et se fut aussi rendu maître d'Éryx, l'éternelle Sibylle prononça son oracle, et Vénus fut transportée à Rome, car elle préférait être adorée dans la ville de ses enfants.

Mais vous demandez pourquoi l'on appelle « Vinales » la fête de Vénus, et pourquoi ce jour appartient à Jupiter ?

La guerre devait décider qui de Turnus ou d'Énée serait le gendre d'Amata, reine du Latium. Turnus re­cherche l'alliance des Étrusques ; Mézence était illustre, et redoutable les armes à la main, à cheval grand guerrier, à pied plus grand encore! Turnus et les Rutules cherchent à l'attirer dans leur parti ; le roi toscan leur répond en ces termes : « Mon courage n'est pas à dé­daigner; j'en atteste mes blessures, et mes armes tant de fois teintes de mon sang : cependant je ne mettrai pas un trop haut prix au secours que tu me demandes, je ne veux que les premiers vins de tes cuves. Point de délai ; à vous de donner, à nous de vaincre. Celle qu'Énée prétend épouser, m'a été refusée ! » Les Rutules accep­tent ces conditions. Mézence revêt son armure; Énée revêt la sienne et invoque Jupiter: « La vendange enne­mie est promise au roi de Toscane; moi, Jupiter, je te promets les vins des vignes du Latium. » Le plus re­ligieux de ces vux est exaucé ; l'énorme Mézence tombe, et son sein indigné bat la terre. Cependant l'Automne est arrivé tout barbouillé de raisins que son pied a foulés, et Jupiter en reçoit le tribut. De là ce jour prit le nom de « Vinales »; Jupiter le réclame, et se plaît à le compter parmi ses fêtes.

Quand viendront les six jours qui restent à « Avril », la saison du printemps sera parvenue au milieu de son cours : alors on cherchera en vain le bélier d'Hellé, fille d'Athamas ; les astres donnent des pluies, et le Chien céleste se lève.

A pareil jour, comme je revenais de Nomente à Rome, je rencontrai au milieu de la route une procession vêtue de blanc. Le flamine allait au bois sacré de l'antique Robigo, livrer aux flammes les entrailles d'un chien, les entrailles d'une brebis. Je m'approchai aussitôt, cu­rieux de connaître cette cérémonie. Ton flammine , ô Quirinus , prononça ces paroles : « Apre déesse, ô Robigo, épargne les herbes de Cérès, et laisse leur tige polie se balancer sur la terre. Permets aux moissons de croître sous l'heureuse influence d'un ciel favorable, jusqu'à ce qu'elles puissent tomber sous la faux. Ta puissance est grande ; les blés que tu as marqués sont perdus pour le triste cultivateur. Les vents et les pluies ne nuisent pas tant à Cérès ; elle ne pâlit pas tant brûlée par une gelée de marbre, que lorsque les tiges humides s'échauffent aux rayons du soleil : c'est alors, déesse redoutable, que ta colère se manifeste. Grâce ! je te prie; ne mets point sur les moissons tes mains raboteuses; ne nuis point aux champs cultivés : qu'il te suffise de pouvoir nuire. Ronge le fer dur, au lieu des tendres blés, et détruis la première ce qui peut détruire les autres. Il vaut mieux que tu dévores les glaives et les traits nuisibles ; on n'en a pas besoin : que l'univers goûte enfin le repos. Puissent seulement briller les sarcloirs, le dur noyau et le soc recourbé, richesses des campagnes ; que la rouille souille les armes, et que, s'efforçant de tirer le glaive du four­reau, l'homme sente qu'un long repos l'y retient attaché. Mais respecte Cérès et que le cultivateur puisse tou­jours acquitter ses vux à ta divinité absente. »

Il dit : de la main droite il tenait un linge grossière­ment tissu, et une cassolette d'encens avec une coupe de vin. Il livra aux flammes l'encens et le vin, et les en­trailles d'une brebis , et même, je l'ai vu, les ignobles intestins d'une chienne obscène.

On me demande, pourquoi cette victime inusitée offerte en sacrifice ? Je l'avais demandé au flamine : « En voici la cause, me dit-il : Il est au ciel un chien nommé Icarius ; sous cet astre brûlant la terre se dessèche, et la moisson mûrit avant terme. C'est pour ce chien cé­leste, qu'un chien est sacrifié sur l'autel; son nom seul l'a désigné pour victime. »

Quand l'Aurore, laissant le frère du Phrygien Assaracus, aura trois fois promené ses rayons sur le vaste univers, alors s'avancera la déesse des fleurs qu'enla­cent mille guirlandes diverses, et la scène se permettra les jeux les plus libres. Mais la fête de « Flore » s'étend aux calendes de « mai » ; j'y reviendrai : quant à présent un sujet plus élevé m'appelle. Vesta réclame ce jour; Vesta fut reçue dans un palais allié: ainsi l'avait ordonné le sénat sur la demande de César; Phébus occupe une partie du palais, une autre partie appartient à Vesta; César lui-même habite ce qui reste. Vivez, lauriers du Palatin ; vive à jamais ce palais couronné de chêne ! seul il ren­ferme trois dieux éternels.

Livre V

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